NOTICE BIOGRAPHIQUE (continued 5)
Reading edition
Huit jours après son mariage, je partis pour Berlin, où je me mis en pension chez mademoiselle Bocquet, qui tenait une maison d’éducation la plus fameuse de la ville. Elle me reçut à bras ouverts ; elle s’était passionnée pour moi, par mes ouvrages. Son accueil me charma, ainsi que sa conversation ; elle avait une société très aimable, composée des personnes les plus spirituelles de Berlin.
Le premier mois de mon séjour à Berlin fut un véritable enchantement. Chacun s’occupa de mon amusement. Nous allâmes jusqu’à Sans-Souci, où j’allai recueillir une quantité de souvenirs du grand Frédéric.
M. de Volney, dans un de ses ouvrages, dit que, pour juger un homme qui n’existe plus, avec lequel il n’aurait jamais eu le moindre rapport, il lui suffirait d’examiner avec une attention philosophique ses meubles, ses habits, ses bijoux, ses livres. Si l’on eût transporté M. de Volney, ce profond penseur, dans les appartements du grand Frédéric, comme il n’y aurait vu que des meubles et des draperies couleur de rose et argent, que des gravures et des tableaux mythologiques et une collection de tous les bijoux les plus fragiles, et de tous les colifichets des boutiques françaises, comme il aurait trouvé dans la bibliothèque un nombre infini d’ouvrages licencieux et de poésies frivoles, il aurait certainement pensé que le défunt était un jeune sybarite dépourvu de mérite et d’esprit : ce prétendu sybarite était un vieux guerrier, le plus grand capitaine de son temps, le roi le plus vigilant, le plus laborieux, et qui, au milieu de ses draperies couleur de rose, couchait toujours avec ses bottes.
On nous conta de ce monarque et de sa cour plusieurs traits. En voici trois qui me paraissent assez plaisants. Lorsque le roi faisait de petits voyages, il avait coutume d’emmener avec lui Voltaire. Dans une de ses courses, Voltaire, seul dans une chaise de poste, suivit le roi. Un jeune page, que Voltaire avait fait gronder avec sévérité, s’était promis de s’en venger ; en conséquence, comme il allait en avant pour faire préparer les chevaux, il prévint tous les maîtres de poste et les postillons que le roi avait un vieux singe qu’il aimait passionnément, qu’il se plaisait à faire habiller à peu près comme un seigneur de la cour, et qu’il s’en faisait suivre dans ses voyages ; que cet animal ne respectait que le roi, et qu’il était fort méchant ; que s’il voulait sortir de la voiture, on se gardât bien de le souffrir. D’après cet avertissement, lorsqu’aux postes Voltaire voulut descendre de sa voiture, tous les valets d’hôtellerie s’y opposèrent formellement ; et, lorsqu’il étendait la main pour ouvrir la portière, on ne manquait jamais de donner sur cette main deux ou trois coups de canne, et toujours en faisant de longs éclats de rire. Voltaire, ne sachant pas un mot d’allemand, ne pouvait demander l’explication de ces étranges procédés, sa fureur devint extrême et ne servit qu’à redoubler la gaieté des maîtres de poste, et, d’après les rapports du petit page, tout le monde accourait pour voir le singe du roi et pour le huer. Le voyage se passa de la sorte ; et ce qui mit le comble à la colère de Voltaire, c’est que le roi trouva le tour si plaisant qu’il ne voulut point en punir l’inventeur.
On sait combien ce prince aimait la musique. Un soir, il crut entendre une symphonie lointaine et charmante. Aussitôt il ouvre une fenêtre et reconnaît que cette musique pianissimo, à deux parties, s’exécute près de la guérite de la sentinelle en faction sous son appartement. Il appelle cette sentinelle, l’interroge, et son étonnement redouble en apprenant que c’est ce soldat qui produit l’illusion de cette prétendue symphonie en jouant à la fois, et avec perfection, de deux guimbardes. Le roi, ne concevant pas ce prodige, ordonne au soldat de monter chez lui. Le soldat répond : « C’est impossible ; je dois garder ma consigne. — Mais je suis le roi. — Je le sais ; mais je ne puis être relevé que par mon colonel. » A ces mots le roi, du premier mouvement, se fâcha ; mais la sentinelle lui dit que s’il obéissait, il le ferait punir le lendemain pour avoir manqué à la discipline. Alors le roi loua sa fermeté, referma sa fenêtre, se coucha, et, le jour suivant, fit venir ce soldat, l’entendit avec admiration, lui donna cinquante frédérics et son congé. Ce musicien d’un genre si nouveau a fait fortune en parcourant l’Allemagne. Quelques années après, je l’ai entendu à Hambourg. Il allait jouer dans les maisons, il exigeait qu’on éteignît toutes les lumières, et, lorsqu’il jouait, on croyait véritablement entendre une belle symphonie dans le lointain.
Un autre trait est l’anecdote sur notre fameux Duport, le premier violoncelle de l’Europe. Appelé en Prusse par le roi, il comptait ne passer à Berlin que cinq ou six mois. Le roi, sachant qu’il se disposait à partir, chargea quelques-uns de ses musiciens de lui donner une espèce de fête et de l’enivrer. Lorsqu’il fut dans cet état, on lui fit signer un engagement par lequel, entrant dans un régiment du roi, il s’y trouvait au nombre des tambours, de sorte qu’il n’aurait pu quitter la Prusse sans s’exposer à la peine de mort comme déserteur. Ce fut ainsi que ce grand artiste se fixa dans le Brandebourg. Il fut d’abord désespéré ; mais une forte pension, un excellent mariage le consolèrent. Il habitait Sans-Souci avec sa famille lorsque j’allai visiter cette maison royale.
Pendant mon séjour à Berlin, ma correspondance avec mademoiselle d’Orléans fut rompue. Lui ayant envoyé dans une lettre une petite miniature représentant sur un fond bleu une rose blanche et une rose rouge dans une caisse verte, madame la princesse de Conti dit que c’étaient les trois couleurs, par conséquent un signe révolutionnaire. Mademoiselle d’Orléans eut beau protester que c’étaient les cinq couleurs, puisqu’il y avait du vert et des tiges brunes ; madame la princesse de Conti persista dans son idée et lui défendit de m’écrire. Mademoiselle d’Orléans trouva le moyen d’obéir et de me donner de ses nouvelles ; elle confia son chagrin à son confesseur et le pria de m’écrire de sa part ; ce qui dura plus de dix-huit mois. Je lui envoyais mes lettres qu’il remettait.
A l’époque dont je parle, je reçus une lettre d’une personne qui m’était inconnue, et qui me mandait de ne plus écrire à ce prêtre, parce qu’il venait de mourir. Je le pleurai sincèrement, puisque je n’eus plus de nouvelles de mademoiselle d’Orléans.
On me remit dans ce temps une lettre qui, par un enchaînement particulier de circonstances, traîna prodigieusement en chemin, ce qui arrivait souvent alors. Elle montre si bien toute la bonté de l’âme de mademoiselle d’Orléans, que je la place ici. Elle est sur la mort de son malheureux père, que je lui avais cachée et qu’elle n’apprit que peu de jours après notre séparation.
Voici comment elle s’exprime :
« Fribourg, 10 octobre 1794.
« Oh !… amie chérie, à quel comble de malheurs le ciel m’a réduite ! Hélas ! je les connais tous ! Ah !… quelles douleurs… et quelles souffrances… mon trop malheureux cœur n’éprouve-t-il pas ? que cette vie est cruelle !… Mais la religion et mon cœur, amie bien-aimée, m’ordonnent de la supporter pour ceux que j’aime ; elle est à eux, et non à moi, et je la soigne comme un dépôt qu’ils m’ont confié. Hélas ! il n’y a plus que ces chers objets que j’aime si tendrement, qui puissent m’y attacher. Oh ! mon amie, pensez-vous que ceux qui sont tout à fait malheureux, et qui ne se tuent pas, soient sans religion ? Non, je ne le puis croire : sans ce motif tout-puissant, qui pourrait ne pas se débarrasser d’une existence devenue douloureuse dans tous les moments ?… Mais, grâce aux principes que vous m’avez donnés, ne soyez pas inquiète, amie bien chère, Dieu soutient votre infortunée Adèle et lui donne un courage et une force véritablement surnaturels. Ma tante me témoigne une tendresse et une sensibilité dont je suis bien touchée, et m’adoucit, par son excessive bonté, autant qu’il est possible, mon affreuse et cruelle situation. Adieu, amie tendre et chérie, je vous embrasse avec toute la tendresse de mon malheureux cœur. Je ne puis vous écrire une plus longue lettre aujourd’hui, ce sera pour la première fois. Donnez-moi souvent de vos chères nouvelles ; hélas ! j’en ai tous les jours plus besoin.
« Adèle d’Orléans. »
Je dois dire que j’ai omis, sans le vouloir, un fait intéressant : c’est qu’étant à Sielk, j’appris que mes deux derniers élèves étaient encore détenus à Marseille.
Je reçus enfin mon rappel en France ; ma joie fut fort troublée par le chagrin de quitter mes amis, qui étaient réellement au désespoir, et ce pays hospitalier dont le roi était si vertueux, et le gouvernement si doux et si équitable. Dans le second volume des Souvenirs de Félicie, je fais de la Prusse et de son roi le même éloge. Je fis paraître ce volume à l’époque où l’empereur Napoléon triomphant était à Berlin qu’il venait de conquérir.
Je trouvai à Bruxelles ma fille, madame de Valence. Après neuf ans d’absence, ma joie de la revoir fut inexprimable ; car les dangers qu’elle avait courus, les cruelles inquiétudes qu’elle m’avait causées, avaient quadruplé pour moi la longueur des douloureuses années de l’absence.
Je retournai à Paris avec ma fille ; je n’essayerai point de peindre les émotions que j’éprouvai en passant la frontière, en entrant en France, en entendant le peuple parler français, en approchant de Paris, en apercevant les tours de Notre-Dame et en passant les barrières.
Tout me paraissait nouveau ; j’étais comme une étrangère que la curiosité force à chaque pas de s’arrêter. J’avais peine à me reconnaître dans les rues, dont presque tous les noms étaient changés ; je trouvais des philosophes substitués aux saints ; j’avais été préparée à cette métamorphose en lisant l’Almanach national, où j’avais vu les saints remplacés par les sans-culottides et par des oignons, des choux, du fumier, des ânes, des cochons, des lièvres, etc., etc.
Je retrouvai à peine effacées les inscriptions qu’on avait écrites sur les façades des anciens édifices : maison ci-devant Bourbon, maison ci-devant Conti, propriété nationale, etc. Je lisais encore sur quelques murs cette phrase républicaine : La liberté, la fraternité ou la mort. Je voyais passer des fiacres que je reconnaissais pour les voitures confisquées de mes amis ; je m’arrêtais sur les quais, devant de petites boutiques, dont les livres reliés portaient les armes d’une quantité de personnes de ma connaissance, et dans d’autres boutiques, j’apercevais leurs portraits étalés en vente publique. J’entrai un jour chez un petit brocanteur qui en avait au moins une vingtaine ; je les reconnus tous, et mes yeux se remplirent de larmes en pensant que les trois quarts de ces infortunés que ces peintures représentaient avaient été guillotinés et que les autres, dépouillés de tout et proscrits, erraient peut-être encore dans les pays étrangers !…
En sortant de cette boutique, j’allai me promener sur le boulevard : un marchand, portant de charmants petits paniers d’osier, passa près de moi ; je l’arrêtai pour en choisir une demi-douzaine ; mais je n’avais pas d’argent. J’entrai dans le comptoir d’un marchand de vin auquel je demandai de l’encre et un peu de papier ; j’écrivis rapidement mon adresse que je lus tout haut au marchand de paniers. Alors le cabaretier s’écria : « Eh ben ! vous êtes cheux vous ! — Comment ? — Pardi oui ; vous êtes dans ci-devant hôtel de Genlis !… » En effet, c’était la maison qu’avait occupée, pendant quinze ans, mon beau-frère, le marquis de Genlis. Il me fut impossible de le reconnaître ; tout le rez-de-chaussée était divisé en plusieurs boutiques, et la façade des autres logements tout à fait méconnaissable. Je me hâtai de m’éloigner de ce lieu si triste pour moi.
Je vis beaucoup de parvenus qui, nés dans la classe de simples ouvriers, avaient fait les plus brillantes fortunes.
Je revis avec plaisir le fils d’un de mes anciens gardes-chasse, devenu capitaine, qui avait servi dans nos armées avec la plus grande distinction ; sa belle tournure et son bon air me rappelèrent ce mot de La Rochefoucauld : « L’air bourgeois se perd rarement à la cour, il se perd toujours à l’armée. »
Je vis des femmes qui haïssaient naturellement toute conversation intéressante et spirituelle, parce qu’elles n’y pouvaient prendre part ; du commérage ou de la médisance formaient tout leur entretien ; elles avaient refroidi tous les amis de leurs maris par leur insipidité, leur sécheresse et leur susceptibilité, défauts de toutes les femmes qui manquent d’esprit et d’éducation. La plupart de ces personnes, ridiculement vaines, comptaient les visites et marchandaient une révérence, toujours inquiètes de la manière dont on les traitait, sans savoir positivement comment on doit être traitée. Je ne retrouvai plus de bureaux d’esprit. On appelait ainsi jadis, en dérision, les maisons dont la société était principalement composée de gens de lettres, de savants et d’artistes célèbres, et dont les conversations n’avaient pour objet que les sciences, la littérature et les beaux-arts : voilà ce que les ignorants et les sots tâchèrent toujours de tourner en ridicule.
J’eus bien d’autres sujets de mécontentement : je trouvais tout changé, tout jusqu’au langage.
On parle mal en disant, la capitale, pour dire Paris ; du champagne, du bordeaux, au lieu de vin de Champagne ; ou les Français, au lieu de la Comédie-Française. Lorsqu’on dit : un louis d’or, on parle mal : de même pour son équipage, au lieu de sa voiture ; il roule carrosse ; une bonne trotte, pour une bonne course ; son dû, pour son salaire.
Je ne fus pas moins surprise en entendant dire votre demoiselle, pour mademoiselle votre fille ; Madame, tout court, en parlant à un mari de sa femme ; en usez-vous ? (du tabac), pour en prenez-vous ? j’y vais de suite, pour j’y vais tout de suite ; il a des écus, pour il est riche. Il lui fait la cour, c’est-à-dire il en est amoureux, ce qu’on exprimait jadis plus délicatement en disant : il est occupé d’elle.
Les étrangers disent souvent qu’ils ont bu du café, du thé, c’est mal parler : boire ne se dit que des liqueurs faites pour désaltérer : l’eau, le vin, la bière, le cidre, etc., et on dit : prendre du café, du thé, du chocolat.
Ce qui me choqua surtout, c’était d’entendre des femmes appeler leur cabinet un boudoir, car ce mot bizarre n’était pas employé jadis par les grandes dames. Je trouvais encore que, lorsqu’on faisait les honneurs d’une maison, il ne fallait pas offrir d’une manière vague, comme le faisaient beaucoup de personnes qui avaient l’air de ne pas savoir les noms de ce qu’elles proposaient, disant seulement : voulez-vous du poisson, ou de la volaille ? On appelait les marchandes de modes des modistes, et un livre de souvenir un album ; en parlant de l’habillement de quelqu’un, sa mise, une mise décente, etc. Voici encore des phrases du langage révolutionnaire, qui ne me déplurent pas moins : aborder la question ; en dernière analyse ; traverser la vie.
Dans l’ancienne société, éteinte ou dispersée, on entendait partout des exclamations qui exprimaient l’étonnement, la désolation, l’horreur ou l’enchantement et l’enthousiasme : tout était inconcevable, inouï, monstrueux, horrible, ou charmant et céleste. Lorsqu’on rencontrait quelqu’un auquel on avait fait fermer sa porte, on ne manquait jamais de lui protester qu’on était désespéré de ne s’être pas trouvé chez soi. Aujourd’hui, ces exagérations sont fort affaiblies ; les femmes surtout sont beaucoup plus froides, moins affectueuses, moins accueillantes.
On ne soupait plus, parce que les usages n’étaient pas moins changés que la langue ; les spectacles ne finissaient qu’à onze heures du soir.
Le souper jadis terminait la journée ; on ne craignait plus le mouvement et l’interruption des visites ; au lieu de compter les heures, on les oubliait, et l’on causait avec une parfaite liberté d’esprit, et par conséquent avec agrément.
Autrefois, les soupers de Paris étaient renommés pour leur gaieté.
Le grand seigneur qui invitait à un souper la femme d’un fermier général et celle d’un duc et pair les traitait avec les mêmes égards, le même respect. Lorsqu’on allait se mettre à table, le maître de la maison ne s’élançait point vers la personne la plus considérable pour l’entraîner au fond de la chambre, la faire passer en triomphe devant toutes les autres femmes, et la placer avec pompe à table à côté de lui. Les femmes d’abord sortaient toutes du salon ; celles qui étaient le plus près de la porte passaient les premières ; elles se faisaient entre elles quelques petits compliments, mais très courts, et qui ne retardaient nullement la marche. Tout le monde arrivé dans la salle à manger, on se plaçait à table à son gré, et le maître et la maîtresse de la maison trouvaient facilement le moyen d’engager les quatre femmes les plus distinguées de l’assemblée à se mettre à côté d’eux. Voilà des mœurs sociales et des manières véritablement polies, parce qu’elles obligent celles que l’on veut particulièrement honorer, et qu’elles ne blessent personne ; nous avons changé tout cela.
Autrefois les femmes, après le dîner ou le souper, se levaient et sortaient de table pour se rincer la bouche ; même les princes du sang ne se permettaient pas, pour faire la même chose, de rester dans la salle à manger ; ils passaient dans une antichambre. Aujourd’hui, cette espèce de toilette se fait à table dans beaucoup de maisons. On voit des Français, assis à côté des femmes, se laver les mains et cracher dans un vase… C’est un spectacle bien étonnant pour leurs grands-pères et leurs grand’mères.
Dans la bonne compagnie, jadis, les femmes étaient traitées par les hommes avec presque tous les usages respectueux prescrits pour les princesses du sang : ils ne leur parlaient en général qu’à la tierce personne ; ils ne se tutoyaient jamais entre eux devant elles ; et même, quelque liés qu’ils fussent avec leurs maris, leurs frères, etc., ils n’auraient jamais, en leur présence, désigné ces personnes par leurs noms tout court. Lorsqu’on leur adressait la parole, c’était toujours avec un son de voix moins élevé que celui qu’on avait avec des hommes. Cette nuance de respect avait une grâce qui ne peut se décrire. Toutes ces choses n’étaient plus d’usage à mon retour ; chaque homme pouvait dire :
De soins plus importants mon âme est agitée.
De leur côté, les femmes n’étant plus traitées avec respect, avaient perdu la retenue qui doit les caractériser.
Une chose qui me déplut particulièrement fut la suppression des couvre-pieds de chaises-longues. Je vis les dames les plus qualifiées et les plus à la mode de cette époque recevoir parées et couchées sur un canapé, et sans couvre-pieds. Il en résultait que le plus léger mouvement découvrait souvent leurs pieds et une partie de leurs jambes. Le manque de décence qui ôte toujours du charme, donnait à leur maintien et à leur tournure une véritable disgrâce.
Mes visites me firent connaître le mauvais goût de ceux qui remeublèrent les hôtels et les palais abandonnés et dévastés. On plissait sur les murs les étoffes, au lieu de les étendre ; cela était beaucoup plus magnifique. On savait que la symétrie était bannie des jardins ; on en avait conclu que l’on devait aussi l’exclure des appartements, et l’on posait toutes les draperies au hasard. Ce désordre affecté donnait à tous les salons l’aspect le plus ridicule. Pour montrer que les nouvelles idées n’excluaient ni la grâce, ni la galanterie, les hommes et les femmes rattachaient les rideaux de leurs lits avec les attributs de l’amour, et transformaient en autels leurs tables de nuit.
Après avoir passé quelque temps à Paris, je fis une infinité de courses à la campagne et dans les châteaux ; j’avoue qu’en général on trouvait beaucoup plus de popularité et de libéralité dans nos anciens châteaux. Je ne trouvai plus ces chapelles qui étaient jadis d’un si bon exemple pour les paysans. Je ne vis aller à l’église paroissiale que les dames ; les hommes n’y mettaient presque pas le pied ; et les paysans, pour les imiter, n’y allaient jamais. Je fus aussi scandalisée des fêtes qu’on leur donnait : le maître du château leur ouvrait ses jardins, avec la permission d’y inviter des cabaretiers, des traiteurs, auxquels ils achetaient les vins et les repas que nous leur donnions jadis avec tant de générosité, mais qui, distribués avec sagesse, prévenaient l’ivresse, les querelles, les scènes scandaleuses et souvent sanglantes qui en résultaient. Une chose encore qui me parut ridicule fut la morgue des dames de châteaux, qui, dans ces réjouissances, ne voulaient point danser avec les paysans. Je me rappelai qu’autrefois, à ces bals champêtres, nous ne voulions danser qu’avec eux, et que nous défendions aux hommes de notre société de nous inviter, en leur prescrivant de ne danser qu’avec des paysannes. Tout ceci n’est assurément point sans exception ; j’ai vu dès lors, dans les campagnes et dans les châteaux, exercer dans toute son étendue la charité de tout genre que j’admirais jadis.
Madame de Montesson, ma tante, ne m’avait pas donné signe de vie dans les pays étrangers, quoique je fusse partie en fort bonne intelligence avec elle. Je la trouvai dans la plus grande faveur par sa liaison avec madame Bonaparte, femme du premier consul, qui lui avait fait rendre toute sa fortune. Cependant, j’allai la voir le surlendemain de mon arrivée ; je trouvai du monde chez elle ; elle me reçut avec une sécheresse qui alla jusqu’à l’impertinence ; elle parla beaucoup de madame Bonaparte et des déjeuners qu’elle lui donnait. Ma visite fut courte et silencieuse ; M. de Valence me reconduisit. Je lui dis, en m’en allant, que j’étais beaucoup trop vieille pour me laisser traiter ainsi, et que je ne reviendrais plus ; il excusa madame de Montesson, il me dit qu’elle serait mieux une autre fois ; qu’elle avait pris de l’humeur en voyant que je n’étais pas du tout vieillie ; que c’était un petit tort de femme qu’il fallait pardonner.
J’étais établie dans la rue d’Enfer. Maradan vint me trouver, pour me prier de m’intéresser en faveur d’un jeune homme nommé M. Fiévée, auteur de deux romans intitulés, l’un Frédéric, et l’autre la Dot de Suzette, et qui était en prison pour ses opinions politiques ; je m’occupai avec ardeur du soin de lui faire rendre sa liberté, et j’eus le bonheur d’y réussir.
Je ne restai que neuf mois dans la rue d’Enfer. Trouvant la vie de Paris trop chère, j’allai m’établir à Versailles, où je louai une petite maison dans l’avenue de Paris.
Je fus assez malade à Versailles, et cependant je travaillai toujours : ma situation m’y forçait, et comme je n’en convenais qu’avec ma personne, on me faisait des remontrances sur ma déraison ; je fus très sérieusement malade pendant deux mois ; décidée à retourner à Paris, je sollicitai du gouvernement un logement ; on m’en donna un à l’Arsenal ; il était très beau et contigu à la bibliothèque ; le ministre Chaptal donna l’ordre de me prêter tous les livres que je demanderais, ce qui fut exécuté.
Pendant les deux premières années de mon séjour à l’Arsenal, je continuai de travailler à la Bibliothèque des Romans ; ensuite, voulant finir sans distraction le roman de la Duchesse de La Vallière, que j’avais commencé, je cessai de travailler à la Bibliothèque des Romans, qui perdit alors ses souscripteurs. Un peu avant la publication de Madame de La Vallière, M. Fiévée, qui était en correspondance avec le premier consul, sachant que je n’avais fait aucune démarche auprès du chef du gouvernement, dit qu’il était décidé à lui écrire que je n’avais rien retrouvé en France et que je vivais absolument de mon travail ; je remerciai M. Fiévée, en le conjurant de ne point faire une telle démarche. M. Fiévée persista généreusement, et le fruit de sa lettre fut que le premier consul m’envoya M. de Rémusat, préfet du palais, pour me dire que le premier consul venait d’apprendre ma situation ; que, s’il l’avait sue, je n’y serais jamais restée, et qu’il me faisait demander ce qui pouvait me rendre heureuse ; je répondis que je vivais fort bien de mon travail, et que je ne demanderais jamais rien.
Quelque temps après M. de Lavalette m’écrivit que le premier consul, devenu empereur, désirait que je lui écrivisse tous les quinze jours, sur la politique, les finances, la littérature, la morale, sur tout ce qui me passerait dans la tête. Je ne lui ai jamais écrit tous les quinze jours, ni sur la politique, ni sur les finances ; je ne lui ai jamais demandé une seule grâce pour moi ; je lui en ai demandé beaucoup pour d’autres ; il me les a presque toutes accordées sans m’écrire une seule ligne. J’ai su par M. de Talleyrand et par quelques autres personnes qu’il aimait beaucoup mes lettres, parce qu’il y trouvait de la raison, du naturel, et quelquefois de la gaieté.
Je n’ai pas gardé de copie de ma correspondance avec l’empereur, mais j’ai conservé quelques notes morales et religieuses qui en faisaient partie.
J’écrivis dans ce temps les Mémoires de Dangeau. Je fis cette lecture immense sur un manuscrit in-quarto en quarante et tant de volumes, copié d’après l’original in-folio, qui est dans la maison de Luynes.
Cet abrégé est certainement l’ouvrage qui fait le mieux connaître la grandeur et la bonté de Louis XIV, et les mœurs du beau siècle où il a vécu ; mais il fallait la patience dont je suis capable pour entreprendre la lecture de ce prodigieux ouvrage ; il fallait avoir lu tous les mémoires connus du temps pour en faire un bon extrait, afin de ne pas tomber dans des répétitions fastidieuses ; il fallait encore, pour y joindre des notes utiles, avoir vécu à la cour et dans le grand monde, et connaître toutes les traditions de ce règne et celui de la régence. Je crois avoir rendu un important service à la littérature par ce prodigieux travail, qui, comme on le verra par la suite, a été double pour moi. J’ai mis neuf mois pour lire cet ouvrage, que je lisais constamment tous les soirs depuis onze heures jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Ce travail fini, la permission de l’imprimer, sur laquelle j’avais dû compter, me fut positivement refusée. Je donnai mon manuscrit à l’empereur, en l’assurant que je ne gardais aucune espèce de copie, ce qui était parfaitement vrai.
Quelques jours après je reçus de M. de Lavalette une lettre ainsi conçue :
« Sa Majesté m’ordonne, madame, de vous prévenir qu’elle accepte l’offre que vous lui faites des mémoires manuscrits du marquis de Dangeau ; elle désire que je les lui envoie à Boulogne. Je vous prie, madame, de vouloir bien me les adresser promptement.
« J’ai reçu aussi l’ordre de vous annoncer que Sa Majesté vous accorde une pension de six mille francs sur sa cassette.
« Je me trouve heureux, madame, d’être, dans cette circonstance, l’organe des volontés de l’empereur, etc.
« Lavalette. »
En voyant que je ne pouvais faire imprimer les Mémoires de Dangeau, je saisis un moyen de prouver ma reconnaissance à l’empereur, en les lui offrant. Ainsi je fis ce don avec plaisir, puisqu’il m’acquittait de la pension que j’allais recevoir. L’empereur fit le plus grand cas de ces Mémoires ; je sus par M. de Talleyrand qu’il les lisait avec un extrême plaisir.
Depuis quatre ou cinq ans, je voyais beaucoup plus de monde que je ne voulais. Parmi les étrangers, il y en eut un pour lequel je pris une amitié particulière ; ce fut un Polonais, M. le comte de Kosakoski. Persuadé que Napoléon rétablirait la dignité de son pays, il s’était attaché à lui par cette seule idée. Après la prise de Paris, il le suivit à Fontainebleau ; il ne le quitta qu’au moment où il monta en voiture pour aller à l’île d’Elbe. Tous ses biens avaient été confisqués. Il vit à Paris l’empereur de Russie, qui lui demanda s’il était vrai qu’il eût suivi Napoléon à Fontainebleau : « Oui, Sire, répondit M. de Kosakoski, et s’il m’eût demandé de le suivre, je l’aurais suivi sans hésiter. » L’empereur Alexandre loua cette réponse, et demanda à M. de Kosakoski ce qu’il désirait de lui. « Sire, répondit M. de Kosakoski, la restitution de mes biens en Pologne. — Ils vous seront rendus », reprit l’empereur. Et en effet l’empereur donna sur-le-champ des ordres, et tous les biens furent restitués.
Une autre étrangère bien charmante, et qui a été pour moi remplie de bonté, est madame la duchesse de Courlande. L’impératrice Joséphine avait une énorme quantité de lettres de Bonaparte, écrites de sa main, adressées durant ses campagnes d’Italie, et pendant son séjour à Turin ; Joséphine avait oublié la cassette qui les renfermait ; un valet de chambre infidèle les recueillit et imagina de les offrir à madame de Courlande. Elle me confia ces lettres pour en prendre copie. Je les lus avec avidité et je les trouvai toutes différentes de ce que j’aurais imaginé.
Voici un mot charmant que je trouvai dans une de ces lettres : Bonaparte reprochait à Joséphine la faiblesse et la frivolité de son caractère, et il ajoutait : « La nature t’a fait une âme de dentelle ; elle m’en a donné une d’acier. » Dans une autre lettre il montrait beaucoup de jalousie sur la société de Joséphine et surtout sur la quantité de jeunes muscadins qu’elle recevait journellement, et il lui ordonnait avec sévérité de les expulser tous. On voyait dans les lettres suivantes que Joséphine obéissait, mais qu’ensuite elle se plaignait continuellement de sa santé et de maux de nerfs ; alors Bonaparte imagina que l’ennui causait ce dérangement de santé et il lui manda qu’il aimait mieux être jaloux et souffrir que de la savoir malade et qu’il lui permettait de rappeler tous les muscadins.
Elles étaient d’une écriture fort difficile à lire, mais cependant j’en vins parfaitement à bout ; ces lettres étaient spirituelles et touchantes. On n’y voyait point d’ambition et elles exprimaient une extrême sensibilité ; elles prouvaient que Bonaparte avait eu pour sa femme la passion la plus vive et la plus tendre.
M. Fiévée était rentré en grâce. Napoléon lui donna une place d’auditeur qui le fit entrer au conseil. M. Fiévée me dit dans ce temps qu’il était étonné de l’esprit, de la finesse et de la bonhomie que l’empereur montrait au conseil ; on pouvait l’y contredire et même l’interrompre quand il parlait, sans qu’il eût l’air de le trouver mauvais ; c’est un fait qui rend plus coupables ceux qui l’entouraient d’habitude et qui n’osaient presque jamais lui dire la vérité.
Dès les premiers temps de mon retour en France, M. de Cabre me fit faire connaissance avec madame Cabarus, jadis madame Tallien, et depuis madame de Caraman. Je la trouvai ce qu’elle est, belle, obligeante et aimable ; je trouvais aussi dans cette même personne celle qui a véritablement affranchi la France des fureurs de Robespierre ; quelqu’un contait que l’on avait donné à madame Bonaparte le surnom de Notre-Dame-des-Victoires ; M. de Valence dit qu’il fallait donner à madame Tallien celui de Notre-Dame-de-Bon-Secours.
Le prince Jérôme, depuis roi de Westphalie, vint plusieurs fois me voir ; je lui trouvai les manières les plus agréables, une grande politesse, et une très aimable conversation.
Je venais de finir un ouvrage commencé depuis longtemps, auquel j’avais mis tout le soin que pouvait faire valoir ce petit talent. C’était toutes les fleurs de la mythologie, peintes à la gouache, et de grandeur naturelle ; deux ou trois lignes tracées au bas de chaque plante en expliquaient la métamorphose. Souvent plusieurs plantes se trouvaient dans le même tableau peint sur papier vélin, entouré d’un encadrement qu’on appelle passe-partout. Le tout formait soixante-douze tableaux. Quelque temps après, ayant besoin d’argent, j’eus envie de les vendre. J’étais bien sûre qu’en les proposant au roi de Westphalie il les aurait achetés magnifiquement ; je trouvai le moyen de lui faire parler de cette collection comme étant faite par un artiste inconnu. Il eut envie de la voir ; l’idée et l’exécution lui plurent, et il en offrit six mille francs, ce qui fut accepté. Le roi de Westphalie, en apprenant qu’il avait acheté mon ouvrage, me fit d’obligeants reproches à ce sujet. Je répondis de manière à le convaincre que la délicatesse qui m’avait fait cacher mon nom ne me permettrait jamais de rien changer au marché conclu.
Plusieurs années après, la reine de Westphalie, qui était à Meudon, me fit inviter à y aller ; j’y ai été plusieurs fois, et je me félicite d’avoir pu connaître cette princesse, charmante à tous égards, et dont la conduite comme épouse a été depuis si exemplaire et si parfaite.
Je m’étais tracé des occupations qui furent toujours très réglées et très suivies. J’avais lu et relu tous les bons ouvrages, tous nos chefs-d’œuvre, je me jetai dans les livres curieux. Je fis alors une lecture nouvelle bien intéressante ; ce fut l’ouvrage de M. de Bonald intitulé la Législation primitive, ouvrage plein de talent, d’excellents principes et de génie.
Quand le livre de M. Bonald parut, Napoléon était sur le trône depuis quelques années, et il avait eu la gloire de rétablir la religion et d’abattre la fausse philosophie. Les disciples de Voltaire et des autres n’osaient plus montrer leurs principes. La philosophie moderne était universellement décriée et méprisée.
On aurait dû croire que la restauration aurait achevé d’anéantir la fausse philosophie, et le contraire est arrivé. C’est un fait qui donne lieu à des réflexions bien affligeantes.
Le Génie du Christianisme, de M. de Chateaubriand, parut deux ou trois ans avant la Législation primitive ; cet ouvrage fit une grande sensation, et il le méritait ; on y trouve d’admirables morceaux, entre autres le bel épisode d’Atala ; et cet ouvrage a fait beaucoup de bien à la religion, et par conséquent à la monarchie ; car la royauté légitime, ainsi que la morale, n’a de base véritablement solide que la religion. Celui des ouvrages de M. de Chateaubriand que j’admire le plus, c’est son Itinéraire de Jérusalem ; il y a dans ce voyage des descriptions délicieuses, et d’un bout à l’autre un sentiment religieux toujours vrai, toujours touchant.
Je ne connaissais point M. de Chateaubriand, lorsqu’il m’envoya, quand il parut, le Génie du Christianisme, en m’écrivant le billet le plus obligeant. Le Génie du Christianisme fut, à son apparition, le sujet des louanges les mieux fondées et du dénigrement le plus injuste. Je défendis M. de Chateaubriand avec toute la vivacité dont je suis capable ; il avait contre lui les gens sans religion et les littérateurs envieux, qui formaient une multitude d’ennemis. Je savais avec certitude, par M. de Cabre, que M. de Chateaubriand était tout le contraire pour moi, ce qui ne m’a pas empêchée d’écrire dans ce sens à l’empereur, dans le temps où il fut si irrité contre lui par M. de Lavalette, chargé de ma correspondance avec l’empereur.
Puisque je parle de la littérature, je dois consacrer un article à madame de Staël. Je ne l’ai critiquée dans mes ouvrages, que parce qu’elle a attaqué ouvertement dans les siens la morale et la religion. Madame de Staël eut le malheur d’être élevée dans l’admiration du phébus, de l’emphase, et du galimatias. Le premier ouvrage qui ait commencé la réputation de madame de Staël fut celui intitulé : De l’influence des passions sur les nations et sur les individus. Le but est de prouver l’utilité des passions ; c’était la doctrine des encyclopédistes, qui entourèrent l’enfance et la jeunesse de madame de Staël.
Le premier roman de madame de Staël, Delphine, n’eut aucune espèce de succès. Celui de Corinne, ainsi que tous les ouvrages de madame de Staël, n’eut pas davantage le succès du débit ; car, malgré tous les efforts de ses amis, elle n’a jamais pu avoir le succès d’une seule édition enlevée en quelques jours par le public. Son second roman, Corinne, avec tous les défauts de style que l’auteur a toujours conservés, passe pour être son meilleur ouvrage : il manque d’invention, de vraisemblance et d’intérêt. L’héroïne, amante passionnée, n’aime ni son pays, ni sa famille ; elle brave toutes les bienséances et tous les usages reçus ; elle se livre avec fureur à une passion forcenée, et j’avoue qu’il me paraîtra toujours inexcusable de créer des héroïnes pour les peindre aussi extravagantes, et de nous les proposer comme modèles dignes de toute notre admiration.
Madame de Staël sera toujours comptée au rang des femmes célèbres ; mais ses productions ne seront pas rangées parmi les ouvrages classiques, quoiqu’on y trouve souvent un esprit supérieur. Souvent, en pensant à elle, j’ai regretté sincèrement qu’elle n’eût pas été ma fille ou mon élève ; je lui aurais donné de bons principes littéraires, des idées justes et du naturel ; et, avec une telle éducation, l’esprit qu’elle avait et une âme généreuse, elle eût été une personne accomplie et la femme auteur la plus justement célèbre de notre temps.
Pendant mon séjour à l’Arsenal, je passai un été à Sillery. Je ne revis pas sans une profonde émotion ce lieu où j’avais passé les plus heureuses années de ma première jeunesse. Je le trouvai bien déplorablement changé ; les superbes bois du Mesnil étaient coupés, ainsi que les beaux arbres de la cour ; une aile du château contenant la belle galerie et la chapelle était abattue ; les îles délicieuses et leurs charmantes fabriques, si obligeantes pour moi, faites par M. de Genlis, étaient détruites, et n’offraient que de tristes marécages ; le reste du château était démeublé ; les beaux parquets du rez-de-chaussée, qui avaient été refaits avec magnificence, en bois précieux, par madame la maréchale d’Estrées, avaient été arrachés par la rage révolutionnaire, parce qu’on y avait vu représentées des armoiries avec le bâton de maréchal de France. Je n’y retrouvai avec plaisir que la chambre où Henri IV avait couché trois nuits ; tous les vieux meubles y étaient encore ; le damas cramoisi qui les formait était si usé qu’il n’avait pu tenter la cupidité des révolutionnaires. Enfin je ne pouvais que m’attrister dans cette habitation, jadis si brillante et si belle, qu’un Anglais célèbre (M. Young), dans son voyage de France fait avant la révolution, dit qu’il n’a rien vu en France qui lui ait plu autant que Sillery. Je fis faire, dans l’église de la paroisse, un service funèbre pour mon mari, aussi magnifique qu’il est possible de le faire dans un village. Il fut annoncé au prône et pas un seul paysan ne manqua de s’y rendre. L’église fut tellement remplie, qu’une partie des paysans ne put y entrer et resta sous le porche et autour de l’église, et sans exception ils donnèrent à la quête, et perdirent une demi-journée de travail : il n’y a point de discours académique qui puisse valoir un tel éloge !
Cependant à l’Arsenal, l’eau s’étant infiltrée dans les vieux murs de mon appartement, il arriva plusieurs accidents ; plusieurs parties du mur se détachèrent. Je demandai qu’on y fît les réparations nécessaires ; on me répondit que la Bibliothèque n’avait pas les fonds nécessaires : il fallut bien se résoudre à quitter l’Arsenal. Comme le gouvernement s’était engagé à me loger toute ma vie, et qu’il n’y avait pas de logement vacant à sa disposition qui pût me convenir, j’étais autorisée à demander une indemnité ; je ne la demandai que de huit mille francs. J’obtins sur-le-champ ces huit mille francs, et mon logement devenant tous les jours plus menaçant et plus périlleux, j’en sortis à la hâte. Je fus obligée de prendre, faute d’autre, un appartement très incommode, rue des Lions : il était assez grand, au premier, mais gothique, ridiculement distribué et fort malsain par l’humidité.
Je vis beaucoup, dans cet hiver, M. le comte Amédée de Rochefort, parent de M. de Genlis, et que je n’avais pas vu depuis sa première jeunesse, où, étant à Belle-Chasse, je le fis entrer capitaine dans le régiment de M. le duc de Chartres ; il était devenu, depuis ce temps, aussi distingué par la perfection de sa conduite, que par la rare instruction qu’il avait acquise ; il avait passé tout le temps de la Terreur en France, mais dans un vieux château, dont il ne sortit pas une seule fois ; on l’y oublia, malgré sa naissance : il n’éprouva aucune espèce de persécution, et ce temps ne fut pas perdu pour lui ; il était enfermé avec un savant ecclésiastique. Le jeune Rochefort, qui avait beaucoup d’esprit, et qui avait fait d’excellentes études, savait très bien le latin, mais n’avait aucune connaissance du grec ; il conjura son compagnon d’infortune et de solitude de lui enseigner cette langue, et l’ardeur de son application lui fit faire les progrès les plus surprenants et les plus rapides ; il avait heureusement des livres, et se perfectionna dans l’italien et l’anglais ; il acquit, dans cette profonde retraite, plus d’instruction en dix-huit mois, que dans le cours ordinaire de la vie on n’en acquiert communément en cinq ou six années d’études. Ainsi, tandis que la révolution ruinait sa fortune, il s’enrichissait d’une autre manière, et il acquérait les biens que le sort ne peut ravir : exemple de sagesse et de courage bien digne d’être cité dans un jeune homme qui n’avait alors que dix-sept ans. Le comte de Rochefort, son père, avait été mon ami : je l’avais beaucoup vu à Sillery dans ma jeunesse ; c’est le seul homme sans exception, à ma connaissance, qui ait entretenu un long commerce de lettres avec Voltaire, sans devenir impie ; il avait des sentiments religieux que rien n’altéra jamais : il fallait, pour cela, un grand caractère ; il a transmis ses excellents principes à son fils, qui s’est toujours fait gloire de les suivre.
J’ai toujours, depuis mon enfance, tendrement aimé M. de Sercey, plus jeune que moi de cinq ans ; je l’ai toute ma vie regardé comme un second père.
Je vis aussi beaucoup plus souvent dans cet hiver M. de Sabran ; il est impossible de réunir plus de qualités aimables aux qualités les plus solides ; il y a dans son esprit un tour original qui lui donne, dans la conversation, des saillies heureuses que sa distraction habituelle rend plus piquantes et plus inattendues. Sa douceur dans la société n’a rien de fade, et elle sert à augmenter l’agrément des mots ingénieux que l’on peut citer de lui. Un jour que je lui disais qu’il était le seul homme véritablement distrait que je connusse, il me répondit : « Qu’en savez-vous ? » Ce mot si obligeant rappelle, par sa précision, la finesse de celui du maréchal de Luxembourg, qui, sachant que le prince d’Orange l’appelait le petit bossu, dit : « Bossu ! qu’en sait-il ? »
Les années qui s’écoulent produisent peu de plaisirs réels, et beaucoup de pertes douloureuses ! Depuis l’année dont je viens de parler, j’ai vu mourir quatre personnes plus jeunes que moi et que je regretterai toujours : madame du Brosseron, M. de Treneuil, M. de Charbonnières et M. de Choiseul !… Ce dernier avait constamment donné à la famille royale les preuves de l’attachement le plus noble, le plus vrai et le plus désintéressé. Tout le monde connaît le mérite rare de M. de Choiseul comme savant et comme écrivain, son goût pour les arts, et ses talents charmants dans ce genre. Personne n’a jamais été plus aimable que lui dans la société : il était le modèle des anciennes grâces françaises, et celui de la politesse et du bon ton de l’ancienne cour ; il avait beaucoup voyagé, et toutes les choses intéressantes qu’il avait vues avaient dans sa bouche un intérêt de plus, par la manière dont il les racontait ; enfin, il est le premier grand seigneur de son temps qui ait prouvé que l’on peut à la fois montrer beaucoup d’habileté comme négociateur, et se distinguer avec éclat dans la carrière des sciences et des arts ; il est aussi le premier qui ait donné à un voyage le titre de pittoresque. Il a fait beaucoup de mauvais imitateurs de ce genre ; personne ne l’y a surpassé.
Cependant nous approchions du temps où l’on allait voir une grande révolution ; Napoléon la prépara lui-même par sa folle expédition de Russie. Je parlerai avant d’arriver là sur une des choses qui m’intéressent le plus, l’éducation publique et l’éducation particulière. D’abord on éleva à la Jean-Jacques ; point de maîtres, point de leçons ; les enfants de la première jeunesse furent livrés à la nature ; et comme la nature n’apprend pas l’orthographe et encore moins le latin, on vit paraître tout à coup dans le monde des jeunes gens de l’ignorance la plus surprenante. Alors on se jeta dans une autre extrémité ; on surchargea les enfants d’instruction et d’études ; on voulut en faire des prodiges, surtout dans les sciences. La géométrie, la physique, la chimie étaient à la mode. On montait à cheval à l’anglaise ; on se déclarait gluckiste ou picciniste, on pouvait parler des expériences sur l’air fixe, etc. : cela s’appelait être bien élevé. A la révolution, on se précipita dans la politique ; tous les jeunes gens devinrent des hommes d’État. Depuis 1791 jusqu’en 1796, toute éducation fut suspendue ; l’enfance respira ; on la laissa grandir sans l’inquiéter. Enfin on se rappela qu’il devait exister une foule d’adolescents auxquels on n’avait pas eu le temps d’apprendre à lire et à écrire. On nomma des professeurs qui n’eurent qu’un désir, celui de rendre leurs disciples aussi éloquents que les orateurs modernes de nos tribunes.
Combien aujourd’hui l’on doit excuser les gens de trente à quarante ans qui n’ont pas le sens commun ! Combien on doit admirer ceux de cet âge qui ont de bons principes et des idées justes !…
Cependant on fit dans l’éducation publique une utile réforme. On changea les professeurs ; on mit à la tête des écoles un chef qui, par ses principes et ses talents, était digne de les relever ; mais la conscription vint détruire de si douces espérances.
L’éducation des jeunes personnes a éprouvé aussi un nombre infini de vicissitudes. On n’a songé pendant longtemps qu’à leur donner les talents de la danse, de la musique et de la peinture, sans s’occuper le moins du monde de la culture de leur esprit. Après avoir employé douze ans à leur apprendre à se parer avec élégance, à danser avec grâce, à chanter et à jouer des instruments de la manière la plus brillante, on les mariait par ambition ou par pures convenances, et on les mettait dans le monde en leur disant gravement : Allez, soyez simples, sans prétention ! n’ayez que des goûts solides et raisonnables ; ne séduisez personne, ce serait un crime ; et surtout soyez toujours insensibles aux louanges que vous recevrez sur votre figure et sur vos talents. On conçoit l’effet que peut produire cette belle exhortation sur une personne de seize ans, qui n’a jamais pu penser, dans les intervalles de ses occupations, qu’au bonheur et à la gloire d’obtenir de grands succès à un bal ou dans un concert. On passa de ce genre d’éducation à une autre extrémité. On voulut, pendant quelque temps, ne faire des jeunes personnes que de bonnes ménagères. On décida que les femmes ne doivent ni lire, ni écrire, ni cultiver les beaux-arts.
Cependant ne serait-il pas fâcheux que mesdames de Grollier et Le Brun, que mademoiselle Lescot n’eussent jamais peint ; que madame de Mongeroux n’eût jamais joué du piano, et que quelques autres n’eussent jamais écrit ?
Lorsqu’on eut fait en France tous les essais dont on vient de parler, les institutrices eurent ensuite la manie des sciences, les cuisinières même voulurent faire de leurs filles des grammairiennes. Enfin, après tant d’erreurs, le seul goût constant depuis trente-cinq ans, celui de la nouveauté, fera peut-être entrer dans la bonne route : puisse-t-on s’y fixer ! car l’éducation aura toujours la plus puissante influence sur les mœurs.
Dans le siècle de Louis XIV et celui qui l’a précédé, on ne demandait point de l’adoration à sa fille, on n’était point jalouse de son attachement pour un mari, pour une belle-mère, pour des belles-sœurs, comme nous l’avons vu depuis et dans le moment actuel. Une mère ne sait-elle pas qu’elle élève sa fille pour une autre famille, et qu’elle ne jouira personnellement ni des vertus, ni du caractère qu’elle se plaît à former en se consacrant à l’éducation de cette enfant ?
Les parents ne menaient point jadis dans la société des enfants de sept à huit ans ; on y menait même bien rarement une fille de quinze ou seize. Aujourd’hui on ne peut plus se séparer de ses enfants ; on en est idolâtre, on en est esclave ; ce qui n’empêche pas les veufs et les veuves de se remarier, et souvent de mettre une partie de leurs biens à fonds perdu. Autrefois des parents allaient souvent s’enfermer pour trois ou quatre ans dans un vieux château délabré, à cent lieues de Paris, afin d’y économiser la dot de leur fille, ou pour y amasser la somme nécessaire à l’établissement de leur fils. Aujourd’hui une mère tendre ne va passer que quelques mois dans ses terres, parce qu’on ne trouve point en province de bons maîtres de danse ou de piano. Autrefois, quand on bâtissait, on voulait bâtir pour deux ou trois cents ans ; on meublait la maison avec des tapisseries qui devaient durer autant que l’édifice ; on respectait ses plantations comme l’héritage de ses enfants ; c’étaient des bois sacrés. Aujourd’hui on coupe ses futaies, et on laisse à ses enfants des dettes, des tentures de papier, et des maisons neuves qui s’écroulent !…
Je vais essayer d’égayer ce tableau par le détail des amusements de nos jours ; ils furent brillants et nobles dans la plus grande partie du siècle dernier. Il régnait alors une grande magnificence dans les maisons des princes, et même dans celles des particuliers riches ; on y donnait des fêtes, on y jouissait d’une parfaite liberté. Il y avait à Paris une grande quantité de maisons ouvertes. Dans les sociétés particulières on faisait de la musique, on jouait des proverbes ; ce qui était plus ingénieux et plus spirituel que de jouer des charades. Tout à coup les prétentions à l’esprit mirent les charades à la mode ; on fit pendant les hivers des cours de chimie, de physique, d’histoire naturelle ; on n’apprit rien, mais on retint quelques mots scientifiques ; les femmes prirent une teinte de pédanterie ; elles devinrent moins aimables, et se préparèrent ainsi à disserter un jour sur la politique.
Une mode que nous avons toujours vue en France dans le grand monde, et qui vraisemblablement ne passera jamais, est celle de se plaindre, et d’affecter la lassitude de la dissipation et des plaisirs bruyants. A croire les gens du monde, on doit être persuadé qu’ils n’aspirent qu’à la retraite, et qu’une vie simple, champêtre et solitaire est l’unique objet de leurs désirs. Les femmes surtout sont inépuisables en gémissements et en phrases sentimentales et philosophiques, sur le bonheur de l’indépendance et de la tranquillité sédentaire. A les entendre, elles ne sont que des esclaves infortunées, forcées d’agir en tout malgré leur volonté secrète et contre leur inclination. Vont-elles au spectacle, elles en sont excédées, elles trouvent la Comédie Française insipide, l’Opéra ennuyeux. Cependant elles ont des loges, ou elles en empruntent sans cesse. Sont-elles invitées à un grand dîner : quelles lamentations sur la nécessité de se parer, et sur l’ennui mortel de la représentation ! et elles passent journellement trois ou quatre heures à leur toilette, et se ruinent en schalls, en habits et en chiffons. Reviennent-elles du bal ou d’une fête : quelle tristesse ! quel abattement ! quelles déclamations sur la cohue, la foule, les lumières, le chaud ! quel dénigrement de la fête et de tout ce qui s’y est passé ! Néanmoins elles avaient demandé avec ardeur des billets et, dans les mêmes occasions, elles intrigueront toujours pour en avoir. Font-elles des visites : quelle désolation sur cet usage et sur la perte de temps qu’il cause ! et tous les matins elles sortent régulièrement et ne rentrent qu’à l’heure du dîner. Enfin, donnent-elles des assemblées et reçoivent-elles beaucoup de monde : quelles plaintes amères de la fatigue ! Quand on a des filles de quinze à seize ans, c’est pour elles qu’on va dans le monde et qu’on se trouve à toutes les fêtes, qu’on suit tous les bals. C’est pour elles qu’on se pare à peu près comme elles ; c’est pour elles qu’on leur fait mener un genre de vie qui ôte toute possibilité d’acquérir de vrais talents et une solide instruction. Il y a vingt-cinq ans les jeunes personnes à marier ne paraissaient jamais dans le monde ; elles n’allaient, durant le carnaval seulement, qu’à des bals d’enfants, qui commençaient à six heures et finissaient à dix.
Les jeunes personnes jadis, et même celles qui étaient dans le monde depuis plusieurs années, allaient très rarement aux spectacles, parce qu’alors il fallait louer une loge entière. Les femmes, dans ce temps, étaient beaucoup plus sédentaires ; dans leur jeunesse, elles ne sortaient qu’avec leurs chaperons, et c’était surtout pour remplir des devoirs. Dans l’âge mûr, si elles étaient aimables, elles rassemblaient chez elles une société choisie, qui ne s’y réunissait que pour le seul plaisir de la conversation. Elles attiraient du monde sans aucuns frais, et n’étaient pas obligées de promettre de la musique et des charades. Aujourd’hui, ce qu’on appelle une soirée est un spectacle. On y trouve de tout, excepté de l’aisance, de la confiance, de la gaieté, de la conversation, et l’esprit de société.
En général, aujourd’hui, les jeunes femmes attachent beaucoup trop d’importance à la parure, à la mode ; elles sont infiniment trop avides d’invitations et de spectacles ; elles ne se plaisent point assez chez elles ; de tels goûts ne promettent pour l’âge mûr ni des femmes aimables et sensées, ni d’excellentes mères de famille.
La manie sentimentale dont je me suis moquée dans une de mes pièces du Théâtre d’éducation fut outrée sous l’empire, car on y vit des femmes porter des perruques, des ceintures, des bracelets, des bagues en cheveux. Nos grands-pères et nos grand’mères étaient bien loin de cette touchante prodigalité de cheveux. Cependant on lit sur ce sujet, dans les Mémoires de d’Aubigné, un trait qui mérite d’être rapporté. Durant les guerres du temps de Henri IV, d’Aubigné, dans une bataille, combattait corps à corps contre le capitaine Dubourg. Au plus fort de l’action, d’Aubigné s’aperçut qu’une arquebusade avait mis le feu à un bracelet de cheveux qu’il portait à son bras ; aussitôt, sans songer à l’avantage qu’il donnait à son adversaire, il ne s’occupa que du soin d’éteindre le feu et de sauver ce précieux bracelet, qui lui était plus cher que la liberté et la vie. Le capitaine Dubourg, touché de ce sentiment, le respecta ; il suspendit ses coups, baissa la pointe de son épée, et se mit à tracer sur le sable un globe surmonté d’une croix.
Ces parures de cheveux contrastent d’une manière bien bizarre avec les souvenirs qui nous restent du temps de la plus grande décence qui eût existé en France, à la cour et à la ville, depuis la troisième race. Cet âge d’or de la civilisation fut le règne de Louis XIII ; aussi, jamais le peuple français n’a été plus religieux. Que d’aimables fondations dans ce temps ! l’Hôtel-Dieu, les Enfants-Trouvés, les Sœurs de la Charité. Toutes ces fondations furent l’ouvrage d’un homme, de Vincent de Paul, dont l’ardente charité s’étendit jusque sur des criminels, parce qu’ils étaient souffrants, les galériens, dont il voulut être l’aumônier, afin d’adoucir leur sort, de les soigner et de les convertir. Nul particulier n’a eu une telle influence sur le bonheur d’un aussi grand nombre d’individus ; l’imagination se confond en pensant au bien immense qu’il a fait par ses prédications, son dévouement, ses quêtes, par les secours envoyés aux victimes de la guerre, et par ses missions chez les infidèles pour le rachat des captifs chrétiens. Mais aussi, comme ce héros du christianisme fut secondé par l’esprit public de son siècle !
La décence à la cour ne commença à s’affaiblir qu’après la régence d’Anne d’Autriche. Les femmes se décolletèrent davantage ; mais les veuves conservèrent toute la rigueur de leur costume, et les autres femmes, tous les usages de bienséance établis sous le règne précédent. Toutes les dames avaient, ou des demoiselles de compagnie, ou des brodeuses qui travaillaient toujours auprès d’elles. L’esprit de cet usage était de se mettre à l’abri de toute calomnie, en ne recevant jamais tête à tête un homme, quel que fût son âge. Aussi voyons-nous madame de Maintenon, dans ses lettres à madame de Caylus, âgée de trente-six ans, lui recommander de ne point abandonner cette prudente coutume, quoiqu’elle fût mère d’un jeune homme déjà dans le monde. Ce fut aussi une idée de décence qui fit établir pour les femmes l’usage de ne sortir en voiture qu’avec deux domestiques au moins, et le soir, avec un flambeau.
Dans le siècle de Louis XIII et dans celui de Louis XIV, toutes les femmes qui se faisaient peindre ne donnaient de séance que pour leurs têtes ; le peintre prenait des modèles pour la gorge et la taille. Cette délicatesse de décence a fini à la mort de Louis XIV. A la chute du trône, toute espèce de décence fut abolie ; les femmes s’habillèrent en Vénus de Médicis ; les hommes les tutoyèrent, ce qui était fort naturel. Dans ces costumes transparents, on vit rarement des Grecques, mais on ne vit plus de Françaises ; toutes les grâces qui les avaient caractérisées jusque-là les abandonnèrent avec la pudeur.
Le projet de l’expédition de Russie déplaisait à tout le monde, et même aux militaires qui, depuis, ont montré tant de valeur dans cette malheureuse campagne. On disait généralement que Napoléon, certain d’anéantir la Russie, était décidé à passer de là en Asie, pour aller conquérir la Chine ; on en donnait pour une des preuves une commande immense de bésicles qui fut effectivement faite, et qu’il emporta pour son armée, qui, disait-on, devait s’en servir pour se conserver la vue en traversant des déserts sablonneux ; une provision de fourrures eût été beaucoup plus utile.
On ne concevait pas que Napoléon, parvenu alors à un tel degré de puissance et de gloire, pût concevoir des projets si gigantesques. Sa cour rappelait aux gens mêmes qui l’aimaient le moins, les plus beaux vers du premier acte de Bérénice.
Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée, foule de rois, ces consuls, ce sénat, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Cette pourpre, cet or, qui rehaussait sa gloire, Et les lauriers encor, témoins de sa victoire ; Tous ces yeux qu’on voyait venir de toutes parts Confondre sur lui seul leurs avides regards.
On avait poussé l’esprit de conquête jusqu’à l’envahissement des coutumes et des cérémonies royales : enfin le ton d’une partie des grands personnages de cette cour présentait le contraste le plus étrange avec son éblouissante magnificence.
Pendant les trois mois qui précédèrent le départ de Napoléon et de l’armée, mon petit-fils Anatole de Lavœstine venait souvent passer des matinées entières avec moi ; je ne l’ennuyais pas, et j’ai toujours trouvé un charme inexprimable à causer avec lui, et même à le regarder ; car sa charmante figure se compose des traits et de la physionomie de sa mère et de son grand-père, M. de Genlis, dont il a la belle taille ; il tient d’eux aussi la grâce de son esprit et la gaieté de son caractère ; je ne connais pas d’âme plus noble et plus sensible que la sienne ; il n’a jamais démenti, par aucun procédé, et par l’ensemble et les détails de sa conduite, la franchise et la loyauté qui le distinguent particulièrement. Dans un de ses moments de gaieté il imagina, sans m’en avoir prévenue, de m’amener le mardi gras une nombreuse mascarade composée de personnes que je ne connaissais que de nom, et parmi lesquelles se trouvait madame la duchesse de Bassano ; toute cette société, ayant à sa tête Anatole, fondit tout à coup dans ma chambre, à onze heures du soir : j’étais déshabillée et en bonnet de nuit, mais écrivant ; personne ne se démasqua, à l’exception d’Anatole, qui me répondit qu’il n’y avait point de voleurs dans la compagnie, car j’avais eu réellement peur en entendant le vacarme inattendu de cette mascarade lorsqu’elle entra chez moi. Tous les masques m’entourèrent pour me faire promettre de leur donner toute la soirée de la huitaine, en prenant l’engagement de revenir tous à visage découvert. J’y consentis : ensuite ils s’en allèrent sans avoir voulu se démasquer ; et, de très bonne foi, je n’appris que le lendemain les noms de tous ces personnages, qui revinrent au jour indiqué, avec un homme de plus, M. le duc de Bassano. La soirée fut très agréable.
Les idées royalistes se rétablirent comme par miracle ; quant à moi, qui les ai toujours eues, je vis rentrer l’auguste famille des Bourbons avec une joie inexprimable.
Cette révolution me procura le bonheur de revoir mes élèves, Mademoiselle et M. le duc d’Orléans ; l’un et l’autre me montrèrent, dans ces premières entrevues, l’émotion, l’attendrissement, la joie que je ressentais moi-même. Hélas ! il me manquait cependant dans cette réunion deux élèves chéris, M. le duc de Montpensier et son frère M. le comte de Beaujolais, tous deux morts dans l’exil.
Au bout d’un quart d’heure de cette entrevue si touchante pour moi, M. le duc d’Orléans nous quitta en nous annonçant qu’il allait chercher madame la duchesse d’Orléans ; il vint presque aussitôt en la tenant par la main. Cette princesse s’avança, elle me fit l’honneur de m’embrasser, en me disant qu’elle désirait depuis longtemps me connaître, et elle ajouta : « Car il y a deux choses que j’aime passionnément, vos élèves et vos ouvrages. »
Avec les Cent Jours l’annonce de l’arrivée de Bonaparte me jeta dans de nouvelles terreurs, et en inspira beaucoup à Paris ; on s’attendait à des combats, à du sang versé, à des vengeances ; il n’y eut rien de tout cela. En revenant en France, Bonaparte montra un courage qui fit perdre le souvenir de la déroute de Russie ; il entrait sans aucune suite dans les villes ; il se précipitait seul au milieu des multitudes de peuple assemblées pour le voir ; et sa tête était à prix. Cette conduite hardie, ce succès incompréhensible, sans armée, sans soldats, et d’un autre côté l’imprévoyance des ministres, tout se réunit pour favoriser son audace ; il annonça partout des sentiments pacifiques et généreux.
Un enthousiasme universel éclatait dans Paris. Il y a une sorte de magie dans les choses audacieuses et extraordinaires. Les conquêtes et les victoires de l’empereur ne m’avaient point éblouie, mais toutes les circonstances qui accompagnèrent son retour me séduisirent, et j’admirai, dans cette occasion, son caractère et son triomphe.
Je fis connaissance, dans ce même temps, avec deux personnes auxquelles je me suis fort attachée : madame la maréchale Moreau, et madame Récamier.
Madame Récamier fut très assidue dans les visites qu’elle me rendit ; elle est charmante à voir, et plus charmante encore à connaître. Il y a tant de douceur dans son caractère, tant de calme dans son âme qu’elle a conservé presque toute la fraîcheur et le charme de sa première jeunesse. La dissipation dans laquelle elle a vécu lui a ôté toute capacité d’application pour les occupations sérieuses, bien que née avec beaucoup d’esprit. Cependant son indolence ne l’empêche pas de donner de tendres soins à l’éducation de deux jeunes personnes qu’elle élève. Je trouvai un grand plaisir à la seconder à cet égard ; nous convînmes que je donnerais des sujets de lettres à ces jeunes personnes ; que chacune m’écrirait deux fois la semaine, et que je leur renverrais leurs lettres corrigées ; ce qui a eu lieu durant six mois. Toutes les deux avaient de l’esprit et d’excellents sentiments ; elles ont parfaitement profité de mes leçons.
Madame Récamier qui avait passé plusieurs mois à Coppet, chez madame de Staël, me conta un grand nombre de particularités sur la vie qu’on y menait. On s’assemblait les soirs autour d’une grande table, sur laquelle étaient posées autant d’écritoires et de feuilles de papier qu’il y avait de personnes ; on gardait un profond silence, et, au lieu de se parler, on s’écrivait ; on choisissait sa correspondance, et on se jetait réciproquement ses billets et ses réponses, qui ne se lisaient jamais que tout bas, c’est-à-dire seulement des yeux. On peut croire, sans jugements téméraires, que cette table mystérieuse a été le théâtre d’une quantité de déclarations qui n’étaient au fond que de la galanterie bien motivée par un tel usage. Je promis à madame Récamier d’écrire sa vie, dont j’ai fait en effet une nouvelle véritablement historique, assez longue, et que je crois intéressante ; je la lui ai donnée de mon écriture et n’en ai gardé aucune espèce de copie, ni de brouillon.
L’exécrable attentat qui priva la France du duc de Berry, l’héritier du trône, eut lieu le 13 février 1820. Sa mort fut sublime ! La magnanimité, la sensibilité touchante, la piété et le courage qu’il montra dans ses derniers moments ne peuvent être exprimés. La consternation fut générale parmi le peuple et dans toutes les classes.
Le célèbre Dupuytren et les autres chirurgiens qui firent l’ouverture de son corps dirent que, anatomiquement parlant, il était impossible qu’il eût pu survivre quelques minutes au coup mortel qu’il reçut. Il y survécut six heures et demie, avec toute sa tête et sa présence d’esprit jusqu’au dernier moment. C’est un miracle de la grâce divine. M. Dupuytren, qui a vu beaucoup souffrir et beaucoup mourir, n’a jamais rien observé d’aussi frappant et d’aussi sublime. Madame la duchesse de Berry montra dans cette occasion une sensibilité et une élévation d’âme qui achevèrent de lui gagner tous les cœurs. La douleur de toute la famille royale fut bien touchante.
J’eus l’honneur de voir, dans les premiers jours de cette horrible catastrophe, mademoiselle d’Orléans ainsi que M. le duc d’Orléans : l’un et l’autre me contèrent une infinité de traits intéressants de la mort et des sentiments sublimes de monseigneur le duc de Berry. Les dames de madame la duchesse de Berry, qui accoururent dans ce moment fatal, étaient en habits de fête, parce qu’elles sortaient d’un bal ; elles étaient toutes couvertes de fleurs et de clinquants : elles entourèrent dans ces costumes le lit du prince à l’agonie, et la robe blanche de madame la duchesse de Berry, garnie de roses, fut trempée de sang ; les princesses mêmes en avaient des éclaboussures sur leurs vêtements. Pendant ce temps, à deux pas de cette scène d’horreur, l’opéra continuait : on chantait et on dansait ; quand dans le premier petit salon, où l’on établit d’abord le malheureux prince, on ouvrit une porte pour donner de l’air, on entendit distinctement l’orchestre et les voix.
M. de Chateaubriand eut la bonté de m’envoyer une brochure qu’il fit après la mort de monseigneur le duc de Berry. Cet intéressant écrit est un monument précieux par les faits qu’il contient, par le talent et la pureté de principes qui ont illustré les ouvrages précédents du même auteur.
Dans le cours de cette année, parurent les poésies de M. de Lamartine. Ce jeune homme n’avait que vingt-six ans ; il est aussi estimable par sa conduite que remarquable par son talent.
Quant à ses poésies, on y trouve de l’esprit, de beaux vers et des sentiments religieux ; mais le fond de ses méditations est commun ; les regrets d’Young (dans ses Nuits) sur la mort de sa fille, sont plus purs et plus touchants.
M. de Lamartine a fait beaucoup de lectures dans les salons, et l’on n’a pas manqué d’y applaudir.
J’ai été frappée, ainsi que beaucoup d’autres personnes, du ridicule des noms donnés par les terroristes à différentes choses ; mais il faut convenir que cette espèce de ridicule a été portée beaucoup plus loin à quelques égards durant les dix années qui ont précédé la révolution, ce qui contrastait d’une étrange manière avec la pruderie que certaines femmes conservaient encore ; comme, par exemple, de ne jamais se permettre de prononcer le mot culotte, et cependant les mêmes personnes parlaient sans cesse des pet-en-l’air que les princes, dans leurs châteaux, permettaient de porter le matin jusqu’au dîner inclusivement.
Les noms donnés à certaines couleurs n’étaient pas plus nobles ni plus raisonnables : caca dauphin, soupirs étouffés, etc. Toutes les femmes sans exception appelaient le gros nœud de ruban qui complétait leur parure, un parfait contentement ; le petit panier qu’on mettait le matin, une considération ; et le ruban qui nouait un bonnet négligé, un désespoir.
Dans le siècle de Louis XIV, aucune de ces dénominations n’existait. Les noms mêmes de modes et de jeux avaient de la noblesse et de l’élégance : on jouait à l’anneau tournant, au papillon, au portique[2] ; presque toutes les modes avaient des noms de batailles ou de personnages célèbres, et rappelaient des idées de gloire.
Je fus très à la mode pendant l’hiver passé[3], mais je n’eus ni l’envie ni la possibilité de répondre à toutes les avances qu’on voulut bien me faire. Mes éditions de réimpression consumaient un temps qui eût employé celui de dix littérateurs ordinaires, car aujourd’hui personne n’est laborieux. Le travail immense que je m’étais imposé me fatiguait un peu, parce qu’il était sans cesse interrompu par des multitudes de billets auxquels il fallait répondre, par des visites qui se multipliaient tous les jours, par le temps énorme que nous passions à dîner, et par celui que d’ailleurs j’étais obligée de donner souvent à M. de Valence, hors du dîner ; mais, avec de la persévérance et de l’activité, on peut suffire à tout.
J’ai su, à n’en pouvoir douter, que madame la duchesse de Berry, et même feu monseigneur le duc de Berry, avaient daigné montrer quelque désir de me voir ; il m’eût été bien facile de profiter de cette bonté qui, malgré toute ma sauvagerie, m’eût procuré une grande satisfaction ; mais si j’eusse eu l’honneur d’approcher quelquefois de madame la duchesse de Berry, on m’aurait supposé, en dépit de ma caducité, des desseins ambitieux que, même à trente ans, j’aurais été bien incapable de former. Ainsi, pour me soustraire à de nouvelles fables, j’ai dû renoncer au bonheur de voir et d’entendre cette héroïne de la sensibilité, du courage et du malheur le plus tragique.
Pour revenir à la rue Pigalle, je dois dire que j’ai toujours trouvé M. de Valence très modéré dans ses principes politiques : il voulait sincèrement la paix intérieure et le maintien de tout ce qui existait ; mais sa société n’était composée en général que de ceux qu’on appelait alors des libéraux ; et la mienne ne l’était que de ceux qu’on nommait ultras. Au milieu de tout cela, je vivais sans disputes, parce que je ne parlais point de politique, et qu’on ne m’adressait jamais un mot sur ce point. Parmi les personnes qui venaient chez M. de Valence je distinguai M. de Lacépède, homme d’un caractère si doux et si parfait, auquel on n’a pu reprocher, lorsqu’il avait une grande place, que d’être trop poli, reproche bien nouveau et bien honorable à un homme en place ; d’ailleurs cette politesse vient d’une âme bienveillante et généreuse : quand il était grand chancelier de la Légion d’honneur, il donnait de sa bourse des sommes considérables en pensions aux officiers malheureux de cette Légion, en leur faisant croire que ce bienfait leur était accordé par le gouvernement ; enfin il est savant et modeste et, ce qui est encore un titre auprès de moi, il aime passionnément la musique et compose avec beaucoup de talent.
M. Villemain, qui n’a fait que des ouvrages sérieux et d’un goût sévère, est d’une vivacité qui contraste agréablement avec son esprit solide et réfléchi. Par un hasard singulier et romanesque, et par une confidence qu’il ne pouvait se dispenser de me faire, j’ai eu l’occasion de connaître avec une entière certitude qu’il n’est point d’âme plus sensible et plus désintéressée que la sienne. C’est une découverte qui m’enchantera toujours, quand elle sera relative à une personne dont on doit admirer les talents. Je n’en dirai pas davantage ; j’ai promis le secret sur les détails touchants qui expliquent ce fait.
Je dînais souvent, chez M. de Valence, avec M. le duc de Bassano et, me trouvant plusieurs fois à table à côté de lui, nous avons beaucoup causé ensemble et j’ai été charmée de sa conversation. Il a toujours suivi constamment Napoléon dans ses campagnes, et il en a profité, en voyant toutes les choses curieuses et intéressantes qui se trouvaient dans les lieux qu’il a parcourus ; en suivant Napoléon, comme ministre et comme courtisan, il s’instruisait comme aurait pu le faire un littérateur ou un ami passionné des arts. Il rend compte avec une extrême justesse d’esprit de tout ce qu’il a vu ; il sait donner à ses descriptions un intérêt particulier, et l’on sent qu’elles sont parfaitement véridiques.
Enfin je retrouvai encore cet hiver une ancienne connaissance d’émigration, M. Dampmartin, connu par quelques ouvrages historiques estimables ; sa conduite en Prusse a été bien noble et bien généreuse ; j’en ai déjà parlé : nous fûmes enchantés de nous revoir. Je ne connais pas de société plus douce et plus agréable que celle de M. Dampmartin ; et ceci est un grand éloge, lorsqu’on parle d’un homme qui pourrait avoir si justement des prétentions à l’esprit, c’est-à-dire le désir malheureux de briller dans la conversation.
Je reçus, étant toujours chez M. de Valence, deux dames étrangères charmantes ; l’une madame la comtesse de Potocki, femme du comte François Potocki, et l’autre une Polonaise, madame la comtesse d’Orlofka. La première est petite-fille du prince de Ligne ; ce titre seul avait de l’intérêt pour moi ; d’ailleurs elle est très spirituelle, et elle a, ainsi que madame Orlofka, un naturel charmant ; il faut convenir que le naturel n’est très aimable que lorsqu’on y joint beaucoup d’esprit et la délicatesse qui l’empêche de dégénérer en niaiserie ou en grossièreté. M. Potocki est l’un des étrangers les plus instruits que j’aie connus, et sans aucune pédanterie ; je passai des heures fort agréables avec ces trois personnes. Je vis aussi deux Anglaises, qui m’arrivèrent sans aucune espèce de recommandation, et que je reçus uniquement sur leur bonne mine ; elles sont sœurs et s’appellent Clorinde et Georgina Byrne ; elles me parlèrent beaucoup de mes deux amies de Langolen, Éléonore Buttler et miss Ponsonby, qui sont toujours sur le sommet de leur montagne ; elles étaient menacées d’un grand malheur : miss Ponsonby est hydropique ; ainsi l’une des deux survivra à l’autre. Ces héroïnes de l’amitié, vivant depuis trente ans dans cette solitude, n’en ont pas découché une seule fois.
J’appris avec plaisir qu’elles ne m’avaient point oubliée ; elles avaient toujours dans leur salon un petit portrait en miniature de mademoiselle d’Orléans, que je leur donnai, et mon profil en miniature aussi, dont ma nièce Henriette leur fit le sacrifice, et elles montrèrent à ces dames tous mes ouvrages magnifiquement reliés dans leur bibliothèque.
Anatole de Montesquiou me fit un présent charmant : c’était un tapis pour mettre devant un lit ; ce tapis éblouissant est un paon tout entier empaillé à plat, il a son cou, ses ailes, sa belle queue ; cela est superbe et d’un agrément infini. Comme il y a près d’un demi-siècle que j’ai renoncé à l’élégance, ce beau tapis serait fort déplacé dans ma chambre ; j’ai écrit à mademoiselle d’Orléans pour le lui offrir, en lui mandant que cette offre était une préférence et non un sacrifice ; car, en effet, si elle n’en eût pas voulu, je l’aurais sûrement donné à un autre ; mais cet hommage ne pouvait être mieux adressé qu’à mademoiselle d’Orléans, qui a toujours été d’une modestie, d’une simplicité remarquables, en possédant les avantages en tout genre qui pourraient donner de l’amour-propre ; j’aimais à penser qu’elle foulerait aux pieds chaque jour le symbole et l’attribut de l’orgueil.
Je n’avais compté faire chez M. de Valence qu’un petit séjour de trois semaines, dans la seule intention d’être utile à mon petit-fils, en amenant M. de Valence à une conciliation ; cette affaire traînant en longueur, je restai beaucoup plus longtemps chez lui ; d’ailleurs M. de Valence avait pris pour moi ce sentiment passionné que les personnes sérieusement malades ont toujours eu pour moi ; ce fut ainsi que, dans ma jeunesse, madame la marquise de l’Aubépine, qui ne m’avait jamais montré que de la malveillance, devenue très malade, me fit écrire par son beau-père une lettre pathétique pour me conjurer d’aller la voir, afin, disait-elle, de lui donner la consolation de m’exprimer, avant de mourir, tous ses sentiments ; confondue de cette bizarrerie, je crus cependant devoir céder à cette fantaisie de malade, parce qu’elle était dans un état fort dangereux ; elle me reçut avec des transports inouïs, et me soutint qu’elle m’avait toujours aimée de préférence à tout ; comme je ne voulais pas la contrarier, j’eus l’air de la croire, et pendant deux mois je lui prodiguai les plus tendres soins ; elle recouvra la santé, retourna dans le grand monde, et m’oublia tellement qu’elle ne se fit même pas écrire chez moi. Depuis, dans l’émigration, madame Cohen, très malade d’une hydropisie incurable, prit pour moi la même affection, et m’offrit, comme je l’ai dit, un superbe écrin de pierreries pour m’engager à rester à Berlin. Je pourrais citer encore d’autres exemples de mon ascendant sur des malades, mais je ne parlerai plus que de M. de Valence ; il me répétait sans cesse que, si je l’abandonnais, il mourrait ; Bourdois, son médecin, me disait qu’il était dans un état dangereux, et je restai ; cependant, pour ne point lui être à charge, j’avais renvoyé ma femme de chambre ; je n’étais servie que par les personnes de sa maison, mais qui toutes étaient à mes ordres avec un zèle qui ne s’est jamais ralenti, car M. de Valence leur avait déclaré que celui qui me donnerait le moindre sujet de mécontentement serait renvoyé sur-le-champ ; je n’en ai point fait renvoyer et, tout au contraire, il en a conservé plusieurs à mon instante prière ; j’avais une demoiselle de compagnie, et je l’envoyais tous les jours prendre ses repas à une table d’hôte dans une maison attenant à la nôtre, et tenue par des personnes très distinguées, mais ruinées par la révolution. Quant à ma nourriture, sa partie la plus chère est dans mes déjeuners, et je me les fournissais moi-même. M. de Valence, pendant trois mois, fut assez malade pour se condamner lui-même à la diète la plus austère, et à ne plus se mettre à table ; alors, ne voulant pas que l’on fît une petite cuisine à part pour moi, j’allai avec ma demoiselle de compagnie dîner à la table d’hôte chez nos voisines ; j’y trouvai très bonne compagnie, une conversation fort agréable, et un beau jardin dont nous avions la jouissance, avant et après le dîner ; je n’ai jamais vu de table d’hôte si bien servie et d’aussi bon air en Allemagne, et dont les maîtresses de la maison fissent les honneurs avec tant de noblesse et d’agrément ; cet établissement dure toujours ; il mérite bien d’être recommandé aux étrangers.
J’avais choisi un logement chez M. de Valence ; une vue admirable, un beau balcon, une très grande chambre me tentèrent ; mais cette chambre était au cinquième étage, ce qui désolait ceux qui venaient me voir ; car pour moi, je préfère toujours, à cause du grand air, les étages élevés, que je monte encore sans être essoufflée. Le pauvre M. de Montyon vint me voir dans cet appartement ; il avait quatre-vingt-huit ans et il était asthmatique ; il était dans un si terrible état en entrant dans ma chambre, que je crus qu’il allait y expirer ; cette visite, qui me fit tant de peur, me dégoûta entièrement de ce logement ; je descendis à l’entresol ; c’était un joli appartement composé de plusieurs pièces fort bien arrangées, mais les plafonds en étaient si bas qu’on y respirait à peine ; d’ailleurs la chambre à coucher était posée sur la voûte et j’avais au chevet de mon lit une pompe qui me réveillait à la pointe du jour ; les secousses données par cette pompe et celles des voitures qui passaient sous la voûte m’attaquèrent cruellement les nerfs et me firent perdre entièrement le sommeil. Je passais une grande partie de mes journées dans la chambre de M. de Valence. J’y étouffais et ma santé dépérissait visiblement ; portes et fenêtres en étaient hermétiquement fermées ; la santé de M. de Valence se rétablit pour quelque temps, grâce à l’habileté de M. Bourdois et à ma surveillance sur son régime ; il se remit à table ; bientôt il sortit pour aller passer ses soirées chez Robert, où l’on faisait très bonne chère, et où l’on jouait très gros jeu ; ce qui ne tarda pas à lui faire grand mal.
Je fis faire mon portrait à l’huile et en grand par madame Chéradame, qui a un fort beau talent ; je suis représentée jusqu’aux genoux, écrivant pendant la nuit, ayant à côté de moi une lumière prête à s’éteindre et m’arrêtant, en voyant naître le jour ; cette idée est de Paméla ; je fis mettre sur la table, à côté de la lumière, un vase de fleurs, et enfin un seul livre, sur le revers duquel ce mot est écrit : Évangile ; parce qu’en effet la morale de tous mes ouvrages a toujours eu pour base les préceptes sacrés de ce livre divin. Il y a derrière moi une harpe dans l’ombre. J’avais beaucoup de répugnance à me faire peindre à mon âge, mais M. de Valence désirait mon portrait, et je le fis faire pour lui, avec d’autant plus de plaisir, que je voulais, avant de quitter sa maison, lui offrir quelque chose qui lui fût agréable, et je joignis à ce don une très belle miniature que j’avais encore, et dont il avait envie.
M. de Valence, quoique toujours malade, se rendait régulièrement à la Chambre des pairs pour le procès de Louvel ; j’étais cruellement impatientée lorsque j’entendais un grand nombre de personnes qui avaient, comme tout le monde, la plus grande horreur du crime de ce scélérat, admirer néanmoins ses réponses et son impassibilité ; cette manie de s’extasier sur l’entier abrutissement des monstres est devenue très commune ; pour moi, je trouve fort simple qu’un athée du peuple, ennuyé du travail, de la misère et de son existence, incapable d’ailleurs de sentiment humain, voie sa fin avec indifférence, et soit même satisfait de rentrer, comme il le croit, dans le néant. D’ailleurs, cet infâme assassin trouve une sorte de plaisir dans l’étonnement qu’il cause ; il y a beaucoup de fanfaronnade dans son imbécile indifférence ; l’idée de surprendre tout ce qui l’entoure lui donne au plus haut degré le stoïcisme de l’athéisme et de la stupidité.
Malgré l’ordonnance qui défendait les attroupements, il y en eut encore plusieurs, non du peuple, mais de presque tous les étudiants et les écoliers de Paris : le mépris de l’autorité royale me parut d’un bien mauvais augure. Au milieu de tout cela, ma santé se dérangeait beaucoup, mais je n’en travaillais pas moins ; et j’eus une peine très vive, celle de voir madame de Choiseul partir pour trois mois. Je craignais qu’elle ne prolongeât davantage son séjour en Franche-Comté, malheureusement je ne me trompais pas.
Louvel fut condamné à mort : il se laissa défendre sans interrompre ses défenseurs. Il avait quelque espérance confuse qu’on pourrait lui faire grâce ; on s’extasiait toujours sur sa fermeté, on tâchait d’embellir ses réponses ; on aurait voulu pouvoir lui prêter des réponses romaines, tout cela sans mauvaise intention, mais par l’effet du goût naturel qu’on a depuis longtemps pour l’extraordinaire. Pour moi, je n’ai jamais vu dans cet assassin que le dernier degré d’une brutale insouciance mêlée à beaucoup de fanfaronnade. Après avoir appris son jugement, il demanda des draps fins, car il voulait passer une dernière bonne nuit et bien dormir. Je suis encore très persuadée qu’il espérait qu’une émeute le sauverait dans le chemin qu’il devait parcourir pour aller au supplice, et que, lorsqu’il fut sur l’échafaud, si on l’eût questionné encore dans ce moment, il aurait eu un langage bien différent. Je fus surprise qu’on eût omis de lui demander, dans l’interrogatoire, s’il ne s’était pas fait recevoir dans quelques sociétés particulières, d’autant plus qu’il avait voyagé en Allemagne ; et l’on sait qu’il y a dans ce pays des sociétés ténébreuses desquelles sont sortis plusieurs assassins, entre autres Sand.
Louvel fut exécuté à six heures du soir. Malgré toutes ses rodomontades, il était d’une excessive pâleur et dans un grand abattement ; il y avait une foule immense pour le voir passer : tout le monde le regardait avec horreur. Arrivé au pied de l’échafaud, il était près de s’évanouir ; il fallut que deux personnes l’aidassent à y monter. Le soir, tout était parfaitement tranquille dans Paris.
Après l’assassinat de monseigneur le duc de Berry vint une loi sur les élections, et ensuite une nouvelle conspiration contre toute la famille royale, qui produisit un grand procès qui occupa tout le monde exclusivement ; tout cela joint à la révolution d’Espagne, à celle de Naples, à celle qui semblait menacer tous les royaumes, acheva bien naturellement d’éteindre tout goût pour la littérature. Toutes mes entreprises de cette époque s’en ressentirent et je ne m’en étonnai pas.
J’allais toujours chez madame de Montcalm, aussi souvent que me le permettaient mes nombreuses occupations. Je lui portai un jour pour l’amuser un gros volume de plantes peintes par moi que je venais d’achever. Ce manuscrit très précieux m’a coûté trente ans de recherches ; c’est un gros livre in-4o, contenant toutes les plantes coloriées dont il est parlé dans la Bible et dans les vies des saints, que j’appelle : 1o l’Herbier sacré ; 2o l’Herbier de la reconnaissance et de l’amitié, contenant les plantes qui portent les noms de personnages fameux ; 3o l’Herbier héraldique, contenant toutes les armoiries de la noblesse française qui offrent une ou plusieurs plantes ; et 4o l’Herbier d’or, toutes les plantes d’or dont il est parlé dans la fable et dans l’histoire. Je n’ai rien répété dans ce livre de ce que j’ai dit dans ma Botanique historique et littéraire, qui est imprimée : le travail de mon livre est tout autre chose : j’en ai dessiné et peint toute seule, sans aucune espèce d’aide, toutes les plantes, et en outre j’ai orné le texte d’une infinité de vignettes et de culs-de-lampe. J’oublie de dire qu’à l’Herbier héraldique je mis sur le revers des pages un grand nombre de devises anciennes tirées du règne végétal, et les ordres anciens qui en sont tirés aussi. Je crois que ce livre, pour toute grande bibliothèque, valait bien au moins 15,000 fr. ; tous ceux qui l’ont vu, et même des artistes, en furent charmés. M. le duc de Richelieu, qui le vit chez madame de Montcalm, en parut enchanté ; il se chargea d’en parler au roi pour sa bibliothèque particulière ; j’en demandai seulement 8,000 francs. J’aimais infiniment mieux qu’il restât entre les mains du roi de France, que de l’envoyer dans les pays étrangers (ce qui m’eût été si facile) pour une somme beaucoup plus forte. Je n’avais pas reçu la moindre marque de protection et de bienveillance de la cour ; cependant l’auteur de Mademoiselle de Clermont, d’un Trait de la vie de Henri IV, de la Vie de Henri IV, de trois romans historiques traduits dans toutes les langues, et dans lesquels, sous l’empire de Napoléon, je me suis plu à faire valoir, avec toute la portion de talent que le ciel m’a donnée, la race des Bourbons, l’auteur de plus de trente-cinq volumes sur l’éducation consacrés par près de quarante ans de succès, l’auteur qui a combattu pour la cause de la religion, et enfin l’éditeur des Mémoires de Dangeau et des nouvelles réimpressions épurées que je donnais alors au public, ce faible champion de la bonne cause, mais si courageux et si persévérant jusque dans la débilité de l’âge, et ayant élevé avec tant de succès trois princes et une princesse du sang, cet auteur, dis-je, méritait aussi bien une marque de protection du gouvernement que tant d’autres qui en ont obtenu si facilement. Le roi a daigné accepter cet hommage ; je sais qu’il a lu ce volume avec plaisir (et son suffrage est si précieux !), qu’il a gardé ce manuscrit plusieurs jours sur sa table, et qu’ensuite il l’a fait mettre dans sa bibliothèque particulière dans laquelle on ne peut entrer que par billet, et dont M. Valery, homme de lettres distingué, est le conservateur.
J’allais toujours faire ma cour à S. A. S. mademoiselle d’Orléans, qui est toujours aussi bonne et aussi tendre pour moi ; je vis là le petit prince de Joinville, qui n’avait que deux ans, et qui parlait aussi distinctement et aussi bien qu’un enfant de six ou sept ; il était d’ailleurs aussi obligeant qu’intelligent et beau ; en tout, la famille de M. le duc d’Orléans est véritablement la plus intéressante que je connaisse ; elle est charmante par les figures, les qualités naturelles, et l’éducation, et enfin par l’attachement mutuel des parents et des enfants. Je m’applaudis d’avoir proposé à M. le duc d’Orléans madame Mallet pour institutrice des jeunes princesses ses filles. Madame Mallet, par ses vertus et ses talents, est bien digne d’être dirigée par une princesse d’un aussi rare mérite que S. A. R. madame la duchesse d’Orléans ; elle a tout ce qu’il faut pour bien concevoir les ordres qu’elle en reçoit, et pour les exécuter avec une parfaite exactitude. C’est mademoiselle d’Orléans qui, seule, enseigne à jouer de la harpe à l’aînée de ses nièces, la princesse Louise ; mademoiselle d’Orléans crut devoir à sa vieille maîtresse de harpe de lui faire entendre sa jeune écolière, et elle me fit assister à une des leçons, dont je fus charmée.
Mademoiselle d’Orléans me fit l’honneur de m’écrire une charmante lettre en m’envoyant une très jolie pendule, qu’elle appelle une suppléante à ma vieille montre.
Madame la maréchale Moreau me donna un superbe bénitier de cristal, orné de dorures et d’améthystes, etc. Chez M. de Valence, je fus obligée de renvoyer une femme de chambre incorrigible. Je fus servie à bâtons rompus par les gens de la maison qui, ayant beaucoup d’autres choses à faire, m’oubliaient sans cesse ; un soir on m’enferma, sans le vouloir, à la nuit, sans lumière, et pendant trois heures un quart. Je sonnai inutilement quatre fois ; je pris mon parti sans aucune impatience : je composai dans ma tête, je priai Dieu, je méditai, et je ne m’ennuyai point ; je fus délivrée de ma captivité par une visite. Je ne contai point cet incident à M. de Valence, afin de ne pas faire gronder ses gens, mais il en fut instruit quelques jours après, et rien de semblable ne s’est renouvelé depuis. Au contraire, j’étais servie par tous ses domestiques avec un zèle qui ne s’est jamais démenti jusqu’à mon départ ; il est vrai que je sus le reconnaître de manière à le redoubler encore, s’il eût été possible ; malheureusement M. de Valence, si facile à vivre dans la société, était un maître impérieux et violent ; il changeait très souvent de domestiques ; ce qui était fort cher pour moi par les pourboires continuels qu’il fallait sans cesse renouveler ; aussi quand j’employais tous mes soins à l’adoucir pour ses domestiques, il y avait un peu d’intérêt personnel dans ce bon caractère.
Je dînai chez M. de Valence avec madame la princesse de Wagram, que je trouvai fort aimable, et qui fut pour moi d’une extrême affabilité ; elle me fit l’honneur de venir chez moi. Je suis toujours reconnaissante de ces marques honorables de bienveillance ; mais, à l’âge où je suis, je ressemble à ces voyageurs qui trouvent que ce n’est pas la peine de cultiver les bontés qu’on leur témoigne dans des lieux qu’ils vont quitter et qu’ils ne reverront jamais.
Le jour où j’eus soixante-quinze ans accomplis, en remerciant Dieu qui, en prolongeant ainsi ma carrière, daignait me conserver une parfaite santé, une excellente vue qui s’était jusqu’alors passée de lunettes, l’ouïe que j’avais à vingt ans, de bonnes jambes, la mémoire et toutes mes facultés intellectuelles, je repassai sur tous les événements de ma vie, et je me confirmai dans l’opinion que j’avais depuis si longtemps, c’est qu’à l’exception de la perte de ceux que nous aimons, presque tous nos malheurs et toutes nos peines viennent toujours un peu de notre faute.
On célébra à Saint-Denis l’anniversaire de la mort du malheureux duc de Berry ; et, malgré le mauvais temps, il y eut un monde énorme. Les ennemis de la monarchie auront beau faire, il y a dans la masse de la nation un grand fonds d’attachement pour la famille royale. On peut dire qu’il serait difficile de trouver dans une famille particulière plus de vertus et de bons exemples que, depuis la restauration, on en voit dans la famille royale. Madame, duchesse d’Angoulême, Madame, duchesse de Berry, par la pureté de leur vie et par leur conduite, sont des anges ; M. le duc d’Orléans est le modèle des époux et des pères ; madame la duchesse d’Orléans douairière était généralement admirée ; S. A. R. Madame la duchesse d’Orléans et mademoiselle d’Orléans sont révérées et chéries de tout ce qui les approche. Tout le monde rend justice à l’affabilité, aux qualités du cœur et à la bonté parfaite de M. le duc de Bourbon. Madame la duchesse d’Orléans se refusait tout personnellement pour donner aux pauvres, et pour soutenir les établissements de charité qu’elle avait fondés. La perfection de la vertu n’a dans aucun temps été contestée à madame la princesse de Condé. Si l’on était équitable, on bénirait universellement le ciel qui a rétabli dans ses droits une telle famille, et dont les ancêtres ont illustré la France en la rendant la première nation de l’Europe.
Je dois réfuter ici quelques articles d’un ouvrage estimable à beaucoup d’égards, mais qui contient plusieurs choses inexactes et même fausses ; cet ouvrage est d’un M. Lemaire, qui n’est pas le latiniste. L’auteur de cette histoire raisonne souvent avec beaucoup de sens ; il paraît avoir de la modération et de bons sentiments ; on ne sent point en lui le projet de mentir ou d’exagérer ; mais il a été très mal informé d’une quantité de faits qu’il conte d’une manière inexacte, et souvent, comme je l’ai dit, tout à fait fausse, ce que je puis affirmer avec vérité comme témoin oculaire ; par exemple, le malheureux duc d’Orléans, père de mon élève, est sans cesse calomnié dans cet ouvrage. Voici un des mensonges qu’on y rapporte à son sujet ; celui-là suffira pour donner une idée des autres : on y dit que la principale cause de sa haine contre la cour vient du refus que l’on fit de la main de mademoiselle d’Orléans pour monseigneur le duc d’Angoulême. Toute la cour et tout le monde savent que ce mariage fut positivement arrêté peu de temps avant la révolution, que les paroles furent données, les compliments reçus, et que le mariage ne se fit pas sur-le-champ parce que les futurs époux n’avaient pas tout à fait l’âge fixé par les lois ; il leur manquait à l’un et à l’autre quelques mois pour atteindre cet âge ; mais l’entrevue fut faite, la chose publiée de part et d’autre ; et j’ai déjà dit que Monsieur, qui fut depuis Louis XVIII, me fit l’honneur de m’écrire pour me demander d’accorder une place de lectrice auprès de la princesse à une femme qui avait été attachée à son éducation ; car la princesse, en se mariant à douze ans, devait rester à Belle-Chasse jusqu’à seize pour y finir son éducation, et l’on m’avait donné la disposition de toutes les places subalternes de la maison. La révolution vint qui rompit tout.