LA RENCONTRE
Reading edition
I
Lady Gwendoline Vancouver a occupé ses loisirs de campagne à composer deux ou trois toilettes qu’elle brûle de faire voir à Londres. Sous sa haute direction, Mrs Hill, sa femme de chambre, lui a exécuté une robe de brocart d’or faite en fourreau et garnie de plumes, qui est un chef-d’œuvre. Lady Gwendoline a donc envie d’exhiber sa robe, et de revoir Cis Pen, un gentil garçon de ses amis auquel elle ne pense pas beaucoup quand il est là, mais qui lui manque quand il n’y est pas.
Lady Gwendoline, comme fille d’un duc, pense qu’il lui est permis d’avoir les idées à l’envers si cela l’amuse, et surtout de faire toutes ses volontés. Son mari en est amoureux tout juste, mais en est très fier, ce qui est plus durable.
Lady Gwendoline n’a donc pas trouvé d’obstacle auprès de lui quand elle a annoncé qu’elle voulait rentrer à Londres, et M. Vancouver s’est contenté d’annoncer qu’il profiterait des derniers froids pour rester à la campagne et avoir quelques bons runs. Les enfants ont tranquillement été expédiés chez la duchesse, leur grand’mère, et Lady Gwendoline est arrivée en ville, ayant pour toute escorte son magnifique danois, Emperor, Mrs Hill, sa femme de chambre, personne d’un mérite distingué et dont un valet de pied porte les châles, et le valet de pied préposé à cet emploi.
Le temps était fort laid à Londres, mais Lady Gwendoline ne s’en est pas sentie attristée ; elle a écrit à M. Vancouver qu’elle comptait se divertir, que les revivals de Shakespeare et les Private Views du Grosvenor Gallery, sans compter toutes les autres expositions, lui prendraient tout son temps, qu’elle avait de plus une masse de shopping à faire et qu’elle écrirait quand elle ne serait pas fatiguée. M. Vancouver, de son côté, se montra sobre de correspondance ; du reste, ils sont les meilleurs amis du monde. Lady Gwendoline ayant ainsi mis ordre à tous ses devoirs, et se sentant trois semaines d’agréable liberté en perspective, commença, pour se faire la main, par s’acheter pour cinq ou six cents livres de bijoux, car elle avait à cœur d’être belle et de plaire à Cis Pen qui, bien décidément, est un agréable amoureux : seulement, il la tourmente pour qu’elle vienne visiter sa petite maison, située dans le voisinage de Belgrave square, dans la rue la plus tranquille et la plus solitaire ; avec un voile et par un jour de brouillard, que peut-elle bien craindre ?
Ils discutaient cette question, tout en prenant le thé dans le boudoir de Lady Gwendoline, une toute petite pièce, où il est impossible, vu la quantité de porcelaines entassées partout, d’avoir des mouvements violents. Lady Gwendoline est assise sur un fauteuil élevé à dossier haut, contre lequel elle appuie sa jolie tête coiffée à la Titus ; le grand coussin carré en velours rose sur lequel reposent ses pieds est très-commode pour s’y agenouiller ; c’est ce que fait Cis en prenant les belles mains couvertes de bagues.
— Allons, Cis, vous n’êtes pas raisonnable ; voulez-vous que je me compromette comme la pauvre Nelly Mountfall qui est renfermée à la campagne depuis dix ans ?
— Mais, cher ange, d’abord Vancouver n’est pas Mountfall, et moi, je ne ressemble pas au vieux Lord Turdown ; et puis, il ne s’agit pas d’aller à Calais, mais dans mon petit coin, et pour une heure.
— Vous êtes tout à fait déraisonnable, tout à fait ; je déteste les folies, vous le savez…
— Les détestez-vous vraiment ?
Et le regard de Cis est si éloquent que Lady Gwendoline est forcée de rire et finalement de consentir.
Ces rendez-vous ne lui déplurent pas ; ces allées et venues mystérieuses, aux heures les plus différentes, par tous les temps, mettaient dans son existence un élément nouveau qui n’était pas sans charme. C’est comme cela qu’on est heureuse, qu’on trouve que le brouillard n’a rien d’ennuyeux et que descendre Piccadilly dans un bon hansom, quand le gaz est allumé, que les maisons ont l’air de fantasmagories, et que la statue dévêtue d’Achille grelotte sous la pluie, est un plaisir charmant, surtout quand, à ses côtés, on a un gentil garçon qui vous aime bien, et qu’on ne déteste pas.
II
Lady Gwendoline revenait ainsi une après-midi d’une de ces parties d’école buissonnière, portant sur sa robe de brocart d’or un long newmarket de peluche noire, doublé de fine fourrure, qui la couvrait entièrement, et un voile de vraie dentelle, à dessins très-compliqués, qui la cachait complétement. Le hansom filait grand train ; elle était occupée à écouter Cis Pen, assis à ses côtés, quand, tout à coup, un choc violent la réveilla de ses rêves, et, à la hauteur de Hyde Park Corner, un autre hansom, venant en sens inverse, accrocha le leur. Il y eut un concert de jurons, on damna les cochers, puis Lady Gwendoline poussa un cri vite étouffé, en reconnaissant dans le monsieur qui venait de sauter à terre et tançait les deux cochers, M. Vancouver lui-même.
Dans le hansom de celui-ci, se trouvait, riant comme une folle, Mabel Deare, une personne fort connue pour danser à l’Alhambra, où Lady Gwendoline l’avait vue dix fois. Cis était descendu avant qu’elle eût eu le temps de le retenir ; mais elle, sans hésiter, comprenant le danger qu’elle courait, entendant l’exclamation stupéfaite de son mari qui reconnaissait Cis, voyant son regard essayer de plonger dans la voiture, d’un bond, se jeta dehors, et en une seconde sauta dans un autre hansom qui guettait l’épisode. Vivement, par la lucarne elle jeta au cocher :
— Une livre si, dans deux minutes, je suis dans Mount Street.
C’était l’adresse de madame Vesey, une amie complaisante, qui n’abandonnait jamais son prochain dans l’embarras, et qu’elle savait toujours chez elle à cette heure-là.
Trois minutes après, elle y arrivait.
M. Vancouver eut comme un éclair de soupçon, mais Cis parlait si fort, Mabel riait si haut (elle avait reconnu Lady Gwendoline et s’amusait en conséquence), les deux cochers constataient leurs dégâts avec une telle furie, les policemen accourus faisaient tant de questions, qu’une tête plus forte que Vancouver en aurait été étourdie.
Cependant, la poignée de main qu’il donna à Cis manquait de cordialité, et le premier mot de Mabel, quand ils se retrouvèrent en voiture, ne fut pas de nature à le remettre :
— Vancouver, c’était votre femme ! la bonne plaisanterie !
— Ma femme ! Vous rêvez, ma chère.
Elle rêvait en effet un bon scandale, et, chose bien plus grave, mais possible à Londres, un bon divorce de Lady Gwendoline, et un bon mariage pour elle-même, car elle savait Vancouver du bois des imbéciles qui épousent.
Quoique se déclarant à lui-même qu’il divaguait, qu’il était fou, Vancouver laissa miss Deare à sa porte et fila immédiatement chez lui ; il avait pris, en passant au cercle, une petite valise toujours prête pour toutes les éventualités.
On ne fut pas surpris de le voir, on n’était jamais surpris dans cette maison bien tenue où l’on avait ordre, chaque fois que Lady Gwendoline s’absentait, de dire qu’elle était chez son amie, madame Vesey. Sur la demande du mari, c’est donc ce qui lui fut naturellement répondu.
Le temps de mettre une cravate blanche, d’envoyer chercher une fleur, et M. Vancouver se dirigea vers Mount Street. La housemaid qui lui ouvrit parut surprise de très-bonne foi, le couvert n’étant mis que pour deux, et ces dames étant déjà au poisson ; mais elle l’introduisit sans hésiter dans la salle à manger où Lady Gwendoline et madame Vesey dînaient en tête-à-tête. On l’accueillit avec des exclamations d’étonnement, pas trop cependant. Lady Gwendoline fut ce qu’il fallait, s’enquit de sa santé, d’où il arrivait, et pendant qu’il cherchait ses réponses, madame Vesey, débordante d’hospitalité, sonnait, faisait rapporter le potage, et Lady Gwendoline, tournant vers lui ses beaux yeux clairs, lui demandait comment il avait su où elle était.
— On me l’a dit dans Grosvenor square, et j’ai pensé que notre amie me pardonnerait de m’inviter moi-même.
— Il est trop bête, fut l’amicale réponse de madame Vesey. Puis ces dames reprirent leur entretien.
— Où allez-vous, continua Vancouver, que vous dîniez de si bonne heure ?
— Ah ! c’est un secret, à moins que vous ne veniez aussi ; nous allions, my dear fellow, à l’Alhambra, voir danser Mabel Deare.
Lady Gwendoline mangeait du chevreuil avec une tranquillité désespérante ; le pauvre Vancouver ne fut pas maître de lui dans ce premier moment, et rougit jusqu’aux racines de ses cheveux blonds.
— Comment, Gwen, vous allez là ?
— J’adore cela, répondit doucement Lady Gwendoline.
— Qui vous y mène ?
— Cis Pen et Charlie Vere.
— Ils ne vont pas être en retard, au moins, dit Lady Gwendoline ; cette créature m’amuse toujours.
— Quelle créature ?
— Mais Mabel Deare.
M. Vancouver commençait à regretter ses soupçons ; dans quel guêpier l’avaient-ils fourré ? La conversation lui avait appris que Lady Gwendoline était chez son amie depuis midi, et que ces dames n’étaient pas sorties. Cis Pen allait venir ; une indiscrétion pouvait être fatale. En somme, Vancouver était fort sensible à l’honneur d’être le gendre du duc de Riven, l’illustre père de Lady Gwendoline ; et la pensée que sa femme pourrait bien avoir la fantaisie de divorcer lui donnait le frisson ; il maudissait son imprudence, sa stupidité, sa hardiesse mal placée ; il ne pouvait plus s’en aller. Madame Vesey avait insisté pour qu’il fût de la partie ; tout en prenant son café, il était sur des épines ; ces dames étaient restées dans la salle à manger sous prétexte qu’on y était mieux : avertir Cis n’était donc pas possible. Pendant qu’il cherchait une issue, le heurtoir fut secoué de main ferme, et les deux jeunes gens attendus firent leur apparition ; il en advint ce que le pauvre mari redoutait.
— Eh bien, demanda Cis d’une voix dégagée, comment cela va-t-il, Vancouver, depuis la secousse de tantôt ?
— Très-bien, très-bien, balbutia Vancouver.
— Quelle secousse, Eustace ? interrogea Lady Gwendoline.
— Rien, une bêtise ; à la porte du club, Pen m’a accroché.
— Vous ne nous l’aviez pas dit.
— Cela n’en valait pas la peine, n’est-ce pas, Pen ?
— Oh ! non.
Le fidèle et obéissant Cis avait joué son rôle, mourant de peur, et trouvant que Lady Gwen était folle ; mais la tête de Vancouver lui montra qu’elle était plus forte que lui, et il entra avec conviction dans son rôle. Le mari, qui frémissait qu’une indiscrétion révélât ses infidélités à Lady Gwendoline, prit dans le passage une seconde Cis à part, et à voix basse :
— Ne me vendez pas, Cis.
— Sûrement non, cher ami.
— Chut ! chut ! fit Vancouver.
Leur présence fit sensation à l’Alhambra. Mabel Deare avait déjà colporté l’histoire ; mais quand on vit Lady Gwendoline calme, hautaine comme une déesse, son mari, humblement aimable, et Cis Pen parfaitement d’accord avec eux, on se dit que Mabel Deare était une toquée, et que la seule chose certaine dans tout cela était qu’elle s’était trouvée en hansom avec Eustace Vancouver.
III
Cependant Lady Gwendoline n’était rien moins que rassurée ; réellement son mari l’avait-il reconnue ? Était-ce par calcul qu’il avait feint de tout ignorer, et pouvait-elle recevoir Cis Pen sans danger ? Ou, s’il l’ignorait réellement, n’allait-il pas d’un moment à l’autre apprendre la vérité ?
Ces préoccupations l’agitaient fort lorsque, quelques jours après cette scène, elle reçut de son mari une demande d’entretien qui fut accordée. — Il s’agissait, en effet, de choses sérieuses pour le ménage. L’histoire de la rencontre des deux hansoms s’était ébruitée, et la nouvelle d’un scandale concernant M. Eustace Vancouver et miss Mabel Deare était parvenue, grâce aux feuilles spéciales, jusqu’au fond de la province, où M. Vancouver père se reposait. La vision d’un divorce possible, de perdre l’honneur d’avoir une fille de duc comme bru, avait consterné la famille ! M. Vancouver s’était hâté d’écrire à son fils, l’invitant à redoubler d’égards pour sa femme, et le pressant d’obtenir qu’elle vînt leur faire une visite, ce qui suffirait pour faire tomber tout bruit fâcheux. En même temps, il laissait entendre que, si un sacrifice d’argent pouvait réparer une imprudence de son fils, il était prêt à le faire. Mais tout cela était attaché à la clause de la présence de Lady Gwendoline, qui jusqu’ici s’était toujours refusée à aller chez ses beaux-parents. C’est ce qu’il fallait obtenir.
Lady Gwendoline attendait son mari de pied ferme. Quand il frappa discrètement à la porte du cabinet de toilette, il la trouva occupée à lire les feuilles hebdomadaires, Emperor, le danois, plus magnifique que jamais, à ses pieds, et Lancelot, son perroquet, sur ses épaules. D’un simple signe de tête, et sans quitter sa lecture, elle lui désigna un siége.
A dessein, elle avait composé sa toilette du matin d’une magnifique pelisse fraise écrasée, s’ouvrant sur une robe japonaise brodée d’oiseaux. Le cabinet de toilette était vert et or, les fenêtres voilées de gaze indienne brochée d’or ; au-dessus du fauteuil où Lady Gwendoline était couchée, les plumes d’un paon s’ouvraient en parasol, faisant à ses cheveux blonds un diadème vraiment royal. Sous cet appareil, Lady Gwendoline était extrêmement imposante.
M. Vancouver, au contraire, gardant une attitude quelque peu embarrassée, prit place sur le siége qu’on venait de lui désigner. En lui-même, il faisait d’assez tristes réflexions ; il avait horriblement besoin d’argent : la veille encore, Mabel Deare avait déclaré que, pour rendre ses souvenirs plus clairs et ses récits plus discrets, il fallait commencer par réaliser deux ou trois de ses fantaisies, et les fantaisies de Mabel étaient chères. Le carnet de chèques de M. Vancouver en avait vu long à cet égard.
La femme de chambre était occupée à ranger les flacons de vermeil :
— Renvoyez Hill, s’il vous plaît, dit Vancouver.
Du haut de son espèce de trône, et de l’air d’une souveraine donnant audience, Lady Gwendoline fit un signe ; le pauvre Eustace cherchait un joint et le trouva enfin en tirant les oreilles du chien, il confessa des embarras d’argent, la nécessité absolue d’avoir recours à son père, et proposa à lady Gwendoline de l’accompagner chez ses parents… une courte visite… ils le désiraient beaucoup…
— Seriez-vous disposée, dit-il en terminant, de consentir à ce déplacement ?
Lady Gwendoline prit l’air indifférent et mécontent d’une femme qui n’a rien à se reprocher, elle.
— Cela a l’air de vous ennuyer ?
— Extrêmement !
— Je vous serais pourtant très-obligé…
— Combien de temps là-bas ?
— Une dizaine de jours.
Elle le fit attendre, et puis d’un ton généreux :
— Eh bien, j’irai.
Et voilà comment la rencontre de deux hansoms a eu pour résultat de coûter d’abord :
Dix mille livres à M. Vancouver père ;
Une parure pour sa belle-fille ;
Deux poneys pour les enfants ;
Pour Lady Gwendoline, d’en faire l’idole de tous les Vancouver, qui tiennent à leur fille de duc comme à leur vie ;
De la rendre absolue et souveraine maîtresse dans son ménage, car Eustace n’est pas pardonné.
Enfin, de faire de Cis Pen le plus heureux des hommes.