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Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis

NOTICE BIOGRAPHIQUE (continued 3)

Reading edition

Lorsque l’éducation du jeune prince fut terminée, M. le duc d’Orléans, loin de donner à son fils des amis vertueux, l’encouragea à se lier intimement avec les jeunes gens les plus étourdis et les plus dissipés de la cour, le chevalier de Coigny, messieurs de Fitz-James, de Conflans, etc. Cependant le jeune prince distingua de lui-même un homme sage et raisonnable plus âgé que lui de quatorze ans ; c’était le chevalier de Durfort, attaché au Palais-Royal. M. le duc de Chartres s’attacha sincèrement à lui ; c’est le seul homme qu’il ait véritablement aimé, quoique le chevalier n’ait jamais voulu être de ses parties clandestines.

En entrant dans le monde à dix-sept ans, M. le duc de Chartres fut extrêmement frappé de l’affection et de la pruderie des dames du Palais-Royal qui formaient la société de son père, et pour déjouer cet étalage de sentiments exagérés, il s’amusa à soutenir les thèses opposées : il affecta l’insensibilité, l’insouciance et la légèreté dans les choses où il est le moins permis d’en avoir. Cette espèce de contrariété devint une pernicieuse habitude, qui peu à peu altéra la justesse de son esprit et la bonté naturelle de son cœur. Comme il mettait dans ses discussions beaucoup de politesse, de finesse et de gaieté, les rieurs étaient toujours de son côté ; la secte sentimentale, souvent déconcertée, prit beaucoup d’humeur et de dépit contre lui ; elle se vengea en décriant son cœur, et porta ainsi les premières atteintes à sa réputation. Il fut bientôt reçu dans le monde que M. le duc de Chartres avec de l’esprit, de la grâce, un ton parfait, et des manières agréables et nobles, avait l’âme la plus insensible et la plus dure, ce qui n’était nullement. On lui prêta beaucoup de torts imaginaires, on le calomnia ; il le sut, et au lieu de chercher à ramener l’opinion, il prit le funeste parti de la mépriser et de la braver.

Voici quels étaient les autres hommes du Palais-Royal.

J’ai déjà parlé du comte de Pont Saint-Maurice, qui avait été gouverneur de M. le duc de Chartres. Il avait, à cette époque, environ cinquante ans, la plus belle figure, l’air le plus majestueux ; rien n’était plus noble que son ton et ses manières, et malgré une profonde ignorance, sa conversation n’était point sans agrément. Madame de Pont, sa femme, veuve d’un riche financier (M. Mazade), l’avait épousé par amour ; elle était fort belle encore, mais sa figure était insipide et manquait de noblesse ; M. et madame de Pont offraient un parfait tableau de l’amour conjugal, et jusque dans les plus petits détails de la vie, ils étaient tellement inséparables qu’ils se plaçaient toujours à côté l’un de l’autre, et même dans les repas de la plus grande cérémonie. Le comte de Pont avait un talent véritablement unique pour jouer la comédie. Je crois déjà avoir parlé de son étonnante perfection dans le rôle du Misanthrope.

Le chevalier de Durfort avait peu d’esprit, mais de l’instruction, des manières fort nobles, et avec les femmes une galanterie de fort bon goût ; aussi avait-il beaucoup de succès auprès d’elles.

Le comte de Thiars, frère du comte de Bissy, passait pour être l’homme le plus aimable de la société. Malgré une laideur remarquable, il avait inspiré des passions célèbres ; il n’avait qu’une sorte d’esprit, celui de la conversation, et c’est assez pour le monde ; il faisait de mauvaises chansons de société, dont les vers manquaient souvent de mesure et de rimes ; c’est encore assez pour charmer quelques femmes. Il avait composé un détestable petit roman qu’il eut la prudence de ne jamais publier.

M. de Thiars ne m’a jamais pardonné de n’avoir pas admiré et prôné cet ouvrage. Au reste, M. de Thiars était en effet, dans la société, piquant, amusant, d’une gaieté douce, spirituelle, et en tout fort aimable.

Le comte de Shomberg avait beaucoup d’esprit et d’instruction, et un caractère très loyal ; quoiqu’il ne fût pas laid, il avait dans sa figure, dans son ton et dans sa conversation, quelque chose de fade, et je ne sais quelle gaucherie dans les manières qui le rendaient désagréable ; il savait des millions de vers, et il les déclamait ridiculement. Ma tante eut la fantaisie de jouer Zaïre, ce qui s’exécuta à Bagnolet, dans une maison que M. le duc d’Orléans y avait alors. M. de Shomberg se chargea du rôle d’Orosmane, et certainement on ne reverra jamais un tel Orosmane. Ma tante joua pitoyablement Zaïre, ce qui était bien excusable avec un semblable Orosmane. Nous l’avions trouvé très mauvais aux répétitions, mais il se surpassa à la représentation. Il était admirateur passionné de Voltaire. Il se vantait d’être athée, et, ainsi que Hobbes, il avait une peur invincible des revenants. Dès qu’il rencontrait un enterrement, ou que quelqu’un de sa connaissance mourait, il faisait coucher son valet de chambre pendant cinq ou six jours à côté de son lit. Ce fut lui qui eut avec M. Lefort, un officier de son régiment, ce fameux duel où tous les deux, à genoux sur un manteau, tirèrent en même temps un coup de pistolet. M. Lefort fut tué raide ; M. de Shomberg, qui ne fut pas effleuré, paya toute sa vie une pension à sa veuve, et l’éducation de ses enfants. Il n’aimait que la société des femmes ; n’ayant jamais eu de succès personnel auprès d’elles, il prit le parti de se contenter du rôle de confident. Il avait une manière si affectueuse de prendre part à tous leurs intérêts particuliers, de quelque genre qu’ils fussent, qu’il se rendait véritablement nécessaire ; d’ailleurs, soit par système, soit par bonhomie, il savait persuader qu’il croyait tout ce qu’on lui disait, et qu’il ne soupçonnait jamais l’exagération, les réticences et l’artifice. Au milieu de tout cela, il avait toujours pour une de ses amies une passion malheureuse qu’il ne déclarait jamais, que l’on voyait clairement, et dont on lui savait gré.

Le comte de Valencey, frère du marquis d’Estampes, et parent de M. de Genlis, était aussi attaché au Palais-Royal. Il avait un caractère plein de douceur et de bonté, qui donnait un agrément infini à sa société. Personne, à la Comédie-Française, ne jouait mieux que lui les rôles d’amoureux, dans les pièces de Marivaux. M. le comte de Blot, mari de la dame d’honneur, était, sans exception, l’homme le plus borné qu’on ait jamais vu dans le monde. Voulant plaire à M. le duc de Chartres, il mêlait à sa pédanterie une extrême prétention à la gaieté. Son ton sérieux, et la lourdeur de ses plaisanteries lui donnaient une sorte d’originalité très comique ; on s’amusait de ses ridicules, et il était persuadé qu’il avait le plus grand succès aux petits soupers du Palais-Royal.

Le comte d’Osmont, spirituel, naturel et distrait, était aimé de tout le monde.

M. le vicomte de Latour-du-Pin avait l’esprit orné, de la franchise, de la gaieté, un caractère obligeant, des talents agréables ; il jouait à merveille les proverbes et la comédie.

Le vicomte de Clermont avait alors une jolie figure que gâtaient un peu quelques tics désagréables. Il lisait beaucoup, mais il avait le malheur de tout confondre, et de joindre à la manie de faire des citations l’inconvénient de les faire presque toujours fausses.

Le baron de Poudens, premier maître-d’hôtel, était un excellent homme. Étranger à toutes les inimitiés, il a passé quarante ans au Palais-Royal sans se douter qu’il y ait eu dans tout cet espace de temps une seule tracasserie. Il était persuadé que nous y vivions tous dans la plus parfaite union, et que cette cour était composée, sans exception, des meilleures gens du monde.

M. le marquis de Barbantane ne manquait pas d’esprit, mais il était persifleur, avec une politesse poussée quelquefois à l’excès, et il était peu communicatif.

On voyait encore souvent, les petits jours, au Palais-Royal, monsieur et madame Duchâtelet, qui ont depuis péri sur un échafaud. M. Duchâtelet était sérieux et silencieux, mais il avait, dit-on, beaucoup de mérite, et il a laissé des mémoires qui montrent la plus belle âme. Madame Duchâtelet eut toujours une conduite irréprochable, et ne se mêla jamais d’une seule intrigue ; ce fut elle que madame la duchesse de Grammont défendit au tribunal révolutionnaire avec autant de courage que d’énergie. M. de Talleyrand, qui à cette époque s’échappa de la France, et vint en Angleterre où j’étais, nous conta ce détail et de la manière la plus touchante. Madame de Grammont, appelée au tribunal, loin de se défendre, ne songea qu’à son amie, qui, présente à cet interrogatoire, les mains jointes et les yeux baissés, gardait un profond silence. Madame de Grammont dit en propres termes : « Que vous me fassiez mourir, moi qui vous méprise et qui vous déteste, moi qui aurais voulu soulever contre vous l’Europe entière, que vous m’envoyiez à l’échafaud, rien n’est plus simple ; mais que vous a fait cet ange (en montrant madame Duchâtelet), qui a toujours tout souffert sans se plaindre, et dont la vie entière n’a été marquée que par des actions de douceur et d’humanité ? » On les envoya toutes les deux au supplice avec M. Duchâtelet !…

A cette époque, on trouvait encore à la ville et à la cour ce ton de si bon goût, cette politesse dont chaque Français avait le droit de s’enorgueillir, puisqu’elle était citée, dans toute l’Europe, comme le modèle le plus parfait de la grâce, de l’élégance et de la noblesse. On rencontrait alors dans la société plusieurs femmes et quelques grands seigneurs qui avaient vu Louis XIV ; on les respectait comme les débris d’un beau siècle ; la jeunesse, contenue par leur seule présence, devenait naturellement, auprès d’eux, réservée, modeste, attentive ; on les écoutait avec intérêt ; on croyait entendre parler l’histoire. On les consultait sur l’étiquette, sur les usages ; contemporains de tant de grands hommes en tout genre, ces vénérables personnages semblaient placés dans la société pour maintenir les idées d’urbanité, de gloire, de patriotisme. Sous les auspices de ces vénérables personnes, il s’établit dans la société une secte très nombreuse d’hommes et de femmes qui se déclarèrent partisans et dépositaires des anciennes traditions sur le goût, l’étiquette et la morale ; ils s’érigèrent en juges suprêmes de toutes les convenances sociales, et s’arrogèrent exclusivement le titre imposant de bonne compagnie. On n’exigeait que deux choses : un bon ton, des manières nobles, et un genre de considération acquis dans le monde, soit par le rang, la naissance ou le crédit à la cour, soit par le faste, les richesses, ou l’esprit et les agréments personnels.

Cette société, dénigrante pour toutes les autres, excita contre elle beaucoup d’inimitiés : l’on s’accorda unanimement à la désigner par le titre de grande société, qu’elle a gardé jusqu’à la Révolution ; ce qui signifiait la mieux choisie et la plus brillante par le rang, la considération personnelle, le ton et les manières ; là se trouvaient, en effet, réunies toute l’aménité et toutes les grâces françaises. La politesse, dans ces assemblées, avait toute l’aisance et toute la grâce que peuvent lui donner l’habitude prise dès l’enfance et la délicatesse de l’esprit ; la médisance était bannie de ces conversations générales. Jamais la discussion n’y dégénérait en dispute. Là se trouvait, dans toute sa perfection, l’art de louer sans fadeur, de répondre à un éloge sans le dédaigner et sans l’accepter ; de faire valoir les autres sans paraître les protéger, et d’écouter avec une obligeante attention. Si toutes ces apparences eussent été fondées sur la morale, on aurait vu l’âge d’or de la civilisation.

Pour achever de peindre la grande société du XVIIIe siècle, il faut dire encore que, dans ses comités les plus intimes, on voulait surtout de la grâce, de la gaieté ou de l’originalité : la méchanceté était de mauvaise compagnie.

Ce qu’on ne pardonnait jamais, ce que rien ne pouvait excuser, c’était la bassesse ou des manières ou du langage, et celle des actions.

Cette grande société, ou la bonne compagnie, ne se bornait pas à prononcer des arrêts frivoles sur le ton et les manières ; elle exerçait une police sévère très utile aux mœurs, elle réprimait, par sa censure les vices que ne punissaient pas les tribunaux, la justice se chargeait du châtiment des mauvaises actions, et la société de celui des mauvais procédés. Sa désapprobation générale ôtait à celui qui en était l’objet une partie de sa considération personnelle. On bouleversait une existence par ces paroles terribles : « Tout le monde lui a fait fermer sa porte. » Cette puissance était celle de l’honneur ; elle fut souveraine jusqu’à la Révolution, et les personnes qui l’exerçaient d’un consentement unanime, sans opposition, comme sans révolte, avaient d’autant mieux le droit de s’appeler exclusivement la bonne compagnie, qu’elles n’abusèrent jamais de cet empire.

Dès les premiers jours de mon entrée au Palais-Royal, je fis les plus tristes réflexions sur ma nouvelle existence, et tout sembla concourir à les aggraver, et à augmenter la mélancolie que j’y avais apportée. Je ne parlais qu’avec défiance et circonspection ; je perdais ainsi l’espèce d’agrément qu’on avait jusqu’alors tant loué en moi, le naturel et la gaieté.

Après avoir passé six mois au Palais-Royal, j’avais éprouvé déjà tant de noirceurs et de méchancetés, que je résolus de m’en éloigner. Madame la duchesse de Chartres avait pris pour moi la plus vive amitié ; elle me faisait appeler sans cesse quand elle était seule dans son appartement : faveur qu’elle n’accordait à aucune autre. Ma conversation et ma gaieté lui plaisaient, et je trouvais très attachantes sa bonté, sa candeur et sa sensibilité. On lui dit beaucoup de mal de moi : elle n’en crut rien : elle me redit tout, elle me trouva de la modération, et, j’ose dire, de la générosité.

Cette conduite fut appréciée par madame la duchesse de Chartres ; elle s’attacha à moi avec une espèce de passion qui a duré dans sa force plus de quinze ans, et je puis dire, avec une parfaite vérité, que mon cœur y a répondu avec toute l’énergie et tout le dévouement dont il est capable quand il aime. Ce fut là le premier motif de l’ardente jalousie dont j’ai été l’objet pendant neuf ans au Palais-Royal.

Déjà en butte à des calomnies, je pris le parti de faire un petit voyage, espérant que mon absence, dans ce commencement de faveur, prouverait que je n’avais nulle envie de dominer. J’avais depuis longtemps promis à madame de Mérode d’aller la voir à Bruxelles. J’engageai M. de Genlis à m’y mener ; je demandai un congé, et nous partîmes au milieu de l’hiver. Je respirai en me retrouvant avec une amie charmante qui ne songea qu’à me rendre agréable le séjour de Bruxelles. Le prince Charles, frère de l’empereur, était vice-roi des Pays-Bas. Ce prince était aimable ; il aimait les arts et les talents ; il eut beaucoup de grâce pour moi. Madame de Mérode avait une grande maison. Nous logions chez elle, et j’y vis la société la plus brillante de la ville, entre autres le prince et la princesse de Starenberg. Cette dernière, quoique petite, laide et bossue, plaisait même par sa figure remplie d’esprit et d’expression. Je n’ai vu à personne une manière de conter plus amusante, plus d’agrément dans la conversation, un esprit plus piquant ; elle a fait de grandes passions, qui ont été également constantes et malheureuses. Le prince de Chimay, d’une belle figure, et jeune encore, était alors éperdument amoureux d’elle, et retenu à Bruxelles depuis deux ans par cet attachement. L’homme le plus à la mode et le plus spirituel de la cour du prince Charles était le prince de Ligne, qui passait une grande partie de sa vie à Paris. La duchesse d’Ursel, fille de la belle et vertueuse duchesse d’Aremberg, était, à cette époque, dans la première fleur de la jeunesse : une fraîcheur éclatante, une agréable physionomie, lui tenaient lieu de beauté ; elle était charmante par la gaieté, la douceur, et une égalité d’humeur qui ne se démentait jamais. J’avais porté ma harpe ; nous faisions de la musique tous les soirs ; on causait, on dansait, on faisait beaucoup de déguisements, surtout pour m’attraper ; chose qui a toujours été très facile. Madame d’Ursel, en se noircissant ses cheveux blonds, en cachant ses jolies dents avec une écorce d’orange artistement taillée à cet effet, me fit croire pendant toute une soirée qu’elle était une dame hollandaise nouvellement arrivée de La Haye. Nous passâmes ainsi trois mois, qui s’écoulèrent pour nous d’une manière délicieuse. Enfin je retournai au Palais-Royal, pour y trouver les mêmes inimitiés. Peu de jours après mon arrivée, nous allâmes à l’Ile-Adam, chez M. le prince de Conti. J’aimais particulièrement cette maison de prince, parce qu’on y jouissait de la plus parfaite liberté. Le prince ne paraissait dans le salon que le soir, deux heures avant le souper. Quand il n’allait pas à la chasse, il passait ses journées dans l’appartement de madame la comtesse de Boufflers. Toutes les dames étaient maîtresses de dîner dans leurs chambres et d’y rester jusqu’au souper. M. le prince de Conti, âgé alors de cinquante ans, avait la plus belle et la plus majestueuse figure ; il avait montré beaucoup de valeur et de talent à la guerre. Protecteur ardent de tous ceux qui lui étaient attachés, il avait de véritables amis ; il était le seul prince du sang qui parlât bien au Parlement, et qui eût de l’aisance et de la grâce à ses audiences. Il aimait les arts, les lettres et les sciences ; on a dit de lui qu’il était le dernier des princes. Les chasses du cerf étaient d’un agrément particulier à l’Ile-Adam ; chaque halte était une fête, et durant tous les voyages, nous jouions la comédie une fois par semaine.

Madame la comtesse de Boufflers passait pour la personne la plus spirituelle de la société ; elle était même auteur de plusieurs drames et comédies, mais qui n’ont jamais été imprimés. Je l’ai beaucoup aimée ; elle, madame de Beauvau, madame de Puisieux et la maréchale de Luxembourg, m’ont paru des modèles parfaits de l’amabilité, de la politesse et de la grâce sociales.

Je me livrai à l’étude avec plus d’activité que jamais. J’ajoutai à mes occupations celle de peindre des fleurs en miniature. Madame de Puisieux m’avait demandé de lui donner une petite tabatière bien légère et bien commune, qu’elle pût laisser toujours sur son métier. Je peignis pour un dessus de boîte un chiffre en fleurs, entouré d’une guirlande, que je fis mettre sur une boîte de bois de figuier. Ce petit ouvrage fut trouvé si joli que tous mes amis m’en demandèrent ; j’en fis dans ce temps plus d’une douzaine de suite. Une des choses qui m’attachaient le plus à la lecture, c’était la constance avec laquelle j’ai toujours fait des extraits, et le plaisir extrême que je trouvais à en augmenter le nombre. Je savais très-peu la géographie, je priai M. de Bomare de me donner une maîtresse. Il me donna mademoiselle Thouin, sœur du premier jardinier du Jardin du roi. Je persuadai à madame la duchesse de Chartres d’apprendre la géographie, et je donnai à mademoiselle Thouin cette illustre écolière, qu’elle a gardée plus de trois ans. Madame la duchesse de Chartres avait été élevée au couvent par la vieille et vertueuse marquise de Sourcy, qui lui avait donné ce qui vaut mieux que des grâces et des talents, car elle avait imprimé dans sa belle âme les sentiments les plus religieux et les meilleurs principes. Mais d’ailleurs madame de Sourcy, n’ayant nulle instruction, n’avait pu en donner à son élève, qui ne savait même pas l’orthographe. J’entrepris de la lui apprendre ; je lui en donnai régulièrement des leçons pendant plus de dix-huit mois ; je lui en donnai aussi d’histoire et de mythologie. Un peintre, qui avait fait le portrait de mes filles, me parla d’un jeune Polonais appelé M. Méris. J’imaginai de faire faire, pour l’instruction de madame la duchesse de Chartres, une suite de petits tableaux historiques représentant les plus beaux traits de l’histoire grecque et romaine. On en fournissait quatre par mois, que madame la duchesse de Chartres ne payait que dix-huit francs pièce, et c’était assurément pour rien. Elle les faisait encadrer à mesure, et sur tous j’écrivais de ma main, derrière le petit tableau, l’explication du sujet avec détail, et d’une écriture très-fine. Elle en eut ainsi cent quinze qu’elle plaça dans un cabinet, et qui furent admirés de tous ceux qui les virent. Je servais aussi de secrétaire à madame la duchesse de Chartres ; j’écrivais tous ses billets et toutes ses lettres, qu’elle copiait ensuite de son écriture. Il ne lui survenait rien, hors de l’ordre commun de tous les jours, qu’elle ne m’en fît part, et qu’elle ne m’envoyât chercher pour me consulter ou pour me confier ce qui l’intéressait. Il lui est arrivé très souvent de m’envoyer mademoiselle Lefèvre, une de ses femmes de chambre, à deux ou trois heures du matin, quand je n’avais pas pu la voir dans la journée, pour me demander en grâce d’écrire un billet ou une lettre, qu’elle voulait qui fût portée le lendemain matin. Comme je me couchais tard, communément j’étais levée ; et plusieurs fois mademoiselle Lefèvre m’a fait réveiller. Dans ces occasions madame la duchesse de Chartres m’écrivait, et longuement, ce qu’elle désirait de moi : souvent ce n’était que pour me confier quelque chose qui lui faisait de la peine ; et, dans ce cas, s’il n’était pas excessivement tard, je descendais chez elle. Tous ses soins ne m’empêchaient pas d’entretenir mon adresse des doigts, de faire de jolis ouvrages de broderie de tous genres, de cultiver toujours la musique avec la même ardeur, et d’y joindre la nouvelle étude de l’histoire naturelle, et l’occupation de former un cabinet de coquillages, de madrépores, de minéraux et de cailloux, qui devint très beau par la suite, et qui a été confisqué et très bien vendu au profit de la nation, avec tout ce que j’avais à Belle-Chasse.

Lorsque l’été vint, nous allâmes à Chantilly, où M. le prince de Condé eut des grâces toutes particulières pour moi. Il se mettait toujours à table à côté de moi, et me demandait ce que je souhaitais que l’on fît le lendemain ; si je désirais que l’on soupât à l’Ile-Sylvie ou à l’Ile-d’Amour ; où je voulais que fût le rendez-vous de la chasse du cerf, etc. M. le prince de Condé avait alors trente-cinq ou trente-six ans ; il était borgne, mais l’œil dont il ne voyait pas n’avait rien alors de défectueux. Sa figure était mieux que mal ; il avait quelque chose de faux dans la physionomie, et cette physionomie peignait son caractère, qui était extrêmement dissimulé. Il avait montré à la guerre une valeur digne du petit-fils du grand Condé, ce qui lui donnait une juste considération dans l’armée. Tous les militaires le révéraient ; il a toujours joué le noble rôle de se déclarer leur protecteur. Ce prince ne manquait pas d’esprit ; il écrivait bien, et sa conversation, lorsqu’il était à son aise, était agréable ; cependant il avait, dans le grand monde, de la timidité, il parlait mal en public ; il était ambitieux. Il était excessivement vindicatif ; il se trouvait une sorte de plaisir dans sa haine : c’est le seul homme que j’aie vu constamment sourire lorsqu’on lui parlait d’une personne qu’il haïssait, ou lorsqu’il la voyait, et ce sourire était affreux, rien ne peut en donner l’idée.

M. le duc de Bourbon avait une belle tournure, et l’éclat de son teint lui tenait lieu de beauté ; il a toujours été rempli de bonté pour moi.

Madame la duchesse de Bourbon était à ce voyage ; elle avait beaucoup de grâce, de l’esprit, des talents, et une belle âme, mais dans les idées une singularité que son institutrice n’avait nullement rectifiée, et qui ôtait beaucoup de justesse à sa manière de voir et de juger. Très prévenue contre moi par madame de Barbantane, elle me traitait avec une extrême sécheresse ; ses préventions durèrent jusqu’à la Révolution ; ses bontés m’ont bien dédommagée depuis de cette injustice.

J’eus l’hiver d’ensuite une grande distraction dans mes études particulières : Gluck vint à Paris pour y faire jouer ses opéras. Les loges du Palais-Royal donnaient dans les appartements du palais ; en sortant de dîner je n’avais qu’une porte de la salle à manger à ouvrir pour être dans une de nos loges. Cette commodité, mon goût passionné pour la musique, et le plaisir extrême de voir Gluck à toutes les répétitions se mettre en colère contre les acteurs et les musiciens, et leur donner à tous d’excellentes leçons, me faisait passer toutes mes après-dîners dans une loge ; Gluck venait deux fois la semaine avec Monsigny, M. de Monville et Jarnovitz, le célèbre violon, faire de la musique chez moi ; il me faisait chanter tous ses beaux airs, et jouer sur la harpe ses ouvertures, entre autres celle d’Iphigénie, que j’aimais avec enthousiasme. On imagine bien que je me déclarai Gluckiste, et que je me moquai de toutes les disputes sur Gluck et Piccini. Je sentis enfin, au mois de mars de cet hiver, que la musique, Gluck et l’Opéra prenaient beaucoup trop d’ascendant sur moi. Je fis vœu de ne plus aller à l’Opéra et aux spectacles que lorsque je serais forcée, par ma place, d’y suivre madame la duchesse de Chartres. Ce fut pour moi un très grand sacrifice, car j’ai été parfaitement fidèle à ce vœu. Je voyais très souvent M. de Fleurieu, qui a été depuis dans le ministère ; il me remit à l’étude de l’italien, qu’il savait parfaitement. Je n’ai jamais connu personne d’un caractère aussi obligeant ; il était d’une adresse extrême ; il savait faire des montres comme un horloger ; il se chargeait de nettoyer et de raccommoder celles de ses amis ; en outre il tournait, et il faisait d’ailleurs mille jolies choses. Un jour qu’il arriva chez moi, il me trouva occupée à faire garnir de fleurs, en ma présence, par ma femme de chambre et une fille de boutique de ma marchande de modes, une robe que je voulais absolument avoir pour le lendemain. M. de Fleurieu donna son avis ; ensuite il se mit à l’ouvrage, taillant, cousant aussi bien que la meilleure ouvrière, et tout cela avec un sérieux et une simplicité qui me faisaient rire aux larmes ; il me grondait de cette gaieté, en disant que cela nous faisait perdre du temps. J’avais fait fermer ma porte, et nous travaillâmes avec acharnement depuis sept heures du soir jusqu’à une heure après minuit, avec le seul relâche d’un petit souper, qui ne dura pas un quart d’heure. La robe fut achevée ; elle eut le lendemain le plus grand succès, tout le monde la trouva charmante.

J’avais pris aussi un maître de langue anglaise ; et comme j’avais une très grande mémoire, je lisais couramment les poètes au bout de cinq mois. Je ne perdais pas un moment ; quand j’allais à Versailles, je m’arrangeais pour y aller communément toute seule, afin de pouvoir lire en voiture. J’écrivais tous mes extraits dans des petits livres blancs ; j’en portais toujours un sur moi, afin de lire quelque chose dans les petits moments perdus. J’avais entendu conter que M. d’Aguesseau avait fait en plusieurs années quatre volumes in-4o, en employant douze ou quinze minutes tous les jours que madame d’Aguesseau mettait constamment à se rendre dans la salle à manger, depuis l’annonce du dîner. Je profitai de cet exemple. L’heure du dîner du Palais-Royal était fixée à deux heures, mais madame la duchesse de Chartres n’était jamais prête qu’un quart d’heure après, et quand je descendais à l’heure convenue, il fallait toujours attendre quinze ou vingt minutes. Je chargeai un valet de chambre de venir m’avertir quand elle passait dans le salon. J’étais toute prête à deux heures précises, et jusqu’au moment où l’on venait me chercher, j’employais ce temps à écrire à main posée, d’une écriture très fine, un choix de vers de différents auteurs, ce qui avait formé, quand je suis sortie du Palais-Royal, un recueil de mille vers, qui est très curieux. Il commence par les vers les plus gothiques et les plus anciens que nous ayons. J’allais à peu près tous les quinze jours au Jardin du roi, voir mon amie mademoiselle Thouin. Un jour que j’étais avec elle et M. Thouin, son frère, dans les serres, j’y vis arriver un jeune homme de quatorze ou quinze ans, d’une figure charmante, qui, venant à moi, me dit que son père avait un désir passionné que j’allasse chez lui, pour me faire voir deux ou trois petits animaux singuliers qui n’étaient pas dans la ménagerie, et ce père était M. de Buffon. Je fus ravie de cette prévenance d’un homme dont j’admirais tant les ouvrages. Le jeune Buffon me donna la main, et me conduisit chez son père, qui me reçut avec une cordialité et une grâce de bonhomie qui achevèrent de me gagner tout à fait le cœur. Une chose très extraordinaire, c’est que M. de Buffon, dont le style est si harmonieux, n’aimait pas la poésie. Fénelon, écrivain moins parfait, mais dont le style a tant d’harmonie, offrait la même singularité. M. de Buffon m’a dit qu’il n’a commencé à écrire comme auteur, à être remarqué, qu’à l’âge de quarante-quatre ou quarante-cinq ans.

En 1774, Louis XV mourut : l’infortuné Louis XVI monta sur le trône, ce qui donna d’abord l’idée que le Palais-Royal allait jouir d’un grand crédit, parce que madame la princesse de Lamballe, intimement liée avec M. le duc et madame la duchesse de Chartres, était favorite de la nouvelle reine. Madame de Lamballe était extrêmement jolie, elle était charmante sans aucune régularité ; son caractère était doux, obligeant, égal et gai. La vue d’un bouquet de violettes la faisait évanouir, ainsi que l’aspect d’une écrevisse ou d’un homard, même en peinture ; alors elle fermait les yeux, sans changer de couleur, et restait ainsi immobile pendant plus d’une demi-heure, malgré tous les secours qu’on s’empressait de lui prodiguer. C’est ainsi que je l’ai vue, en Hollande, s’évanouir dans le cabinet de M. Hope, après avoir jeté les yeux sur un petit tableau flamand, qui représentait une femme vendant des homards. J’étais à côté d’elle assise sur un canapé ; mademoiselle Bagarotti contait des histoires de revenants, lorsqu’on entendit dans l’antichambre un valet de chambre bâiller à haute voix, apparemment en se réveillant. Madame de Lamballe affecta un tel mouvement de frayeur, qu’elle tomba évanouie. Je lui ai vu faire mille fois des scènes de ce genre. Et, par suite, lorsque les attaques de nerfs périodiques, suivies d’évanouissement, devinrent à la mode, madame de Lamballe ne manqua pas d’en avoir de régulières deux fois la semaine, aux mêmes jours et aux mêmes heures, pendant toute une année. Ces jours-là, suivant l’usage des autres malades de cette espèce, M. Saiffert, son médecin, arrivait chez elle aux heures convenues ; il frottait les tempes et les mains de la princesse d’une liqueur spiritueuse ; ensuite il la faisait mettre dans son lit, où elle restait deux heures évanouie. Pendant ce temps ses amis intimes, rassemblés ce jour-là, formaient un cercle autour de son lit, et causaient tranquillement jusqu’à ce que la princesse sortît de sa léthargie. Telle était la personne que la reine choisit d’abord pour sa première amie ! Mais la reine sentit bientôt que madame de Lamballe était hors d’état de donner un conseil utile, et même de prendre part à un entretien sérieux : ce ne fut donc point par légèreté, comme on l’a dit, que la reine lui ôta sa confiance ; elle la jugea avec beaucoup de discernement. En même temps elle lui conserva tous les droits apparents de l’intimité, et la place de surintendante de sa maison, place recréée pour elle ; il n’y avait point eu de surintendante à la cour depuis mademoiselle de Clermont.

Le roi, dans la première année de son règne, alla à Marly pour s’y faire inoculer. Toutes les princesses furent de ce voyage, et j’y allai avec madame la duchesse de Chartres. Le voyage fut très brillant, et je m’y amusai beaucoup. J’y courus un très grand danger, ainsi que madame la duchesse de Chartres. Un jour nous étions au rez-de-chaussée, assises à côté l’une de l’autre sur un canapé, au-dessus duquel était, derrière nous, une grande glace. Nous nous trouvions en face d’une porte qui donnait sur la terrasse. M. le duc de Chartres et M. de Fitz-James s’amusaient à tirer au blanc, au pistolet chargé à balle ; ils étaient placés vis-à-vis de nous, mais nous tournant le dos. Une balle allant frapper une statue de marbre fut renvoyée par ricochet dans notre salon, et cassa, à deux doigts de nos têtes, la glace qui était derrière nous.

On m’avait d’abord logée à Marly dans une chambre assez vilaine, et qui n’était séparée que par une mince cloison du logement de madame de Valbelle, dame du palais, de sorte que nous nous entendions mutuellement d’une manière fort incommode, surtout n’ayant ensemble aucune liaison. En rentrant chez moi les soirs, après souper, je faisais communément de la musique deux bonnes heures avant de me coucher. Un soir, entre onze heures et minuit, que, suivant ma coutume, je jouais de la harpe, et que je déchiffrais une sonate, M. d’Avaray, à ma grande surprise, entra tout à coup dans ma chambre, et vint me dire tout bas que la reine était chez madame de Valbelle, pour m’entendre jouer de la harpe. Aussitôt je me mis à jouer tout ce que je savais le mieux en pièces et en morceaux de chant, ce qui dura une heure et demie sans interruption, car j’attendais que le mouvement dans la chambre voisine m’apprît que la reine s’en allait ; mais le silence y était absolu. Enfin, réellement fatiguée, je m’arrêtai. Alors on m’applaudit très vivement et à plusieurs reprises, et M. d’Avary vint me remercier de la part de la reine, et me dit en son nom mille choses obligeantes. Elle me les répéta le lendemain quand j’allai faire ma cour. Elle fut si satisfaite de ma harpe et de mon chant, que j’eus dans ce moment toute facilité de me faire admettre dans son intérieur, en consentant à jouer dans ses petits concerts particuliers, où elle-même chantait. J’aurais été secondée par madame de Lamballe, qui me le conseillait ; mais j’avais assez de chaînes pour n’en pas désirer d’autres : celle-là m’aurait pris un temps énorme, et elle aurait par conséquent bouleversé toutes mes études, qui ont toujours fait tout le véritable charme ou toute la consolation de ma vie. Au bout de quinze jours, on m’annonça que je serais logée dans l’un des charmants pavillons du jardin. Ce pavillon, pareil aux autres, contenait deux logements, l’un, très beau, au rez-de-chaussée, et l’autre, fort inférieur, au-dessus, mais très joli. Ce fut celui-là qu’on me donna ; M. le prince de Condé occupait l’autre. Aussitôt qu’il sut que j’allais venir dans ce pavillon, il se hâta de déménager et de prendre le petit appartement pour me laisser le plus beau, que, malgré ma respectueuse résistance, il me força d’accepter.

L’année qui suivit, j’eus la rougeole ; mes enfants eurent en même temps la rougeole, ce que l’on me cacha avec le plus grand soin. Mon fils, enfant charmant âgé de cinq ans, en mourut. Sa mort me causa une telle affliction que je tombai dans un état de langueur qui fit craindre pour ma vie ! M. Tronchin m’ordonna les eaux de Spa. Je partis au mois d’avril. Au bout de six semaines ma santé était parfaitement rétablie.

Je fis le voyage de Dusseldorf, pour voir la superbe galerie de tableaux ; nous nous arrêtâmes trois jours à Aix-la-Chapelle, où je vis pour la première fois madame la comtesse de Potocka, qui se prit d’une telle passion pour moi, qu’elle quitta sur-le-champ Aix-la-Chapelle pour venir avec moi à Spa, où je retournais et où nous passâmes deux mois ensemble ; elle me promit de venir à Paris l’hiver prochain ; elle me tint parole. J’écrivis à Paris pour demander une prolongation de congé, et à M. de Genlis la permission de faire le voyage de Suisse. J’obtins tout ce que je désirais, et nous partîmes.

En arrivant à Colmar, j’y trouvai mon beau-père, le baron d’Andlau, qui me reçut à ravir, me donna un bal, me fit de très beaux présents, et me conduisit à Bâle, en payant toute ma dépense. Il me fit séjourner à Lausanne, où je voulais consulter M. Tissot. On venait de toute l’Europe, dans cette saison, consulter ce grand médecin. Je passai douze jours à Lausanne. On me donna des fêtes, des bals, des concerts ; je chantai, je jouai de la harpe tant qu’on voulut. On me mena faire des promenades délicieuses sur le lac ; je ne manquai pas d’aller voir les rochers de Meillerie. De Lausanne j’allai à Genève, et de là chez M. de Voltaire.

Je n’avais point pour lui de lettres de recommandation ; mais les jeunes femmes de Paris en sont toujours bien reçues. Je lui écrivis pour lui demander la permission d’aller chez lui. Le philosophe de Ferney me fit une réponse très gracieuse ; il m’annonça qu’en ma faveur il quitterait ses pantoufles et sa robe de chambre, et il m’invita à dîner et à souper. Il était d’usage, surtout pour les jeunes femmes, de s’émouvoir, de pâlir, de s’attendrir et même de se trouver mal en apercevant M. de Voltaire ; on se précipitait dans ses bras, on balbutiait, on pleurait, on était dans un trouble qui ressemblait à l’amour le plus passionné. C’était l’étiquette de la présentation à Ferney. M. de Voltaire y était tellement accoutumé que le calme et la politesse la plus obligeante ne lui paraissaient que de l’impertinence. Je me promis, non pas de faire une scène pathétique, mais de me conduire de manière à ne pas causer un grand étonnement, c’est-à-dire que je pris la résolution de n’être pas ridicule.

Je partis de Genève d’assez bonne heure, pour arriver à Ferney avant l’heure du dîner de M. de Voltaire ; mais, m’étant réglée sur sa montre, qui avançait beaucoup, je ne reconnus mon erreur qu’à Ferney. Il n’y à guère de gaucherie plus désagréable que celle d’arriver trop tôt pour dîner chez les gens.

Cherchant, de bonne foi, quelque moyen de plaire à l’homme célèbre qui voulait bien me recevoir, j’avais mis beaucoup de soin à me parer ; je n’ai jamais eu tant de plumes et tant de fleurs. Durant la route, je tâchai de me ranimer en faveur du fameux vieillard que j’allais voir ; je répétais des Vers de la Henriade et de ses tragédies.

Je menai avec moi un peintre allemand, M. Ott. Il savait à peine le français, et il n’avait jamais lu une ligne de Voltaire ; mais, sur sa réputation, il n’en avait pas moins pour lui tout l’enthousiasme désirable. On nous fit passer devant une église sur le portail de laquelle ces mots étaient écrits : « Voltaire a élevé ce temple à Dieu. » Cette inscription me fit frémir comme l’inconséquence la plus étrange.

Enfin nous arrivons dans la cour du château, et nous descendons de voiture. M. Ott était ivre de joie. Nous entrons. Nous voilà dans une antichambre assez obscure. M. Ott aperçoit sur-le-champ un tableau, et s’écrie : « C’est un Corrège ! » Nous approchons ; on le voyait mal, mais c’était en effet un tableau original du Corrège. Je vis dans le château cette espèce de rumeur désagréable que produit une visite inopinée qui survient mal à propos. Les domestiques avaient un air effaré ; on entendait le bruit redoublé des sonnettes qui les appelaient, on allait et venait précipitamment, on ouvrait et fermait brusquement les portes. Je regardai à la pendule du salon, et je reconnus avec douleur que j’étais arrivée trois quarts d’heure trop tôt. M. Ott vit, à l’autre extrémité du salon, un grand tableau à l’huile, dont les figures sont en demi-nature. Un cadre superbe, et l’honneur d’être placé dans le salon, annonçaient quelque chose de beau. A notre grande surprise, nous découvrons une véritable enseigne à bière, une peinture ridicule présentant M. de Voltaire dans une gloire, tout entouré de rayons comme un saint, ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis, Fréron, Pompignan, etc., qui expriment leur humiliation en ouvrant des bouches énormes et en faisant des grimaces effroyables. Enfin la porte du salon s’ouvrit, et nous vîmes paraître madame Denis, la nièce de M. de Voltaire, et madame de Saint-Julien. Ces dames m’annoncèrent que M. de Voltaire viendrait bientôt. Madame de Saint-Julien, qui était fort aimable, et que je ne connaissais pas du tout, était établie pour tout l’été à Ferney ; elle appelait M. de Voltaire mon philosophe, et il l’appelait mon papillon. Elle portait une médaille d’or à son côté. J’ai cru que c’était un ordre ; mais c’était un prix d’arquebuse donné par M. de Voltaire, et qu’elle avait gagné depuis peu de jours. Une telle adresse est un exploit pour une femme. Elle me proposa de faire un tour de promenade, ce que j’acceptai avec empressement ; je craignais tellement l’apparition du maître de la maison, que j’étais charmée de m’échapper un moment, afin de retarder un peu cette terrible entrevue. Madame de Saint-Julien me conduisit sur une terrasse de laquelle on eût pu découvrir la magnifique vue du lac et des montagnes si l’on n’avait pas eu le mauvais goût d’établir sur cette belle terrasse un long berceau de treillage tout couvert d’une verdure épaisse qui cachait tout. On n’entrevoyait cette admirable perspective que par des petites lucarnes où je ne pouvais passer la tête ; d’ailleurs, le berceau était si bas, que mes plumes s’y accrochaient partout. Je me courbais extrêmement, et, comme pour me rapetisser encore, je ployais beaucoup les genoux, je marchais à toute minute sur ma robe, je chancelais, je trébuchais, je cassais mes plumes, je déchirais mes jupons, et, dans l’attitude la plus gênante, je n’étais guère en état de jouir de la conversation de madame de Saint-Julien, qui, petite, en habit négligé du matin, se promenait très à son aise, et causait agréablement. Enfin on vint nous dire que M. de Voltaire entrait dans le salon. J’étais si harassée et en si mauvaise disposition que j’aurais donné tout au monde pour pouvoir me trouver transportée dans mon auberge à Genève.

Madame de Saint-Julien m’entraîne avec vivacité. Nous regagnons la maison, et j’eus le chagrin, en passant dans une des pièces du château, de me voir dans une glace. J’étais décoiffée et toute ébouriffée, et j’avais une mine véritablement piteuse et tout à fait décomposée. Je m’arrêtai un instant pour me rajuster ; ensuite je suivis courageusement madame de Saint-Julien. Nous entrons dans le salon, et me voilà en présence de M. de Voltaire. Madame de Saint-Julien m’invita à l’embrasser, en me disant avec grâce : « Il le trouvera très bon. » Je m’avançai gravement, avec l’expression du respect que l’on doit aux grands talents et à la vieillesse. M. de Voltaire me prit la main et me la baisa. Je ne sais pourquoi cette action si commune me toucha, comme si cette espèce d’hommage n’était pas aussi vulgaire que banal ; mais enfin je fus flattée que M. de Voltaire m’eût baisé la main, et je l’embrassai de très bon cœur intérieurement, car je conservai toute la tranquillité de mon maintien. Je lui présentai M. Ott, qui fut si transporté de s’entendre nommer à M. de Voltaire, que je crus qu’il allait faire une scène. Il s’empressa de tirer de sa poche des miniatures qu’il avait faites à Berne. Malheureusement un de ces tableaux représentait une Vierge avec l’enfant Jésus : ce qui fit dire à M. de Voltaire plusieurs impiétés aussi plates que révoltantes. Je trouvai qu’il était contre les devoirs de l’hospitalité et contre toute bienséance de s’exprimer ainsi devant une personne de mon âge qui ne s’affichait pas pour un esprit fort, et qu’il recevait pour la première fois. Extrêmement choquée, je me tournai du côté de madame Denis, afin d’avoir l’air de ne pas écouter son oncle. Il changea d’entretien, parla de l’Italie et des arts comme il en a écrit, c’est-à-dire sans connaissance et sans goût. Je ne dis que quelques mots, qui exprimaient que je n’étais pas de son avis.

On se mit à table, et pendant tout le dîner M. de Voltaire ne fut rien moins qu’aimable. Il eut toujours l’air d’être en colère contre ses gens, criant à tue-tête avec une telle force qu’involontairement j’en ai plusieurs fois tressailli. La salle à manger était très sonore, et sa voix de tonnerre y retentissait de la manière la plus effrayante. On m’avait prévenue de cette manie, qui est si hors d’usage devant des étrangers, et l’on voit parfaitement, en effet, que c’est une habitude, car ses gens n’en paraissent être ni surpris ni le moins du monde troublés. Après le dîner, M. de Voltaire, sachant que j’étais musicienne, a fait jouer madame Denis du clavecin. Elle a un jeu qui transporte, en idée, au temps de Louis XIV ; mais ce souvenir-là n’est pas le plus agréable qu’on puisse retracer de ce beau siècle. Elle finissait une pièce de Rameau, lorsqu’une jolie petite fille de sept ou huit ans entra dans la chambre, et vint se jeter au cou de M. de Voltaire en l’appelant papa. Il reçut ses caresses avec grâce ; et, comme il vit que je contemplais ce tableau si doux avec un extrême plaisir, il me dit que cette enfant appartenait à la petite-fille du grand Corneille, qu’il a mariée. Combien j’eusse été touchée dans ce moment si je ne m’étais pas rappelé ses Commentaires, où l’injustice et l’envie se trahissent si maladroitement ! Dans ce lieu on était à chaque instant blessé par des contrastes bizarres, et sans cesse l’admiration y était suspendue et même détruite par des souvenirs odieux et même par des disparates révoltantes.

M. de Voltaire reçut plusieurs visites de Genève, ensuite il me proposa une promenade en voiture. Il fit mettre ses chevaux, et nous montâmes dans une berline, lui, sa nièce, madame de Saint-Julien et moi. Il nous mena dans le village pour y voir les maisons qu’il a bâties et les établissements bienfaisants qu’il a formés. Il est plus grand là que dans ses livres ; car on y voit partout une ingénieuse bonté, et l’on ne peut se persuader que la même main qui écrivit tant d’impiétés, de faussetés et de méchancetés ait fait des choses si nobles, si sages et si utiles. Il montrait ce village à tous les étrangers, mais de bonne grâce ; il en parlait simplement, avec bonhomie ; il instruisait de tout ce qu’il avait fait, et cependant il n’avait nullement l’air de s’en vanter, et je ne connais personne qui pût en faire autant. En rentrant au château, la conversation fut fort animée ; on parlait avec intérêt de ce qu’on avait vu. Je ne partis qu’à la nuit. M. de Voltaire me proposa de rester jusqu’au lendemain après dîner ; mais je voulus retourner à Genève.

Tous les portraits et tous les bustes de M. de Voltaire sont très ressemblants ; mais aucun artiste n’a bien rendu ses yeux. Je m’attendais à les trouver brillants et pleins de feu : ils étaient en effet les plus spirituels que j’aie vus ; mais ils avaient en même temps quelque chose de velouté et une douceur inexprimable : l’âme de Zaïre était tout entière dans ces yeux-là. Son sourire et son rire extrêmement malicieux changeaient tout à fait cette charmante expression. Il était fort cassé, et sa manière gothique de se mettre le vieillissait encore ; il avait une voix sépulcrale qui lui donnait un ton singulier, d’autant plus qu’il avait l’habitude de parler excessivement haut, quoiqu’il ne fût pas sourd. Quand il n’était question ni de la religion ni de ses ennemis, sa conversation était simple, naturelle, sans nulle prétention et, par conséquent, avec un esprit tel que le sien, parfaitement aimable. Il me parut qu’il ne supportait pas que l’on eût, sur aucun point, une opinion différente que la sienne ; depuis qu’il était dans cette terre, on n’allait le voir que pour l’enivrer de louanges ; tout ce qui l’entourait était à ses pieds. Les rois mêmes n’ont jamais été les objets d’une adulation si outrée : l’étiquette défend de leur prodiguer toutes ces flatteries ; grâce au respect, la flatterie, à la cour, est obligée de ne se montrer que sous des formes délicates. A Ferney elle était véritablement grotesque : l’amour-propre de M. de Voltaire était singulièrement irritable, et les critiques lui causaient ce chagrin puéril qu’il ne pouvait dissimuler. Il venait d’en éprouver un très sensible. L’empereur avait passé tout près de Ferney : M. de Voltaire, qui s’attendait à recevoir la visite de l’illustre voyageur, avait préparé des fêtes et même fait des vers et des couplets, et malheureusement tout le monde le savait. L’empereur passa sans s’arrêter et sans faire dire un seul mot. Comme il approchait de Ferney, quelqu’un lui demanda s’il verrait M. de Voltaire. L’empereur répondit sèchement : « Non ; je le connais assez. » Mot piquant et même profond, qui prouve que ce prince lisait en homme d’esprit et en monarque éclairé.

Après avoir fait un voyage instructif et charmant, je revins en France par le fort de l’Écluse et par Lyon, et j’arrivai au Palais-Royal dans les premiers jours de l’automne, après une absence de cinq mois et demi.

J’avais fait pendant mon séjour à Spa plusieurs petites comédies pour mes filles ; les trois premières furent : Agar dans le désert, les Flacons, et la Colombe. Je les leur fis jouer. J’invitai à ce petit spectacle environ soixante personnes. Le succès de ces pièces fut prodigieux. Pulchérie, ma seconde fille, avait dans ce genre un talent merveilleux. A peine âgée de huit ans, elle fit fondre en larmes tous les spectateurs dans le rôle d’Agar, et elle montra autant de talent dans le comique. Elle n’avait pas la beauté, l’éclat, la régularité de sa sœur, mais son visage était charmant, rempli d’expression, et le son de sa voix allait au cœur. La fille de madame de Jumilhac joua le rôle d’Ismaël, et ma fille aînée celui de l’Ange ; elle en avait tellement la figure, que lorsqu’elle parut il y eut une exclamation générale dans la salle, et elle fut applaudie pendant plus de cinq ou six minutes. Les spectateurs demandèrent à grands cris l’auteur, qui ne parut point, et une seconde représentation que j’accordai, en l’indiquant à la quinzaine. Dans cet intervalle, il me fut demandé une quantité de billets. Le succès de cette seconde représentation alla jusqu’à l’enthousiasme. Je fis en quinze jours Zémire et Azor, ou la Belle et la Bête, qui fut jouée dans le cours de l’hiver, avec l’Enfant gâté. Toutes ces pièces eurent le même succès, excitèrent le même enthousiasme. M. de la Harpe me fit des vers charmants qui se trouvent dans sa correspondance avec le grand-duc de Russie. Outre toutes ces pièces, je fis encore le Bailli, pièce tout à fait comique, dans laquelle Pulchérie, qui joua le bailli, fut ravissante. Cette pièce, qui fit rire aux éclats, ne se trouve point dans le Théâtre d’éducation.

J’avais passé un hiver très brillant ; mes succès m’avaient mise fort à la mode, je reçus des quantités d’invitations de souper, que je refusai toutes, ainsi que les nouvelles connaissances ; mais j’en fis faire plusieurs agréables à madame Potocka, qui eut de grands succès dans le monde, par sa beauté, sa grâce et son esprit. Elle venait presque à tous les grands soupers du Palais-Royal ; elle vit là successivement toutes les personnes de la cour ; elle les jugeait comme une Française spirituelle. Parmi les jeunes personnes qui lui parurent les plus remarquables furent madame la princesse d’Hénin, la vicomtesse de Laval, d’une figure à la fois douce et piquante, et sa conversation ressemblait à son joli visage ; madame la princesse de Poix dont j’ai déjà parlé ; la duchesse de Polignac, favorite de la reine. Sa faveur ne lui avait rien ôté de sa douceur et de sa simplicité naturelles. On dit qu’elle avait peu d’esprit ; mais il faut en avoir un très bon pour conserver un tel maintien dans une telle situation et pour avoir su se maintenir dans la plus haute faveur sans enivrement et sans se faire d’ennemis. J’ai souvent causé avec elle, je l’ai toujours trouvée fort aimable. Madame de Sabran, aujourd’hui madame de Boufflers, était une des plus charmantes personnes que j’aie connues, par la figure, l’élégance, l’esprit et les talents ; elle dansait d’une manière remarquable, elle peignait comme un ange, elle faisait de jolis vers, elle était d’une douceur et d’une bonté parfaites. Madame de Potocka fut souvent invitée, à cause de moi, aux petits soupers du Palais-Royal ; car les princes avaient cette bonté pour leurs dames d’admettre dans leur intérieur leurs plus proches parents et leurs amis intimes. Les personnes non attachées au Palais-Royal qui venaient le plus souvent à ces petits soupers étaient mesdames de Beauvau, de Boufflers, de Luxembourg, de Ségur, mère et belle-fille ; la baronne de Talleyrand, la marquise de Fleury ; amies intimes de madame la duchesse de Chartres. Le baron de Talleyrand était d’une très belle figure ; il ne manquait pas d’esprit, mais il était lourd dans sa conversation, et peu aimable. Sa femme avait de la gentillesse dans la taille et quelque chose de vieillot dans le visage ; ses manières et son ton manquaient de noblesse : il y avait à la fois dans sa conversation du commérage et de l’insipidité ; mais elle a eu une conduite irréprochable : elle a été également bonne épouse et bonne mère. La marquise de Fleury avait un beau visage et des yeux admirables, quoiqu’elle eût la vue très basse, et qu’elle l’ait perdue depuis. Elle était bonne, spirituelle et naturelle. J’ai été fort liée avec elle, et jusqu’à sa mort. Elle était un soir à souper à Versailles chez la princesse de Guéménée, où, comme à l’ordinaire, il y avait beaucoup de monde ; madame de Fleury venait de faire sa cour, elle était en grand habit. Au lieu d’ôter son bas de robe dans l’antichambre, elle ne s’en débarrassa que dans le salon : madame de Guéménée lui conseilla en riant de se défaire aussi de son immense panier. « Très volontiers », répondit madame de Fleury. A ces mots très inattendus, plusieurs femmes s’élancent vers elle pour l’exhorter à faire cette folie : on lui ôte son panier, sa jupe, de superbe étoffe, on la déshabille en un clin d’œil, et elle se trouve avec son grand corps et sa palatine, et en petit jupon court de basin, sur lequel ballottaient ses deux poches. Tout cela se passa en présence de cinquante personnes. J’étais du nombre. Madame de Fleury resta dans cet étrange costume toute la soirée sans le moindre embarras, et comme si elle n’eût fait que la chose du monde la plus simple.

Pendant que j’étais au Palais-Royal, M. de Voltaire vint et mourut à Paris ; comme il m’avait reçue à Ferney, et qu’il vint se faire écrire chez moi, j’allai le voir trois ou quatre fois ; il me reçut avec beaucoup de grâce, mais je le trouvai si abattu et si cassé que je vis bien que sa fin était prochaine.

Le temps que j’ai passé au Palais-Royal fut le plus brillant et le plus malheureux de ma vie ; j’étais dans tout l’éclat de mes talents et à cet âge où l’on joint à la fraîcheur et aux grâces de la jeunesse, tout l’agrément que peut donner l’usage du monde ; je trouvais le moyen de passer beaucoup de temps chez moi ; j’avais de la musique tous les samedis ; Gluck y venait régulièrement ; sa conversation était aussi charmante que son talent était admirable. J’étais généralement aimée dans le grand monde ; voilà le beau côté de ma situation. Mais la haine et la fausseté de quelques personnes du Palais-Royal, les tracasseries sans cesse renaissantes me causaient des chagrins amers, qu’il fallait dissimuler ; car ma place me forçait à faire les honneurs du Palais-Royal, quand j’étais accablée d’inquiétudes, ou dominée par l’indignation. Les jours où la porte du Palais-Royal était ouverte, il fallait toujours qu’une des dames de madame la duchesse de Chartres restât, après le souper, dans le salon tant qu’il s’y trouvait une ou plusieurs dames étrangères ; la princesse s’en allait régulièrement à minuit ; les dames qui ne devaient pas veiller la suivaient ; la veilleuse restait jusqu’à ce que le jeu fût fini, et ce jeu durait quelquefois jusqu’à trois et quatre heures du matin. Je me trouvais simple spectatrice pendant des heures entières. Cet ennui ne m’était pas supportable.

M. le duc de Chartres désirait avec passion la survivance de la place de grand-amiral, que possédait son beau-père, M. le duc de Penthièvre ; dans cette idée, il voulut faire une campagne de mer, chose que n’avait jamais faite son beau-père ; il devait aller s’embarquer à Toulon, et j’engageai madame la duchesse de Chartres à faire le voyage jusque-là ; je lui inspirai même le désir de faire le voyage d’Italie.

Notre voyage fut annoncé, mais la surveille de mon départ, madame Potocka soupa chez moi, et comme elle récapitulait tout ce que je lui avais fait voir, M. de Genlis lui dit que j’avais oublié la guinguette, et il nous proposa de nous mener le lendemain, après souper, au Grand Vainqueur, la plus belle guinguette des Porcherons ; l’on convint que nous irions tous déguisés, madame de Potocka et moi en cuisinières, M. de Maisonneuve, un chambellan du roi de Pologne et M. de Genlis, en domestique à livrée. Le lendemain madame de Potocka et moi nous soupâmes au Palais-Royal ; madame de Potocka était ce soir-là excessivement parée, avec une robe d’or, et une énorme quantité de diamants ; à onze heures, M. de Genlis s’approche d’elle pour lui rappeler très gravement qu’il était temps de se disposer à aller aux Porcherons ; cette invitation me fit éclater de rire, parce qu’elle s’adressait à la figure la plus majestueuse que j’aie jamais vue. Nous montâmes dans mon appartement pour nous habiller, ce qui se fit chez ma mère, qui était dans son lit, et qui voulait voir nos déguisements. La noble et belle figure de madame de Potocka était un peu forte et avait besoin de parure ; quand elle eut mis son juste, son fichu rouge, son tablier à carreaux, et son bonnet rond, elle eut véritablement la tournure d’une franche cuisinière, tandis que moi au contraire, avec un habillement pareil, je ne perdis rien de ce que mon visage pouvait avoir d’élégant et de distingué, et j’étais même plus remarquable qu’avec un bel habit.

M. de Maisonneuve s’était fait excuser le matin : comme il nous fallait deux hommes, nous le remplaçâmes par M. Gillier ; et, tous les quatre, nous partîmes en fiacre à onze heures et demie. J’eus les plus grands succès au Grand Vainqueur, j’y fis tout de suite la conquête du coureur de M. le marquis de Brancas, qui, en servant son maître, avait dû me voir vingt fois à table. Personne n’eut le moindre soupçon de nos déguisements. Je commençai par danser, avec toute la niaiserie villageoise, un menuet avec le coureur, et ensuite une contredanse. Pendant ce temps, M. Gillier nous commandait une salade et des pigeons à la crapaudine, pour nous rafraîchir. Nous nous établîmes à une petite table, où la gaieté folle de M. de Genlis et sa galanterie, partagée entre madame de Potocka et moi, nous faisaient rire aux éclats ; il était fort commun d’entrer en chantant à la guinguette ; tout à coup nous entendîmes chanter à tue-tête cette chanson :

Lison dormait dans un bocage, Un bras par-ci, un bras par-là, etc.

Nous regardâmes du côté de la porte, et nous vîmes deux personnes qui entraient en chantant ces paroles, et en dansant, l’une vêtue en servante et l’autre avec l’habit de livrée d’un de mes gens. Je les reconnus à l’instant : c’était ma mère, à laquelle M. de Maisonneuve donnait le bras. Elle avait concerté avec lui cette partie : c’était pourquoi il n’était point venu avec nous. Cette soirée est l’une des plus gaies que j’aie passées dans ma vie.

Madame la duchesse de Chartres, en partant pour l’Italie, n’emmena que la jeune comtesse de Rully, M. de Genlis, un écuyer et moi, deux femmes de chambre, un valet de chambre et trois valets de pied. Nous traversâmes toutes les provinces méridionales, ne nous arrêtant que pour recevoir les fêtes charmantes que l’on donnait au prince et à la princesse. Les plus belles furent à Bordeaux, dont M. de Clugny, mon parent, était intendant. Sa belle-sœur, la baronne de Clugny, était une des plus belles personnes que j’aie vues ; elle avait, entre autres, des cheveux miraculeux par l’épaisseur, la couleur, la finesse et la longueur. Je l’ai vue avec une robe à longue queue, comme on les portait alors, étant debout, détacher ses cheveux, qui alors l’enveloppaient entièrement, et qui passaient la queue de sa robe de près d’un demi-pied. Elle n’était ni grande ni petite. Madame de Potocka nous suivit jusqu’à Bordeaux. M. le duc de Chartres posa la première pierre de la salle de comédie, qui a été faite par M. Louis, et l’une des plus belles de France. Cette cérémonie se fit la nuit ; nous y assistâmes. Tous les francs-maçons, dont M. le duc de Chartres était le grand maître, s’y trouvèrent ; il y eut de la musique et une illumination. Nous vîmes aussi à Bordeaux le beau port illuminé, et sur la mer un vaisseau illuminé aussi d’une manière charmante ; tous les cordages et tous les agrès paraissaient dessinés en traits de lumière. On n’aurait pas pu rendre au roi et à la reine de plus grands honneurs que ceux que reçurent, dans ce voyage, M. le duc et madame la duchesse de Chartres : par exemple, à notre arrivée à Bordeaux, où nous arrivâmes par mer, tous les vaisseaux du port étaient pavoisés, et le maire de Bordeaux, dans son habit de cérémonie et suivi de tout le corps municipal, vint recevoir et haranguer M. le duc de Chartres. Un peuple immense était sur le rivage, et leurs acclamations redoublées exprimaient l’amour qu’ils avaient encore pour le sang royal.

La ville de Bordeaux était, je le crois, la seule qui eût un maire, et ce maire était toujours un homme de la cour. Le vicomte de Noé, qui avait été attaché au Palais-Royal, l’était à cette époque. Je m’amusai beaucoup aussi à Aix, à Montpellier et à Marseille, où nous eûmes beaucoup de fêtes. Je vis à Marseille, pour la première fois, des galères, bâtiments qui offrent une triste idée (celle des forçats), mais qui ont beaucoup d’élégance ; enfin nous arrivâmes à Toulon, où les fêtes recommencèrent, et durèrent dix jours ; la plus belle de toutes fut celle que donna la marine ; nous y vîmes, entre autres, un très beau spectacle : des joutes sur la mer. Enfin ce voyage fut un enchantement continuel. Que dut penser, dix-sept ou dix-huit ans après, l’infortuné prince, objet de tant d’hommages, lorsqu’il traversa cette même route, déchu de son rang, dépouillé, prisonnier et proscrit !… M. le duc de Chartres s’embarqua pour faire sa campagne de mer, et nous fîmes le coup de tête, concerté avec lui, d’aller, sans permission de la cour, en Italie. Madame la duchesse de Chartres, lorsque nous fûmes à Antibes, écrivit au roi une lettre d’excuses, assurant que ce voyage n’avait point été prémédité, et donnant pour excuse le désir de voir son grand-père, le duc de Modène. Nous fîmes à Antibes les rencontres les plus agréables ; nous y retrouvâmes M. de Rouffignac ; nous avions déjà eu avec lui une rencontre singulière à Angers, où il avait une maison. Je lui avais envoyé un courrier pour lui dire que nous passerions dans cette ville, entre onze heures et minuit ; que nous nous arrêterions un moment à sa porte, et que nous espérions qu’il aurait la galanterie chevaleresque et romanesque de nous donner à chacune une tasse de son bouillon. Il avait chez lui un ours apprivoisé ; il avait entendu dire que rien au monde n’était meilleur que du bouillon d’ours, il fit tuer son ours, dont on fit du bouillon, qu’il nous donna en passant. Ce bouillon était fort rouge ; mais je n’ai jamais rien pris d’aussi bon. Nous nous embarquâmes pour aller à Nice, avec une felouque d’escorte qui portait un régiment tout entier pour nous garantir des corsaires. Nice est un séjour délicieux ; apprenant là que l’on pouvait aller à Gênes par terre, en chaise à porteurs, nous prîmes tout à coup la résolution de faire ce périlleux voyage.

J’envoyai chercher l’homme qui nous louait des mulets. Je voulais le questionner sur les dangers de la route. Cet homme me répondit : « Je ne suis pas inquiet pour vous, mesdames ; mais, à dire la vérité, je crains un peu pour mes mulets, parce que l’an passé j’en perdis deux qui furent écrasés par de gros morceaux de roches, car il s’en détache souvent de la montagne. » Cette manière de nous tranquilliser nous fit rire et nous partîmes.

Cette route est parfaitement bien appelée la Corniche ; c’est en effet une vraie corniche, en beaucoup d’endroits si étroite qu’une personne y peut à peine passer : d’un côté, d’énormes rochers forment une espèce de muraille qui paraît s’élever jusqu’aux cieux, et de l’autre on se trouve exactement sur le bord de précipices de cinq cents pieds, au fond desquels la mer, se brisant contre des écueils, produit un bruit aussi triste qu’effrayant. Depuis Monaco jusqu’à Menton, l’on respire. Après Menton, le chemin redevient effroyable ; mais nous commencions à nous y accoutumer, et la vue d’une prodigieuse quantité de jolies cascades naturelles nous charmait tellement qu’elle nous faisait oublier les précipices. Arrivés à La Bourdeguierre, petite ville où l’on trouve de superbes palmiers, dispersés parmi des ruines d’un très bel effet, il fallut s’arrêter encore pour jouir du plus ravissant point de vue que nous eussions rencontré. Enfin à sept heures, la nuit tombante nous força de nous arrêter à l’Hospitaletta, le plus affreux gîte où l’on ait jamais donné l’hospitalité, et qui n’est qu’à dix lieues de Nice. Nous couchâmes toutes les trois dans la même chambre ; nous arrangeâmes pour madame la duchesse de Chartres une espèce de lit fait avec les couvertures des mulets et de la feuillée ; dans la même chambre se trouvaient deux grands tas de blé, et le maître de la maison nous assura, ma compagne et moi, que nous dormirions fort bien en nous établissant sur ces monceaux de grains : nos sigisbés nous donnèrent leurs manteaux pour couvrir ces monceaux de grains. Il fallait se coucher dans une attitude singulière, c’est-à-dire, presque debout. Nous passâmes la nuit dans une agitation continuelle, causée par les glissades des grains de blé. Nous vîmes avec un grand plaisir paraître le jour, et comme nous étions tout habillées, nos toilettes ne furent pas longues. Nos porteurs étaient les plus vilaines gens du monde, n’entendant ni le français ni l’italien, parlant un jargon inintelligible, et s’enivrant, jurant et se querellant sans cesse. Il est difficile de ne pas s’intéresser à leurs disputes, quand, porté par eux, on les voit sur les bords d’un précipice, tout à coup trembler de colère, s’agiter, chanceler, et ne porter la litière que d’une main, afin d’avoir la liberté de faire des gestes menaçants de l’autre. Ces litières ne ressemblent nullement à des chaises à porteurs ordinaires. Ce sont des espèces de chaises longues, étroites et peu allongées ; l’endroit sur lequel on est assis est couvert d’un petit berceau en toile cirée fait pour y garantir de la pluie. On a les jambes étendues, sans avoir la liberté de les plier, et mes pieds passaient la chaise. Nous fûmes assez bien logées à Saint-Maurice, petit port de mer.

Le chemin de Saint-Maurice à Albenga est rempli de passages effrayants ; mais cette route offre des points de vue admirables, entre autres celui qu’on trouve au haut de la montagne qui domine la ville de Languella. La descente de cette montagne est très escarpée et fort dangereuse. Nous la descendîmes à pied, et je puis dire même à pieds nus, car les rochers, que nous gravissions depuis trois jours, avaient tellement usé et percé nos souliers que les semelles en étaient presque entièrement emportées : et, ne prévoyant pas que nous dussions autant marcher, nous n’avions pas eu la précaution d’en prendre plusieurs paires.

Ce voyage, le plus dangereux, et en même temps le plus curieux que l’on puisse faire, se passa très gaîment et sans accident ; il dura six jours, pour faire quarante lieues. L’horreur des précipices me fit faire plus des trois quarts du chemin à pied, sur des cailloux et des roches coupantes. J’arrivai à Gênes avec des pieds enflés et pleins de cloches, mais en très bonne santé. Le duc de Modène reçut madame la duchesse de Chartres avec beaucoup de joie et de tendresse. Ce prince, rempli de bonté, était alors âgé de quatre-vingts ans ; il était aveugle, et il avait la plus étrange figure. Il se faisait mettre du rouge et du blanc, et peindre les sourcils ; son nez était d’une longueur démesurée. Le prince héréditaire, fils du duc, était fort affable, mais sa galanterie n’était rien moins que délicate. L’archiduchesse Marie, sa fille, était une princesse très distinguée par son éducation et son caractère. L’archiduc Ferdinand, son mari, avait un visage charmant ; il ressemblait beaucoup à la duchesse de Polignac ; il avait des cheveux d’une beauté remarquable. L’homme qui avait la plus belle place à cette cour s’appelait le comte de Lascaris ; il avait à peu près quarante ans ; il était petit et gros ; son visage n’avait pas plus de noblesse que sa taille. J’eus la gloire de faire sa conquête, et dès le premier moment. Il était surintendant du palais, et distribuait les logements dans le palais de Modène, où nous allâmes avec la cour. Il me donna un appartement superbe : ma chambre était tout en glaces, et même le plafond. Un soir que, suivant ma coutume, rentrée chez moi après le souper, j’écrivais mon journal, assise devant une table portative, j’entendis un petit bruit. Je lève les yeux, et je vois avec beaucoup d’étonnement un panneau de glace, que je ne croyais pas être une porte, s’entr’ouvrir doucement, et M. de Lascaris apparaître, avec un petit air triomphant et venir se jeter à mes pieds. Je me lève, ma table tombe sur lui, la lumière s’éteint, nous nous trouvons dans une totale obscurité. J’appelle à grands cris ma femme de chambre, qui accourt en chemise, avec une chandelle à la main. M. de Lascaris, furieux, se relève, retourne à son panneau de glace, et disparaît. Dans ce tumulte, M. de Lascaris avait reçu une grande écorchure à la joue. Cette aventure fut sue de tout le monde par l’indiscrétion de ma femme de chambre et un peu par la mienne. Chacun demandait à M. de Lascaris ce qu’il avait à la joue, ce qui lui causait un embarras et une colère risibles. Nous devions, de Modène, aller à Mantoue, qui appartenait à l’archiduc Ferdinand. Il me consulta en particulier sur la manière dont il devait recevoir madame la duchesse de Chartres ; je lui fis entendre que ce qu’il y avait de mieux pour une voyageuse fatiguée, qui ne doit séjourner que deux jours, était de n’être pas obligée de faire des toilettes. Nous arrivâmes à Mantoue à la nuit. Nous logeâmes dans le beau palais de l’archiduc. Tous les appartements étaient tellement éclairés qu’on y voyait les beaux tableaux comme en plein jour. Le plaisir de jouir de toutes ces choses, sans l’ennui de la représentation, des toilettes, de la cérémonie, et des compliments, nous charma tous. M. de Genlis, toujours si aimable par sa gaieté et ses saillies, le fut particulièrement à Mantoue ; en moquerie des souvenirs des voyageurs emphatiques et pédants, il affecta de ne penser qu’à Virgile. Il fit mille citations de l’Énéide, à tout moment il s’écriait : O Virgile !… ô cygne de Mantoue !… et avec un ton et des mines qui nous faisaient rire aux éclats.

Il y avait dans le palais une très belle salle de spectacle. Le lendemain on joua un opéra pour la princesse. Nous admirâmes à ce spectacle une décoration véritablement magique ; elle était formée par de magnifiques colonnes creuses de cristal, dans lesquelles étaient posés des flambeaux allumés.

De là, nous allâmes à Venise ; tout y est silencieux ; on croit être dans une ville enchantée. Nous vîmes la fameuse fête du Bucentaure. C’est le nom du superbe vaisseau tout doré dans lequel le doge, accompagné du sénat, avec leurs longues robes de cérémonie, épousait la mer Adriatique. Le doge et le sénat se rendaient d’abord à l’église Saint-Georges pour y entendre l’office divin ; ensuite il s’embarquait dans le Bucentaure, où il s’asseyait avec tout le sénat, que l’on voyait parfaitement à travers les glaces de ce bâtiment. Venise entier, dans les gondoles, le suivait. Les seules gondoles des ambassadeurs étaient de couleur et très magnifiques. Après une petite navigation le doge ouvrait une petite glace, tirait de son doigt un anneau d’or qu’il élevait en l’air, et qu’ensuite il jetait dans la mer en s’écriant à haute voix qu’il l’épousait.

Les gondoliers étaient fort remarquables pour leur probité et leur goût pour la musique. Ils avaient leurs entrées à l’opéra, ce qui leur avait donné, de père en fils, un tel goût de chant et de poésie, que d’oreille ils mettaient en chant les stances de la Jérusalem délivrée ; et, parmi ces compositions, il s’en trouvait de si jolies, que tous les ans on en faisait graver quelques-unes sous le titre de Barcaroles. On allait souvent les entendre chanter les soirs. Ils chantaient, ou en partie, ou tour à tour, en se répondant, et toujours avec un agrément infini.

Comme on se l’imagine bien, la ville que je vis avec le plus d’enthousiasme fut Rome. Le cardinal de Bernis, auquel j’avais annoncé l’arrivée de madame la duchesse de Chartres, nous reçut avec une grâce dont rien ne peut donner l’idée. Il avait alors soixante-dix ans, une très bonne santé, et un visage d’une grande fraîcheur. Je n’ai jamais vu de magnificence surpasser la sienne ; nous logions chez lui, il nourrissait nos femmes et nos valets de chambre ; leur table était servie comme la sienne, et avec un surtout superbe. Tous les matins, après mon déjeuner, on apportait dans ma chambre un immense plateau chargé de glaces et de blanc-manger, que l’on renouvelait deux ou trois fois par jour. Il se mettait toujours à table entre madame la duchesse de Chartres et moi. Les dîners de la meilleure chère rassemblaient la meilleure compagnie. Je me baignai beaucoup à Rome, et toujours les soirs ; et, aussitôt que j’étais dans le bain, on avertissait le cardinal, qui venait, avec son neveu, causer trois quarts d’heure avec moi.

Je n’ai vu dans ma vie que deux choses qui surpassassent tout ce que mon imagination avait pu me représenter : la mer et Saint-Pierre de Rome. Le jour de la Saint-Pierre, il y avait dans l’église dix-huit orgues jouant ensemble, qui ne produisaient que l’effet d’un bon orgue dans une église ordinaire. On n’a jamais vu honorer Dieu, quand on n’a pas assisté au service divin dans ce temple admirable. Je crois que l’athée même y serait ému.

Le cardinal de Bernis donna à madame la duchesse de Chartres de magnifiques conversations, c’est-à-dire des assemblées de deux ou trois mille personnes. On l’appelait le roi de Rome, et il l’était, en effet, par sa magnificence. Le cardinal Albani avait les plus belles collections de l’Italie. Il était si passionné pour toutes les choses antiques que, lorsqu’on ne voulait pas les lui vendre, il les volait ; il a fait dans ce genre une action inouïe. Le prince de Palestrina avait, dans le jardin de sa maison de campagne, un superbe obélisque antique, qu’il refusa de vendre au cardinal Albani, qui voulait à tout prix en faire l’acquisition. Peu de temps après le prince fit un voyage ; le cardinal envoya la nuit quatre mille hommes, qui entrèrent de force dans le jardin, enlevèrent l’obélisque et le lui apportèrent. Il le mit dans son jardin à la villa Albani. Comme le cardinal était excessivement puissant, le prince n’osa pas lui intenter un procès ; il prit la chose en plaisantant. Ce prince de Palestrina était père de la duchesse de Cerifalco, qui passa neuf ans dans un souterrain, et dont j’ai conté l’étonnante histoire dans Adèle et Théodore. Le prince donna une fête à madame la duchesse de Chartres : la duchesse y vint par respect pour une princesse de la maison de Bourbon, car elle vivait dans la plus grande retraite, étant sujette depuis ses malheurs à tomber du haut mal ; elle ne resta qu’un quart d’heure à cette fête. Cette malheureuse personne était d’une piété d’ange. Elle a toujours ignoré, et l’on n’a jamais su pourquoi son barbare époux l’avait enfermée dans ce souterrain. Le duc son mari, lorsqu’il fut lui-même à l’article de la mort, confia à un valet de chambre que, pour des raisons de famille, il avait enfermé dans un souterrain une femme coupable et folle. Le valet de chambre reçut une clef du souterrain, pour secourir l’infortunée, qui depuis deux jours manquait de nourriture. Il frappa inutilement aux tours ; elle ne vint point recevoir son pain et son eau, elle était évanouie : le valet entra, la secourut, la reconnut, lui donna de la nourriture pour plusieurs jours, lui laissa la clef du souterrain, et envoya à Rome un courrier au prince de Palestrina, avec un billet de la duchesse, qui, dans quatre lignes et demie, lui apprenait son existence, et l’appelait à son secours. Le prince, suivi de tous les hommes de sa famille, alla se jeter aux pieds du roi de Naples, et lui conter cette histoire. Le roi lui donna un régiment pour l’escorter au château au cas où la force serait nécessaire. Quand le prince de Palestrina y arriva, le duc vivait encore : on lui apprit, de la part du prince, que son crime était connu, et qu’on allait délivrer sa victime ; le duc expira peu d’heures après. De Rome nous allâmes à Naples.

Nous logeâmes chez l’ambassadeur, qui donna aussi des fêtes charmantes à madame la duchesse de Chartres. Nous arrivâmes à midi, et, en passant dans la rue de Tolède, qui est aussi peuplée que la rue Saint-Honoré, on nous vola deux porte-manteaux qui contenaient des habits de livrée de nos gens, et tous nos paniers de robes parées. Nous avions besoin de nos paniers pour être présentées le lendemain matin. L’ambassadeur en emprunta à des dames de sa connaissance ; mais ces paniers étaient beaucoup plus grands que les nôtres, de sorte que nos robes se trouvèrent très raccourcies, et nous parûmes à la cour fort ridiculement habillées. L’ambassadeur conta notre aventure ; on en rit beaucoup, et le roi dit à l’ambassadeur qu’il fallait s’adresser, de sa part, à un homme de justice qu’il lui nomma, qu’il fît venir le chef de cette bande de filous, qu’il connaissait, et qu’il lui ordonnât, au nom du roi, de rendre ces paniers, et gratuitement ; ces voleurs étaient tolérés par le gouvernement, auquel ils donnaient une rétribution. Ce que je trouvai fort étrange à Naples, c’est que le roi donnait sa main à baiser à toutes les dames : ce qui ne s’est jamais vu en France ; mais, en allant dîner, il les faisait toutes passer devant lui, galanterie que nos rois n’avaient pas. Nous dînâmes deux fois chez la reine. Cette princesse ressemblait beaucoup à la reine de France ; elle avait moins d’éclat et de noblesse ; mais sa physionomie était extrêmement douce, ses manières étaient remplies de grâce : elle avait des talents, de l’esprit et de l’instruction ; elle aimait beaucoup la musique, elle chantait agréablement l’italien. Nous la vîmes, deux ou trois fois dans son intérieur, donner des leçons aux princesses ses filles. Elle leur expliquait des livres d’histoire en estampes, et parfaitement bien. Nous vîmes chez elle le petit prince royal, qui tétait encore. Sa nourrice était une paysanne de Calabre. La reine avait voulu qu’elle conservât son costume de paysanne, ce que je trouvai de fort bon goût. L’enfant était si accoutumé à être dans les bras de sa mère que, lorsqu’elle faisait semblant de s’en aller de la chambre, il pleurait : ce qui prouve combien elle passait de temps dans son intérieur avec ses enfants.

Le roi chanta, par galanterie pour madame la duchesse de Chartres, une vieille chanson française. Sa voix royale ne me fit pas autant plaisir que celle de la reine. Ce prince, qui était très bon et très affable, avait reçu une éducation si négligée, qu’il ne savait pas alors parfaitement l’italien : il ne parlait que le napolitain. Au reste, le roi de Naples était alors extrêmement jeune : il a regagné depuis, par l’expérience, par l’étude et par sa conduite, tout ce qui peut donner de la dignité personnelle à un souverain.

Je vis à Naples une chose qui m’intéressa vivement, ce fut le déroulement des manuscrits brûlés : l’inventeur de cette opération ingénieuse et lente la fit devant nous ; mais il n’avait pas d’élèves, et ce travail si curieux n’avançait point. Il déroulait, dans ce moment, un ouvrage sur la musique.

La beauté du climat de Naples est incomparable, ainsi que celle de son port, de ses sites et de ses environs, si curieux d’ailleurs par tant de merveilles de la nature, et que nous vîmes toutes avec détail. Nous allâmes souvent dans la maison de campagne de la princesse de Francaville ; nous vîmes dans son jardin des ananas en pleine terre ; nous en mangeâmes, nous les trouvâmes délicieux, et M. de Genlis nous dit qu’ils étaient aussi bons que ceux des Indes. Il fallait avoir une assiette creuse lorsqu’on les coupait, et cette assiette se remplissait de jus. Cependant, la princesse de Francaville était la seule qui en eût : personne d’ailleurs ne les cultivait ; le roi même n’en avait pas. J’ai mangé à Naples les plus belles et les meilleures figues que j’aie jamais vues ; elles étaient grosses comme de belles poires.

Nous ne montâmes point le Vésuve, parce que, dans ce moment, il jetait beaucoup d’étincelles et lançait des pierres. Nous vîmes avec admiration la belle ville antique découverte de Pompéi, et la grotte de Pausilippe. Une des choses qui me charma le plus furent les guirlandes de vigne qui, partout dans la campagne, unissent les arbres les uns aux autres. Nous avions déjà vu cette manière de cultiver la vigne dans la Lombardie ; mais, dans ce dernier pays, les arbres sont petits, et dans les environs de Naples ils sont tous majestueux et de la plus grande élévation.

Dans nos promenades avec l’ambassadeur, il nous fit une malice qui nous causa une frayeur extrême. Il nous fit passer (ce que les femmes évitent toujours à Naples) sur le quai où se tenaient les lazzaroni, où ils avaient la permission d’être tout nus, sans chemise, sans nul vêtement et nulle draperie. Tout leur corps, ainsi que leur visage, est d’un rouge foncé ; ils ressemblent à d’effrayants sauvages.

La veille de notre départ, nous allâmes à la fameuse chartreuse de Saint-Martin, où les femmes n’entrent jamais. Madame la duchesse de Chartres avait un bref du pape pour y entrer avec toute sa suite. On voit dans ce monastère le fameux crucifix de Michel-Ange, dont l’admirable vérité de l’expression a fait dire sérieusement que Michel-Ange avait eu la barbarie de le peindre d’après un homme qu’il avait fait secrètement crucifier dans son atelier : calomnie absurde autant qu’atroce, qui n’aura d’abord été qu’une exagération d’éloge, et qui est devenue ensuite un conte populaire, mais démenti par la vie entière de l’artiste.

Nous quittâmes Naples, enchantées de la ville, des environs, de la cour, et de notre ambassadeur, qui avait donné à la princesse des fêtes charmantes. Nous avons encore séjourné dans une autre cour, à Parme. L’infant était d’une très grande piété ; nous fûmes frappées de sa ressemblance avec madame la duchesse de Chartres, dont il avait d’ailleurs la bonté et l’aimable caractère. L’infante, sœur de la reine de France, était une princesse fort extraordinaire ; elle n’aimait que la chasse ; elle passait la plus grande partie de sa vie à cheval, dans les bois. Elle eut aussi une grande envie de m’entendre jouer de la harpe ; je m’y refusai, sous prétexte que ma harpe était dérangée ; mais j’eus cette complaisance pour notre ambassadrice, la comtesse de Flavigny, qui me promit qu’il n’y aurait chez elle que six personnes de ses amis, qui ne le diraient pas. Nous logions dans le palais. Je fis porter ma harpe chez madame de Flavigny, et je me mis à jouer tout de suite après le souper. Je jouais depuis dix ou douze minutes, lorsque tout à coup les deux battants de la porte du salon s’ouvrirent, et nous vîmes paraître l’infante : ce fut un coup de foudre. L’infante, avec beaucoup de grâce, nous dit que nous avions été trahies, et qu’elle espérait que je ne l’empêcherais pas de profiter de ma complaisance pour madame de Flavigny. Je fis une courte apologie ; et, pensant que la meilleure serait de jouer de la harpe tant qu’elle le voudrait, je m’exécutai de bonne grâce, ayant l’air de n’être occupée que du soin de lui plaire. Son obligeance pour moi fut extrême. Le lendemain elle ne parla que de ma harpe, et elle dit qu’elle en avait la tête si remplie, qu’ayant eu à écrire à l’impératrice sa mère, ma harpe tenait une grande page de sa lettre.

Pour finir l’histoire des cours des sœurs de la reine de France, j’ai interrompu le fil de mon voyage, car de Naples nous retournâmes à Rome, où nous séjournâmes encore une quinzaine de jours. Le cardinal, à notre départ, eut une attention pour la princesse qui pensa nous être bien funeste : il fit mettre des roues neuves à notre voiture. Ces roues ne se trouvaient pas proportionnées à la voiture, il était impossible d’aller bon train dans le plus beau chemin du monde sans verser ; c’est ce qui nous arriva à un demi-quart de lieue de Rome : la voiture versa du côté de madame la duchesse de Chartres. Ne voulant pas tomber sur elle, je me jetai, du premier mouvement, de l’autre côté, je cassai la glace et je me blessai à la tête ; tandis qu’on relevait la voiture, nous allâmes à pied nous réfugier dans un mauvais cabaret appelé la Storta, qui était sur la route : nous envoyâmes un courrier à Rome pour demander nos vieilles roues, que le chevalier de Bernis, escorté d’une charrette qui les portait, nous ramena. Nous avons fait tout le reste du voyage avec ces mêmes roues et sans accident. Nous revînmes en France par Turin. Nous restâmes à cette cour huit ou dix jours ; nous y revîmes avec un grand intérêt madame Clothilde, épouse du prince de Piémont : cette princesse, douée de toutes les vertus, était unie à un prince digne d’elle, par sa piété, sa bienfaisance et sa vie exemplaire.

Toutes nos lettres de Paris nous annonçaient que la princesse serait exilée en arrivant, pour avoir fait ce voyage sans permission. Nous allâmes sur-le-champ à la cour. Madame la duchesse de Chartres fut reçue sèchement ; toute la disgrâce se borna à cela, et très peu de temps après, on n’eut plus l’air de penser à notre escapade.

Madame la duchesse de Chartres avait déjà deux garçons : l’aîné s’appelait duc de Valois. Il était depuis longtemps convenu entre nous que si elle avait une fille, j’en serais la gouvernante. J’étais décidée à ne point élever la princesse au Palais-Royal, mais à me mettre dans un couvent avec elle. Ce sacrifice était grand à mon âge. J’avais tant d’attachement pour M. le duc et madame la duchesse de Chartres que cette résolution ne me coûtait rien. Tous ces projets furent secrets entre madame la duchesse de Chartres et moi. Elle désirait avec passion une fille, elle me confia qu’elle l’avait demandée à Dieu dans toutes les églises d’Italie. Ainsi, sa joie fut extrême en mettant au monde deux petites princesses. Dans les premiers jours de leur existence, elles étaient d’une faiblesse extrême. On les confia aux soins de madame de Rochambeau, et elles restèrent au Palais-Royal jusqu’au moment où je devais les prendre. Pendant ce temps, on bâtissait notre pavillon de Belle-Chasse.

J’allais tous les jours passer une heure dans l’appartement des petites princesses, que j’aimais déjà passionnément. Enfin, le moment arriva où j’allais me séparer du monde, et entrer dans un couvent ; j’avais trente et un ans (1777), une santé parfaite, et à la figure que j’avais conservée j’aurais pu m’ôter plusieurs années. Depuis un an je ne mettais plus de rouge. Voici comment je quittai le rouge. Étant à Villers-Cotterets, dans ma jeunesse, à l’âge de vingt et un à vingt-deux ans, on parla des vieilles femmes qui mettaient toujours du rouge, et on les critiqua, je dis que, pour moi, j’étais décidée à le quitter à trente ans ; on se récria, et surtout M. le duc de Chartres : je lui offris de parier une discrétion que je quitterais le rouge le 25 janvier 1776, et je tins parole. On n’oublia pas cette singulière gageure ; le 25 janvier je trouvai dans mon cabinet une poupée de grandeur naturelle, assise devant mon bureau une plume à la main et coiffée avec des millions de plumes. Sur mon bureau était d’un côté une rame de superbe papier, et de l’autre trente-deux livres in-8o blancs, reliés en maroquin rouge ; aux pieds de la poupée était un carton rempli de petits papiers à billet, d’enveloppes, de cire à cacheter, de poudre d’or et d’argent, avec un canif, des ciseaux, une règle, un compas, etc. Ce présent m’enchanta ; je n’ai jamais mis de rouge depuis.

J’entrai à Belle-Chasse dans le pavillon charmant bâti au milieu du jardin, et sur mes plans : ce pavillon communiquait au couvent par un long berceau de treillage recouvert de toile cirée et chargé de vigne. Toute la communauté, conduite par la prieure, vint recevoir mes petites princesses à la grande porte du couvent : ensuite, nous allâmes nous établir dans notre jolie maison. Je ne sentis que de la joie en entrant dans ce paisible asile où j’allais exercer un si doux empire : je pensais que je pourrais me livrer à mes véritables goûts, et que je ne serais plus en butte à la méchanceté qui m’avait causé tant de chagrins ! Je ne fus pas fort tranquille les premiers jours, parce que la curiosité attira à Belle-Chasse toutes les personnes du Palais-Royal et tout ce que je connaissais d’ailleurs. Tout le monde fut enchanté de mon établissement, qui était en effet charmant. J’avais dans ma chambre à coucher une grande alcôve, dont mon lit n’occupait que la moitié ; il s’y trouvait un passage qui donnait dans la chambre des princesses à côté de la mienne, et dont je n’étais séparée que par une porte de glace sans tain et sans rideau, de sorte que je pouvais voir de mon lit tout ce qui se passait chez elles. Une des pièces de l’appartement contenait dans des armoires de glaces tout mon cabinet d’histoire naturelle : je n’avais emporté du Palais-Royal que cela et mon bureau. J’ai été la première femme qui ait eu un bureau ; ce que l’on critiqua beaucoup d’abord, et ensuite presque toutes les femmes en eurent.

Un jour, au Palais-Royal, M. le duc de Chartres me chargea de lui trouver pour Mousseaux, un bon jardinier qui voulût épouser une jeune laitière. Je me rappelai aussitôt une jeune Rose, fille de la laitière du château de Genlis ; je calculai qu’elle devait avoir dix-huit ans, et j’écrivis à madame Foret, sa mère, qui m’apprit qu’elle n’était point mariée : alors je la fis venir, je la mis à Paris, chez madame Adam, la plus célèbre laitière ; elle apprit là à faire d’excellents fromages à la crème, et à se perfectionner dans tout ce qui avait rapport à cet état. Elle y resta trois mois ; pendant ce temps, je cherchai un jardinier ; j’en trouvai un qui a été fort célèbre dans son art : il était Allemand, et s’appelait Etickausen. Rose était jolie et d’une honnêteté parfaite ; mon jardinier en devint tout de suite amoureux ; je lui donnai un joli trousseau, je la mariai, et je la menai moi-même à l’église ; ensuite j’eus le plaisir de la conduire à Mousseaux, dans une charmante petite maison que M. le duc de Chartres avait fait bâtir exprès pour eux, en forme d’une grande laiterie ornée, toute meublée, avec des armoires remplies de linge de ménage, de faïence, de casseroles, et contenant en outre douze couverts d’argent. M. le duc de Chartres, en ma faveur, leur donna mille écus de gages, et Etickausen, pour compléter le bonheur de sa femme, imagina une chose charmante : à son insu il fit venir à Genlis sa mère, qu’elle trouva dans sa maison, sans s’y attendre. J’étais seule dans la confidence ; Etickausen, pour lui causer cette surprise, n’avait pas voulu qu’elle assistât au mariage ; il garda toujours avec lui cette bonne femme, dont il eut tous les soins possibles, et qu’il ne quitta que lorsque je la lui demandai par la suite, pour en faire notre laitière à Saint-Leu.

J’ai conduit la maison de Belle-Chasse et l’éducation des princesses et des princes, leurs frères, avec une économie remarquable, et qui a été citée : mon premier principe était de compter tous les jours, et de savoir le prix des choses, et surtout les doses de comestibles données chaque jour à la cuisine pour les repas. Les doses ne changent jamais ; c’est là-dessus principalement qu’il y a du gaspillage quand on n’y fait pas une extrême attention. Je savais donc ce qu’il fallait donner de vermicelle ou de riz pour un potage de quatre, huit, douze personnes, pour le sucre, les compotes, les crèmes, etc., l’huile, le beurre, le laitage, etc. Enfin, j’envoyais toutes les semaines à la halle un homme dont je connais la probité : il s’informait du prix de toutes les denrées, et il me rapportait ce détail par écrit. On lit avec plaisir dans les Lettres et les Mémoires de madame de Maintenon les conseils de ménage qu’elle donne sans cesse à son frère et à sa jeune belle-sœur, leur prescrivant ce qu’ils doivent se faire servir à leur dîner, les instruisant du prix des comestibles, etc. Cette bonhomie et ces petits soins plaisent dans une personne qui vivait dans un si grande monde.

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