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Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis

NOTICE BIOGRAPHIQUE (continued 6)

Reading edition

Je crois avoir peint les mœurs du siècle dernier dans Adèle et Théodore, dans mes romans, dans presque toutes mes nouvelles, entre autres Mademoiselle de Clermont, Lindane et Valmire, etc., etc. ; dans les Souvenirs de Félicie et dans les Parvenus, j’ai peint une partie des mœurs du XIXe siècle. Je promis de continuer dans ces Mémoires, et c’est ce que je fais sans humeur, sans regrets gothiques, mais avec la vérité et la plus parfaite exactitude, et le trait qu’on va lire fera connaître la politesse moderne.

Étant toujours chez M. de Valence, je dînai, sur la fin de juin[4], avec treize personnes, parmi lesquelles se trouvaient quatre pairs, quatre maréchaux de France et trois généraux ; il y avait parmi les pairs deux ducs. Je restai, avant le dîner, trois quarts d’heure dans le salon avec toute cette compagnie, qui fut, à sa manière, fort obligeante pour moi, et moi très accueillante pour elle. A dîner, on m’établit entre deux pairs : je n’eus pas la peine de faire les frais de la conversation, car ils ne parlèrent que politique, en s’adressant à ceux qui étaient vis-à-vis d’eux, à l’autre extrémité de la table. Après le dîner, nous rentrâmes dans le salon, et, tout de suite, au moment où je venais de m’asseoir, je vis avec surprise m’échapper tous les ducs et pairs et généraux ; chacun d’eux s’empara d’un fauteuil qu’il retourna et traîna à quatre ou cinq pas de moi ; ils formèrent avec ces fauteuils un rond parfait, mais je voyais les visages de l’autre moitié du cercle. Je crus d’abord qu’ils s’étaient mis là pour jouer à ces petits jeux de société dans lesquels il faut s’arranger ainsi ; ce qui me paraissait bien innocent et bien enfantin ; mais point du tout ; c’était pour agiter et discuter les questions d’État les plus épineuses : tous étaient devenus des orateurs véhéments ; ils criaient à tue-tête, s’interrompaient, se querellaient, s’enrouaient. C’était une véritable représentation de la Chambre des députés ; c’était bien pis, car il n’y avait pas de président. J’avais envie d’en usurper les fonctions, et de les rappeler à l’ordre ; mais je n’avais point de sonnette, et ma faible voix n’aurait pas été entendue. Cela dura plus d’une heure et demie ; au bout de ce temps je quittai le salon, charmée d’avoir reçu cette leçon des nouveaux usages du monde et de la nouvelle galanterie française, de cette politesse qui nous a rendus si fameux dans toute l’Europe. J’avoue que, jusqu’à ce moment, je n’avais sur toutes ces choses que des idées bien imparfaites.

Avant la révolution, on voyait dans le monde deux espèces d’impertinents, l’impertinent de province et l’impertinent de cour ; le premier bruyant, confiant, bavard, parlant haut, souvent ridicule, toujours importun et déplacé ; ce caractère se confond avec celui de l’insolent, qui n’est autre chose que l’effronterie d’une impertinence habituelle et sans art. L’impertinent qui n’a pas vécu dans le grand monde et à la cour n’a été que rarement réprimé : il est actif. L’impertinent de cour est passif ; ce n’est point la vivacité qui le décèle, c’est le dédain ; il a tout le calme de l’insouciance, toute la distraction affectée du mépris ; tout en lui vous déplaît et vous blesse, et vous n’en pouvez rien citer de choquant. Ce n’est point avec la brusquerie qu’il vous repousse, c’est au contraire avec une politesse glaciale ; il n’est jamais offensant par ses réponses, ses discours, ou même par ses actions, mais il l’est à l’excès par son indolence, son sourire, son silence et toute l’expression de sa physionomie. Vous ne pouvez ni le supporter ni vous plaindre de lui. A quoi bon tant d’art ? A se rendre odieux et à se faire haïr ; ne vaudrait-il pas mieux plaire et se faire aimer ?

On doit dire à la louange de l’ancienne noblesse qu’en général l’impertinence était plus rare dans sa classe que dans les autres et que, parmi les nobles, ceux mêmes qui pouvaient être impertinents avec leurs égaux ne l’étaient jamais avec leurs inférieurs.

Oh ! le bon temps que celui où, lorsqu’on se rassemblait dans un salon, on ne songeait qu’à plaire et à s’amuser ! où l’on avait de la grâce, de la gaieté et toute la frivolité qui rend aimable, et qui repose le soir du poids de la journée et de la fatigue des affaires ! Aujourd’hui l’on n’est ni plus solide dans ses goûts, ni plus fidèle dans ses attachements, ni plus prudent dans sa conduite ; mais on se croit profond parce qu’on est lourd, et raisonnable parce qu’on est grave ; et, lorsqu’on est constamment ennuyeux, comme on s’estime ! comme on se trouve sage !… Quel est ce salon assiégé où l’on entre en foule, en tumulte ; où tout le monde entassé, pressé, se tient debout ; où les femmes ne peuvent trouver un siège ?… On vante l’esprit de la maîtresse de la maison ; mais à quoi lui sert-il ? Elle ne peut ni parler, ni entendre ; il est impossible de s’approcher d’elle. Un mannequin placé dans un fauteuil ferait aussi bien qu’elle les honneurs d’une telle soirée. Elle est condamnée à rester là jusqu’à trois heures du matin, et elle ira se coucher sans avoir pu apercevoir la moitié des gens qu’elle a reçus… C’est là une assemblée à l’anglaise ! Il faut convenir que les soirées à la française passées jadis au Palais-Royal, au Palais-Bourbon, au Temple, chez madame de Montesson, chez madame la maréchale de Luxembourg, chez madame la princesse de Beauvau, chez madame de Boufflers, madame de Puisieux, etc., valaient mieux que cela.

Mais nous retrouverons sans doute les grâces françaises dans les sociétés particulières : point du tout, vous n’entendrez là que des dissertations, des déclamations et des disputes…

Il n’y a rien de si effrayant que de voir les Français dépourvus de politesse, de galanterie et d’agréments. Quand ils sont sans grâce et sans gaieté, c’est une chose tellement contre nature, qu’il semble que l’on pourrait déclarer que la patrie est en danger.

Je fis hommage à mademoiselle d’Orléans d’un beau présent qu’on venait de me faire, et dont voici l’histoire. Un grand seigneur de Turin, voulant, avant la Restauration, faire une chose agréable à l’empereur Napoléon, imagina d’envoyer au jeune prince qu’on appelait alors roi de Rome, une crèche en bois sculpté faite par un artiste de Turin, qui excelle dans ce genre de sculpture ; toutes les figures, un peu plus grandes que la longueur de la main, sont parfaites par le dessin, les draperies, les attitudes et l’expression ; on y voit l’enfant Jésus, la Vierge, dont le visage évangélique est admirable, saint Joseph, les trois Mages, le petit saint Jean, un ange, et jusqu’aux animaux qui étaient dans l’étable.

Madame de Montesquiou, gouvernante alors du jeune prince, représenta qu’il était trop enfant pour lui donner une telle chose, et, comme elle montra un grand désir de la posséder, l’impératrice Marie-Louise lui en fit présent ; elle l’avait toujours soigneusement conservée, et enfin Anatole de Montesquiou l’obtint d’elle pour me la donner ; et trois ou quatre jours après, je la portai à mademoiselle d’Orléans, qui la reçut avec un très grand plaisir.

Mes travaux furent alors suspendus par l’état toujours plus fâcheux de M. de Valence ; néanmoins, j’avais presque fini le plan de mon nouveau roman, les Athées conséquents ; j’y voulais peindre le modèle accompli d’une piété parfaite, et les consolations qu’on peut recevoir de ce sentiment sublime dans les souffrances les plus aiguës de l’âme ; j’y voulais peindre encore les différentes sortes d’irréligion et d’impiété.

Je revoyais alors mes Heures à l’usage des gens du monde et des jeunes personnes, qui ont eu tant de succès dans les pays étrangers, et qui n’avaient jamais été imprimées en France. Dans cette nouvelle édition je ne leur donnai point ce titre ; elles furent revêtues de l’approbation de monseigneur l’archevêque de Paris.

Je fis dans la même année les Heures pour les prisonniers et pour les domestiques, et je les donnai en pur don à un libraire.

Malgré mon goût pour la retraite, il y eut cette année surtout un empressement si singulier de me voir, tant de personnes me firent demander à venir chez moi, qu’il me fut impossible de les refuser toutes.

Le prince Paul de Wurtemberg, frère du roi régnant, me fit demander aussi à venir me voir ; on dit que jamais prince n’a eu plus d’esprit que lui ; c’est une chose assez rare, depuis le grand Condé, pour ne pas dédaigner d’en juger.

M. Rothschild, un juif immensément riche, donna un grand bal le dernier jour du carnaval ; il y eut foule si prodigieuse, qu’il fut impossible de danser, mais d’ailleurs la magnificence était extrême ; ce qui a fait dire à l’un des convives de la fête que M. de Rothschild avait enterré la synagogue avec honneur.

Tous les bals de cette année furent presque aussi nombreux ; on y allait pour s’y montrer, pour y étouffer, sans y trouver assez de place pour y danser : tout est tellement en décadence, qu’on ne sait même plus s’amuser.

Au bal de madame d’Osmont on avait invité une telle multitude de personnes qu’on reconnut, en y réfléchissant, qu’il était impossible qu’elles entrassent toutes dans la maison ; on fut obligé d’en contremander un grand nombre, ce qui a été fait par des billets imprimés dans lesquels on priait de ne pas venir ; c’est une chose qui, je crois, n’a jamais eu d’exemple.

Madame la duchesse d’Orléans douairière était, depuis quelque temps, dans un état qui donnait tout à craindre pour ses jours ; ses enfants allèrent s’établir à Ivry, dans le village dont cette princesse occupait la principale maison. Madame la duchesse d’Orléans ne leur proposa point d’appartement chez elle ; ils furent horriblement mal logés dans le village, où ils ne purent trouver que trois vilaines petites chambres.

Madame la duchesse d’Orléans mourait de plusieurs maux devenus incurables : un cancer, une paralysie et l’hydropisie. Il est impossible de mourir avec plus de courage, de douceur et de piété. On disait que son cancer était venu de la maladresse d’un valet de chambre qui, en voulant prendre sur une tablette deux in-folio, en laissa tomber un sur le sein de la princesse ; on ajoutait que, dans la crainte d’affliger mortellement ce valet de chambre, et dans l’espoir que cet accident n’aurait point de suites, elle ne voulut ni se plaindre, ni appeler le secours de l’art, et qu’elle laissa enraciner le mal jusqu’au moment où il devint insupportable et sans ressource. Les gens du monde, en général, ne croient point à cet excès de bonté qui leur paraît hors de toute vraisemblance ; pour moi, par la connaissance que j’avais du caractère de la princesse, je fus très disposée à ajouter foi pleine et entière. Voici un fait dont je fus témoin, lorsque j’étais encore au Palais-Royal. Un jour, la princesse, étant à sa toilette, se frottait le dedans de l’oreille avec la tête d’une de ces longues épingles que les femmes employaient jadis dans leur coiffure ; dans ce moment, l’une de ses femmes de chambre passa derrière elle, et lui donna maladroitement un coup violent au bras, qui fit tellement enfoncer l’épingle dans l’oreille, qu’elle en perça le tympan ; la douleur fut excessive ; cependant la princesse ne fit pas une plainte, dans la seule crainte de faire de la peine à la femme de chambre qui l’avait involontairement blessée. On ne sut cet accident que plusieurs jours après, parce que la princesse, ne pouvant plus supporter les douleurs les plus aiguës, fit venir un chirurgien qui trouva l’oreille dans un état affreux ; elle en fut malade plus de dix ou douze jours.

Madame la duchesse d’Orléans douairière termina sa carrière un samedi ; M. le duc d’Orléans, S. A. R. et mademoiselle d’Orléans la veillèrent durant les trois derniers jours de sa vie ; ils ne la quittèrent pas un seul instant : elle les traita avec tendresse, elle leur donna solennellement sa bénédiction ; quelques jours avant sa mort, elle refit son testament, qui est touchant, et par conséquent équitable et chrétien.

M. le duc d’Orléans et mademoiselle d’Orléans furent sensiblement affligés ; j’allai à Neuilly. Je fus bien affectée du changement extrême de leurs figures ; on voyait sur leurs visages combien ils avaient souffert. M. le duc de Chartres avait la rougeole, mais de l’espèce la plus bénigne. Cet aimable enfant est si sensible qu’il fut aussi touché que frappé vivement lorsqu’il reçut la bénédiction de sa grand’mère ; tout se passa de la manière qui pouvait honorer le mieux la mémoire de la princesse. Le corps resta à Ivry dans une chapelle ardente ; il fut gardé par les dames d’honneur de S. A. R., de mademoiselle d’Orléans et de madame la duchesse de Bourbon.

Monsieur et monseigneur le duc d’Angoulême annoncèrent qu’ils iraient à Ivry jeter de l’eau bénite sur le cercueil. Après la mort de la princesse, le roi reçut M. le duc d’Orléans ; il le traita avec une bonté particulière. Le corps de madame la duchesse d’Orléans fut porté à Dreux, dans la sépulture de M. le duc de Penthièvre, son père. M. le duc d’Orléans accompagna le convoi.

En rentrant en France, la première pensée de S. A. S. madame la duchesse d’Orléans a été de remplir les devoirs sacrés de la nature et de la piété. Elle racheta, pour rétablir la sépulture de son père, ce qui avait été vendu de la collégiale de Dreux ; les travaux commencèrent aussitôt ; ils furent interrompus par les événements de 1815 ; mais on les reprit ensuite avec activité. Le chemin qui conduisait jadis à l’église n’existait plus ; la montagne abandonnée était devenue impraticable. On traça une nouvelle route parfaitement belle et facile ; on aplanit le sol sur lequel est posée la magnifique église que la piété filiale fait élever, et qui doit renfermer le tombeau de M. le duc de Penthièvre.

L’église, qui ne doit être qu’une chapelle funéraire, est digne, par sa beauté, de la main qui l’a fait élever et qui en a posé la première pierre ; elle a cent pieds de long sur soixante de large, et son architecture réunit l’élégance à la majesté sévère qui convient à ce genre d’édifice.

Le général Gérard, mari de ma petite-fille Rosamonde, avait acheté de M. de Valence la terre de Sillery pour la somme de 300.000 francs, sous la condition que si M. Gérard la revendait plus cher, il partagerait avec lui la moitié du profit. A la mort de M. le marquis de Puisieux, cette terre passa, par substitution, à mon beau-frère, le marquis de Genlis, qui, au bout de cinq ans, la vendit dix-huit cent mille francs à M. Randon, financier. Madame la maréchale d’Estrées, fille unique de M. de Puisieux, en fit le retrait, et dans son testament, ayant institué le comte de Genlis son légataire universel, cette terre nous appartint, et M. de Genlis assura mon douaire de la manière la plus solide sur cette belle possession ; il y fit des embellissements admirables, entre autres, dans les jardins ; je crois avoir dit déjà que, profitant des belles eaux qui environnaient le château, et à travers lesquelles passait une jolie rivière, il fit autant d’îles que j’avais d’enfants et d’élèves, et auxquelles il donna leurs noms ; toutes ces îles charmantes, remplies de beaux arbustes et de fleurs, aboutissaient par des ponts élégants à une grande île magnifique qui portait mon nom : et l’on y trouvait un superbe pavillon dans lequel était mon buste en marbre sur un piédestal ; M. de Genlis avait fait graver des vers de sa composition que je ne crois pas avoir cités, les voici :

Toi qui fais ma félicité, Mon cœur, pour toi toujours le même, Veut que les traits de ce qu’il aime, Passent à l’immortalité.

Ma fille, à laquelle passa cette terre, céda généreusement tous les droits qu’elle y avait à M. de Valence. Quand j’y retournai en revenant des pays étrangers, quel serrement de cœur j’éprouvai en voyant un vilain marais à la place des belles îles détruites, et la majestueuse galerie du château et la superbe chapelle abattues !

Il y a longtemps que j’ai fait une singulière remarque. Je savais, avant la révolution, tous les cris des marchands des rues de Paris ; on pouvait les noter, car ils sont tous des espèces de chants ; j’avais observé que ces chants étaient extrêmement gais, et que, par une conséquence naturelle, ils étaient presque tous en ton majeur. Depuis la révolution, en rentrant en France, je reconnus avec surprise que ces cris que, depuis mon enfance, je n’avais jamais vu changer, n’étaient plus du tout les mêmes, et que de plus ils étaient à peine intelligibles, excessivement tristes et lugubres, et presque tous en ton mineur… Après y avoir réfléchi, voici comment j’explique cette singularité ; ce changement a dû s’opérer durant les années effroyables du règne de la terreur. Qu’on se figure s’il est possible qu’une marchande de pain d’épices, à côté d’une charrette remplie d’infortunés allant à l’échafaud, ait pu crier gaiement : V’là le plaisir, mesdames !… et que tous les autres marchands, au milieu de ces horribles spectacles, aient pu conserver leur accent joyeux. Peu à peu cet accent s’est altéré ; il est devenu sombre, confus, et il est resté lamentable. Cette observation est à la louange du peuple, car elle prouve mieux qu’aucun autre fait combien il était ému, troublé et sensible à la pitié.

Je n’allai point cette année à la campagne, malgré les pressantes invitations de M. de Saulty, dont le beau château me plaît tant, et dont j’aime si sincèrement la respectable famille. J’aurais eu bien envie aussi d’aller à Bligny, chez Anatole de Montesquiou, et chez ma petite-fille Rosamonde ; mais je ne pouvais songer à faire des courses d’amusement, dans l’état de dépérissement où je voyais M. de Valence. Madame Récamier contribuait beaucoup à me dédommager de mon espèce de captivité ; elle venait me voir souvent, et plus je causais avec elle, plus je trouvais d’esprit et d’intérêt dans sa conversation. Si elle n’avait pas été aussi jolie et aussi célèbre par sa figure, elle serait mise au nombre des femmes les plus spirituelles de la société. Il est impossible d’avoir plus de délicatesse dans les sentiments et plus de finesse dans l’esprit ; elle me conta un jour qu’elle avait reçu le matin une lettre dont elle était avec raison extrêmement touchée ; cette petite histoire mérite d’être rapportée : la voici.

Il y avait environ onze ans que madame Récamier, étant à sa fenêtre sur la rue, vit passer une femme qui jouait de la vielle, et qui ordonnait à une petite fille de cinq ans et demi de danser sous la fenêtre de madame Récamier. La petite fille obéit, mais d’un air honteux et en pleurant, ce qui attendrit tellement madame Récamier, qu’elle fit questionner la femme, qui répondit qu’elle n’était pas la mère de cette enfant, orpheline dès le berceau. Madame Récamier donna de l’argent à la femme, qui consentit à lui céder l’enfant, qui avait une petite figure angélique ; madame Récamier la mit chez une honnête lingère, où elle apprit sa religion, à lire, écrire, compter et coudre. Quand elle eut douze ans, madame Récamier la mit dans un couvent pour faire sa première communion, où elle resta quelques années ; ensuite la jeune personne demanda à y rester. Madame Récamier paya toujours sa pension et n’en entendit plus parler ; elle l’oublia. Mais elle venait d’en recevoir une lettre la plus touchante dans laquelle cette jeune personne, qui avait seize ans et demi, la remerciait avec la plus vive sensibilité de l’avoir retirée de la rue, et de lui avoir donné de l’éducation et de bons principes ; elle lui disait qu’elle était au comble du bonheur ; que son noviciat venait de finir, et qu’elle avait prononcé ses vœux le matin.

Quand on songe à ce que cette enfant aurait été sans madame Récamier, et à ce qu’elle est, on ne saurait trop admirer cette excellente action.

J’étais chargée d’une commission pour M. d’Aligre, pair de France ; et comme il s’agissait d’une bonne action, j’étais sûre d’être bien accueillie. Il vint chez moi à ce sujet, et écouta avec intérêt ce qu’on m’avait chargé de lui dire ; ensuite il me parla avec détail des établissements de charité qu’il comptait faire, entre autres, un hospice pour les mutilés. Je le priai d’y joindre une salle pour les pauvres enfants rachitiques bossus, ayant trouvé un moyen très simple de les redresser, en leur faisant tirer la corde d’une poulie à laquelle est un seau. J’ai eu cette invention d’après l’observation faite à la campagne qu’aucune servante tirant de l’eau depuis son enfance n’est bossue ; j’ai détaillé cette invention dans les Leçons d’une gouvernante. M. d’Aligre m’apprit qu’il possédait la terre de Saint-Aubin, qui appartenait jadis à mon père, et dans laquelle j’ai passé mon enfance jusqu’à ma douzième année. Je savais que cette terre avait passé entre les mains de M. de La Tour, intendant d’Aix ; mais j’ignorais qu’à sa mort sa fille, qui est aujourd’hui madame d’Aligre, en eût hérité ; on a bâti un nouveau château, on a abattu l’ancien, à l’exception d’une seule tour qui faisait partie de mon appartement, et dans laquelle je couchais. La tradition a conservé ce souvenir, et madame d’Aligre n’a pas voulu que cette tour fût abattue ; ce qui est d’autant plus aimable pour moi, que je n’ai eu ce détail que par hasard. C’était de cette tour que j’échappais à la vigilance de mademoiselle de Mars pour aller donner des leçons d’histoire de France aux petits polissons qui ont formé ma première école, et qui m’écoutaient au pied du mur, sur le bord d’un étang, tandis que je les haranguais du haut d’une terrasse. Je parlai beaucoup de Saint-Aubin à M. d’Aligre ; il m’assura qu’il y avait encore des vieillards qui se souvenaient de m’avoir vue ; j’espérais que parmi ces vieillards il se trouverait quelques-uns de mes disciples ; je crains bien qu’ils n’aient oublié mes leçons et les vers des tragédies de mademoiselle Barbier qu’ils déclamaient en patois bourguignon. Quant à moi, soixante-quatre ans écoulés depuis cette époque ne m’avaient rien fait oublier de ce qui regarde Saint-Aubin et Bourbon-Lancy. J’étonnai bien M. d’Aligre par ma mémoire à cet égard ; il me conjura d’aller dans le cours de l’automne prochain lui faire une visite à Saint-Aubin. Rien au monde ne m’eût été plus agréable ; mais les joies de la terre sont finies pour moi, et je suis bien persuadée que je n’aurai jamais celle-là. O que de sensations j’éprouverais, que de pensées à la fois douces et mélancoliques j’aurais en me retrouvant dans ces lieux chéris où s’écoula mon heureuse enfance ! Alors l’avenir était tout entier à moi ! J’étais loin de prévoir combien il serait orageux ! Que de regrets et de repentirs se mêleraient aux touchants souvenirs de ce temps de paix, d’innocence, d’espérance et de bonheur ! Combien de fois je répéterai que nous faisons nous-mêmes notre destinée, et que si la mienne n’a pas été plus heureuse, c’est que je l’ai gâtée par mon imprudence et par mes fautes. Ces idées sont tristes, mais elles donnent du courage ; qui oserait se plaindre des peines qu’on a méritées ? Au reste, malgré ces pénibles retours sur moi-même, je trouverais un charme infini à revoir Saint-Aubin. Mais cette idée s’anéantit auprès de celle du voyage de la Terre-Sainte ; car j’avais le projet formel d’en faire le pèlerinage sous quelques mois ; c’était là que tous mes vœux me transportaient. Je jouais presque tous les jours de la harpe, et un soir j’en jouais avec délices ; je commençai la composition (paroles et musique) du morceau que je voulais jouer dans la maison de David, si Dieu me faisait la grâce d’aller à Jérusalem.

Il y avait plus de douze ans que je n’avais essayé de former un son, et je retrouvai une voix très juste et très douce, mais en chantant de la tête, ce que je ne faisais pas jadis ; ma grande et belle voix était tout à fait naturelle. Je trouvai tant de charme dans cette double composition, qu’il ne me fut possible de m’arracher de ma harpe qu’à trois heures et demie du matin.

J’ai jadis assez bien observé et assez bien peint le monde et la cour du temps de ma jeunesse et de mon âge mûr. Il y avait alors dans la société des conversations charmantes, un ton parfait en général, de la grâce et des ridicules ; car les ridicules sont très remarquables où se trouvent un ton fixe et réputé bon, et un mauvais ton reconnu tel. Mais quand ces deux choses n’existent plus, il n’y a plus de ridicules ; on ne peut les apercevoir que par les souvenirs. Comme j’ai conservé toute ma mémoire, je suis aussi frappée de tout ce que je vois, de tout ce que j’entends, que si j’étais dans la société une jeune débutante née avec du goût et l’esprit d’observation ; rien ne me rappelle ce que j’ai vu dans mes beaux jours et tout me les fait regretter. On ne cause plus ; Labruyère a dit : « Conteur, mauvais caractère. » S’il vivait il trouverait un bien grand nombre de mauvais caractères ! Si douze ou quinze personnes sont rassemblées, ceux qui passent pour être aimables et spirituels (lorsqu’on ne parle pas politique) content tour à tour des histoires satiriques et burlesques ; les autres applaudissent par des éclats de rire si bruyants, que je frissonne toujours à la fin d’un récit, certaine d’avance que les voûtes du salon vont retentir avec un bruit qui a pour moi quelque chose d’effrayant. Les meilleurs conteurs sont ceux qui joignent à leurs récits la pantomime et une véhémente gesticulation. Quant à la conversation, elle est absolument nulle, on ne sait plus ce que c’est. Une chose encore à laquelle je ne m’accoutumerai jamais, c’est à la manière intrépide dont les hommes entrent et sortent d’un salon, et aux scènes qu’il faut essuyer à leur apparition et à leur départ ; ils viennent fondre sur vous pour vous souhaiter le bonjour ou le bonsoir et pour vous dire adieu. J’ai cherché la raison de cette singulière coutume et je crois l’avoir trouvée : beaucoup de gens, depuis la révolution, n’étaient pas accoutumés à venir s’établir jusque dans les salons ; lorsqu’ils y ont été admis, ils ont pensé qu’il fallait surtout ne pas avoir l’air embarrassé en y entrant et en s’y établissant ; alors ils se sont armés d’un mâle courage, et de là cette impétuosité et cet air d’assurance et de hardiesse, qui est devenu une habitude presque généralement adoptée par tous les gens même qui peuvent, sans étonnement, se trouver en bonne compagnie.

J’ai aussi recherché l’origine des petits tabourets, que les maîtresses de maison mettent sous leurs pieds, et qu’elles font donner aux dames qu’elles considèrent le plus. Jadis les princesses du sang auraient cru manquer de politesse si elles eussent ainsi, dans un cercle, établi leurs pieds sur un de ces tabourets. Cette mode fut introduite sous le Directoire, s’accrédita sous le Consulat et devint universelle sous l’Empire.

Après y avoir profondément réfléchi, je crois qu’on doit attribuer cette mode à celle des chaufferettes, qui élevaient aussi les pieds, et dont faisaient un usage journalier, et de tout temps, les femmes des classes inférieures de la société. Une très grande quantité de dames de ces classes, dont les maris firent fortune, parurent tout à coup dans le grand monde avec d’éclatantes parures de diamants et de magnifiques schalls de cachemire ; mais au milieu de cette pompe elles ne purent s’empêcher de regretter les chaufferettes, et pour se consoler de cette privation, elles imaginèrent ingénieusement de substituer aux chaufferettes les petits tabourets. J’ai trouvé de même l’origine de beaucoup d’autres usages nouveaux ! mais je n’en fais point ici mention, parce que j’en ai parlé dans mon Dictionnaire des étiquettes.

Il y a un caractère que je n’ai jamais peint, mais qui est devenu très commun depuis la révolution ; ce sont les gens qui s’érigent en prophètes, et qui prétendent avoir prédit avec détail tous les événements les plus singuliers depuis la révolution ; à chaque chose nouvelle ils vous interpellent tout à coup en s’écriant : « Je vous l’avais dit, vous devez vous en souvenir ? » On ne s’en souvient jamais ; n’importe ; ils l’affirment, le soutiennent, et par politesse il faut se taire ! J’avoue que je n’ai guère cette urbanité, et que, lorsque l’on me demande ainsi à faux mon témoignage, je le refuse nettement ; j’y gagne de ne plus être interrogée sur ce point : on trouve assez d’autres personnes qui ont une mémoire plus complaisante.

On convient bien généralement que la grâce et le bon goût ne sont plus aujourd’hui ce qu’ils étaient jadis ; mais on répète qu’au moins on trouve dans la société plus de naturel, comme s’il y avait de la grâce sans naturel. J’avoue que plusieurs années avant la révolution une grande dégénération se faisait remarquer dans le grand monde.

Tandis que la philosophie moderne corrompait les mœurs et dénouait tous les liens de la société, elle mettait à la mode le langage de la sensibilité, mais dans un langage emphatique, un galimatias ridicule, qu’il fallait avoir l’air de comprendre, et dont personne n’était la dupe ; toutes les démonstrations qui ne prouvent rien, tous les discours affichaient la sensibilité la plus exaltée, presque toutes les actions sérieuses décelaient et prouvaient un profond égoïsme. Cette espèce d’affectation en entraîna beaucoup d’autres et donna à la fin de ce siècle un caractère de fausseté qui devint à peu près général. Ceux qui vantaient le plus les charmes de la solitude et de la vie champêtre n’aimaient que le monde et la dissipation. Les courtisans affectèrent de s’ennuyer à Versailles ; les dames qui avaient le plus désiré et sollicité des places à la cour se récriaient sans cesse sur l’ennui mortel d’aller faire leurs semaines. On intriguait pour se faire inviter à un bal remarquable, à une grande fête ; en même temps on se plaignait amèrement de ne pouvoir se dispenser d’y aller. Si l’on s’amusait dans une nombreuse société, on n’en convenait jamais ; les prétentions à la simplicité des goûts, à la solidité du caractère ne permettaient pas un tel aveu. Si, à un petit souper, à une partie particulière, arrangée dans une société intime, on s’ennuyait, on y affectait la plus grande gaieté, et pendant huit jours on ne parlait que de l’agrément de cet insipide souper. Il en était ainsi de tout : on affectait continuellement une ardente admiration pour les choses que l’on ne comprenait point et pour des arts qu’on était hors d’état de juger. On voyait des gens du monde qui ne sentaient pas la mesure des vers s’extasier en parlant de poésies qu’ils n’avaient jamais lues, et des admirateurs enthousiastes de Voltaire et de Rousseau, qui ne savaient ni le français ni l’orthographe, et qui n’auraient pas été capables d’écrire passablement un billet. Des littérateurs d’une complète ignorance en musique écrivaient et publiaient les plus ridicules dissertations sur le mérite musical des productions de Gluck et de Piccini. On se passionnait sans rien sentir, et, sans étude et sans connaissances, on jugeait tout hardiment et en dernier ressort. Cette affectation eut les plus funestes conséquences ; elle rendit l’esprit aussi faux que les caractères ; on adopta aveuglément toutes les opinions que l’on crut dominantes, et qui pouvaient donner une espèce de réputation, de quelque genre qu’elle fût. Jadis, dans le monde, on se contentait d’obtenir de la considération ; il ne fallait, pour cela, qu’une conduite sage et noble ; mais quinze ans plus tard, l’insipide estime fut abandonnée à la médiocrité ; on voulait de la gloire, ce qui préparait à vouloir des royaumes. On prit un jargon philosophique, c’est-à-dire pédantesque, souvent inintelligible et toujours frondeur. Au milieu des thèses sentimentales soutenues dans la société, on esquissa les droits de l’homme ; on vit naître, avec le galimatias, non les nobles idées d’une sage liberté, mais ce qu’on appela depuis les idées libérales. En même temps on se moqua de tout ; le scepticisme, sous le nom de persiflage, s’introduisit dans le grand monde. Cette affectation ne fut générale et à son comble que très peu de temps avant la révolution.

Sous le règne de la terreur, l’affectation ne conservait que la déraison et l’emphase, mais d’ailleurs changeant de caractère elle devint atroce. On n’affecta plus que la férocité. Alors, tout fut bouleversé, le langage, les mœurs, la signification des mots, l’expression des sentiments, la louange, le blâme, les vices et les vertus ; la crainte, si timide jusqu’alors, quittant son maintien naturel, prit tout à coup un air menaçant ; des hommes qui n’étaient pas nés inhumains prêchèrent le meurtre pour échapper à la proscription ; la lâcheté cacha son épouvante sous un masque affreux souillé de sang !…

Après le règne de la terreur jusqu’à la Restauration, il n’y eut point dans le grand monde d’affectation marquée. En général une ambition démesurée s’empara de tous les esprits ; on ne fut occupé que du soin de trouver les moyens d’obtenir des grades, des emplois lucratifs, de l’argent, des majorats, des royaumes. Les intrigues d’affaires suspendirent celles de l’amour et de la galanterie ; le désir de plaire céda au désir d’élever sa fortune ; les grâces françaises tombèrent en désuétude : il n’en resta plus qu’une tradition incertaine et dédaignée ; l’amitié ne fut plus qu’une association d’intérêts pécuniaires ; elle ne demanda ni soins, ni procédés tendres et délicats, mais des services solides et réciproques : elle fut un calcul, un marché.

Nous avons vu une étrange affectation (dans quelques personnes), celle d’afficher avec aigreur, avec emportement, l’attachement le plus légitime, le plus vertueux et le mieux fondé ; sentiment devenu général, et qui devrait rétablir la paix et l’union dans la société. Ce zèle affecté, ou sincère, n’est pas selon la science. Je terminerai cet article par un trait d’histoire. Un courtisan d’Alexandre le Grand, dans l’intention d’être cité, se trouvant dans une nombreuse assemblée, y débitait d’un ton d’énergumène beaucoup d’extravagances qu’il croyait très flatteuses pour le monarque. Le sage Callisthène, qui l’écoutait, lui dit : « Si le roi t’entendait, il t’imposerait silence. »

J’étais bien fâchée, depuis longtemps, d’avoir perdu la relation de mon voyage en Auvergne. Mademoiselle d’Orléans venait d’y acquérir une terre ; elle y fit un voyage, et j’aurais eu un grand plaisir à lui donner cette relation, qui contient tout ce qu’il y a de plus curieux à voir dans cette province. Comme je lui exprimai ce regret à son retour, elle m’apprit qu’elle avait une copie écrite de sa main de ce petit ouvrage ; elle eut la bonté de me le prêter, et je le relus avec beaucoup de curiosité.

Je fis ce voyage au commencement de la révolution, et j’en revins par Lyon ; je connus à Clermont de quelle manière s’y prenaient les révolutionnaires pour se faire des partisans parmi le peuple. L’Auvergne était chrétienne et pieuse, et l’on n’attaquait point encore la religion. Cependant on avait établi un club à Clermont, et là, par un règlement particulier, tous les laboureurs y étaient reçus sans scrutin ; ce qui est absurde, car un laboureur peut fort bien être un ivrogne et un débauché, et, par conséquent, un mauvais homme. Les assignats qu’on établit dès le commencement de la révolution firent dans toutes les provinces un mauvais effet ; mais à Clermont, quand j’y étais, dès qu’un laboureur appartenait à la Société des amis de la constitution des assignats, il en recevait sur-le-champ l’argent sans aucune espèce de retenue. Je suppose que les amis de la constitution en agissaient ainsi dans toutes les autres provinces. Ces moyens secrets étaient plus efficaces que les discours pompeux et les harangues emphatiques.

Voici un bien joli mot de S. A. R. Madame la duchesse de Berry ; je le tiens d’une personne qui a l’honneur de l’approcher, et qui le lui a entendu dire :

Un garde forestier, pour se faire valoir et obtenir une récompense, un jour où M. le duc de Bordeaux devait se promener en voiture à Bagatelle, jour où l’on avait annoncé la route qu’il devait prendre, alla trouver madame de Gontaut, gouvernante du jeune prince, pour lui annoncer qu’en faisant sa ronde il avait découvert un assassin dans les broussailles, qu’il avait voulu l’arrêter, que l’assassin lui avait tiré un coup de fusil qui avait seulement blessé son cheval, qu’ensuite il s’était enfui, et que pour courir plus vite il avait jeté son fusil, etc. D’après cette histoire, on voulut détourner madame de Gontaut de mener le jeune prince sur cette route, et malgré toutes les représentations, elle eut le courage et la fermeté de faire toute la promenade annoncée. Quand on en rendit compte à madame la duchesse de Berry, cette princesse approuva la gouvernante en ajoutant : « M. le duc de Bordeaux ne doit jamais reculer, même à un an. »

Cette prétendue conspiration était entièrement de l’invention du garde forestier, qui avoua tout au ministre de la police.

M. le duc d’Orléans voulut bien m’amener M. le duc de Chartres pour me remercier de la dédicace des Jeux champêtres. M. le duc de Chartres joint une figure charmante à une raison très prématurée et au maintien le plus intéressant par la douceur et la modestie ; il avait alors onze ans, et je me rappellerai toujours qu’à peine âgé de six ans il écrivit, sous ma dictée, près d’une demi-page sans faire une faute d’orthographe et d’une très jolie écriture.

M. le duc d’Orléans me dit, dans cette visite, qu’il avait hérité de la princesse sa mère d’un superbe tableau représentant, de grandeur naturelle et de la tête aux pieds, madame de Maintenon ; il m’engageait à l’aller voir. Je répondis seulement que je le connaissais, et je parlai d’autre chose. En effet, je connais ce tableau, puisqu’il m’a appartenu pendant sept ou huit ans. Après avoir donné au public le roman historique de Madame de La Vallière, une dame de la société, que je connaissais très peu alors (madame Dubrosseron), se passionna tellement pour cet ouvrage, qu’elle m’envoya en présent un beau portrait de madame de La Vallière, que, suivant mon ancienne coutume de tous les temps, je ne manquai pas de donner aussi. L’année d’ensuite je fis paraître Madame de Maintenon, et M. Crawford, qui avait une superbe collection de portraits originaux de personnages célèbres, m’envoya le magnifique portrait de madame de Maintenon ; je le gardai plusieurs années, tout le monde l’a vu et admiré dans mon salon. A la restauration, je me suis trouvée tout à coup sans pension, sans possibilité de vendre un ouvrage, parce qu’il n’y avait plus d’argent ; toute la littérature était suspendue. Réduite, pour vivre, à emprunter à des usuriers, j’étais fort embarrassée ; je proposai à M. Giroux, du Coq-Honoré (qui est à la fois un artiste distingué et l’un des plus honnêtes marchands de Paris), de m’acheter le tableau de madame de Maintenon ; M. Giroux me répondit que ce tableau était d’un très grand prix, mais non du genre de ceux dont il faisait l’acquisition ; il ajouta que madame la duchesse d’Orléans, la douairière, cherchait partout des portraits de personnes célèbres ; qu’en le lui faisant proposer elle l’achèterait sûrement ; il me conseilla d’en demander six mille francs, en m’assurant qu’il valait beaucoup plus. J’écrivis un petit billet à M. Folmont, en lui proposant pour madame la duchesse d’Orléans ce tableau, s’il était vrai qu’elle en désirât de ce genre, en citant tout ce que M. Giroux m’avait dit à ce sujet, et ne demandant que quatre mille francs. Sans faire examiner le tableau, on m’envoya sur-le-champ les quatre mille francs, et je donnai aussitôt ce beau portrait : voilà comment il a passé entre les mains de M. le duc d’Orléans, qui ne sait rien de ce détail.

Je fus bouleversée, à cette époque, par la funeste nouvelle de la mort subite de madame la duchesse de Bourbon, qui mourut en une minute dans l’église de Sainte-Geneviève, étant sortie de chez elle en parfaite santé ; elle avait été la veille au Palais-Royal, où elle avait montré sa vivacité accoutumée. Elle portera devant Dieu d’immenses charités faites avec autant de soin que de constance. Je me rappelai avec attendrissement ses charmantes bontés pour moi, et j’éprouvai une espèce de remords de les avoir si peu cultivées depuis dix-huit mois. J’eus l’honneur de la rencontrer chez mademoiselle d’Orléans, quinze jours avant sa mort. Elle me fit les plus aimables reproches sans aucune aigreur et avec une grâce inexprimable. Le jour de ce fatal événement, on fit chez elle, rue de Varennes, à l’ancien hôtel de Monaco, la plus belle de toutes les oraisons funèbres. Ses domestiques regrettaient en elle la meilleure de toutes les maîtresses, et les pauvres qu’elle a établis dans son jardin se désolaient de la perte irréparable de leur bienfaitrice. Elle avait fait bâtir dans ce beau jardin deux hospices, l’un pour six vieilles femmes, l’autre pour seize convalescents sortant de l’Hôtel-Dieu ; charité aussi ingénieuse que touchante, parce que ces convalescents ne sont jamais assez bien rétablis pour pouvoir reprendre sans danger leurs travaux. Madame la duchesse de Bourbon leur prodiguait tous les soins nécessaires, en les fortifiant par une excellente nourriture, et en les accoutumant doucement, par gradation, à se remettre à un travail qu’ils faisaient à leur profit ; elle ne les renvoyait que lorsqu’ils étaient en parfaite santé. Ils emportaient une petite somme d’argent, et ils pouvaient compter sur la protection de la princesse.

Madame la duchesse de Bourbon avait fait creuser dans son jardin un puits pour la commodité de ces hospices, et elle dit un jour qu’on la contrariait à ce sujet, en opposant mille obstacles à la constitution de ce puits, que rien ne la rebuterait, et qu’elle viendrait à bout de le faire (ce qui a été en effet). Mademoiselle Julie Gros, qui avait seize ans, et qui était présente à cet entretien, prit la parole et dit : « Je le crois bien, madame, il y a tant de verres d’eau dans un puits !… » Je ne connais pas de mot plus fin et plus délicat que celui-là.

On ouvrit le testament de madame la duchesse de Bourbon ; elle y donne aux pauvres toutes les choses dont elle peut disposer ; elle charge mademoiselle d’Orléans de prendre soin de ses deux hospices. Elle ne pouvait confier cette bonne œuvre en de meilleures mains. Une chose bien frappante, c’est qu’elle a signé et fini ce testament le jour même de sa mort ; il est daté de ce jour, à dix heures du matin : elle sortit à dix heures et demie pour aller à l’église de Sainte-Geneviève, où elle mourut à une heure après midi.

L’entresol où j’étais logée chez M. de Valence était une véritable caverne, par le manque de jour et d’air ; mais il avait de plus l’inconvénient d’un bruit affreux : j’avais deux pompes, une à la tête de mon lit, et l’autre au pied ; elles me réveillaient en sursaut dès le point du jour. J’étais encore tourmentée par le bruit de la porte cochère et de la voûte sur laquelle posait ma chambre à coucher ; enfin il fallait supporter aussi le vacarme continuel de l’écurie, des chevaux, des voitures, et le frottage du salon et des appartements suspendus sur ma tête. Toutes ces choses troublaient, agitaient cruellement mon sommeil, et me donnaient, la nuit, de grandes crispations de nerfs ; cependant ma santé ne paraissait pas en souffrir, j’en étais quitte pour des convulsions nocturnes et des insomnies. Je restais par pitié pour l’état de M. de Valence, que j’aurais mis au désespoir en m’en allant ; il s’avançait chaque jour vers la tombe ; par une fantaisie de malade, M. de Valence, qui naturellement n’aimait point du tout la musique, me conjura de lui jouer de la harpe tous les jours, seulement deux ou trois heures. Enfin, se sentant très mal, il demanda son confesseur ; il se confessa pendant trois grands quarts d’heure, il demanda les sacrements, et il expira pendant l’extrême-onction. Je m’attendais à sa mort, que m’annonça, avec beaucoup de ménagement, le général Gérard. Cette nouvelle me glaça ! J’avais neuf ans de plus que lui, et il avait l’air si robuste ! L’affliction si vraie de mes petites-filles et de madame de Valence acheva de m’accabler.

Je voulais me mettre dans un couvent, mais, dans tous ceux de Paris, ne trouvant pas un seul logement qui pût me convenir, je pris la résolution d’aller pour quelques mois m’établir à Tivoli, maison de santé si justement célèbre par son jardin, sa riante situation, ses bains si commodes et si bien servis, et pour la politesse et la parfaite honnêteté de ceux qui la gouvernent.

Me disposant, au printemps, à partir pour Mantes, je fis mes adieux à tous mes amis, qui les reçurent avec tendresse, à leur manière : M. de Courchamp, avec sa grâce et son originalité ordinaires, me gronda ; M. Valery soupira sans se plaindre ; le chevalier d’Harmensen, ne se contraignant point tête-à-tête avec moi, s’attendrit et pleura ; madame de Choiseul me demanda mille fois avec vivacité de revenir bientôt ; Anatole de Montesquiou m’envoya de jolis vers ; quant à ma fille et mes petites-filles, elles allaient elles-mêmes partir pour la campagne et pour longtemps ; madame de Celles venait d’obtenir une place auprès de Son Altesse Royale madame la duchesse d’Orléans.

J’arrivai à Mantes dans les premiers jours du printemps de 1824. La route de Paris à Mantes est charmante ; j’étais dans une bonne berline avec des chevaux de louage ; le voyage seul me fit beaucoup de bien ; j’arrivai à Mantes fort leste et en très bonne santé.

Je fus enchantée de la ville de Mantes ; la cathédrale gothique est d’une grande beauté, les promenades sont ravissantes ; j’ai sous ma fenêtre un joli jardin qui appartient à la maison, et la plus belle vue du monde ; il y a dans cette maison une belle et grande salle de bains, et précisément vis-à-vis notre porte cochère un couvent de religieuses où l’on dit la messe tous les jours.

Enfin je dîne ici à l’heure qui me convient ; j’y suis exactement le régime qui m’est bon ; je vis dans une douce et profonde solitude, et j’y quadruple, par la retraite, les derniers jours de mon existence.

Ce fut sur la fin de mon premier séjour à Mantes, que notre roi Louis XVIII tomba peu à peu dans un état qui ne laissa plus d’espérance pour sa vie ; cependant l’habileté des médecins et des chirurgiens qui l’entouraient prolongea son existence d’une manière miraculeuse ; à force d’onguents, d’eaux spiritueuses, de quinquina, d’aromates, dont on imbibait son corps chaque jour, on parvenait à ranimer ses forces épuisées et défaillantes ; on peut dire que ce prince fut embaumé vivant. Au milieu de ses maux et de sa destruction visible, ce monarque, véritablement très chrétien, conserva une résignation, une présence d’esprit, un courage et une force d’âme véritablement admirables ; il vécut pour donner à l’Europe l’exemple de la patience et de la dignité dans le malheur, de la clémence, de la reconnaissance et de l’amitié sur le trône, unies au goût éclairé des arts et de la littérature.

Je lisais dernièrement dans un journal la description du tombeau de Bonaparte à Sainte-Hélène ; on a pris les précautions les plus extraordinaires pour que le corps ne pût jamais être enlevé furtivement : on a mis ce corps à une profondeur immense dans la terre ; cette dépouille mortelle redoutée encore est barricadée par des barres de fer et de grosses pièces de bois, fortement croisées les unes sur les autres, etc., etc. Cet hommage souterrain vaut bien une pyramide fameuse et une épitaphe chargée des louanges banales et pompeuses que portent si souvent les pierres sépulcrales.

Je fus obligée de faire un voyage à Paris pour mes mémoires, et ce fut avec beaucoup de regret que je m’arrachai de Mantes, dont l’excellent air, la solitude, la tranquillité parfaite et les personnes qui m’entouraient convenaient si bien à mon cœur et à ma santé.

M. Ladvocat se chargea de tous mes arrangements momentanés ; il me trouva un joli logement rue de Chaillot dans l’enceinte de Paris, mais tellement à une de ses extrémités, qu’on peut se croire à la campagne. Je m’établis là dans une maison de santé chez le docteur Canuet, excellent médecin, dont la famille, bien digne de lui, est également aimable et respectable. La maison est agréablement située et composée de deux pavillons séparés par une jolie cour ombragée par des tilleuls ; de là quelques marches conduisent à un jardin ravissant, tout en arbres verts formant des allées couvertes et des berceaux ; je découvre de mes fenêtres une belle vue, mais qui pourtant ne vaut pas celle de Mantes. J’ai vu avec beaucoup d’intérêt les préparatifs des fêtes pour le sacre ; madame de Choiseul est venue me prendre et m’a conduite dans tous les lieux préparés déjà pour cette grande solennité. J’ai été particulièrement charmée de la décoration de la rue de Rivoli et de celle des Champs-Élysées ; j’ai entendu le bruit du feu d’artifice et j’ai joint mes vœux à ceux de tous les bons Français ; le nombre en est grand, car la joie paraissait être universelle. Le temps pour ce seul jour (celui de l’entrée du roi) a été remarquablement beau ; enfin, pour compléter ma satisfaction, S. A. R., Monseigneur le duc d’Orléans, a bien voulu m’envoyer une énorme provision de pain d’épices de Reims. Malgré ma tempérance naturelle, je n’ai pu résister à ce doux souvenir de ma jeunesse ; j’avais dîné, et j’ai mangé deux ou trois pains d’épice qui m’ont donné pendant plusieurs jours d’assez vives coliques, mais je n’en suis pas moins reconnaissante d’un envoi charmant qui m’a fait tant de plaisir. Dès les premiers jours j’ai senti vivement le bonheur de revoir madame de Choiseul et d’entendre quelques vers nouveaux de son beau poème de Jeanne d’Arc. Quel plaisir de retrouver les entretiens tête à tête d’une amie pour laquelle on n’a rien de caché ! Un mot accompagné du regard qui l’exprime et de l’accent qui part du cœur, un seul mot ainsi prononcé dit tant de choses et les dit si bien ! Cette amie parfaite se charge de mes promenades en voiture et vient me prendre, me conduire au bois de Boulogne, à Passy et dans certains lieux déserts que je ne reconnais pas, parce que depuis que je les ai parcourus tout y est changé ; de grands arbres abattus, laissant à nu un terrain immense, permettent de découvrir de tous côtés le plus ravissant point de vue. Là, madame de Choiseul faisait arrêter la voiture, et nous causions avec délices pendant plus de deux heures. Cet exercice en voiture me fait un bien particulier, et surtout fait avec une amie si aimable. C’est dans la grande rue de Chaillot que se trouvait jadis le couvent dans lequel s’enferma la duchesse de La Vallière, lorsqu’elle s’échappa pour la première fois de la cour avec l’intention de n’y retourner jamais ; mais, comme je l’ai conté dans son histoire, Louis XIV eut encore le pouvoir de l’en arracher. Je passe souvent devant la porte de ce couvent, et ce n’est jamais sans une sorte d’intérêt : il me semble qu’il ne m’est point étranger.

J’ai déjà parlé de la fausse magnificence ; mais, comme elle devient chaque jour plus frappante, je veux faire ici une récapitulation de toutes les faussetés de ce genre et dans laquelle se trouveront comprises un grand nombre d’inventions et de charlataneries dont je n’ai jamais fait mention. Outre l’argent plaqué, les faux cachemires, les fausses eaux minérales, les faux clinquants (faits en papier d’or fin), les fausses perles, les fausses dentelles de point, la fausse soierie, on a encore nouvellement inventé les faux tableaux par un procédé qui les imite si parfaitement, qu’il doit nécessairement faire tomber tous les bons copistes dans ce genre ; les fausses gravures (les lithographies si perfectionnées), les faux cheveux faits en soie : on doit louer cette dernière invention sous plusieurs rapports, cela peut être bon contre l’électricité répandue dans l’air, et ces cheveux sont plus agréables à porter que ceux d’un scélérat mort sur la place de Grève ; le faux vin (fait avec des primevères) ; de faux fruits ; de faux pain (fait avec des pommes de terre et des châtaignes), de fausses odeurs : par exemple, brûlez sur une pelle de l’eau de lavande et du café vous aurez l’odeur de l’aubépine ; de faux cailloux d’Égypte, de fausses agates transparentes, de faux lapis, de faux jaspes sanguins et de Sibérie, de fausses herborisations, etc., etc. : et, sans parler du faux marbre (le stuc), de fausses couleurs, de la fausse blancheur, des fausses veines, des fausses dents, on a inventé plus nouvellement de fausses pierres de taille, de faux beaux bras ; j’en ai vu de tels qui m’ont trompée, ces bras étaient couverts d’une mitaine à jour, à travers laquelle on croyait voir un bras bien rond, bien potelé, de la plus belle carnation, et tout était faux : de fausses porcelaines revêtues de faux or ; de faux acajou, de fausses mosaïques, de fausses anatomies, de faux coquillages, de faux carreaux, de faux madrépores, de sorte que l’on pouvait très facilement former un faux cabinet d’histoire naturelle.

La comtesse Amélie de Boufflers vient de mourir, à soixante-seize ans. Ayant perdu toute sa fortune, elle était réduite, depuis plusieurs années, à une pension de quinze cents livres !… Elle voulut demeurer dans la rue même où se trouvait le magnifique hôtel qui lui avait appartenu et dans lequel s’étaient écoulés les plus beaux jours de sa vie ; elle se retira dans une petite chambre de blanchisseuse, au cinquième étage, et dont la fenêtre était en face de son ancien hôtel. Ne recourant à personne, elle se laissa oublier par tous ses anciens amis. Je n’étais pas de ce nombre ; je l’ai beaucoup rencontrée jadis dans sa jeunesse et dans la mienne, mais je n’ai jamais eu de liaison intime avec elle ; elle était encore dans l’opulence quand je revins en France, je n’allai point la voir. J’appris vaguement, peu d’années après, que le dérangement de sa fortune l’avait forcée de vendre Auteuil, et depuis cette époque je n’entendis plus parler d’elle ; cependant je n’ai appris qu’avec une sorte de saisissement les détails de sa ruine complète et sa fin déplorable. Deux femmes de chambre, bien dignes d’être citées (madame Morta et madame Martin), n’ont jamais voulu l’abandonner ; elles l’avaient servie durant ses derniers jours prospères, elles lui ont été fidèles dans sa détresse et l’ont soignée jusqu’à la mort ; jeunes encore, ayant tous les talents désirables dans leur état, elles auraient pu se placer avantageusement ; la comtesse Amélie les en pressa plusieurs fois en leur répétant ce mot touchant : « Je puis bien mourir toute seule ! » Elles restèrent, non seulement sans gages, mais en mettant au Mont-de-Piété leurs robes, une partie de leur linge et tous leurs petits bijoux, pour soulager la misère de leur infortunée maîtresse. Un tel attachement doit sans doute adoucir les peines d’un cœur déchiré par l’ingratitude et par une foule de douloureux souvenirs !…

Un jour, madame de *** apprit avec étonnement l’extrémité où se trouvait réduite la comtesse Amélie, qu’elle avait connue jadis et perdue de vue depuis longtemps ; elle se rendit aussitôt chez elle ; madame de *** monta avec un serrement de cœur inexprimable les cinq étages du petit escalier tortueux qui conduisait sous le toit de cette humble habitation, elle entra avec effroi dans la petite chambre devenue l’unique asile de celle qu’elle avait vue jadis si animée, si fraîche, si brillante, faisant les honneurs d’une maison remarquable par son élégance et sa somptuosité ! La malheureuse comtesse Amélie, languissamment étendue dans un fauteuil, semblait ne plus attendre que les derniers instants d’une pénible existence.

Madame de *** entreprit de lui offrir quelques consolations. L’air était pur et serein, elle lui proposa de l’aller respirer dans les champs : « Ma chère amie, reprit la comtesse Amélie, quand on a été forcée de se réfugier ici, quand on peut voir à toute heure du haut de ces étages la maison et les jardins où l’on a passé de si belles années, on ne peut, on ne doit sortir de ce triste réduit que pour aller dans la tombe ! »

Trois jours après cet entretien elle n’existait plus ! Elle ne mourut point sans quelque consolation ; elle expira dans les bras de ses deux héroïques amies. Nulle pompe ne l’accompagna au cimetière du Père-Lachaise ; mais les larmes de la plus tendre affection baignèrent son cercueil.

Je n’ai appris que ces jours derniers la mort de madame de Krudener, une personne extraordinaire et intéressante, deux choses qui, réunies, ne seront jamais communes, surtout dans une femme. Je la connaissais quand j’étais aux Carmélites, rue de Vaugirard ; elle m’écrivit pour me demander à me voir : j’y consentis avec plaisir ; j’avais lu d’elle un très joli roman intitulé Valérie, qui n’annonçait nullement l’exaltation de sentiments que j’entendais attribuer à l’auteur. Je fus curieuse de connaître une personne qui alliait des écarts d’imagination à beaucoup de naturel et de simplicité ; et ce fut en effet ce que je trouvai en elle. Elle disait les choses les plus singulières avec un calme qui les rendait persuasives ; elle était certainement de très bonne foi ; elle me parut être aimable, spirituelle et d’une originalité très piquante ; elle revint plusieurs fois me voir, me témoigna beaucoup de bonté et m’inspira un véritable intérêt ; elle avait de la sensibilité, de la douceur, d’excellentes intentions ; elle était jeune encore ; sa mort me fait beaucoup de peine.

Malgré mon goût pour Mantes, malgré la paix, la bonne santé dont j’ai joui dans cette jolie ville, et le bonheur que j’ai goûté au sein d’une famille si vertueuse et qui m’est si chère, je resterai à Paris, ce qui n’est nullement de ma part une inconséquence, car j’ai toujours eu le ferme dessein de m’établir dans un couvent et d’y finir mes jours.

Après des recherches aussi longues qu’infructueuses, et faites par mes amis et par moi, j’ai enfin trouvé dans un couvent (comme je l’ai dit) un logement qui me convient. J’ai passé quatre mois pleins dans la maison de santé si bien tenue par le docteur Canuet, et j’emporte, en m’en allant, un regret sincère de n’avoir plus pour voisin une famille si vertueuse et si aimable. Me voici établie aux dames de Saint-Michel ; j’ai été me promener hier dans leur grand jardin ; je voulais faire une visite à madame la prieure, et la dame religieuse qui avait la bonté de me conduire m’a dit qu’elle ne pouvait me recevoir, parce qu’elle était malade des suites d’un violent chagrin causé par la mort tragique et touchante d’une religieuse qu’elle aimait particulièrement. Voici le détail de cette mort inopinée. On raccommodait, à l’extrémité du jardin, un grand bâtiment qui tombait en ruines ; la religieuse dont il est question, et qui était encore dans la force de l’âge, voulut, par un sentiment céleste, passer dans ces décombres tout le temps de la journée qui n’est point employé à dire les offices ; car elle avait remarqué que les maçons se permettaient, dans leurs entretiens, des expressions et des chants plus que profanes, et que les pensionnaires en se promenant pouvaient entendre. Bien certaine que sa présence contiendrait cette licence, elle allait s’asseoir sur une pierre dans ces ruines, au milieu d’une épaisse poussière. Un matin, les maçons lui représentèrent que la place qu’elle avait choisie était fort dangereuse ; elle imagina qu’ils avaient envie de se débarrasser d’elle et elle resta ; tout à coup une grosse solive tomba sur sa tête et la blessa mortellement ; on envoya aussitôt chercher un prêtre et un chirurgien ; elle avait toute sa connaissance, elle n’eut que le temps de recevoir tous ses sacrements et elle expira une demi-heure après…

Le jardin est très grand ; on y trouve une immense allée bien couverte. Le reste du jardin est en potager, contenant quatre fabriques, qui sont quatre chapelles, l’une dédiée à la sainte Vierge, la seconde à saint Augustin, la troisième à saint François de Sales, et la quatrième à saint Michel. Je désirerais qu’aux chapelles de saint Augustin et de saint François de Sales on mît des inscriptions tirées de leurs sublimes ouvrages.

J’ai eu la curiosité, il y a deux ou trois jours, d’aller visiter le cul-de-sac Saint-Dominique, qui est à deux pas d’ici et dans lequel j’ai passé les plus brillantes années de ma première jeunesse, depuis l’âge de dix-huit ans jusqu’à celui de vingt-deux ; nous y avions un très bel appartement au premier, donnant sur un joli jardin au bout duquel se trouvait une petite porte en face de l’église paroissiale de Saint-Jacques-du-Haut-Pas ; c’est là que mes trois enfants, mes deux filles et mon fils furent baptisés. Mon beau-frère et sa femme occupaient le rez-de-chaussée de cette maison ; comme elle est la dernière du cul-de-sac Saint-Dominique, j’ai dans l’instant reconnu la porte ; mais en entrant dans la cour, j’ai vu que tout était changé dans la maison ; tout devait l’être en effet depuis plus d’un demi-siècle ; j’ai questionné la portière, qui m’a dit que seulement depuis dix ans les appartements n’étaient plus reconnaissables, et qu’afin de les doubler on les avait tous diminués ; que d’ailleurs le maître était absent et qu’il était impossible d’entrer chez lui. Je suis revenue tristement, regrettant, parce que j’aurais voulu les décrire, des impressions qui eussent sans doute été très vives, ce qui fournit toujours quelques idées neuves et morales, mais qui n’auraient pu produire en moi que des regrets et des souvenirs douloureux ? Qu’ai-je fait depuis cette époque de ces cinquante-huit ans que la Providence a daigné m’accorder ? Jusqu’ici si peu de bien ! du moins aux yeux de celui qui ne juge les actions que d’après leurs motifs ! et tant de fautes réelles, tant d’imprudences, de fausses démarches, d’étourderies, de puérilités, de vanités romanesques, de folies en tout genre ! et combien n’ai-je pas éprouvé de joies trompeuses, de malheurs véritables, d’espérances mensongères, de dangereuses illusions et de mécomptes de toute espèce !… Hélas ! dans ce lieu l’avenir encore était à moi ! Si je ne l’eusse pas gâté, comme je le reverrais avec délice, comme je serais heureuse aujourd’hui !… Nous devons demander pardon à Dieu de presque tous nos malheurs.

Madame de Choiseul a fait pour moi quelque chose de charmant ; elle voulait aller voir mon ancienne demeure, je l’en ai empêchée en lui apprenant qu’elle était absolument méconnaissable ; mais madame de Choiseul a été faire une prière pour moi dans l’église paroissiale où mes trois enfants ont été baptisés, et de ces trois enfants, il ne m’en reste qu’une !…

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Je me suis remise aujourd’hui à travailler à mon dernier roman historique Alfred le Grand, dédié à madame de Choiseul, puisque je lui avais promis la dédicace de mon dernier ouvrage de ce genre, et que Pétrarque et Laure ne l’est pas, et celui-ci le sera certainement ; mon âge seul en peut répondre ; d’ailleurs il me serait impossible de trouver un sujet plus beau et un héros aussi parfait. Ce travail, déjà si avancé, sera entièrement fini dans cinq ou six semaines au plus tard.

Maintenant j’ai terminé mes mémoires ; je puis dire, sinon avec les mérites, du moins avec vérité, ces paroles de l’Apôtre : J’ai bien combattu, j’ai gardé la foi, j’ai fini ma course.

E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 1925.

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