YACHTING
Reading edition
I
M. et madame Alfred Tower sont tout fiers de leur yacht, et il est de fait que dans les eaux du Solant, aucun navire de plaisance n’a meilleure renommée que le White Feather, sorti des chantiers célèbres de M. Lowe de Liverpool. C’est une merveille du genre, avec ses flancs peints en blanc, son pont immaculé sur lequel on craint même l’empreinte d’un talon de femme, ses cordages brillants, ses cuivres étincelants, et ses embarcations plus légères et plus élégantes l’une que l’autre. L’aménagement intérieur a été exécuté sous la haute direction de madame Tower, qui a tout combiné, dessiné, inventé ; depuis le fer de cheval arabe attaché à la proue en guise de porte-bonheur, jusqu’à l’emplacement du moindre placard, tout a été voulu par elle, et elle a le plaisir de faire admirer son goût artistique du nord au midi, et de l’ouest à l’occident.
C’est surtout pendant la grande semaine des régates de Cowes que le White Feather se transforme en un lieu de réception, et que les luncheons, les dîners, les sauteries sur le pont amènent à bord la troupe d’amis de May Tower ; May est éminemment à la mode, surtout depuis qu’après dix-huit années consacrées au rôle difficile de beauté à marier qui ne se marie pas, elle a enfin mis la main sur Alfred Tower, gentil garçon de vingt-quatre ans, fort riche, ce qui a fait passer facilement sur la différence d’âge. Du reste, madame Tower se défend admirablement, et la légion de ses anciens adorateurs la déclare plus séduisante que jamais ; aux yeux du timide et amoureux Alfred elle représente une divinité ; il l’adore, lui obéit en tout, lui laisse carte blanche pour ses dépenses, et se contente de parler en maître à ses matelots. Sur le pont du White Feather, il se transforme ; lui qui rougit devant une femme, il trouve tout d’un coup la décision et l’aplomb ; il est son propre capitaine, et connaît aussi bien les grandes routes de la mer que Saint-James street et Piccadilly. Le White Feather est un bâtiment sérieux, et le récit de ses voyages paraît dans le Times ; aussi Alfred ne veut à bord personne qui puisse être sujet à la peur, au mal de mer, à l’impatience ; sa femme et son équipage lui suffisent. Madame Tower, à toute apparence, partage le goût de son mari, et a acquis dans le « struggle for life » le don d’être invulnérable ; elle ne craint ni la mer, ni le chaud, ni le froid, ni la pipe, ni le cigare, ni quoi que ce soit, et elle s’arrangerait pour donner une fête au pôle nord, tant elle a de ressources et d’ingéniosité.
Il est certain que par un beau temps, le White Feather est une résidence délicieuse ; la cabine du pont où l’on va flâner, est meublée de divans couverts d’une épaisse soie blanche ; les parois sont peintes en vert pâle ; sur les panneaux se promènent de grands flamants roses ; de fines nattes servent de stores tamisant la lumière ; enfin toutes sortes d’installations ingénieuses, pour les livres, pour l’ouvrage, pour les fleurs qui abondent toujours comme par miracle.
La chambre à coucher du jeune ménage ne le cède en rien comme élégance ; les cloisons sont incrustées de nacre et les meubles assortis ; les rideaux, la courte-pointe sont de vieille guipure doublée de rouge vénitien ; à côté, un cabinet de toilette avec une baignoire en forme de conque marine, est encombré de nécessaires de vermeil, et le plafond et les murs entièrement en glaces permettent de se mirer à l’aise.
Le salon contient une bibliothèque de trois cents volumes choisis et tous les jeux inventés par l’homme en ses jours d’ennui. Quant au personnel, il est au complet : chef, maître d’hôtel, femme de chambre de premier choix, et tous garantis inaccessibles aux effets du roulis. Quant à l’équipage, tous triés, tous dévoués, tous beaux hommes. Lorsqu’on sent que tout cela vous appartient, on embellit, et cette douce pensée rend extrêmement agréables à madame Tower les excursions fréquentes qu’elle fait à terre, elle y retrouve presque toujours une escorte d’anciens amoureux, et elle comprend mieux que jamais à quel point l’amour est chose creuse ! Elle jette un regard de compassion sur son passé sentimental, et la réalité, en yachting-suit et petite casquette, lui paraît infiniment préférable.
Un beau matin que le « gig » du White Feather amenait à terre M. et madame Tower, cette dernière fut surprise de voir parmi les visages qui l’attendaient, un quelqu’un dont la vue la fit légèrement pâlir. Cependant elle sauta à terre de fort bonne grâce, et ce fut avec l’air le plus calme qu’elle accueillit l’exclamation :
— Nous vous amenons un vieil ami, madame Tower, voilà Elliott, revenu de Perse !
Et elle donna une poignée de main à ce vieil ami et le présenta à son mari.
Voilà comme les choses tournent ! C’est la vie, se disait May Tower en regardant celui qui avait été le grand amour de sa jeunesse, il y avait longtemps ! et tout à coup, en l’entendant parler, cela lui parut hier !… Il lui avait fait la cour la plus tendre et la plus assidue ; pour lui, elle avait volontiers éloigné tous les fils aînés, préférant mille fois Ralph Elliott pauvre, à qui que ce fût archiriche ! Les mois et les semaines s’écoulaient délicieusement, elle, attendant toujours qu’il parlât ; enfin, après deux jours passés à Newmarket sous le même toit, alors que tout le monde regardait le mariage comme fait, il était parti, sans un mot, sans une explication ! On apprenait plus tard qu’il voyageait en Orient. Le coup avait été terrible pour la pauvre May ; elle n’avait pu cacher son cruel chagrin, et pendant des années, il avait pesé sur sa vie. Quant à Ralph Elliott, content d’avoir échappé au mariage pour lequel il se jugeait trop pauvre, il avait promené sa vie sans le moindre remords, pensant quelquefois à ses anciennes amours quand il fumait sa pipe entre chien et loup.
Au moment où l’existence du continent commençait à l’ennuyer, il avait hérité d’un oncle, et rentrait en Angleterre pour y être riche et estimé. L’envie de revoir May lui était venue, et un peu pour cela, un peu pour se promener, il était arrivé à Cowes. Ils s’y retrouvaient, comme bien des années auparavant, surpris l’un et l’autre d’être si peu changés, et échangeant des banalités avec une tranquillité charmante.
— Il y a des siècles que nous ne nous sommes vus, commença Ralph Elliott, en se mettant à marcher à côté de madame Tower.
— Très-longtemps, en effet.
— Je suis ravi de vous retrouver si flourishing.
— Merci.
— Il paraît que votre yacht est une merveille.
— Oui, c’est gentil.
— Vous m’inviterez à bord, j’espère ?
— Nous serons charmés…
Elle manquait un peu d’enthousiasme ; — aussi avec la plus agréable désinvolture, Ralph Elliott s’adressa au mari :
— On me dit que votre yacht bat tous les autres.
— Venez le voir.
On ne faisait pas impunément des compliments à Tower sur le White Feather.
— Je serai ravi. Jusqu’ici un pauvre diable comme moi n’a pu admirer que les yachts des autres ; mais il est possible, grâce à mon oncle bien-aimé, que l’année prochaine je me mette quelque chose à flot.
Amené sur ce sujet, l’entretien devint bientôt confidentiel, et quand on se sépara, madame Tower eut le plaisir d’entendre son mari faire promettre à Ralph Elliott de venir à bord le lendemain pour le lunch, et en recevoir l’assurance positive.
— Good bye, madame Tower.
— Good bye.
— Charmant garçon, dit immédiatement Alfred à sa femme. Il veut acheter un yacht — et je lui ai dit que je crois que le Gleam fera son affaire ; je sais que Fred Holt trouve la dépense trop forte ; je vais aller au club tout à l’heure exprès.
II
Le lendemain, par un temps calme, madame Tower en yachting costume blanc rehaussé de rouge, attendait ses invités, car elle s’était empressée d’étendre l’invitation de son mari. Elle était sous les armes, et les réflexions qu’elle se faisait depuis le matin, réflexions toutes parfaitement sages cependant, donnaient à ses yeux un éclat extraordinaire. Son cœur battait un peu vite… mais qui voit un cœur ?… Elle était charmante, voilà tout. C’est ce que lui dit immédiatement l’aimable Lady Baltoun qui rêvait une invitation plus permanente, et ce dont l’assura le premier regard de Ralph Elliott, regard si éloquent qu’elle s’en voulut de le comprendre ; mais elle n’y répondit pas du tout, ce qui était le point capital ; il eut l’esprit, du reste, de s’en tenir à ce regard et de commencer instantanément l’inspection du White Feather, qu’interrompit seulement l’avis que le lunch était sur la table.
Madame Tower prit sa place de maîtresse de maison. Elle avait voulu que rien ne prêtât à la critique, même pour quelqu’un qui s’était affiné le goût sur le continent. Sur la nappe blanche, au milieu des verreries et de l’argenterie étincelante, s’étendait une glace dont les bords étaient dissimulés par une ligne de fine verdure ; sur cette glace s’étalaient de gros nénufars semblant se mirer dans une eau transparente ; de distance en distance, des soucoupes d’or travaillé étaient remplies de lycopode serré d’où s’élevaient de fines figurines d’ivoire, vrais chefs-d’œuvre d’art ; devant chaque convive un verre allongé contenait une fleur blanche et un feuillage léger ; à côté de chaque couvert une petite assiette d’or remplie d’amandes salées ; le service de table blanc et turquoise était semé de fleurs de mai, délicate allusion au prénom de madame Tower ; tous les verres d’une finesse extrême étaient blancs et unis, sauf les verres de hock, d’une teinte vieil or et semblables en forme à ceux qu’on voit dans les vieux tableaux flamands.
Le lunch fut exquis, les vins irréprochables, et les compliments d’Elliott furent sincères ; il fut assez hardi pour profiter d’un bon moment et dire à May :
— Ah ! que n’ai-je hérité plus tôt !
Elle rougit, et se hâta d’aller prendre place à côté de Lady Baltoun, qui ne tarissait pas sur les agréments et le plaisir du Yachting. Ces messieurs, tout en fumant, paraissaient s’entendre à ravir, et tout en ramenant Elliott à terre, Alfred Tower se disait que ce serait là quelqu’un qu’il vaudrait la peine d’inviter ; il méditait la pensée de lui offrir une place sur le White Feather pour leur prochaine excursion dans la Méditerranée.
Au bout de huit jours, cette pensée était prête à prendre une forme positive. Les pourparlers au sujet du Gleam avaient amené des rapprochements fréquents, tantôt au R. Y. S. Club, tantôt à bord du White Feather.
Elliott devenait indispensable à Alfred, et quant à madame Tower, le seul point de ses sentiments sur lequel elle fût tout à fait fixée, était un besoin de redoubler d’élégance et de paraître charmante.
Elle fut saisie de bonne foi quand, quarante-huit heures avant le moment fixé pour lever l’ancre, son mari lui fit la proposition étonnante de demander à Elliott de se joindre à eux.
— Il ne vous gênera pas, c’est un ancien ami.
— Oh ! non, il ne me gênera pas, non, sûrement…
Mais mon mari, se disait elle, est un imbécile ! Un ancien ami !… il aurait dû savoir… mais au fait, comment l’aurait-il su, il était dans ce temps-là un gamin en jaquette courte… et évidemment il était bien jeune encore !
Le surlendemain au soir, profitant d’une marée favorable et d’un vent d’arrière, le White Feather levait l’ancre faisant route pour Gibraltar et la Méditerranée, ayant à son bord, comme la presse locale l’apprit au monde, M. et madame Alfred Tower et M. Ralph Elliott.
III
Le lendemain matin, à six heures, quand la toilette du pont réveilla May, elle eut un singulier sentiment, en se disant qu’il était là et qu’ils allaient vivre ensemble du matin au soir. Elle se résolut de n’avoir pas du tout peur de lui, et d’occuper si bien sa vie, qu’il n’y trouvât aucune place. Elle voulait apprendre l’espagnol, elle l’apprendrait ; elle lirait, elle écrirait… Non, sûrement, ils seraient beaucoup moins réunis qu’elle ne le craignait. En attendant, elle agirait comme à son habitude, et pour se conformer à cette première résolution, une demi-heure après, elle était sur le pont et y trouvait Ralph auprès de son mari ; elle le salua sans embarras, regarda le compas, s’informa du chemin qu’on avait parcouru pendant la nuit.
Le jour naissant, doux et gris, promettait une journée magnifique ; à huit heures on déjeuna. May profita de la circonstance pour annoncer ses intentions laborieuses. Ralph Elliott y répondit en déclarant des intentions analogues ; lui qui n’avait jamais le temps de lire, — il allait lire, — il dessinerait, puis il s’amuserait à apprendre à parler à « Proud », le perroquet de madame Tower. Il paraissait du reste décidé à être bien avec tout le monde à bord, car il fit des avances aux trois pugs, caressa la tête du magnifique kitten persan qui paraissait déjà acclimaté, puis sans insister s’en alla tranquillement de son côté, laissant madame Tower à sa liberté habituelle.
Ces commencements étaient corrects et des plus rassurants, et, pendant deux ou trois jours, le programme fut exactement suivi… Mais, peu à peu, on en vint à vivre un peu moins séparés. Le temps s’était gâté, il pleuvait, le vent sautait d’un côté à l’autre, et Alfred Tower était constamment sur le pont, occupé à donner des ordres, montrant une énergie froide dont il ne faisait nul usage dans la vie ordinaire. Avec cela, on ne prend pas quatre repas ensemble tous les jours, on ne joue pas aux cartes tous les soirs de compagnie, sans qu’une intimité involontaire s’établisse. Madame Tower avait beau se défendre et s’attacher à rester cérémonieuse quand elle y pensait, il était clair qu’elle en revenait par une pente très-douce aux jours évanouis. Tout y conspirait. Les rêveries sur le pont, le spectacle émouvant de la mer, le mystère des nuits, alors qu’elle entendait le clapotement de l’eau et le frémissement du vent ; puis l’escalier où elle se croisait souvent avec Ralph était bien étroit, et, plus d’une fois, le mouvement du roulis les avait jetés dangereusement l’un près de l’autre, et alors, dans son trouble, elle sentait le regard des yeux de Ralph et n’osait plus lever les siens. Alfred, lui, était toujours ravi. Elliott montrait le plus intelligent et le plus consciencieux intérêt au baromètre, au compas, à toutes les manœuvres. Comme marin, le capitaine du White Feather se sentait apprécié. May, selon son habitude, tenait un livre de bord des plus intéressants, et notait le vol d’un oiseau, l’apparition d’une épave, le volume et la couleur des vagues…
IV
La couleur des vagues ne disait précisément rien de bon quand ils entrèrent dans le golfe de Gascogne. Tout annonçait un changement peu favorable. La partie de cartes après dîner s’effectua dans des conditions difficiles ; les jetons tombaient à terre, et, en les ramassant, les mains de madame Tower et celles de Ralph se rencontrèrent. On vint appeler plusieurs fois Alfred pour la manœuvre, et restés seuls, ne trouvant rien à dire d’abord, May se crut enfin obligée à une protestation.
— Pourquoi êtes-vous venu ? dit-elle d’une voix basse.
— Vous le demandez ?
— Oui. Et elle ajouta avec effort : Vous ne deviez pas venir.
— Regardez-moi, dit-il pour toute réponse.
Elle n’en fit rien, mais laissa prendre sa main ; ils s’étaient compris, et quand Alfred revint annoncer que la nuit serait mauvaise, conseillant à sa femme d’aller se coucher tout de suite, elle obéit avec une promptitude extraordinaire.
La nuit fut en effet extrêmement mauvaise ; le vent et la mer faisaient un bruit furieux, et le White Feather tremblait de la poupe à l’éperon (stern to stem). Mais May n’avait pas la pensée d’avoir peur ; Alfred était sur le pont, et plusieurs fois dans la nuit Ralph vint frapper à la porte de sa cabine et lui donner des nouvelles du vent. C’était pour elle un terrible et mystérieux plaisir que de le sentir là, si près, au milieu des éléments déchaînés, et elle aurait voulu que le jour ne se levât jamais. Il se leva pourtant, pâle et menaçant. Aidée par son mari, May monta un instant sur le pont et vit les dégâts de la nuit. Quoique le vent fût moins violent, on roulait tellement qu’il était impossible de se tenir, même assis, sans être attaché ; elle se résigna à descendre et s’installa tant bien que mal dans la cabine. Elliott resta auprès d’elle pour lui tenir compagnie, car s’occuper à quoi que ce soit était impossible. La matinée se passa lentement ; de temps en temps un mouvement plus violent faisait perdre l’équilibre. Tout d’un coup, soit effet d’un choc plus violent, soit préméditation, May se trouva dans les bras de Ralph, sentit un baiser sur son cou, entendit une voix pressée qui disait : « Je vous aime ! » Et étourdie, éperdue, elle allait peut-être répondre à l’étreinte, quand la porte s’ouvrit, et M. Tower, pâle, s’arc-boutant à la cloison, parut sur le seuil.
May et Ralph s’éloignèrent précipitamment l’un de l’autre.
D’une voix parfaitement calme, M. Tower dit :
— Ne vous alarmez pas, May, c’est la fin. Le baromètre monte rapidement.
Puis, sans un mot de plus, il remonta.
Un marin à pieds nus arriva immédiatement essayer d’éponger l’eau qui ruisselait dans la cabine, et ils ne se dirent plus un mot.
May ferma les yeux, et les ouvrant au bout de quelques minutes, se trouva seule et put penser… Non, c’était impossible ! Alfred n’avait pu rien voir… Le mouvement, le bruit, le trouble, tout avait dû faire passer inaperçue cette caresse dont le seul souvenir la faisait trembler et se blottir dans des bras imaginaires…
Elle résolut d’être plus prudente, elle se promit fermement de s’en tenir là, de s’arrêter au moins maintenant, de jouir sans remords du bonheur de l’avoir près d’elle. Ce bonheur n’était pas son œuvre, elle pouvait donc s’y abandonner sans arrière-pensée, mais rien de plus désormais !
La journée s’écoula lourdement. Petit à petit comme lasse et assouvie, la mer s’apaisait.
Prétextant la fatigue de la nuit précédente, madame Tower se retira chez elle et s’étendit pour dormir. Elle put s’habiller pour se mettre à table, et le dîner s’effectua dans des conditions matérielles moins difficiles. Il fut uniquement question des alternatives de la température, et Alfred Tower reçut avec calme les félicitations de Ralph.
— Je n’ai pas tant de mérite que cela, dit-il. Le White Feather est un brave petit bateau, et tous mes hommes me sont dévoués ; pas un qui ne me connaisse depuis que je suis gamin. Ils ont l’obéissance parfaite, et c’est tout ce qu’il faut à bord.
Puis, souriant, il ajouta :
— Je leur dirais de jeter un homme à la mer qu’ils le feraient sans demander pourquoi !
— Heureusement, vous n’aurez jamais à le leur demander, répondit Ralph en buvant un verre de champagne.
Le whist fut silencieux, et l’on se sépara de meilleure heure que de coutume ; l’accalmie se faisait de plus en plus, et Alfred avait bien gagné son repos.
Malgré ce calme général, May eut beaucoup de peine à s’endormir ; elle était nerveuse, inquiète, et aurait voulu causer ; mais Alfred était décidé à dormir et ferma les yeux tout de suite. Enfin, vers quatre heures, elle s’endormit aussi d’un sommeil si lourd que le bruit accoutumé sur le pont ne la réveilla pas, et qu’il était huit heures quand elle ouvrit les yeux. Elle s’habilla, monta sur le pont et y trouva son mari. Il s’informa affectueusement de sa santé, puis lui expliqua comme toujours le chemin qu’on avait parcouru.
— On voit la terre, dit-elle, en regardant l’horizon.
— Oui, je me suis mis à l’abri de la côte.
— Est-ce que ce n’est pas dangereux, Alfred ?
— Non, pas ici ; nous reprendrons le large tantôt.
Elle ne le questionna plus, s’installa sur des coussins, s’étonnant de ne pas voir Elliott. Enfin, tout à fait surprise, elle demanda vers midi à son mari :
— Est-ce que M. Elliott est malade ?
— Pas que je sache…
May se demanda pourquoi il s’enfermait. Enfin elle verrait au lunch ce qu’il en était. Mais au moment de se mettre à table, Alfred lui dit d’une voix singulière :
— Elliott ne lunchera pas avec nous.
— Non… et pourquoi ?
— Ne vous en inquiétez pas, je vous en prie.
La tête lui tourna à cette réponse, et surtout au regard froid de son mari. Il lui fallut des efforts héroïques pour avaler ce qu’on lui servait, et surtout pour répondre à Alfred qui plaisantait et paraissait d’une excellente humeur.
La journée fut terrible pour elle. Plus d’une fois, elle s’approcha de la cabine d’Elliott, il y régnait un silence de mort. Tout à coup May se rappela ce que son mari avait dit la veille : « Ils jetteraient un homme à la mer sans demander pourquoi. »
… Une sueur froide la parcourut tout entière… Alfred avait surpris leur baiser… il s’était vengé… Non, ce n’était pas possible… Mais où était Ralph ?… Où avait-il disparu ?… L’angoisse était si forte qu’elle ne put la dissimuler quand elle se retrouva en face de son mari. Il la regarda, et d’une voix calme :
— N’ayez aucune inquiétude, dit-il.
Puis, parlant en maître :
— Prenez un meilleur visage que cela, May, je vous prie. Elle prit celui qu’elle put, cherchant, se creusant la tête ; tantôt elle le voyait se débattant contre les vagues, mais partout elle voyait Alfred fier et décidé, et son respect pour lui augmentait sensiblement. Il n’était pas aussi petit garçon qu’elle l’avait cru, et elle se promettait bien de le ménager sérieusement, si jamais la vie reprenait pour elle, car ce n’était pas vivre que d’éprouver les craintes qui la dévoraient.
V
Le lendemain, le surlendemain, quinze jours s’écoulèrent. Elle avait dû rire, causer, recevoir à Lisbonne, à Gibraltar. De Ralph pas un mot. Était-il mort, noyé ? Cette incertitude était affreuse…
Enfin, après trois semaines de ce supplice, se trouvant à Malte, elle y reçut une quantité de vieux journaux anglais, et les parcourant avec l’avidité qu’on éprouve en pareille occasion, elle fut prête à s’évanouir quand, au milieu des comptes rendus mondains, elle vit cette mention : « M. Ralph Elliott, en Écosse. » Lui, Ralph… vivant en Écosse !! ! Comment s’était-il évanoui du pont du White Feather ? Elle eut alors une inspiration sublime, et qui devait beaucoup plus convaincre son mari de son innocence que ne l’auraient fait toutes les protestations. Elle prit le journal, et, mettant son doigt sous la mention du nom :
— Comment est-il arrivé là ? dit-elle.
Il la regarda une seconde, elle soutint son regard.
— Je l’ai fait mettre à terre.
— Où, comment, quand ?
— Cette nuit-là, sitôt que je vous ai vue endormie.
Et comme le regard de sa femme, ferme et droit, interrogeait toujours :
— Oui, à terre, je lui ai offert cela, ou par-dessus bord ; il a préféré la terre.
— Mais « où ? » dit May qui commençait à sourire.
— Un peu loin d’une ville, je crains ; mais vous voyez, les mauvaises monnaies courent toujours.
Après un silence, May dit à son mari :
— Vous avez bien fait, Alfred.
Depuis, May adore son mari.