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Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis

NOTICE BIOGRAPHIQUE (continued 2)

Reading edition

Le fameux comédien Grandval nous faisait répéter nos rôles, il joua même avec nous. M. le duc d’Orléans jouait fort rondement les rôles de paysans. Je vis là, à nos répétitions, Collé et Sedaine, qui n’étaient aimables ni l’un ni l’autre. Carmontel, lecteur de M. le duc d’Orléans venait dans le salon à l’issue du dîner, pour peindre dans un grand livre toutes les personnes qui arrivaient à Villers-Cotterets ; tous ces portraits étaient en profil et en charge, mais ressemblants, et formaient une collection curieuse. On ne lui donnait qu’une séance. Il me peignit jouant de la harpe, mais fort en laid : j’avais un petit front, qu’il fit beaucoup trop grand, ce qui ôtait de la ressemblance. M. le duc d’Orléans voulut me voir jouer des proverbes avec Carmontel, qui jouait avec perfection les maris bourrus et de mauvaise humeur ; c’était sans nulle charge, et avec un naturel et un comique parfaits, mais il n’avait que ce seul genre. M. de Donazan et M. d’Albaret jouèrent avec nous ; ma tante ne voulut pas jouer, mais nous excitâmes un tel enthousiasme, que nous consentîmes à jouer tous les soirs. Ma tante, à la fin du voyage, eut un succès très singulier et très éclatant. Cette histoire est assez extraordinaire pour la conter avec détail.

Depuis mon mariage, ma tante me témoignait beaucoup d’amitié, et j’en avais pris une si vive pour elle, que ce sentiment avait triomphé de mes souvenirs et de mes rancunes. J’attribuais la dureté de ses procédés avec ma mère à sa légèreté et à une avarice que je ne pouvais me dissimuler, qui était son défaut dominant ; d’ailleurs je ne lui en voyais pas d’autres ; elle avait une grande égalité d’humeur, de la gaieté ; je la croyais franche et sensible, elle me caressait excessivement, j’étais persuadée qu’elle avait en moi la plus grande confiance, et je l’aimais à la folie : elle m’avait confié que M. le duc d’Orléans était amoureux d’elle. Ma tante parlait fort bien de la vertu, je lui voyais même des sentiments religieux. Quant à M. le duc d’Orléans, elle me disait qu’elle avait pour lui une tendre amitié, et qu’elle faisait tous ses efforts pour le guérir d’une passion malheureuse. J’avoue que je ne croyais pas cela, car le contraire sautait aux yeux ; mais je n’attribuais sa conduite avec lui qu’à sa coquetterie naturelle, et je ne lui supposais pas le moindre dessein d’ambition. Monsigny, l’un des plus honnêtes hommes que j’aie connus, et qui avait beaucoup d’esprit naturel, se passionna pour ma voix et pour ma harpe, et venait tous les jours faire de la musique avec moi dans ma chambre. Je pris de l’amitié pour lui ; nous causions tout en faisant de la musique ; il me contait beaucoup de petites choses curieuses, et il m’en dit une qui me parut surprenante. C’est que ma tante lui avait recommandé en secret, ainsi qu’à Sedaine, de ne lui donner que des louanges aux répétitions (où se trouvait toujours M. le duc d’Orléans), et de ne lui donner des avis qu’en particulier ; elle disait que cela l’encourageait. Monsigny et Sedaine pensaient bien qu’il s’agissait de la faire valoir auprès de M. le duc d’Orléans, et à cet égard ils la secondaient à merveille, car ils lui prodiguaient les éloges. Ce manège lui réussit parfaitement ; M. le duc d’Orléans était persuadé qu’elle avait des talents miraculeux. Ce prince, très faible, et qui n’était pas doué du caractère et de l’esprit de Henri le Grand, ne savait rien juger par lui-même ; il ne voyait que par les yeux des autres.

Ma tante, qui, comme je l’ai dit, voulait terminer ce voyage par quelque chose d’éclatant, eut l’idée la plus singulière. Elle voyait que M. le duc d’Orléans était dans l’admiration de ses talents, mais il ne pouvait avoir la même opinion de son esprit ; il s’agissait d’en acquérir une tout à coup qui effaçât celle de mesdames de Boufflers, de Beauvau et de Grammont. Mais comment faire ? ma tante était d’une ignorance extrême, elle n’avait pas la moindre instruction, elle n’avait lu dans toute sa vie que quelques romans. Elle savait fort mal l’orthographe, et elle écrivait très mal une lettre. Cependant elle eut la pensée de devenir auteur : ne pouvant rien inventer, elle imagina de faire une comédie du roman de Mariane de Marivaux ; les conversations si multipliées de cet ouvrage lui donnaient une quantité de scènes toutes faites ; d’ailleurs le sujet lui plaisait, c’était l’amour triomphant des préjugés de la naissance et rapprochant toutes les distances. Mais ma tante ne se dissimula pas qu’en donnant cet ouvrage sous son nom, elle aurait à combattre des prétentions que nul intérêt ne fait abandonner. Ma tante se tira de cette difficulté avec l’adresse la plus spirituelle qu’elle ait eue de sa vie. Elle fit la pièce en prose et en cinq actes ; c’était un ouvrage au-dessous du médiocre, mais un drame qui n’avait rien de ridicule, et dans lequel se trouvaient quelques jolies phrases, et quelques entretiens agréables littéralement copiés du roman de Marivaux. Elle ne fit part de cette entreprise qu’à M. le duc d’Orléans, elle me le cacha ainsi qu’à tout le monde. Quand la pièce fut achevée, elle la lut tête à tête à M. le duc d’Orléans, qui, quoiqu’il n’en fût pas bien sûr, dit qu’il la trouvait charmante. — Eh bien, reprit ma tante, je vous la donne ; je jouirai mieux de votre succès que du mien, d’ailleurs je ne veux point que l’on sache que je suis auteur. Lisez cette pièce comme si elle était de vous, et si on en est content, gardez-vous de me trahir, que l’on croie à jamais que vous en êtes l’auteur, et nous la jouerons pour dernier spectacle. M. le duc d’Orléans fut touché aux larmes de cette générosité. Il ne voulait pas en profiter ; elle insista fortement, il y consentit. J’ai su par la suite tout ce détail de lui-même. M. le duc d’Orléans déclara donc qu’il avait fait une comédie, ce qui ne causa pas un médiocre étonnement, que madame de Montesson eut l’air de partager, en persuadant à tout le monde qu’elle ne la connaissait pas, et montrant naïvement beaucoup de crainte sur l’ouvrage. On se demandait en secret comment M. le duc d’Orléans avait pu faire une comédie, et l’on pensa généralement que Collé en avait apparemment fait le plan, et corrigé le langage. Personne n’eut l’apparence du soupçon sur le véritable auteur ; M. le duc d’Orléans annonça qu’il en ferait lecture. On indiqua le jour, et l’on y invita tous les hommes et toutes les femmes de la société qui passaient pour avoir le plus d’esprit ; la curiosité fut extrême. Enfin ce grand jour arriva. Je fus admise à la lecture, mais non sans quelque peine, ma tante ne se souciait pas que j’y fusse. Nous voilà donc rassemblés, bien décidés d’avance à trouver l’ouvrage excellent, s’il n’est pas détestable et ridicule. Le succès fut complet ; jamais lecture de Molière n’en eut un pareil, on était en extase ; on prodiguait à chaque scène les éloges les plus outrés, on n’entendait que des exclamations. M. le duc d’Orléans en était si ému, qu’il eut continuellement les larmes aux yeux. Quand la lecture fut finie, tout le monde se leva pour entourer M. le duc d’Orléans ; plusieurs femmes hors d’elles-mêmes lui demandèrent la permission de l’embrasser, toutes parlaient à la fois, on ne s’entendait plus, on ne distinguait que ces mots répétés mille fois en refrain : ravissant, sublime, parfait ! Ma tante pâlissant, rougissant, pleurant, ne s’exprimait que par son trouble et des larmes. Tout à coup, M. le duc d’Orléans demande un moment de silence (et du ton le plus solennel) ; on se tait. Alors, d’une voix émue, mais très forte, il dit ces paroles : « Malgré ma promesse, je ne puis usurper plus longtemps une telle gloire !… Ce bel ouvrage n’est point de moi, l’auteur est madame de Montesson !… » A ces mots ma tante s’écria d’une voix languissante : « Ah ! monseigneur !… » Elle n’en put dire davantage, la modestie la suffoquait, elle tomba presque évanouie dans un fauteuil. Toute la compagnie resta pétrifiée ; il est impossible de donner une idée de l’effet de ce coup de théâtre, et du changement subit de presque toutes les physionomies. Ce triomphe acheva d’enthousiasmer M. le duc d’Orléans pour ma tante, à laquelle il crut de ce moment un esprit prodigieux.

Pour la première fois je suivis à cheval la chasse du cerf dans ce voyage. Je n’avais chassé à Genlis que le sanglier ; la chasse du cerf me parut charmante, et surtout, je crois, parce qu’on y admirait beaucoup la manière dont je montais à cheval. M. de Genlis et moi nous allâmes de Villers-Cotterets à Sillery, où j’allais pour la première fois. Madame de Puisieux, toujours froide pour moi, me reçut honnêtement, mais avec une sorte de sécheresse qui redoubla ma timidité naturelle. Elle me parla des succès que j’avais eus à Villers-Cotterets, et me demanda enfin à m’entendre jouer de la harpe. Ce fut six jours après mon arrivée. Je jouai, je chantai ; elle parut charmée, ainsi que M. de Puisieux : « Il faut convenir, dit-elle, que cela est séduisant. » Je ne sais pourquoi cette phrase me déplut, et de premier mouvement, je répondis avec vivacité : « Cependant, madame, je n’ai séduit, ni ne veux séduire qui que ce soit. » Elle fut très étonnée, parce que jusque-là je n’avais dit que oui ou non. Elle me regarda fixement, et ne répliqua rien. Le soir M. de Genlis me gronda de ma réponse, et le lendemain j’eus une peur affreuse de madame de Puisieux en me trouvant tête à tête avec elle dans le salon. Madame de Puisieux, couchée sur sa chaise longue, comme de coutume, travaillait au métier ; je brodais au tambour : nous gardâmes le silence pendant un demi-quart d’heure. Enfin, madame de Puisieux, ôtant ses lunettes, se tourna de mon côté. — Madame, me dit-elle, avez-vous donc fait le vœu d’être toujours ainsi avec moi ? — Comment, madame ? répondis-je d’une voix tremblante. — Oui, reprit-elle, on assure que vous êtes gaie, aimable, et depuis huit jours vous gardez le silence le plus obstiné ; peut-on vous en demander la raison ? A cette question pressante, je me décidai sur-le-champ à répondre franchement parce que le ton avait quelque chose de gai et d’obligeant. — Madame, lui dis-je, c’est que je crains de vous déplaire, que vous avez un air sévère qui m’intimide, et qui me fait de la peine… — Vous avez tort de me craindre, reprit-elle, je suis très disposée à vous aimer ; que faut-il faire pour vous mettre à votre aise avec moi ?… — Ce que vous daignez faire en ce moment, m’écriai-je, en me jetant à son cou ; des pleurs d’attendrissement me coupèrent la parole, elle fut elle-même vivement émue ; elle me reçut dans ses bras, m’y retint, et m’embrassa à plusieurs reprises avec la plus touchante sensibilité. De cet instant je lui vouai au fond de l’âme le plus tendre attachement ; elle le méritait par l’excellence de son cœur, de ses principes, et de son caractère, et par le charme de son esprit. Nous causâmes avec une entière liberté ; elle me dit les choses les plus aimables, et je lui promis que je serais dorénavant avec elle comme si j’avais eu le bonheur de la connaître depuis mon enfance. Une heure après M. de Puisieux rentra de la promenade avec M. de Genlis et six ou sept personnes. Je priai madame de Puisieux de ne rien dire de ce qui venait de se passer entre nous, parce que je méditais une jolie manière de l’annoncer. On s’assit, et au bout de quelques minutes, je dis d’un ton dégagé que, n’ayant point été à la promenade, je voulais me dégourdir les jambes, et je fis deux ou trois sauts dans la chambre, ensuite j’allai me jeter sur la chaise longue de madame de Puisieux, en disant mille folies ; elle riait aux éclats, et tout le monde était pétrifié d’étonnement. M. de Puisieux fut enchanté, il dit à madame de Puisieux qu’il lui avait prédit qu’elle m’aimerait à la folie. Toute cette soirée fut charmante pour moi. Les jours qui lui succédèrent furent les plus heureux de ma vie. Madame de Puisieux prit pour moi une véritable passion. Elle me fit changer d’appartement afin de me loger à côté d’elle. Je me promenais le matin à cheval avec M. de Puisieux, je montais tous ses beaux chevaux anglais. Le soir je n’allais point à la promenade, je restais tête à tête avec madame de Puisieux, qui se promenait avec moi une petite demi-heure dans la cour ou dans le potager ; nous passions le reste du temps à causer dans le salon : sa conversation était animée, spirituelle et charmante ; elle avait vu un moment de la régence ; son mari avait depuis été ministre des affaires étrangères ; et, petite-fille du grand Louvois, elle avait la tête remplie d’une infinité d’anecdotes intéressantes et curieuses qu’elle contait à merveille. Avant de souper, on apportait tous les soirs ma harpe dans le salon, et j’en jouais une heure ; après le souper je jouais de la guitare ou du clavecin à peu près une demi-heure ; ensuite je jouais au piquet avec madame de Puisieux contre M. de Puisieux, qui nous faisait la chouette, et puis j’allais me coucher. Je ne restais communément dans ma chambre qu’après la promenade du matin avec M. de Puisieux, depuis dix heures et demie jusqu’à deux heures. Pendant qu’on me coiffait je lisais, habitude que j’ai toujours conservée partout. Dans ce temps, il était d’usage de recevoir à Paris et à la campagne des hommes à sa toilette, ce que je n’ai jamais fait, afin de réserver ce temps pour la lecture ; de sorte que depuis mon mariage je n’ai jamais passé un seul jour sans faire une bonne lecture. Après ma toilette je jouais de la harpe une heure, et j’écrivais trois quarts d’heure. Je refaisais alors ma première comédie, les Fausses Délicatesses, et je l’achevai dans ce voyage. J’écrivais en outre les extraits de mes lectures. Madame de Puisieux, dans nos tête-à-tête du soir, me faisait souvent lire tout haut, pendant qu’elle travaillait à la tapisserie ; il y avait à Sillery une très bonne bibliothèque. Les jours de pluie, tout le monde restait dans le salon ; j’allais dans ma chambre, ce qui me donnait trois ou quatre heures d’étude de plus.

Un jour, une personne de Reims amena un jeune musicien qui jouait du tympanon d’une manière surprenante ; madame de Puisieux regretta que je n’en susse pas jouer. Je recueillis cette parole ; et le soir même je convins, en secret, avec le musicien, qu’il viendrait tous les jours à six heures et demie du matin, me donner une leçon ; je pris régulièrement ces leçons dans le garde-meuble, au haut de la maison, pendant quinze jours, et en outre en revenant de la promenade du matin, j’allais toute seule jouer du tympanon au moins trois heures, et, au bout de trois semaines, je jouais aussi bien que mon maître, deux airs, le menuet d’Eaudet, et la Furstemberg, avec plusieurs variations. M. de Genlis, dans ma confidence, m’avait fait faire un joli petit habit à l’Alsacienne, en écarlate et juste à la taille. Je le mis un matin, en faisant tresser mes longs cheveux sans poudre autour de ma tête comme les Strasbourgeoises, je mis par-dessus cette coiffure, pour la cacher, ce qu’on appelait alors une baigneuse, et par-dessus mon habit une robe négligée et un manteau de taffetas noir, et, sous le prétexte d’une migraine, j’allai dîner avec ce double habillement. Après le dîner, un valet de chambre vint dire qu’une jeune Alsacienne, jouant du tympanon, demandait à être entendue, madame de Puisieux donna l’ordre de la faire entrer ; je me levai en disant que j’allais la chercher. Je courus dans la chambre voisine ; je jetai vite sur une table ma baigneuse et ma robe ; je pris mon tympanon, et presque au même instant je rentrai dans le salon ; la surprise fut inexprimable, et elle augmenta encore lorsqu’on m’entendit jouer du tympanon. Monsieur et madame de Puisieux vinrent m’embrasser avec une tendresse et un attendrissement, qui me récompensèrent bien de la peine que j’avais prise. On me fit porter pendant plus de douze ou quinze jours mon habit alsacien, afin de donner à tout ce qui venait à Sillery une représentation de cette petite scène. Ce n’est pas sans dessein que j’entre dans ces petits détails, ils ne seront pas sans utilité pour les jeunes personnes qui liront cet ouvrage. Je voudrais leur persuader que la jeunesse n’est heureuse que lorsqu’elle est aimable, c’est-à-dire docile, modeste, attentive, et que le véritable rôle d’une jeune personne est de plaire dans sa famille, et d’y porter la gaieté, l’amusement et la joie. Lorsque dans l’âge le plus brillant de la vie, on y porte l’ennui, on a toujours tort. Examinez bien toutes les jeunes personnes insipides et ennuyeuses, vous les trouverez indolentes, oisives, et surtout égoïstes, ne pensant qu’à elles, et ne s’occupant jamais des autres.

Madame de Puisieux, en partant de Sillery après Noël, me ramena à Paris ; nous nous arrêtâmes quinze jours à Braine, chez la vieille comtesse d’Egmont, belle-mère de la jeune et jolie, et que nous y trouvâmes aussi. La comtesse d’Egmont avait jadis été l’amie intime de M. le Duc, premier ministre dans la première jeunesse de Louis XV ; je recueillis là, de ses conversations avec madame de Puisieux, beaucoup d’anecdotes de ce temps, et surtout sur la belle mademoiselle de Clermont, sœur de M. le Duc, et dont madame de Puisieux avait été l’amie. Je vis, dans cette maison, le vieux marquis de Croi, qui, à l’âge de cinquante ans, avait l’air d’en avoir quatre-vingts ; il avait eu les plus grands succès auprès des femmes, et ne se consolait pas de n’être plus un homme à bonnes fortunes. Il avait conservé tous les tics de la fatuité, et l’habitude d’une toilette ridiculement recherchée.

Sur la fin de ce voyage, je vis à Braine, un vrai vieillard, mais très aimable, le maréchal de Richelieu, père de madame d’Egmont la jeune. Je le regardais avec une extrême curiosité, en songeant qu’il avait vu Louis XIV, et qu’il avait vécu dans l’intimité de madame de Maintenon. Le maréchal était gracieux, rempli de douceur et de bonté ; — il avait eu à la guerre des succès qui honorent la vieillesse, et il n’était pas humilié de n’en plus avoir d’un genre frivole. Ce fut là que je lui entendis conter qu’il avait en vain dit à Voltaire, que le Testament du cardinal de Richelieu était parfaitement authentique, que l’original existait dans sa maison, que Voltaire n’avait voulu rétracter aucun des mensonges qu’il avait débités à ce sujet. J’avais déjà entendu dire la même chose à madame d’Egmont. Je trouvai dès lors que le maréchal aurait dû démentir par un écrit public cette fausseté historique. Mais il ne voulait pas se brouiller avec Voltaire, qui l’appelait « mon héros » ; et d’ailleurs, comme tous les gens du monde, il craignait les scènes publiques, les éclats, et surtout il redoutait la plume de Voltaire ; et c’est ainsi que de petites considérations, et la crainte qu’inspirait la coalition des encyclopédistes, ont mille fois, dans ce siècle, retenu captives d’utiles vérités.

Je passai cet hiver dans une assez grande dissipation. J’allais très peu aux spectacles, et je n’allai que deux fois au bal de l’Opéra ; mais les bals particuliers, les dîners chez madame de Puisieux, chez ma tante, les soupers privés, les visites, me prenaient beaucoup de temps.

Ce fut cette année-là que je fis mon premier roman historique, que je fondai sur un trait que j’avais lu dans la Vie de Tamerlan. Ce roman avait pour titre Parisatis, ou la Nouvelle Médée ; il était horriblement tragique, et en un volume de deux cents pages de mon écriture. M. de Morfontaine et M. de la Reynière me prêtaient des livres avec la plus grande obligeance, car je pouvais les garder tant que je voulais. Je lus dans cet hiver, avec un plaisir inexprimable, les Pensées de Pascal, les Oraisons funèbres de Bossuet, le Carême de Massillon. J’avais déjà lu ces immortels ouvrages ; mais apparemment que mon esprit s’était formé ; il me semblait, par l’étonnement et l’admiration qu’ils me causaient, que je les lisais pour la première fois. Je lisais ainsi ces trois sublimes écrivains : d’abord le profond Pascal pendant une demi-heure, il fortifiait ma foi par ses admirables raisonnements ; ensuite je lisais avec saisissement une trentaine de pages de Bossuet ; il m’élevait au-dessus de moi-même et de la terre ; après cela je me reposais dans le ciel avec Massillon. Le calme majestueux de son éloquence, la douceur et l’harmonie de son langage ont quelque chose de véritablement divin. Que je plains ceux qui n’aiment ni la lecture, ni l’étude, ni les beaux-arts !… J’ai passé ma jeunesse dans les fêtes et dans la plus brillante société, et je puis dire, avec une parfaite sincérité, que je n’y ai jamais goûté des plaisirs aussi vrais que ceux que j’ai constamment trouvés dans un cabinet avec des livres, une écritoire et une harpe. Les lendemains des plus belles fêtes sont toujours tristes ; — les lendemains des jours consacrés à l’étude sont délicieux ; on a gagné quelque chose, et l’on se rappelle la veille, non seulement sans dégoût ou sans regrets, mais avec la plus douce satisfaction.

Vers la moitié de l’hiver, je lus, et ce fut avec enthousiasme, l’Histoire naturelle de M. de Buffon ; ce style parfait m’enchanta, je l’étudiai sérieusement.

Je sentis dès lors que la perfection du style consiste dans le naturel, la clarté, la précision, l’harmonie, la correction, la propriété d’expressions. Après un examen très suivi et très réfléchi, je relus sur la fin de l’hiver mes compositions, et mon roman historique ; et, à l’exception de mes Réflexions d’une mère de vingt ans et de ma comédie des Fausses Délicatesses que je me promis de retoucher, je brûlai le tout, et j’eus grande raison, car cela était bien mauvais.

Il prit à ma tante cette année des fantaisies qui me causèrent beaucoup d’ennui ; elle voulut jouer de la harpe, et essayer de faire des vers. Je lui donnai des leçons de harpe tous les jours où j’allais dîner chez elle, et c’est une écolière qui ne m’a jamais fait honneur.

M. le duc d’Orléans était toujours aussi amoureux d’elle. M. de Montesson avait quatre-vingt-sept ans, et ma tante songeait sérieusement à la fortune qu’elle a faite depuis.

L’ambition donnait à ma tante des inventions merveilleuses, et je conterai bientôt ce détail, qui est très curieux. Je vais parler auparavant de sa société. Son amie intime était madame la présidente de Gourgues, sœur de M. de Lamoignon. C’était une personne toujours malade, et presque toujours couchée sur une chaise longue, avec une passion platonique et malheureuse pour le chevalier, depuis marquis de Jaucour, celui qu’on appelait « le clair de lune ». Madame de Gourgues était d’une pâleur remarquable, elle ne mettait point de rouge, cette pâleur allait à sa physionomie. Nous allions assez souvent souper chez elle, il n’y avait jamais à ces soupers que le chevalier de Jaucour ; et, outre ma tante et moi, tout au plus deux personnes. Ma tante y était aimable et gaie, elle faisait tout l’agrément de ces petits soupers ; quand l’ambition ou son intérêt ne s’y opposaient pas, elle avait un charmant caractère.

Le chevalier de Jaucour avait une figure très agréable, un visage rond, plein et pâle, des yeux noirs, de jolis traits, des cheveux bruns, négligés et dépoudrés, il ressemblait en effet à un clair de lune. Sa taille était noble, il avait bonne grâce. Son caractère était excellent, plein de droiture et de loyauté. Il avait fait plusieurs campagnes de guerre, étant entré au service à douze ans, il avait montré autant d’intelligence militaire que de bravoure. Son esprit était comme son caractère, sage et raisonnable. A l’un de ces soupers, ma tante dit que j’avais peur des revenants. Alors madame de Gourgues proposa au chevalier de Jaucour, de me conter « sa belle histoire de la tapisserie ». J’en avais entendu parler comme d’une chose parfaitement vraie, car le chevalier de Jaucour donnait sa parole d’honneur qu’il n’y ajoutait rien, et il était incapable de faire un mensonge, qui d’ailleurs n’aurait eu alors aucun sel.

Le chevalier, né en Bourgogne, fut élevé dans un collège à Autun. Il avait douze ans, lorsque son père qui voulait l’envoyer à l’armée sous la conduite d’un de ses oncles, le fit venir dans son château. Le soir même après le souper on le conduisit dans une grande chambre où il devait coucher, on établit sur une espèce de trépied au milieu de la chambre une lampe allumée, et on le laissa seul. Il se déshabilla et se mit au lit sur-le-champ, en laissant brûler la lampe. Il n’avait nulle envie de dormir ; et, comme il avait à peine regardé sa chambre en y entrant, il se mit à la considérer. Ses yeux se portèrent sur la vieille tenture de tapisserie à personnages qui se trouvait vis-à-vis de lui ; le sujet en était bizarre ; elle représentait un temple dont les portes étaient fermées. Sur le haut de l’escalier de cet édifice était debout une espèce de pontife ou de grand-prêtre, vêtu d’une longue robe blanche ; il tenait d’une main une poignée de verges, et de l’autre une clef. Tout à coup le chevalier, qui regardait fixement cette figure, se frotta les yeux, croyant avoir un éblouissement, ensuite il regarde de nouveau, et la surprise et le saisissement le glacent et le rendent immobile !… Il voyait cette figure se mouvoir, et descendre gravement les marches de l’escalier !… Enfin, la voilà hors de la tapisserie et dans la chambre, qu’elle traverse ; elle arrive tout près du lit ; et s’adressant à ce pauvre enfant, pétrifié par la terreur, elle lui dit bien distinctement ces paroles : — Ces verges fustigeront un grand nombre ; quand tu les verras s’agiter, n’hésite pas à prendre la clef des champs que voilà… A ces mots la figure tourne le dos, s’éloigne, se rapproche de la tapisserie, remonte l’escalier et se remet à sa place. Le chevalier, baigné d’une sueur froide, fut pendant plus d’un quart d’heure tellement privé de force, qu’il était hors d’état d’appeler ; enfin on vint ; n’osant confier cette aventure à un domestique, il dit seulement qu’il se trouvait mal, et l’on resta auprès de lui tout le reste de la nuit. Le lendemain le comte de Jaucour son père, l’interrogeant sur ce qu’il avait eu la nuit, il conta sa vision. Au lieu de se moquer de lui, comme le chevalier s’y attendait, le comte l’écouta fort sérieusement, ensuite il dit : — Rien n’est plus extraordinaire, car mon père dans sa première jeunesse eut aussi dans cette même chambre, avec le même personnage représenté dans cette antique tapisserie, une scène fort étrange… Le chevalier aurait bien désiré savoir le détail de cette vision de son grand-père, mais le comte n’en voulut pas dire davantage, il ordonna même à son fils de ne lui en plus parler ; et le jour même le comte fit détendre toute cette tapisserie, qu’il fit brûler en sa présence dans la cour du château. Voilà cette fameuse histoire dans toute sa naïveté. Madame Radcliff eût été bien heureuse de la savoir, et je crois que le chevalier de Jaucour à l’époque de la Révolution se la rappela ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’il prit la clef des champs, lorsqu’il vit les verges s’agiter. Il n’hésita pas à quitter la France.

Revenons à la société de ma tante ; sa meilleure amie, après madame de Gourgues, était la duchesse de Chaulnes, fille du duc de Chevreuse. Elle était jolie, mais elle manquait absolument d’esprit et de naturel, et elle avait mille prétentions ridicules. C’est la seule femme que j’aie connue dont on ait pu dire justement, comme de certains hommes, qu’elle avait de la fatuité. Il y en avait dans son maintien, dans ses manières, dans son ton et dans tous ses discours. Au reste, elle avait une très bonne conduite ; on l’avait mariée fort jeune à une espèce de fou, qui, le lendemain de son mariage disparut subitement pour aller en Égypte. Il y resta plusieurs années, et à son retour il ne voulut jamais revoir sa femme. Une autre amie de ma tante était la princesse de Chimay douairière, personne fort insignifiante, qui n’avait ni le mérite, ni l’élégante figure de l’autre princesse de Chimay, si intéressante par sa conduite, sa piété, ses vertus, et que nous avons vue depuis dame d’honneur de la reine. Les autres amies de ma tante étaient madame de la Massais, dont j’ai déjà parlé, et la marquise de Livri. Cette dernière était jeune, bonne et originale ; elle était si vive et si naturelle, qu’elle oubliait continuellement tous les usages du monde ; elle avait trente-quatre ou trente-cinq ans. Les femmes de cet âge portaient alors non des souliers, mais ce qu’on appelait des mules, c’est-à-dire des chaussures sans quartiers, qui ne renfermaient que le petit bout du pied, le tout porté sur de hauts talons, comme nous en avions toutes dans ce temps. Je n’ai jamais compris comment on pouvait marcher avec ces petites pantoufles. Un soir, chez madame de Livri, où je soupais avec ma tante, pour la première fois, et avec beaucoup de monde, madame de Livri eut une dispute avec le marquis d’Hautefeuille, qui était à l’autre bout de la chambre ; elle s’anima par degrés, et enfin à tel point, que, tout à coup, elle tira de son pied une de ses petites mules, et la lui jeta à la tête. C’était véritablement une pantoufle de Cendrillon, car elle avait le plus joli petit pied du monde. Rien ne m’a jamais causé plus de surprise ; cependant cette folie me la fit prendre en amitié ; je lui en ai vu faire mille de ce genre, qui m’ont toujours paru charmantes, parce qu’elles étaient parfaitement naturelles, et que cette femme, si peu mesurée dans ses discours et dans un cercle, ne ressemblait à aucune autre, et était aussi raisonnable et aussi sage dans toutes les choses essentielles, qu’elle l’était peu dans la société.

Ma tante voyait habituellement en hommes le comte de Chabot, dont j’ai déjà parlé ; le chevalier de Coigny, qu’on appelait « Mimi », je n’ai jamais su pourquoi ; il était fort à la mode, d’une assez jolie figure : on lui trouvait de l’esprit ; je l’ai beaucoup vu, et je ne l’ai jamais entendu causer ; mais dans chaque visite il laissait un mot bon ou mauvais, que l’on citait toujours ; ce mot dit, il ne parlait plus ; il avait l’air distrait, insouciant, et en même temps étourdi, ce qui lui était particulier. Le duc de Coigny, son frère aîné, avait de la douceur, une politesse aimable, et un caractère qui le faisait généralement estimer et aimer. Le marquis de Lusignan, qu’on appelait « la grosse tête », autre ami de ma tante, était confident de toutes les femmes ; il ne fallait pour cela que de la douceur, de la discrétion, et avoir l’air de croire que toutes les intrigues étaient des passions platoniques. Le marquis d’Estréhan, déjà vieux, était dès lors le suprême confident des femmes de ce temps. Il s’était fait un droit de cette espèce de confiance : y manquer eût été à ses yeux un mauvais procédé. M. Donézan, (frère du marquis d’Husson), homme parfaitement aimable, et le seul conteur toujours amusant que j’aie connu ; M. de Pont, intendant de Moulins, très aimable aussi, qui, peu d’années après, épousa une charmante personne, mère de madame de Fontanges d’aujourd’hui ; le marquis de Clermont, depuis ambassadeur en Espagne et à Naples, célèbre par son esprit, son aimable caractère et des talents charmants ; le comte d’Albaret : tels étaient les hommes de la société intime. Elle en recevait beaucoup d’autres, mais qui n’étaient que de simples liaisons. J’ai vu plusieurs fois chez elle et chez madame de Boulanvilliers, M. le comte de La Marche, depuis prince de Conti, mort en Espagne ; il était sauvage et obligeant ; il avait de la singularité et de l’insipidité, ce que je n’ai vu qu’à lui. J’allais, de temps en temps, comme je l’ai déjà dit, dîner ou souper chez ma grand’mère, qui était toujours aussi sèche pour moi. Un jour que nous arrivâmes de bonne heure pour dîner, nous ne trouvâmes dans le salon que sa sœur mademoiselle Dessalleux, ma grand’tante, qui était une excellente personne. Ma grand’mère était sortie, et ne devait rentrer qu’à l’heure juste du dîner. Mademoiselle Dessalleux me proposa de me faire voir le cabinet particulier de ma grand’mère, qui était tout rempli de jolis tableaux et d’estampes : je regardai d’abord un énorme tableau, qui était un portrait de ma grand’mère dans sa jeunesse, et de son fils, enfant alors (le même qui fut tué à Minden) ; la beauté de madame de La Haie avait eu beaucoup de célébrité, mais je ne fus frappée que de la fadeur du tableau ; ma grand’mère était représentée en Vénus et son fils en Cupidon, comme disait mademoiselle Dessalleux. Je m’arrêtai plus longtemps devant un charmant petit tableau peint à ravir, qui représentait l’enlèvement d’Europe ; j’y remarquai une jolie idée : le taureau détournait de côté sa grosse tête pour baiser un joli petit pied nu d’Europe. Je dis que je trouvais Europe très belle, mais trop grasse : mademoiselle Dessalleux sourit, et répondit que c’était non une figure de fantaisie, mais un portrait, et celui de la duchesse de Berry, fille de monsieur le régent. Madame de Montesson, après la mort de ma grand’mère, hérita de ce tableau et le donna à M. le duc d’Orléans, qui le mit dans ses petits appartements, où on l’a vu jusqu’à la Révolution ; j’ignore ce qu’il est devenu depuis.

Je n’allai point cette année à Sillery, mais j’allai avec ma tante à l’Ile-Adam, où je jouai encore la comédie. Ma tante joua dans un opéra, dont la musique était de Monsigny, cet opéra n’a été ni joué ni gravé ; dans la suite Monsigny par dévotion le brûla. Il avait pour titre Baucis et Philémon, la musique en était charmante. Ma tante jouait Baucis, elle était en vieille pendant les deux premiers actes ; le rôle était fait pour sa voix, elle l’avait fort étudié ; le costume de vieille la rajeunissait, et lui donnait l’air d’avoir vingt ans ; elle eut beaucoup de succès dans ce rôle, elle le méritait.

A la première représentation de cet opéra, ma tante, après les deux premiers actes, alla s’habiller en jeune bergère ; je la suivis dans la chambre à côté du théâtre où elle fit sa toilette. Elle n’était pas contrefaite, mais elle avait une épaule infiniment plus grosse que l’autre, ce qui rendait son dos très défectueux quand rien ne cachait ou ne déguisait ce défaut, et son petit corset de bergère le laissait voir entièrement. Je l’en avertis, mais sa femme de chambre par flatterie soutint que l’habit allait en perfection. Comme ma tante paraissait le croire, je pris un miroir que je plaçai derrière elle, et je lui fis voir parfaitement dans sa glace son dos, qui était véritablement ridicule ; elle le regarda, et, à ma grande surprise, elle fut tout à fait de l’avis de mademoiselle Legrand, sa femme de chambre.

On joua trois fois cet opéra. Nous jouâmes des proverbes, je fis beaucoup de musique, je fis danser plusieurs fois avec ma harpe : ce voyage fut très brillant. Madame la princesse de Beauvau, et madame de Poix, y passèrent plusieurs jours. La première, sœur de MM. de Chabot et de Jarnac, avait, je crois, alors trente-cinq ou trente-six ans, et elle était, à mon avis, la femme la plus distinguée de la société, par l’esprit, le ton, les manières, et l’air franc et ouvert qui lui était particulier. Sa politesse était à la fois obligeante et noble ; on voyait promptement sa supériorité, on ne la sentait jamais d’une manière embarrassante. Elle avait dans toute sa personne une aisance communicative. J’ai éprouvé souvent qu’après avoir passé une demi-heure avec elle, je n’avais plus la moitié de ma timidité naturelle. Elle avait épousé par amour M. de Beauvau ; et jamais dans le monde un mari et une femme n’ont eu un maintien d’amour conjugal de meilleur goût et plus parfait.

Madame de Poix était charmante ; sa taille n’avait rien de défectueux, mais elle n’était pas belle, et elle boitait. Elle avait une brillante fraîcheur, et le plus joli visage. Elle était gaie, naturelle, spirituelle et piquante. Tous ces avantages, qui sont en général de dangereux écueils pour les femmes, n’ont servi qu’à l’agrément de la vie de madame de Poix, sa réputation est toujours restée intacte. Je vis aussi à l’Ile-Adam madame la princesse d’Hénin, que j’avais déjà rencontrée dans le monde ; elle était fort jeune et d’une figure charmante, mais elle n’a duré qu’un moment ; l’hiver d’ensuite, son teint était gâté, et elle n’était plus jolie. Elle avait dans ses manières quelque chose de trop formé pour une jeune personne de dix-huit ans ; on disait qu’elle avait de l’esprit. Je n’en ai jamais pu juger. Elle était de ces personnes qui, dans le monde, ne causent que tout bas, seulement avec leur amis, à table, où elles les font placer près d’elles, et hors de table dans l’embrasure des fenêtres, se persuadant qu’elles ne peuvent être véritablement appréciées que dans le petit cercle de leur intimité.

Nous trouvâmes encore à l’Ile-Adam la maréchale de Luxembourg et madame de Lauzun. Je ne pouvais me lasser de contempler cette dernière, qui avait la plus intéressante figure, et le plus noble et le plus doux maintien que j’aie jamais vu ; elle était d’une extrême timidité, sans être insipide ; d’une obligeance, d’une bonté toujours soutenues, sans aucune fadeur ; il y avait en elle un mélange original et piquant de finesse et de naïveté. La maréchale, comme je l’ai dit, était l’oracle du bon ton. Ses décisions sur la manière d’être dans le grand monde étaient sans appel. Elle avait fait à cet égard des réflexions très fines et très spirituelles, mais que souvent elle généralisait fort mal à propos. En voici un trait comique : un matin (c’était un dimanche), nous attendions pour la messe M. le prince de Conti ; nous étions dans le salon assises autour d’une table ronde sur laquelle nous avions posé tous nos livres d’heures, que la maréchale s’amusait à feuilleter. Tout à coup elle s’arrêta sur deux ou trois prières particulières qui lui parurent du plus mauvais goût, et dont en effet les expressions étaient bizarres. Comme elle critiquait avec amertume ces prières, je lui objectai doucement qu’il suffisait qu’elles fussent dites avec piété, parce que certainement Dieu ne faisait nulle attention à ce que nous appelons un bon ou un mauvais ton. — Eh bien, madame, s’écria la maréchale très sérieusement, ne croyez pas cela… Un éclat de rire général l’interrompit. Elle ne s’en fâcha point : mais au fond elle resta persuadée que le juge suprême de tout ce qui est essentiellement bon, ne dédaigne pas de l’être aussi de notre ton et de nos manières ; et que, même dans des œuvres également méritoires, il tient toujours quelque compte de la grâce et de l’élégance.

A ce voyage, ma tante eut de fréquentes attaques de coliques, mais toujours en se retirant chez elle pour se coucher, ce qui ne la privait d’aucun des plaisirs de la société. Comme, avant de quitter le salon, elle se plaignait tout bas à ses amis, et surtout à M. le duc d’Orléans, nous la suivions dans sa chambre. Là elle se couchait sur un canapé, et gémissait pendant trois quarts d’heure, ni plus ni moins. Durant ce temps, madame de Choisi, une de ses amies et moi, nous lui faisions chauffer des serviettes dans un cabinet voisin ; M. le duc d’Orléans, les larmes aux yeux, restait auprès d’elle.

Madame de Montesson ne me fit point de confidences positives, mais plusieurs fois elle me fit entendre vaguement qu’elle avait de grandes peines de cœur ; je ne la questionnai pas, et pendant tout ce voyage nous en restâmes là.

Ma première entrevue avec Rousseau ne fait pas honneur à mon esprit, mais elle a quelque chose de singulier et de comique.

J.-J. Rousseau était à Paris depuis six mois, j’avais alors dix-huit ans. Quoique je n’eusse jamais lu une seule ligne de ses ouvrages, j’éprouvais un grand désir de voir un homme si célèbre, qui m’intéressait particulièrement comme auteur du Devin de village. Un jour M. de Sauvigny, qui voyait quelquefois Rousseau, me dit en confidence que M. de Genlis voulait me jouer un tour ; qu’un soir il m’amènerait l’acteur Préville déguisé en J.-J. Rousseau, et qu’il me le présenterait pour tel. Je fus trois semaines sans voir M. de Sauvigny, et au bout de ce temps il vint me dire, en présence de M. de Genlis, que Rousseau désirait extrêmement m’entendre jouer de la harpe, et que, si je voulais, il me l’amènerait le lendemain. Me croyant bien certaine que je ne verrais que Préville, j’attendis avec impatience l’heure du rendez-vous, imaginant qu’un crispin travesti en philosophe serait une chose très comique. On annonça Rousseau. J’avoue que rien au monde ne m’a paru si plaisant que sa figure, que je ne regardais que comme une mascarade. Son habit, ses bas couleur de marron, sa petite perruque ronde, tout ce costume et son maintien n’offraient à mes yeux que la scène de comédie la mieux jouée et la plus comique. L’on causa, d’une manière assez gaie. Mais de temps en temps j’éclatai de rire, et c’était avec tant de naturel et de si bon cœur, que cette surprenante gaieté ne déplut pas à Rousseau. Il dit de jolies choses sur la jeunesse en général. Je jouai de la harpe, je chantai quelques airs du Devin de village. Rousseau me regardait toujours en souriant, avec cette sorte de plaisir qu’inspire un enfantillage bien naturel ; et en nous quittant il promit de revenir le lendemain dîner avec nous. Quand il fut sorti, je cessai tout à fait de me contraindre et je me mis à rire à gorge déployée ; M. de Genlis, stupéfait, me considérait d’un air mécontent. « Je vois bien, lui dis-je, que vous êtes piqué : mais, comment pouviez-vous croire que je serais assez simple pour prendre Préville pour J.-J. Rousseau ? — Préville ! La tête vous a-t-elle tourné ? — J’avoue que Préville a été d’un naturel parfait ; mais je parie, qu’à l’exception du costume, il n’a pas du tout imité Rousseau. Il a représenté un bon vieillard, très aimable, et non Rousseau, qui certainement m’aurait trouvée fort extravagante, et se serait formalisé d’un semblable accueil. » A ces mots, M. de Genlis et M. de Sauvigny se mirent à rire et ma confusion fut extrême en apprenant que très véritablement je venais de recevoir J.-J. Rousseau de cette jolie manière. Cette conduite, si niaise et si inconsidérée, me valut les bonnes grâces de Rousseau. Il dit à M. de Sauvigny que j’étais la jeune personne la plus gaie et la plus dénuée de prétentions qu’il eût jamais rencontrée. En tout, il est certain que le naturel et la simplicité avaient pour lui un charme particulier. Il avait un sourire très agréable, plein de douceur et de finesse, il était communicatif et je lui trouvai beaucoup de gaieté. Il raisonnait supérieurement sur la musique.

Rousseau venait presque tous les jours dîner chez nous, et je n’avais remarqué en lui, durant cinq mois, ni susceptibilité, ni caprice, lorsque nous pensâmes nous brouiller pour un sujet bizarre. Il aimait beaucoup une sorte de vin de Sillery, couleur de pelure d’oignon ; M. de Genlis lui demanda la permission de lui en envoyer, en ajoutant qu’il le recevait lui-même en présent de son oncle. Rousseau répondit qu’il lui ferait grand plaisir de lui en envoyer deux bouteilles. Le lendemain matin M. de Genlis fit porter chez lui un panier de vingt-cinq bouteilles de ce vin, ce qui choqua Rousseau à tel point qu’il renvoya sur-le-champ le panier tout entier, avec un billet de trois lignes qui me parut fou, car il exprimait avec énergie le dédain, la colère et un ressentiment implacable. M. de Genlis, confondu, demanda à M. de Sauvigny quelle raison Rousseau donnait de ce caprice ; M. de Sauvigny répondit qu’il disait qu’apparemment on croyait qu’il n’avait modestement demandé deux bouteilles que pour avoir un présent, que cette idée était injurieuse, etc. Je me flattai pourtant que ce singulier mouvement d’humeur se dissiperait promptement, et je sentis que tout ce que j’avais de mieux à faire était de n’avoir pas l’air de le remarquer. Je ne voulus pas faire la moindre démarche pour ramener un homme si injuste. Je ne l’ai jamais revu depuis. Deux ou trois ans après, sachant, par mademoiselle Thouin, du Jardin du Roi, dont il voyait souvent le frère, qu’il était fâché qu’il fallût des billets pour entrer dans les jardins de Monceaux, qu’il aimait particulièrement, j’obtins pour lui une clef du jardin, avec la permission d’aller s’y promener tous les jours et à toute heure, et je lui envoyai cette clef par mademoiselle Thouin. Il me fit remercier ; et j’en restai là.

Ma tante continuait à être malade, elle désolait M. le duc d’Orléans. En même temps, M. de Montesson se mourait. Tout annonçait le dénouement souhaité. Madame de Montesson me mena plusieurs fois souper chez madame la duchesse de Mazarin, la personne la plus malheureuse en beauté, en magnificence et en fêtes qu’on ait jamais vue dans le monde.

On disait que la fée Guignon Guignolant avait présidé à sa naissance ; elle était fraîche et très belle, et ne plaisait à personne. Elle avait des diamants superbes ; quand elle les portait, on disait qu’elle ressemblait à un lustre. Ses soupers étaient les meilleurs de Paris ; on s’en moquait, parce que les mets y étaient un peu déguisés. Elle était obligeante et polie, on prétendait qu’elle était méchante. Elle ne manquait pas d’esprit, et sans cesse elle faisait et disait les choses du monde les plus déplacées. Son faste était extrême, et elle avait la réputation d’être avare ; elle donnait les fêtes les plus magnifiques, et il s’y passait toujours quelque chose de ridicule. Un jour, dans le cours de l’hiver, elle conçut l’idée de donner, dans sa superbe maison de Paris, une fête champêtre. Elle rassemble un monde énorme dans son salon nouvellement décoré et rempli de glaces, dont la plupart, placées dans des espèces de niches, occupaient tout le lambris jusqu’au parquet. A l’extrémité de ce salon était un cabinet qu’on avait rempli de feuillages et de fleurs, et, en ouvrant une porte, on devait voir à travers un transparent un véritable troupeau de moutons bien blancs, bien savonnés, défiler dans ce bocage et conduits par une bergère, danseuse de l’Opéra. Tandis que l’on préparait cette scène, et que la compagnie dansait dans le salon, les moutons s’échappèrent, on ne sait comment, et, sans chien et sans bergère, se précipitèrent en tumulte dans le salon, dispersèrent les danseurs et furent donner de grands coups de tête dans les glaces ; les bonds, les bêlements du troupeau effarouché, le bruit qu’ils faisaient en fendant et brisant les glaces, les cris et la fuite des femmes, les éclats de rire des danseurs, formèrent une scène beaucoup plus amusante que n’aurait pu l’être la pastorale, dont cet accident priva l’assemblée. Pour moi je la trouvais une bonne femme, parce qu’elle était grasse et rieuse.

Il y avait à cette époque à la cour de fort jolies femmes, entre autres la comtesse Jules, depuis duchesse de Polignac. Cette dernière avait une vilaine taille, quoique parfaitement droite, mais petite, sans délicatesse et sans élégance ; son visage eût été sans défaut, si elle avait eu un front passable ; ce front était grand, d’une forme désagréable, et un peu brun, quoique le reste de son visage fût très blanc. Quand la mode s’établit de rabattre les cheveux presque jusqu’aux sourcils, le visage de la comtesse Jules devint véritablement enchanteur ; il y avait dans sa physionomie une candeur touchante, et en même temps de la finesse ; son regard et son sourire étaient célestes. Les portraits qui restent d’elle sont très enlaidis, et ne donnent même pas l’idée de ce délicieux visage. Elle était douce et bienveillante, ses manières étaient simples, et la faveur dont elle a joui n’a jamais rien changé à son extérieur. On disait qu’elle avait peu d’esprit ; pour moi, je ne la trouvais dans la société ni bornée ni même insipide. Madame la princesse de Monaco avait alors trente-deux ans ; elle était belle encore, surtout par la fraîcheur ; son visage était trop large, et ses traits aplatis.

Je crois que ce fut cette année que le roi de Danemark vint en France. J’allai presque à toutes les fêtes qu’on lui donna, et qui furent de la plus grande magnificence. Toutes les femmes y étaient couvertes de pierreries ; celles qui n’en avaient point en empruntèrent ou en louèrent à des joailliers. Je n’ai jamais vu réunis tant de diamants, surtout à la fête donnée par le duc de Villars, et à celle du Palais-Royal. A cette dernière il y avait plus de vingt femmes dont les robes en étaient garnies. Il arriva à ce sujet une singulière chose à madame de Berchini. Elle avait beaucoup de diamants, tous empruntés, et entre autres une énorme quantité de chatons. C’étaient des diamants, montés un à un, et détachés de manière qu’on les enfilait en dessous par la monture, et on en bordait des rubans, ou l’on en formait des colliers à plusieurs rangs, que l’on serrait contre le cou. En passant pour aller souper, placée au milieu d’une longue file de femmes, madame de Berchini étouffa de son mieux un malheureux éternuement qui fit casser son collier de chatons ; elle en rattrapa quelques-uns, mais la plus grande partie tomba à terre et fut balayée par les queues traînantes des robes et des dominos. Il n’y avait pas moyen de s’arrêter pour ramasser les chatons dispersés ; il fallait suivre la file à la tête de laquelle étaient le roi de Danemarck et M. le duc d’Orléans. La pauvre madame de Berchini, qui avait très peu de fortune, se désolait en pensant qu’elle serait obligée d’acheter des chatons pour remplacer ceux qu’elle avait perdus ; sa triste aventure fit le sujet de la conversation du souper. M. le duc d’Orléans lui promit de faire chercher de grand matin avec le plus grand soin. Le lendemain, à son réveil, un garçon d’appartement du Palais-Royal lui apporta tout ce qu’on avait trouvé de chatons dans la galerie, les trois antichambres et la salle à manger ; et madame de Berchini non seulement trouva son compte, mais de plus sept petits chatons que d’autres personnes avaient perdus, et qu’on n’a jamais réclamés.

Ma grand’mère mourut à la fin de l’hiver ; non seulement elle ne me laissa pas dans son testament la plus légère marque de souvenir, mais elle emporta au tombeau la légitime de ma mère !… M. de Montesson mourut très peu de temps après. C’était un homme de la plus monstrueuse grosseur qu’on ait jamais vu. Il m’a toujours paru un très bon homme ; ma tante en comptait plaisamment mille traits d’avarice, entre autres qu’à sa fête et au jour de l’an, sa seule galanterie était de lui avancer un quartier de sa pension. Au reste il avait une fort bonne maison ; il n’y était pas gênant, car il n’y paraissait que pour se mettre à table, ne parlait presque pas, disparaissait après le repas. Il donnait à ma tante quatre chevaux, dont elle disposait uniquement, et il lui laissait une entière et parfaite liberté. Il avait soixante-dix-huit ans, et quatre-vingt mille livres de rentes, quand ma tante, dans sa dix-neuvième année, le préféra à tout autre… Ma tante, pendant sa maladie, qui dura huit jours, lui rendit les plus grands soins, mais ils furent inutiles ; il avait quatre-vingt-dix ans ; il s’éteignit doucement, et avec beaucoup de religion.

Je vis la sœur de M. de Montesson. Elle avait alors soixante-douze ans ; elle avait dû avoir une jolie figure, elle était bien faite encore, ses traits étaient délicats, et elle avait une blancheur d’une pureté étonnante à cet âge. Elle n’avait jamais voulu se marier ; par une vocation sublime elle avait, dès l’âge de douze ans, consacré tout ce qu’elle possédait aux pauvres ; quand elle fut maîtresse de sa fortune, elle se trouva trente-six mille francs de rentes ; elle se réserva douze cents francs par an, et donna constamment le reste. Elle avait pour logement deux chambres, et au troisième étage ; et, pour tout domestique, une servante : elle ne sortait que pour aller à l’église, visiter des infortunés, des prisonniers et des malades. Elle allait communément à pied, et, quand il pleuvait, en chaise à porteurs de louage. Comme elle ne faisait jamais de visites de société, je ne la connaissais que de réputation ; ma tante m’en avait parlé mille fois avec la plus grande vénération. Pendant les huit jours de la maladie de son frère, elle passa toutes ses journées avec nous ; je ne me lassais point de la contempler. Elle était aimable, et je trouvais quelque chose de tendre dans son regard et dans ses manières ; elle vit que je l’aimais ; elle en parut touchée, elle me serrait la main, je baisais la sienne, j’aurais voulu baiser ses pieds. Je lui demandai un jour pourquoi elle ne s’était pas faite religieuse, elle me répondit : — C’est que j’aime les prisons. A propos de l’étonnement de ce qu’elle ne s’était pas enfermée pour sa vie, cette réponse me fit sourire, et m’attendrit. Je comprenais bien qu’elle avait voulu garder sa liberté pour aller consoler ceux qui en étaient privés, ou pour les délivrer.

Le soir de la nuit où M. de Montesson mourut, il parut si calme que ma tante et moi nous allâmes nous coucher à dix heures. Aussitôt que nous fûmes au lit ma tante très fatiguée s’endormit. Une espèce de terreur me tint éveillée ; chaque mouvement que j’entendais me faisait tressaillir. Enfin, à minuit trois quarts, la porte de la chambre s’ouvre, et nous voyons paraître M. de Genlis, qui sans aucune préparation déclare à ma tante qu’elle est veuve. En même temps il lui annonce que les héritiers de M. de Montesson avaient aposté tout près de la maison des gens de loi qui, avertis sur-le-champ par le Suisse, allaient venir pour mettre les scellés partout ; ma tante se lève à la hâte, passe une robe, et moi je reste dans le lit en entr’ouvrant le rideau afin de voir tout ce qui se passe. Le commissaire en grande robe noire arrive avec deux ou trois hommes, il met les scellés dans la chambre ; au moment où cela finissait, ma tante et M. de Genlis passent dans un salon voisin, ce qui commence à me causer un peu d’émotion, par l’appréhension de me trouver seule dans cette chambre ; tout à coup les adjoints du commissaire vont dans le cabinet et le commissaire lui-même se dispose gravement à les suivre, alors je perds la tête, je m’élance hors du lit, j’attrape le commissaire par sa robe en m’écriant : — Monsieur le commissaire, ne m’abandonnez pas. Au même instant, confuse de me trouver en chemise, je m’enveloppe parfaitement dans la longue queue du commissaire, qui me prit pour une folle. M. de Genlis, ma tante, tout le monde accourt, on ne peut s’empêcher de rire et même aux éclats ; jamais des scellés n’ont été posés aussi gaiement. On vint m’habiller dans le manteau du commissaire, dont je ne me séparai que lorsqu’on m’eut donné un jupon et une robe.

Nous partîmes pour Vincennes ; nous y passâmes dix jours chez ma grand’tante, mademoiselle Dessaleux, qui, depuis la mort de ma grand’mère, avait obtenu dans le château un grand et magnifique logement. M. le duc d’Orléans vint voir ma tante à Vincennes ; je crois que M. le duc d’Orléans, depuis la mort de M. de Montesson, craignait les desseins de ma tante. N’ayant personne à Vincennes à qui elle pût parler, elle me prit enfin pour sa confidente, mais à sa manière, en voulant me tromper sur mille choses. Je la connaissais, et je ne fus sa dupe en rien. Quand une fois on a la clef des caractères artificieux on les devine plus facilement que les autres. Ma tante m’assurait qu’elle était dépourvue de toute ambition, qu’elle ne faisait cas que du repos et de l’indépendance ; qu’étant jeune, ayant une existence agréable dans le monde, et quarante mille livres de rentes, si elle faisait, avec son caractère, la folie de se remarier, tous les sacrifices seraient de son côté, qu’elle ne ferait qu’au plus grand sentiment, ou pour arracher au désespoir un être estimable, dont elle aurait parfaitement éprouvé la constance. Il me resta de toutes ces phrases la certitude que ma tante avait la ferme résolution de tout tenter, de tout faire pour épouser M. le duc d’Orléans. — On me suppose des projets que je suis incapable de former, disait-elle, je prouverai que je n’ai nulle envie de le séduire, je le livrerai à lui-même, je vais aller à Barèges.

En prenant cette décision, ma tante imagina que M. le duc d’Orléans ne pourrait supporter son absence, et que cette épreuve lui ferait connaître qu’il lui était impossible de se passer d’elle.

C’était une chose plaisante que la manière dont ma tante causait avec moi de toute cette affaire. Elle ne me trouvait pas dépourvue d’esprit, elle ne remarquait que l’espèce d’enfantillage que j’avais naturellement, ma simplicité à quelques égards, ma figure plus jeune que mon âge, ma timidité dans le grand monde, ma gaieté folle quand j’étais à mon aise, ma peur des revenants, et elle ne voyait en moi qu’une jolie enfant, une Agnès un peu façonnée par le monde. Nous revînmes à Paris, d’où elle devait partir pour Barèges.

La simplicité que me trouvait ma tante l’engageait sans cesse à me rendre témoin des artifices les plus raffinés ou les plus puérils. Elle persuadait à M. le duc d’Orléans qu’elle ne dormait plus, ne mangeait plus. Il est vrai qu’elle ne se mettait plus à table ; mais, sans lui servir des repas en règle, on lui apportait à manger cinq ou six fois par jour. Un soir que j’étais chez elle, et que nous n’attendions point M. le duc d’Orléans, mademoiselle Legrand, sa femme de chambre, entra en tenant une grande écuelle de vermeil qui contenait une copieuse rôtie au vin. Ma tante, négligemment et d’un air dégoûté, prit l’écuelle sur ses genoux, et, par un effort de raison, elle se mit à manger la rôtie, dont il ne restait plus que le tiers lorsqu’on entendit un carrosse entrer dans la cour. Je me précipite à la fenêtre, et j’annonce M. le duc d’Orléans. Aussitôt ma tante sonne. Mademoiselle Legrand arrive en disant que M. le duc d’Orléans la suit. Ma tante ne songe qu’à se débarrasser promptement des débris de la rôtie au vin ; elle ordonne de l’emporter ; ensuite, pensant qu’on va rencontrer M. le duc d’Orléans, elle rappelle mademoiselle Legrand, et lui dit de mettre la fatale écuelle avec son couvercle, sous son lit. On obéit. Au même instant, les deux battants de la porte s’ouvrent, et M. le duc d’Orléans paraît. Il sentit l’odeur du vin, et ma tante convint qu’elle en avait pris une petite cuillerée. Son air exténué et languissant, durant cette visite, me donna plusieurs fois des envies de rire que j’eus de la peine à réprimer.

Ma tante voulut me garder dans sa maison jusqu’à son départ pour Barèges. Elle me donna l’appartement de M. de Montesson, en me disant que ma femme de chambre aurait un lit de sangle posé à côté du mien. Nous étions aux premiers jours d’avril ; M. de Genlis venait de partir pour son régiment. Nous revînmes de Vincennes à la nuit. Ma tante voulut sur-le-champ m’installer dans mon logement, qui était au rez-de-chaussée ; elle me demanda si j’avais peur d’y entrer. J’assurai que non ; et, pour prouver ma bravoure, je dis qu’on n’avait qu’à me suivre, et que j’entrerais la première et sans lumière. Je fis mettre derrière moi le valet de chambre, qui portait deux bougies, et je m’avançai hardiment dans l’antichambre ouverte ; mais, à peine y eus-je mis le pied, que je fis un saut en arrière en poussant un cri perçant ; je venais de sentir bien distinctement une grande main froide et décharnée s’appliquer tout entière sur mon visage, en me repoussant avec force… Je tombai presque évanouie dans les bras de ma tante, qui fut très effrayée de l’état convulsif où j’étais. Elle vit bien qu’il m’était arrivé quelque chose de très singulier. Elle me questionna. Je répondis, en mots entrecoupés, qu’une main de squelette m’avait repoussée. Le valet de chambre entra avec les lumières, et il donna sur-le-champ l’explication du prétendu prodige. C’était un oranger desséché, dont une branche sèche et roide, s’étendant devant la porte, s’était trouvée à la hauteur de mon visage, et m’avait causé cette étrange frayeur. Cette branche faisait véritablement l’illusion d’une main de squelette. Tout le monde en essaya l’effet, et l’on convint que dans l’appartement d’un mort, et avec la peur des revenants, cette branche équivalait à la plus terrible apparition.

Ma tante partit pour Barèges, en me disant que M. le duc d’Orléans irait beaucoup me voir jusqu’au moment où madame de Puisieux m’emmènerait à Sillery ; elle ajouta qu’à l’âge qu’avait M. le duc d’Orléans, et avec l’attachement qu’on lui connaissait pour elle, je pouvais le recevoir sans inconvénient. Ma tante me recommanda expressément de lui parler beaucoup d’elle, et de lui rendre compte de nos entretiens dans nos lettres. Elle me répéta qu’elle désirait qu’il se guérît promptement de sa passion. Je lui demandai quel parti elle prendrait si cette passion était indomptable. — Ah ! dit-elle, qui peut le prévoir ?… Je sais seulement que ma destinée sera bouleversée. J’entendis ce que cela voulait dire, et je me promis de conter ce détail à M. le duc d’Orléans, car elle m’avait permis de lui dépeindre naïvement l’état de son cœur. Je désirais que tout cela réussît, d’abord parce qu’il m’était prouvé que ma tante le souhaitait passionnément, ensuite parce que je n’étais pas indifférente au plaisir d’avoir une tante mariée à un prince du sang.

M. le duc d’Orléans vint me voir le lendemain du départ de ma tante. Ne me connaissant que sur le rapport de ma tante, il me regardait comme une jeune personne naïve, agréable et spirituelle, mais incapable d’observer et de faire une réflexion. L’idée de ces tête-à-tête m’embarrassait un peu. M. le duc d’Orléans entra d’une manière qui me fit rire, il m’apportait une grande quantité de boîtes de sucre d’orge de Fontainebleau. Cette attention me mit de bonne humeur, et M. le duc d’Orléans s’amusa beaucoup de la vivacité de ma reconnaissance. Cependant, au bout d’un quart d’heure, il se ressouvint qu’il était affligé du départ de ma tante. Il m’en parla, mais je ne vis dans son cœur ni passion, ni même un véritable attachement. Sa visite ne dura que trois quarts d’heure ; il me dit, en me quittant, qu’il reviendrait le surlendemain. La seconde visite fut très animée ; nous parlâmes d’abord de ma tante, je vantai son attachement pour lui ; M. le duc d’Orléans m’écouta avec l’air tout étonné de m’entendre raisonner sérieusement. Il me dit fort tristement qu’il n’avait jamais été aimé pour lui-même. M. le duc d’Orléans me conta la manière dont il devint amoureux de ma tante, elle est plus singulière que romanesque. Il la trouvait charmante, me dit-il, mais ils étaient fort cérémonieusement ensemble ; loin d’en être amoureux, il était dans ce moment occupé d’une autre femme ; c’était au premier voyage qu’elle fit à Villers-Cotterets. Un jour, à la chasse du cerf dans la forêt, madame de Montesson était à cheval, M. le duc d’Orléans se trouva auprès d’elle dans un moment où la chasse allait tout de travers, et où l’autre femme qui suivait aussi la chasse à cheval, était assez loin dans une autre allée. Un des chasseurs proposa à M. le duc d’Orléans d’attendre là quelques minutes, pendant qu’il irait en avant prendre quelques informations sur le cerf et les chiens ; M. le duc d’Orléans y consentit, et il descendit de cheval avec ma tante, pour aller s’asseoir à quelques pas, à l’ombre, dans un endroit qui leur parut joli. M. le duc d’Orléans était fort gras, la chaleur était étouffante ; le prince, en nage et très fatigué, demanda la permission d’ôter son col ; il se met à l’aise, déboutonne son habit, souffle, respire avec tant de bonhomie, d’une manière et avec une figure qui paraissaient si plaisantes à ma tante, qu’elle fait un éclat de rire immodéré en l’appelant gros père, et ce fut, dit M. le duc d’Orléans, avec une telle gentillesse, que de ce moment elle lui gagna le cœur, et il en devint amoureux. Ce trait-là n’est pas du siècle de Louis XIV, mais le goût n’avait déjà plus la même noblesse et la même élégance.

Les lettres de M. le duc d’Orléans à ma tante, pendant son voyage en France, ne furent pas satisfaisantes. Ma tante ne pouvait cacher son dépit ; elle disait, en parlant de M. le duc d’Orléans : « cet homme léger », je ne pus m’empêcher de rire de cette expression, si impropre au moral ainsi qu’au physique. J’écrivis à ma tante pour lui dire qu’elle était toujours adorée, et en même temps pour l’exhorter à ne pas prolonger son absence. Elle suivit ce conseil.

Je reçus pendant plus d’un mois, avec assiduité, les visites de M. le duc d’Orléans. Durant ce temps, il y eut à la cour une fête, un grand bal masqué. M. le duc d’Orléans me demanda d’engager madame de Puisieux à m’y mener, et il m’y donna rendez-vous. J’y allai en domino paré, avec seulement un petit masque qui ne cachait que les yeux et le nez ; on appelait cela un loup. Madame de Puisieux mena avec moi madame de Saint-Chamand sa nièce, et le marquis de Bouzoles pour nous donner le bras. Nous nous établîmes sur une banquette, dans la salle où il y avait le moins de monde. Au bout d’une demi-heure, M. le duc d’Orléans, très masqué en domino noir, nous arriva : il n’était pas difficile à reconnaître dans ce déguisement ; il avait la forme d’une grosse tour. Il proposa de me mener dans les autres pièces, en promettant de me ramener dans une heure. Je me mis sous sa garde, et comme nous cheminions ensemble, un masque, en jetant les yeux sur lui, s’écria : — Laissez passer la cathédrale de Reims ; ce qui excita un rire général, et même celui de M. le duc d’Orléans, qui dit que cette ressemblance respectable était excellente dans une telle foule. En effet, nous traversâmes heureusement deux grandes pièces ; mais au milieu de la troisième, qui précédait celle où se trouvait la famille royale, on m’arracha subitement du bras de M. le duc d’Orléans. Je me trouvai poussée, ballottée, pressée ; mes pieds ne touchaient plus la terre. Ma frayeur était au comble, lorsque un domino bleu, très grand et très svelte, force tous les obstacles, se précipite vers moi, me saisit comme un mannequin, avec une impétuosité qui ressemblait à la fureur, me transporte dans la salle royale, où l’on était assez à l’aise. Enfin je reprends ma respiration ; je veux exprimer ma reconnaissance à mon libérateur, il me répond, et je reconnais le vicomte de Custines, le beau-frère de mon amie, arrivé depuis huit jours de la Corse.

Lorsque je fus un peu remise de ma frayeur, je demandai à être reconduite auprès de madame de Puisieux, nous ne retournâmes point d’où nous venions ; l’on me fit passer d’un autre côté par des dégagements. Nous y trouvâmes une jolie femme que l’on rapportait blessée sans connaissance, comme d’un champ de bataille, de la foule horrible où nous avions passé. Cette pauvre jeune femme était tombée, on l’avait foulée aux pieds ; elle était dans un état pitoyable. On appela un chirurgien, et elle fut saignée dans les appartements mêmes. M. le duc d’Orléans partit pour Villers-Cotterets le 6 mai, et madame de Puisieux, quelques jours après, m’y mena pour y passer douze jours. Nous y trouvâmes beaucoup de monde, entre autres la marquise de Boufflers, mère du fameux chevalier de Boufflers : elle était spirituelle et piquante. Madame de Boisgelin, n’était ni l’un ni l’autre, ce qui, dans cette famille, avait l’air d’une distraction. Le comte de Maillebois était à ce voyage ; il passait pour avoir beaucoup d’esprit ; je ne m’en suis jamais aperçue. M. de Castries, depuis maréchal de France : j’aimais beaucoup ses manières et sa conversation. Le baron de Bezenval, que j’avais déjà rencontré mille fois dans le monde : il était de l’âge de M. le duc d’Orléans ; mais il avait encore une figure charmante et de grands succès auprès des femmes. D’une ignorance extrême, et hors d’état d’écrire passablement un billet, il n’avait précisément que l’esprit qu’il faut pour dire des riens avec grâce et légèreté.

Le marquis du Châtelet, et sa femme, étaient aussi de ce voyage. La marquise du Châtelet était l’une des plus estimables personnes de la cour, et l’on peut dire la même chose de son mari. Monsieur et madame de la Vaupalière passèrent aussi à Villers-Cotterets tout le temps que nous y séjournâmes. Sans la passion du jeu, M. de la Vaupalière aurait été fort aimable. Il aurait dégoûté nos romantiques de la rêverie ; il était excessivement rêveur, mais il ne rêvait qu’au jeu. Sa femme était charmante, quoiqu’elle eût plus de quarante ans ; elle avait des grâces qui ne vieillissent point, du naturel, de la naïveté dans l’esprit, de l’originalité, et le caractère le plus égal et le plus aimable.

Je connus là tout l’avantage d’avoir pour mentor une personne qui a un véritable désir de faire valoir celle qu’elle mène dans le monde. J’eus beaucoup de succès, non pas seulement pour la harpe, le chant et les proverbes, mais on loua mon esprit, ma conversation (qui pourtant étaient fort ordinaires). Quand je voulais le soir, suivant ma coutume, me retirer à onze heures, on me retenait de force ; on relevait avec éloge ce que je disais, on en citait des traits le lendemain, et le plus souvent ces prétendus bons mots n’en valaient pas la peine. Je devais tous ces succès à madame de Puisieux, et à M. le duc d’Orléans, qui ne tarissait pas sur les récits de mes gentillesses. On eut peine à nous laisser partir au bout de douze jours. J’avais beaucoup parlé de ma tante à M. le duc d’Orléans, en nous promenant à Villers-Cotterets. Une lettre qui lui apprit qu’elle reviendrait sous trois semaines, le réchauffa pour elle et il reprit sa passion, de peur d’être boudé. En quittant Villers-Cotterets nous allâmes à Sillery.

Nous retournâmes à Paris dans les derniers jours d’octobre. Ma tante était de retour de Barèges : les eaux l’avaient guérie. Ma tante me parla avec autant de confiance que son caractère lui permettait d’en avoir. M. le duc d’Orléans lui offrait de l’épouser secrètement ; ma tante lui montra une délicatesse dont je fus la dupe quelque temps, mais qui n’était au fond qu’une combinaison et un calcul d’ambition. Elle déclara avec emphase à M. le duc d’Orléans qu’elle ne l’épouserait qu’avec le consentement du prince son fils, le duc de Chartres. M. le duc d’Orléans aimait son fils autant qu’un homme d’une faiblesse excessive peut aimer. Il lui confia sur-le-champ son secret, en lui vantant extrêmement la grandeur d’âme de madame de Montesson. Il n’était encore question que d’un mariage très secret. M. le duc de Chartres n’aimait pas madame de Montesson. Elle avait avec lui, pour lui plaire, des accès de gaieté, des rires éclatants et des manières enfantines et caressantes qu’il appelait des mièvreries ridicules. Ce prince avait le défaut de prendre dans une véritable aversion, non ce qui méritait l’indignation et le mépris, mais ce qui manquait de grâce, de goût ; et ce qui lui paraissait ridicule. Il répondit avec respect, mais froidement, à M. le duc d’Orléans, qu’un fils n’avait point de consentement à donner à un père. Ma tante se décida à lui parler ; elle lui fit une scène de tendresse qui embarrassa beaucoup M. le duc de Chartres ; et comme elle persistait toujours à lui demander son consentement, M. le duc de Chartres lui répondit qu’il le donnerait de bon cœur, s’il était sûr que la résolution de son père fût véritablement inébranlable, ce que le temps seul pouvait lui prouver. Ma tante s’écria qu’elle désirait aussi une longue épreuve et proposa deux ans. M. le duc de Chartres approuva de très bonne grâce et se retira en lui disant qu’il la priait de lui faire connaître par écrit la décision de M. le duc d’Orléans.

Madame de Montesson affecta d’être parfaitement contente de M. le duc de Chartres ; elle confia à plusieurs personnes qu’il consentait à son mariage avec M. le duc d’Orléans, mais elle ne parla point de la condition imposée. Quand tout ceci fut bien arrangé, elle ne perdit pas de temps pour faire une nouvelle déclaration à M. le duc d’Orléans ; lui annonça qu’elle ne l’épouserait qu’avec le consentement par écrit du roi. En ceci ma tante eut raison, un mariage clandestin est véritablement honteux quand ce n’est pas l’amour qui le forme.

Monsieur le dauphin (depuis l’infortuné Louis XVI) venait de se marier, on parlait du mariage de Monsieur, et M. de Puisieux demanda au roi pour moi la promesse d’une place de dame auprès de la future Madame. Le roi le promit, le maréchal d’Étrée en remercia publiquement le roi, et j’en reçus des compliments. Madame de Montesson prit ce prétexte pour se faire présenter à la cour, où elle n’avait jamais été, quoique sa naissance lui en donnât le droit. J’allai à la présentation de ma tante, et je m’amusai beaucoup ce jour-là, parce que c’était justement celui de la présentation de madame du Barri. Nous la rencontrâmes partout, elle était mise magnifiquement et de bon goût. Au jour sa figure était passée et des taches de rousseur gâtaient son teint. Son maintien était d’une effronterie révoltante : ses traits n’étaient pas beaux, mais elle avait des cheveux blonds d’une couleur charmante, de jolies dents et une physionomie agréable. Elle avait beaucoup d’éclat à la lumière. Le soir au jeu nous arrivâmes quelques minutes avant elle. Quand elle entra toutes les femmes qui étaient contre la porte se jetèrent les unes contre les autres du côté opposé, pour ne pas se trouver assises près d’elle ; de sorte qu’il y eut entre elle et la dernière femme du cercle l’intervalle de quatre ou cinq pliants vides. Elle vit avec le plus grand sang-froid ce mouvement si marqué ; rien n’altéra son imperturbable effronterie.

Mais revenons à ma tante et à M. le duc d’Orléans ; ce dernier ne voyait rien de pressé dans la démarche qu’il devait faire auprès du roi ; mais ma tante lui dit qu’il fallait toujours avoir ce consentement dans son portefeuille. Au moment de faire la démarche, M. le duc d’Orléans assura que le roi recevrait mal cette demande, et qu’il ferait un refus positif. Madame de Montesson soutint le contraire. Le roi refusa d’abord et fort sèchement ; M. le duc d’Orléans insista avec tant de chaleur, qu’enfin, après un long tête-à-tête, il obtint le consentement par écrit, sous la condition que ma tante ne changerait point de nom, ne s’attribuerait aucune espèce de prérogative de princesse du sang, ne déclarerait point son mariage, et ne paraîtrait jamais à la cour.

M. le duc d’Orléans revint tout triomphant à Paris ; nous l’attendions avec une extrême impatience. Enfin, il arriva ; sa physionomie annonçait un éclatant succès ; ma tante avait elle-même proposé les conditions, cependant je vis qu’elle en était choquée.

Ma tante fut rêveuse et préoccupée toute cette journée.

M. le duc d’Orléans prit l’humeur de madame de Montesson pour de la sensibilité et rien ne troubla sa satisfaction.

Après de rapides réflexions, ma tante dit à M. le duc d’Orléans que l’écrit du roi n’était rien, si l’on différait à en profiter, que Louis XIV s’était rétracté pour Mademoiselle de Montpensier, que l’on avait plus à craindre encore pour un si long délai. M. le duc d’Orléans montra de justes craintes du mécontentement de son fils ; ma tante répondit que l’on prendrait toutes les précautions nécessaires pour lui cacher ce secret, et enfin il fut décidé que le mariage secret se ferait sur-le-champ. On montra à l’archevêque le consentement du roi, et ce fut lui, qui, à minuit, leur donna secrètement, dans sa chapelle, la bénédiction nuptiale. Les témoins furent le vicomte de La Tour du Pin et M. de Damas, chambellans de M. le duc d’Orléans. Le secret leur fut demandé ; ils le gardèrent trois semaines, et n’en convinrent ensuite que parce que la vanité de madame de Montesson le confia à plusieurs personnes, et en outre le trahit de mille manières.

A l’imitation de madame de Maintenon, qui regardant avec raison toute espèce de titre au-dessous d’elle, n’en voulut plus après avoir épousé Louis XIV, ma tante rejeta le titre de marquise qu’elle avait toujours porté ; elle ordonna dans sa maison, et elle pria ses amis de ne plus l’appeler que madame de Montesson tout court. M. le duc d’Orléans, persuadé par elle qu’il y avait de la dignité à ne point cacher ce qui était, la fit traiter en princesse par tous ses chambellans. M. le duc de Chartres apprit bientôt la vérité ; sa colère fut extrême, il eut une explication avec M. le duc d’Orléans, il montra beaucoup d’indignation et de ressentiment, M. le duc d’Orléans se fâcha : ils furent quinze jours sans se voir.

M. le duc de Chartres avait déclaré qu’il ne mettrait jamais les pieds chez madame de Montesson ; néanmoins il y retourna, il y soupa deux ou trois fois dans l’hiver, ce qui a continué tous les ans. Cette conduite était indulgente et convenable ; mais elle ne satisfit nullement ma tante. Elle aigrit de plus en plus son père contre lui. Les plus funestes préventions prises contre ce malheureux prince ont été données par elle.

Bientôt après, le mariage de M. le duc de Chartres avec la fille du duc de Penthièvre fut décidé.

Madame de Montesson, par un motif particulier qui ne se rapportait qu’à elle, désirait extrêmement que j’entrasse au Palais-Royal, et elle n’avait nul besoin d’employer son crédit pour cela ; M. le duc d’Orléans le désirait personnellement ; je lui plaisais, et il pensait que je ne serais pas tout à fait inutile à l’agrément des longs voyages de Villers-Cotterets. D’ailleurs, j’avais beaucoup de droit pour prétendre à une place auprès de madame la duchesse de Chartres ; la réputation de légèreté et de galanterie de M. le duc de Chartres avait donné à M. le duc de Penthièvre le plus grand éloignement pour cette alliance. M. de Puisieux, avec beaucoup de zèle et de persévérance, parvint à le décider. M. le duc d’Orléans reconnaissait hautement lui devoir cette obligation. Ma tante me dit qu’il ne tiendrait qu’à moi d’avoir une place de dame au Palais-Royal si je la demandais.

Je trouvais la duchesse de Chartres charmante de figure et de caractère, car on n’a jamais vu de jeune princesse plus naturellement obligeante et d’une bonté plus parfaite. Je confiai à madame de Puisieux, à qui je n’en avais jamais parlé, tout ce qu’on m’avait dit à ce sujet ; je lui détaillai tous les avantages de cette place quand on avait des enfants : des régiments dont les princes disposaient, et qui étaient toujours donnés aux enfants ou aux gendres des dames ; leurs propres places qu’elles pouvaient céder à leurs filles ou à leurs brus, la protection des princes, etc. Madame de Puisieux m’écouta attentivement ; elle fut combattue par deux idées : l’une, de notre séparation, et l’autre des succès brillants qu’elle se figurait que je devais avoir dans une cour célèbre par sa magnificence, son bon goût et son éclat. Quoiqu’elle eût été jadis la plus charmante personne de la cour, par son esprit et par sa rare beauté, je suis bien sûre qu’elle n’avait jamais eu pour elle la vanité qu’elle avait pour moi ; elle y sacrifia, dans cette occasion, son bonheur et le mien !

Je pourrais dire que je ne fus déterminée que par l’intérêt de mes enfants, que cette résolution me coûta et qu’elle fut un sacrifice maternel : il est certain que je comptais pour beaucoup les avantages brillants que j’en pouvais retirer pour l’établissement de mes enfants, mais quand je n’aurais point eu d’enfants, j’aurais désiré cette place.

J’avais pour madame de Puisieux une affection véritablement filiale. Malgré la peine extrême qu’elle éprouvait à se séparer de moi, elle engagea M. de Genlis à faire la démarche nécessaire pour cette place, qui était de la demander à M. le duc d’Orléans. M. de Genlis ne s’en souciait pas, et il déclara qu’il ne consentirait à me laisser entrer au Palais-Royal, que s’il y était attaché lui-même. Il demanda et obtint la place de capitaine des gardes de M. le duc de Chartres ; c’était une des premières places de la maison ; elle valait six mille francs ; j’eus en même temps celle de dame, qui en valait quatre. Au fond de l’âme, j’étais charmée d’entrer dans cette cour brillante, dont le bon air et l’élégance m’avaient séduite ; je portais au Palais-Royal une réputation irréprochable, et j’allais commencer une nouvelle carrière. J’y voyais confusément beaucoup d’écueils et de dangers ; mais j’y voyais de l’éclat…, et je me laissais entraîner par la vanité, par la curiosité et par la présomption. Enfin le jour où je devais entrer au Palais-Royal arriva.

Comme mon logement n’était point encore prêt, je logeai d’abord dans ce qu’on appelait les petits appartements de M. le Régent. Ils avaient encore les mêmes décorations ; tous les panneaux et l’alcôve de la chambre à coucher étaient en glaces, avec des baguettes dorées ; ils étaient au bout de la grande galerie, au premier, et ils avaient un petit escalier dérobé et une petite porte qui donnait sur la rue de Richelieu : ce fut par là que j’y entrai. En tournant dans cette rue, mon cocher, voulant couper un fiacre, passa sur une borne. La secousse fut très violente ; je crus que nous versions et que nous allions être fracassés, et je m’écriai : — Grand Dieu ! quel présage ! mais j’en fus quitte pour la peur. J’entrai dans cet appartement, que je n’avais jamais vu, avec une tristesse et un serrement de cœur inexprimables. Je m’assis dans la chambre, et toutes ces glaces, toute cette magnificence de boudoir me déplurent à l’excès.

La société du Palais-Royal était alors la plus brillante et la plus spirituelle de Paris.

Il y avait en femmes madame de Blot, dame d’honneur de la princesse. Elle n’était plus jeune, mais elle avait encore une grande élégance par sa jolie taille et sa manière de se mettre. Il y avait en elle deux personnes fort différentes : quand elle se trouvait dans l’intérieur d’une petite société, et sans prétentions, elle était gaie, rieuse, naturelle et fort aimable ; quand elle voulait paraître et briller, elle devenait affectée, elle dissertait au lieu de causer, elle soutenait des thèses fort ennuyeuses sur la sensibilité et l’élévation des sentiments. Si l’avarice pouvait laisser quelque grandeur dans le caractère, madame de Blot aurait pensé noblement ; mais j’ai connu peu de personnes plus intéressées et plus ambitieuses ; enfin, elle attachait la plus grande importance aux manières, au bon ton et à la politesse. Mes autres compagnes étaient madame la vicomtesse de Clermont-Gallerande, auparavant comtesse des Choisi, remariée nouvellement en secondes noces. Elle avait fort mal vécu avec son premier mari, tué à la bataille de Minden ; elle était, à sa mort, fort jeune et fort belle ; elle n’avait point de fortune ; M. de Clermont, chambellan de M. le duc d’Orléans, l’épousa par amour, malgré ses parents, et surtout parce que M. le duc d’Orléans le voulait. Madame des Choisi était belle encore, mais peu agréable et surtout trop grasse. Je n’ai jamais connu de femme plus humoriste et plus capricieuse. Quoiqu’elle eût peu d’esprit, elle avait quelquefois des saillies originales et plaisantes ; il y avait en elle du naturel, de la singularité, quelque chose de piquant ; elle contait quelquefois très agréablement. Elle fut mariée très jeune à M. des Choisi, qui était beaucoup plus âgé qu’elle, et dont l’extérieur, dit-on, avait quelque chose de repoussant et de rébarbatif ; madame des Choisi contait de lui, et d’une manière très plaisante, plusieurs anecdotes, entre autres celle-ci : mariée depuis dix-huit mois, elle entrait dans sa seizième année lorsque M. des Choisi, qui venait d’acheter une terre à cinquante lieues de Paris, voulut y aller passer huit mois et y emmener sa femme avec lui ; madame des Choisi qui n’avait jamais quitté le Palais-Royal, fut au désespoir d’aller se confiner dans un vieux château ; elle regarda ce voyage comme l’acte du plus barbare et du plus intolérable despotisme ; montée en voiture, elle essuya ses pleurs et n’osa plus se plaindre, car M. des Choisi, disait-elle, avec son mouchoir cramoisi noué autour de sa tête (c’était son costume de voyage), avait une figure si terrible et lui lançait des regards si foudroyants, que l’effroi qu’il lui inspirait lui fit presque oublier ses douleurs. Au milieu de la première journée on passa dans une ville dont M. des Choisi, qui était curieux, voulut aller voir les monuments ; il proposa à sa femme de le suivre. Elle répondit qu’elle était déjà si fatiguée, qu’elle n’avait besoin que d’un peu de repos : il la déposa à l’auberge de la poste. Lorsqu’elle fut seule dans une chambre, elle se livra, sans contrainte, à toute l’impétuosité de son chagrin ; un demi-quart d’heure après l’hôtesse survint pour lui offrir quelques rafraîchissements, et elle fut étrangement surprise, en voyant cette jeune dame gémissante et baignée de larmes ; elle l’interrogea ; et madame des Choisi imagina de lui faire croire qu’elle était enlevée par un vilain Turc, qui la conduisait dans son sérail à Constantinople. L’hôtesse fut également épouvantée et touchée de ce récit : — Cela ne m’étonne pas ! s’écria-t-elle ; ce Turc ne se gêne pas ; car il n’a même pas quitté son turban, qui nous à paru si singulier. Elle proposa de s’adresser aux magistrats, et de faire arrêter ce méchant Turc ; madame des Choisi s’y opposa, en disant qu’elle était résignée à son sort. L’hôtesse insista ; madame des Choisi, afin de se débarrasser d’elle, lui demanda un quart d’heure pour faire ses réflexions, assurant que le Turc ne reviendrait que dans trois heures. L’hôtesse alla répandre l’alarme dans toute la maison ; et les servantes et les valets jurèrent qu’ils ne souffriraient pas que le Turc emmenât la jeune dame pour en faire une « hérétique païenne ». M. des Choisi revint quelques instants après ; on lui déclara nettement qu’il n’enlèverait pas la jeune personne, que l’hôtesse et toute sa maison la prenaient sous leur protection, et qu’il pouvait retourner tout seul en Turquie. M. des Choisi appela ses deux domestiques ; et, comme le tumulte rendait toute explication impossible, on se disposait à combattre, lorsque madame des Choisi, qui avait entendu tout le bruit, parut inopinément, en conjurant l’hôtesse et les domestiques de mettre bas les armes. On obéit d’autant plus promptement, que le couteau de chasse tiré de M. des Choisi, son air intrépide, et celui de ses deux domestiques avaient déjà fort ébranlé le courage des assaillants.

M. des Choisi questionna sa femme ; elle avoua tout en présence de l’hôtesse, qui fut toujours persuadée de la véracité du premier récit, fait par une dame si jeune et si naïve.

La comtesse de Polignac, fille de la comtesse de Rumin, était, après moi, la plus jeune des dames de madame la duchesse de Chartres : elle était veuve depuis deux ans. La comtesse de Polignac n’était pas jolie, mais l’extrême petitesse de sa taille, un pied imperceptible, de petites mains charmantes, une physionomie agréable et quelque chose d’enfantin dans ses manières donnaient à toute sa personne de la grâce et de la gentillesse.

Il y avait encore au Palais-Royal quelques dames qui avaient été attachées à la feue duchesse d’Orléans ; elles avaient conservé leurs logements, et elles venaient souvent dîner et souper chez la jeune princesse. L’une de ces dames était madame la marquise de Barbantane, de l’âge de madame de Blot, et l’une de ses amies intimes. Elle avait été dame de la feue duchesse, et depuis gouvernante de madame la duchesse de Bourbon, sœur de M. le duc de Chartres. La jeune princesse ne fut remise qu’à quinze ans entre ses mains, elle y resta jusqu’à son entrée dans le monde, qui fut deux ou trois ans après mon arrivée au Palais-Royal. On disait que madame de Barbantane avait eu une jolie figure, il ne lui en restait rien à cette époque ; elle avait le nez d’un rouge éclatant, une tournure commune, et un maintien sec et affecté. Elle se déclara mon ennemie dès notre première entrevue, elle l’a toujours été depuis ; ainsi je ne dirai rien de son caractère, je dois à cet égard me récuser. La vieille marquise de Polignac, dont le visage ressemblait parfaitement à celui d’un singe, était vive, naturelle, spirituelle et piquante. Elle connaissait parfaitement le monde, elle savait qu’il tolère, sans les tourner jamais en ridicule, les torts et les travers des gens d’esprit qui ont de l’audace et qui conservent un maintien assuré dans les situations embarrassantes : un homme de beaucoup d’esprit, M. de Valence, me disait un jour : — Avec de l’audace, de l’esprit et certaines phrases d’un effet sûr, on mène le monde.

Madame la comtesse de Rochambault, autre vieille dame, gouvernante des enfants des princes de la maison dans leur première enfance, était déjà fort âgée, mais elle avait la plus belle vieillesse que j’aie vue. C’était la récompense d’une vie sage, pure, irréprochable ; elle avait une piété sincère, et une gaieté charmante et toujours égale ; sa mémoire était inépuisable en anecdotes courtes et plaisantes. Je ne l’ai jamais entendue en répéter une, à moins qu’elle ne lui fût redemandée. Incapable, par caractère et par principes, de faire une méchanceté, elle était aussi bonne qu’aimable.

La vieille comtesse de Montauban, mère de madame de Clermont, était aussi une bonne personne, mais qui n’avait de remarquable qu’une gourmandise et une distraction plaisantes. Elle ne manquait pas d’esprit, elle était même auteur ; elle avait fait imprimer un conte oriental de sa composition, insipide production, mais qui cependant n’était point ridicule. Elle était très joueuse. Un jour, en jouant au pharaon, elle fit ce qu’on appelle un paroli de campagne, c’est-à-dire mal à propos à son avantage. Le banquier le remarqua et lui en fit avec politesse l’observation ; elle répondit sans s’émouvoir : — Cela peut être, mais c’est un empressement bien pardonnable à un ponte. Une autre fois, un gros joueur, debout derrière elle, passa le bras par dessus son épaule pour prendre une énorme quantité de louis qu’il venait de gagner ; en retirant le bras il en laissa tomber la moitié dans le dos de madame de Montauban, qui se retourna en lui disant : — Eh quoi ! monsieur, me prenez-vous pour une Danaé ? Elle se releva pour se secouer, et faire retomber cette pluie d’or ; le joueur prétendit qu’elle faisait le gros dos, pour qu’il ne pût avoir qu’une partie de la somme. Madame de Montauban, fatiguée, se remit au pharaon, en disant fort judicieusement que l’on donnait vingt-quatre heures pour payer les dettes du jeu ; en se déshabillant, elle retrouva quelques louis qui furent ponctuellement renvoyés.

J’ai maintenant à peindre les hommes du Palais-Royal, et je dois commencer par le prince.

M. le duc de Chartres était alors dans tout l’éclat de sa première jeunesse, avec un visage déjà gâté, et par le sang qu’il avait reçu de sa mère, et par une vie licencieuse ; l’ensemble de sa figure était noble, leste, et d’une grande élégance. Son gouverneur, le comte de Pont Saint-Maurice, ne s’était attaché qu’à trois choses : à lui donner de la politesse, des manières agréables, et un bon ton ; il avait laissé le soin du reste aux autres instituteurs. Ces derniers eussent été fort capables de donner au jeune prince une solide instruction ; mais le gouverneur faisait si peu de cas de la culture de l’esprit, que le prince, qui s’en aperçut de bonne heure, trouva fort commode d’adopter cette indifférence. M. de Foncemagne, de l’Académie française, homme de lettres fort distingué, fut son sous-gouverneur ; l’abbé Alary, ecclésiastique vertueux, instruit et spirituel, fut son précepteur. Ces deux instituteurs exhortèrent en vain à l’application leur élève, et se plaignirent inutilement au gouverneur de son indolence. M. de Pont, satisfait de son ton et de ses manières, laissa trop voir qu’il mettait fort peu de prix à tout le reste. M. de Foncemagne et l’abbé Alary ne donnaient des leçons que pour la forme, voyant bien qu’elles n’étaient d’aucune utilité, et le prince n’apprit rien. Il ne manquait néanmoins ni d’esprit, ni de mémoire et d’intelligence, et il annonçait des inclinations bienfaisantes ; en voici un trait que m’a conté M. de Foncemagne. Le prince était dans sa quinzième année, et déjà il recevait en audience, le matin, les hommes qui sortaient de celle de M. le duc d’Orléans. Dans ce nombre se trouvaient des officiers de tous grades des régiments des deux princes. M. le duc de Chartres en remarqua un qui l’intéressa par sa belle physionomie et son air mélancolique. On lui dit qu’il était d’une extrême pauvreté, parce qu’il se refusait tout pour faire subsister sa mère et ses deux sœurs, qui n’avaient que lui pour appui. Après ce récit, M. le duc de Chartres amassa deux mois de ses menus-plaisirs sans en rien dépenser, ce qui lui fit quarante louis ; mais il était fort embarrassé de la manière dont il les donnerait, lorsqu’il reçut des dragées de baptême : alors il fit des cornets de dragées, dans l’un desquels il mit les quarante louis, et lorsque le pauvre officier vint à son audience, le jeune prince dit en plaisantant qu’ayant reçu des dragées il en voulait distribuer des cornets à tout le monde, ce qu’il fit. Le pauvre officier trouva le sien si lourd qu’il fit un mouvement de surprise ; le jeune prince, par un signe, lui imposa silence ; mais, sorti du Palais-Royal, sa reconnaissance fut plus indiscrète que sa surprise ; il conta cette histoire, qui fut généralement sue.

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