LES GANTS
Reading edition
I
La douairière comtesse de Towerbay a soixante-dix-huit ans, onze enfants et trente-sept petits-enfants ; à tous ces éléments de bonheur elle ajoute une santé parfaite et la volonté de jouir de la vie jusqu’au dernier moment. Après avoir mené ses sept filles dans le monde, elle y conduit ses petites-filles, et quelquefois même il lui arrive d’avoir à ses côtés, dans sa voiture, une arrière-petite-fille ; mais toujours et partout il lui faut de la jeunesse et un prétexte pour se coucher à trois heures, pour courir plusieurs bals dans une même soirée et pour donner elle-même des bals, des dîners, des lunchs et n’importe quel plaisir à la mode cette année-là.
Elle n’est nullement désagréable à voir, nullement ridicule ; très-grande dame, hospitalière et bonne enfant. Elle affectionne ses petites-filles, selon leur degré de beauté. Celle qui a été sa Benjamine, Winifred, a été mariée par elle, il y a trois ans, à un baronnet immensément riche, mais ni beau, ni jeune, ni amusant. Winifred, bien stylée, a compris assez facilement qu’il est des choses plus solides en ce monde, et elle a accepté son vilain mari tel quel, la bonne vieille Towerbay lui ayant fait observer, avec beaucoup de sagesse, que ce n’était pas une raison parce que Julia, sa sœur aînée, avait épousé l’héritier d’un duc, pour qu’elle en trouvât un, le nombre des ducs étant très-limité, et un bon oiseau dans la main valant mieux que dix dans le nid, et, de fait, la douairière avait eu raison. Winifred, devenue Lady Howber, paraissait vivre parfaitement heureuse, trouvant des satisfactions infinies et répétées dans son luxe, dans ses toilettes magnifiques. Sir Julian Howber ayant eu, dès la première année, l’héritier qu’il voulait, le son and heir pour la possession duquel il s’était marié, permettait à Mylady de dépenser tout l’argent qu’elle voulait, et elle avait la main large !
C’était en tout une personne élevée dans les idées modernes, très-pratique, voulant prendre de la vie tout ce qu’elle a de bon et se refusant absolument à toute impression triste. Bien portante, rieuse, se sachant très-belle, très-riche, elle était contente de tout, s’amusait toujours. Elle montait à cheval, conduisait le plus joli poney-phaéton de Londres, dansait, dînait bien, aimait la bonne chère, les bons vins, le champagne surtout ; s’habillait et se déshabillait six fois le jour avec le plus grand plaisir ; folle de ses chiffons, aimant à la passion les dentelles, le velours, les étoffes rares, tout ce qui était doux, beau, brillant ; parée comme une châsse, dès une heure de l’après-midi ; les mains écrasées de bagues, et toujours une fortune aux oreilles et au cou ; et, avec cela, l’air d’une grande enfant sans pose ni morgue d’aucune sorte.
Sir Julian la voyait ainsi avec plaisir ; il la traitait un peu comme un bel animal de luxe pour lequel il faut savoir faire des sacrifices.
Pour elle il était sir Julian : il ne lui était ni agréable ni désagréable ; elle lui faisait aussi bonne mine qu’à n’importe qui, et, quand ils étaient seuls en voiture, continuait à rire et à causer ; du reste, elle ne pensait jamais à lui que quand elle le voyait ou que sa grand’mère Towerbay lui en parlait pour lui recommander de le bien soigner ; la vieille Towerbay trouvait que, dans de telles conditions, le bonheur conjugal valait la peine d’y songer.
II
Mais Lady Howber ne songeait à rien du tout de sérieux, et elle était un peu surprise elle-même de s’apercevoir que depuis une certaine partie à Hurlingham, un jour de pluie, qu’en robe blanche et sans manteau, elle avait voulu rester quand même, Johnnie Vere, le beau Johnnie, comme on disait, lui trottait par la tête. On le savait sur le point d’épouser la petite-fille du vieil Archback, l’ancien marchand de diamants, une orpheline rousse et millionnaire, très-gentille, et amoureuse de Johnnie à en perdre la tête, amoureuse à en avoir refusé plusieurs Pairs ; car toutes les excellentes vieilles ladies qui se faisaient un plaisir de chaperonner la petite-fille d’Archback avaient chacune, qui un cousin, qui un neveu, qui un fils à mettre sur les rangs.
La petite Archback ne regardait personne et ne se transformait que quand ce paresseux de Johnnie s’approchait, la regardait de ses yeux trop beaux et lui disait quelque babiole. Elle lui donnait des fleurs de ses bouquets, elle le choisissait effrontément et continuellement aux cotillons, aux promenades, partout. Il se laissait faire, lui serrait la main, parfois la taille. Alors elle pensait mourir de bonheur !…
Parfois Johnnie se croyait bien amoureux d’Ethel ; d’autres fois, elle le laissait indifférent. Ce fut un de ces jours-là qu’il abrita Lady Howber de la pluie, et se prit pour elle d’un violent caprice.
Comme entrée en matière, il lui fit observer que, pour la taille, ils semblaient faits l’un pour l’autre, et qu’ils auraient été un couple charmant.
— Oui, mais nous n’y avons jamais pensé, vous savez.
— C’est là le malheur.
— Oh ! non, les pauvres gens ne peuvent pas se marier entre eux.
Johnnie eut un petit juron très-gai et ajouta, en abaissant un peu le parapluie :
— Heureusement qu’ils se rencontrent après.
— Oh ! monsieur Vere, levez donc ce parapluie !
— Non, je ne le lèverai pas… Savez-vous que je suis tout à fait amoureux de vous ?
— Non, je ne le savais pas.
— Eh bien ! je vous en parlerai souvent désormais.
— Vraiment ! Et si je ne veux pas ?
— Je ne demande jamais de permission !… Quel cher petit pied vous avez !
— Allons, laissez mon pied, occupez-vous de m’empêcher d’être mouillée, et puis voici ma « gran’ma » Towerbay qui nous regarde.
— Chère vieille âme, elle est bien trop bonne pour rien dire.
— Mais elle aime beaucoup sir Julian.
— Justement, pour cela.
— Vous savez que je vous trouve ridicule, car tout le monde dit que vous êtes fiancé à Ethel Archback.
— Tout le monde verra bien qu’il se trompe. Je n’aurai plus d’yeux que pour vous.
— Et moi, je ne vous regarderai pas.
— Si, vous me regarderez !…
Et il fallut bien s’y résigner, car partout où allait Lady Howber, partout elle trouvait Johnnie, qui lui parlait invariablement, comme s’il eût l’assurance d’être aimé. Il s’était mis fort bien avec Sir Julian, et bientôt compta au nombre des commensaux assidus.
Voyant cela, la vieille Towerbay crut faire plaisir à tout le monde en l’invitant très-souvent aussi.
Et pendant ce temps, la pauvre petite Archback se mourait de jalousie ; elle faisait venir des toilettes de Paris, elle faisait accabler Johnnie d’invitations, elle comblait Lady Howber de flatteries dans l’espoir de l’attendrir, elle envoyait même des fleurs à la vieille Towerbay qui, prenant la balle au bond, rêvait de la faire épouser par un de ses petits-fils.
III
Au fond, Lady Howber aimait-elle Johnnie ? Elle y pensait certes ; on en parlait trop autour d’elle ; ses succès étaient trop criants pour ne pas la préoccuper… D’ailleurs, indifférente au mari, jeune, étourdie, élevée dans une singulière atmosphère, qui aurait pu répondre d’elle ?
C’est ce que sentit bien Johnnie ; habilement, en bon garçon sûr de lui, il laissa venir les choses sans rien presser.
Il commença par prendre place dans la vie de la jeune femme, la voyant tous les jours, lui rendant mille services, toujours là, toujours prêt. Lady Howber s’y prêta, très-flattée ; elle sut bien, quelque temps encore, le tenir à une distance que n’aurait pas fait supposer pareille intimité, mais, à certains élans de tendresse, elle sentit bientôt que cette situation platonique ne pouvait durer indéfiniment.
Souffrir véritablement, Johnnie en était incapable ; mais être piqué, c’était une autre affaire ! Jamais il ne s’était vu à ce point inutilement constant. De plus, lassé de tant d’hésitations, le vieil Archback pouvait marier sa petite-fille. Aussi Lady Howber entendit des appels pathétiques.
— Vous n’allez pas me traiter comme cela toute la vie ?
— Peut-être ! Je n’en sais rien.
— C’est abominable !
— Pas du tout. Retournez donc à Ethel Archback, elle vous attend.
— Pourquoi êtes-vous si froide, ce matin ? A quoi pensez-vous ?
— Je pense à ma toilette pour le « Drawing-Room ».
— Ah ! c’est vrai, vous allez être présentée !… Serez-vous très-magnifique ?
— Je le crois bien ! Un si grand jour pour moi ! C’est ma présentation de mariage !
— Il faut que je vous voie, ce jour-là !…
— Venez chez Lady Towerbay ; elle a un « tea » après le drawing-room pour que ma sœur, Lady Wording et moi, allions montrer nos traînes.
— De plus… pour ce grand jour-là, il faut me promettre quelque chose…
— Non.
— Si, si, quelque chose qui me fasse bien plaisir…
— Qu’est-ce que je pourrais donc vous promettre… qui puisse vous faire bien plaisir ?…
— Vous le savez bien…
Et il embrassait ferme les mains de la jeune femme, pendant que ses yeux brillants lui disaient ce que sa bouche n’osait dire…
— Eh bien, fit Lady Howber, assez émue, si ce jour-là… j’ai des gants brodés de roses…
— Si vous avez des gants brodés de roses ?… répéta Johnnie de plus en plus pressant.
— Eh bien, si, avec ma toilette de « drawing-room », j’ai des gants brodés de roses… jamais je ne vous parlerai plus d’Ethel Archback ! dit Lady Howber, toute rougissante.
Il voulut témoigner l’excès de sa reconnaissance ; mais elle coupa court, et il fallut bien en rester là pour cette fois.
IV
Le jour du Drawing-Room était proche, en effet. C’était, pour une élégante, l’occasion par excellence de déployer toutes ses magnificences. D’ailleurs, il y avait, de proche en proche, une sorte d’émulation à qui l’emporterait pour l’inédit et la splendeur, et Lady Howber voulait l’emporter. Ce que sa toilette lui coûta de méditation, de combinaisons, de courses, de nuits blanches délicieuses, elle seule l’aurait pu dire !
Enfin le grand jour arriva ! Le matin, Lady Howber monta à cheval de meilleure heure ; le temps était doux et beau, le parc tout parfumé, le Rotten-Row plus aristocratique et plus ombragé que jamais. Elle rencontra Johnnie, comme cela lui arrivait souvent :
— Allez-vous au « tea » de Lady Towerbay après le drawing-room ? demanda-t-elle avec malice.
— Oui, Lady Howber, j’y vais, et j’espère avoir le plaisir de vous y voir.
— Vous croyez ? C’est possible.
— Est-ce que vous avez décidé la couleur de vos gants ?
— Non.
Ils se regardèrent, se comprirent et firent prendre un temps de galop à leurs chevaux.
A une heure, la magnifique voiture de gala de Lady Howber venait se ranger devant la porte. La housse en drap bordeaux relevé d’or ; le cocher dans une livrée de même couleur, en tricorne, perruque frisée, bas roses, souliers à boucles ; les chevaux bais magnifiquement harnachés, et les deux grands valets de pied, habit de drap bordeaux, culottés de peluche noire, bas roses, souliers vernis, cordelière d’or au chapeau, énormes bouquets au revers et grande canne à la main, attendaient dans le hall ; la maison était silencieuse et tranquille. Le « hall porter » avait ouvert la porte ; un des valets de pied qui ne sortaient pas avait déployé le tapis ; Mylady pouvait descendre. Elle passa comme un éblouissement, une simple dentelle jetée sur ses épaules nues, et monta l’air indifférent et le cœur ravi.
De tous les côtés arrivaient devant le vieux Saint-James, à façade terne et triste, les carrosses magnifiques, les livrées éblouissantes. Les salles se remplissaient, et toutes les couleurs du prisme, toutes les pierreries de Golconde semblaient s’être donné rendez-vous là. Dans le jour assombri des grandes salles, les couleurs éclataient quand même, tant leur intensité brillante défiait même cette lumière fade d’une journée voilée.
Lady Howber était étincelante. Sa jupe de soie brochée, du vert le plus pâle, était entièrement couverte de vieille dentelle de Bruges ; sur cette dentelle, à la hauteur de chaque volant, une grosse plume crevette formant l’attache d’une branche de corail rose qui servait de soutien à de magnifiques roses jaunes naturelles. Le corsage, décolleté bien bas, selon la vieille tradition, avait une berthe de dentelle couverte de roses, au milieu desquelles étincelaient les diamants ; le manteau de cour, également vert pâle, partait des épaules comme un manteau de reine. Chaque fleur brochée sur l’étoffe était rebrodée à la main en or fin ; la doublure de satin crevette était également brodée d’or ; sur l’épaule tombante s’attachait une touffe de plumes, et de ces plumes partait une guirlande de roses naturelles, allant d’un côté jusqu’au bas de la traîne.
Sur sa tête, coiffée serrée, un oiseau de pierreries ouvrait ses ailes au-dessus des frisons du front ; les plumes blanches d’étiquette s’écrasaient du côté droit, et un voile de gaze d’or retombait sur les épaules ; autour du cou, une sorte de ruche, dentelle et velours, soutenait les diamants, et, entre les mains gantées de suède couleur chair brodé, jusqu’à la saignée, de roses, elle tenait un bouquet immense également de roses choisies.
Les souliers de peau de Suède, de même nuance que les gants et également brodés, se décolletaient sur un bas de soie vert pâle à petites étoiles d’or. Lady Howber sentait que personne ne l’écrasait ! On l’enviait, et l’on se rappelait à temps que Sir Julian était bien vieux pour elle.
Une à une, toutes les femmes, les vieilles, les jeunes, celles qui en étaient à leur trentième drawing-room, les débutantes qui en étaient à leur premier, passaient en la Présence, baisaient la main, faisaient leur révérence aisée, gauche ou guindée, et se retiraient.
Tout à coup un bruit courut, et parmi celles dont le tour n’était pas encore venu, il y eut un vif émoi : Sa Majesté avait remarqué et vertement blâmé les gants de couleur au dernier drawing-room, et un chambellan prenait, en ce moment-là, les noms de celles qui en portaient !…
Des joues se colorèrent, d’autres pâlirent. Passer en la Présence en méritant une censure, être remarquée pour une infraction à l’étiquette, quelle humiliation ! En une seconde, de bouche en bouche coururent les supplications aux heureuses qui, correctement gantées de hauts gants blancs, avaient déjà salué leur souveraine. De belles mains se dégantèrent à la hâte. Lady Howber, consciente que ses gants à elle devaient attirer particulièrement l’attention, sachant, de plus, son bouquet de la taille exagérée qui, disait-on, déplaisait aussi à la Reine, arracha ses gants brodés de roses, les roula, les jeta dans un coin, enfila les gants blancs qu’on lui prêtait, et qui étaient trop grands, mais cela importait peu ; son cœur battait encore quand les pages déployèrent sa traîne… Elle s’inclina avec un profond respect, et il lui sembla précisément que Sa Majesté regardait ses mains !! !
V
Le Drawing-Room est fini ; il avait été interminable par suite du nombre de présentations ; — l’agitation que cette petite émeute avait causée se manifesta tout haut : les mal notées sont au désespoir ; les autres s’en vont louant la sévérité royale qui allait enfin faire respecter l’étiquette. Dans tous les « teas » où les belles ladies se dispersent pour faire admirer leurs toilettes, il n’est question que de cela.
Lady Howber, toute frémissante encore de compliments, arrivait chez sa grand’mère. Lady Towerbay, entourée d’une élite élégante, nageait dans une douce satisfaction. Comme elle faisait toujours bien les choses, elle s’était procuré deux de ses arrière-petits-fils (les plus jolis). Vêtus de pourpoints satin gris à crevés loutre, ils étaient là pour faire le service de pages et étaler les traînes. Quand Lady Howber entra, ce ne furent qu’exclamations ; tous les intimes qui étaient présents tournaient autour d’elle, l’admiraient, la contemplaient.
Elle avait aperçu Johnnie près de la vieille douairière et lui sourit ; mais, au moment où elle se retournait pour lui dire un mot, il avait disparu… Elle le crut en bas, où se servaient les rafraîchissements, et, comme elle n’aimait point se gêner ni attendre, le demanda :
— Où est donc Johnnie Vere ?
On le chercha inutilement.
— Mais il était là à l’instant, « dear », répondit tout de suite Lady Towerbay, qui se tenait debout, charmée, et jamais blasée sur ce spectacle délicieux d’une de ses filles ou petites-filles toute couverte de diamants, et continuant de lorgner Lady Howber avec soin et de l’admirer en détail :
— Tout est admirable, disait la vieille lady ; ce corail, « dear », est tout ce que j’ai vu de plus nouveau…
Puis, s’arrêtant dans ses approbations :
— Mais comme vos gants vont mal, Winifred !
Ses gants ! Elle les avait oubliés pendant une minute. Et Johnnie, ce fou, qui était parti !
— Mes gants ! Mais ce ne sont pas mes gants !
Et elle les ôtait avec colère.
Au même moment, deux autres figurantes du Drawing-Room faisaient leur apparition. L’histoire des gants fut contée, confirmée, commentée, pendant que les blondins à pourpoint étalaient les traînes. Lady Towerbay, absolument dans son élément, rayonnait. C’étaient là les bonnes heures de sa vie ; elle ne pouvait se lasser d’admirer, ruisselante de diamants, la triomphante Lady Howber !
Mais la triomphante Lady Howber, rejetant son manteau, s’était assise, et, la mine boudeuse, acceptait l’assiette qu’on lui présentait.
— Vous êtes fatiguée, « dear » ? demanda Lady Towerbay.
— Non !… oui !… je crois que je suis fatiguée !…
Comme d’autres traînes venaient se faire admirer, Lady Howber dit qu’elle s’en allait. Elle dînait en ville d’abord.
— Merci, ma « dearest », d’être venue, disait Lady Towerbay ; dites à ce cher Julian que je vous ai trouvée splendide. Je pense que je vous reverrai ce soir chez Lady Charlotte.
Et, dûment escortée, Lady Howber remonta dans sa voiture. Les deux valets de pied s’élancèrent d’un bond simultané, et l’équipage roula, suivi des yeux avec attendrissement par l’excellente douairière.
VI
Lady Howber était énervée, mais elle n’attachait pas trop d’importance à la chose. Johnnie lui reviendrait le lendemain plus amoureux que jamais, car elle savait que les hommes les plus épris le sont en proportion des convoitises excitées par la femme aimée, et elle avait conscience de sa valeur. Sans doute Johnnie serait chez Lady Charlotte, et une valse remettrait tout. Elle se laissa donc habiller sans mauvaise humeur, et, toute en dentelle blanche, un bouquet de lilas sans feuilles à la main, elle partit avec son mari, dîna extrêmement bien, et à onze heures et demie, toute restaurée, arriva au bal de Lady Charlotte. L’orchestre hongrois jouait, et l’excellente musique donnait un entrain endiablé aux danses. Décor superbe : une tenture de soie abricot sur les murs, des fleurs blanches à profusion, et dans un petit salon au fond, où se prenait le thé, un immense bloc de glace. Partout une atmosphère parfumée de fleurs à griser.
Lady Howber commençait à s’impatienter de ne pas voir Johnnie, quand, revenant de prendre une tasse de thé, elle se trouva nez à nez avec lui.
Johnnie n’était pas seul ; à son bras, il avait la jolie Ethel Archback ; celle-ci avait en main un splendide bouquet, et, se jetant presque au cou de Lady Howber :
— Vous savez, nous sommes engagés ! Et, rayonnante d’orgueil, elle levait les yeux vers son Johnnie, qui était assez content de lui-même à ce moment-là !
— Vraiment, dit lentement Lady Howber, how delightful ! Et, s’adressant à Johnnie, pendant que la petite fiancée écoutait, surprise, elle lui conta comment elle avait dû changer ses gants au Drawing-Room.
Puisque la bêtise était faite, Johnnie Vere s’est résigné à épouser ; après tout, on se retrouve dans la vie.
Surtout quand on se cherche !