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Mylord et Mylady

KITTY DOVE

Reading edition

I

Le mariage de Sir Marmaduke Orris et de Bertha Tremayne avait fait du bruit en son temps. Ce n’était ni par la pompe, ni par le nombre des demoiselles d’honneur et l’élégance des pages, mais précisément par l’absence de tout cela. Sir Marmaduke avait célébré sa majorité le samedi, et ce garçon, qui passait à bon droit pour le plus timide du monde, qui depuis l’âge de huit ans tremblait en s’entendant interpeller, qu’on avait assommé du poids de son nom et de sa fortune, qui avait toujours eu une peur horrible de Lady Orris, sa belle-mère, et ne se sentait pas le courage de la mettre à la porte de chez lui, — comme depuis plusieurs années il rêvait tous les soirs avec délices qu’il le faisait ; — ce nigaud, au dire de Lady Orris, ce sot, d’après l’opinion de mesdemoiselles ses sœurs, avait montré qu’il savait parfaitement ce qu’il voulait, en s’en allant, dès le lundi, se marier sans aucune notification préalable avec Miss Bertha Tremayne !

Notez que Miss Bertha Tremayne était la protégée de Mylady qui lui avait donné un médaillon devenu inutile, l’amie chérie de Miss Orris, avec qui elle persiflait sans cesse ce pauvre stupide Sir Marmaduke. Cette petite colombe, incapable de nourrir un projet, laide par-dessus le marché, avait, grâce aux conseils de madame sa mère, et en suivant un plan de campagne supérieurement conçu, enlevé Sir Marmaduke au nez de tous, et pendant qu’on la cherchait, craignant qu’elle ne fût noyée ou écrasée, elle arrivait tranquillement à X…, un petit sac de nuit à la main, y trouvait Sir Marmaduke amoureux comme une oie et fier comme un dindon, faisait avec lui une courte visite à l’église, et en sortait Lady Orris épouse légitime d’un baronnet dont la famille datait de la conquête et dont le « rent roll » était estimé, au bas mot, tout près d’un million.

Dès le soir même, elle affichait hautement ses droits en envoyant Marmaduke (muni d’un bout de ruban pour la longueur) lui acheter une paire de pantoufles chez le principal cordonnier du lieu. La vue du jeune baronnet du Hall faisant une telle commission avait failli causer une attaque d’apoplexie à la respectable personne qui portait à Mylady ses chaussures. Le bruit se répandait aussitôt d’un événement extraordinaire, et le lendemain, quand l’incroyable vérité parvint à Orris Hall, les jeunes tourtereaux filaient tranquillement sur Paris, car la pauvre Bertha se mourait de peur (disait-elle) de la colère de ses parents, et comme, en effet, la première lettre de madame Tremayne fut très-cruelle, et qu’elle refusa d’envoyer quoi que ce soit à sa fille, Sir Marmaduke eut grand’peine à consoler sa femme, mais répara avec transport son dénûment par l’achat d’un trousseau comme on en fait aux héritières des maisons princières.

Les premiers temps du mariage furent délicieux ; d’abord Bertha, qui n’était jolie qu’aux yeux de son mari, le devint presque pour de vrai.

Ses cheveux pâles prirent une nuance dorée, ses sourcils absents se changèrent en un arc charmant, ses yeux eurent tout à coup de l’éclat, ses lèvres s’épanouirent rouges comme la cerise, et ayant toujours été blanche comme une jatte de lait, l’ensemble ne fut rien moins que désagréable. Elle était petite et mince, on l’habilla à ravir, et les fanfreluches et les rubans lui donnèrent l’ampleur qui lui manquait.

Sir Marmaduke, au septième ciel, ne parlait pas plus qu’auparavant… Mais pourquoi aurait-il parlé ? Sa femme parlait si bien, si haut, si facilement ! Elle lui avait dicté la lettre qui avait poliment signifié à Lady Orris d’avoir à élire ailleurs son domicile ; elle lui dictait aussi ses paroles et ses actions, et il ne lui restait plus qu’à se laisser vivre.

Après le honey moon de rigueur, la vie s’établit entre Orris Hall et Londres, et Sir Marmaduke passa officiellement au rang des maris qui ne comptent pas. Bien des personnes se mirent à plaindre cette charmante petite Lady Orris d’avoir un mari si bête, et madame Tremayne surtout en gémissait dans le secret avec ses meilleures amies… Bertha était si douce !… On s’en aperçut bientôt.

II

Lady Orris commença par des dîners, et ces dîners faisaient le désespoir du pauvre Marmaduke ; il lui était effroyable d’avoir à donner le bras à une duchesse ou à une comtesse, à passer devant tout le monde et, durant le dîner, à suffire à une conversation. Lady Orris excusait bien à l’avance la timidité de son mari ; elle le faisait même devant lui d’un ton maternel qui rendait le pauvre Marmaduke dix fois plus confus. Mais cela n’empêchait pas les dîners de Lady Orris d’être agréables, et son chef un artiste émérite.

Elle donna deux bals, et ces bals ayant réussi, elle voulut avoir la comédie chez elle, mais l’avoir d’une façon complète ; elle avait pour cela un excellent conseiller. L’honorable Victor Fielding, son propre cousin germain, était un jeune homme réputé plein d’esprit. Dès l’adolescence, il ne pouvait parler à son valet de chambre sans jeter ce personnage dans des convulsions d’hilarité ; quant à son coiffeur et à son bottier, ils estimaient M. Fielding l’homme le plus spirituel de la terre. Revêtu de cette auréole, et malheureusement dépourvu de fortune, Victor Fielding entra dans le monde, propre à tout et bon à rien, et un beau jour épata la société et son honorable famille en paraissant sur les planches d’un vrai théâtre et en choisissant un rôle burlesque pour son début ; on cria d’abord, puis on se mit à raisonner, et finalement, au lieu d’être déchu, Victor Fielding se trouva plus recherché que jamais ; c’était un acteur, mais un des leurs ; beaucoup de femmes le trouvaient aimable, ses engagements aux théâtres étaient courts, et entre temps il jouait avec des amateurs sans trop se faire prier. Et il avait promis à Lady Orris de jouer chez elle !! !

Sir Marmaduke détestait Fielding, détestait les gens de théâtre, détestait les comédies de société. Lady Orris, sa belle-mère, tout en lui faisant les gros yeux, lui avait inculqué tous les préjugés qui convenaient, il y a cent ans, aux gens bien nés. L’idée qu’une Orris se fît applaudir par un public quelconque (et sa femme parlait maintenant d’une représentation de charité où l’on entrerait pour sa guinée) le mettait en fureur. Il essayait des remontrances à sa chère Bertha ; il ne répondait pas à Fielding quand celui-ci lui parlait ; mais ni lui ni l’autre n’avaient l’air de s’en apercevoir. Si l’on était en particulier, Bertha donnait à son mari une chiquenaude sur le bout du nez, ce qui terminait la discussion ; s’il y avait un tiers, elle prenait la mine d’un ange résigné et compatissant ; quant à Fielding, il faisait la grimace en aparté d’une façon qui ravissait Lady Orris. Ils étaient les gens les plus gais du monde, prenant des mesures, renversant en imagination les cloisons, élevant les portants et surtout dessinant les costumes — car Victor Fielding dessinait ; on disait même, ce qui s’appelle tout bas, c’est-à-dire très-haut, que les costumes de la célèbre Kitty Dove étaient sortis de son cerveau.

III

Cette Kitty Dove occupait au moins beaucoup son esprit, et, avec Lady Orris, ils en parlaient sans cesse. Kitty Dove était une créature si remarquable, la première actrice du siècle, de l’avis de Victor, la seule qui eût compris Sheridan. Belle, noble, distinguée, un ange !… Et l’on allait applaudir cet ange, pendant que Sir Marmaduke s’enfermait, de mauvaise humeur, dans son « study » et se consolait, ou plutôt se lamentait, en compagnie de son meilleur ami « Rascal », petit terrier à rat, qui le regardait avec des yeux humains, pendant que tristement il fumait sa pipe, et semblait lui dire qu’il comprenait bien sa peine. Du reste, Rascal n’aimait qu’à demi Mylady et la grognait souvent dans des coins, sachant qu’il lui était interdit de le faire plus ouvertement, mais il ne se gênait pas pour attraper les mollets de Victor Fielding, chaque fois que l’occasion s’en présentait.

Le pauvre Sir Marmaduke se sentait devenir bien inutile ; la douairière Lady Orris était maintenant la meilleure amie de Bertha, qu’elle soutenait, encourageait et chaperonnait, et les deux Miss Orris adoraient leur ancienne amie. Le pauvre Sir Marmaduke ne se sentait que « Rascal » pour appui, et les soutiens de Lady Orris étaient légions, tous ceux qu’elle amusait, tous ceux qui comptaient être invités par elle, tout le troupeau affamé et repu, qui va là où la table est mise.

Un soir, la solitude des deux camarades, le maître et le chien, fut interrompue par Bertha, qui rentrait d’une partie de théâtre en la compagnie irréprochable de sa belle-mère, de son cousin et de plusieurs autres. On avait été voir Kitty Dove dans le rôle que Bertha ambitionnait.

— Eh bien ! Sir Marmaduke, vous n’êtes donc pas couché ; il fallait venir avec nous alors !

— Je déteste le théâtre.

— Quelle idée ! Kitty a été délicieuse ; et savez-vous, Marmaduke, que je veux l’avoir un soir à souper ? je veux absolument la connaître.

Sir Marmaduke pétrifié ouvrait des yeux effrayés.

— Pourquoi pas, s’il vous plaît ? Miss Dove est une personne parfaitement comme il faut ; on l’invite partout ; d’abord elle a été mariée ; c’est une personne aussi distinguée que n’importe qui ; je suis décidée à faire sa connaissance ; je la trouve charmante !…

— Mais Bertha, je vous en prie, réfléchissez !…

— Ah ! ne soyez donc pas toujours à gronder. Victor viendra demain vous chercher pour vous présenter à Miss Dove, et vous tâcherez de parler… si vous pouvez !…

Aller chez Miss Kitty Dove, l’avoir à souper chez lui avec Lady Orris !… depuis son enfance une « Lady Orris » était pour l’imagination de Sir Marmaduke une personne vivant dans une sphère à part ; une Lady Orris, de Orris Hall, soupant avec une actrice, lui paraissait une action presque sacrilége ; c’était déjà assez terrible qu’une Lady Orris eût parmi ses parents un personnage comme Victor Fielding, tout fils de lord qu’il était.

Malgré tout, le pauvre Sir Marmaduke se sentait condamné ; il se rendait compte qu’il irait, et qu’une fois là, il n’oserait jamais être impoli pour une femme, car, bien que ne songeant qu’avec un mépris naïf à une certaine classe de femmes, il n’aurait pu être grossier pour la dernière fille des rues.

Et Bertha fut aimable à déjeuner, et Victor arriva au lunch, et, tout en mangeant bien et buvant mieux, fit la biographie et l’éloge de Miss Dove ; elle avait tout : vertu, talent et le reste ; elle avait eu le malheur d’être mariée avec une affreuse canaille dont elle avait pu heureusement se débarrasser ; elle épouserait sans doute un duc, elle en était digne ; quant à lui, Fielding, il lui baiserait les pieds avec plaisir ; c’était une grande faveur d’être reçu par elle, elle recevait si peu de personnes chez elle ! Le lunch n’était pas terminé que Mylady sonna pour la voiture de Sir Marmaduke et le pria de se hâter.

IV

Le pauvre Marmaduke était au supplice ; son expérience de la vie était nulle, et il se figurait l’intérieur d’une actrice comme la chose du monde la plus extraordinaire ; du reste, Fielding eut soin d’entretenir un ahurissement qui était manifeste en parlant sans arrêt depuis Belgrave Square jusqu’à une des rues neuves du quartier de Kensington, où se trouvait la maison de Miss Dove.

Une housemaid en alpaga noir, tablier de mousseline à bavette épinglée de nœuds roses et un petit bonnet blanc à nœuds roses également, vint ouvrir ; elle introduisit ces deux messieurs au premier, dans le salon le plus honnêtement bête ; tous les meubles couverts d’une perse luisante ; des livres, des plantes, quelques belles gravures ; une petite installation pour faire les fleurs artificielles ; quelques bluets étaient dans un vase, et leur copie reposait sur la tablette de bois peinte en blanc ; devant cette table, une cage avec deux beaux canaris chantant à tue-tête ; les stores rouges étaient baissés, et l’air entrait par la large fenêtre du petit salon du fond, qui s’ouvrait sur un jardin dont on apercevait les arbres et dont on respirait les parfums. Des quantités de photographies de beaux enfants complétaient l’ensemble.

Miss Dove les fit attendre cinq minutes ; puis elle parut, vêtue d’une robe de laine blanche légère, le corsage plissé, la jupe longue et unie, un ruban bleu dans ses cheveux châtains, lisses et nattés ; à la main, une corbeille pleine de roses fraîchement cueillies, l’air du visage sérieux et paisible. Elle s’avança droit vers Sir Marmaduke.

— Sir Marmaduke, je suis touchée, je vous remercie ; mon ami Fielding m’a dit que vous étiez un de mes amis inconnus, soyez le bienvenu.

Et d’un geste doux elle forçait Sir Marmaduke à s’asseoir, pendant qu’elle-même prenait place dans le petit fauteuil d’osier devant sa table de travail, et de ses mains légères et blanches se mettait à pétrir une fleur.

Sir Marmaduke murmura quelques mots de… ravi…, charmé, puis, rouge comme une braise, regarda d’un air embarrassé Victor Fielding qui parlait à Miss Dove avec tout le respect possible. Mais Sir Marmaduke n’avait pas besoin d’être embarrassé : de sa voix douce et cadencée, Kitty Dove lui adressait la parole, faisant, sans qu’il s’en rendît compte, les demandes et les réponses ; tout était net, simple et de bon goût. Sir Marmaduke, qui aimait les bêtes, fut heureux quand l’entrée d’un grand chien de montagne le mit sur un sujet qui lui était familier ; il caressa le bel animal, qui s’appelait Otello et était fier comme le Maure de Venise…

— Ah ! quand on est seule et sans enfants, dit doucement Kitty, il faut bien tromper son cœur.

Et, voyant les yeux de Sir Marmaduke s’arrêter sur les photographies enfantines :

— Oh ! je n’en ai jamais eu, dit-elle ; mais je les aime tant ! je me console en regardant ceux des autres !…

Sir Marmaduke était ahuri.

Ça, une actrice ! cette femme belle, chaste, s’entourant de portraits d’enfants ! Les sentiments intérieurs de Marmaduke se manifestaient par une timidité redoublée. Aussi Victor Fielding parlait-il tout le temps ; mais c’était au jeune baronnet que Miss Dove adressait ses réponses, et quand, au moment du « shakehands » du départ, Fielding dit : « Ma chère Kitty, je sais que Sir Marmaduke est chargé par Lady Orris de vous dire qu’elle sera ravie de vous voir », Sir Marmaduke ne put que répéter « ravie », tant les yeux bruns et doux qui s’arrêtaient sur lui le rendaient incapable d’une autre réponse.

A la porte, les deux hommes se séparèrent, Fielding pour s’en aller à de nouveaux triomphes, Sir Marmaduke pour réfléchir…

Lady Orris eut tout le loisir de se divertir avec son cousin de la façon dont elle menait son mari :

— Ce pauvre Marmy, qui a peur des femmes de théâtre comme du diable !… le voilà donc apprivoisé… Voyez-vous, Victor, vous avez de l’esprit ; mais, ma parole, même si vous aviez été Sir Marmaduke Orris, je ne crois pas que je vous aurais choisi. Un mari qui n’oserait seulement pas regarder une autre femme… car il n’a pas regardé Miss Dove, j’en suis certaine ; il ne sait pas seulement la couleur de ses yeux.

Sir Marmaduke la savait si peu, la couleur des yeux de Miss Dove, qu’encore amoureux de sa femme, et se croyant tenu envers elle à la plus rigoureuse fidélité, il se faisait des reproches de penser autant à Miss Dove. Comme elle avait l’air tranquille !… Comme sa voix était harmonieuse ! comme tout était simple et « anglais » chez elle !… Comme cela devait être agréable de dîner en face d’elle !…

Et alors l’image de son petit pantin de femme qui riait ou criait sans cesse, qui n’aimait que les chinoiseries, les japonaiseries, les choses baroques, qui se moquait du goût anglais et de la lourdeur anglaise… cette image baroque dansait désagréablement devant ses yeux, et puis Marmaduke rêvait un « son and heir », et la pensée des enfants était affreuse à Lady Orris.

Qu’est-ce qu’on peut faire de ces petits singes ? Un héritier ? Mais pourquoi faire, un héritier ? Pour nous enterrer ?… Telle était sa constante profession de foi.

Miss Dove, qui, au contraire… Marmaduke était bien triste !

Lady Orris, ayant obtenu ce qu’elle désirait, était d’une condescendance rare. Elle voulut bien informer Sir Marmaduke du jour qu’elle avait choisi pour donner un souper à Miss Dove, et, de plus, pour l’édification de son mari, ajouta que Miss Dove avait déjeuné plusieurs fois chez la duchesse de Boldfront.

Elle fut fort étonnée quand Sir Marmaduke se permit de dire en guise de réponse :

— Je n’approuve pas cela.

— Quoi ! la duchesse ?

— Non, votre projet.

Il y eut un court silence ; Lady Orris faisait sonner sa cuiller. Puis, de son petit ton glacé :

— C’est pour jeudi.

— Je vous répète que je n’approuve pas. Et Marmaduke se leva et fit frapper violemment la porte en s’en allant.

V

Le jeudi vint, et le triomphe de Bertha. Miss Dove avait répondu un mot charmant à l’invitation de Lady Orris. Tout était réglé et agencé par Fielding, qui jouait en ce moment au Star Theatre le rôle d’une vieille femme ivrogne, dans un « burlesque », le jouait délicieusement et était l’idole d’un petit groupe d’admiratrices.

Lady Orris avait rêvé un souper à sensation, un souper positivement pompéien !… Elle-même, vêtue d’un peplum couleur flamme, des sandales d’or aux pieds, ses cheveux frisés, couronnés de roses blanches, avait, au dire de Fielding, une mine absolument réussie. Lui, à son profond regret, était tenu au vil costume moderne, mais il s’en était dédommagé en faisant des recherches archaïques, afin que le souper ne ressemblât à rien qui se fût déjà vu à Londres en ce genre. Un véritable décor antique avait été établi par ses soins, et la table mise comme chez Cicéron lui-même ! Il avait laissé comprendre quelque chose de la surprise qui l’attendait à Miss Dove, et l’on comptait bien qu’elle viendrait costumée en vestale ou quelque chose d’approchant. Quand Sir Marmaduke vit sa femme, il manifesta une surprise non équivoque. Quant à la salle du souper, l’entrée lui en avait été interdite ; il verrait quand on se mettrait à table. A minuit moins un quart, deux amies aussi toquées que Lady Orris faisaient leur apparition, semblant sortir d’un tableau d’Alma Tadema. L’une avait ses cheveux en cône et entourés de bandelettes ; l’autre, dans un peplum noir, avait l’air de la divinité de la Nuit… dans un pays chaud…

Les cavaliers étaient des amis de Fielding et se donnaient à peine la fatigue de serrer la main à Sir Marmaduke. On attendait avec impatience, parlant d’un lion apprivoisé qu’il avait été question, pendant un moment, d’introduire dans la salle du festin ; on s’enthousiasmait à la pensée de répétitions futures dirigées par Kitty Dove…

Enfin, elle arriva !… Elle entra de l’air d’une lady qui va à un drawing room, habillée de crêpe de Chine blanc, garni de dentelles magnifiques, le corsage à peine ouvert au col, des manches coupées à la saignée.

Ses cheveux bruns nattés, lissés et des plumes blanches formant comme un diadème, un léger voile tombant derrière les plumes ; le visage doux à peine éclairci par un demi-sourire, elle entra, pleine de dignité et d’aisance, regardant avec quelque étonnement la maîtresse de la maison qui, ravie et sans le moindre embarras non plus, l’accueillait avec des phrases enchantées et louangeuses. Ce furent des présentations, des compliments, et chez Miss Dove des remercîments polis, des révérences de dame d’honneur. Sir Marmaduke n’était pas négligé. Le plus joliment du monde, elle l’interpella comme une ancienne connaissance, le remercia de sa visite, plus encore de l’honneur qu’elle avait ce soir-là.

Sir Marmaduke n’exprima aucune surprise en prenant place à la table antique préparée par d’autres soins que les siens ; il eut un œil tranquille pour Lady Orris, pour Fielding qui s’évertuait à faire le polichinelle agréable. Miss Dove répondait, tout en gardant une réserve charmante et parlant toujours de cette voix douce qui est, comme dit Shakespeare, « une excellente chose chez une femme ».

Les premiers moments du souper furent froids et corrects ; on mangeait le potage sous l’influence de cette gêne réciproque qui saisit les gens qui ne sont pas du même bord, ni accoutumés à être réunis. On parla d’abord de courses, du Parc, de parties à la campagne. Miss Dove, qui se possédait parfaitement, causait avec naturel et gaieté ; on causa musique ; elle chantonna sans se faire prier deux ou trois mélodies dans cette langue italienne qui est celle même de l’amour. Prise d’émulation, Lady Orris fredonna de sa voix pointue une niaiserie sentimentale qui autrefois avait ravi Sir Marmaduke. Ces romances mirent l’amour sur le tapis. Les trois dames crurent faire les bonnes princesses et mettre Miss Dove à l’aise en professant les théories les plus larges ; Lady Orris alla jusqu’à dire que le mariage était une institution ridicule et démodée. Aussitôt Fielding, prenant un ton de conférencier méthodiste, débita une série de vieilles calembredaines à l’admiration presque générale.

Seule Kitty Dove, peu enthousiasmée évidemment, continuait à causer à voix basse avec Marmaduke ; elle le regardait de ses yeux tendres et doux, et parlait de son goût pour les jardins, pour les roses, pour la campagne, son rêve de s’y retirer un jour en compagnie d’Otello, « le seul fidèle ami sur lequel je compte ».

Sir Marmaduke devenait brave comme le sont les poltrons quand ils s’y mettent, et confessait ses goûts à lui, son horreur du bruit, son peu d’attrait même pour les soupers, et, à l’instant où le visage de Miss Dove, tourné vers lui, lui faisait oublier le reste, la voix glapissante de Victor s’élevait ; debout, le verre en main, il criait : « Vive la Rome des Césars ! » On ne savait pas trop ce que cela voulait dire, mais on applaudissait avec délire.

— Oui, disait Victor, nous jouerons la comédie, la tragédie, le drame ! Shakespeare ! Sheridan ! Congreve ! tout nous est bon, n’est-ce pas ?… Oui, nous rirons, nous serons gais, nous serons joyeux, et Kitty Dove sera notre divinité. Vive Kitty !

Et Lady Orris, de sa petite voix pointue, faisait chorus : « Vive Kitty !… » pendant que Miss Dove, semblant répondre à ses sujets, levait son verre d’un geste de reine.

— Elle joue la Reine Catherine, ce soir, murmurait Fielding.

— Je suis sûre que c’est Marmaduke qui l’assomme, répondait Lady Orris.

La fête charmante se prolongea jusqu’à deux heures et demie. A ce moment, Miss Dove, qui, assise à l’écart depuis qu’on s’était levé de table, respirait le bouquet de muguet qu’elle tenait en main, demanda sa voiture. Lady Orris, qui aimait se coucher à cinq heures, protesta en vain.

— Vous êtes trop bonne, Lady Orris ; mais demain j’ai une répétition, je suis forcée de me reposer. Mais je suis toute à vous le jour que vous voudrez pour organiser ce que vous désirez, à supposer que je puisse être utile…

— Vous êtes trop charmante ; venez me voir, je vous en prie, nous vous admirons tant, tant !…

Pendant cet échange de compliments, Sir Marmaduke avait été chercher la pelisse de Miss Dove, une immense pelisse brune, close et sombre, avec une coiffe à la vieille qu’elle rabattait sur ses yeux. Le valet de pied vint prévenir que la voiture de Miss Dove était là. Sir Marmaduke lui offrit son bras pour l’accompagner. La porte du salon se referma ; on entendait le bruit des voix pendant que Sir Marmaduke et l’actrice descendaient lentement. Ils traversèrent le Hall, et Sir Marmaduke fit signe à un des trois valets de pied :

— Mon paletot.

Et se tournant vers Kitty :

— J’aurai l’honneur de vous déposer à votre porte…

— Marmy est allé se coucher, disait pendant ce temps Lady Orris à Fielding.

— Oh ! n’en parlez plus, disait le charmant Victor.

— Si, si, j’en parle ; c’est un mari modèle ; c’est un chien de berger… Vive Marmaduke !

VI

Les fêtes, même pompéiennes, ont leur lendemain ; celui-ci fut imprévu. Dix jours après ce joli souper, Sir Marmaduke, qui avait oublié de rentrer à Belgrave square, débarquait à New-York. Miss Dove payait son dédit… et Victor Fielding raconte qu’ils se sont mariés au pays des Mormons !! !

Lady Orris accomplira son rêve ; elle débutera sur un vrai théâtre.

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