NOTICE BIOGRAPHIQUE
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Aucune femme, peut-être, et bien peu d’écrivains ont produit une œuvre aussi considérable que madame la comtesse de Genlis. Abordant tous les genres, avec une aisance singulière, sinon avec un égal bonheur, le roman, la poésie, la critique, l’histoire, la pédagogie, le théâtre ont tour à tour tenté cette imagination brillante qui, pendant plus d’un demi-siècle, avec une fécondité inépuisable, a tout à la fois intéressé et passionné ses contemporains. Avec des dons heureux, le goût de l’étude et de réels talents, on a lieu de s’étonner que la comtesse de Genlis, parmi tant d’ouvrages, n’ait pas produit une de ces œuvres dont l’éclat consacre une renommée. Madame de Sévigné, par ses lettres, madame de Lafayette, avec un petit roman, madame de Staël, dans ses grands écrits, ont illustré leur époque. Les œuvres de madame de Genlis furent accueillies avec faveur. Elle eut les sourires du succès ; et pourtant la critique la plus amère, la plus violente, s’est exercée aux dépens de la femme et de l’écrivain. Ambitieuse et frivole sous des dehors austères, madame de Genlis est bien la personnification d’une époque où l’affectation des grands principes et de la vertu abritaient trop souvent certaines défaillances morales. Avec un esprit plus affiné, plus de délicatesse dans les goûts, plus de fermeté dans les principes, elle aurait pu être une personne tout à fait remarquable. Mais on ne trouve pas chez elle cette véritable élévation du caractère qui domine dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, et c’est là peut-être qu’il faut chercher la cause de ce qu’il y a eu d’incomplet dans la vie et dans les ouvrages de cette femme distinguée dont la figure restera au second plan.
Néanmoins, par ces défaillances même, elle offre un attrait caractéristique aux esprits curieux de remonter aux sources du passé. Pour nous servir d’une expression toute moderne dont on use beaucoup depuis quelque temps, madame la comtesse de Genlis est bien « fin de siècle ».
Mais son siècle retarde sur le nôtre et l’on retrouve fidèlement en elle les grâces, les illusions, les faiblesses de ce XVIIIe siècle dont la brillante aurore devait s’éteindre dans les flots de sang de la Terreur. Elle est bien la fille d’une société qui s’agite sur les débris d’un monde expirant, où tout est faussé, où chacun cherche à se créer une originalité personnelle pour échapper à la caducité dont le siècle est atteint. On se passionne pour les idées philosophiques et humanitaires par lesquelles on préludait, depuis la mort du grand roi, au renversement de l’édifice chancelant. Les sentiments, les modes, les usages ont un éclat factice.
Tandis que les vieillards montrent un front rajeuni par les artifices de la toilette, on sème la neige sur des chevelures de vingt ans. L’ennui s’est appesanti sur cette société si noble, si aristocratique qui n’a conservé de son antique splendeur que la frivolité. La pompe des cours, les lois de l’étiquette pesaient comme un fléau à des cerveaux légers et provoquaient une réaction violente. Si quelques personnages respectaient encore les préjugés d’antan, la plupart en riaient, et les gens de cour, acceptant moralement la fusion des classes, admettaient des gens de roture à leur intimité. Les princesses allaient d’elles-mêmes au devant de l’abdication. Affectant des goûts champêtres et louant les mœurs simples des bonnes gens, on les voyait en habit de basin traire des vaches enrubannées dans des chaumières pomponnées comme des boudoirs. Les grandes dames rejetaient leur parure et sous le casaquin des servantes elles couraient les bals de barrière pour y danser le rigodon avec des laquais et chanter des refrains grivois devant un saladier de vin chaud.
Jolie, fine et gracieuse, madame de Genlis, dont la physionomie devait prêter un charme piquant à de tels travestissements, nous raconte un trait de ce genre comme un des agréables souvenirs de sa vie de jeune femme. Après avoir quintessencié sur les délicatesses du sentiment et promené de mélancoliques rêveries à travers les méandres de la carte du tendre, on était descendu à la curiosité des jouissances grossières.
Était-ce un sentiment semblable qui faisait accourir la comtesse à Paris le 14 juillet 1789 pour assister, en compagnie des jeunes princes, ses élèves, à la prise de la Bastille.
Tandis que l’aristocratie faisait ainsi bon marché de ses privilèges, les classes inférieures aspiraient à les détruire.
L’inconséquence et une inconcevable légèreté semblent avoir préludé aux événements qui allaient amener le renversement de l’ancienne monarchie, et tout paraît n’avoir été dans le principe qu’un entraînement de la mode. Au fond chacun tenait à ses prérogatives. On peut se demander, en lisant l’histoire, si les grands abandons aristocratiques qui s’immolèrent sur l’autel de la patrie furent tous sincères. Les préjugés de la naissance et de l’éducation, affermis par d’antiques coutumes, étaient si fortement enracinés dans les cœurs que les idées égalitaires ne devaient pas avoir un sens très net pour une partie de la nation dont la supériorité s’appuyait sur des usages séculaires. Les déchirements qui suivirent ne furent-ils pas encore plutôt une lutte de race, qu’une lutte de caste.
Un des grands reproches faits à madame de Genlis est d’avoir embrassé les idées nouvelles. A Versailles on lui en tenait rigueur, et la reine Marie-Antoinette la traita toujours avec une certaine hauteur.
Au moment où éclatait la Révolution, la confiance intime du duc d’Orléans lui avait offert le moyen de se distinguer d’une façon bien particulière en lui confiant l’éducation des trois princes ses fils.
— Vous serez leur gouverneur, avait dit le prince.
— Je vis là, nous dit-elle, le moyen de faire une chose grande et singulière, et j’acceptai.
En effet, madame de Genlis dirigea seule, et à travers les événements les plus tragiques, l’éducation du jeune duc de Chartres, celui qui devint plus tard le roi Louis-Philippe, de ses deux frères et de la princesse leur sœur, madame Adélaïde. Avec un dévouement que rien n’altère, une persévérance et une fermeté très remarquables, madame de Genlis montra dans ces fonctions les rares qualités d’éducatrice qui, dès l’enfance, s’étaient révélées en elle.
Lorsqu’à l’âge de sept ans, elle faisait réciter, de la terrasse du vieux château de Saint-Aubin, les pièces de vers que sa gouvernante lui enseignait, aux enfants du village venus pour couper des joncs, elle préludait à l’éducation des princes du sang.
Elle inaugura un système tout nouveau dans lequel on trouve la trace des théories de Jean-Jacques Rousseau, si fort en vogue à cette époque. Avec une prodigieuse activité ses élèves menaient de front l’étude des langues vivantes, l’histoire, la géographie, les mathématiques, les sciences naturelles et les divers métiers que peut exercer un homme.
Les jeunes princes menuisaient, tournaient, faisaient des treillages et des chapeaux. Le jardinage leur était familier et, outre tous les exercices du corps, ils cultivaient divers talents. « Et jamais enfants, dit-elle, ne se trouvèrent aussi heureux pendant que dura leur éducation. »
Quand vinrent les épreuves de l’émigration, madame de Genlis put se féliciter, à bon droit, de leur avoir appris « à se servir seuls, à mépriser toute espèce de mollesse, à coucher habituellement sur un lit de bois recouvert d’une simple natte de sparterie, à braver le soleil, la pluie et le froid, à s’accoutumer à la fatigue en faisant journellement de violents exercices et quatre ou cinq lieues avec des semelles de plomb. »
Il est curieux de lire, dans ses notes, ses observations sur le jeune duc de Chartres alors âgé de huit ans : « Il avait un bon sens naturel qui, dès les premiers jours, me frappa, dit madame de Genlis. Il aimait la raison comme tous les autres enfants aiment les contes frivoles. Ajoutez à cela l’esprit d’ordre, une mémoire excellente et beaucoup de bon sens. »
On retrouve dans ce léger croquis les principaux traits de caractère d’un souverain dont la jeunesse acheva de se former à l’école du malheur.
L’adversité ne détacha pas madame de Genlis de ses élèves. Son attachement pour mademoiselle d’Orléans, la princesse Adélaïde, apparaît au milieu des rigueurs de l’exil, doublement cruelles pour les enfants de Philippe Égalité, que la haine des émigrés poursuivait dans leur retraite. Madame de Genlis se montre pleine de présence d’esprit et de fermeté pour soustraire la jeune princesse aux dangers qui la menacent de toute part et qu’elle veut partager. Elle l’entoure de sollicitude et continue son éducation à travers les vicissitudes de ses voyages en Angleterre, en Belgique, en Suisse. Après la fuite de Tournai, madame de Genlis, il est vrai, pressée par la gêne et se voyant poursuivie, prend la résolution de partir seule en laissant mademoiselle d’Orléans aux soins de son frère. Mais au moment d’accomplir ce dessein le courage lui manque ; et elle efface cette heure de défaillance par les plus tendres soins, ne se croyant libre de disposer d’elle-même qu’après avoir remis la princesse entre les mains de sa tante, madame la princesse de Conti. Après avoir joui durant de longues années des privilèges d’une étroite intimité avec la duchesse d’Orléans, la mère des jeunes princes qui lui étaient confiés, madame de Genlis eut des démêlés pénibles avec cette vertueuse princesse qui élevait des griefs trop réels contre la gouvernante de ses fils.
Madame de Genlis ne craignit pas alors de braver l’autorité maternelle en usant de l’extraordinaire ascendant qu’elle avait sur l’esprit du duc d’Orléans et de ses élèves. C’est là un des épisodes les plus regrettables de sa vie. Après la période révolutionnaire elle revint en France où ses biens ayant été confisqués comme ceux de la plupart des émigrés, elle dut continuer à tirer parti de ses talents d’écrivain qui l’avaient fait vivre à l’étranger.
Elle publia d’abord un petit roman, Mademoiselle de Clermont. Puis les Souvenirs de Félicie, celui de ses ouvrages qui eut le plus de vogue, parut en 1804. C’est en quelque sorte la primeur de ses Mémoires. Sous une forme agréable et facile, madame de Genlis y retrace les traits principaux de sa vie, les événements auxquels elle fut mêlée, bon nombre d’anecdotes curieuses sur les personnages de son temps ! Mais ce n’est pas le groupement complet de son existence tel qu’on peut le suivre dans les Mémoires.
La première partie est d’un vif intérêt, pleine de fraîcheur et de vivacité. Elle nous fait connaître mille traits singuliers sur les habitudes, les goûts de son temps. La période de l’Empire et de la Restauration n’est pas toute à l’honneur du caractère de la comtesse, et la forme alourdie, des redites fastidieuses font tort à l’écrivain. Ce n’est qu’une critique fatigante des événements, des personnages de l’époque, que madame de Genlis divise pour nous les peindre en amis et en ennemis personnels, sans aucun souci de la vérité. On peut donc regretter pour la réputation littéraire de la comtesse de Genlis que ses Mémoires ne se soient pas arrêtés à la période de l’émigration. Madame de Genlis écrivit jusqu’à la fin de sa vie, mais les années ne lui prêtèrent pas les charmes solides que l’expérience communique à un écrivain sincère et convaincu. Ayant rapporté de l’émigration ces grâces mondaines qui étaient le privilège des femmes de cour, elle avait su grouper autour d’elle un cercle choisi. Bien qu’entachée de la manie de critiquer et de régenter qu’elle conserva toujours, sa conversation était animée et fort agréablement semée d’anecdotes piquantes. Le naturel et la simplicité avaient été altérés dès l’enfance par une éducation plus brillante que solide, et c’est l’excuse que l’on peut donner à une extraordinaire vanité et à la prétention universelle de tout redresser, le langage aussi bien que la taille et les principes des enfants qu’elle affectait de chérir, comme tous ceux qui l’approchaient.
Ses relations avec ses anciens élèves, les princes d’Orléans, avaient conservé les apparences d’une courtoisie mêlée de respect, bien que depuis la Révolution toute intimité parût avoir cessé. Cependant madame de Genlis dut éprouver les sentiments d’un légitime orgueil en voyant Louis-Philippe monter sur le trône et de si hautes destinées s’ouvrir pour un prince dont elle avait presque exclusivement formé l’esprit et le cœur pendant ses jeunes années.
Madame de Genlis fut cruellement éprouvée dans ses affections de famille. Sa fille aînée, madame de Lavœstine, était morte à vingt-deux ans, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté. Le comte de Genlis, son mari, qui prit le titre de marquis de Sillery en héritant de la terre de ce nom, et qui était resté attaché à la fortune du duc d’Orléans, périt en même temps que ce prince sur l’échafaud. Il avait refusé de voter la mort du roi. C’est de lui que madame Roland parle dans ses Mémoires, en racontant qu’il obtint certains adoucissements dans sa prison en envoyant à ses juges « deux cents bouteilles de son excellent vin mousseux ». Madame de Genlis, qui aurait dû s’appeler la marquise de Sillery, préféra conserver le nom sous lequel elle avait obtenu ses premiers succès littéraires. Ses romans, Adèle et Théodore, Mademoiselle de Clermont, bien que très démodés, ne manquent pas d’agrément.
Mais ses volumineuses productions, ses innombrables traités sur la religion, les arts, la philosophie, l’histoire, les voyages, la morale, sa correspondance politique restent enfouis dans l’oubli.
Dans les questions intéressant l’éducation, madame de Genlis s’est révélée avec un réel mérite. C’est là que se montre sa véritable supériorité. A part certains volumes, la partie de ses œuvres qui s’adresse à la jeunesse est de beaucoup la meilleure. Son Théâtre enfantin, les Veillées du château, les Contes à ma fille sont bien faits pour l’enfance et plairont toujours à de jeunes esprits.
Madame de Genlis mourut en 1834, sous le gouvernement de Juillet, à l’âge de 84 ans. Ses dernières années avaient été fort tourmentées par des embarras de fortune ; cependant elle conserva jusqu’à la fin de sa vie beaucoup de grâce et d’enjouement, et, survivant à la plupart de ses contemporaines, elle fut une des dernières femmes de cour que notre siècle a pu connaître.
Carette, née Bouvet.
MÉMOIRES DE MME LA COMTESSE DE GENLIS
Presque tous mes contemporains ont laissé des mémoires contenant l’histoire de leur vie entière, ou du moins celle d’une longue suite d’années. J’ai lu tous ces mémoires ; ils parlent du temps où j’ai vécu, des choses qui se sont passées sous mes yeux, et dont j’avais moi-même recueilli les détails dans un journal particulier auquel j’ai travaillé, sans interruption, tous les soirs, pendant quinze ans.
J’ai dû croire, ayant passé une grande partie de ma vie à la cour et dans le plus grand monde, que je pourrais donner un tableau fidèle d’une société éteinte ou dispersée, et d’un siècle non seulement écoulé, mais effacé du souvenir de ceux qui existent aujourd’hui. Enfin, j’ai pensé que ma vie littéraire n’était pas dénuée de tout intérêt, et qu’il serait assez curieux d’y voir comment une personne qui a tant aimé la solitude, la paix et les beaux arts, et dont le caractère était naturellement doux, timide et réservé, a pu se résoudre à faire tant de bruit, à se mettre si souvent en scène et à s’engager dans des guerres interminables.
Je naquis le vingt-cinq janvier de l’année mil sept cent quarante-six, dans une petite terre en Bourgogne, près d’Autun, et qu’on appelle Champcéri, par corruption, dit-on, de Champ de Cérès, nom primitif de cette terre. Je vins au monde si petite et si faible, qu’il ne fut pas possible de m’emmailloter ; et peu d’instants après ma naissance, je fus au moment de perdre la vie. On m’avait mise dans un oreiller de plumes dont, pour me tenir chaud, on avait attaché avec une épingle les deux côtés repliés sur moi : on me posa, arrangée ainsi, dans le salon, sur un fauteuil. Le bailli du lieu, qui était presque aveugle, vint pour faire son compliment à mon père ; et comme, suivant l’usage de province, il écartait avec soin les grands pans de son habit pour s’asseoir, on s’aperçut qu’il allait s’établir sur le fauteuil où j’étais ; on se jeta sur lui pour le faire changer de place ; et l’on m’empêcha ainsi d’être écrasée. On me donna une nourrice qui me nourrit au château ; elle me nourrit avec du vin mêlé d’eau et d’un peu de mie de pain de seigle, passée dans un tamis, sans me donner jamais une seule goutte d’aucun lait. Cette singulière nourriture, qu’on appelle, en Bourgogne, de la miaulée, réussit parfaitement : avec l’apparence de la délicatesse, je pris une très bonne santé. J’éprouvai dans mon enfance une suite d’accidents fâcheux. A dix-huit mois je me jetai dans un étang, on eut beaucoup de peine à me repêcher ; à cinq ans je fis une chute, j’eus une grande blessure à la tête : comme elle rendit plus d’une palette de sang, on ne me fit pas saigner ; un dépôt se forma dans la tête, il perça par l’oreille au bout de quarante jours ; et, contre toute espérance, je fus sauvée. Peu de temps après, je tombai dans le brasier d’une cheminée ; mon visage ne porta point, mais j’ai conservé toute ma vie deux marques de brûlures sur le corps. Ainsi fut en danger tant de fois, dès ses premières années, cette vie qui devait être si orageuse !
Mon éducation a été si extraordinaire, que je ne puis m’empêcher d’en rendre compte ici. Mon père vendit la terre de Champcéri. Il possédait une maison à Cosne, il alla s’y établir, et y passa trois ans. Le souvenir de cette maison, de son superbe jardin et de sa belle terrasse sur la Loire est resté ineffaçablement gravé dans ma mémoire. Plus tard, mon père acheta le marquisat de Saint-Aubin, terre charmante par sa situation, son étendue et ses droits honorifiques et seigneuriaux. Je n’ai jamais pensé sans attendrissement à ce lieu, qui m’a été si cher. Combien, à l’instant où j’écris, il m’est plus doux de me retracer les promenades et les jeux de mon heureuse enfance, que la pompe et l’éclat des palais où j’ai vécu depuis !… Toutes ces cours si florissantes alors sont anéanties ! tous les projets qu’on y formait avec tant d’assurance n’étaient que des chimères. Versailles tombe en ruines, les délicieux jardins de Chantilly, de Villers-Cotterets, de Sceaux, de l’Ile-Adam, sont détruits ; j’y chercherais en vain les traces de cette fragile grandeur que j’y admirais jadis ; mais je retrouverais les rivages de la Loire aussi riants, les prairies de Saint-Aubin aussi remplies de violettes et de muguets, et ses bois plus élevés et plus beaux. Tandis que, dans les révolutions sanglantes, les palais, les colonnes de marbre, les statues de bronze, les villes même disparaissent en un instant, la simple fleur des champs, bravant tous ces orages, croît, brille et se multiplie toujours.
Le château de Saint-Aubin ressemblait à ceux qu’a dépeints depuis madame Radcliff. Il était antique et délabré, il avait de vieilles tours, des cours immenses.
En sortant du château, on se trouvait sur le bord de la Loire ; et sur l’autre rive, vis-à-vis le château, était située la fameuse abbaye de Sept-Fonts, dont mon père était aussi seigneur, ce qui établissait de grandes relations entre lui et les religieux de cet ordre. Nous allions quelquefois dîner dans cette abbaye. Je savais que dans l’intérieur de leur maison les religieux gardaient un silence éternel.
J’étais élevée avec mon frère, plus jeune que moi de quinze mois ; je l’aimais tendrement ; à l’exception d’une heure de lecture, nous pouvions jouer ensemble toute la journée. Nous passions une partie du jour dans les cours, le soir nous jouions dans le salon. Mon père, trouvant nos jeux trop bruyants, imagina de nous proposer de jouer aux pères de Sept-Fonts au lieu de jouer à madame. Cela nous parut charmant. Nous substituâmes à nos cris la plus paisible pantomime ; et le silence qu’on nous aurait vainement recommandé de toute autre manière, fut gardé avec autant de plaisir que d’exactitude.
J’avais six ans lorsqu’on envoya mon frère à Paris, pour le mettre dans la fameuse pension du Roule de M. Bertaud. C’est lui qui inventa la manière d’apprendre à lire en six semaines sans épeler, avec des boîtes de fiches. Deux ou trois mois après le départ de mon frère, ma mère fit un voyage à Paris et m’emmena avec elle. Je ne fus pas émerveillée de Paris, et dans les premiers jours surtout je regrettai amèrement Saint-Aubin. On me fit arracher deux dents ; on me donna un corps de baleine qui me serrait à l’excès ; on m’emprisonna les pieds dans des souliers étroits, avec lesquels je ne pouvais marcher ; on me mit trois ou quatre mille papillotes sur la tête ; on me fit porter, pour la première fois, un panier ; et, pour m’ôter mon air provincial, on me donna un collier de fer ; en outre, comme je louchais un peu de temps en temps, on m’attachait sur le visage tous les matins, dès mon réveil, des bésicles que je gardais quatre heures. Enfin, je fus bien surprise quand on me dit qu’on allait me donner un maître pour m’apprendre (ce que je croyais savoir parfaitement) à marcher. On ajouta à tout cela de me défendre de courir, de sauter et de questionner. Tous ces supplices me firent une telle impression, que je ne les ai jamais oubliés.
Nous allâmes passer une partie de l’été dans une charmante maison à Etioles, chez M. Le Normand, fermier général des postes, mari de madame de Pompadour.
J’avais quitté mon panier en arrivant à Etioles, pour prendre ce qu’on appelait un habit de marmotte ou de Savoyarde : c’était un petit juste de taffetas brun avec un jupon court de la même étoffe, garni de deux ou trois rangs de rubans couleur de rose cousus à plat, et pour coiffure un fichu de gaze noué sous le menton.
Sur la fin du voyage, on donna une grande fête au maître de la maison, et l’on m’y fit jouer le personnage allégorique de l’Amitié. J’avais un bel habit, je chantai avec beaucoup de succès un mauvais couplet, que je n’ai jamais oublié, tant cette journée me parut glorieuse. Après ce voyage, ma mère, ma tante, ma cousine et moi, nous partîmes ensemble dans une immense berline, et nous allâmes à Lyon, car on devait nous faire recevoir, ma cousine et moi, chanoinesses du chapitre noble d’Alix.
Ce chapitre formait, par ses immenses bâtiments, un coup d’œil singulier. Il était composé d’une grande quantité de jolies petites maisons toutes pareilles, et toutes ayant un petit jardin.
Le jour de ma réception fut un grand jour pour moi. La veille ne fut pas si agréable, on me frisa, on essaya mes habits, on m’endoctrina, etc. Enfin le moment heureux arrivé, on nous vêtit de blanc ma cousine et moi, et l’on nous conduisit en pompe à l’église du Chapitre. Toutes les dames habillées comme dans le monde, mais avec des robes de soie noire sur des paniers, et de grands manteaux doublés d’hermine, étaient dans le chœur. Un prêtre, qu’on appelait le grand prieur, nous interrogea, nous fit réciter le credo, ensuite nous fit mettre à genoux sur des carreaux de velours. Alors il devait nous couper une petite mèche de cheveux. Cela fait, il mit à mon doigt un anneau d’or béni, m’attacha sur la tête un petit morceau d’étoffe blanc et noir, long comme le doigt, que les chanoinesses appelaient un mari. Il me passa les marques de l’ordre, un cordon rouge et une belle croix émaillée, et une ceinture d’un large ruban noir moiré. Dès ce moment, on m’appela madame la comtesse de Lancy. Le plaisir de m’entendre appeler madame surpassa pour moi tous les autres. Dans ce chapitre on était libre de faire ou non des vœux à l’âge prescrit ou plus tard ; quand on n’en faisait point on ne gagnait à cette réception que le titre de dame et de comtesse, et l’honneur de se parer des décorations de l’ordre. Les dames qui faisaient des vœux avaient avec le temps d’assez bonnes prébendes ; lorsqu’on avait fait des vœux, outre qu’on ne pouvait plus se marier, on était forcée de rester au chapitre deux ans sur trois ; on allait passer l’année de liberté où l’on voulait.
Après un séjour de dix semaines à Alix, nous partîmes ; je pleurai amèrement en quittant ces aimables chanoinesses.
J’étais dans ma septième année, j’avais une belle voix, j’annonçais beaucoup de goût pour la musique ; ma mère avait pris des arrangements à Paris pour faire venir de la Basse-Bretagne une jeune personne, fille de l’organiste de Vannes, excellente musicienne et jouant parfaitement du clavecin. Nous trouvâmes à Saint-Aubin un bon clavecin, et nous attendîmes avec la plus vive impatience mademoiselle de Mars, c’était le nom de la jeune musicienne. Elle vint en effet. Elle avait de beaux yeux, des manières remplies de douceur, un air un peu grave, quoiqu’elle n’eût que seize ans. Je me passionnai pour elle dès les premiers jours.
Ma mère, distraite par ses occupations particulières et par les visites continuelles des voisins, ne s’était jamais occupée de moi. Je ne voyais ma mère et mon père qu’un moment à leur réveil, et aux heures des repas. Après le dîner, je restais une heure dans le salon ; je passais le reste de la journée dans ma chambre avec mademoiselle de Mars, ou à la promenade toujours seule avec elle.
Mon père avait pour moi la plus vive tendresse ; mais il ne se mêla de mon éducation que sur un seul point : il voulait absolument me rendre une femme forte ; j’avais horreur de tous les insectes, surtout des araignées et des crapauds ; je craignais aussi les souris, je fus obligée d’en élever une. J’aimais passionnément mon père. Il m’ordonnait sans cesse de prendre avec mes doigts des araignées, et de tenir des crapauds dans mes mains. A ces commandements terribles, je n’avais pas une goutte de sang dans les veines ; mais j’obéissais. A huit ans, je commençai à composer des romans et des comédies que je dictais à mademoiselle de Mars, car je ne savais pas former une lettre. Nous n’avions nulle idée de botanique et d’histoire naturelle ; mais nous admirions avec extase les cieux, les arbres, les fleurs, comme preuves de l’existence de Dieu et comme ses ouvrages. Ce n’était point une savante institutrice qui me donnait de graves leçons, c’était une jeune fille de dix-sept ans, remplie de candeur, d’innocence et de piété, qui me confiait ses pensées, et qui faisait passer dans mon âme tous les sentiments de la sienne.
Mademoiselle de Mars m’enseignait fort peu de chose ; mais sa conversation formait mon cœur et mon esprit, et elle me donnait en tout l’exemple de la modestie, de la douceur et d’une parfaite bonté. Dès ce temps j’avais le goût d’enseigner aux enfants et je m’étais faite maîtresse d’école d’une singulière manière. J’avais une petite chambre à côté de celle de mademoiselle de Mars ; ma fenêtre sur la belle façade du château n’avait pas tout à fait cinq pieds d’élévation : au bas de cette fenêtre était une grande terrasse sablée, avec un mur à hauteur d’appui de ce côté, très élevé extérieurement et s’étendant le long d’un étang qui n’était séparé du mur que par un petit sentier couvert de joncs et d’herbages.
Des petits garçons de village venaient là pour jouer et couper des joncs ; je m’amusais à les regarder, et bientôt j’imaginai de leur donner des leçons, c’est-à-dire de leur enseigner ce que je savais : le catéchisme, quelques vers des tragédies de mademoiselle Barbier, et ce qu’on m’avait appris par cœur des principes de musique. Appuyée sur le mur de la terrasse, je leur donnais ces belles leçons le plus gravement du monde. J’avais beaucoup de peine à leur faire dire des vers à cause du patois bourguignon ; mais j’étais patiente, et ils étaient dociles. Mes petits disciples, rangés au bas du mur au milieu des roseaux et des joncs, le nez en l’air pour me regarder, m’écoutaient avec la plus grande attention, car je leur promettais des récompenses, et je leur jetais en effet des fruits, des petites galettes et toutes sortes de bagatelles. Je me rendais presque tous les jours à mon école en passant par ma fenêtre ; j’y attachais une corde au moyen de laquelle je me laissais glisser sur la terrasse ; j’étais leste et légère et je ne suis jamais tombée. Après ma leçon je faisais le tour par une des cours, et je rentrais par le salon sans qu’on prît garde à moi. Je choisissais pour ces escapades les jours de poste où mademoiselle de Mars écrivait à ses parents. Enfin mademoiselle de Mars me surprit un jour au milieu de mon école, elle ne me fit aucune réprimande ; mais elle rit tant de la manière dont mes élèves déclamaient les vers de mademoiselle Barbier, qu’elle me dégoûta de ces doctes fonctions.
Le premier chagrin vif et profond que j’ai éprouvé fut causé par le départ de mon père, qui fit un voyage à Paris. Ma mère voulut préparer une fête pour son retour. Elle composa une espèce d’opéra-comique dans le genre champêtre, avec un prologue mythologique ; j’y jouais l’Amour. Je n’oublierai jamais que mon habit d’Amour était couleur de rose, recouvert de dentelle de point parsemée de petites fleurs artificielles de toutes couleurs ; il ne me venait que jusqu’aux genoux ; j’avais des petites bottines couleur de paille et argent, mes longs cheveux abattus et des ailes bleues. On voulut aussi jouer une tragédie et l’on choisit Iphigénie en Aulide. Mon habit d’Iphigénie, sur un grand panier, était de lampas, couleur de cerise et argent, garni de martre. Comme ma mère n’avait point de diamants, elle avait fait venir de Moulins une grande quantité de fausses pierreries qui complétaient notre magnifique parure.
On trouva que l’habit d’Amour m’allait si bien, qu’on me le fit porter d’habitude ; on m’en fit faire plusieurs. J’avais mon habit d’Amour pour les jours ouvriers, et mon habit d’Amour des dimanches. Ce jour-là, seulement pour aller à l’église, on ne me mettait pas d’ailes, et l’on jetait sur moi une espèce de mante de taffetas couleur de capucine, qui me couvrait de la tête aux pieds. Mais j’allais journellement me promener dans la campagne avec tout mon attirail d’Amour, un carquois sur l’épaule et mon arc à la main. Au château, ma mère et tous les voisins ses amis ne m’appelaient jamais que l’Amour, ce nom me resta. Tels furent régulièrement mon costume et mes occupations pendant plus de neuf mois.
Cependant nos fêtes continuaient toujours, et mon père absent depuis dix-huit mois ne revenait point. Ma mère, voulant joindre la danse à la musique et à la tragédie, fit venir d’Autun un danseur de cinquante ans, qui de plus était maître en fait d’armes ; il joignit à mon entrée une sarabande, et il me trouva si leste qu’il proposa de m’apprendre à faire des armes, ce qui m’amusa beaucoup. Alors je quittai mon costume d’Amour, parce qu’on me fit faire un charmant habit d’homme que j’ai constamment porté jusqu’à mon départ de la Bourgogne. Je menais une vie qui me charmait : les matins je jouais un peu du clavecin, et je chantais ; ensuite j’apprenais mes rôles, et puis je prenais ma leçon de danse, et je tirais des armes. Après cela je lisais jusqu’au dîner avec mademoiselle de Mars. En sortant de table, nous allions faire une lecture de piété, dirigée par le père Antoine ; c’était l’Évangile, l’Imitation de Jésus-Christ et des Pensées de la Journée chrétienne. Ensuite nous allions dans le salon quand il n’y avait pas de monde, et nous nous amusions à faire des guirlandes de fleurs artificielles pour nos fêtes, mais des fleurs très grossières faites avec du papier. Les femmes de chambre travaillaient avec nous ; et souvent le bon père Antoine nous aidait à les peindre. Après cela nous allions nous promener, mademoiselle de Mars et moi. Depuis nos fêtes, c’est-à-dire depuis que j’avais quitté les habits de femme, j’étais beaucoup moins raisonnable à la promenade : je ne causais plus, je ne me plaisais qu’à courir en avant, à sauter des petits fossés, et à faire mille folies, ce qui dura jusqu’à mon départ de la Bourgogne.
Sur la fin de l’hiver, j’éprouvai de grands chagrins. On me déclara la ruine entière de mon père, et la vente de Saint-Aubin ; toutes les dettes payées, il ne nous restait plus qu’une modique pension viagère de douze cents francs, sur les têtes de mon père et de ma mère ; et pas un asile sur la terre !… Ma mère m’annonça qu’il fallait me séparer de mademoiselle de Mars, que sa situation ne lui permettait plus de garder !… Je chérissais mademoiselle de Mars ; ma douleur fut extrême ; mademoiselle de Mars n’était pas moins affligée. Je n’oublierai jamais la veille de cette cruelle séparation ! Elle me permit de veiller avec elle jusqu’à une heure après minuit, elle me donna d’excellents conseils pour la suite de ma vie ; elle m’exhorta à conserver mes sentiments religieux. Nous échangeâmes nos Heures ; j’ai conservé plus de vingt ans les siennes, qui étaient une Journée chrétienne, sur laquelle son nom était écrit. Nous nous engageâmes à prier Dieu l’une pour l’autre, nous versâmes des torrents de larmes, je pleurai dans mon lit presque toute la nuit. Mon réveil fut affreux ; on m’apprit qu’elle était partie à sept heures du matin. Nous allâmes à Paris avec ma mère loger rue Traversière, dans un petit appartement au rez-de-chaussée donnant sur un jardin humide ; cet appartement me parut bien triste et bien mesquin en le comparant à l’élégante maison que nous venions de quitter.
Mais au bout de quinze jours, nous allâmes à Passy chez M. de la Popelinière, fermier général, où nous passâmes tout l’été. M. de la Popelinière était un vieillard de soixante-six ans, d’une santé robuste, d’une figure douce, agréable et spirituelle ; il n’avait pas l’air d’avoir plus de cinquante ans. Il recevait beaucoup de monde et très bonne compagnie ; il faisait les honneurs de sa maison avec autant de grâce que de noblesse. On joua la comédie, et des pièces faites par M. de la Popelinière ; on m’y donna des rôles. Je dansai, à ces représentations, une danse, seule, qui eut le plus grand succès. J’avais pour la danse les plus grandes dispositions ; mais je ne les ai point cultivées par la suite, n’y mettant aucun amour-propre.
M. de la Popelinière était enchanté de mes petits talents ; il disait souvent en me regardant et en poussant un profond soupir : « Quel dommage qu’elle n’ait que treize ans ! » (1759) Je compris fort bien à la fin ce mot, si souvent répété, et je fus fâchée moi-même de n’avoir pas trois ou quatre ans de plus, car je l’admirais tant que j’aurais été charmée de l’épouser.
Nous retournâmes à Paris dans les premiers jours d’octobre. Je quittai M. de la Popelinière avec peine, j’avais pris pour lui un véritable attachement. Nous allâmes loger dans la rue Neuve-Saint-Paul. Nous avions là un fort joli voisinage, la famille de M. Le Fèvre, un créole très riche, qui demeurait sur le quai des Célestins ; il avait quatre filles charmantes dont la plus jeune était de mon âge. Elles étaient aimables, bonnes, jolies et remplies de talents : nous faisions de la musique tous les jours, et j’y employais une partie du temps à jouer de la harpe, à chanter, à jouer de la guitare et du clavecin. On me donna un maître de chant italien, nommé Pellegrini, qui venait à six heures du matin ; je prenais cette leçon à la lumière. Philidor me donna des leçons d’accompagnement. Au milieu de l’hiver, j’eus la fantaisie d’apprendre à jouer de la musette ; au lieu de souffler avec la bouche, on donnait le vent au moyen d’un soufflet posé sous le bras. J’avais tant de dispositions pour les instruments, qu’en moins de deux mois j’en jouai presque aussi bien que mon maître. Cependant j’aimais la harpe de préférence à tout, j’en jouais au moins cinq heures par jour, je faisais d’inconcevables progrès ; on venait m’entendre comme une merveille, tout le monde voulut apprendre à jouer de la harpe. Ma passion et mon ardeur pour cet instrument croissaient avec mes succès, j’étais réellement d’une force tout à fait inconnue jusqu’alors sur cet instrument.
Mon père partit pour Saint-Domingue, où il espérait rétablir sa fortune. Ce grand voyage m’affligea sensiblement ; je ne trouvai de consolation que dans ma harpe ; j’avais quatorze ans et demi. Mais j’ai oublié de parler d’un personnage très singulier que j’ai vu presque tous les jours, pendant plus de six mois, avant le départ de mon père ; c’était le fameux charlatan, comte de Saint-Germain. Il avait l’air alors d’avoir tout au plus quarante-cinq ans, et par le témoignage de gens qui l’avaient vu trente ou trente-cinq ans auparavant, il paraît certain qu’il était infiniment plus âgé ; il était un peu au-dessous de la taille moyenne, bien fait et marchant fort lestement ; ses cheveux étaient noirs, son teint fort brun, sa physionomie très spirituelle, ses traits assez réguliers. Il parlait parfaitement le français sans aucun accent, et de même l’anglais, l’italien, l’espagnol et le portugais. Il était excellent musicien, bon physicien et très grand chimiste. Il peignait à l’huile agréablement ; il avait trouvé un secret de couleurs véritablement merveilleux ; il peignait dans le grand genre, des sujets historiques ; il ne manquait jamais d’orner ses figures de femmes d’ajustements de pierreries ; il se servait de ses couleurs pour faire ces ornements, et les émeraudes, les saphirs, les rubis, etc., avaient réellement l’éclat, les reflets et le brillant des pierres qu’ils imitaient. Latour, Vanloo, et d’autres peintres, ont été voir ces tableaux, et admiraient extrêmement l’artifice surprenant de ces couleurs éblouissantes. M. de Saint-Germain avait une conversation instructive et amusante : il avait beaucoup voyagé, et il savait l’histoire moderne avec un détail étonnant, ce qui a fait dire qu’il parlait des plus anciens personnages comme ayant vécu avec eux. Cependant, cet homme si extraordinaire par ses talents et par l’étendue de ses connaissances, une conduite exemplaire, la richesse et la bienfaisance était un charlatan. Il me donna une boîte à bonbons très singulière, dont il avait fait le dessus. La boîte, d’écaille noire, était fort grande ; le dessus en était orné d’une agate de composition beaucoup moins grande que le couvercle ; on posait cette boîte devant le feu, et au bout d’un instant, en la reprenant, on ne voyait plus l’agate, et l’on trouvait à sa place une jolie miniature représentant une bergère tenant une corbeille remplie de fleurs ; cette figure restait jusqu’à ce qu’on fît réchauffer la boîte ; alors l’agate reparaissait et cachait la figure. J’ai depuis inventé une composition avec laquelle j’imite à s’y tromper toutes sortes de cailloux, et même des agates transparentes ; cette invention m’a fait deviner l’artifice de la boîte de M. de Saint-Germain.
Pour finir tout ce qui a rapport à cet homme singulier, je dois dire que quinze ou seize ans après, en passant à Sienne, en Italie, j’appris qu’il habitait cette ville et qu’on ne croyait pas qu’il eût plus de cinquante ans. Seize ou dix-sept ans plus tard, étant dans le Holstein, j’appris de M. le prince de Hesse que M. de Saint-Germain était mort chez ce prince six mois avant mon arrivée dans ce pays. Le prince me dit qu’il n’avait l’air ni vieux ni cassé à l’époque de sa mort, mais qu’il paraissait consumé par une insurmontable tristesse. M. de Saint-Germain était arrivé dans le Holstein, non avec l’apparence de la misère, mais sans suite et sans éclat. Il avait encore plusieurs beaux diamants. Il montra en mourant d’horribles terreurs, et même sa raison en fut altérée ; tout en lui annonçait le trouble affreux d’une conscience agitée. Ce récit me fit de la peine, j’avais conservé beaucoup d’intérêt pour ce personnage extraordinaire.
Aussitôt que mon père fut parti pour Saint-Domingue, ma mère s’occupa sérieusement de reprendre et de suivre la plus triste des affaires, un procès contre sa mère !… mais la mère la plus dénaturée !… Ma grand’mère avait épousé en premières noces M. de Mézières. Elle avait eu deux enfants, un garçon et une fille, qui était ma mère ; l’un âgé de huit ou neuf ans et l’autre de six. Elle mit la fille au couvent et le garçon au collège ; et elle se remaria avant que l’année de son veuvage fût tout à fait révolue. Elle épousa en secondes noces le marquis de La Haie, qu’on appelait le beau La Haie. Madame de La Haie prit en horreur les enfants de son premier mariage ; elle déclara à l’abbesse de Malnoue qu’elle destinait sa fille au cloître. Aussitôt que M. de Mézières son fils eut treize ans, elle l’envoya comme mauvais sujet en Amérique. Cet enfant était cependant l’homme le plus distingué, et même le plus étonnant par son esprit, son courage et ses vertus. Arrivé dans l’Amérique septentrionale, il se sauva et il alla se réfugier en Canada parmi les sauvages ; il n’avait pas quatorze ans. Il leur fit entendre qu’il était abandonné de ses parents et qu’il voulait vivre avec eux ; ils y consentirent à condition qu’il subirait l’opération du tatouage, c’est-à-dire, qu’il se laisserait peindre tout le corps à leur manière, avec des sucs d’herbes, opération très douloureuse qu’il supporta avec un courage qui charma les sauvages. Il avait une mémoire prodigieuse, la santé la plus robuste : bientôt il apprit leur langue, et il excella dans tous leurs exercices. Pour ne point oublier ce qu’il savait (il avait fait pour son âge d’excellentes études et remporté tous les prix de ses classes), il traçait tous les jours sur des écorces d’arbres des passages de poésie latine et française et des figures de géométrie. Il se fit de ses écorces un recueil prodigieux qu’il conserva avec le plus grand soin ; il acquit parmi les sauvages la plus haute considération, et avant l’âge de vingt ans il devint leur chef par une proclamation unanime. Les sauvages déclarèrent la guerre aux Espagnols. Mon oncle remporta, en les commandant, des avantages qui surprirent les Espagnols, qui trouvèrent que le jeune chef des sauvages avait des talents extraordinaires. Ils parlèrent de paix, mon oncle fut envoyé pour la négocier ; et il mit le comble à l’étonnement des Espagnols, en ne leur parlant qu’en latin. Ils questionnèrent ce singulier sauvage ; et, touchés du récit qu’il leur fit, charmés de l’esprit et même du génie qu’il leur montra, ils lui offrirent de l’attacher au service des Espagnols ; il y consentit à condition qu’ils feraient la paix avec les sauvages. Quand cette paix fut faite il se sauva, et passa chez les Espagnols ; il s’y conduisit d’une manière si parfaite, qu’il y fit un riche mariage, et, au bout de dix ou douze ans, il fut nommé gouverneur de la Louisiane. Il acquit de belles habitations, se forma une superbe bibliothèque et vécut là parfaitement heureux. Par la suite, il fit un voyage en France ; sa cruelle mère n’existait plus. J’étais alors au Palais-Royal ; il venait dîner presque tous les jours chez moi : il était grave et mélancolique, il avait un esprit infini, sa conversation était du plus grand intérêt. Outre les choses extraordinaires qu’il avait vues, il avait prodigieusement lu et sa mémoire était admirable. On voyait à travers ses bas de soie, les serpents peints par les sauvages, qu’il avait ineffaçablement gravés sur ses jambes. Il me montra sa poitrine qui était couverte de grandes fleurs peintes aussi, les couleurs en étaient très vives. J’éprouvais pour cet homme singulier et respectable une admiration et une tendresse extrêmes.
Ma mère fut mise au couvent dès l’âge de six ans, et élevée dans l’idée que sa mère la destinait à l’état monastique. On payait sa modique pension, mais sans maîtres. L’abbesse lui fit apprendre la musique, à chanter des motets et à jouer de l’orgue. Le jour où elle eut quatorze ans accomplis on lui fit prendre le voile. Sa mère ne venait la voir que tous les six mois tout au plus ; mademoiselle de Mézières, qui n’en avait jamais reçu une seule caresse, n’osait ni parler, ni lever les yeux en sa présence, et se contentait d’écouter en silence les lieux communs que débitait madame de La Haie sur les dangers du monde et les douceurs du cloître. Ma mère avait à peine atteint sa seizième année lorsque madame de La Haie lui déclara qu’il fallait faire ses vœux et s’engager irrévocablement ; ma mère pleura, on n’en tint compte, et l’on désigna un jour du mois suivant pour la cérémonie. Ce jour arrivé, ma mère déclara nettement qu’on aurait bien la puissance de la conduire à l’église, mais que là, au lieu de prononcer le oui irrévocable, elle dirait non. L’abbesse assura madame de La Haie qu’elle le ferait certainement, qu’elle l’avait annoncé depuis l’enfance, qu’elle avait un caractère très décidé, et que toute violence à cet égard ne servirait qu’à donner au public un scandale odieux. Madame de La Haie fut outrée, mais il fallut céder. Ma mère reprit ce jour même ses habits mondains qu’elle avait quittés deux ans auparavant : comme elle avait grandi durant son inutile noviciat, ses habits étaient ridiculement courts, mais elle ne les en reprit pas avec moins de joie. On la laissa au couvent, sans jamais l’en faire sortir. Elle devint une personne très agréable et très distinguée par sa figure, ses talents et son esprit. Elle était chérie de tous ceux qui la connaissaient, à l’exception de sa mère, qui montrait sans déguisement pour elle l’aversion la plus injuste et la plus dénaturée. Ma mère resta dans ce couvent jusqu’à l’âge de vingt-six ans et demi ; à cette époque elle se lia intimement avec la marquise de Fontenille, une veuve retirée dans l’intérieur du couvent. La marquise était parente de mon père, qui venait assez souvent la voir au parloir ; il y vit mademoiselle de Mézières, en devint amoureux, et la demanda en mariage. Madame de La Haie, par une animosité inconcevable, refusa pendant trois mois son consentement. Ma mère ne pouvait cependant pas espérer un meilleur mariage : elle n’avait que quarante ou quarante-cinq mille livres de légitime, et elle trouvait un très bon gentilhomme, qui avait dix ou douze mille livres de rentes, trente-sept ans, et qui était aimable, rempli d’esprit et beau comme un ange. Madame de La Haie ne donna ni légitime, ni trousseau, ni présents : la bonne abbesse fit les frais de noce. Ma mère se maria dans l’église du couvent ; madame de La Haie vint cependant à la messe nuptiale avec ses deux enfants du second lit, son fils âgé de onze ans, et sa fille de huit ans et demi, et qui a été depuis madame de Montesson. Ma mère partit aussitôt pour la Bourgogne, pour sa terre de Champcéry, où je reçus le jour quinze mois après son mariage.
Ma mère, à diverses époques, avait vainement demandé sa légitime, enfin, après le départ de mon père pour Saint-Domingue, elle se décida à plaider. Elle écrivit elle-même un mémoire, et avant de commencer la procédure, elle chargea son avocat de le communiquer à madame de La Haie. Ce mémoire, très respectueux par les expressions, était foudroyant par les faits. Madame de La Haie le sentit, elle envoya chez ma mère son fils, le marquis de La Haie, qui se fit médiateur entre sa mère et sa sœur. Le marquis de La Haie n’était ni beau, ni distingué par l’esprit, mais il était sensible et bon. Il nous proposa de nous mener sur-le-champ chez madame de La Haie, en ajoutant qu’en nous voyant tout s’arrangerait. Il pressa ma mère si vivement, qu’elle y consentit. Il nous mena dans sa voiture et nous conduisit d’abord chez madame de Montesson ; elle n’était point habillée et ne nous attendait point ; elle dit qu’elle approuvait l’idée de mon oncle, qu’elle allait s’habiller et qu’elle viendrait avec nous. Sa toilette me parut longue. Mon oncle voulait absolument qu’elle s’occupât de moi ; à toute minute, il lui disait en me regardant : « Comme elle est intéressante ! comme elle est jolie !… » Madame de Montesson ne répondait rien, elle se contentait de pencher la tête en faisant un soupir, et en prenant un air attendri. Enfin, lorsqu’elle fut habillée, elle donna le bras à ma mère, et passa devant nous ; mon oncle me prit affectueusement par la main. Nous montâmes en voiture et nous nous rendîmes dans la rue Cassette, où demeurait ma grand’mère. Arrivés dans la maison, mon oncle et ma tante nous laissèrent dans un cabinet et allèrent la prévenir ; au bout d’un demi-quart d’heure, ils revinrent avec ma grand’tante, mademoiselle Dessaleux, sœur de ma grand’mère. Mes deux tantes donnèrent le bras à ma mère en l’assurant qu’elle serait bien reçue ; mon oncle me conduisit. Je n’avais pas une goutte de sang dans mes veines en entrant dans la chambre de ma grand’mère. Sa figure acheva de me glacer ; on m’avait dit qu’elle était belle encore, elle ne me parut qu’effrayante. Elle était fort grande, fort droite, toute sa personne avait quelque chose de hautain et d’impérieux que je n’avais vu qu’à elle ; il y avait encore de la beauté dans ses traits, mais elle avait beaucoup de rouge et de blanc, et une physionomie à la fois immobile, froide et dure… Elle me fit peur, ma mère courut se jeter à ses pieds. A ce spectacle je fondis en larmes. Ma grand’mère releva sèchement ma mère sans l’embrasser, ce qui m’indigna. Mon oncle, qui me tenait toujours par la main, me présenta à ma grand’mère en disant : « Maman, regardez cette charmante petite !… » et il ajouta plus bas : « Maman, embrassez-la… » Elle jeta sur moi un regard sombre et fixe, qui me fit baisser les yeux, mon oncle me dit de lui baiser les mains ; j’obéis en tremblant. Elle me baisa au front ; alors je m’éloignai promptement, et j’allai me jeter en sanglotant dans les bras de ma mère. Madame de La Haie sonna et demanda avec emphase un verre d’eau. Madame de Montesson s’empressa auprès de sa mère, avec cette tête penchée et ces yeux à moitié fermés, enfin, toutes les mines qu’elle prenait dans les occasions touchantes et qui lui donnaient l’air du monde le plus hypocrite. Lorsque madame de La Haie eut bu, et fait trois ou quatre soupirs, mon oncle avec une bonté infinie, parla en faveur de ma mère. Madame de La Haie répondit d’abord par des reproches, ensuite elle s’adoucit ; elle dit quelques phrases maternelles ; elle ajouta que ma mère devait se fier à elle, se désister de ses poursuites, et qu’elle ne perdrait rien à lui donner cette preuve de respect. Ma mère s’attendrit et promit tout ; alors elle fut embrassée, et presque caressée. On se quitta parfaitement réconciliées. Je voyais ma mère heureuse, charmée ; ma joie intérieure allait jusqu’au transport. Ma mère, avec une bonne foi et une générosité touchantes, envoya chercher sur-le-champ ses gens d’affaires et signa son désistement, qu’elle fit remettre le jour même à madame de La Haie. Mon oncle revint nous voir, et me témoigna plus de tendresse que jamais ; il était bon, honnête, et de la sincérité la plus parfaite ; mais il partit à cette époque pour l’armée, et il fut tué à la bataille de Minden.
Après son départ nous retournâmes plusieurs fois chez ma grand’mère sans être reçues. Enfin vint la nouvelle de la mort de mon oncle ; la juste douleur de madame de La Haie suspendit toute idée d’affaires ; mais, lorsque les premiers moments furent passés et que ma mère renouvela ses demandes, elle ne reçut que des réponses sèches et vagues ; elle pressa, on ne répondit plus ; elle insista, elle écrivit sans relâche ; on finit par lui faire dire qu’elle n’avait rien à prétendre, qu’elle l’avait reconnu elle-même en donnant son désistement. Ce coup fut rude à supporter. Ma mère à ce sujet me dit ces belles paroles : — Ce qui me console, c’est que je vous ai donné un bon exemple, celui d’une confiance généreuse, et du respect filial le plus parfait. Je ne répondis à ma mère que par mes larmes ; depuis ce moment-là nous ne revîmes plus ma grand’mère et ma tante.
Mon père, en revenant de Saint-Domingue, fut pris par les Anglais avec tout ce qu’il rapportait ; on le conduisit à Lanceston, ville maritime d’Angleterre ; il trouva là beaucoup de prisonniers français, et, entre autres, un jeune homme dont la jolie figure, l’esprit et les grâces lui inspirèrent le plus vif intérêt ; c’était le comte de Genlis, qui, en revenant de Pondichéry, où il avait commandé un régiment pendant cinq ans, avait été conduit en Chine, à Kanton où il passa cinq mois, et ensuite à Lanceston.
Le comte de Genlis servait dans la marine depuis l’âge de quatorze ans ; il s’était couvert de gloire au fameux combat de M. d’Aché ; il était alors lieutenant de vaisseau, il avait à peine vingt ans.
Durant son séjour à Lanceston, il se lia intimement avec mon père, qui portait habituellement une boîte sur laquelle était mon portrait, me représentant jouant de la harpe ; cette peinture frappa le comte de Genlis ; il fit beaucoup de questions sur moi, et il crut tout ce que lui dit un père qui ne me voyait nul défaut. Les Anglais avaient laissé à mon père mon portrait, mes lettres et celles de ma mère, qui ne parlait que de mes succès et de mes talents. Le comte lut ces lettres, qui lui firent une profonde impression. Il avait un oncle ministre alors des affaires étrangères (le marquis de Puisieux), il obtint promptement sa liberté, et il promit à mon père de s’occuper de lui faire rendre la sienne. En effet, aussitôt qu’il fut à Paris, il vint chez ma mère lui apporter des lettres de mon père ; et en même temps il sollicita avec ardeur son échange, et trois semaines après mon père arriva à Paris.
Peu après, mon sort fut fixé sans retour ; j’épousai M. de Genlis, mais secrètement. M. de Genlis, âgé de vingt-sept ans, n’ayant ni père ni mère, pouvait disposer de lui-même ; mais M. le marquis de Puisieux, chef de sa famille, dès les premiers jours de son arrivée en France, lui avait parlé d’un mariage avec une jeune personne, orpheline, possédant actuellement quarante mille livres de rentes ; M. de Genlis y consentit. M. de Puisieux s’occupa vivement de cette affaire ; M. de Genlis ne s’en souciait déjà plus, mais il n’osa l’avouer. Au bout de quelque temps M. de Puisieux lui dit que la chose était sûre, et qu’il avait donné sa parole ; M. de Genlis n’eut pas le courage de lui déclarer ses sentiments, et ce fut dans ce moment que je me mariai.
Huit jours avant mon mariage, nous allâmes demeurer chez madame la comtesse de Sercey, ma tante, qui logeait dans le cul-de-sac de Rohan. Je me mariai là à sa paroisse à minuit. Le lendemain, on déclara mon mariage, qui fit beaucoup de bruit, car la colère de M. de Puisieux, qui se plaignait avec amertume, fit, pendant plusieurs jours, le sujet de toutes les conversations. M. de Genlis, cadet de Picardie, n’avait que douze mille livres de rentes, et pour toute espérance, sa part dans la succession de madame la marquise de Droménil, sa grand’mère, qui avait environ quarante mille livres de rentes. Elle habitait Reims, et elle avait quatre-vingts ans. M. de Genlis avait servi dans la marine avec le plus grand éclat de valeur et d’intelligence, ainsi que je l’ai déjà dit, à ce fameux combat sur mer, commandé par M. d’Aché ; de vingt-deux officiers, il ne resta que M. de Genlis ; pour ce combat, M. de Genlis eut la croix de Saint-Louis à vingt et un ans moins trois mois, grâce extraordinaire dont je n’ai vu qu’un seul exemple après celui-ci. Lorsqu’il fut à Paris, M. de Puisieux, qui était alors ministre des affaires étrangères, l’engagea à quitter la marine, il était capitaine de vaisseau, et à passer au service de terre, avec le grade de colonel ; il fut fait colonel des grenadiers de France.
Je ne passai que dix jours à Paris après mon mariage. M. de Genlis alla se présenter chez M. de Puisieux et chez madame la duchesse maréchale d’Étrée, fille de M. de Puisieux, et il ne fut pas reçu ; il leur écrivit et ne reçut point de réponse. Il me fit écrire à sa grand’mère, qui garda aussi un profond silence. De tous ses parents, le comte et la comtesse de Balincour furent les seuls qui, dans cette occasion, lui donnèrent des marques d’amitié. Ils vinrent me voir, et me comblèrent de caresses. Cette visite me fit un plaisir inexprimable.
Une visite qui me toucha beaucoup moins fut celle de madame de Montesson, qui vint voir ma mère ; ce mariage plaisait à sa vanité. Elle fut très aimable pour M. de Genlis, qui me mena le lendemain chez elle et chez madame de Balincour ; nous partîmes pour Genlis quatre ou cinq jours après. Mon beau-frère, qui nous y attendait, nous reçut avec beaucoup de grâce et d’amitié.
Le marquis de Genlis était âgé alors de trente et un ans, je n’ai jamais vu de tournure plus noble, plus leste et plus élégante. Cependant, jamais homme n’a moins profité des avantages les plus brillants de la nature et de la fortune. Avec une figure remarquable, de l’esprit, de la grâce, il se trouva, à quinze ans, possesseur de la terre de Genlis, l’une des plus belles du royaume, et libre de toute hypothèque, avec la certitude d’avoir un jour celle de Sillery, qui lui était substituée. M. de Puisieux, son tuteur, et très aimé du roi, le fit faire colonel à l’âge de quinze ans. Mais, à dix-sept ans, il montra déjà la passion du jeu et une extrême licence de mœurs. Il fit des dettes, des extravagances ; on le gronda, on paya, on pardonna. Il ne se corrigea nullement. Enfin, à vingt ans, il perdit au jeu, dans une nuit, cinq cent mille francs contre le baron de Vioménil ; il devait d’ailleurs environ cent mille francs. La colère de M. de Puisieux fut extrême, et l’emporta trop loin : il obtint une lettre de cachet, et fit enfermer, au château de Saumur, son pupille ; il l’y laissa cinq ans ; et, comme le disait mon beau-frère, une année pour chaque cent mille francs. Sa carrière militaire fut perdue par cette rigueur ; ayant été obligé de quitter le service, il n’y rentra plus. Quand il sortit de Saumur, on avait déjà payé la moitié de ses dettes ; M. de Puisieux alors le fit interdire, et exiler à Genlis. Cette terre valait à peu près soixante-quinze mille francs de revenu. On fit à mon beau-frère une pension de quinze mille francs, le surplus des revenus fut employé à payer le reste des dettes. Son exil dura deux ans, ensuite il eut la liberté d’aller à Paris, où il passait seulement trois mois d’hiver ; mais M. de Puisieux déclara qu’il ne lèverait l’interdiction que lorsqu’il ferait un bon mariage. Malgré ses disgrâces et ses malheurs, il était d’une extrême gaieté.
Je ne restai que quelques jours à Genlis ; on m’y donna le divertissement de la pêche des étangs. Pour mon malheur, j’y allai avec des petits souliers blancs brodés ; arrivée au bord des étangs, je m’y embourbai ; mon beau-frère vint à mon secours, remarqua mes souliers, se mit à rire, et m’appela une jolie dame de Paris, ce qui me choqua beaucoup ; car, ayant été élevée dans un château, j’avais annoncé toutes les prétentions d’une personne qui n’était étrangère à aucune occupation champêtre. En entendant répéter que j’étais une belle dame de Paris, mon dépit devint extrême ; alors je me penche, je ramasse un petit poisson, long comme le doigt et je l’avale tout entier, en disant : « Voyez comme je suis une belle dame de Paris. » J’ai fait d’autres folies dans ma vie ; mais certainement je n’ai jamais rien fait d’aussi bizarre. Tout le monde fut confondu. M. de Genlis me gronda beaucoup, et me fit peur en me disant que ce poisson pouvait vivre et grossir dans mon estomac, frayeur que je conservai pendant plusieurs mois.
Dans les derniers jours de novembre, M. de Genlis me conduisit à l’abbaye d’Origny-Sainte-Benoîte, à huit lieues de Genlis et à deux de Saint-Quentin. Je devais y passer quatre mois, c’est-à-dire tout le temps que mon mari resterait à Nancy, où se trouvait le régiment des grenadiers de France, dont il était l’un des vingt-quatre colonels. Me trouvant trop jeune pour m’emmener à Nancy, M. de Genlis pensa avec raison qu’il était plus convenable de me laisser dans un couvent où il avait des parentes. D’ailleurs dans ce temps il n’était pas d’usage que les jeunes femmes suivissent leurs maris dans leurs garnisons. Je pleurai beaucoup en me séparant de M. de Genlis, et ensuite je m’amusai infiniment à Origny. Cette abbaye était fort riche, elle avait toujours eu pour abbesse une personne d’une grande naissance ; l’abbesse actuelle s’appelait madame de Sabran ; avant elle, c’était madame de Soubise. Quoique les religieuses ne fissent point de preuves de noblesse, elles étaient presque toutes des filles de condition et portaient leurs noms de famille. Les bâtiments de l’abbaye étaient fort beaux et immenses. Il y avait plus de cent religieuses, sans compter les sœurs converses et deux classes de pensionnaires, l’une d’enfants, l’autre pour les jeunes personnes de douze à dix-huit ans. L’éducation y était fort bonne pour former des femmes vertueuses, sédentaires et raisonnables, destinées à vivre en province.
J’avais un joli appartement dans l’intérieur du couvent, j’y étais avec une femme de chambre, j’avais un domestique qui logeait avec les gens de l’abbesse dans les logements extérieurs ; je mangeais à la table de l’abbesse, qui faisait fort bonne chère. Nous étions servies par deux sœurs converses. On m’apportait mon déjeuner dans ma chambre. L’abbesse recevait à dîner et en visite des hommes dans son appartement, mais ces hommes ne pouvaient aller plus avant, et d’ailleurs le couvent était cloîtré. L’abbesse avait des domestiques, une voiture et des chevaux ; elle avait le droit de sortir en voiture, accompagnée de sa chapeline et des religieuses qu’elle nommait pour l’accompagner. Elle allait assez souvent se promener dans les champs, visiter quelques parties de ses possessions, ou des malades auxquels elle portait elle-même des secours ; je l’ai suivie deux fois dans ces courses bienfaisantes, qui étaient plus fréquentes en été. Chaque religieuse avait une jolie cellule, et un joli petit jardin à elle en propre, dans l’intérieur du vaste enclos du jardin général.
Une parente de M. de Genlis s’y trouvait. C’était madame de Rochefort, fille du marquis de Saint-Pouen, et sœur de madame de Balincour. Son père l’avait forcée de se faire religieuse à dix-sept ans ; elle aimait son cousin, le comte de Rochefort, et elle fut très malheureuse pendant les deux premières années de sa profession, ensuite elle s’accoutuma parfaitement à son sort ; elle avait trente ans quand j’arrivai à Origny, et elle était une excellente religieuse. Elle avait un visage agréable, une physionomie intéressante, des mains charmantes, et une très belle taille. Elle me parla beaucoup de sa sœur, madame de Balincour, qu’elle aimait tendrement, et qui tous les ans lui envoyait ces petits présents qui charmaient les religieuses, du sucre, du café, de la laine et de la soie pour broder. Madame de Rochefort, de son côté, lui envoyait toutes sortes de petits ouvrages faits avec soin et cette perfection dont les religieuses semblaient seules avoir le secret. Madame de Rochefort me fit promettre que, lorsque j’irais à Paris, j’engagerais madame de Balincour à demander pour elle à l’archevêque la permission d’aller passer pour sa santé trois ou quatre mois dans sa famille ; c’est-à-dire, chez cette sœur chérie : permission qu’on ne refusait point à des personnes de l’âge et de la considération de madame de Balincour, et pour des religieuses qui avaient passé la première jeunesse. J’intéressai tellement par la suite monsieur et madame de Balincour en faveur de madame de Rochefort, qu’ils la firent venir. Elle passa quatre mois à Balincour, les trois premiers s’écoulèrent dans la paix et dans le bonheur ; mais M. de Balincour la mena chez une jeune paysanne nommée Nicole, qu’il avait mariée quatre ans auparavant. Le tableau champêtre d’une union et d’une félicité parfaite, Nicole au milieu de son heureuse famille, Nicole entourée de ses trois petits enfants, de son jeune mari, de son père et de sa mère, rappela à l’infortunée religieuse ses premières amours, et un bonheur perdu pour elle sans retour…; et tandis que tout le monde contemplait avec plaisir cette scène intéressante, elle se trouva mal… Elle tomba promptement dans une consomption mortelle ; elle ne retourna point dans son couvent ; son père, qui sans doute pour sa punition vivait encore, vint la prendre mourante et l’emmena en Auvergne, dans une terre où peu de temps après elle expira dans ses bras !
Mais revenons à Origny. Je m’y plaisais, on m’y aimait ; je jouais souvent de la harpe chez madame l’abbesse, je chantais des motets dans la tribune de l’église, et je faisais des espiégleries aux religieuses ; je courais les corridors la nuit, c’est-à-dire à minuit, avec des déguisements étranges, communément habillée en diable avec des cornes sur la tête, et le visage barbouillé ; j’allais ainsi réveiller les jeunes religieuses ; chez les vieilles que je savais être bien sourdes, j’entrais doucement, je leur mettais du rouge et des mouches sans les réveiller. Elles se relevaient toutes les nuits pour aller au chœur, et l’on peut juger de leur surprise lorsque, réunies à l’église, s’étant habillées à la hâte sans miroir, elles se voyaient ainsi enluminées et mouchetées. Pendant tout le carnaval, je donnai chez moi, avec la permission de l’abbesse, des bals deux fois la semaine. On me permit de faire entrer le ménétrier du village, qui était borgne, et qui avait soixante ans. Il se piquait de savoir toutes les figures et tous les pas, et je me souviens qu’il appelait les chassés, des flanqués. Mes danseuses étaient les religieuses et les pensionnaires ; les premières figuraient les hommes, et les autres les dames. Je donnais pour rafraîchissements du cidre, et d’excellentes pâtisseries faites dans le couvent. J’ai été depuis à de bien beaux bals, mais certainement je n’ai dansé à aucun d’aussi bon cœur, et avec autant de gaieté.
Ma mère me donna la preuve de tendresse et de bonté de venir me voir à Origny, et de passer avec moi six semaines dans ce couvent ; elle y logea, dans l’intérieur, dans un appartement qui était vacant tout à côté du mien. J’imaginai toutes sortes de choses pour l’amuser. Madame l’abbesse avait une femme de chambre qui la servait depuis dix ans, et qui s’appelait mademoiselle Beaufort ; c’était la meilleure fille du monde, et qui faisait des flans à la crème délicieux, ce qui produisit entre elle et moi une liaison très intime. Elle me parla d’une noce de village qui devait se faire chez des fermiers de sa connaissance à une lieue d’Origny ; elle avait obtenu de madame l’abbesse la permission d’y aller ; je voulus être de la partie, mais mystérieusement, et déguisée en paysanne, avec mademoiselle Victoire, et je déterminai ma mère à venir avec nous, habillée aussi en paysanne, et le tout à l’insu de madame l’abbesse. Mademoiselle Beaufort, charmée de cette invention, nous fournit les habillements, nous nous assurâmes d’une tourière, je fis dire à madame l’abbesse que nous avions la migraine, que nous dînerions dans nos chambres, et nous partîmes furtivement à une heure après midi. Nous allâmes à la ferme en charrette, nous fûmes présentées aux mariés comme des paysannes, parentes de mademoiselle Beaufort, qui ajouta que j’étais sa filleule ; je dansai beaucoup ; j’eus les plus grands succès dans cette assemblée, que nous ne quittâmes qu’au déclin du jour. Mais un orage violent nous attendait à Origny ; on nous avait trahies ; madame l’abbesse savait notre escapade, elle était fort scandalisée de nos déguisements, et surtout que je fusse sortie de la maison sans le lui dire ; je lui représentai doucement qu’étant avec ma mère, cette sortie, du moins, n’avait rien de scandaleux. Madame l’abbesse jeta tout son venin sur mademoiselle Beaufort. Le lendemain matin, la pauvre fille entra dans ma chambre en pleurant et en me disant que madame l’abbesse venait de lui donner son compte. « Eh bien, lui dis-je, consolez-vous, je vous prends à mon service. » Mademoiselle Beaufort fut transportée de joie, et s’installa tout de suite dans mon appartement. Madame l’abbesse eut beau jeter feu et flamme, je persistai avec beaucoup de sang-froid dans ma résolution, et je gardai mademoiselle Beaufort. Nous avions déjà joué dans nos chambres quelques petites scènes pour amuser ma mère les soirs, quand tout le couvent était couché. Mademoiselle Beaufort, à mon grand étonnement, me demanda de lui donner un petit rôle de bergère ; elle avait quarante-cinq ans, ses cheveux étaient gris, elle était fort couperosée, et les deux dents de devant lui manquaient. Nous jouâmes l’Oracle, et je lui fis jouer le rôle de l’amoureux, que Lucinde appelle Charmant, et qu’elle conduit en laisse, avec un ruban couleur de rose : n’ayant point de costume, nous l’habillâmes galamment avec une redingote de Lemire, mon domestique, et nous l’assurâmes qu’il était indispensable qu’elle eût sur la tête un bonnet de coton, brodé en laine de couleur, que lui prêta le laquais de ma mère ; ce fut dans cet agréable équipage qu’elle joua de la manière la plus comique le rôle de Charmant. Comme elle me demandait toujours un rôle de bergère, je fis une petite pastorale pour elle ; nous donnâmes tant de louanges à son jeu et à sa grâce, elle fut si persuadée qu’elle était ravissante dans ce costume, que je lui proposai de le garder toujours, et elle y consentit. De ce moment elle fut constamment habillée en bergère d’idylle, avec des petits habits blancs bordés de rubans de diverses couleurs, et portant sur l’oreille un petit chapeau de paille orné de fleurs, ou coiffée en cheveux qu’elle poudrait à blanc pour cacher ses cheveux gris ; quand elle sortait de chez moi pour aller dans le couvent, j’exigeais toujours qu’elle prît sa houlette, chose dont elle contracta souvent l’habitude. Toutes mes amies encourageaient ses illusions pastorales, et quand les autres se moquaient d’elle, mademoiselle Beaufort disait que c’était pour faire leur cour à madame l’abbesse. Je la gardai ainsi en bergère plus de deux mois, c’est-à-dire jusqu’au moment où M. de Genlis, arrivant de son régiment, vint me prendre : l’aspect de mademoiselle Beaufort (que j’appelais toujours ma bergère) l’étonna beaucoup ; mais, à force d’insistance, je le décidai à l’emmener avec nous à Genlis, et en lui conservant son costume, et bientôt cette complaisance devint pour lui un véritable amusement. Je conservai ma bergère à Genlis pendant deux ou trois mois, ensuite un héritage inattendu et très considérable pour elle, l’appela à Noyon. Comme elle avait fait nos délices, nos adieux furent très tendres. Pour achever son histoire, je dois dire qu’elle hérita de trente-deux mille francs et que peu de mois après elle eut la folie d’épouser un jeune homme de vingt-trois ans, qui n’avait rien, et qui lui persuada qu’il était éperdument amoureux d’elle.
En quittant Origny, nous allâmes sur-le-champ à Genlis ; mon beau-frère était à Paris, d’où il ne devait revenir qu’au mois de juillet. En attendant nous fîmes des visites dans les châteaux voisins ; presque tous nos voisins étaient vieux, mais tous d’une fort bonne société, entre autres M. le marquis de Flavigny et sa femme, M. de Bournonville qui avait douze enfants, le président de Vauxmenil dont le fils dessinait supérieurement le paysage, et M. de Saint-Cenis, le seul qui eût une jeune femme.
Dans ce temps j’appris à monter à cheval, et d’une singulière manière. Je me baignais, et on allait chercher, pour mes bains, de l’eau dans une rivière à une demi-lieue. Un seul cheval de charrue traînait le tonneau que l’on devait remplir d’eau. Un jour que j’étais seule au château, je vis par ma fenêtre le charretier Jean partir, conduisant à pied son équipage. Il me parut charmant de monter sur ce gros cheval, et d’aller ainsi chercher mon eau moi-même. Je descendis précipitamment dans la cour, Jean m’établit jambe de-ci, jambe de-là, sur le cou de son cheval, et nous partîmes. Je trouvai cette promenade si agréable, que pendant dix ou douze jours je n’en fis pas d’autres. Je pris ainsi un grand goût d’équitation, et l’on me permit de monter un vieux petit cheval gris qui avait encore de bonnes jambes ; on me fit faire un habit d’amazone, et l’on me trouva si bien à cheval, qu’on me donna un grand beau cheval navarrin, qui, quoique plus vieux que moi, avait une grande vitesse et des jambes très sûres. Quelques mois après, M. Bourgeois, officier de fortune en garnison à Chauny, et un très grand homme de cheval, me trouvant parfaitement posée, voulut me donner des leçons ; j’en pris tous les jours pendant huit mois, et je devins très habile. Cet exercice, que j’aimais passionnément, fortifia beaucoup ma santé. Nous faisions souvent de très longues chasses de sanglier. Un jour j’imaginai de me perdre exprès, dans l’espoir qu’il m’arriverait une aventure extraordinaire. Je m’enfonçai dans des routes détournées, ayant bien soin de tourner le dos à la chasse, et de fuir le bruit des chiens et des cors. Bientôt j’eus la satisfaction de ne plus rien entendre et de me trouver dans des lieux tout à fait inconnus. Je poussais toujours mon cheval au galop ; ce que je désirais était de rencontrer un château que je n’eusse jamais vu, d’y trouver des habitants pleins d’esprit et de politesse me donnant l’hospitalité. Au bout de trois heures, courant toujours au hasard, cherchant vainement, je commençai à m’inquiéter, j’imaginai que j’étais au moins à douze lieues de Genlis ; j’avais faim, je ne voyais point de gîte, et je m’avisai tout à coup de penser que l’on était, au château de Genlis, dans de vives alarmes ; enfin, après avoir erré encore longtemps, je rencontrai un bûcheron qui m’apprit, à mon grand étonnement, que je n’étais qu’à trois lieues de Genlis. Je lui demandai de m’y conduire : il fallut aller au pas et je n’y arrivai qu’à la nuit fermée. On avait envoyé de tous les côtés, dans les bois immenses de Genlis, des hommes à cheval sonnant du cor ; M. de Genlis était aussi à ma poursuite et ne revint qu’une heure après moi. Je fus horriblement grondée, et je le méritais ; j’eus la bonne foi d’avouer que je m’étais perdue à dessein, et je donnai ma parole qu’à l’avenir je ne chercherais plus des terres inconnues.
Nous retournâmes à Paris pour le mariage de mon beau-frère. Il épousa mademoiselle de Vilmeur, âgée de quinze ans ; M. le marquis de Puisieux consentit à lui servir de père, et mon beau-frère décida que je lui servirais de mère : ce qui fut assez singulier, non seulement parce que je n’avais que trois ans et demi de plus que la mariée, mais parce que j’allais voir pour la première fois à cette cérémonie ce chef de la famille qui m’avais jusque-là montré tant de rigueur, et qui serait obligé de me conduire dans l’église ; ce qu’il fit de fort bonne grâce. Il était très paré ; il avait son cordon bleu passé par-dessus son habit, il me parut éblouissant et terrible. Comme il me donnait la main, il s’aperçut que je tremblais : « Vous avez froid, madame, me dit-il ; je répondis naïvement : — Ce n’est pas cela. » Il m’a dit depuis que le ton dont je prononçai ces paroles le toucha jusqu’aux larmes. Le repas de noce se fit avec une grande magnificence à la campagne chez le chevalier Courten (à la Planchette) ; presque toute la famille y vint. Madame de Puisieux, sa fille la maréchale d’Étrée, madame la princesse de Benting, monsieur et madame de Noailles, le duc d’Harcourt, et beaucoup d’autres. Mes amis, monsieur et madame de Balincour et madame de Sailly, n’y étaient pas, ni M. de Souvré ; je les regrettai bien. Je fus traitée avec beaucoup de politesse, mais froidement par toutes les dames ; je gardai un profond silence. On s’occupa à l’excès de ma belle-sœur ; on vanta sa beauté ; madame de Puisieux et la maréchale la caressèrent excessivement. Je crus m’apercevoir qu’on y mettait un peu d’affectation ; cette idée m’ôta ma timidité. Toutes les fois qu’on a eu le dessein de me piquer, je ne sais quelle fierté m’a constamment mise au-dessus de l’offense qu’on voulait me faire, en me donnant une indifférence parfaite.
Toute la compagnie resta jusqu’à onze heures du soir. Mais les nouveaux mariés, M. de Genlis et moi nous passâmes six jours dans cette maison. Ce temps me suffit pour prendre une grande amitié pour ma belle-sœur. Elle était belle, et sa figure eût été charmante, sans un rire désagréable, qui ne montrait pas de belles dents, et qui laissait voir deux doigts de gencives toujours gonflées ; mais quand elle ne riait pas, son visage était beau et très agréable ; aussi M. de Villepaton disait d’elle : — Que sérieusement parlant elle était très jolie. Elle avait reçu une éducation fort négligée, cependant elle n’était jamais oisive, elle aimait l’ouvrage, brodait parfaitement, et était adroite comme une fée. Elle était très violente, et fort contrariante ; elle avait des obstinations d’enfant, mais au fond elle était bonne, obligeante, naturelle, et très gaie. Nous n’avons jamais eu ensemble la plus légère dispute, et je fus enchantée d’avoir une compagne si jeune et si aimable pour moi.
En quittant la Planchette nous allâmes tous à Genlis. Mon frère passa cette année à Genlis ; il venait d’être reçu dans le génie, et avait subi son examen du cours de Bezout avec la plus grande distinction. J’eus une grande joie de le revoir ; il était fort joli, très naïf et d’une gaieté d’enfant. Un soir qu’il y avait du monde au château, et que ma belle-sœur et MM. de Genlis jouaient après le souper au reversi, mon frère me proposa une promenade dans la cour, qui était immense, sablée et remplie de fleurs ; j’y consentis. Quand nous fûmes dans la cour, il eut envie d’aller faire un tour dans le village ; je ne demandai pas mieux : il était dix heures, tous les cabarets étaient éclairés, et l’on voyait à travers les vitres, les paysans buvant du cidre ; je remarquai avec surprise qu’ils avaient tous l’air très grave.
Il prit à mon frère une gaieté, il frappa contre les vitres en criant : — Bonnes gens, vendez-vous du sacré chien ? et après cet exploit il m’entraîna en courant dans une petite ruelle obscure, à côté de ces cabarets, où nous nous cachâmes en mourant de rire. Notre joie s’augmenta encore en entendant le cabaretier sur le pas de sa porte, menacer de coups de gourdin les polissons qui avaient frappé aux vitres. Mon frère m’expliqua que sacré chien voulait dire de l’eau-de-vie. Je trouvai cela si charmant, que je voulus aller à un autre cabaret voisin, faire cette jolie demande, qui eut le même succès ; nous répétâmes plusieurs fois cette agréable plaisanterie, nous disputant à qui dirait sacré chien, et finissant par le dire en duo, et toujours à chaque fois nous sauvant à toutes jambes dans la petite ruelle, où nous faisions des rires à tomber par terre.
Mon frère resta six semaines avec nous. M. de Genlis, avec beaucoup de grâce, lui donna tout ce qui lui pouvait être utile ou agréable dans une garnison où il devait rester longtemps.
Nous retournâmes à Paris, M. de Genlis et moi, au mois d’août, dans une jolie maison avec un jardin, dans le cul-de-sac Saint-Dominique, dont mon beau-frère avait loué le rez-de-chaussée, et nous louâmes le premier.
Le 4 septembre je mis au monde ma chère Caroline, cette créature angélique, qui a fait pendant vingt-deux ans mon bonheur et ma gloire, dont la perte irréparable a été la plus grande douleur et le plus grand malheur de ma vie ! Elle vint au monde belle comme un ange, et ce visage enchanteur a été depuis l’instant de sa naissance jusqu’au tombeau, ce qu’on a jamais vu de plus parfait ; je ne la nourris point, ce n’était pas la mode encore ; d’ailleurs, dans notre situation je ne l’aurais pas pu, étant obligée d’être toujours en courses et en voyages. Elle fut nourrie à deux petites lieues de Genlis, dans un village appelé Comanchon.
Madame la maréchale d’Étrée vint me voir ; elle m’apporta, en présent, de très belles étoffes des Indes, et m’annonça que son père et sa mère me recevraient avec plaisir, et que madame de Puisieux me présenterait à la cour. Au bout de cinq semaines j’allai chez madame de Puisieux, dont j’avais une peur extrême ; comme de ma vie je n’ai fait des avances quand on a eu de la sécheresse pour moi, je fus très froide et très silencieuse. Je ne lui plus guère. Huit jours après, elle me mena à Versailles, ce qui fut un vrai supplice pour moi, parce que ce fut tête à tête dans sa voiture. Elle ne me parla que de la manière dont je devais me coiffer, m’exhortant d’un ton critique à ne pas me coiffer si haut qu’à mon ordinaire, m’assurant que cela déplairait beaucoup à mesdames et à la vieille reine. Je répondis simplement : « Il suffit, Madame, que cela vous déplaise. » Cette réponse parut lui être agréable, mais aussitôt après je retombai dans mon profond silence, et je vis que je l’ennuyais beaucoup. A Versailles, nous logeâmes dans le bel appartement du maréchal d’Étrée ; le maréchal fut charmant pour moi ; je le regardais avec un vif intérêt ; je savais qu’il avait eu les plus éclatants succès à la guerre, et qu’il était d’ailleurs l’une des meilleures têtes du conseil. Mesdames de Puisieux et d’Étrée me persécutèrent véritablement le lendemain, jour de ma présentation ; elles me firent coiffer trois fois, et s’arrêtèrent à la manière qui me seyait le plus, et qui était le plus gothique. Elles me forcèrent de mettre beaucoup de poudre et beaucoup de rouge, deux choses que je détestais ; elles voulurent que j’eusse mon grand corps pour dîner, afin, disaient-elles, de m’y accoutumer ; ces grands corps laissaient les épaules découvertes, coupaient les bras et gênaient horriblement ; d’ailleurs, pour montrer ma taille, elles me firent serrer à outrance.
La mère et la fille eurent ensuite une dispute très aigre au sujet de ma collerette, sur la manière de l’attacher ; elles étaient assises, et j’étais debout et excédée pendant ce débat. On m’attacha et l’on m’ôta au moins quatre fois cette collerette ; enfin, la maréchale l’emporta de vive force, d’après la décision de ses trois femmes de chambre, ce qui donna beaucoup d’humeur à madame de Puisieux. J’étais si lasse que je pouvais à peine me soutenir, lorsqu’il fallut aller dîner. On me fit grâce du grand panier pour le dîner, quoiqu’il fût question un moment de me le faire prendre pour m’y accoutumer aussi. Lorsque le maréchal m’aperçut, il s’écria : « Elle a trop de poudre et trop de rouge ; elle était cent fois plus jolie hier. » Madame de Puisieux le fit juge de ma collerette, qu’il approuva, et tout le dîner se passa en discussion sur ma toilette. Je ne mangeai rien du tout, parce que j’étais si serrée, que je pouvais à peine respirer. En sortant de table le maréchal passa dans son cabinet ; je restai livrée à la maréchale et à madame de Puisieux, qui me firent achever ma toilette, c’est-à-dire mettre mon panier et mon bas de robe, ensuite répéter mes révérences, pour lesquelles j’avais pris un maître : c’était alors Gardel qui apprenait à les faire. Ces dames furent très contentes de cette répétition ; mais madame de Puisieux me défendit de repousser doucement en arrière avec le pied mon bas de robe, lorsque je me retirais à reculons, en disant que cela était théâtral. Je lui représentai que si je ne repoussais pas cette longue queue, je m’entortillerais les pieds dedans, et que je tomberais ; elle répéta d’un ton impérieux et sec que cela était théâtral ; je ne répliquai rien : ensuite ces dames s’habillèrent, pendant ce temps je m’ôtai adroitement un peu de rouge, mais malheureusement, au moment de partir, madame de Puisieux s’en aperçut et me dit : « Votre rouge est tombé, mais je vais vous en remettre. » Et elle tira de sa poche une boîte à mouches, et me remit du rouge beaucoup plus foncé que celui que j’avais auparavant. Ma présentation se passa fort bien, elle avait fort bon air parce qu’il y avait beaucoup de femmes. Le roi Louis XV parla beaucoup à madame de Puisieux, et lui dit plusieurs choses agréables sur moi. Quoiqu’il ne fût plus jeune, il me parut bien beau ; ses yeux étaient d’un bleu très foncé, des yeux bleu de roi, disait M. le prince de Conti, et son regard était le plus imposant qu’on puisse imaginer. Il avait, en parlant, un ton bref, et un laconisme particulier, mais qui n’avait rien de dur et de désobligeant : enfin, il avait dans toute sa personne quelque chose de majestueux et de royal, qui le distinguait extrêmement de tous les autres hommes.
M. le dauphin, fils de Louis XV, venait de mourir, on en portait encore le grand deuil ; je fus présentée à la vieille reine, fille de Stanislas, roi de Pologne ; cette princesse, déjà attaquée de la maladie de langueur dont elle mourut quinze ou dix-huit mois après, était couchée sur une chaise longue. Je fus très frappée de lui voir un bonnet de nuit de dentelle, avec de grandes girandoles de diamants. Elle m’intéressa beaucoup, parce qu’on disait que c’était la mort de son fils qui la conduisait au tombeau. C’était une charmante petite vieille, elle avait conservé une très jolie physionomie et un sourire ravissant. Elle était obligeante, gracieuse, et le doux son de sa voix, un peu languissante, allait au cœur. Sa conduite entière avait toujours été d’une pureté irréprochable : elle était pieuse, bonne, charitable ; elle aimait les lettres, et les protégea avec discernement. Elle avait beaucoup de finesse dans l’esprit, on citait d’elle une grande quantité de mots charmants. Je fus ensuite présentée à Mesdames et aux enfants de France ; le soir j’allai au jeu de Mesdames. Peu de jours après ma présentation, nous retournâmes à Genlis. J’y passai un été fort agréable. Dans le cours de cet été nous jouâmes Nanine, les Précieuses ridicules, le Méchant, et la Comtesse d’Escarbagnas ; les meilleurs acteurs étaient M. de Genlis et moi ; ma belle-sœur, malgré toutes mes leçons, ne jouait pas bien, mais elle n’y mettait nulle prétention. Nous avions pour spectateurs nos voisins et nos paysans.
Il y avait à Genlis la plus grande baignoire que j’aie jamais vue, on aurait pu y tenir à l’aise quatre personnes. Un jour je proposai à ma belle-sœur de nous y baigner dans du lait pur, et d’aller acheter, dans les environs, tout le lait des fermes. Nous nous déguisâmes en paysannes, et montées sur des ânes, et conduites par le charretier Jean, mon premier maître d’équitation, nous partîmes de Genlis à six heures du matin, et nous allâmes à deux lieues à la ronde de tous les côtés demander tout le lait des chaumières, en ordonnant de porter ce lait le lendemain de grand matin au château de Genlis. Nous prîmes un bain de lait, ce qui est la plus agréable chose du monde ; nous avions fait couvrir la surface du bain de feuilles de roses, et nous restâmes plus de deux heures dans ce charmant bain.
Je composai, dans ce temps, un roman que j’intitulai les Dangers de la célébrité ; quatre ou cinq ans après, je perdis ce manuscrit ; l’idée en était morale, mais, autant que je puis m’en souvenir, il était ennuyeux.
J’ai été très heureuse à Genlis, surtout depuis le mariage de mon beau-frère ; mais mon mari avait voulu absolument lui payer une petite pension, et je n’aurais pas été plus maîtresse dans mon propre château, grâce aux égards et à la délicatesse de mon beau-frère et de sa femme. Ma belle-sœur, dans un âge où naturellement on aime à faire la maîtresse de maison, n’avait nullement cette manie ; elle voulait, avec toute la grâce d’un excellent caractère, que j’ordonnasse aussi librement qu’elle ; jamais elle ne souffrit que les domestiques, en parlant d’elle, l’appelassent madame tout court ; ils la désignaient par son titre, comme moi par le mien. Ce sont là de petites choses, mais elles méritent d’être rapportées ; elles peignent des sentiments nobles et délicats.
J’exerçais la médecine, à Genlis, de concert avec M. Racine, le barbier du village, qui venait toujours très gravement me consulter quand il avait des malades. Nous allions les voir ensemble ; toutes mes ordonnances se bornaient à de simples tisanes et du bouillon, que j’envoyais communément du château. Je servais du moins à modérer la passion de M. Racine pour l’émétique, qu’il prescrivait pour presque tous les maux. Je m’étais perfectionnée dans l’art de saigner ; des paysans venaient souvent me prier de les saigner, ce que je faisais ; mais comme on sut que je leur donnais toujours vingt-quatre ou trente sous après une saignée, j’eus bientôt un grand nombre de pratiques, et je me doutai que mes trente sous me les attiraient ; alors je ne saignai plus que sur l’ordonnance de M. Millet, chirurgien de la Fère, qui venait à Genlis tous les huit ou dix jours.
Nous passâmes l’hiver suivant à Paris : j’avais vingt ans. J’allais, une fois la semaine, dîner chez ma tante, madame de Montesson, ou avec elle chez madame la marquise de La Haye, ma grand’mère. Ces derniers dîners-là ne m’étaient nullement agréables, ma grand’mère était d’une sécheresse extrême pour moi, et comme elle avait sur son visage une énorme quantité de rouge et de blanc, qu’elle se peignait les sourcils et les cheveux pour réparer des ans l’irréparable outrage, elle ne me paraissait guère respectable. En outre de ces dîners, j’allais, de temps en temps, le matin, chez ma grand’mère, pendant qu’elle était à sa toilette ; c’était l’heure qu’elle m’avait donnée, je la trouvais toujours seule devant son grand miroir, et entourée de ses femmes : elle me faisait les plus insipides sermons que j’aie jamais entendus. Le jour de la semaine où je dînais chez ma tante ou chez ma grand’mère, madame de Montesson me menait faire des visites dans la soirée, c’était chez mesdames les princesses de Chimay ; celle qui a été depuis dame d’honneur de la reine était fort belle encore, et un ange par la conduite ; nous allions aussi chez madame la duchesse de Mazarin, chez madame de Gourgue, madame la marquise de Livri, madame la duchesse de Chaulnes, et madame la comtesse de la Messais, une femme très aimable et très spirituelle ; notre journée se terminait toujours par aller souper chez l’une des trois dernières personnes que je viens de nommer ou chez madame de La Reynière, femme du fermier général. C’était une personne de trente-cinq ans, très vaporeuse, très fâchée de n’être pas mariée à la cour, mais belle, obligeante, polie, et faisant les honneurs d’une grande maison avec beaucoup de noblesse et de grâce. Ma tante ne l’aimait pas ; et je m’aperçus que presque toutes les dames de la cour étaient, au fond de l’âme, jalouses de la beauté de madame de La Reynière, de l’extrême magnificence de sa maison, et de la riche élégance de sa toilette. Madame de La Reynière voyait la meilleure compagnie. Madame de Tessé et madame d’Egmont la jeune sont les dernières femmes minaudières que j’aie vues dans le grand monde ; les mines et les mouches étaient déjà passées de mode pour les femmes de l’âge que j’avais alors.
Madame la comtesse d’Egmont la jeune, fille du maréchal de Richelieu, chez laquelle j’avais soupé plusieurs fois avec madame de Montesson, était d’une figure charmante, malgré sa mauvaise santé ; elle n’avait alors que vingt-huit ou vingt-neuf ans, et le plus joli visage que j’aie vu. Elle faisait beaucoup trop de mines, mais toutes ses mines étaient jolies. Son esprit ressemblait à sa figure ; il était maniéré et néanmoins rempli de grâce. Je crois que madame d’Egmont n’était que singulière et non affectée ; elle était née ainsi. Elle a fait beaucoup de grandes passions ; on pouvait lui reprocher un sentiment romanesque qu’elle a conservé longtemps, mais ses mœurs ont toujours été pures.
Je partis avec ma tante pour Villers-Cotterets, où j’allais pour la première fois. Nous avions encore appris des rôles pour y jouer la comédie, et même l’opéra. Nous jouâmes Vertumne et Pomone. Je jouais Vertumne, qui est déguisé en femme ; ma tante jouait Pomone ; elle avait imaginé de se faire faire un habit garni de pommes d’api, et autres fruits. Madame d’Egmont dit qu’elle ressemblait à une serre chaude. Cet habit était lourd, ma tante était petite, et n’avait pas une jolie taille, sa voix était trop faible pour un rôle d’opéra : elle échoua tout à fait dans celui-ci. Le marquis de Clermont, depuis l’ambassadeur de Naples, joua très bien le dieu Pan. J’eus un succès inouï dans mon rôle de Vertumne. Nous avions dans les ballets tous les danseurs de l’Opéra ; on devait donner trois représentations de ce spectacle ; on ne le joua qu’une fois, ainsi que l’Ile sonnante, opéra-comique, paroles de Collé et musique de Monsigny. J’y jouais une sultane, et j’ouvrais la scène par une grande ariette que je chantais en m’accompagnant de la harpe. Monsigny avait fait l’ariette et le rôle pour moi. J’avais un habit superbe, chargé d’or et de pierreries ; et quand on leva la toile je fus applaudie à trois reprises, et on me redemanda deux fois mon ariette. Il me fut impossible de ne pas remarquer que ma tante, après le spectacle, avait beaucoup d’humeur. Nous jouâmes Rose et Colas ; ma tante, qui avait trente ans, fit le rôle de Rose, et moi celui de la mère de Robi. Nous jouâmes encore le Déserteur. Madame de Montesson y joua le beau rôle, je jouai celui de la petite fille ; madame la comtesse de Blot, qui avait été dame de la feue duchesse d’Orléans, joua les beaux rôles dans le Misanthrope et le Legs, et avec le plus grand succès. Elle avait en effet beaucoup de grâce, et un jeu très spirituel. Le comte de Pont jouait le rôle du misanthrope avec une perfection rare ; il n’imitait aucun acteur de la Comédie-Française ! Il avait un véritable talent, et une noblesse dans le maintien et les manières que nul acteur de profession ne peut avoir. M. de Vaudreuil était aussi un des bons sauteurs de notre troupe ; sa figure était agréable, il contrefaisait parfaitement Molé dans les rôles d’amoureux. M. de Vaudreuil était fort à la mode ; son esprit n’était pas étendu, mais il avait un excellent ton. Madame d’Hénon disait que les deux hommes qui savaient le mieux parler aux femmes étaient Le Kain sur le théâtre, et M. de Vaudreuil dans le monde. Ce dernier avait une quantité de petits talents très médiocres, mais agréables dans la société. Il chantait un peu, il dansait assez bien, il paraissait aimer tous les arts ; quand ce ne serait qu’une prétention, elle est toujours utile et noble. Il avait de la douceur et de la politesse ; personne ne le craignait, il était généralement aimé.