EN MARGE
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CHEMINOT
La route serpente, longue, blanche, vers les lointains bleus, vers les horizons attirants.
Sous le soleil, elle flambe, la route pulvérulente, entre l’or mat des moissons, le rouge des collines que voile une brume incandescente, et le vert sombre de la brousse.
Au loin, fermes opulentes, bordjs délabrés, gourbis pauvres dans l’accablement du jour, tout dort.
De la plaine monte un chant, long comme la route sans abri, comme la pauvreté sans lendemain de joie, comme une plainte inentendue : le chant des moissonneurs kabyles.
Le blé pâle, l’orge fauve, s’entassent sur la terre épuisée de son labeur d’enfantement.
Mais tout cet or tiède étalé au soleil n’allume pas une lueur dans l’œil vague du cheminot.
Ses loques sont grises… Elles semblent couvertes de la même poussière terne qui adoucit la terre battue au pied nu de l’errant.
Grand, émacié, le profil aigu abrité par l’auvent du voile en loques, la barbe grise et inculte, l’œil terne, les lèvres fendillées par la soif, il va.
Et, quand il passe devant une ferme ou une mechta, il s’arrête et frappe le sol de son long bâton d’olivier sauvage.
Sa voix rauque perce le silence de la campagne et il demande le pain de Dieu.
Il a raison, le cheminot à la silhouette tragique, le pain sacré qu’il demande sans implorer lui est dû, et l’aumône n’est qu’une faible restitution, comme un aveu d’iniquité.
Le cheminot n’a pas de logis, pas de famille. Libre, il erre et son regard vague fait sien tout ce grand paysage d’Afrique dont, selon son gré, il écarte les bornes, à l’infini.
Quand, las d’avancer, accablé de chaleur, il veut se reposer, les grands lentisques des coteaux et les eucalyptus en pleurs des routes lui offrent leur ombre et la sécurité d’un sommeil sans rêves.
Peut-être, jadis, le cheminot a-t-il souffert d’être un sans-foyer, de ne rien avoir, et aussi, sans doute, de demander ce que, d’instinct, il savait dû.
Mais maintenant, après des années longues, toujours pareilles, il n’a plus de désirs, et subit la vie, indifférent.
Souvent, les gendarmes l’ont arrêté et il a été emprisonné… Mais il n’a jamais compris — on ne lui a d’ailleurs pas expliqué — pourquoi il pouvait être défendu à un homme de marcher sous la caresse de la bonne lumière féconde, de traverser ce coin de l’univers qui lui semble sien. Il n’a pas compris pourquoi ces gens qui ne lui avaient pas donné d’abris et de pain lui interdisaient de ne pas en avoir.
A l’accusation d’être un vagabond, il a toujours répondu : « Je n’ai pas volé, je n’ai pas fait de mal… » Mais on lui a dit que cela ne suffisait pas, et sa défense simple est restée inentendue…
Et cela lui a semblé injuste, ainsi que beaucoup d’autres choses qui sont écrites pour les illettrés sur le ruban de la grand’route.
* * *
Mais, la haute taille du cheminot s’est cassée et sa démarche est devenue incertaine : la vieillesse et son usure sont venues prématurées, dans l’abandon.
Un jour, malade d’une de ces tristes maladies de vieillards dont la brève guérison ne console plus, le cheminot tomba sur le bord de la route.
Des musulmans pieux le trouvèrent là et l’emportèrent à l’hôpital. Silencieux, il accepta.
Mais là-bas, le vieil homme des horizons larges souffrit de l’oppression des murs blancs, de l’espace limité…
Et ce lit trop moelleux lui sembla moins doux et moins sûr que la terre, la bonne terre dont il avait l’accoutumance.
L’ennui le prit, avec la nostalgie de la route libre. Il sentit que, s’il restait là, il mourrait tristement, sans même la consolation des choses dont son œil avait l’habitude.
Avec dédain, on lui rendit ses loques sordides… Mais il ne put marcher longtemps et resta affalé, en ville.
Un agent de police l’aborda, lui offrant son aide. Le cheminot répondit :
— Si tu es musulman, laisse-moi, de grâce… Je veux mourir dehors… dehors ! Laisse-moi.
Et, avec le respect de sa race pour les pauvres et pour les fous, l’agent s’éloigna.
Alors, dans la nuit tiède, le cheminot se traîna hors de la ville hostile et s’endormit sur l’herbe douce, au bord d’un oued qui murmurait à peine.
Sous l’obscurité amie, dans le grand vide d’alentour, le cheminot goûta l’adoucissement du repos non troublé.
Puis, comme il se sentait plus fort, il repartit de nouveau droit devant lui à travers les champs et la brousse.
* * *
La nuit finissait. Une lueur pâle montait, profilant en noir les montagnes lointaines de Kabylie. Dans les fermes, le cri enroué des coqs appelait la lumière.
Le cheminot avait dormi sur un talus de gazon que les premières pluies d’automne avaient fait germer.
Une fraîcheur pénétrante flottait dans la brise avec de subtiles senteurs de lis et de cyclamens invisibles.
Le cheminot était bien faible. Une grande langueur envahissait ses membres, mais la toux qui l’avait secoué depuis les premières fraîcheurs s’était calmée.
Il fit jour. Derrière les montagnes, une aube rouge resplendissait, jetant des traînées sanglantes sur le golfe calme où à peine quelques frissons vagues couraient, teintant l’eau de hachures dorées.
La brume infuse voilait à peine d’une haleine éparse les coteaux de Mustapha, et le paysage s’ouvrait, grand, doux, serein. Pas de lignes heurtées, pas d’oppositions de couleurs. Un sourire un peu sensuel et triste aussi planait dans l’assoupissement mal dissipé des choses. Et les membres du cheminot s’engourdissaient.
Il ne songeait à rien, sans désirs ni regrets et, doucement, dans la solitude de la route, la vie sans complications, et pourtant mystérieuse qui l’avait mû pendant tant d’années, s’endormait en lui ; et c’était sans exhortations ni tisanes, la félicité ineffable de mourir.
Les premiers rayons du soleil tiède, filtrant à travers les voiles humides des eucalyptus, parèrent d’or et de pourpre le profil immobile, les yeux clos, les loques tendues, les pieds nus et poudreux et le long bâton d’olivier : tout ce qui avait été le cheminot, dont l’âme insoupçonnée s’était exhalée en un murmure de vieil Islam résigné, en une harmonie simple avec la mélancolie des choses.
CRIMINEL
Dans le bas-fond humide, entouré de hautes montagnes nues et de falaises rouges, on venait de créer le « centre » de Robespierre.
Les terrains de colonisation avaient été prélevés sur le territoire des Ouled-Bou-Naga, des champs pierreux et roux, pauvres d’ailleurs… Mais les « directeurs », les « inspecteurs » et autres fonctionnaires d’Alger, chargés de « peupler » l’Algérie et de toucher des appointements proconsulaires n’y étaient jamais venus.
Pendant un mois, les paperasses s’étaient accumulées, coûteuses et inutiles, pour donner un semblant de légalité à ce qui, en fait, n’était que la ruine d’une grande tribu et une entreprise aléatoire pour les futurs colons.
Qu’importait ? Ni de la tribu, ni des colons, personne ne se souciait dans les bureaux d’Alger…
Sur le versant ouest de la montagne, la fraction des Bou-Achour occupait depuis un temps immémorial les meilleures terres de la région. Unis par une étroite consanguinité, ils vivaient sur leurs terrains sans procéder à aucun partage.
Mais l’expropriation était venue, et on avait procédé à une enquête longue et embrouillée sur les droits légaux de chacun des fellahs au terrain occupé. Pour cela, on avait fouillé dans les vieux actes jaunis et écornés des cadis de jadis, on avait établi le degré de parenté des Bou-Achour entre eux.
Ensuite, se basant sur ces découvertes, on fit le partage des indemnités à distribuer. Là, encore, la triste comédie bureaucratique porta ses fruits malsains…
* * *
Le soleil de l’automne, presque sans ardeur, patinait d’or pâle les bâtiments administratifs, laids et délabrés. Alentour, les maisons en plâtras tombaient en ruines et l’herbe poussait sur les tuiles ternies, délavées.
En face des bureaux, la troupe grise des Ouled-Bou-Naga s’entassait. Accroupis à terre, enveloppés dans leurs burnous d’une teinte uniformément terreuse, ils attendaient, résignés, passifs.
Il y avait là toutes les variétés du type tellien : profils berbères aux traits minces, aux yeux roux d’oiseau de proie ; faces alourdies de sang noir, lippues, glabres ; visages arabes, aquilins et sévères.
Les voiles roulés de cordelettes fauves et les vêtements flottants, ondoyants au gré des attitudes et des gestes, donnaient aux Africains une nuance d’archaïsme, et sans les laides constructions « européennes » d’en face, la vision eût été sans âge.
Mohammed Achouri, un grand vieillard maigre au visage ascétique, aux traits durs, à l’œil soucieux, attendait un peu à l’écart, roulant entre ses doigts osseux les grains jaunes de son chapelet. Son regard se perdait dans les lointains où une poussière d’or terne flottait.
Les fellahs, soucieux sous leur apparence résignée et fermée, parlaient peu.
On allait leur payer leurs terres, justifier les avantages qu’on avait, avant la pression définitive, fait miroiter à leurs yeux avides, à leurs yeux de pauvres et de simples.
Et une angoisse leur venait d’attendre aussi longtemps… On les avait convoqués pour le mardi, mais on était déjà au matin du vendredi et on ne leur avait encore rien donné.
Tous les matins, ils venaient là, et, patiemment, attendaient. Puis, ils se dispersaient par groupes dans les cafés maures de C…, mangeaient un morceau de galette noire, apportée du douar et durcie, et buvaient une tasse de café d’un sou… Puis à une heure, ils retournaient s’asseoir le long du mur et attendre… Au « magh’reb », ils s’en allaient, tristes, découragés, disant tout bas des paroles de résignation… et la houle d’or rouge du soleil couchant magnifiait leurs loques, parait leur lente souffrance.
A la fin, beaucoup d’entre eux n’avaient plus ni pain ni argent pour rester à la ville. Quelques-uns couchaient au pied d’un mur, roulés dans leurs haillons…
Devant les bureaux, un groupe d’hommes discutaient et riaient : cavaliers et gardes champêtres se drapaient dans leur grand burnous bleu et parlaient de leurs aventures de femmes, voire même de boisson.
Parfois, un fellah, timidement, venait les consulter… Alors, avec le geste évasif de la main, familier aux musulmans, les makhzenia[16] et les chenâbeth[17] qui ne savaient pas, eux aussi, répondaient :
— Osbor !… Patiente…
Le fellah courbait la tête, retournait à sa place, murmurant :
— Il n’est d’aide et de force qu’en Dieu le Très Haut !
Mohammed Achouri réfléchissait et, maintenant, il doutait, il regrettait d’avoir cédé ses terres. Son cœur de paysan saignait à la pensée qu’il n’avait plus de terre…
De l’argent ?
D’abord, combien lui en donnerait-on ?… puis, qu’en ferait-il ? où irait-il acheter un autre champ, à présent qu’il avait vendu le lopin de terre nourricière ?…
Enfin, vers neuf heures, le caïd des Ouled-Bou-Naga, un grand jeune homme bronzé, au regard dur et fermé, vint procéder à l’appel nominatif des gens de sa tribu… Un papier à la main, il était debout sur le seuil des bureaux. Les fellahs s’étaient levés avec une ondulation marine de leurs burnous déployés… Ils voulurent saluer leur caïd… Les uns baisèrent son turban, les autres son épaule. Mais il les écarta du geste et commença l’appel. Son garde champêtre, petit vieillard chenu et fureteur, poussait vers la droite ceux qui avaient répondu à l’appel de leur nom, soit par le « naâm » traditionnel, soit par : « C’est moi… » Quelques-uns risquèrent même un militaire « brésent ! » (présent).
Après, le caïd les conduisit devant les bureaux qu’ils désignent du nom générique de « Domaine » (recette, contributions, domaines, etc.).
Le caïd entra. On lui offrit une chaise.
Un cavalier, sur le seuil, appelait les Ouled-Bou-Naga et les introduisait un à un.
Parmi les derniers, Mohammed Achouri fut introduit.
Devant un bureau noir tailladé au canif, un fonctionnaire européen, en complet râpé, siégeait. Le khoja, jeune et myope, avec un pince-nez, traduisait debout.
— Achouri Mohammed ben Hamza… Tu es l’arrière-petit-cousin d’Admed Djilali ben Djilali, qui possédait les terrains du lieu dit « Oued-Nouar », fraction des Bou-Achour. Tu as donc des droits légaux de propriété sur les champs dit Zebboudja et Nafra… Tous comptes faits, tous frais payés, tu as à toucher, pour indemnité de vente, la somme de onze centimes et demi[18]… Comme il n’y a pas de centimes, voilà.
Et le fonctionnaire posa deux sous dans la main tendue du fellah.
Mohammed Achouri demeura immobile, attendant toujours.
— Allez, roh ! balek !
— Mais j’ai vendu ma terre, une charrue et demie de champs et plusieurs hectares de forêts (broussailles)… Donne-moi mon argent !
— Mais tu l’as touché… C’est tout ! Allez, à un autre ! Abdallah ben Taïb Djellouli !
— Mais ce n’est pas un payement, deux sous !… Dieu est témoin…
— Nom de Dieu d’imbécile ! Balek fissaâ !
Le cavalier poussa dehors le fellah qui, aussitôt dans la rue, courba la tête, sachant combien il était inutile de discuter.
En un groupe compact, les Ouled-Bou-Naga restaient là, comme si une lueur d’espoir leur restait dans l’inclémence des choses. Ils avaient le regard effaré et tristement stupide des moutons à l’abattoir.
— Il faut aller réclamer à l’administrateur, suggéra Mohammed Achouri.
Et ils se rendirent en petit nombre vers les bureaux de la commune mixte, au milieu de la ville.
L’administrateur, brave homme, eut un geste évasif des mains… — Je n’y peux rien… Je leur ai bien dit, à Alger, que c’était la ruine pour la tribu… Ils n’ont rien voulu savoir, ils commandent, nous obéissons… Il n’y a rien à faire.
Et il avait honte en disant cela, honte de l’œuvre mauvaise qu’on l’obligeait à faire.
Alors, puisque le hakem qui ne leur avait personnellement jamais fait de mal, leur disait qu’il n’y avait rien à faire, ils acceptèrent en silence leur ruine et s’en allèrent, vers la vallée natale, où ils n’étaient que des pauvres désormais.
Ils ne parvenaient surtout pas à comprendre, et cela leur semblait injuste, que quelques-uns d’entre eux avaient touché des sommes relativement fortes, quoique ayant toujours labouré une étendue bien inférieure à celle qu’occupaient d’autres qui n’avaient touché que des centimes, comme Mohammed Achouri.
Un cavalier, fils de fellah, voulut bien leur expliquer la cause de cette inégalité de traitement.
— Mais qu’importe la parenté avec des gens qui sont morts et que Dieu a en sa miséricorde ? dit Achouri. Puisque nous vivions en commun, il fallait donner le plus d’argent à celui qui labourait le plus de terre !…
— Que veux-tu ? Ce sont les hokkam… Ils savent mieux que nous… Dieu l’a voulu ainsi…
Mohammed Achouri, ne trouvant plus de quoi vivre, quand le produit de la vente de ses bêtes fut épuisé, s’engagea comme valet de ferme chez M. Gaillard, le colon qui avait eu la plus grande partie des terres des Bou-Achour.
M. Gaillard était un brave homme, un peu rude d’ailleurs, énergique et, au fond, bon et honnête.
Il avait remarqué l’attitude nettement fermée, sournoise, de son valet. Les autres domestiques issus de la tribu étaient, eux aussi, hostiles, mais Mohammed Achouri manifestait un éloignement plus résolu, plus franc, pour le colon, aux rondeurs bon enfant duquel il ne répondait jamais.
Au lendemain de la moisson, comme le cœur des fellahs saignait de voir s’entasser toute cette belle richesse née de leur terre, les meules de M. Gaillard et sa grange à peine terminée flambèrent par une belle nuit obscure et chaude.
Des preuves écrasantes furent réunies contre Achouri. Il nia, tranquillement, obstinément, comme dernier argument de défense… Et il fut condamné.
Son esprit obtus d’homme simple, son cœur de pauvre dépouillé et trompé au nom de lois qu’il ne pouvait comprendre, avaient, dans l’impossibilité où il était de se venger du Beylik, dirigé toute sa haine et sa rancune contre le colon, l’usurpateur. C’était celui-là, probablement, qui s’était moqué des fellahs et qui lui avait donné à lui, Achouri, les dérisoires deux sous d’indemnité pour toute cette terre qu’il lui avait prise ! Lui, au moins, il était à la portée de la vengeance…
Et, l’attentat consommé, cet attentat que Mohammed Achouri continuait à considérer comme une œuvre de justice, le colon se demandait avec une stupeur douloureuse ce qu’il avait fait à cet Arabe à qui il donnait du travail, pour en être haï à ce point… Ils ne se doutaient guère, l’un et l’autre, qu’ils étaient maintenant les solidaires victimes d’une même iniquité grotesquement triste !
Le colon, proche et accessible, avait payé pour les fonctionnaires lointains, bien tranquilles dans leurs palais d’Alger… Et le fellah ruiné avait frappé, car le crime est souvent, surtout chez les humiliés, un dernier geste de liberté.
HAUSSER LE TRAVE
A perte de vue, des ondulations basses de Taourira aux montagnes bleues des Beni-Haoua, la forêt de chênes-lièges moutonnait, sombre, marine, sous la caresse du vent.
Sur les dos arrondis des collines, dominant la houle verte d’en bas, c’était le maquis épais, la puissante brousse africaine : l’argent des lavandes et des absinthes amères dans le velours profond, presque noir, des lentisques nains, l’or pâle des jujubiers épineux sur le gris terne des oliviers sauvages, l’émeraude des myrtes dans le brun obscur des romarins, les éventails mordorés, tachés de rouille, des palmiers doum au milieu des chevelures grisonnantes de l’alfa… et çà et là, des espaces nus, des lèpres crayeuses, coupées d’âpres falaises rouges, d’oueds desséchés, envahis de lauriers-roses, sur les galets blanchissant comme des ossements.
Sous l’ardente caresse du soleil, une senteur forte de vie et de fécondité montait de cette terre haletante de chaleur…
Au milieu d’une grande clairière, des gourbis, des baraques en troncs à peine équarris, des tentes blanches, une petite enceinte en terre : le camp des travaux publics, le détachement envoyé de l’atelier d’Orléansville aux chantiers de chêne-liège de Bissa.
Ils vivaient là, ragaillardis par le grand air, par le bon soleil déjà chaud du printemps qui effaçait leur pâleur morne de reclus. Des chants montaient de la forêt, aux heures de travail, même des éclats de rire… Et pourtant, les hommes à l’impassible visage de bronze, en veste bleue, ceinturés et coiffés d’écarlate qui circulaient alentour, inexorables, le fusil chargé sur l’épaule, et le revolver des chaouchs hargneux, demeuraient une double menace perpétuelle.
* * *
Jean Hausser, la forte tête du détachement, avait encore treize ans à tirer. Un soir de fièvre tafiatique, à Bel-Abbès, légionnaire, il avait insulté et menacé le sergent de sa section… Grand, les muscles saillants sur sa robuste charpente, l’œil gris et vif sous la longue visière, Hausser était très fier des tatouages qui illustraient son corps : scènes de l’histoire de France, portraits de personnages illustres, inscriptions patriotiques[19].
Après s’être, selon son expression, fait bouillir le cuir pendant deux ans dans l’ardente plaine du Chélif, il avait été envoyé à Bissa. Malgré la déveine qui l’avait fait passer au tourniquet, il était donc quand même né sous une heureuse étoile. En effet, si on trimait toujours ferme, et si les chaouchs n’étaient pas devenus meilleurs, il y avait au moins de l’air et aussi, dans tous les cœurs, un espoir plus vivace d’évasion possible. Et puis, pour le détenu, tout changement, parfois même aggravant son sort, est une chance.
Hausser dédaignait ses camarades. Il n’avait trouvé, parmi eux, aucun qui fût digne de devenir son frangin. Il trimait en silence, tout seul, et, tout seul aussi, s’enivrait.
… C’était décidé, cela, dès l’arrivée du détachement au chantier. Hausser avait tout calculé d’avance, tout pesé. Et, après, calme, sans hâte, il attendait l’occasion.
Elle vint. Un soir, le sergent l’envoya remplir des bidons à la source d’Aïn-Taïba, en dehors du camp. Un seul homme l’accompagnait, un bleu. Hausser causa au soldat, plaisanta. L’autre, tout jeune, naïf encore et indécis en son redoutable métier de geôlier en plein air, répondit, souriant. Hausser fit mine de se pencher sur le réservoir où coulait l’eau de la source.
— Tiens, dit-il, qu’est-ce qu’il y a là au fond. Le tirailleur se pencha à son tour… Il fut saisi à la gorge, terrassé, bâillonné avec un chiffon mouillé, préparé d’avance.
Ligoté avec sa propre ceinture, le soldat resta couché près de son fusil inutile. Hausser le fouilla, lui prenant monnaie et tabac, puis, il fila dans la forêt, changea de direction, gagnant la brousse ; il n’avait pas voulu faire son affaire au tirailleur. On ne savait jamais, on risquait d’être repris, et, alors, ça faisait une sale affaire.
Hausser, étendu dans la brousse, à quelques kilomètres du camp, attendait la tombée de la nuit : il avait son idée, qui le faisait sourire d’aise.
Quand il fut presque nuit, il descendit dans un oued, à l’orée de la chênaie. Il entassa des feuilles sèches de palmier-nain contre la broussaille résineuse. Il y mit le feu : comme cela, ça couverait longtemps, car le doum est comme de l’amadou, et il aurait le temps de s’éloigner. « V’là de l’ouvrage pour les hirondelles de potence ! Plus souvent qu’y vont me courir après… à présent ! »
Et il s’en alla vers l’est, alerte et dispos, tandis que, derrière lui, une aube rouge montait, envahissant bientôt la moitié du ciel. Le vent fraîchissant roulait une houle de flammes sur la forêt et sur la brousse.
* * *
Après des jours de fringale, au fond des oueds, et des nuits de marche, Hausser, épuisé, arriva dans les environs de Cherchell.
Enfin, une lessive hasardeusement étendue sur une haie vive lui fournit une blouse, un pantalon, une chemise.
Une casquette hors d’usage ramassée sur un tas d’ordures compléta sa « tenue civile ». Quant aux vêtements de trave, il les jeta au fond d’un oued embroussaillé de ronces : ni vu, ni connu !
Alors, joyeux, Hausser gagna Cherchell : maintenant, il était libre, définitivement.
* * *
Pendant des mois, Hausser travailla chez des colons, en une quiétude parfaite. Il en arriva peu à peu à oublier presque ses treize années de bagne qui lui restaient à subir, et qui le guettaient à chaque instant. Barbu, redevenu fort et souple, se faisant appeler Pierre Godard, qui le reconnaîtrait ?
Hausser s’enhardit même jusqu’à accepter une place de charretier à Duperré… bien près, pourtant, d’Orléansville.
Et là, très vite, un de ces hasards bêtes et meurtriers, qui brisent tout à coup les vies, perdit Hausser.
C’était à l’époque du tapage et des beuveries, à l’occasion des élections municipales. Le patron de Hausser se présentait comme conseiller. Il paya à boire, largement.
Et Hausser, qui ne pouvait même pas voter, vivant sous un faux nom, se mêla aveuglement à ces choses, il but ; il se mêla à des groupes, il pérora… Le soir, dans l’ivresse plus ardente, il y eut une bagarre. Hausser, avec ses poings de géant, tapa, blessant du monde… Puis, comme une masse, ivre et à moitié assommé, on le porta à la geôle.
Le réveil fut sombre. Maintenant, s’il s’en tirait, ce serait bien par un miracle !
Devant le commissaire, Hausser voulut lutter jusqu’à la fin. Il s’appelait Godard, il avait perdu ses papiers, il était honorablement connu en ville… Oui, mais où avait-il fait son service militaire ? Il répondit, sans se troubler, qu’il avait été réformé ayant les poumons malades… Alors, une autre question vint, plus redoutable ; où avait-il passé son conseil de révision ? Hausser pâlit un peu. A Lorient…
C’était loin… Pourtant, il y avait le télégraphe, on pourrait savoir… Que faire ?
Depuis un instant dans le jour gris et terne tamisé par les croisées sales, le commissaire feuilletait les vieux signalements des individus recherchés. Un silence lourd régnait dans la laideur pauvre du bureau de police. Dehors, un enfant arabe chantait.
Le commissaire releva la tête, considéra Hausser. Puis, tout à coup, il se tourna vers le planton.
— Défrusque-moi cet homme-là.
Et le commissaire sourit… C’était fini.
Alors, crânement, Hausser se déshabilla lui-même.
— Mon garçon, lui dit le commissaire, quand on a treize ans à tirer aux travaux et surtout quand on est ornementé dans votre style, on ne fait pas de politique… C’est malsain !
Hausser resta calme. Il se consolait, songeant qu’il avait quand même su s’évader et vivre en liberté pendant près d’un an. Et puis, on ne le renverrait plus à Orléansville : évasion avec violence sur le factionnaire, incendie, c’étaient les travaux forcés, cette fois.
Il se redressa, goguenard. — Ben quoi, m’sieu le commissaire ? Oui, c’est vrai, c’est moi que je suis Hausser. Et pis ? C’est y qu’y en a beaucoup de comme moi ? Pt’ête ben que vous-même, que vous êtes galonné et tout, et que vous vous f… du public, à c’te heure, vous seriez pas fichu d’faire ce que j’ai fait. Pis, dites-le vous bien, si ç’avait pas été qu’on s’a soûlé, c’est pas encore vous, ben sûr, que vous m’auriez pigé !
— Taisez-vous ! Allez avec l’agent, qui vous mènera à la gendarmerie. En avant !
— C’est bon… c’est bon ! On y va. Comme c’est pour longtemps, pas b’soin d’se presser.
PRISONNIERS SUR LA ROUTE
Sous la caresse du soleil dissipant lentement la buée violette de la nuit, la plaine s’étend, immense, toute rose, tachetée de noir, comme une peau de panthère étalée : elle est couverte de petits arbrisseaux gris, coriaces, rampants, qui sont des chih et des timzrith et qui, lavés de rosée, embaument.
Heure bénie, heure légère de l’aube dans la plaine libre où la lumière vivifiante roule sa vague de feu, sans obstacle, d’une plage du ciel à l’autre… Heure où l’on oublie la fatigue et la morne somnolence de la route nocturne, longue, monotone, dans le froid qui, avec l’invincible sommeil, engourdit hommes et chevaux…, heure où la gaîté des choses réveillées pénètre les âmes…
Là-bas, vers le sud, la plaine s’ouvre, infinie, attirante… L’horizon est encore voilé de brume légère… Ce sont les chotts limpides et bleus, les sebhka perfides, les sables blonds, les montagnes étranges de la chaîne saharienne aux sommets en terrasses, puis, le désert avec toute sa lumière resplendissante et morne…, son éternel et décevant printemps, sa vie libre et errante et son bienfaisant silence.
Au nord, de hautes montagnes barrent l’horizon, azurées, aux crêtes neigeuses, précédées de collines pâles, blanchâtres où glissent les lueurs roses du soleil… Et là est le Tell, avec les villes, les chemins de fer, les haines, les hypocrisies, le bruit agaçant, l’ennui lourd et exaspérant de la vie « civilisée ».
Elle est déserte, cette route de Boghari à Laghouat… Rarement, on croise quelques lourds chariots attelés de six ou sept mulets au pesant collier surchargé de sonnailles. Les cochers, en blouses et turbans, sommeillent assis de côté sur l’avant-train, leur fouet au cou… Quelques-uns, conservant des âmes de bédouins à travers les vicissitudes du trabadjar européen, chantent ou tirent d’un petit djouak en roseau des sons d’une immatérielle tristesse lente, exprimée en un souffle ou en un murmure d’eau courante.
Mais, vers le Nord, un petit tourbillon de poussière fauve monte, comme une fumée rousse. Cela se rapproche, et bientôt on distingue une troupe noirâtre de piétons qui avancent entre des cavaliers rouges.
Un convoi de prisonniers…
Soldats en uniformes râpés et souillés, chargés pesamment de sacs, beaucoup portent deux fusils qui leur battent dans le dos ; d’autres, les épaules serrées dans un carcan fait de deux bûches attachées au-dessus des bras. Arabes enchaînés, pieds nus, obligés de marcher au milieu de la route, sur les cailloux aigus.
Les militaires s’en vont aux compagnies de discipline, à Laghouat sans doute. Les indigènes, à Taadmith, le bagne administratif, mystérieusement caché dans les hauteurs les plus glacées et les plus inhospitalières des Hauts Plateaux et dont le nom seul fait frémir.
Et tous ces hommes que, civils comme militaires, aucune juridiction régulière n’a jugés, qui sont livrés au bon plaisir de chefs hiérarchiques et d’administrateurs qui les condamnent sans appel, en dehors de toutes les formes élaborées par les codes, s’en vont, mornes, l’œil sombre, le visage poussiéreux et ruisselant de sueur vers les géhennes obscures du sud, où leurs souffrances sont sans témoins, et leurs plaintes sans écho… Démenti flagrant jeté à la vantardise et à l’orgueil de l’hypocrite civilisation !
Les musulmans échangent avec les passants le salut de paix… Quelques-uns se retournent vers ces inconnus qui s’en vont, libres, et les regardent, comme cherchant auprès d’eux un appui.
Mais la troupe douloureuse passe, s’éloigne, et bientôt, dans le rayonnement rouge du matin, elle n’apparaît plus, de nouveau, que comme un petit tourbillon de fumée fauve qui se dissipe et disparaît.
Vision de mauvais rêve !
Boghari, février 1903.
ILOTES DU SUD
En dehors de la ville, au pied des dunes grises, un carré de maçonnerie sans toit, aux murs percés d’ouvertures en forme de trèfles, se dresse, projetant une courte ombre transparente sous les rayons presque perpendiculaires du soleil, au milieu du flamboiement inouï de tout ce sable blanc qui, vaste fournaise, s’étend à l’infini, des petites maisons à coupoles de la ville aux dos monstrueux de l’Erg.
Un chant lent et triste monte de cette singulière construction, avec le grincement continu, obsédant, d’une roue et de chaînes mal graissées.
Dans la petite bande d’ombre bleue, un homme vêtu de blanc, coiffé du haut turban à cordelettes noires, est à demi couché, un bâton à la main. Il fume et il rêve. De temps en temps, quand le grincement se fait plus sourd et plus lent, l’homme crie : « Pompez ! Pompez ! »
A l’intérieur, trois ou quatre hommes maigres et bronzés, vêtus de laine blanche, tournent péniblement un treuil rouillé, et la chaîne fait monter l’eau qui coule avec un bruissement frais dans les petites séguia de plâtre.
Ils tournent, ils tournent, accablés, ruisselants de sueur. Si le spahi de garde est un brave garçon, conservant sous la livrée du métier de dureté la reconnaissance d’une commune origine, les pauvres diables peuvent s’arrêter parfois, éponger leur front en sueur… Sinon, pompez, pompez toujours !
Et ainsi toute la longue journée, avec, au cœur, l’angoisse de se demander si leurs parents leur apporteront un peu de pain ou de couscous, car l’État ne leur donne rien, sauf l’écrasant travail sous le ciel de plomb, sur le sable calciné… Ceux qui viennent de loin, attendent, plus mornes, la dérisoire pitance que leur accorde la « commune » par l’intermédiaire du dar-ed-diaf et qui suffit à peine à entretenir leur existence.
— Pourquoi es-tu en prison ? demande le spahi à un nouveau venu, grand garçon mince, au profil d’oiseau de proie.
— Hier, je sommeillais devant le café de Hama Ali. Le lieutenant de tirailleurs a passé et je ne l’ai pas salué… Alors, il m’a donné des coups de canne et s’est plaint au bureau arabe. Le capitaine m’a mis quinze jours de prison et quinze francs d’amende.
Le spahi, récemment arrivé des territoires civils, s’étonne :
— Alors, ici, les Arabes sont tenus de saluer les officiers, comme nous autres, les militaires ?
— Oui, tous les officiers… sinon, on est battu et emprisonné… Nous avons eu un lieutenant qui obligeait même les femmes à le saluer… Oh, le régime militaire est serré, terrible !
Le spahi, indifférent, continue son interrogatoire.
— Et toi, le vieux ? La question s’adresse à un petit vieux timide et silencieux.
— Moi… je suis des Ouled-Saoud. Alors, comme la maîtresse du lieutenant Durand est partie, et qu’elle avait beaucoup de bagages, le lieutenant a donné des ordres aux caïds. Le mien m’avait ordonné d’amener ma chamelle, mais comme elle est blessée au dos, je n’ai pas voulu la prêter. Je suis en prison depuis huit jours. Le lieutenant, en m’interrogeant, m’a donné une gifle quand j’ai dit que ma chamelle était malade et on ne m’a pas dit combien de prison j’ai à faire… Dieu m’est témoin que ma chamelle est blessée…
Lancé sur le chapitre des doléances, le vieux qu’on n’écoute plus continue à larmoyer sa détresse prolixe.
— Moi, dit un troisième, je suis venu au marché où j’ai vendu un pot de beurre. Le lendemain, je devais en toucher le prix, mais il y avait une lettre pressée pour le cheikh de Debila… Alors, on me l’a remise en m’ordonnant de repartir tout de suite… J’ai eu beau supplier, j’ai été menacé de la prison. Alors, pour ne pas perdre le prix de mon beurre, j’ai fait semblant de partir, restant jusqu’au matin. Ça s’est su, Dieu sait comment, et je suis en prison pour quinze jours, avec quinze francs d’amende.
— Tu aurais mieux fait de perdre le prix du beurre, alors, remarque judicieusement le spahi.
Mais tout ça « c’est des histoires ! » Et il retourne se coucher à l’ombre, criant aux prisonniers : « Pompez ! »
Et le grincement monotone reprend, en même temps que le chant long, plaintif, des prisonniers qui semblent dévider indéfiniment leurs tristesses, leurs timides récriminations contre cette puissance redoutable, qui broie et écrase toute leur race : l’Indigénat discrétionnaire.
LES ENJÔLÉS
Le soleil clair d’automne effleurait d’une tiédeur attendrie les platanes jaunis et les feuilles éparses sur le sable herbu de la Place du Rocher, la plus belle de la croulante Ténès. Dans la limpidité sonore de l’air, les sons gais et excitants des clairons retentissent, alternant avec les accents plus mélancoliques et plus africains de la nouba arabe… Déployant toute la fausse pompe militaire, revêtus de leurs vestes les moins usées, de leurs chéchias les moins déteintes, les tirailleurs passèrent… Il leur était permis de parler aux jeunes hommes de leur race qui, curieux ou attirés instinctivement par ce tableau coloré, suivaient le défilé.
Et les mercenaires, par obéissance et aussi par un malin plaisir, faisaient miroiter aux yeux des fellahs les avantages merveilleux de l’état militaire, donnant sur leur vie des détails fantastiques.
Parmi ceux qui suivaient, attentifs aux propos des soldats, Ziani Djilali ben Kaddour, bûcheron de la tribu de Chârir, se distinguait par sa haute taille, son fin profil aquilin et son allure fière.
Ce qui l’avait le plus frappé dans les discours des tirailleurs, c’était leur affirmation qu’ils ne payaient pas d’impôts. D’abord, il avait été incrédule : de tous temps, les Arabes avaient payé l’impôt au Beylik… Mais Mustapha le cafetier lui avait certifié que les askar (soldats) avaient dit vrai… Et Djilali réfléchissait.
Son père se faisait vieux. Ses frères étaient encore jeunes et, bientôt, ce serait sur lui que retomberait tout le labeur de la mechta, et l’entretien de sa famille, et l’impôt, et le payement des sommes empruntées au riche usurier Faguet et aux Zouaoua…
Comment ferait-il ? Leur champ était trop petit et mal exposé, mangé de toutes parts par les éboulements de rochers et la brousse envahissante… Pour achever de lui rendre le séjour de son gourbi insupportable, sa jeune femme venait de mourir en couches…
Vivre sans s’inquiéter de rien, être bien vêtu, bien nourri, ne pas payer d’impôts et avoir des armes, tout cela séduisit Djilali, et il s’engagea avec d’autres jeunes gens, comme lui crédules, avides d’inconnu et d’apparat…
Le vieux Kaddour, brisé par l’âge et la douleur, le vieux père en haillons accompagna en pleurant les jeunes recrues qui partaient pour le dépôt des tirailleurs, à Blida… Puis, il rentra, plus cassé et plus abattu, sous le toit de diss de son gourbi, pour y mourir, résigné, car telle était la volonté de Dieu.
A la caserne, ce fut, pour Djilali, une désillusion rapide. Tout ce qu’on lui avait montré de la vie militaire avant son engagement n’était que parade et leurre. Il s’était laissé prendre comme un oiseau dans les filets. Il eut des heures de révolte, mais on le soumit par la peur de la souffrance et de la mort… Peu à peu, il se fit à l’obéissance passive, au travail sans intérêt et sans utilité réelle, à la routine, à la fois dure et facile du soldat où la responsabilité matérielle de la vie réelle est remplacée par une autre, factice.
La boisson et la débauche dans les bouges crapuleux remplacèrent pour lui les libres et périlleuses amours de la brousse, où il fallait de l’audace et du courage pour être aimé des bédouines aux yeux d’ombre et au visage tatoué.
Le cœur du fellah s’endurcit et s’assoupit. Il cessa de penser à la mechta natale, à son vieux père et à ses jeunes frères : il devint soldat.
Trois années s’écoulèrent.
L’automne revint, l’incomparable automne d’Afrique avec son pâle renouveau, ses herbes vertes et ses fleurs odorantes cachées dans le maquis sauvage. A l’ombre des montagnes, les coteaux de Chârir reverdissaient, dominant la route de Mostaganem et l’échancrure harmonieuse du grand golfe bleu, très calme et très uni, avec à peine quelques stries roses.
Sur la route détrempée par les premières pluies vivifiantes, les tirailleurs en manœuvres passent, maussades et crottés. Sur leurs visages bronzés et durs, la sueur et la boue se mêlent et, souvent, en un geste exaspéré, une manche de grosse toile blanche essuie un front en moiteur… Avec un juron, blasphème ou obscénité, les épaules lasses déplacent la morsure lancinante des bretelles de la lourde berdha[20].
Depuis que, au hasard des « opérations », sa compagnie est venue là, dans la région montagneuse et ravinée de Ténès, Ziani Djilali éprouve un malaise étrange, de la honte et du remords…
Mais la compagnie passe au pied des collines de Chârir et Djilali regarde le coteau où était sa mechta, près de la koubba et du cimetière où dort son vieux père qu’il a abandonné… Les frères, dispersés, sont devenus ouvriers chez des colons ; vêtus de haillons européens, méconnaissables, ils errent de ferme en ferme. Le gourbi a été vendu et Djilali regarde d’un regard singulier, un fellah quelconque qui coupe des épines sur le champ qui était à lui, jadis, sur l’ancien champ des « Ziani ». Dans ce regard, il y a le désespoir affreux de la bête prise au piège, et la haine instinctive du paysan à qui on a pris sa terre et la tristesse de l’exilé…
Oh ! elle a beau retentir maintenant, la musique menteuse, elle ne trompe plus le fellah et elle ne l’entraîne plus, il se sent un poids dans le cœur, il voit bien qu’il a conclu un marché trompeur, que sa place n’est pas loin des siens, mais bien sur la terre nourricière, sous les haillons du laboureur, dans la vie pauvre de ses ancêtres !
Et, d’un geste rageur, au revers de sa manche il essuie la sueur et la poussière de son front, et les larmes de ses yeux… Puis, il courbe la tête et continue sa route, car nul ne peut lutter contre le mektoub de Dieu.
DANS LE SENTIER DE DIEU
Les champs crevassés agonisaient sous le soleil. Les collines fauves, nues, coupées de falaises qu’ensanglantaient les ocres et les rouilles, fermaient l’horizon où des vapeurs troubles traînaient.
Çà et là, tranchant durement sur le rayonnement terne du sol, quelques silhouettes noires de caroubiers ou d’oliviers sauvages jetaient une ombre courte, rougeâtre.
Vers le sud, au delà des ondulations basses et des ravins desséchés où se mouraient les lauriers-roses, une ligne s’étendait, d’un bleu sombre, presque marin : la grande plaine du Hodna, barrée, très loin et très haut dans le ciel morne, par la muraille azurée, toute vaporeuse, du djebel Ouled-Naïl.
L’immense campagne calcinée dormait dans la chaleur et la soif. Quelques broussailles de jujubiers et de lentisques nains avaient poussé à l’ombre grêle d’un bouquet d’oliviers grisâtres, aux troncs contournés et bizarres. Les menues herbes du printemps, desséchées, tombaient en poussière, parmi l’envahissement épineux des charbons poudreux.
Enveloppé de loques terreuses, un vieillard était couché là, seul dans tout ce vide et ce silence. Décharné, le visage osseux, de la teinte brune rougeâtre de la terre alentour, avec une longue barbe grise, l’œil clos, il semblait mort, tellement son souffle était faible et son attitude raidie.
Près de lui, dans un tesson de terre cuite, quelques débris de galette azyme attestaient la charité des croyants de quelque douar voisin, caché dans les ravins profonds.
Un essaim de mouches exaspérées couvrait le visage et les mains noueuses du vieux, dont le soleil brûlait les pieds nus. Insensible, il dormait béatement.
Sur la piste qui serpentait au pied des collines, trois cavaliers parurent : un Européen, portant le képi brodé des administrateurs, et deux indigènes drapés dans le burnous bleu du makhzen.
Le roumi aperçut le vieillard endormi et sa pitié en fut émue. Aux questions des mokhaznis, Terrant répondit de sa voix presque éteinte déjà : « Je suis Abdelkader ben Maammar, des Ouled-Darradj de Barika. Je ne fais point de mal, et comme je n’ai rien, sauf la crainte de Dieu, c’est Dieu qui pourvoit à la vie qu’il m’a donnée, jusqu’à ce que l’heure soit sonnée. »
Mais le hakem roumi crut devoir adoucir les dernières heures du vieux musulman, et il lui dit qu’il serait transporté à dos de mulet jusqu’à l’hôpital de Bordj-bou-Arreridj, où il aurait un bon lit et une nourriture suffisante. Il pourrait s’y reposer, y reprendre au moins quelques forces.
Insensible, sans un mot, le vieillard se laissa charger sur un mulet amené du douar. Le hakem en avait décidé ainsi et lui, l’Arabe n’avait pas à juger cette décision. Il se soumettait sans joie ni révolte, parce que c’était ainsi.
* * *
Couché sur l’étroit lit blanc, lavé de ses souillures et revêtu de linges immaculés, l’errant semblait se rétablir, revenir à la vie.
Pourtant, il gardait son silence farouche. Obstinément il tournait le vague de son regard terne vers la large baie ouverte sur le vide du ciel incandescent. Dans tout ce bien-être inusité, lui, le nomade, fils de nomades, regrettait la misère pouilleuse et les longues marches pénibles sous le soleil de feu, à la recherche des maigres offrandes dans le sentier de Dieu…
Et bientôt cette longue salle blanche et sévère, ce lit trop doux, ce calme et cette abondance lui devinrent intolérables…
Il se dit guéri, supplia en pleurant les médecins de le laisser partir. On l’accusa d’ingratitude, on lui dit qu’il n’était qu’un sauvage, et, pour s’en débarrasser, on le laissa sortir.
Un matin limpide dans la grande joie du jour commençant, il reprit ses haillons et son long bâton d’olivier. Sans un regret, presque allègrement, il se hâta vers la porte de la ville et s’en alla, sordide et superbe dans le soleil levant.
* * *
Sur la croupe nue d’une colline aride, en face du Hodna bleuâtre, immense et monotone comme la mer, une koubba blanche dressait la silhouette neigeuse de ses murs rectilignes, de sa coupole ovoïde.
Alentour, pas un arbre, pas une ombre sur la terre brûlée d’un rouge sombre qui flambait au soleil.
Vers le nord, les coteaux s’étageaient, comme les vagues figées d’un océan tourmenté. Ils allaient, montant insensiblement, jusqu’à la montagne géante des monts de Kabylie.
Une famille grise de petites tombes en pierre brute se pressait sous la protection de Sidi Abdelkader de Baghdad, maître de la koubba et Seigneur des Hauts Lieux…
Accroupi contre le mur lézardé, près de la petite porte basse, le vieux cheminot rêvait l’œil mi-clos, son bâton entre ses genoux maigres.
Depuis qu’il avait quitté l’asile abhorré où il s’était senti prisonnier, le vieillard avait erré de douar en douar.
Maintenant, sa vie vacillante s’éteignait. Une grande langueur engourdissait ses membres et un froid lui semblait monter de la terre qui l’appelait.
Il était venu échouer là, près de la koubba sainte. Une très vieille femme au visage parcheminé, drapé d’une melahfa de laine en loques, gardait seule le lieu vénéré, gîtant dans un vieux gourbi en pierres sèches. Elle aussi était avare de paroles et usée, bien près de la fin.
Tous les matins et tous les soirs, la pieuse veuve déposait devant le vagabond, hôte de Dieu, une galette d’orge et un vase en argile plein d’eau fraîche. Puis elle rentrait dans l’ombre de la koubba pour y brûler du benjoin et marmotter des prières.
Tous deux, sans presque jamais se parler, avaient associé leurs décrépitudes, attendant l’heure sans hâte ni effroi.
Quand, par hasard, quelques bédouins venaient prier sous les voûtes basses de la koubba miraculeuse, le vieillard, par accoutumance, élevait sa voix chevrotante en une psalmodie monotone.
— Pour Dieu et Sidi Abdelkader Djilani, seigneur de Baghdad, sultan des saints, faites l’aumône, ô croyants !
Et, gravement, les musulmans tiraient de leurs capuchons de laine un peu de galette noire ou quelques figues sèches.
Les jours s’écoulaient, monotones, dans la somnolence de l’été finissant…
Aux premières fraîcheurs de l’automne, le vent du nord balaya les brumes troubles de l’horizon, et la lumière terne des journées accablantes devint dorée sur la terre reposée et dans le ciel serein.
Le vieillard s’était encore desséché, son corps s’était comme replié sur lui-même, comme rapetissé, son œil cave s’était voilé des premières ombres de la nuit définitive et sa voix s’était éteinte.
Il finissait, lentement, sans secousses ni angoisses, avec les dernières ardeurs de l’été.
* * *
Le chant éclatant des coqs perchés sur le toit du gourbi réveilla la vieille, sur sa mince natte usée.
Elle prit une petite amphore d’eau, fit les ablutions rituelles. En silence, selon la coutume des femmes, elle pria, se prosternant devant la majesté de Dieu, seigneur de l’aube.
Elle pria longuement accroupie, ses doigts osseux et gourds égrenant son chapelet. Son visage de momie, raccourci et noir, sous le turban de laine rouge et de linges sombres des nomades, n’exprimait rien, comme celui d’une morte. Puis, elle redressa ses reins cassés avec un gémissement, prit sous un grand plat en bois une galette froide, emplit un petit vase rouge à la peau de bouc, et sortit.
Le jour se levait, lilas et rose, sur le moutonnement infini des collines, sur le vide marin de la plaine.
De grandes ombres violettes obscurcissaient encore le fond des ravins, entre les dos éclairés des coteaux, tandis que la koubba solitaire flambait déjà, toute rouge.
La gardienne caduque s’en alla à pas lents vers la porte du sanctuaire, portant l’offrande quotidienne au vieil hôte.
Depuis la veille, tassé, affalé à sa place coutumière, sans quitter le bâton symbolique, le vagabond n’avait pas bougé.
Ses traits s’étaient comme adoucis et la vieille crut voir une singulière clarté glisser sur le visage mort. Sans agonie, sans plaintes, le vieux était retourné à la poussière, durant les heures calmes de la nuit. Sans frayeur, la gardienne étendit le corps déjà glacé, lui tournant le visage vers le soleil rouge qui montait à l’horizon. Puis, elle le recouvrit des pans rabattus de son burnous en invoquant Dieu.
Lentement, comme tous les jours, elle nettoya le sol plâtré de la koubba, elle secoua la poussière des draperies de vieille soie rouge et verte couvrant le makam. Quand elle eut terminé ces soins pieux, elle rentra dans son gourbi et s’enveloppa de son haïk noir, et, son bâton à la main, elle s’en vint au douar voisin.
Des hommes graves, hachem en burnous fauves, le front ceint de cordelettes noires, vinrent laver le corps du vagabond et l’envelopper du linceul blanc. Debout, superbes dans la gloire du soleil d’automne, ils prièrent, tandis que deux autres creusaient la fosse à coup de hachette. Quand le corps fut couché dans le trou béant, les bédouins le couvrirent de branches de myrte et l’isolèrent du sol par des poutrelles grossièrement taillées. Puis ils rejetèrent la terre sanguine, comblant la fosse.
La vieille femme apporta, sur un chiffon de laine, des galettes azymes et des figues sèches qu’elle distribua, en mémoire du mort, aux quelques mendiants, habitués à hanter les enterrements.
Graves, calmes devant la mort qu’ils jugeaient nécessaire et sans laideur ni épouvante, les hachem s’en allèrent.
La vieille resta seule, près de la tombe récente, pour attendre l’heure proche où elle aussi descendrait dans l’obscurité éternelle.
Ben-Ounif, novembre 1903.