Iière PARTIE. DEPUIS 1729, ANNÉE DE SA NAISSANCE, JUSQU’A 1751.
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LA fortune n’est pas aussi aveugle qu’on se l’imagine. Elle est souvent le résultat de mesures justes et précises, non aperçues par le vulgaire, qui ont précédé l’évènement. Elle est encore, plus particulièrement, un résultat des qualités, du caractère, et de la conduite personnelle.
Pour rendre ceci plus palpable, j’en ferai le syllogisme suivant:
Les qualités et le caractère seront la majeure;
La conduite, la mineure;
La fortune ou l’infortune, la conclusion.
En voici deux exemples frappants:
Pierre III. Catherine II.
Pierre III, son Père et sa Mère.
La mère du premier, fille de Pierre I, mourut deux mois après l’avoir mis au monde, de phthisie, dans la petite ville de Kiel en Holstein, du chagrin de s’y voir établie et d’être aussi mal mariée. Charles Frédéric, duc de Holstein,—neveu de Charles XII, roi de Suède,—père de Pierre III, était un prince faible, laid, petit, malingre et pauvre (voyez le journal de Berkholz dans le magazin de Busching). Il mourut en l’année 1739, et laissa son fils âgé à peu près de onze ans, sous la tutelle de son cousin Adolphe Frédéric, évêque de Lubeck, duc de Holstein, depuis roi de Suède, élu en conséquence de la paix d’Abo, par la recommendation de l’Impératrice Élisabeth. A la tête de l’éducation de Pierre III, se trouvait le grand-maréchal de sa cour, Brummer, Suédois de naissance, et sous lui, le grand-chambellan Berkholz, auteur du journal ci-dessus cité, et quatre chambellans, dont deux—Adlerfeldt, l’auteur d’une histoire de Charles XII, et Wachmeister—étaient Suédois, et les deux autres—Wolff et Madfeldt—Holsteinois. On élevait le prince, pour le trône de Suède, dans une cour trop grande pour le pays où elle se trouvait, et laquelle était partagée en plusieurs factions, qui toutes s’entre-haïssaient, et dont chacune voulait s’emparer de l’esprit du prince, qu’elle devait former, et par conséquent lui inspirait l’aversion qu’elles avaient réciproquement contre les individus qui leur étaient opposés. Le jeune prince haïssait cordialement Brummer, et n’aimait aucun de ses entours parcequ’ils le gênaient.
Dès l’âge de dix ans, Pierre III marquait du penchant pour la boisson. On l’obligeait à beaucoup de présentations, et on ne le quittait de vue ni jour ni nuit. Ceux qu’il aimait pendant son enfance et les premières années de son séjour en Russie, étaient deux vieux valets de chambre: l’un, Cramer, Livonien; l’autre, Roumberg, Suédois. Celui-ci lui était le plus cher: c’était un homme assez grossier et rude, qui avait été dragon sous Charles XII. Brummer, et par conséquent Berkholz, qui ne voyait que par les yeux de Brummer, était attaché au prince-tuteur et administrateur. Tout le reste était mal-content de ce prince, et plus encore des entours de celui-ci.
L’Impératrice Élisabeth étant montée sur le trône de Russie, elle envoya le chambellan Korf en Holstein, demander son neveu que le prince-administrateur fit partir sur le champ, accompagné du grand-maréchal Brummer, du chambellan Berkholz, et du chambellan Decken, neveu du premier. La joie de l’Impératrice fut grande à son arrivée. Elle partit peu après pour son couronnement à Moscou. Elle était résolue de déclarer le prince son héritier, mais avant tout il devait confesser la religion grecque. Les ennemis du grand-maréchal Brummer, et nommément le grand-chambellan comte Bestoujeff, et le comte M. Panin, qui avait été long-temps ministre de Russie en Suède, prétendaient avoir des preuves convainquantes en mains, comme quoi Brummer dès qu’il vit l’Impératrice déterminée à déclarer son neveu héritier présomptif de son trône, prit autant de soin à gâter l’esprit et le cœur de son élève, qu’il en avait pris à le rendre digne de la couronne de Suède. Mais j’ai toujours douté de cette atrocité, et j’ai cru que l’éducation de Pierre III avait été un conflit de circonstances malheureuses. Je raconterai ce que j’ai vu et entendu, et cela même développera bien des choses.
J’ai vu Pierre III pour la première fois lorsqu’il avait onze ans, à Eutin, chez son tuteur le prince-évêque de Lubeck, quelques mois après le décès du duc Charles Frédéric son père. Le prince-évêque avait rassemblé chez lui toute sa famille, en 1739, à Eutin, pour y mener son pupille. Ma grand-mère, mère du prince-évêque, ma mère, sœur de ce même prince, étaient venues de Hambourg avec moi. J’avais alors dix ans. Il y avait encore le prince Auguste et la princesse Anne, frère et sœur du prince-tuteur et administrateur de Holstein, et c’est alors que j’ai entendu dire à la famille assemblée entr’elle, que le jeune duc inclinait à la boisson, et que ses entours avaient de la peine à l’empêcher de se griser à table; qu’il était rétif et fougueux; qu’il n’aimait pas ses entours, et particulièrement Brummer; qu’au reste il ne manquait pas de vivacité, mais qu’il était d’une complexion malade et valétudinaire. Réellement la couleur de son visage était pâle, et il paraissait maigre et d’une constitution délicate. A cet enfant ses entours voulaient donner l’apparence d’un homme fait, et à cet effet on le gênait et le tenait dans une contrainte qui devait lui inculquer la fausseté depuis le maintien jusque dans le caractère.
Cette cour de Holstein, arrivée en Russie, y fut bientôt suivie par une ambassade Suédoise qui venait demander à l’Impératrice son neveu pour succéder au trône de Suède. Mais Elisabeth, qui avait déjà déclaré ses intentions par les préliminaires de la paix d’Abo, comme il est dit ci-dessus, répondit à la diète de Suède qu’elle avait déclaré son neveu héritier du trône de Russie, et qu’elle s’en tenait aux préliminaires de la paix d’Abo, qui donnaient à la Suède le prince-administrateur de Holstein pour héritier présomptif à la couronne. (Ce prince avait eu un frère aîné auquel l’Impératrice Elisabeth avait été fiancée à la mort de Pierre I. Ce mariage n’avait pas eu lieu, parce que le prince mourut, quelques semaines après les fiançailles, de la petite vérole. L’Impératrice Elisabeth avait conservé pour sa mémoire beaucoup de sensibilité, dont elle donna des marques à toute la famille de ce prince).
Pierre III fut donc déclaré héritier d’Elisabeth et grand-duc de Russie, après qu’il eut fait sa confession de foi, selon le rit de la religion grecque. On lui donna pour l’instruire, Simon Théodorsky, depuis archevêque de Pleskov. Le prince avait été baptisé et élevé dans le rit luthérien, le plus rigide et le moins tolérant. Comme, dès son enfance, il avait été toujours revêche à toute instruction, j’ai entendu dire à ses entours qu’à Kiel on avait eu mille peines, les dimanches et les jours de fête, pour le faire aller à l’église et pour lui faire remplir les actes de dévotion auxquels on le soumettait, et qu’il marquait la plupart du temps de l’irréligion vis-à-vis de Simon Théodorsky. Son Altesse Impériale s’avisait de disputer sur chaque point; souvent ses entours furent appelés afin de couper court aux aigreurs et de diminuer la chaleur qu’il y mettait. Enfin, après bien des déboires, il se soumit à ce que voulait l’Impératrice, sa tante, quoique, soit par prévention, par habitude, ou par esprit de contradiction, il fît sentir bien des fois qu’il aurait mieux aimé s’en aller en Suède que de rester en Russie. Il garda Brummer, Berkholz, et ses entours Holsteinois jusqu’à son mariage. On y avait joint quelques maîtres pour la forme: monsieur Isaak Wesselowsky, pour la langue russe: celui-ci venait, au commencement, rarement, et ensuite point du tout; l’autre, le professeur Stehlein, qui devait lui enseigner les mathématiques et l’histoire, mais qui, au fond, jouait avec lui et lui servait de bouffon. Le maître le plus assidu était Laudé, maître de ballet, qui lui apprenait à danser.