CHAPITRE VI
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GOURARA ET TOUAT[160]
Le Touat, le Gourara et le Tidikelt forment un complexe d’oasis, dont l’unité géographique est incontestable, et qui pourtant n’a pas d’appellation commune. Il en a bien une dans l’usage courant, il est vrai, celle de Touat ; mais on ne peut pas s’en contenter, puisque le nom de Touat, dans son sens restreint et précis, le seul adéquat, s’applique seulement à une des trois provinces.
M. Flamand a cherché a combler cette lacune d’onomastique avec le néologisme improvisé d’archipel Touatien du Sahara.
Le Touat (lato sensu), et l’on pourrait dire aussi « le groupe occidental » s’oppose au groupe oriental d’Ouargla. L’un se rapporte à l’oued Igargar, et l’autre à l’oued Messaoud : l’un a des puits artésiens et l’autre des foggaras. Les oasis du groupe Touatien, d’ailleurs, se continuent toutes les unes les autres en « rue de palmiers », vivant dans une certaine mesure d’une vie commune. A quelques restrictions près, elles s’abreuvent à la même nappe d’eau, celle qui sourd à la base du Tadmaït dans les grès Albiens ; toutes les oasis en effet depuis el Goléa jusqu’à In Salah, en passant par Timmimoun et Adr’ar, jalonnent fidèlement en un immense demi-cercle le pied de la falaise terminale du Tadmaït.
Cela n’empêche pas que les trois provinces ont un nom et une individualité distincts. Le Tidikelt en particulier doit être étudié à part pour des raisons à la fois géologiques et ethnographiques. Le Touat et le Gourara, en revanche, se pénètrent assez mutuellement pour qu’il y ait intérêt à les rapprocher dans une étude commune.
Géologie du Gourara.
Le Gourara, comme la Saoura, et d’ailleurs comme le Touat, est essentiellement une pénéplaine primaire, entrevue à travers les déchirures d’un placage horizontal de terrains plus récents. Ces derniers sont crétacés et mio-pliocènes.
Terrains crétacés. — Les terrains crétacés du Gourara sont bien et anciennement connus. Leur âge est déterminé par les fossiles abondants d’el Goléa ; on retrouve ces fossiles d’ailleurs tout le long de la grande falaise calcaire, qui borde le Gourara au sud et que les indigènes appellent le Baten ; cette falaise est le dernier ou, si l’on préfère, le premier étage des plateaux calcaires du Tadmaït ; elle est turonienne.
Ces calcaires turoniens reposent directement et en concordance sur des marnes ou des argiles gypseuses (cénomaniennes ?), qui reposent elles-mêmes sur des grès à sphéroïdes. Cette formation ne contient d’autres fossiles que des arbres silicifiés en abondance ; il n’a jamais été fait une étude quelconque de ces fossiles végétaux ; mais les grès à sphéroïdes, autrement dits à dragées, contenant des arbres silicifiés, sont bien connus dans le sud de l’Algérie.
On les a signalés à Beni Ounif, ils sont très développés dans la chaîne des Ksour, au djebel Amour, à Djelfa, où ils ont été bien étudiés par Ritter, et où ils sont incontestablement d’âge albien[161]. La parité de facies n’implique pas nécessairement celle de l’âge : notons pourtant que partout, au Grouz, à Djelfa, au Gourara, la succession et la puissance des trois étages est la même : grès albiens, argiles gypseuses cénomaniennes (?), calcaires turoniens, avec une puissance totale de 100 à 150 mètres. Sur la route suivie par la mission Foureau, au Djoua, une formation gréseuse et argileuse à lits de gypse a livré des ossements fossiles de poissons ; M. Haug lui attribue un âge albien et un caractère lagunaire[162].
L’attribution de nos grès à l’albien reste pourtant incertaine ; cette formation dépourvue de fossiles marins, et qui renferme en revanche de gros troncs d’arbres, est probablement continentale ; l’uniformité du facies est assez remarquable, elle n’est pas absolue pourtant, il y a des intercalations argileuses, des poudingues d’un type très aberrant (falaises de Taourirt par exemple) ; cette formation peut représenter des dépôts continentaux d’âges très divers.
Dans l’Atlas les grès albiens ne sont pas le moins du monde le terme inférieur de la série crétacée. Ils reposent sur des assises infra-crétacées à fossiles marins, calcaires urgo-aptiens, grès et calcaires néocomiens. Ces étages font certainement défaut au Gourara et dans tout le Sahara ; partout où le contact est visible, c’est-à-dire en un grand nombre de points, on constate que les grès albiens reposent directement sur le substratum primaire. Ici donc comme à Colomb-Béchar nous constatons la transgression cénomanienne.
Tertiaire. — Nous retrouvons ici le Mio-Pliocène (?) avec ses caractéristiques habituelles (base plus ou moins sableuse et chapeau calcaire). Il joue vraisemblablement un rôle important dans le Gourara septentrional, que je n’ai pas vu (les oasis éparses dans l’erg au nord de la sebkha). Depuis Ksabi on le suit jusqu’à Charouin, en ce dernier point il est couronné par une croûte calcaire épaisse d’un mètre, au-dessous de laquelle on distingue dans la falaise (très masquée d’éboulis) une formation gréso-argileuse en feuillets minces, très chargée de gypse.
Là se place la limite méridionale du Mio-Pliocène, au sud de la sebkha on ne le revoit plus, sauf en lambeaux insignifiants ; on ne le retrouvera plus, en tant que grande formation continue et puissante, ni au Touat, ni au Tidikelt, ni au Sahara central. Ces couches, bien caractérisées en somme, que nous avons appelées mio-pliocènes (terrain saharien de Pomel, terrain des gour de Flamand), restent collées à l’Atlas, elles représentent manifestement l’amas de ses déjections, depuis qu’il a commencé à surgir, à l’époque oligocène.
Et il va sans dire qu’on retrouve ailleurs, dans tout le Sahara, des dépôts continentaux susceptibles d’être fort anciens, tertiaires, mais ils sont extrêmement loin d’avoir cette masse énorme, et cette uniformité de facies, qui donnent au Mio-Pliocène subatlique une sorte d’individualité.
Le Gourara est une région déprimée, le point le plus bas entre l’Atlas au nord et le Tadmaït au sud. — C’est la cuvette allongée, ouverte à l’ouest, vers laquelle convergaient tous les oueds quaternaires de l’Atlas (oued Namous, oued R’arbi) et du Tadmaït (oued Aflissès). Il y a apparence que ces oueds, venus de tous les points de l’horizon, se réunissaient ici en une grande artère, affluent de la Saoura. Il est certain, en tout cas, qu’on les voit se réunir dans la sebkha de Timimoun, étirée vers le S.-O. sur 80 kilomètres de long.
L’érosion de ce grand réseau a largement mis à nu le sol de la pénéplaine primaire.
Il court une large bande primaire, somme toute, entre les palmeraies du nord qui doivent leurs eaux aux couches tertiaires, et les palmeraies du sud qui doivent la leur aux couches crétacées.
Malheureusement, cette bande primaire est souvent voilée par des dunes, des dépôts quaternaires, des témoins tertiaires ou crétacés ; et par surcroît, là même où elle affleure elle est bien loin d’avoir été étudiée d’une façon suffisante.
La série des étages primaires semble très complète depuis le Dévonien.
Dévonien inférieur. — Du Dévonien inférieur on n’a pas rapporté de fossiles. Mais on a de bonnes raisons stratigraphiques pour rapporter à cet étage les grès blancs à patine noire dont le facies rappelle ceux d’Ougarta et du Mouidir.
Dans la région qui nous occupe, ces grès ne tiennent plus qu’une place subordonnée. Au delà de Foum el Kheneg, la chaîne d’Ougarta se continue par des débris ennoyés. A Ksabi, les grès éodévoniens ne constituent plus qu’une arête de 500 mètres d’épaisseur et de 50 mètres de relief.
Entre Ksabi et Timimoum on revoit les grès éodévoniens une première fois à la Gara Zaleg (et au sud de cette Gara), une seconde fois à mi-chemin entre Tesfaout et Timimoun.
Ces deux fois l’Éodévonien affleure au cœur d’un anticlinal hercynien.
En somme, l’Éodévonien ne s’étale plus largement, il est masqué presque partout par des couches moins anciennes.
Dévonien moyen. — La présence du Dévonien moyen est constatée authentiquement dans la région étudiée. Il est représenté par des calcaires amarantes qui contiennent de nombreux fossiles, entre autres Calceola sandalina.
Les premiers échantillons rapportés par M. le commandant Laquières ont été recueillis « à trois heures de marche avant d’arriver à Charouïn par le sud (route des Ouled Rached), dans un fond pierreux de 3 kilomètres de largeur[163] ». Mes propres échantillons proviennent d’un point voisin, mais que je ne crois pas rigoureusement identique ; j’y reviendrai.
Sur la route entre Fgagira et Charouïn (à 10 kilomètres du premier point) on rencontre d’autres calcaires amarantes, d’aspect analogue à ceux dont il vient d’être question. Ils ne contiennent pas à ma connaissance Calceola sandalina ; je n’y ai trouvé que des Orthocères indéterminables et des Zaphrentis. Leur position stratigraphique permet de croire qu’ils représentent un autre affleurement de Dévonien moyen.
Dévonien supérieur. — On connaît dans la région considérée au moins deux gisements du Dévonien supérieur. — A Fgagira, les fossiles se trouvent dans des calcaires en bancs minces intercalés dans des bancs d’argiles beaucoup plus puissants.
Au sud de Charouïn, route d’Ouled Rached, la formation est constituée à la base par du calcaire violacé très compact, et au-dessus par des schistes mous en minces feuillets rougeâtres.
Les deux gisements ne sont pas contemporains ; tous deux sont du Dévonien supérieur, mais celui de Charouïn représente « un niveau incontestablement plus élevé ». « Le niveau est probablement le même qu’à Beni Abbès » et l’aspect pétrographique du gisement présente en effet de l’analogie (malgré l’énorme distance entre les deux).
Charouïn représente l’étage à Clyménies et Fgagira la « zone à Gephyroceras intumescens ». Ce sont « deux niveaux fossilifères du Dévonien supérieur, nettement dessinés par des faunes riches et caractéristiques. Leurs affinités paléontologiques avec les couches du même âge de l’Allemagne centrale sont tout à fait remarquables et accentuent encore le caractère « hercynien » ou mieux « armorico-varisque » des chaînes paléozoïques du Sahara septentrional[164] ».
Les Ktoub. — Ces formations du Dévonien moyen et supérieur tiennent en superficie un espace bien restreint. La roche la plus répandue de beaucoup est malheureusement d’un âge difficile à préciser.
Ce sont des schistes feuilletés passant à des grès en plaquettes, de couleur sombre, dans les tons violet noir. Les indigènes les appellent ktoub (feuillets de livre) et les redoutent pour les pieds de leurs chameaux, que les ktoub sont susceptibles de couper comme au couteau.
Ces schistes ne sont pas tout à fait dépourvus de fossiles. Sur la route de Tesfaout à Timimoun, à quinze kilomètres environ de ce dernier point (rive occidentale de la Sebkha), j’ai trouvé dans les schistes, à proximité d’une lentille calcaire, un Céphalopode que M. Henri Douvillé et M. Haug ont vu et qui est une goniatite indéterminée.
Sur la rive orientale de la sebkha (route de Timimoun à Deldoul), le commandant Deleuze a recueilli des échantillons de grès en plaquettes, couverts de Leptæna (M. Haug ne croit pas pouvoir préciser l’étage).
Enfin, M. Chudeau a recueilli quelques fossiles, qui ne sont pas encore parvenus en Europe.
Tout cela n’est pas concluant, je crois.
D’autre part, à Fgagira, on voit les ktoub reposer directement, et, à ce qu’il semble en concordance sur les couches à Gephyroceras. Dans la sebkha de Timimoun (comme aussi au Touat), on voit aussi le calcaire carboniférien reposer directement sur les ktoub. Et ceci permettrait de conclure assez légitimement à l’âge dévonien supérieur des Ktoub.
Pourtant, dans le gisement dévonien moyen (ou présumé tel), à 10 kilomètres est de Fgagira, des ktoub bien nets sont intercalés entre les bancs calcaires. D’autre part le Silurien supérieur au Sahara, on le verra, est probablement représenté par des ktoub à graptolites. Il semble donc que cette formation, quoique d’aspect assez homogène, ne soit pas nécessairement synchronique.
Comme il faut conclure, on a attribué les ktoub, sur la carte, au Dévonien supérieur, partout où il y avait doute sur leur âge. Mais naturellement la question reste entière.
Ajoutons, pour être complets, qu’un forage pratiqué dans la palmeraie de l’Aouguerout a ramené au jour, d’une faible profondeur (une dizaine de mètres)[165] un fossile, que M. Chudeau croit dévonien, sans pouvoir préciser l’étage.
Carbonifère. — Des calcaires carbonifères riches en fossiles se montrent dans le nord du Gourara, à la lisière des dunes.
Sur la route de Ksabi à Charouïn par H. Mallem, à 20 kilomètres de Ksabi, le sentier traverse des calcaires bleu sombre et amarante, fossilifères, plongeant légèrement à l’est. M. Haug les croit carbonifériens.
C’est dans l’angle nord-est de la sebkha de Timimoun que le Carboniférien est le plus largement étalé.
Dans la sebkha même, exactement à la hauteur de Timimoun, on voit reposer sur les ktoub, d’abord des calcaires bleus fossilifères, puis des marnes contenant beaucoup de fossiles libres.
Dans l’erg au nord de la sebkha, à Tala, Kali, Ouled Saïd, el Hadj Guelman on retrouve le calcaire bleu fossilifère à Productus.
A noter que le Carboniférien peut être aussi développé au sud de la sebkha qu’au nord.
En effet à Timimoun même, au-dessous du ksar, et par conséquent au sud de la Sebkha, on voit le Carboniférien s’enfoncer sous le Crétacé.
L’allure des plissements hercyniens. — Ces formations primaires sont affectées de plis hercyniens sur la direction desquels on a le droit d’être assez affirmatif.
Fig. 42. — Coupe du synclinal de Fgagira. — Échelle : 1/300000. (Bull. Soc. géol. Fr., 4e série, t. VI, p. 751, fig. 12.)

Synclinal de Fgagira. — Les dépôts de Fgagira (fig. 42) forment manifestement un synclinal dont l’épaulement sud-occidental est formé par les derniers débris de la chaîne d’Ougarta, au delà de Foum el Kheneg — les trois étages dévoniens sont représentés — l’orientation du pli est N.-O.-S.-E.
Synclinal au sud de Charouïn. — Les dépôts au sud de Charouïn forment un autre synclinal (fig. 43). J’y ai observé des couches du Dévonien moyen et d’autres du Dévonien supérieur. Les calcaires amarantes à Calceola sandalina que j’ai vus constituent l’épaulement du synclinal du côté de Charouïn, ils plongent énergiquement au sud-ouest. Si j’ai bien compris les explications qui m’ont été données, les fossiles Laquière provenaient de l’épaulement opposé (côté d’Ouled Rached) que je n’ai pas vu, mais où le Dévonien moyen serait largement découvert et étalé à l’air libre. Les dépôts dévoniens supérieurs au cœur de l’anticlinal plongent légèrement au N.-E.
Il n’est donc pas douteux que ce synclinal ait à peu près la même orientation que le précédent N.-O.-S.-E.
Les deux coupes ont d’ailleurs un air de parenté. Ce pli ne semble pas symétrique. Les plongées les plus rapides regardent l’ouest.
En somme entre Ksabi et Charouïn les plis hercyniens sont manifestement orientés N.-O.-S.-E.
Fig. 43. — Coupe du synclinal au S.-O. de Charouïn. — Échelle : 1/200000. (Bull. soc. géol. Fr., 4e série, t. VI. p. 752, fig. 13.)

Bords de la Sebkha. — Ce qui est curieux c’est que plus à l’est la direction est toute différente.
Sur la route la plus orientale et la plus directe de Charouïn à Ouled Rached (fig. 44), celle qui coupe la dune au lieu de la contourner, il est malaisé sans doute de deviner l’allure du Dévonien sous-jacent (précisément à cause des dunes) ; pourtant, j’ai noté au départ de Charouïn, à l’entrée de l’erg, des affleurements orientés S.-O.-O.-N.-E.-E. Nous sommes tout près du synclinal à couches fossilifères, une dizaine de kilomètres peut-être et pourtant dans l’intervalle la direction des plis a obliqué de près de 90°. Dans la sebkha même et sur ses bords l’allure des plis est assez compliquée.
Un pli anticlinal bien marqué, orienté grossièrement est-ouest est transversal au grand axe de la sebkha à peu près en son milieu à la hauteur de Beni Melouk. Aussi bien la sebkha est-elle nettement étranglée en ce point.
Au sud et au nord de ce point les bandes de ktoub sont franchement allongées dans le même sens que le grand axe de la sebkha S.-O.-N.-E. C’est bien net en particulier au pied du ksar de Timimoun où les couches carbonifériennes plongent est 64° sud (154° à partir du nord en comptant par l’est) (fig. 45).
Fig. 44. — Route directe entre Charouïn et O. Rached. — Échelle : 1/400000. (Bull. Soc. géol. Fr., 4e série, t. VI, p. 752, fig. 14.)

Enfin au nord de la sebkha dans la région de Tala, Kali, el Hadj Guelman, les plis hercyniens ont subi une nouvelle torsion, ils sont orientés franchement N.-S. A Tala les couches plongent à 274° soit sensiblement O. vrai.
Il semble bien qu’on ait le droit de conclure comme suit :
La Gourara est pour les plis hercyniens une zone de rebroussement — à l’ouest de Charouïn ils ont une direction qu’on pourrait appeler armoricaine — sur les bords de la sebkha une direction qu’on pourrait appeler varisque.
Antérieurement, nous avons abouti à des conclusions analogues. Les plis de la Zousfana seraient varisques — ceux d’Ougarta armoricains.
Fig. 45. — Coupe de la sebkha de Timimoun. — Échelle : 1/200000. Cr, Crétacé ; Cc, Carboniférien. (Bull. Soc. géol. Fr., 4e série, t. VI, p. 753, fig. 15.)

Failles récentes. — Il n’est pas douteux que la topographie actuelle ne doive beaucoup à des failles récentes.
Un examen attentif révélera je crois des diaclases en relation avec la sebkha de Timimoun.
En tout cas les ksars de l’Aouguerout sont bâtis sur une muraille de couches crétacées verticales (argiles et grès), qui se dresse brusquement au milieu des couches voisines horizontales. Il y a là certainement un accident post-crétacé, qui a ramené, on l’a vu, le sous-sol primaire à proximité de la surface, et en amont duquel les foggaras vont capter la nappe d’eau (fig. 52).
La palmeraie d’Ouled Mahmoud est, elle aussi, en relation avec des diaclases qui ont amené dans le crétacé la formation d’une cuvette synclinale[166]. Aussi bien on sait depuis longtemps que les couches crétacées du Sahara sont faillées.
Géologie du Touat.
Le Touat est une grande plaine de composition géologique très complexe. L’horizontalité en est due à des dépôts pour la plupart, je crois, crétacés. A travers les fenêtres de ces dépôts, on peut observer çà et là la pénéplaine hercynienne sous-jacente. Le Dévonien et le Carboniférien sont certainement représentés.
Éodévonien. — A la limite du Touat et du Tidikelt, à Aïn Cheikh, un gisement fossilifère éodévonien est connu depuis quelque temps déjà[167]. Ce sont exactement les mêmes roches et les mêmes fossiles qui existent dans tout l’Ahnet et dans tout le Mouidir.
Au Touat proprement dit, en revanche, je ne connais pas de gisement de fossiles éodévoniens. Mais plusieurs affleurements me semblent devoir être rapportés à cet étage.
Le djebel Heirane est composé presque tout entier de grès fin et dur, à cœur blanc et à patine noire, c’est-à-dire d’une roche que nous sommes habitués à considérer comme caractéristique de l’Éodévonien.
Ces mêmes grès, ou du moins, des grès d’aspect tout à fait analogue, se retrouvent à 20 kilomètres nord-est de Haci Sefiat sur la route de Tesfaout.
Dévonien moyen. — Dans toute l’étendue du Touat, y compris le gisement d’Aïn Cheikh, je ne connais pas de fossiles mésodévoniens.
Fig. 46. — Coupe du Timmi au dj. Heirane. — Échelle : 1/600000. Cri, Crétacé inférieur. (Bull. Soc. géol. Fr., 4e série, t. VI, p. 754, fig. 16.)

Les Ktoub. — Au Touat comme au Gourara un rôle relativement considérable est joué en surface par des schistes durs, fissiles, pour lesquels nous avons adopté la dénomination indigène de ktoub. Immédiatement à l’ouest du Timmi, en particulier, s’étend un lambeau important de ces roches. Elles ont tout à fait l’aspect des ktoub du Gourara. Je n’y ai cependant pas trouvé un seul fossile, malgré des recherches que le voisinage d’Adrar rendait faciles. En revanche, j’ai constaté à l’ouest de Temassekh la superposition en concordance à ce qu’il semble de Carboniférien fossilifère incontestable sur les ktoub comme à Timimoun. Au même point une lentille calcaire dans les ktoub. Il paraît donc possible, sous bénéfice d’inventaire, de les considérer provisoirement comme supradévoniens (fig. 47).
Notons pourtant que M. Mussel attribue aux ktoub du Timmi un âge silurien, parce qu’il les trouve identiques à ceux de l’Iguidi[168], ce qui est une constatation intéressante. En l’absence de fossiles toutes les attributions sont possibles et indifférentes ; tous les schistes noirs se ressemblent ; ceux du Gourara, qui contiennent des fossiles dévoniens, ne m’ont pas paru différents des schistes alunifères siluriens (?) d’Aïn Chebbi. Ceux du Timmi restent certainement indéterminés.
Carboniférien. — On trouve au Touat un grand nombre de gisements fossilifères carbonifériens. Aïn Cheikh mis à part, l’étage carboniférien paraît ici le seul fossilifère ; en revanche il l’est abondamment.
Fig. 47. — Coupe de Temassekh à Haci Sefiat. — Échelle : 1/600000. (Bull. Soc. géol. Fr., 4e série, t. VI, p. 755, fig. 17.)

Voici l’ordre des gisements en allant du nord au sud.
Fig. 48. — Le Carbonifère (Cc) de Tazoult. (Bull. Soc. géol. Fr., 4e série, t. VI, p. 754, fig. 8).

a) A une douzaine de kilomètres dans l’ouest de Temassekh (fig. 47) ; c’est le point où on voit le Carboniférien reposer sur les ktoub. En venant de l’ouest on rencontre d’abord un banc de calcaire blanc puis un autre de calcaire jaunâtre fossilifère peu cohérent, puis un autre de calcaire amarante très fossilifère. Ces bancs sont séparés par des couches de marne ou d’argile.
b) Tazoult. — A côté du ksar de Tazoult, un tout petit pointement — à la base calcaire bleu massif, au-dessus grès en plaquettes. Au sommet alternance en bancs minces de calcaires noir et blanc, puis calcaire massif (fig. 48). — (Notons un affleurement d’ophite). Le facies rappelle les calcaires carbonifères du nord, ceux d’Igli.
c) Aïn Cheikh. — A l’ouest de la source, des couches calcaires peu épaisses dans des marnes ou des argiles puissantes. Fossiles superbes libres dans les marnes.
d) A l’est d’Hacian Taïbin couches fossilifères que M. Chudeau analyse comme suit :
1o A la base : grès en bancs minces, avec quelques intercalations d’argile et de calcaire.
2o Grès brunâtre, en bancs épais de 1 à 2 mètres ; plongée 45°.
3o Calcaire à fossiles siliceux.
4o Calcaire bleu foncé en bancs de 30 centimètres à 1 mètre ; plongée 45° ; débris de Productus.
e) Très loin dans l’ouest, au coude de l’oued Messaoud, avant Haci Rezegallah, des calcaires compacts pétris de fossiles ; les mêmes calcaires apparaissent le long de l’oued Messaoud, plus au nord ; ces calcaires reposent en corniche sur des argiles ou des marnes, et grâce à cette circonstance l’oued s’y est encaissé profondément.
Tous ces gisements donnent les mêmes fossiles, dinantiens d’après M. Haug.
Plissements hercyniens. — Au point de vue stratigraphique le gisement de Rezegallah est tout à fait à part ; je n’y ai vu que des couches horizontales ; et, sous réserve, puisque l’étendue des couches observées est assez restreinte, je suis tenté de croire que nous sommes ici en dehors du domaine des plissements hercyniens. Leur limite occidentale passerait donc quelque part entre Hacian Taïbin et Haci Boura.
Le petit affleurement éodévonien auprès de Haci Sefiat est lui aussi sensiblement horizontal, de même que les couches gréseuses de même facies qui constituent le djebel Heirane. Au pied du djebel Heirane à l’est on voit des ktoub, supposés néo-dévoniens (?), verticalement redressés, en contact évidemment anormal avec les grès éodévoniens (miroirs de faille).
Sous bénéfice d’inventaire je croirais que cette faille court du djebel Heirane à Haci Boura (autrement dit Rezegallah), et qu’elle délimite les domaines hercyniens et calédoniens.
Le Vorland occidental du Touat, erg d’Iguidi, région de Taoudéni, reste encore très peu connu ; pourtant outre les documents de Lenz, nous disposons maintenant de ceux qui ont été recueillis par le capitaine Flye Sainte-Marie, par le lieutenant-colonel Laperrine et par leur compagnon le lieutenant Mussel.
Il semble incontestable que toute la grande région des Eglab, au cœur du fer à cheval des dunes de l’Iguidi, est un massif archéen ou éruptif complètement en dehors de la zone des plissements hercyniens.
M. Mussel[169], au voisinage de Taoudéni, Lenz auprès de Tindouf, ont vu le Carboniférien horizontal sur d’immenses étendues. Tout se passe donc, en tout cas, comme si la limite occidentale des plissements hercyniens passait tout près du Touat à l’ouest et tout près de la chaîne d’Ougarta au sud-ouest[170] à l’est de la ligne Dj. Heirane-H. Boura tous les affleurements primaires du Touat sont nettement plissés.
A la limite du Touat et du Tidikelt, entre djebel Aberraz et Aïn Cheikh, court un pli hercynien, dont l’axe est éodévonien ; c’est un pli énergique, uniformément déversé vers l’est, sa direction est nord-sud. On en fera au chapitre suivant une étude plus détaillée.
On ne peut pas être aussi précis au sujet des autres plis hercyniens du Touat ; on les devine plutôt qu’on ne les voit, encore que leur existence soit incontestable. Le Carboniférien de Tazoult forme un dôme anticlinal bien net, fermé au sud et brusquement interrompu au nord par une cassure.
Fig. 49. — Coupe de Tesfaout à Haci Sefiat. — Échelle : 1/600000. q, Quaternaire. (Bull. Soc. géol. Fr., 4e série, t. VI, p. 758, fig. 20.)

A l’ouest de Temassekh, les couches primaires (carbonifériennes et supradévoniennes) plongent à l’ouest, mais avec un pendage de plus en plus accusé à mesure qu’on s’approche de Temassekh ; elles finissent par être tout à fait verticales. La direction du pli est N.-N.-O.-S.-S.-E., faisant un angle d’une vingtaine de degrés avec la ligne nord-sud. Il semblerait naturel d’admettre que ce tronçon de pli, à en juger par sa direction et sa proximité topographique, est la continuation de celui qu’on a vu s’amorcer à Tazoult.
A Tesfaout l’affleurement primaire (ktoub supradévoniens ?) est composé de couches qui plongent vers l’est. La direction du pli est N.-N.-O.-S.-S.-E. (angle de 28° avec nord-sud).
Au Timmi, à l’ouest de la Sebkha, autre affleurement très étendu de ktoub supradévoniens. Les couches sont redressées au voisinage de la verticale, elles m’ont paru pourtant avoir une tendance à plonger vers l’est. La direction du plissement est N.-N.-O.-S.-S.-E. (angle de 22° avec nord-sud).
Tout cela en somme est bien fragmentaire. Il semble pourtant qu’on puisse risquer la conclusion suivante.
Au large du Touat les couches primaires sont affectées de plissements hercyniens dirigés N.-N.-O.-S.-S.-E. Et c’est d’ailleurs une direction qu’on retrouve bien nette, avec une inflexion plus marquée vers l’ouest, dans la chaîne d’Ougarta.
En somme, sur toute la distance entre le Tidikelt et l’Atlas, la virgation de la chaîne hercynienne apparaît nettement. Franchement nord-sud au Tidikelt la direction des plis s’infléchit progressivement jusqu’à N.-O.-S.-E., d’un côté, tandis que de l’autre on voit apparaître par rebroussement la direction N.-E.-S.-O. (Timimoun, Zousfana) ; à partir du Gourara la structure est en éventail (fig. 50).
Crétacé. — Ce sont les terrains horizontaux d’âge post-primaire qui tiennent au Touat de beaucoup la plus grande place en superficie. On a déjà dit que tout le pays est une immense plaine. Mais l’attribution de ces terrains horizontaux à tel ou tel étage est assez délicate.
A l’est du Touat le problème est simple ; la route d’Adrar à In Salah par Ilatou et Matriouen ne sort pas du Crétacé. Elle traverse le grand plateau calcaire du Tadmaït. Une petite falaise calcaire que l’on franchit une quinzaine de kilomètres avant d’arriver au puits d’Ilatou en marque le début à l’ouest. Sur l’âge de ces calcaires nous sommes renseignés par des gisements fossilifères. Le plus rapproché du Touat, à ma connaissance est celui que j’ai trouvé à Matriouen (rive gauche de l’oued, au pied de la falaise) ; les fossiles identifiés par M. Ficheur sont : Pseudodiadema sp., Natica sp. Ostrea olisiponensis.
Nous sommes donc au même niveau qu’à el Goléa, cénomanien et turonien.
Au Touat comme au Gourara les calcaires massifs reposent sur des argiles gypseuses (cénomaniennes ?) qui reposent elles-mêmes sur les grès albiens. Les bois silicifiés abondent dans ces grès, comme d’habitude : le plus beau gisement est incontestablement celui de Taourirt. On y voit, dans la falaise qui domine le ksar actuel, de gros troncs silicifiés en place, encastrés dans la pierre[171] ; ici d’ailleurs ce n’est plus à proprement parler du grès, c’est un poudingue à gros éléments et ses éléments semblent uniformément primaires ou archéens, les quartz en particulier abondent. Ils ont été évidemment arrachés à une ride primaire quelconque, aujourd’hui arasée et enfouie sous les dépôts crétacés. C’est le seul point à ma connaissance où le grès à dragées prenne un facies aussi net de poudingue et c’est le seul point aussi où les bois silicifiés se présentent sous forme de troncs presque intacts. En général, on ne voit que des fragments à peine plus grands que la main.
La falaise de Taourirt paraît nous présenter une section d’un vieux lit d’oued précénomanien.
Au Touat (au rebours du Gourara), les grès albiens ont été incomplètement débarrassés par l’érosion de leur couverture d’argiles cénomaniennes. Sur la route du Gourara au Touat les argiles apparaissent du côté de Sba et de Guerrara. Les ksars du Timmi et du Boudda sont construits sur des argiles gypseuses, assez gypseuses même pour qu’on puisse au Boudda exploiter le plâtre.
Le grès albien affleure d’ailleurs çà et là (à Meraguen, au Boudda). Aussi n’a-t-on pas osé porter sur la carte géologique ces argiles cénomaniennes, aux contours indécis dans l’état de nos connaissances ; on a fait coïncider la limite du Crétacé moyen avec la base des calcaires turoniens.
A l’ouest du Touat l’attribution des couches horizontales à tel ou tel étage devient plus délicate. On peut affirmer en tout cas qu’elles tiennent une grande place, réduisant les affleurements primaires au rôle de fenêtres. Elles sont de composition assez uniforme, argiles de couleurs vives, rouges et vertes, alternant avec des bancs de grès du type habituel, à dragées et à bois silicifiés.
A la partie supérieure de cette formation on voit quelquefois des argiles gypseuses ; au puits de Sefiat, en particulier, elles constituent les falaises qui entourent le puits. Pourtant le grès a souvent un facies particulier, qui n’est pas celui des grès à dragées, il est spongieux, creusé de cavités, entre lesquelles subsistent des colonnettes filiformes, j’imagine qu’il est calcarifère. A la surface des hammadas il se découpe en buttes ruiniformes qui sont une nouveauté dans le paysage.
Ce grès particulier constitue par exemple toute la hammada d’où émerge le chicotéodévonien du dj. Heirane. On le voit à Haci Boura, à Haci Rezegallah.
Il est vrai que sur la route entre le dj. Heirane et le Bouda j’ai cru observer le passage latéral d’un facies à l’autre.
Nulle part, à ma connaissance, on ne voit réapparaître les calcaires et les marnes fossilifères du Tadmaït, qui permettent dans la région orientale une détermination précise.
Pourtant ces formations horizontales manifestement post-primaires, se distinguent bien nettement des dépôts tertiaires par leur compacité et leur aspect ancien ; localement elles ont été vigoureusement affectées par des failles (fig. 46) ; il est difficile de ne pas les croire prétertiaires. Et après tout leur analogie de facies est évidente avec l’albien du Touat dont il est naturel de croire qu’elles sont ce qu’elles paraissent, un simple prolongement.
Notons que M. Chudeau a vu, au Tegama, une formation qu’il juge analogue aux grès albiens du Touat et contemporaine. MM. Mussel et Cortier signalent au voisinage de Taoudéni des couches de facies analogue. Il est très possible que tous ces affleurements très distants les uns des autres se rejoignent. Tout se passe comme si le Crétacé inférieur, représenté par une formation argileuse et gréseuse à fossiles végétaux, et d’origine continentale ou lagunaire, couvrait d’immenses espaces dans tous les bas-fonds du Sahara, entourant d’une immense auréole les massifs du Hoggar.
Et en tout cas, à l’ouest du Touat, on ne connaît pas encore de limites occidentales à l’extension en surface de cette formation.
Mio-Pliocène. — Il reste à parler des dépôts tertiaires continentaux qui jouent un si grand rôle au nord. Ici leur rôle est très réduit. Çà et là auprès des puits de Sefiat, par exemple, ou du puits d’Hammoudiya, on voit sur le Crétacé un lambeau de croûte calcaire qu’on peut rapporter au Pliocène. Mais on ne rencontre de dépôts assez étendus pour être notés sur une carte schématique qu’au voisinage des oasis.
Il court là, entre Tesfaout et le Sali, une bande mio-pliocène à peu près rectiligne, longue de près de 100 kilomètres, et large uniformément de 3 ou 4 kilomètres à peine ; l’épaisseur est d’une vingtaine de mètres.
A Temassekh la formation, facile à étudier sur la falaise de la gara, est constituée à la base de couches sableuses plus ou moins durcies ; au sommet un chapeau de calcaire et de plâtre (sol de timchent) ; le plâtre est pétri de Cardium edule.
J’ai examiné une grande gara allongée qui s’étend entre Tiouririn et Temassekh, sur toute son étendue elle porte un chapeau de calcaire blanc, à rognons de silex, passant quelquefois au poudingue et dont l’aspect rappelle tout à fait les calcaires pliocènes du nord. Sur toute la ligne des oasis dans les groupes Ouled Si Hamou bel Hadj et Touat el Henna la formation est essentiellement représentée par des couches sableuses, très mêlées de stalactites gréseuses, qui contribuent sans doute à les fixer, et qui attestent la présence d’éléments calcaires. Auprès de Zaouiet Kounta j’ai eu l’occasion d’examiner de plus près la formation. A la base des grès calcarifères coquilliers, au-dessus des travertins très vacuolaires, très spongieux, une dentelle de calcaire dur, pétri d’empreintes de plantes et de coquilles. Les coquilles sont des Melanopsis. C’est dans les travertins que sont creusés plusieurs étages superposés de foggaras.
L’âge récent de la formation est donc attesté non seulement par son facies mais aussi par ses fossiles ; (voir appendice X). Et d’autre part elle est bien loin d’être contemporaine puisque ce dépôt de dépression, fluvial ou lacustre, est aujourd’hui accusé en relief. Dans le nord la bande mio-pliocène a été réduite par l’érosion quaternaire à un chapelet de garas, dans le sud elle a gardé sa continuité, mais elle se présente sous la forme d’une terrasse, adossée à l’est à la falaise secondaire, et se terminant à l’ouest par un à-pic.
Ces dépôts mio-pliocènes, d’un dessin si particulier sur la carte, semblent nous renseigner sur l’hydrographie de la région à l’époque néogène. Manifestement il y a eu là soit un fleuve, soit un chapelet de lacs ou de sebkhas.
Les failles. — La plaine du Touat a été affectée de failles, les coupes ci-jointes en font ressortir un grand nombre, mais sur lesquelles il n’est pas possible, dans l’état de nos connaissances, de donner des détails circonstanciés.
Au contraire on est en mesure d’insister sur la grande faille du Touat, en relation avec la ligne des sebkhas et des palmeraies, le long de laquelle vient affleurer la nappe d’eau souterraine. Cette ligne est régulièrement droite sur 150 kilomètres, et cela seul suffirait à faire soupçonner la faille, dont l’existence d’ailleurs est facile à prouver. Sur une grande partie de son trajet elle amène en surface des tronçons de la pénéplaine hercynienne, et elle est accusée, par un pointement éruptif au moins (Tazoult). A Taourirt le ksar est dominé de plusieurs dizaines de mètres par la falaise des grès albiens, or il est construit sur les argiles gypseuses cénomaniennes (?) ou en tout cas plus jeunes que les grès. Nous sommes donc certains que la faille du Touat a affecté les terrains crétacés.
La bande étroite des dépôts mio-pliocènes est rigoureusement collée à la faille, ce qui ne peut pas être fortuit ; nous avons donc la certitude que dès l’époque néogène la faille du Touat avait, comme aujourd’hui, une importance hydrographique. Mais d’autre part les couches mio-pliocènes sont aujourd’hui accusées en relief sur toute leur étendue, ce qui semble indiquer que la faille a rejoué depuis leur dépôt.
M. Chudeau affirme, en effet, qu’elle a dû rejouer à une époque toute récente, et pour ainsi dire contemporaine. Il a constaté que les oueds actuels qui débouchent de la falaise forment des vallées suspendues, c’est bien visible en effet à Taourirt.
A l’est de la falaise, le réseau hydrographique, arrivé à maturité, témoigne d’un long travail de l’érosion, une rupture de pentes et des rapides caractérisant la traversée de la falaise, à l’ouest de laquelle les rivières ou tout au moins leurs lits reprennent jusqu’à l’oued Messaoud une allure tranquille. Que si on rapproche ces faits du peu de dureté des grès à sphéroïdes, qui constituent la falaise, il devient évident que cette falaise est postérieure à l’établissement du réseau hydrographique, postérieure même à l’établissement d’un climat sec au Sahara. Si les rivières avaient coulé pendant que se soulevait la lèvre orientale de la faille l’érosion aurait été puissante ; le profil d’équilibre serait sinon reconquis jusqu’à la source, du moins en bonne voie de reconstitution. En fait les rapides et l’allure torrentielle n’existent que sur quelques centaines de mètres.
Une observation récente que M. Chudeau doit au colonel Laperrine confirme ces indications et ajoute un trait nouveau. Le printemps 1907 a été particulièrement pluvieux au Sahara, et la plupart des oueds du Touat ont coulé ; deux d’entre eux n’ont pu parvenir jusqu’à la falaise et ont formé deux lacs sur le premier gradin du Tadmaït : le jeu de la faille avait amené, un renversement de la pente à l’est du Touat. La pluie continuant cependant, l’un des lacs a atteint le bord de la falaise, et s’est déversé brusquement dans la dépression du Touat, creusant dans la falaise un nouveau ravin et dévastant le petit ksar de Noum en Nas. Il a donc suffi d’une saison pluvieuse pour qu’une de ces rivières ait pu relier, malgré la falaise du Touat, sa source à son embouchure.
L’état d’équilibre instable qu’a créé la faille du Touat ne peut donc être que très jeune : de même qu’à Noum en Nas, il a suffi de quelques orages pour entailler partout la falaise, et malgré la rareté des pluies au Sahara, il est impossible d’admettre qu’un réseau hydrographique aussi anormal puisse subsister un grand nombre de siècles.
Les géologues allemands ont fait des constatations analogues dans la région des grands lacs[172]. Cette Afrique, que l’on supposait a priori un vieux Tafelland rigide commence au contraire à nous apparaître comme un des pays du monde où les mouvements tectoniques sont les plus récents. Et, si l’on songe à quelle altitude ont été portés dans l’Atlas les dépôts marins pliocènes, on ne sera pas surpris que le Vorland ait subi jusqu’au Touat le contre-coup de mouvements orogéniques aussi jeunes.
Hydrographie.
Le Gourara et le Touat rentrent dans le bassin de l’oued Messaoud, au sujet duquel on a donné, dans le chapitre II, des indications précises. De ce côté le bassin est limité par l’Atlas et le Tadmaït.
La topographie du Tadmaït est presque inconnue ; hier encore elle l’était complètement. On sait pourtant que la plus grande partie du Tadmaït déverse vers les oasis ses eaux d’orages ; on connaît aujourd’hui l’existence de très grands oueds, tout à fait comparables, comme dimension, à l’oued Mya, qui a simplement sur eux l’avantage de les avoir précédés sur nos cartes ; ils coulent tous à l’opposé de l’oued Mya, vers l’ouest, et ils sont tributaires des oasis ; ce sont les oueds Tlilia, Ilatou, R’zelan, Sba, Aflissès, etc.[173].
D’autre part les oueds Saoura, Namous, R’arbi, Seggueur descendent de l’Atlas. Un immense réseau-squelette d’oueds quaternaires converge vers les oasis du Gourara et du Touat.
A l’époque actuelle, le trait frappant de l’hydrographie ce sont les sebkhas. Les oasis s’alignent en cordon sur les bords de sebkhas multiples. Il n’y a pas en effet, comme les anciennes cartes l’indiquent à tort, une grande sebkha du Touat, mais un lacis ou un chapelet de petites : l’oasis de Bouda a la sienne, celle de Tamentit en a une autre nettement séparée, etc. La sebkha la plus étendue est probablement celle de Timimoun ; en tout cas, c’est la plus pittoresque, avec sa bordure de falaises et de dunes ; elle a 40 kilomètres de long sur 6 ou 7 maximum de large. (Voir pl. V, phot. 9.)
Il est malaisé de préciser ce qu’on pourrait appeler le régime hydrographique de la sebkha. Les habitants du Touat affirment que les leurs ont été des lacs, de mémoire d’homme, et qu’on y a circulé en bateau de ksar à ksar.
On a dit quelles traditions précises ont été recueillies là-dessus par M. Wattin, interprète militaire.
Quoi qu’il en soit du passé, les oasis sahariennes, dans le présent, ignorent à peu près complètement l’eau naturellement vive et courante.
Les oueds quaternaires coulent peut-être une fois en dix ans.
Quant aux sebkhas, elles ont sur un petit nombre de points, d’étendue très restreinte, de l’eau libre en permanence ; au Timmi, par exemple, dans le voisinage d’Adrar, capitale administrative du Touat, on montre, à la limite de la palmeraie, une flaque d’eau qui ne tarit jamais ; le niveau de ces mares est sujet à des fluctuations notables suivant les saisons. D’autres petits coins de sebkha ont en hiver un pied d’eau libre qui disparaît l’été. Mais dans l’immense majorité des cas, la sebkha reste toute l’année une étendue de vase plus ou moins séchée, plus ou moins semée de fondrières, et plus ou moins saupoudrée de sel. La couche salée superficielle est tout particulièrement hygrométrique ; la surface des sebkhas, terne dans les périodes de plus grande sécheresse, devient étincelante de sel, dès qu’on signale de gros orages, fussent-ils tombés très loin de là. C’est d’ailleurs une loi bien connue en pays désertique que cet accroissement concomitant, paradoxal en apparence, de l’humidité et de la salure superficielle. A mesure que s’accumule l’eau salée contenue dans la masse, la capillarité en entraîne en surface une plus grande quantité, qui s’évapore en déposant un résidu de cristaux. Cette difficulté, on le sait, a entravé, dans l’Égypte anglaise contemporaine, l’extension des cultures[174].
Ainsi, les sebkhas, qui ne reçoivent pourtant, en règle générale, aucun affluent superficiel, restent très sensibles à l’influence des orages lointains, elles sont, en quelque sorte, un pluviomètre de leur immense bassin fluvial, parce qu’elles sont le point où aboutit toute la circulation souterraine. Si donc les oasis se collent aux sebkhas, s’alignent sur leurs bords, ce n’est pas pour leur valeur propre ; les sebkhas, avec leurs terres et leurs eaux, chargées de principes chimiques, sont parfaitement inutilisables, mais elles sont l’indice infaillible d’une abondante nappe d’eau souterraine.
Notons encore que, au Gourara et au Touat, les sebkhas sont toujours, comme l’oued Saoura entier, asymétriques, et si l’on veut hémiplégiques ; sur une rive pénéplaine primaire, sur l’autre couches crétacées ou tertiaires ; la rive primaire est morte, la végétation et la vie sont concentrées sur l’autre.
Nous avons encore peu de renseignements précis sur le climat des oasis ; pourtant le lieutenant Niéger nous donne, sur les pluies, quelques chiffres intéressants. « En 1901, il y avait douze ans que la région n’avait pas eu de pluies... Pendant l’année 1901, quelques pluies. En 1902 on a obtenu, à Adrar, 60 millimètres. » L’hiver 1906-1907 a été très pluvieux. Ces pluies sont des orages brusques et violents, défonçant les toits en terre battue, délayant les murettes de sel, des catastrophes gaies ; leur extrême rareté est soulignée par ce fait, que rien n’est prévu pour s’en défendre. Il est clair que, dans un pareil pays, on ne peut pas compter sur les pluies locales pour alimenter la palmeraie. Et pourtant l’eau est réellement abondante : « Quelques oasis ont plus d’eau qu’il ne leur en faut. Aux offres d’argent qui ont été faites dans certains districts, pour augmenter le débit des foggaras, il fut répondu par une fin de non-recevoir. D’autres... ont accepté, mais sans grand empressement[175] » Ainsi, ce n’est pas l’eau qui manque, les oasis ruissellent d’eau vive, de cascatelles, de petites séguias où vivent des barbeaux. Tout cela est arraché au sol par le travail humain, et y rentre, pour ainsi dire, instantanément, pour y être absorbé par la végétation de la palmeraie. Il faut assurément que cette prodigalité éphémère, sur un tout petit point privilégié, soit alimentée par les réserves lentes d’immenses espaces désertiques. C’est le Tadmaït qui est le grand collecteur, et c’est à son aridité que les oasis doivent leur verdure.
Car un petit nombre d’oasis seulement, celles du Gourara septentrional, sont alimentées par l’Atlas.
Que partout ailleurs l’eau vienne du Tadmaït, c’est incontestable. On la voit sourdre à la tête des longues et innombrables foggaras, toutes parallèles entre elles. Çà ne laisse pourtant pas de surprendre, au moins au premier abord. C’est que ces immenses plateaux calcaires sont un terrible pays. Pour en avoir une représentation adéquate, il faut aller directement d’el Goléa à Ouargla. Il y a là, au cœur de nos possessions, dans un pays que nous occupons depuis trente ans, un intervalle de 200 kilomètres où toute notre machinerie n’a pas encore pu faire jaillir une goutte d’eau. L’été 1903, une caravane de six Arabes y est morte de soif.
Si le Tadmaït est aussi inconnu encore, c’est surtout parce que l’extrême rareté des points d’eau en rend l’exploration détaillée bien difficile en dehors de quelques grands medjbeds. En somme, c’est un Tanezrouft. Après tout ce sont des causses, et même sous nos climats le causse est d’une aridité bien connue. Ces causses sahariens, effroyables dans l’ensemble ont pourtant quelques coins verts, des oasis par exemple. Il est vrai que le seul groupe d’oasis un peu important, le M’zab, est un miracle de volonté humaine, avec ses puits de 60 mètres creusés dans le roc dur. Le M’zabite est à proprement parler un commerçant fixé dans les villes du Tell et qui entretient au Sahara une maison de campagne ruineuse.
En plein Tadmaït dans l’O. Tlilia, on trouve deux petites palmeraies, Matriouen et In Belbel, insignifiantes, à vrai dire. Enfin le Tadmaït a ses pâturages ; celui d’Ilatou, par exemple, fréquenté par les méharistes du Touat. Les nomades du Tidikelt paissent leurs chameaux au Tadmaït aussi bien qu’au Mouidir.
Tout cela suppose nécessairement que le Tadmaït a ses pluies, sur l’abondance desquelles nous n’avons, il est vrai, aucune donnée précise. Mais il est naturel d’admettre qu’un aussi gros massif, et aussi élevé (jusqu’à 700 mètres d’altitude) est notablement plus pluvieux que les oasis elles-mêmes situées à un niveau beaucoup plus bas. Il faut tenir compte aussi de l’énorme étendue du bassin de réception. Il y a là dans le bassin du Touat et du Gourara une masse continue de causses qui peut avoir 350 kilomètres de long sur 150 de large. Toute l’eau qui y tombe s’engouffre dans les avens et dans les fissures et s’achemine vers les oasis.
Le Dr Siegfried Passarge propose une autre explication. Il écrit textuellement : « Les nappes d’eau des puits artésiens dans le Sahara algérien et lybique datent peut-être du quaternaire (Pluvialzeit). Il me paraîtrait plausible d’admettre cette explication, plutôt que de faire venir du Soudan l’eau des oasis libyques, de l’Atlas ou du Hoggar celle du Sahara algérien[176]. »
Le Tadmaït serait donc encore gorgé d’humidité quaternaire, et les restes de son ancienne opulence lui permettraient d’alimenter les oasis, malgré l’indigence des pluies actuelles ; en caricaturant un peu et en précisant outre mesure cette très jolie idée, l’eau qui gonfle les dattes de 1907 serait contemporaine de notre mammouth européen, ou si l’on veut du gnou, du rhinocéros, de la faune quaternaire nord-africaine, aujourd’hui émigrée au Zambèze.
L’hypothèse est charmante, un peu hardie peut-être. Pour qu’elle s’imposât, il faudrait qu’on ait constaté une disproportion entre la quantité moyenne des pluies et le débit des foggaras ; nous sommes extrêmement loin de semblables précisions. Ce qu’on peut affirmer c’est que, au Sahara comme dans toute l’Afrique du nord, les années pluvieuses ou sèches ont un retentissement immédiat sur les sources.
Que l’hypothèse de M. Passarge soit une généralisation de faits observés dans l’Afrique du sud, c’est par surcroît une considération qui n’est pas de nature à la recommander sans restriction aux géologues nord-africains.
Quoi qu’il en soit d’ailleurs, la conclusion générale est la même.
Les oasis et les sebkhas jalonnent la ligne-limite des terrains crétacés et primaires, au Gourara et au Touat ; ce jalonnement est méticuleux à cent mètres près ; ce ne peut pas être une coïncidence fortuite, il faut admettre une relation de cause à effet ; cette limite géologique est un lieu d’habitation humaine parce que, comme beaucoup de ses pareilles, elle est une ligne de sources, suivant laquelle affleure la nappe souterraine. A propos de la Saoura et même de la Zousfana nous avons fait une constatation analogue et la même loi s’applique au Tidikelt. On peut donc généraliser.
De Figuig au Tidikelt en passant par le Gourara et le Touat, s’étend une ligne d’oasis à peu près continue, longue de plusieurs centaines de kilomètres et large à peine de quelques centaines de mètres. M. Basset cite le dicton arabe d’après lequel une jument en marche pourrait être saillie à la première oasis et mettrait bas à la dernière.
Cette « rue de palmiers », un trait tout à fait extraordinaire de la géographie saharienne, on peut en rendre un compte précis dans un petit membre de phrase : les palmiers jalonnent à l’ouest, jusqu’à son extrême limite sud, la limite de la transgression cénomanienne (fig. 50).
Fig. 50. — Carte schématique, montrant la virgation hercynienne.

Les Foggaras. — Le Touat, le Gourara et le Tidikelt se distinguent de tous les autres groupes d’oasis sahariennes, par l’extrême développement de leurs foggaras ; le contraste est particulièrement vif avec le groupe oriental d’Ouargla, dont toute l’eau est artésienne.
A l’est et à l’ouest des grands causses crétacés, les conditions hydrographiques s’inversent. Le schéma ci-joint fait comprendre d’un coup d’œil pourquoi. De part et d’autre du faîte, ligne de partage des eaux, la cuvette synclinale d’Ouargla et le versant d’anticlinal du Tadmaït occidental se font pendant et contraste. Ainsi s’explique la différence extrême du mode d’existence dans les deux groupes d’oasis. Celles d’Ouargla sont massées au fond de la cuvette synclinale et vivent de leurs puits artésiens ; celles du Touat-Gourara s’alignent à la périphérie du bombement anticlinal, et vivent de leurs foggaras, c’est-à-dire de sources et de suintements captés à fleur du sol (fig. 51).
E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XXXVII.
Cliché Perrin 69. — FOGGARA VU LATÉRALEMENT. Chaque taupinière est formée par les déblais autour de l’orifice d’un puits d’aération ; cette foggara alimente l’oasis du Timmi.

Phototypie Bauer, Marchet et Cie, Dijon Cliché Gautier 70. — UNE FOGGARA DU TIMMI photographiée suivant son axe. Au premier plan on distingue nettement l’orifice d’un puits d’aération ; une série d’orifices tout pareils jalonnent jusqu’aux palmiers du fond l’aqueduc souterrain.

E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XXXVIII.
Cliché Gautier 71. — CROISEMENT DE PETITES SEGUIAS (canaux d’irrigation à ciel ouvert) superposées en deux étages (Oasis de Timimoun).

Cliché Laperrine 72. — Dans l’oasis du Timmi, Kesra ou « peigne », dont la forme est bien reconnaissable. Entre les dents du peigne, l’eau se répartit et s’écoule dans un grand nombre de petits canaux qui ont chacun leur propriétaire.

E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XXXIX.
Cliché Laperrine 73. — PUITS A BASCULE DANS UN JARDIN DU TIMMI.

Cliché Gautier 74. — GRANDE SÉGUIA (canal à ciel ouvert) DANS L’OASIS DU TIMMI.

On sait qu’une foggara (pluriel fgagir) est tout simplement un canal souterrain de captage et d’adduction. Rien de plus connu en tout pays. Ce que les foggaras des oasis ont de particulier c’est leur immense développement. Chacune a plusieurs kilomètres de longueur. Niéger, qui n’a pas la prétention d’être complet en a compté trois cent soixante-douze au Touat seulement ; ce serait au moins deux mille kilomètres de cheminement souterrain : or, ces canaux sont des galeries où un homme peut à la rigueur circuler, ils sont munis de puits d’aération de dix en dix mètres ; la tête de la foggara est toujours à une profondeur de plusieurs dizaines de mètres. Au voisinage de chaque oasis, on voit se poursuivre jusqu’au bout de l’horizon les lignes parallèles des puits d’aération, chacun avec son bourrelet de terre d’extraction ; c’est un paysage de taupinières géométriquement disposées. (Voir pl. XXXVII, phot. 69 et 70 et aussi pl. VIII, phot. 16.) Cet évidement du sol rend les voyages de nuit dangereux ; c’est un accident banal que la chute au fond d’un puits d’une bête au pâturage, d’un cavalier, d’un piéton même. Il faut songer aux instruments primitifs avec lesquels ce gigantesque travail a été mené à bien, des pioches et des couffins remplis de déblais, qu’on se passe de main en main. D’après les indigènes, le travail de creusement a progressé d’aval en amont, c’est-à-dire qu’on a attaqué la nappe souterraine à son point d’affleurement, et qu’on a poussé la galerie horizontale jusqu’à ce que le débit soit devenu suffisant. C’est en effet ce qui semble vraisemblable. Les ksouriens actuels suffisent à peine à l’entretien de leurs foggaras, ils en ont laissé tarir beaucoup qu’il serait possible de revivifier. On n’imagine pas qu’ils pourraient concevoir et créer de toutes pièces le lacis compliqué de leurs canaux souterrains, s’ils ne l’avaient trouvé tout fait. Et même on n’imagine pas, si abâtardis qu’on suppose les ksouriens actuels, qu’une génération déterminée de leurs ancêtres en aient jamais été beaucoup plus capables qu’eux. Les foggaras n’ont pas dû naître d’un plan préconçu, elles sont l’aboutissement de tâtonnements progressifs à travers les siècles. Elles semblent porter témoignage de l’asséchement graduel du pays, les premières devaient être beaucoup plus courtes et pourtant suffisantes, mais de génération en génération il a fallu chercher, à une profondeur croissante dans le sol, l’eau nécessaire à l’irrigation. Cette hypothèse en tout cas me paraît la seule qui rende compte de la disproportion entre l’énormité de l’œuvre et l’insuffisance de ceux qui l’ont exécutée.
Fig. 51. — Coupe schématique entre Ouargla et Timimoun (hauteurs très exagérées). a, Dévonien. — b, Crétacé (au voisinage de Timimoun, on n’a pas cherché à distinguer du Crétacé les terrains plus récents). — c, Oligocène. — d, Quaternaire — et | foggaras et puits artésiens.

Pourtant d’après un travail manuscrit de M. le lieutenant Voinot, il existe au Tidikelt (à Foggaret el Arab en particulier) des foggaras qui semblent récentes, et qui, au dire des indigènes, si on l’interprète correctement, auraient été construites de toutes pièces. Il faut se garder de conclusions absolues.
Notons que des canaux souterrains du même genre ont été signalés en Asie Mineure. Ils ont été soigneusement étudiés par l’expédition Beck-Lehmann au lac de Van et aux sources du Tigre, où ils remontent à la domination chaldéenne[177]. Il ne faut pas oublier que les foggaras, comme les puits artésiens, et comme toute la culture intensive des oasis, ont évidemment une origine orientale.
Gourara. — Du côté du Touat, la limite officielle du Gourara est, je crois, entre Sba et Meraguen ; du côté de la Saoura je pense que Telmin est englobé dans le Gourara ; ces limites sont en tout cas plus ou moins artificielles ; de part et d’autre du Gourara, au nord et au sud, la « rue de palmiers » continue. Mais le Gourara n’en a pas moins une individualité bien marquée.
La partie septentrionale est très mal connue ; elle se trouve n’avoir jamais fait l’objet d’une monographie ; et d’autre part je l’ai à peine entrevue. Pour comble de malheur le Grand Erg n’a fait encore l’objet d’aucune publication cartographique sérieuse[178] ; et sa connaissance détaillée serait naturellement le prologue indispensable d’une étude hydrographique sur le Gourara septentrional.
Au témoignage des indigènes, recueilli par M. Martin[179], interprète militaire, le bas oued Namous serait jalonné par les oasis d’Ouled Aïssa, Haïha, Touat en Nebou, Charouïn ; pourtant la carte Mussel (inédite) suggérerait plutôt qu’il s’agit du bas oued R’arbi (?).
D’après la même autorité (M. Martin), les oasis du Tinerkouk, très éparses sur 50 kilomètres jalonnent le lit bien marqué de l’O. Salah, qui semble en rapport avec l’O. Meguidden (faux bras ? cours inférieur ?).
En somme, il semble y avoir essentiellement deux lignes de verdure et d’humidité. Mais par rapport à ces deux lignes il subsiste bien des oasis aberrantes et inexpliquées. Dans un pays où le tracé des oueds quaternaires a été bouleversé par la formation des dunes, les nappes souterraines sont apparemment très diffuses. Au Tinerkouh l’irrigation se fait certainement au moyen de puisards. A Charouïn il ne m’a pas semblé que les foggaras fussent très développées. Toute cette région qui reçoit ses eaux de l’Atlas, filtrées à travers l’immense complexe des cônes de déjection, a naturellement ses affinités hydrographiques avec les oasis de la Saoura.
Le Gourara méridional, au contraire, de beaucoup le mieux connu, ressemble au Touat. A Timimoun et dans les oasis voisines sur la rive sud de la sebkha le développement des foggaras est magnifique.
Fig. 52. — Coupe schématique de l’Aouguerout. A, Quaternaire et Crétacé ; B, Primaire ; C, Crétacé redressé ; D, Crétacé horizontal ; E, foggara avec ses puits d’aération.

Pourtant à titre de curiosité il faut signaler deux puits artésiens, celui d’Ouled Mahmoud et celui de Kaberten. Pas de renseignements sur ce dernier, mais pour le premier il semble que le puits soit en relation avec l’existence d’une cuvette synclinale dans les couches crétacées, dont l’horizontalité habituelle est ici dérangée.
On a déjà dit que la palmeraie de l’Aouguerout, très isolée, à l’écart et en amont des autres, est elle aussi en rapport avec une faille qui a dérangé l’horizontalité des couches crétacées ; les têtes des foggaras sont en amont de la faille, les palmiers en aval (fig. 52).
Un forage dans la palmeraie a amené la découverte à une faible profondeur (une dizaine de mètres) de roches primaires fossilifères (un fossile a été vu par M. Chudeau).
Il y a donc au Gourara des accidents brusques et très localisés, failles ou plis posthumes, qui ont intéressé les couches crétacées, y faisant naître des cuvettes synclinales, des poches d’eau, où il devient possible à titre exceptionnel de forer des puits artésiens dans ce pays de foggaras. C’est un trait de ressemblance avec le Tidikelt, bien plutôt qu’avec le Touat.
Une autre particularité du Gourara, qui rappelle encore le Tidikelt, c’est qu’il est relativement riche en pâturages (Deldoul, Bel Razi, Lalla R’aba). Rien de semblable ne s’observe au Touat.
Il faut se souvenir que, au Touat et au Gourara, le sol n’est pas tout à fait le même. Ici les grès albiens sont à nu. Au Touat, à tout le moins dans le haut Touat, ils sont généralement recouverts d’un placage d’argiles cénomaniennes. Il se peut qu’un sol de grès soit plus favorable aux pâturages.
Mais il faut peut-être faire intervenir surtout des causes humaines. Lalla R’aba, par exemple, fut un lieu de cultures ; on voit encore le tracé des foggaras mortes, et les ruines d’un ksar. — Mais ce ksar, dit-on, a longtemps servi de rendez-vous et de base d’opérations aux bandes beraber, qui ont fait le vide ; et le pâturage, naturellement, a bénéficié de l’abandon des cultures.
Des trois groupes touatiens, le Gourara est probablement le plus riche en eau, comme il est le plus peuplé, mais il y a des raisons de croire que la culture y est moins intensive qu’au Touat. Il a en effet une population particulière, plus primitive et moins évoluée.
Les ksars et les ksouriens du Gourara n’ont pas été l’objet de monographies au rebours de ceux du Touat. D’ailleurs, même au Touat, on ne s’est jamais préoccupé dans les statistiques d’établir la proportion respective des Berbères et des Arabes. Nous manquons donc de chiffres précis.
En gros du moins il est certain que le Gourara est presque tout entier berbère. Les Berbères s’y présentent en masses compactes, constituant des ksars entiers, la plupart des ksars, si bien qu’on a plus vite fait d’énumérer ceux qui ne le sont pas.
Le Tinerkouk tout entier est habité par des Arabes (Chaamba, Ouled Sidi Cheikh, etc.). A l’ouest du Tinerkouk et à l’extrémité orientale de la sebkha du Gourara, un certain nombre de ksars, groupés auprès de la zaouia d’el Hadj Guelman appartiennent aux Khenafsa qui sont en partie nomades, et qui sont arabes. A l’autre extrémité du Gourara, au voisinage du Touat, Sba, Guerrara, Ouled Mahmoud sont arabes, ainsi que quelques ksars de l’Aouguerout.
Tout le reste est berbère, en particulier les groupes les plus importants du Gourara, Timimoun, Charouïn, Brinken. Ces Berbères se donnent à eux-mêmes le nom de Zenati, et à langue qu’ils parlent celui de Zenatia. Inutile de faire observer que les Zénètes sont une grande famille berbère bien connue ; et on a déjà dit que les indigènes de Figuig se réclament eux aussi de cette famille. Les Beni Goumi sont classés par Ibn Khaldoun parmi les Zenata, de même que les Rached qui ont donné leur nom au ksar Gourarien d’Ouled Rached.
La Zenatia d’ailleurs est parlée dans tout le Sahara algérien, au M’zab, à Ouargla, dans l’O. R’ir[180].
Les Zenati du Gourara, lorsqu’ils savent l’arabe, ont une prononciation très particulière et très défectueuse ; par exemple ils prononcent le t (ت) ts comme les Tlemcéniens. Sur cette particularité de la prononciation tlemcénienne voilà ce qu’écrit M. W. Marçais. « Le ث et ت se sont confondus en Tlemcénien en un son unique ț ; le ț n’est plus une dentale pure ; c’est en quelque sorte une lettre double équivalente à ts, prononcé en une seule émission de voix. Cette prononciation est courante aussi en algérois et dans les dialectes citadins du Maroc septentrional. Peut-être faut-il l’attribuer à une influence berbère[181]. »
Je ne puis malheureusement pas pousser plus loin l’étude des déformations que les Zenati font subir à l’arabe ; elles sont à coup sûr assez nombreuses et assez considérables pour frapper immédiatement une oreille peu exercée. Dans la bouche d’un Zenati l’arabe sonne décidément comme une langue étrangère.
Les seules inscriptions berbères que je connaisse au Gourara sont à Ouled Mahmoud. Il y en a deux groupes l’un auprès du vieux ksar abandonné, et l’autre au sommet du ksar actuel ; ces dernières sont sûrement antérieures à la construction du ksar qui est tout récent ; aussi on a bâti sur l’inscription, dont une moitié se trouve à l’extérieur et l’autre à l’intérieur d’une maison[182]. Le sens de ces inscriptions est inconnu et les indigènes sont fort éloignés d’avoir à leur sujet des souvenirs précis, puisqu’ils les croient hébraïques. A coup sûr les caractères sont berbères, et probablement assez récents, libyco-berbères plutôt que libyques. L’inscription du vieux ksar est accompagnée de grafitti libyco-berbères (chameaux). Elle est accompagnée aussi d’une inscription arabe, facile à déchiffrer ; elle a le caractère d’un épithalame, à moins qu’on ne préfère lui en prêter un érotique ; ce sont deux noms accolés d’homme et de femme. — « Un tel fils de Zenati — une telle fille de Zenati. » Ce ksar d’Ouled Mahmoud d’ailleurs, où l’empreinte berbère est restée marquée jusque dans une inscription arabe, est précisément un des rares points du Gourara d’où le dialecte berbère a officiellement disparu. Aujourd’hui Ouled Mahmoud est habité par des gens de langue arabe, qui ont un affreux accent zenati, mais qui se disent issus d’un ancêtre commun venu de Tunis. Une inscription dans la mosquée donnerait la date exacte de l’arrivée de l’ancêtre. — Ancêtre qui a bien des chances d’être simplement spirituel et éponyme pour beaucoup de ses prétendus descendants. Cela signifie apparemment que Ouled Mahmoud a été converti à la stricte observance de l’islamisme et à l’usage de la langue arabe par un santon tunisien, bâtisseur de mosquée, du nom de Mahmoud.
D’après les officiers il y a une différence marquée de mentalité entre les ksouriens arabes et berbères ; au Gourara les premiers sont de relations plus courtoises, d’idées plus larges et de compréhension plus rapide ; les Berbères donnent une impression d’infériorité et de sauvagerie. Au Touat et au Tidikelt en effet ce bloc zenati du Gourara a mauvaise réputation, le mot Gourari en est employé couramment dans un sens péjoratif ; presque synonyme de haratin, de serf ; — par exemple, au cours d’une étape saharienne très dure, un guide, blaguant la misère commune, affirme brusquement qu’on serait beaucoup mieux à In Salah entre deux petites Gourariet. Dans le même ordre d’idées le Gourara passe, jusqu’en Algérie, pour la patrie de sorciers et surtout de sorcières très redoutées ; ce qui laisse supposer un pays plus teinté que ses voisins de vieux paganisme préislamique.
Tout cela est bien concordant. La grande originalité du Gourara c’est d’être un bloc berbère arriéré, où l’islam et la langue arabe, l’un portant l’autre, n’ont pas jeté des racines aussi profondes qu’au Touat et dans la Saoura. On a dit que le berbère a tout à fait disparu de la Saoura. On verra que, au Touat, il s’est conservé dans un nombre insignifiant de tout petits ksars.
Il est tout naturel que les oasis les plus occidentales soient les plus arabisées ; dans le complexe O. Guir-O. Zousfana on observe de même que les Doui Menia parlent arabe, tandis que les Beni Goumi, plus orientaux, parlent berbère. Au Sahara, et d’ailleurs en Algérie même, la dernière vague l’islamisation est venue de l’ouest, du Maroc et de la Séguiet el Hamra.
Or tandis que l’O. Saoura et le Touat ont été effectivement et son encore virtuellement la grande voie d’accès marocaine au Sahara, le Gourara au contraire est la voie d’accès algérienne. Par l’oued Namous et à travers l’erg depuis des âges immémoriaux les caravanes sud-oranaises des Trafi, des Hamyan, viennent commercer au Gourara.
La faune du Gourara, par ailleurs dépourvue d’originalité, je crois, a des termites. Ils infestent le poste de Mac-Mahon. A Ouled Mahmoud les indigènes ont dû prendre la fuite devant eux, ils ont quitté l’ancien ksar, et bâti le nouveau, il y a vingt-cinq ans environ, chassés par une invasion de termites. Chose curieuse, entre l’ancien et le nouveau ksar il y a deux ou trois kilomètres d’oasis, et cette petite distance a suffi pour arrêter la migration. Au vieux ksar les dangereux insectes avaient été apportés brusquement par une crue de l’oued, qui vient de l’Aouguerout. J’ignore s’il faut en conclure qu’il y a des termites à l’Aouguerout. A coup sûr ils restent très localisés, les rares points contaminés ne sont pas phagédéniques, sauf un cas très particulier et fortuit comme la crue d’Ouled Mahmoud. Je ne sache pas qu’ils aient été signalés sur d’autres points du Gourara. Ils sont enkystés, il semble qu’on ait affaire à une espèce d’un âge géologique extérieur, en voie de disparition, et qui s’est maintenue péniblement sur quelques points privilégiés par suite de circonstances favorables.
Ce n’est pas l’espèce bâtisseuse de grandes termitières turriformes, comme on en voit sur les bords du Niger ; c’est l’espèce souterraine, qui est partout, comme une menace invisible, dans le sol intact et dans les murs lisses, d’une ubiquité mystérieuse ; sur la terre battue d’une chambre il suffit de laisser ses bagages pour qu’il s’ouvre aussitôt comme par magie des orifices par où débouchent les colonnes d’attaque.
Ce sont des termites de ce genre qui se trouvent dans l’Adr’ar des Ifor’ass, et aussi, semble-t-il, au Kalahari[183] : insectes de steppe apparemment.
A ma connaissance le Gourara serait le seul point du Sahara où ces termites ont survécu. Mais il paraît probable qu’il y en a d’autres. Une carte de la répartition des termites au désert serait peut-être une contribution intéressante à des études sahariennes. Elle nous permettrait peut-être de tirer des conclusions sur le passé.
Touat. — Le Touat est beaucoup plus simple de structure que le Gourara ; la « rue des palmiers » y devient rectiligne rigoureusement sur près de 200 kilomètres entre Bouda et Taourirt.
Sur le terrain et sur la carte, la vue de ce chapelet de sebkhas, souvent longées sur une rive ou sur l’autre, et parfois sur les deux, par des falaises d’érosion, suggère d’abord l’idée que les oasis jalonnent le lit d’un oued, qu’on imaginerait la prolongation de l’oued Saoura. On a dit dans un autre chapitre que l’O. Messaoud coulait au large du Touat, après l’avoir simplement effleuré à Tesfaout. Ce sont ses affluents, l’O. Gourara, l’O. Tlilia, qui ont sculpté les falaises du Touat. Mais ce qui a conditionné la longue ligne des palmiers c’est une grande faille authentiquement constatée.
Le Touat, malgré son unité de structure, se divise en deux parties bien distinctes, le haut et le bas Touat.
Haut Touat. — Le haut Touat va du Bouda à Temassekh. Il a le monopole des barbeaux tout à fait inconnus dans le bas Touat. Cela signifie que les crues de la Saoura atteignent parfois Tesfaout, mettant le haut Touat en communication très intermittente avec le haut Guir, assez poissonneux.
Les éléments du sol sont empruntés à des schistes primaires, à des grès albiens, à des argiles gypseuses cénomaniennes ; les alluvions et les dépôts tertiaires tiennent une place insignifiante ou nulle. Les dunes aussi sont complètement absentes, comme au Gourara méridional (à Timimoun du moins, car Deldoul est ensablé). Et ceci est très particulier, car au bas Touat et au Tidikelt, les dunes sont une calamité municipale, l’ennemi public contre lequel tout village soutient une lutte séculaire.
Dans le haut Touat rien de pareil, les ksars, les murailles, les palmiers restent parfaitement nets de sable accumulé. Nous sommes ici dans une zone de décapage et non d’alluvionnement éolien.
Tout cela a sans doute sa répercussion soit sur la composition chimique du sol, soit, d’une façon ou de l’autre que je ne puis préciser, sur son adaptation à la culture. Il y a en effet, entre le haut et le bas Touat, des différences agricoles notables, malgré l’identité du climat. Dans le haut Touat le henné ne vient pas, et la datte est de qualité inférieure.
Le haut Touat a donc une individualité même au point de vue géographie physique ; mais surtout historique et humain.
Et d’abord il a une histoire qui remonte au XIVe siècle. Ibn Batouta et Ibn Khaldoun parlent assez longuement du Bouda et de Tamentit, qui semblent bien avoir été alors les plus gros centres commerciaux, les capitales du groupe touatien.
C’est à la fin du XVe siècle surtout que l’histoire du haut Touat se précise et devient intéressante.
On sait depuis longtemps, depuis Léon l’Africain, que, en l’année 1492, le Touat a été le théâtre d’un épisode tragique ; à cette époque, sur l’instigation de Mohammed ben Abd el-Kerim ben Mer’ili plus connu sous le nom d’El Mer’ili, les Juifs furent massacrés et leur synagogue détruite[184]. Mais ce qui pouvait paraître un simple fait divers tragique, a été en réalité, pour les oasis, un événement considérable, un tournant de l’histoire. Le « temps des Juifs », l’histoire de leur établissement, leur prospérité, leur massacre, tout cela revient à chaque instant dans les traditions indigènes, et non pas seulement dans leurs traditions orales, M. Wattin, interprète militaire, a retrouvé au Touat, a traduit et publié un manuscrit arabe d’histoire locale ; le titre est El-Bassit par Sid Mohammed et-Taïeb ben el-Hadj Abd er-Rahim[185]. El-Bassit parle longuement des Juifs.
Ils se seraient établis au Touat « l’année de l’éléphant », c’est-à-dire l’année où Abraha, roi de l’Éthiopie, monté sur un éléphant blanc, entreprit une expédition contre la Mecque, pour renverser le temple de la Kaaba ; ce qui nous reporterait au VIe siècle de J.-C. Les arabisants diront ce qu’ils pensent de cette indication chronologique. Il est curieux en tout cas que les traditions indigènes conservent le souvenir d’une migration de Juifs, d’un établissement en masse. Et il ne l’est pas moins qu’on attribue à cet établissement une date aussi reculée, antérieure à l’hégire ; c’est d’ailleurs l’événement le plus ancien dont les oasis ont gardé souvenance.
Les traditions nous montrent des juifs ksouriens, propriétaires, agriculteurs, tout différents du mercanti usurier qu’est actuellement le juif de l’Afrique Mineure. Les puits artésiens d’Ouled Mahmoud et de Kaberten (au Gourara) sont attribués aux Juifs ; d’après Niéger « la foggara Hennou de Tamentit, et toutes les foggaras mortes comprises entre Zaouiet Sidi Bekri et Beni Tameur » seraient l’ouvrage des Juifs. D’après la même autorité ils auraient eu trois cent soixante-six ksars. C’est à eux qu’on attribue la fondation des ksars de Tamentit, qui serait restée jusqu’en 1492 une oasis juive. C’est là un fait considérable si l’on songe que Tamentit est encore aujourd’hui la capitale morale du Touat, son centre industriel, commercial, et si l’on peut dire intellectuel.
Il n’est pas interdit d’espérer que des découvertes archéologiques viendront jeter quelque jour sur cette civilisation disparue. J’ai estampé dans le ksar de R’ormali (oasis de Bouda), une inscription hébraïque, qui a été publiée par M. Philippe Berger[186] ; c’est une pierre tombale de 1329. Cette inscription est d’un travail soigné ; elle semble attester l’existence de ce qu’on pourrait presque appeler une école de graveurs ; et on pouvait prévoir qu’elle ne resterait pas isolée. En effet M. le lieutenant-colonel Laperrine a expédié à Alger trois nouvelles inscriptions hébraïques[187].
Les traditions indigènes ont conservé de la persécution un souvenir détaillé. Ils connaissent parfois le lieu de sépulture des victimes. D’après Niéger « un massacre aurait eu lieu entre Sbaa et Meraguen. Les indigènes montrent à trois kilomètres sud-ouest de Guerara, une espèce de tumulus, qui serait le tombeau des infidèles ». El-Mer’ili, l’ennemi des Juifs, eut à surmonter de grosses résistances locales ; son principal adversaire fut le cadi de Tamentit, El-Asmouni qui chercha à intéresser à sa cause, ou plutôt à celle des Juifs, les ouléma du Maghreb. Les massacres ne furent décidés qu’après consultation de saints personnages lointains, parmi lesquels on cite Es-Snousi et Et-Tounsi. L’assassinat du fils d’El-Mer’ili au Touat[188] longtemps après la persécution laisse deviner qu’elle avait semé des haines vivaces, et qu’elle n’avait pas obtenu un résultat complet et immédiat.
La mémoire d’El-Mer’ili, dont le tombeau est à Bou Ali, est aujourd’hui en grande vénération aux oasis ; mais on pourrait presque en dire autant de ses victimes ; à coup sûr il ne s’attache pas à leur souvenir la haine et le mépris dont le musulman poursuit ordinairement l’infidèle. C’est déjà un fait remarquable que ces Juifs exterminés depuis quatre cents ans ne soient pas tombés dans l’oubli. On parle du « temps des Juifs » avec une sorte de piété ; c’était le temps où les sebkhas étaient des lacs, où le Touat avait ses felouques, le bon vieux temps ; les Juifs apparaissent comme des bienfaiteurs, auteurs des puits artésiens et des foggaras, créateurs d’oasis et fondateurs de ksars. L’inscription de R’ormali n’est pas le moins du monde abandonnée, elle est un peu traitée en fétiche, encastrée dans un pilier de pisé, le côté gravé en dehors. Dans les ruines du ksar juif d’Ar’lad (oasis de Tamentit) les femmes vont pleurer, avec l’espoir, il est vrai, d’être récompensées de leurs larmes par la découverte d’un trésor. Le commandant Laquière écrit : « La tradition courante au Touat est que les gens de Tamentit tiennent cette aptitude à l’industrie et au commerce de leurs ancêtres juifs, à qui serait due la fondation de la ville. Les indigènes se défendent d’ailleurs de cette origine et disent que, lors de l’arrivée des musulmans dans le pays, les Juifs ont disparu en majeure partie. D’après eux, seuls les habitants du quartier d’Akbour descendraient des Juifs fondateurs de Tamentit. Les descendants d’ailleurs sont de parfaits musulmans aujourd’hui, se disent même marabouts et enseignent le Qoran. »
Il en est de même à peu près partout aux oasis ; on ne trouvera jamais un ksourien qui ne renie ses propres ancêtres juifs, mais il avoue ceux de son voisin. Au fond, malgré les siècles écoulés, tous savent à quoi s’en tenir, et dans les victimes d’El-Mer’ili ils reconnaissent des aïeux. La persécution de 1492 n’a pas été simplement le massacre de quelques Juifs, elle a été surtout la conversion en masse d’un peuple.
Ce temps des Juifs dont le souvenir s’est conservé non seulement dans le haut Touat mais encore au Gourara, fut assurément le temps de l’indépendance berbère, les Juifs dominaient soit par leur nombre, soit par leur industrie et leur richesse une société berbère.
En même temps que les trois inscriptions hébraïques trouvées à Tamentit, M. le lieutenant-colonel Laperrine a envoyé à Alger une pierre sculptée, de même provenance[189] et qui, d’après M. Basset représente une tête de bélier. M. Basset a relevé deux textes, l’un de Corippus et l’autre d’El-Bekri attestent l’existence chez les Berbères d’un culte du bélier, qui s’est maintenu jusqu’au XIe siècle[190]. Après tout il subsiste encore à Tamentit ce qu’on pourrait appeler une autre idole berbère, objet d’un culte actuel. C’est un très bel aérolithe, posé au milieu d’une place, où il est protégé par son poids et par la vénération du peuple. M. le commandant Laquière en a publié une photographie[191]. Les indigènes affirment qu’il est tombé du ciel, et sur ce point on peut les en croire, auprès du petit ksar de Noum en Nas. En ce temps-là il était tout en or, aussi excitait-il de si dangereuses convoitises que Dieu, dans sa sagesse, le muta au fer. En réalité, au prix où se débitent les aérolithes dans les musées et les laboratoires, celui de Tamentit, quoiqu’il ne soit pas en or, a une grosse valeur, mais les gens de Tamentit l’ignorent, et ils esquivent ainsi un conflit pénible entre leur piété et leurs instincts ataviques de commerçants.
Je ne sais pas jusqu’à quel point le culte d’un aérolithe est compatible avec l’Islam. On songe de suite à la pierre noire dans la Kaaba de la Mecque, mais justement cette pierre noire est, je crois, antérieure à l’Islam.
Les inscriptions berbères abondent au Tadmaït, et on s’est trop pressé peut-être de les attribuer exclusivement aux Touaregs actuels. En tout cas, il existe à Tamentit, auprès du ksar de Bassi, un rocher couvert de Tifinar’ (voir pl. XVIII, phot. 35 et 36). Il est peu vraisemblable que ce soit une inscription Touareg, que ferait-elle en pleine oasis de Tamentit où les Touaregs n’ont jamais eu aucune influence ; et si c’en était une, les indigènes la connaîtraient pour telle ; or, ils la considèrent comme une inscription juive, si bien qu’un mercanti juif d’Adrar, peu lettré apparemment, a pu s’y laisser prendre et verser de vraies larmes d’émotion sur cette soi-disant relique des siens. Il est vraisemblable qu’elle est, sinon juive, du moins « du temps des Juifs », d’une époque où les Zenati de Tamentit avaient encore l’usage du Tifinar’. Sa présence dans l’oasis, et l’oubli dans lequel elle est tombée semblent témoigner d’un recul de la culture nationale berbère.
On sait que, dans toute la Berbérie, des débris d’institutions et de mœurs romaines ont survécu longtemps à l’Islam, les derniers se retrouvent aujourd’hui encore dans les tribus restées les plus berbères de l’Afrique du nord, dans la Kabylie du Djurdjura, dans l’Aurès ; il faut assurément ranger non seulement le haut Touat mais encore le complexe des oasis sahariennes parmi les coins de Berbérie où l’on rencontre en plus grande quantité ces sortes de fossiles romains. Les ksouriens agriculteurs ont conservé, non seulement le souvenir, mais encore l’usage très vivant du calendrier Julien, avec les noms latins des mois, encore très reconnaissables, Naier (Januar), Fobraier, Maris, Ibril, etc. Chaque année ils fêtent le 12 janvier de notre calendrier grégorien, qui est le premier du calendrier Julien.
En somme il s’est conservé dans le bas Touat et au Gourara, pendant tout le Moyen âge, une société berbère, au milieu de laquelle survivait, dans certaines communautés, une religion de l’empire romain, le judaïsme ; et d’une façon générale, un état d’esprit archaïque, antérieur à la conquête islamique. C’est du moins la seule hypothèse qui rende compte des faits observés. Contre cette société berbère, partiellement infidèle, il se produisit à partir de 1492, une réaction violente de l’Islam et de la culture arabe.
Dans le haut Touat cette réaction a fait disparaître l’ancienne société zenati bien plus complètement qu’au Gourara, où elle est, on l’a vu, à peine entamée. Ici, la prédominance politique et sociale appartient presque partout aujourd’hui à des familles de langue et, s’il fallait les en croire, de race arabe. Les nombreux Zenati parlant berbère, et qui ne peuvent renier ni le nom de leur tribu, ni leur idiome, en rougissent et cherchent du moins à rattacher leur origine à l’Arabie au moyen de fausses généalogies[192].
Ils ne forment plus d’ailleurs que des groupements familiaux, on les trouve dans presque tous les ksars mélangés aux Arabes. Le brassage a été assez énergique pour influer, à ce qu’il m’a semblé, sur la prononciation ; les Zenati du haut Touat lorsqu’ils parlent arabe, n’ont pas, je crois, l’affreux accent gourarien.
Il y a cependant un groupe de très petits ksars qui sont restés intégralement Zenati : Temassekh, Ikkiz, Ar’il, Titaf, el Ahmer et Ouled Antar. Il est curieux que ce groupe soit précisément intercalé entre le haut et le bas Touat, comme pour attester qu’il y a bien là en effet une frontière entre des pays différents, historiquement et ethnologiquement distincts.
Bas Touat. — Le bas Touat diffère d’abord du haut par la nature de son sol. Au voisinage de Zaouiet Kounta toute une série d’oasis Ouled sidi Hamou bel Hadj, Touat el Henna, Inzegmir, sont installées sur le Mio-Pliocène, qui donne un sol sableux et calcaire, tout différent, j’imagine, des terres fortes et argileuses du haut Touat. En tout cas, c’est le pays où pousse le henné, comme l’indique son nom de Touat el Henna, et c’est aussi le pays du tabac.
Plus au sud à partir de Sali, la dune envahit les oasis. A Enzeglouf un village à peu près enfoui a dû être abandonné. Partout l’aspect de la dune hérissée de haies en djerid atteste la lutte acharnée des indigènes contre l’envahissement. (Voir planche XLII, phot. 79.) A Zaouiet Reggan la crête des dunes est aujourd’hui à l’ouest de la palmeraie, les indigènes se souviennent d’un temps où elle était à l’est ; la ligne en marche des dunes a progressivement traversé toute la palmeraie, comme une énorme vague. Et ceci nous donne l’assurance que le vent d’est domine ; aussi bien tout le montre, la topographie même de la dune et le regard des sifs, l’affirmation unanime des indigènes. Et d’ailleurs le vent d’est domine partout aux oasis, au Tidikelt comme dans le haut Touat et au Gourara.
Cet ensablement agressif est un spectacle surprenant pour qui vient du nord, si libre de dunes. Mais il est de règle au Tidikelt, In Salah aussi est menacé d’enfouissement. Les indigènes disent que le sable du bas Touat vient de R’adamès et du Grand Erg oriental ; il ne faut pas prendre cette assertion à la lettre, elle signifie évidemment que tout le long de la route qui va à R’adamès, et qui est assez suivie, on observe la même tendance à l’ensablement. On sait que cette route suit le fond d’un grand fossé d’effondrement, creusé entre les masses montagneuses du Tadmaït et celles du Mouidir-Ahnet. C’est le long de ce fossé que le sable chemine poussé par un vent d’est dont les parois de l’immense couloir rectifient sans doute et assurent la direction, et dont elles augmentent la force. Le Reggan et le Sali sont précisément dans la direction de ce grand courant d’air chargé de sable.
Que par cette longue voie des grains de sable venus de l’erg oriental aient pu arriver jusqu’au Touat, c’est une hypothèse dont il serait oiseux de contester la vraisemblance. Mais ici, comme ailleurs, si on admet que le sable est dans la dépendance exclusive du vent, il devient inexplicable qu’on le trouve seulement dans les bas-fonds : On ne comprend pas que l’action du vent puisse avoir des effets identiques à ceux de la pesanteur. Il ne faut pas oublier que deux systèmes d’oueds quaternaires puissants, l’O. Igargar et l’O. Bota ont accumulé dans cette longue dépression tout ce qu’ils ont arraché de sable aux plateaux gréseux Touareg, Tassili, Mouidir, Ahnet, Açedjerad. Il y a là sur place ample matière à l’édification des dunes.
Il est donc naturel que le Reggan et le Sali, sous le vent d’un pareil réservoir de sable soient envahis aux dunes ; le reste du Touat et le Gourara méridional sont au contraire sous le vent du Tadmaït, dont les calcaires sculptés par des rivières divergentes, ne se prêtent pas à l’accumulation de grandes masses sableuses.
Quoi qu’il en soit, au Sali et au Reggan, les dunes ont tué d’importantes fractions de palmeraies ; mais cet inconvénient n’est pas sans quelque compensation. Un certain degré d’ensablement est-il favorable à la qualité de la datte ? Ce qui est certain c’est que celles du Sali et du Reggan passent pour les meilleures de tout le Touat.
Au bas Touat on ne retrouve plus le souvenir des Juifs. On y retrouve d’autres légendes, moins précises évidemment, car je ne sache pas qu’elles s’appuient sur des textes sérieux : je crois pourtant incontestable qu’elles ont un fonds de vérité historique. Au bas Touat, avant la période actuelle, on a connu le temps des Barmata, et cette indication chronologique manque sans doute de précision. Pourtant le nom même des Barmata donne un terminus a quo : arabe littéral « el Baramik » en français les Barmécides. Et il importe peu que ce nom illustre dans l’histoire de l’Islam ait été manifestement usurpé, comme tant d’autres, par des Berbères en quête de fausses généalogies. Le dernier vizir Barmécide est tombé en 803, et ses homonymes du Touat sont donc postérieurs au IXe siècle, probablement postérieurs de beaucoup.
Ces Barmata, d’autre part, ne sont nullement des personnages de légende ; ils ont laissé au Touat les preuves les plus positives de leur existence, des ruines de ksars nombreux.
Au bas Touat, depuis Titaf, la ligne des ksars actuels, jusqu’à Taourirt, est longée régulièrement, à l’est et en contre-haut, d’une ligne de ksars en ruines ; j’ai vu à coté de Zaouiet Kounta les ruines d’el Euzzi et de Salobouiye ; à côté de Taourirt, les ruines d’Agebeur. Villages actuels et ruinés sont tout à fait différents. Les actuels sont en pisé, ils se ressemblent tous, géométriquement carrés, flanqués aux angles de tours carrées, tout cela est très régulièrement crénelé. Vus de loin avec leurs murs lisses et comme vernis de boue durcie, avec leurs lignes droites et leur structure géométrique, ils ont l’air de forteresses de marchands de jouets, gardées par des soldats de plomb. (Voir pl. XL, phot. 76.)
Ce type de ksar paraît être marocain ; on le retrouve, assez exactement, semble-t-il, sur des photographies publiées par M. de Segonzac[193], et qui se rapportent à la haute Moulouya. Nos ksars algériens sont d’un type bien différent, ce sont des tas informes, des agglomérations de petites maisons si serrées, si enchevêtrées, qu’on serait tenté de dire des conglomérats, des lumachelles ; les contours généraux n’accusent aucune espèce de plan d’ensemble ; ils ont l’absurdité, la fantaisie et le pittoresque de vieilles choses lentement progressives, qui ont poussé à travers les siècles, au hasard de la vie et de l’évolution. La différence entre les deux types est la même qui a été si souvent signalée entre les villes et les hameaux de nos vieux pays, et les centres urbains des pays neufs, « villes champignons » des États-Unis, villages de colonisation algériens ; avec leur disposition en damier, œuvre d’arpenteurs géomètres. Si l’on songe que tous les ksars du Touat, comme d’ailleurs du Gourara et de la Saoura, sont de ce même type colonial et administratif, si étrange dans un pays qui n’a jamais connu l’administration, on n’échappe pas à la conclusion qu’ils sont tous le produit d’une même pensée et approximativement d’une même époque, ils attestent une conquête, une révolution brusque.
Les ksars en ruines, d’autre part, n’ont aucun rapport architectural avec les modernes. Et d’abord ils sont construits en pierre, et non en pisé ; c’est probablement à cette différence des matériaux de construction que nous devons la conservation excellente des ruines ; après trois ou quatre siècles, il n’y resterait pas une pierre debout, si on en avait eu l’emploi, puisque les ruines auraient été une carrière. En fait les vieux ksars sont en remarquable état ; beaucoup de murs sont encore debout et le squelette général est intact. Je n’oserais pas affirmer que le mortier fasse défaut partout, mais une partie des murs à tout le moins est bâtie en pierres sèches. L’aire d’extension de ces ruines en pierres sèches à travers le Sahara est considérable ; il en existe de tout à fait semblables à celle du Touat auprès de Colomb-Béchar, auprès de Charouïn, et jusque dans l’Adr’ar des Iforass (es Souk, Kidal)[194]. Partout, l’Adr’ar mis à part, le pisé a complètement supplanté la pierre sèche ; c’est une substitution étrange par sa généralité. (Voir pl. XL, phot. 75.) Les vieux ksars du Touat, au rebours des nouveaux, ne trahissent pas le moindre souci de symétrie dans le plan général. Ils sont généralement perchés, non seulement au haut de la falaise, mais encore toutes les fois que ç’a été possible au sommet d’une gara détachée de la falaise, dans une position inexpugnable ; ils prennent là-haut une silhouette de château moyenâgeux. Le choix de semblables emplacements est très fréquent dans toute la Berbérie ; pour désigner ces nids d’aigle il existe un vieux mot berbère « kalaa » qui a survécu sur une foule de points dans l’onomastique locale (el Goléa, Koléa, Kalaa des Beni Abbès, etc.). Ces kalaa de pierres sèches représentent le village berbère ; les ksars modernes le village arabe, un plus haut degré de culture islamique. Sur une transformation tout à fait analogue nous avons des données historiques chez les Beni Goumi (région de Tar’it). On connaît et on vénère le marabout qui l’a dirigée.
La kalaa de Taourirt est la seule que j’aie eu le loisir d’examiner. Elle s’appelle Agebeur ; il est à noter qu’aucune de ces ruines n’est anonyme ; le cimetière d’Agebeur est incontestablement musulman ; un coin est resté vivant, c’est une koubba blanchie à la chaux, soigneusement entretenue, où serait enterré un santon marocain Abd-er-Rahman el Oudiayi ; cette ville d’Oudia d’où le santon serait originaire est-elle Oujda, à côté de notre frontière ? Je n’en sais pas plus long, mais il est évident que l’antiquité de ces ruines n’est pas très reculée.
Les ksars en ruines du bas Touat sont précisément ceux auxquels est resté accroché le nom des Barmata. Il n’est pas impossible de recueillir au sujet des Barmata quelques traditions indigènes, mais bien vagues et contradictoires. D’après M. Wattin ils sont venus au Reggan vers l’an 901 de notre ère à l’époque où Ibrahim ben Ahmed était gouverneur de l’Ifrikiya. On les dit frères des Zenati et des Beraber, c’est-à-dire Berbères ; mais on ajoute frères des Bambaras soudanais, ce qu’il ne faut pas apparemment prendre à la lettre.
Pourtant j’ai vérifié que le souvenir des Barmata se retrouve très net à Tombouctou. Ils furent certainement à un moment donné les courtiers du commerce transsaharien et ils eurent des attaches au Soudan.
Par surcroît, l’association à leur nom de celui des Bambara pourrait bien n’être pas complètement absurde. D’après M. Chudeau, quelques faits notés au Soudan, d’accord avec leurs légendes qui les font venir du nord, semblent bien montrer que les Bambaras, question de race mise à part bien entendu, ont leurs affinités avec les Sahariens ; presque rien ne les rapproche des autres nègres du Soudan. Voici les principaux arguments dont quelques-uns assez forts, que fait valoir à l’appui de cette opinion, le directeur de la station agronomique de Koulikoro, M. Vuillet, qu’un long séjour et de nombreux voyages au Soudan ont mis à même de voir et de bien voir.
1o Des prénoms comme Moussa, Ahmadou, d’origine arabe, sont fréquents chez les Bambaras même non musulmans. Plus au sud ces prénoms disparaissent.
2o Les villages bambaras, avec leurs cases carrées et leurs toits plats rappellent les ksars du Sud-Algérien et non les huttes rondes de la plupart des noirs. Leur vêtement, le harnachement des chevaux les rapprochent aussi des Arabes.
Leur arme est la lance et non pas l’arc.
L’élevage, la fabrication du beurre, la castration du bétail les éloignent aussi des régions plus méridionales.
3o Les arguments les plus intéressants sont tirés de la culture. Le blé (malikama) se rencontre en quelques points du pays bambara ; le dattier (tamar), à peine productif cependant, existe dans presque tous leurs villages. Le citron (lemerou), le henné, le sésame sont cultivés partout, au moins en petit.
Les cultures du sud (fabirama, papaye, banane, goyave, igname) sont à peine connues en pays bambara, où elles ont été le plus souvent importées par les Européens. Le manioc amer qui est l’espèce de grande culture parce que son amertume à l’état cru le met à l’abri des singes, des porcs-épics et des passants, est ignoré des Bambaras qui ne plantent que le manioc doux.
D’après les traditions du bas Touat, recueillies par M. Wattin[195], les Barmata n’étaient pas musulmans, mais c’est d’une absurdité évidente, il faut entendre sans doute que leur orthodoxie était douteuse. Ils auraient été anéantis par une tribu Touareg, les Settaf, et leurs ksars étaient déjà ruinés et le pays vide quand les nouveaux furent fondés par des Marocains venus du Sahel et du Chaouia. Ceci non plus ne semble pas pouvoir être entendu à la lettre. Les gens du bas Touat, presque tous Cheurfa (descendus de Mahomet), cela va sans dire, ne veulent rien avoir de commun avec ces Barmata plus ou moins hérétiques, de même que les gens du haut Touat renient toute parenté avec les juifs massacrés par el Mer’ili. Mais s’il n’existait pas un lien on ne s’expliquerait pas que le nom de chaque kalaa ait surnagé, et qu’il se trouve à Agebeur, encastré dans les ruines, un marabout encore vénéré. On reconnaît d’ailleurs que dans certains ksars, à Sali, à Bou Ali, à el Mansour, il survit des descendants de Barmata. Voici une tradition recueillie par Watin au sujet de Sidi Ahmed er Reggadi, fondateur de Zaouiet Kounta au XIVe siècle. A son arrivée à Bou Ali, les descendants de Barmek, qui étaient considérés comme des païens, eurent peur, mais Ahmed fit apporter du petit lait, il distribua cette boisson entre les enfants de Barmek et les siens en leur disant : « buvez, et riez en frères ». Le « Temps des Barmata » au Reggan, correspond à l’expression « Temps des Juifs » dans le haut Touat.
Ici comme là la disparition de l’ancienne société coïncide avec une puissante poussée d’islamisation, une recrudescence de pitié, qui a semé le pays de Zaouias, Zaouiet Kounta et Zaouiet Reggan, fondées toutes les deux par des Chorfa du Tafilalet qui ont fait souche à Tombouctou de la tribu maraboutique bien connue, les Kounta. Les gens de Sali aussi sont des Chorfa marocains, mais qui s’entendent assez mal avec leurs cousins et voisins.
Tout cela en somme n’est pas trop discordant ; si le nom même des Barmata nous a fourni un terminus a quo, le IXe siècle, l’examen de leurs ksars, et des légendes qui s’y rattachent, nous donne un terminus ad quem, un peu vague, le XIVe ou le XVe siècle.
E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XL.
Cliché Gautier 75. — AU TIMMI, FABRICATION DES BRIQUES CREUSES, ÉLÉMENTS DU PISÉ.

Cliché Gautier 76. — ADRAR (Timmi), CAPITALE DU TOUAT. Type de ksar actuel, en pisé, quadrangulaire, flanqué de tours carrées

E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XLI.
Cliché Gautier 77. — TIMIMOUN — UNE RUE DANS LA PALMERAIE. D’un mur à l’autre, une poutre en tronc de palmier, qui a fléchi sous son propre poids comme d’habitude.

Cliché Gautier 78. — TIMIMOUN. — UN COIN DU KSAR. La place principale, traversée par une séguia ; — toits en terrasse de pisé.

E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. Pl. XLII.
Cliché Laperrine 79. — UNE PALMERAIE ENSABLÉE. A gauche, sur la crête de la dune, et pour essayer de la fixer, des haies en palmes.