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Mylord et Mylady

LE STROPHION

Reading edition

I

On déjeune à neuf heures à Belfry-Hall. Le grave et exact Sir James Pomeroy est invariablement le premier à table ; à cette heure-là, il est levé depuis longtemps et a déjà fait une longue séance dans sa bibliothèque. Lady Pomeroy arrive pendant le premier quart d’heure suivant, et les autres convives selon leur paresse.

Sir James Pomeroy, bel homme, très-grave, très-sérieux, très-studieux, du mauvais côté de la cinquantaine, est l’indulgent mari d’une femme de vingt ans sa cadette, très-bonne et gentille personne, aimant fort son mari, le craignant un peu et le respectant beaucoup. Ils ne s’accordent pas sur tout, notamment sur l’importance d’arriver exactement au déjeuner au coup de neuf heures ; mais le ménage n’en marche pas moins d’un pas égal, dans une route que rend facile la possession d’une infinité de choses qui contribuent fortement à l’agrément de l’existence.

Le « breakfast-room », à Belfry-Hall, est une pièce charmante, égayée par le soleil du matin, et la table, pas trop grande, est couverte d’argenterie et de fleurs.

Le moment du déjeuner est aussi celui du courrier, et l’on s’y communique les nouvelles.

Un matin, Sir James venait de se servir une cuisse de poulet en « devil », quand Lady Pomeroy, habillée d’un lainage sombre et couverte de bijoux, bagues, magnifique broche de fantaisie, et diamants aux oreilles, fit son apparition, suivie de ses deux petits chiens, Mars et Vénus. Elle s’assit tout de suite, et, tout en soulevant les couverts d’argent des petits réchauds ronds à sa portée :

— Oh ! James, vous êtes encore seul à table, ce matin ?

— Oui, ma chère, tout le monde dort, je crois.

— Il est seulement le quart.

Et au domestique qui lui demandait à voix basse :

— Thé ?… café ?… chocolat ?…

— Café, je vous prie.

Puis tournant la tête vers le dressoir où, sur une nappe blanche, étaient rangées les viandes froides :

— Du bœuf froid, s’il vous plaît.

Mystérieusement et silencieusement, les trois domestiques s’occupèrent à accomplir la tâche difficile de couper des tranches fines comme des pains à cacheter, et à les faire passer sur l’assiette de Mylady.

Elle tenait sous sa main droite trois ou quatre lettres, et en décacheta une pendant qu’on la servait. Après avoir parcouru les premières lignes :

— Ah ! James, Dodo arrive aujourd’hui !

— Vraiment, j’en suis charmé.

— Mais avez-vous lu sa dernière lettre dans le Télégraphe ?

— Certainement non…, darling. Comment pouvez-vous supposer que je m’occupe de pareilles billevesées ? Qu’est-ce que vous avez là à gauche ?…

— Du ris de veau… en voulez-vous ?… Vraiment, vous n’avez pas lu une seule de ses lettres ?

— Pas une seule !

— Comment ferez-vous pour lui en parler ?

— Je ne lui en parlerai pas !

— Oh ! James, vous êtes sévère pour Dodo. Vous savez qu’on dit ses lettres merveilleuses d’éloquence et d’érudition, d’érudition surtout !

— Soit !… Mais, ma chère, tout ce que je puis faire, c’est de respecter sa folie. Vous ne me demandez pas de la partager, je suppose ?…

— Sa folie !… mais elle soutient une cause si juste, si difficile, si intéressante…

Le grave Sir James n’eut pas la peine de répondre, car la porte s’ouvrit, et la brillante Mrs Hobart-Moray fit son entrée, suivie de son mari. Derrière eux marchait Reginald Pomeroy, le frère cadet, très-cadet, de Sir James…

— Oh ! bonjour, tout le monde, dit Mrs Hobart-Moray… Sir James, vous êtes horriblement exact… Darling Maud (Maud est le petit nom de Lady Pomeroy), comme vous avez bonne mine… Mars, Vénus, mes bons chiens, comment allez-vous ? Là… là… Chocolat, je vous prie.

Et comme Sir James soulevait les réchauds placés dans son voisinage, pour en faire voir le contenu à madame Hobart-Moray :

— Merci, Sir James, oui, ces petites côtelettes.

Et frottant ses mains blanches l’une contre l’autre :

— Quel temps charmant !

Elle jouissait du beau temps, madame Hobart-Moray, comme de tout ce qui est bon sous le ciel.

Dès qu’elle la vit occupée à faire les honneurs à son déjeuner, Lady Pomeroy se hâta de communiquer sa nouvelle.

— Charlotte, je viens de recevoir une lettre de Dodo ; elle arrive ce soir.

— Darling Dodo ! répond Mrs Hobart-Moray en se beurrant avec raffinement une tartine de pain bis.

— Oui, mais est-ce que vous avez lu sa dernière lettre ?

— Moi ?… Non… Je ne crois pas… Et s’adressant à son mari : Ralph, est-ce que vous vous rappelez si j’ai lu la dernière lettre de Lady Dorothéa ?

Ralph se déclara incapable de renseigner sa chère femme.

— Supposez que vous l’avez lue, alors, dit Reginald Pomeroy, et que vous l’avez oubliée.

— Oh ! Reginald, vous êtes ridicule. Dodo mérite toute votre sympathie, elle est dévouée à une cause sérieuse.

— Elle s’est déjà dévouée à cent causes, répond irrévérencieusement Reginald. L’année passée, c’était un roi sauvage ; est-ce qu’elle a une reine sauvage, cette année, Maud ?

— Reginald, vous savez très-bien qu’elle est la présidente de la Ligue pour la réforme de l’habillement des femmes, pour l’habillement « rationnel » et « hygiénique ».

— Ce qui serait rationnel, dit sentencieusement sir James, ce serait qu’elle s’habillât comme tout le monde.

— Mais, James, notre costume est horriblement incommode ; vous en parlez à votre aise avec vos knickerbockers !

— Est-ce que vous voulez porter des knickerbockers, Maud ? dit Reginald.

Et comme à cette irrévérencieuse supposition, Sir James fronçait le sourcil :

— Mais, dit madame Hobart-Moray, vous savez bien que le « Dual Garment », ou la jupe divisée, ou tout ce que vous voudrez, qui a la forme d’un pantalon, est, pour les femmes, le vêtement de l’avenir.

— Eh bien, là, vrai, dit Reginald avec une gravité feinte, je trouve cela choquant ; heureusement que Dodo est charmante dans n’importe quel costume !

Ici, Sir James qui est un scrupuleux observateur des convenances, rompit l’entretien en adressant à M. Hobart-Moray quelques réflexions sur la politique du jour. Mais comme quelques minutes après son déjeuner fini, il prend ses lettres et s’en va, Reginald se hâte de demander à madame Hobart-Moray pourquoi elle ne s’habille pas d’une façon rationnelle.

— Parce que Ralph ne veut pas.

— Oh ! nous savons que c’est un tyran ! Montez-vous à cheval, Moray, ce matin ?

— Oui.

— Eh bien, alors venez avec moi : j’ai promis à James d’aller voir un cheval à X…, vous me donnerez votre avis.

Le déjeuner terminé, ces messieurs vont droit du « breakfast room » à l’écurie, tandis que Lady Pomeroy et Mrs Hobart-Moray sortent, en flânant, lire leurs lettres, sur le tapis vert qui s’étend devant la maison.

Le parc est dans toute sa beauté, vert, profond et vaste : à gauche, on aperçoit les charmilles qui entourent le parterre de fleurs, dessiné à la française, et rempli de belles statues. Belfry-Hall est une vieille maison en pierres grises, avec d’innombrables fenêtres placées irrégulièrement ; une tour carrée couverte de lierre dans un coin ; un rez-de-chaussée superbement élevé, et s’ouvrant partout sur une vaste allée sablée et un tapis vert formant une terrasse, fermée par une balustrade de pierre sur laquelle, de loin en loin, se tiennent des paons ; et, de distance en distance, des vases de marbre remplis de géraniums rouges et d’héliotrope odoriférant.

A l’intérieur, tout est solide, luxueux et vieux genre. Sir James aime sa maison telle quelle, avec ses tableaux de maître et ses draperies de perse luisante, avec son argenterie massive et sa salle à manger d’acajou épais. Rien n’a été changé aux bustes d’hommes d’État d’un autre temps, ni aux portraits de famille. Sir James a horreur des innovations et de ce qu’il appelle le décor à la moderne. Lady Pomeroy n’y peut sacrifier qu’en accordant de la façon la plus artistique possible ses fleurs et ses porcelaines. Pour cela et pour l’arrangement du couvert, Sir James lui laisse toute liberté. Ce qu’il demande avant tout, c’est l’ordre, c’est la régularité, c’est une étiquette digne, immuablement réglée dans toutes les circonstances de la vie. Mylady peut inviter ses amis et passer son temps à sa guise, pourvu que ces conditions soient observées et que Sir James ait la paix qu’il lui faut, pour passer des heures dans sa bibliothèque ; c’est un latiniste enragé, et il prépare depuis des années une bonne traduction de Cicéron ; ce qui ne l’empêche pas de représenter très-assidûment son comté au Parlement. Les amies de Lady Pomeroy le trouvent un peu ennuyeux ; mais on est extrêmement bien à Belfry-Hall, elles ne le lui montrent pas.

II

Ce jour-là même, vers six heures, comme l’avait annoncé Lady Pomeroy, Dodo, c’est-à-dire Lady Dorothéa Freehold, fit son apparition à Belfry-Hall, et quelques minutes après huit heures se trouvait dans le grand salon, recevant les politesses de Sir James et les amabilités de tout le monde.

C’est une belle personne que Lady Dodo, grande, les cheveux de ce bel « auburn » franc qui reflète chaque étincelle de lumière ; des traits bien anglais, petits, réguliers, doux, un ovale un peu allongé, un cou long, des épaules tombantes, à peine de gorge très-basse, des hanches étroites, et la roideur et la souplesse d’un roseau. Elle marche avec aplomb et hardiesse, parlant avec assurance, et aussi peu gênée que si sa mise n’eût pas été singulière. C’est une personne d’avant-garde que Lady Dodo : elle est fermement persuadée que l’édifice social ne peut rester debout que si chacun apporte en tribut son intelligence, son zèle ou même sa bêtise. Elle est partie de ce principe, et convaincue de l’égalité de la femme et de l’homme, elle est résolue à aider ses sœurs, moins entreprenantes, à conquérir leur rang.

Pour cela il faut d’abord agir, et pour agir, il faut être vêtue d’une façon rationnelle. La plus grande supériorité de l’homme sur la femme, c’est le pantalon. Eh bien ! la femme le conquerra, ce bienheureux pantalon, elle en fera sa chose, et alors on verra ses enjambées !… Et la conquête est faite ! Lady Dodo la porte au grand jour, cette « divided skirt » (jupe divisée), sorte de pantalon turc, large et bouffant, recouvert de quelque chose qui n’est pas une jupe. Cela est absolument incompréhensible aux profanes ; seulement quand Lady Dodo avance son pied, et elle remue ses jambes avec l’aisance de quelqu’un que les jupes n’entravent pas, on aperçoit une espèce de ruche au-dessus de la cheville ; cette ruche est le volant du « dual garment » et est supposée répondre à toutes les pudeurs !

Quant au corset, cet instrument de torture, cause de toutes les maladies connues et inconnues, il est ignominieusement rejeté par elle ; elle est occupée à lui chercher un remplaçant, les bretelles ne répondant pas à toutes les nécessités. La chemise, vêtement incommode et superflu, elle l’a reléguée aux vieilleries, et porte à la place un maillot de soie, une « combination » comme la Ligue nomme cela, bien plus adhérent et plus chaud. Ainsi débarrassée de ses lisières, la femme peut relever la tête et s’affranchir de son esclavage séculaire.

C’est à cette cause que la charmante Lady Dodo s’est consacrée corps et âme ; ayant épousé un imbécile dont l’unique mérite consiste à être le fils aîné d’un marquis, elle a senti de bonne heure la nécessité de tromper sa faim et s’est jetée tête basse dans le prosélytisme, y allant de sa plume, de son argent, de sa personne. Ardente et sincèrement persuadée, du reste, que dès qu’elle s’occupe d’une chose, cette chose doit être excellente, n’ayant absolument rien de la violette ; aimant beaucoup au contraire le bruit et la lumière, elle se trouve à l’aise d’être en vedette, et y réussit parfaitement, son nom étant connu d’un bout à l’autre de l’Angleterre.

Lord Freehold était d’ailleurs en admiration devant sa femme et ne se permettait jamais de discuter une seule de ses idées ; il était ébloui par sa facilité à écrire, par sa facilité à parler ; il approuvait toujours, et elle avait assez d’esprit pour apprécier un mari de cette pâte et en faire ce qu’elle voulait, tout en le rendant parfaitement heureux.

Elle s’était d’abord contentée de mener grand bruit pour la répudiation des étoffes étrangères ; mais comme le patriotisme le plus pur trouvait difficile d’avaler, à aussi haute dose, le mohair, la popeline et l’alpaga, elle avait laissé là cette cause (fort belle assurément) et s’était absorbée dans celle qui, en réformant le costume des femmes anglaises, devait réformer les générations à venir et le monde. Elle-même se savait un très-bel échantillon de son sexe, et se portant toujours à merveille, assurait le devoir à sa manière rationnelle de se vêtir. Ses effets étaient pesés avec autant de soin que si une once de plus eût dû l’écraser.

Au résumé, moins active que brouillonne, moins habile que rusée : indifférente au but à atteindre, pour peu qu’il fût clair et facile, elle aimait surtout les chemins de traverse, qu’elle eût elle-même semés de complications et de difficultés, pour avoir le plaisir de les vaincre. Quoi qu’il en fût, calculant tout, ne faisant jamais une démarche au hasard, en venant passer quelques jours à Belfry-Hall, Lady Dorothéa avait certainement un but.

Telle qu’elle était, cette agitée faisait un peu peur au correct Sir James ; mais comme il était l’hôte le plus courtois, il l’avait à peine fait asseoir à sa droite, qu’il la remerciait en termes mesurés de l’honneur qu’elle faisait à Lady Pomeroy en venant à Belfry-Hall.

— Mon cher Sir James, répondit Lady Dodo avec un sourire délicieux, je suis enchantée d’être venue ; j’aurais été horriblement désappointée si Maud ne m’avait pas invitée ; Belfry-Hall est mon idéal !

III

Outre les maîtres de la maison, Mrs Hobart-Moray, son mari et Reginald Pomeroy, dînaient ce soir-là à Belfry-Hall cinq ou six voisins, dont deux dames âgées et un vieux bonhomme, vétérinaire de son emploi, mais extrêmement choyé et ménagé par tout ce grand monde, à cause de son influence prépondérante dans les élections. On le nommait Foley.

Lady Dorothéa parut prendre à tâche d’être charmante et d’influencer favorablement son auditoire. Tenant à se montrer originale en tout, elle déclara trouver le vieux Foley très « funny », et elle l’interpella plusieurs fois pendant le dîner de sa voix harmonieuse, levant un peu son verre et le regardant à travers la table.

— Monsieur Foley ! fit-elle.

— Mylady !… Et avec respect, ravi, le vieux vétérinaire porta chaque fois le verre à ses lèvres.

Sir James suivait des yeux Lady Dorothéa, et ne put voir un aussi aimable procédé sans rendre justice à son bon sens momentané. Aussi lui dit-il tout à coup :

— Lady Dorothéa, je veux vous intéresser à mon élection.

— Sir James, intéressez-moi, je vous en conjure ; mais je suis sûre que votre élection se fait toute seule.

— Pardonnez-moi, Lady Dorothéa.

Et Sir James se mit à faire lentement un exposé de la situation politique du comté. Lady Dodo avait pris l’habitude d’être pratique, elle l’écouta complaisamment, si long qu’il en eût à dire, et résuma la question :

— Cela doit vous coûter horriblement cher, Sir James ?

Sir James avoua que les frais étaient considérables.

Quand les dames passèrent au salon, Sir James s’était presque décidément promis de lire une des lettres de Lady Dorothéa. Elle avait plus de sens qu’il n’avait pensé, et elle paraissait avoir supérieurement compris où étaient ses difficultés.

Lady Pomeroy, marchant la dernière, suivit ses invitées dans le salon, pièce immense très-éclairée et embaumée par une quantité de roses coupées. Lady Dodo se mit immédiatement à en prendre plusieurs, qu’elle ajusta sur le devant flottant de la blouse de soie jaune qui lui servait de corsage. Les dames se plaignaient de la chaleur, et Mrs Hobart-Moray s’éventait avec rage ; il est vrai que sa robe de surah fraise écrasée, extrêmement garnie de dentelles blanches, avait un corsage des plus ajustés. Elle allait vers les fenêtres ouvertes, derrière les volets fermés, essayant de respirer la fraîcheur. Lady Dodo, au contraire, s’était assise au beau milieu du salon, l’image du parfait bien-être.

— Charlotte, ma chère, venez donc près de moi.

Mrs Hobart-Moray arriva en pressant le revers de sa main blanche sur ses joues brûlantes.

— Quel ennui d’avoir chaud !

— Ma chère, vous n’avez pas chaud, c’est votre corset ; comment peut-on digérer ou se bien porter avec un corset ?

— Ma chère Dorothéa, on a toujours porté des corsets.

Lady Dodo n’aimait pas prêcher une seule personne à la fois ; elle interpella Lady Pomeroy, qui faisait les honneurs à ses voisines.

— Lady Pomeroy ?

— Oui, chère.

— Est-ce que vous avez chaud ? est-ce que vous étouffez un peu ?

— Non, pas trop.

Une des deux dames âgées, Mrs Wyndham, puissante personne toujours prête à éclater, se hâta de placer son mot :

— Lady Dorothéa, si vous cherchez quelqu’un qui ait chaud, j’ai une véritable suffocation. Certainement, chère Lady Pomeroy, la salle à manger est admirablement ventilée ; eh bien, à dîner, je souffrais d’une façon pénible, je souffre toujours de la chaleur.

— Mistress Windham, vous souffrez de votre corset.

— Lady Dorothéa ?…

— Ma chère Mistress Windham, de pas autre chose, et voici Mrs Hobart-Moray et Lady Pomeroy qui ne sont pas beaucoup mieux. Vous êtes écrasées, accablées. Je vous admire, vous êtes héroïques : je me demande, Maud, ce que votre robe peut peser. Quelque chose d’effrayant.

— Oh ! Dorothéa, quelle idée !

— Ce costume — votre costume, Mistress Wyndham — est absolument contraire à n’importe quelle idée rationnelle. Vous seriez une tout autre femme, mieux portante, de meilleure humeur, plus heureuse par conséquent, si vous étiez débarrassée de tout ce superflu, si vous aviez la liberté que j’ai, moi…

Et elle remua victorieusement les jambes et se leva.

Avec une personne du rang de Lady Dorothéa Freehold, on discute ; aussi Mrs Windham répondit-elle d’une voix un peu timide :

— Sans doute… peut-être… mais il me serait tout à fait impossible, je vous assure, tout à fait impossible de me passer de corset. Et toutes les femmes en sont là.

Lady Dorothéa demeura un instant sans répondre, puis gravement :

— Oui ! dit-elle, là est la grande difficulté !… mais soyez tranquilles, nous trouverons quelque chose, Mistress Windham, quelque chose d’aussi utile que le corset, et qui ne sera pas un instrument de torture.

— Mais que sera-ce, Lady Dorothéa ?

— Puisque vous vous intéressez à cette question, Mistress Windham, je vous enverrai mes articles. Sachez que pour le corset, nous préparons un modèle, approuvé par les artistes et par les docteurs. Oui, ma chère Charlotte, votre fine taille est une simple difformité ; vous seriez à plaindre, pauvre chère, si naturellement vous étiez ainsi. Vous pouvez rire, je suis décidée à vous convaincre.

— Il faut convaincre Ralph d’abord.

— C’est ce que je ferai.

Quand les hommes vinrent les rejoindre, Lady Pomeroy fut assez surprise d’entendre Lady Dodo proposer un whist à Sir James.

— Et nous prendrons M. Foley, ajouta-t-elle gracieusement.

La partie fut des plus sérieuses, et Lady Dodo une excellente partenaire. Quand elle et Sir James eurent gagné plusieurs rubbers, elle lui dit :

— Toujours dans vos études, sir James ? Comment se porte Cicéron ?

Ce soir-là, dans le tête-à-tête de la chambre nuptiale, Sir James confia à sa femme que son opinion sur Lady Dodo se modifiait.

IV

Quelques jours se passèrent occupés par les parties accoutumées de « lawn-tennis », de « boating », promenades à cheval et en voiture. Partout et à tout, Lady Dodo se trouvait au premier plan, forte à la fatigue, hardie à la marche, patiente contre les petits contre-temps. Tout le « Country side » était déjà en émoi au sujet de la réforme sur l’habillement. L’élément jeune surtout grillait de suivre une route nouvelle. Tout aurait été pour le mieux, et l’excellente Lady Pomeroy on ne peut plus satisfaite des succès de sa chère Dodo, si, à son grand étonnement, elle ne s’était aperçue, malgré la volonté de ne pas en croire ses yeux, que Lady Dorothéa était en galanterie réglée avec le grave Sir James et réservait pour lui ses grâces les plus séductrices. C’était sans cesse : « Où est Sir James ? » « Pourquoi Sir James n’est-il pas avec nous ? » Et tant d’amabilité n’était pas perdue !… Avec un certain embarras, Sir James avait demandé à sa femme de lui prêter à lire le dernier article de Lady Dorothéa.

— Mais cette question vous ennuie, James, avait répondu Lady Pomeroy.

— Lady Dorothéa me l’a demandé, et je lui ai promis de lire cet article ; la question me paraît en effet plus sérieuse qu’elle ne m’avait semblé tout d’abord.

Lady Pomeroy, qui avait la faiblesse traditionnelle à son sexe, ne répliqua pas, donna la revue où se trouvait l’article, et se sentit fort triste.

Une après-midi, comme elle entrait toute songeuse dans le hall, elle y trouva Reginald, son beau-frère, s’amusant tout seul à faire rouler les billes sur le billard.

— Maud, venez-vous jouer ?

— Non, Reginald, merci ; j’ai mal à la tête.

— Bêtise, cela vous fera du bien ! venez donc !

— Je vous assure que j’ai besoin de prendre l’air.

Reginald leva les yeux, et la figure attristée de sa belle-sœur le frappa.

— Tiens ! tiens ! Qu’est-ce qui va de travers ?

La pauvre Lady Pomeroy mourait d’envie de faire des confidences ; Reginald le vit bien et continua :

— Ce n’est pas James qui vous contrarie, Maud ?

Elle ne répondit pas.

— Ce n’est pas… Dodo ?

— Oh ! Reginald !

Et elle le regarda d’un air navré…

— Mais c’est tout à fait ridicule ! Il est certain qu’elle veut tourner la tête à James ; mais c’est un caprice, une bêtise, une fantaisie qui ne durera pas huit jours… Qu’est-ce que Dodo ferait de James, je vous le demande ?… Il y a là-dessous quelque chose d’inexplicable, c’est vrai, mais soyez une petite femme raisonnable, ne vous tourmentez pas ; je me charge d’éclaircir tout cela.

Lady Pomeroy fit semblant de se laisser persuader, mais confirmée plutôt dans ses soupçons par ce quelque chose d’inexplicable dont venait de parler son beau-frère, sitôt qu’il l’eut quittée, elle résolut d’en avoir le cœur net. Elle alla droit au « study » de Sir James.

Le study de Sir James faisait partie d’un petit appartement intime qui occupait la tour carrée, et qui était séparé du reste des appartements par plusieurs antichambres et un escalier intérieur ; personne ne songeait jamais à envahir cette retraite, et Sir James pouvait à son aise y poursuivre ses chères études. Comme toute cette partie de la maison est plongée dans un silence profond, Lady Pomeroy, en approchant de la porte, fut surprise d’entendre ce qui lui parut un bruit de voix dans le study de Sir James : d’abord elle pensa que le régisseur était là ; mais prêtant l’oreille une seconde, elle reconnut une voix de femme, et cette voix était celle de Lady Dodo… Elle eut honte d’écouter, mais elle écouta cependant. C’étaient des : « Dear Sir James !… » « Comme vous êtes bon !! !… Et vous serez discret, n’est-ce pas ?… »

La pauvre Lady Pomeroy en eut assez… Elle partit beaucoup plus vite qu’elle n’était venue, et alla se réfugier dans sa chambre.

Sir James, si sévère, si réservé !… A son âge !… et Dodo en qui elle avait tant, tant de confiance ! Oh ! elle le divorcerait… elle ferait un scandale, l’affreuse Dodo serait perdue !! !…

V

A dîner ce jour-là, la satisfaction de Sir James et de Lady Dodo fut visible. Deux ou trois fois, ils se parlèrent à voix basse, et le visage gourmé de Sir James trahissait un orgueil satisfait. Reginald les regardait avec étonnement, puis ses yeux allaient de Lady Dorothéa à sa belle-sœur. Celle-ci répondait à sa question muette et semblait dire :

— Voyez-les !…

Le dîner n’en suivit pas moins son cours solennel ; on se leva comme de coutume ; le café et le thé parurent à leurs heures, et Lady Dodo se consacra au whist de Sir James…

La partie terminée, comme Lady Dorothéa se levait de sa chaise, Reginald, qui l’observait, vit tomber une lettre à terre. Il mit le pied dessus avant qu’elle pût tourner la tête, et saisissant son moment, glissa la lettre dans sa poche. Chacun prit son bougeoir, et l’on se dit bonsoir avec une aménité parfaite.

Sitôt seul, sans s’occuper de l’indiscrétion qu’il commettait et se réservant d’agir avec prudence, Reginald ouvrit la lettre ; l’écriture de son frère lui avait sauté aux yeux ; voici ce qu’il lut :

« Dear Lady Dorothéa,

« Vous avez fait appel à mon humble science, et je puis vous donner les détails que vous désirez : voici le résumé de mes recherches sur le « strophion », ceinture qui remplaçait le corset pour les dames romaines… »

Ici, Reginald s’arrêta. Suivaient quatre pages serrées de citations traduites du latin… il alla à la fin.

« Pour vous, chère Lady Dorothéa, j’ai été trop heureux de feuilleter mes vieux volumes, comme je serai toujours heureux de faire tout en mon pouvoir, pour plaire à une femme qui est le charme même et la grâce en personne, etc., etc. »

Rien dans cette lettre, sauf la formule un peu ampoulée de la fin, exigée d’ailleurs par la plus simple politesse, rien ne dénotait une autre préoccupation que celle d’un savant enchanté d’avoir à placer des documents.

Aussi, la lecture terminée, Reginald de s’écrier :

— Très-correct, mon vieux James !… Voilà donc le but de la visite de Lady Dorothéa !… Que c’est bien d’elle !… Pourquoi ne pas demander franchement ces renseignements à Sir James… Oui, mais Sir James les eût-il donnés sans ces coquetteries ?… Et ces coquetteries sont-elles restées purement scientifiques ?… Au diable !… N’approfondissons pas… Cette lettre me donne suffisamment moyen de rassurer ma belle-sœur ; n’en demandons pas davantage.

Et remettant lettre et enveloppe dans une seconde enveloppe, l’honnête Reginald écrivit dessus : « Trouvée par terre », et sonnant son valet, lui donna l’ordre de faire remettre immédiatement ce pli à Lady Dorothéa. Puis prenant une autre feuille de papier, il écrivit :

« Dear Maud,

« Dormez en paix ! Lady Dorothéa n’a jamais songé qu’à obtenir de votre mari des documents pour son prochain article ; je vous en donnerai la preuve demain.

« Votre dévoué,

« Reginald. »

Et par la même voie, fit remettre cette seconde lettre à la femme de chambre de sa belle-sœur.

A déjeuner le lendemain matin, Reginald pouvait à peine regarder son frère sans rire, en songeant qu’un homme aussi sérieux avait fait des recherches sur le « strophion », ceinture des dames romaines !… Il expliqua tout bas à Lady Pomeroy le contenu de la lettre surprise.

Rassurée, celle-ci entendit néanmoins sans chagrin Lady Dorothéa annoncer son prochain départ.

— Désolée, mon cher Sir James, mais il le faut ! J’ai promis lecture d’un nouvel article… Oh ! Maud ! je vous l’enverrai, quand il sera imprimé ; ce sera tout à fait nouveau. Vous le communiquerez, je vous prie, à Mrs Hobart-Moray et au vieux Foley…

Le sujet de cet article ne serait-il pas le « strophion » ? dit Lady Pomeroy, sans lever les yeux…

Lady Dodo partit le jour même.

Sir James est plus imposant que jamais !

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