1744. (continued 3)
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Le comte Lynar, envoyé du roi de Danemark, avait été envoyé en Russie pour y traiter de l’échange du Holstein, qui appartenait au grand-duc, contre le comté d’Oldenbourg. C’était un homme qui joignait, à ce qu’on disait, à beaucoup de connaissances autant de capacité. Son extérieur était celui du fat le plus complet. Il était grand et bien fait, blond tirant sur le roux, le teint blanc comme une femme. On disait qu’il avait un si grand soin de sa peau, qu’il ne dormait jamais autrement qu’après avoir couvert son visage et ses mains avec de la pommade, et qu’il mettait des gants et un masque de nuit. Il se vantait d’avoir dix-huit enfants, et prétendait que les nourrices de ses enfants, il les avait toujours mises en état de le devenir. Le comte Lynar, si blanc, portait l’ordre blanc de Danemark, et n’avait d’autres habits que des couleurs extrêmement claires, comme par exemple bleu céleste, abricot, lilas, couleur de chair, &c., quoique alors on vît encore rarement des nuances aussi claires aux hommes. Le grand-chancelier comte Bestoujeff et sa femme regardaient chez eux le comte Lynar comme l’enfant de la maison, et il y était beaucoup fêté; mais cela ne mit pas sa faveur à l’abri du ridicule. Il avait encore un autre point contre lui, qui était que l’on se souvenait que son frère avait été plus que bien reçu par la princesse Anne, dont la régence avait été réprouvée. Or, dès que cet homme-là arriva, il n’eut rien de plus pressé à faire que l’étalage de sa négociation de l’échange du Holstein contre le comté d’Oldenbourg. Le grand-chancelier comte Bestoujeff fit venir chez lui M. Pechlin, ministre du grand-duc pour son duché de Holstein, et lui dit avec quoi le comte Lynar était venu. M. Pechlin en fit son rapport au grand-duc. Celui-ci aimait passionnément son pays de Holstein. Dès Moscou on l’avait représenté à Sa Majesté Impériale comme insolvable. Il avait demandé de l’argent à l’Impératrice; elle lui en avait donné un peu: cet argent n’était jamais parvenu en Holstein; mais les dettes criardes de Son Altesse Impériale en Russie en avaient été payés. M. Pechlin représentait les affaires du Holstein pour le pécuniaire comme désespérées: ceci était facile à M. Pechlin, parceque le grand-duc s’en remettait à lui de l’administration et n’y donnait que fort peu ou point d’attention; de façon qu’une fois Pechlin, impatienté, lui dit d’une voix lente: «Monseigneur, il dépend d’un souverain de se mêler du gouvernement de son pays ou de ne pas s’en mêler; s’il ne s’en mêle pas, alors le pays se gouverne de lui-même, mais il se gouverne mal.» Ce Pechlin était un homme fort petit et fort gros, qui portait une immense perruque, mais ne manquait ni de connaissances, ni de capacité. Cette épaisse et courte figure était habitée par un esprit fin et délié; on l’accusait seulement de n’être guère délicat dans le choix des moyens. Le grand-chancelier comte Bestoujeff avait beaucoup de confiance en lui, et c’était un de ses plus intimes confidents. M. Pechlin représenta au grand-duc qu’écouter n’était pas négocier; que négocier était encore fort loin d’accepter, et qu’il serait toujours le maître de rompre les pourparlers, quand il le jugerait à propos. Enfin de fil en aiguille on le fit consentir à autoriser M. Pechlin à écouter les propositions du ministre de Danemark, et par-là la négociation fut ouverte. Au fond elle peinait au grand-duc; il m’en parla. Moi qui avais été élevée dans l’ancienne rancune de la maison de Holstein contre le Danemark, et à qui on avait prêché que le comte Bestoujeff n’avait que des projets nuisibles au grand-duc et à moi, je n’entendis parler de cette négociation qu’avec beaucoup d’impatience et d’inquiétude. Je la contrecarrais près du grand-duc tant que je pouvais. A moi d’ailleurs, hormis lui-même, personne n’en disait mot; et à lui on lui recommendait le plus grand secret, surtout, avait-on ajouté, envers les dames. Je pense que ce propos me regardait moi plus qu’aucune autre; mais en cela on se trompait, car Son Altesse Impériale n’eut rien de plus pressé que de me le dire. Plus la négociation avançait, plus on tâchait de la présenter au grand-duc sous un aspect favorable et agréable. Je le voyais souvent enchanté de ce qu’il aurait, et puis il avait des retours cuisants et des regrets de ce qu’il abandonnait. Quand on le voyait flottant, alors on ralentissait les conférences, et on ne les reprenait qu’après avoir inventé quelque nouvel appât pour lui faire voir les choses sous un aspect favorable.
Au commencement du printemps on nous fit passer au jardin d’été et habiter la petite maison bâtie par Pierre I, où les appartements sont de plein-pied avec le jardin. Le quai de pierre et le pont de la Fontanka n’existaient pas encore. J’eus dans cette maison un des plus violents chagrins que j’aie eu de tout le règne de l’Impératrice Elisabeth. Un matin on vint me dire que l’Impératrice avait ôté d’auprès de moi mon ancien valet de chambre Timothée Yévreinoff. On avait pris pour prétexte de ce renvoi une querelle qu’il avait eue dans une garderobe avec un homme qui nous présentait le café, à quelle querelle le grand-duc était survenu et avait entendu une partie des injures qu’ils s’étaient dites. L’antagoniste de Yévreinoff avait été se plaindre à M. Tchoglokoff, et lui avait dit que sans égard à la personne du grand-duc, l’autre lui avait dit tout plein d’injures. M. Tchoglokoff en fit tout de suite son rapport à l’Impératrice, qui ordonna de les renvoyer tous les deux de la cour, et Yévreinoff fut relégué à Kasan, où on le fit ensuite maître de police. Le vrai de la chose était que Yévreinoff et l’autre nous étaient fort attachés, surtout le premier, et ce n’était qu’un prétexte cherché de me l’ôter. Il avait en main tout ce qui m’appartenait. L’Impératrice ordonna qu’un homme qu’il avait pris pour aide, nommé Skourine, prît sa place. Dans celui-ci alors je n’avais aucune confiance.
Après quelque séjour dans la maison de Pierre I on nous fit passer au palais d’été, de bois, où on nous avait préparé de nouveaux appartements, dont un côté donnait sur la Fontanka, qui n’était alors qu’un marais bourbeux, et l’autre sur une vilaine cour étroite. Le jour de la Pentecôte l’Impératrice me fit dire de faire inviter l’épouse de l’envoyé de Saxe, Mme d’Arnheim, à venir avec moi. C’était une grande femme, très bien faite, de vingt-cinq à vingt-six ans, un peu maigre et rien moins que jolie de visage, qu’elle avait fort et assez marqué de la petite vérole; mais comme elle se mettait bien, de loin elle avait une sorte d’éclat et paraissait assez blanche. Mme d’Arnheim arriva chez moi vers les cinq heures de l’après-diner, habillée en homme de pied en cap, avec un habit de drap rouge, bordé d’un galon d’or, et une veste de gros de Tours vert, bordée de même. Elle ne savait où mettre son chapeau et ses mains, et nous parut assez gauche. Comme je savais que l’Impératrice n’aimait pas que je montasse à cheval en homme, je m’étais fait préparer une selle de femme anglaise, et j’avais mis un habit de cheval, à l’anglaise, d’une fort riche étoffe bleu céleste et argent, avec des boutons de cristaux qui imitaient à s’y tromper les diamants, et mon casquet noir était entouré d’un cordon de diamants. Je descendis pour me mettre à cheval. Dans ce moment Sa Majesté vint dans nos appartements pour nous voir partir. Comme j’étais très leste alors et accoutumée à cet exercice, dès que je m’approchai de mon cheval, je sautai dessus; ma jupe, qui était ouverte, je la laissai tomber des deux côtés du cheval. L’Impératrice, me voyant monter avec autant d’agilité que d’adresse, se récria d’étonnement et dit qu’il était impossible d’être mieux à cheval. Elle demanda sur quelle selle j’étais, et, sachant que j’étais sur une selle de femme, elle dit: «On jurerait qu’elle est sur une selle d’homme.» Quand le tour vint de Mme d’Arnheim, son adresse ne brilla pas aux yeux de Sa Majesté Impériale. Cette dame avait fait amener son cheval de la maison. C’était une vilaine rosse noire, fort grande et fort lourde, que nos courtisans prétendaient être un des timoniers de son carrosse. Il lui fallut un escalier pour monter dessus; tout ceci se fit avec tout plein de façons, et enfin à l’aide de plusieurs personnes. Placée sur sa rosse, celle-ci se mit à trotter d’un trot assez rude pour secouer beaucoup la dame qui n’était ni ferme dans la selle, ni dans les étriers, et qui de la main se tenait à la selle. La voyant assise, je m’en allai en avant, et me suivit qui put. Je joignis le grand-duc qui m’avait devancé, et Mme d’Arnheim, sur sa rosse, resta en arrière. L’on m’a dit que l’Impératrice rit beaucoup et fut peu édifiée de la façon d’aller à cheval de Mme d’Arnheim. A quelque distance de la cour, je pense que Mme Tchoglokoff, qui allait en carrosse, recueillit la dame qui perdait tantôt son chapeau, tantôt ses étriers. Enfin on nous l’amena à Catherinhoff, mais l’aventure n’en resta pas là encore. Il avait plu, ce jour-là, jusqu’à trois heures de l’après-midi, et le perron de l’escalier de la maison de Catherinhoff était couvert de mares d’eau. Descendue de cheval et ayant été pendant quelque temps dans la salle de cette maison, où il y avait beaucoup de monde, je m’avisai de passer par dessus le perron découvert, pour aller dans une chambre où se tenaient mes femmes. Mme d’Arnheim voulut me suivre, et, comme je marchais vite, elle ne put me suivre qu’en courant, et donna dans les mares d’eau où elle glissa et tomba tout de son long, ce qui fit rire la nombreuse foule de spectateurs qui étaient sur le perron. Elle se releva un peu confuse, rejetant la faute de sa chute sur les bottes neuves qu’elle avait mises ce jour-là. Nous revînmes de la promenade en carrosse, et, chemin faisant, elle nous entretint de la bonté de sa rosse, tandis que nous nous mordions les lèvres pour ne pas éclater. Enfin pendant plusieurs jours elle fournit à rire à la cour et à la ville. Mes femmes prétendaient qu’elle était tombée parcequ’elle avait cherché à m’imiter, sans être aussi leste que moi. Mme Tchoglokoff, qui n’était pas rieuse, riait aux larmes quand on l’en faisait souvenir, et même longtemps après.
Du palais d’été nous allâmes à Péterhof, où, cette année, nous logeâmes à Monplaisir. Nous passions régulièrement une partie de l’après-dîner chez Mme Tchoglokoff, et comme il y venait du monde, cela nous amusait assez. De là nous allâmes à Oranienbaum, où nous étions tous les jours que Dieu donnait, à la chasse, et quelquefois treize heures, dans la journée, à cheval. L’été cependant était assez pluvieux. Je me souviens qu’un jour que je revins toute mouillée à la maison, je rencontrai, en descendant de cheval, mon tailleur qui me dit: «A vous voir comme vous êtes faite, je ne m’étonne plus qu’à peine je puisse suffire à vous faire des habits de cheval, et qu’on m’en demande continuellement de nouveaux.» Je n’en portais pas d’autres que de camelot de soie; la pluie les faisait gercer, le soleil en gâtait les couleurs, par conséquent il m’en fallait sans cesse de nouveaux. Ce fut pendant ce temps-là que je m’inventai des selles sur lesquelles je pouvais m’asseoir comme je voulais. Elles avaient le crochet anglais, et on pouvait passer la jambe pour être assise en homme. Outre cela le crochet se divisait, et un autre étrier se baissait et se relevait à volonté, selon que je le jugeais à-propos. Si l’on demandait aux écuyers comment je montais, ils disaient: «Sur une selle de femme.» selon la volonté de l’Impératrice. Je ne passais ma jambe jamais autrement que quand j’étais sûre de n’être pas trahie, et comme je ne me vantais pas de mon invention et qu’on était bien aise de me faire plaisir, je n’en eus aussi point de désagrément. Le grand-duc se souciait fort peu comment j’allais. Pour les écuyers ils trouvaient moins de risque pour moi d’aller à califourchon, surtout courant continuellement à la chasse, que sur des anglaises qu’ils détestaient, appréhendant toujours quelque accident dont peut-être on leur eût donné la faute ensuite. A dire la vérité, je ne me souciais pas du tout de la chasse, mais j’aimais passionnément à monter à cheval; plus cet exercice était violent et plus il m’était cher, de façon que si un cheval venait à s’enfuir, je courais après lui et le ramenais. J’avais dans ce temps-là aussi toujours un livre dans ma poche, et si j’avais un moment à moi, je l’employais à lire.
Je m’aperçus, dans ces chasses, que M. Tchoglokoff se radoucissait beaucoup, et surtout pour moi. Cela me fit appréhender qu’il ne s’avisât de me faire la cour, ce qui ne me convenait d’aucune manière. D’abord le personnage ne me plaisait aucunement: il était blond et fat, fort gros et aussi épais d’esprit que de corps; il était haï de tout le monde comme un crapaud, et n’était pas du tout aimable non plus. La jalousie de sa femme et la méchanceté et malveillance de celle-ci étaient aussi des choses à éviter, surtout pour moi qui n’avais d’autre appui au monde que moi-même et mon mérite, si j’en avais. J’évitais donc et esquivais très habilement, à ce qu’il me semble, toutes les poursuites de M. Tchoglokoff, sans cependant qu’il pût jamais se plaindre de ma politesse. Ceci fut parfaitement remarqué par sa femme, qui m’en sut gré et me prit ensuite très fortement en amitié, en partie à cause de cela, comme je le dirai par la suite.
Il y avait à notre cour deux chambellans Soltikoff, fils du général-adjudant Vasili Téodorovitch Soltikoff, dont la femme Marie Alexcéevna, née princesse Galitzine, mère de ces deux jeunes gens, était fort considérée de l’Impératrice, à cause des services signalés qu’elle lui avait rendus lors de son avènement au trône, lui ayant marqué une fidélité et un attachement rares. Le cadet de ces fils, Serge, était marié depuis peu de temps avec une fille d’honneur de l’Impératrice, nommée Matrena Pavlovna Balk. Le frère aîné de celui-ci se nommait Pierre. C’était un sot dans toute la valeur du terme, et il avait la physionomie la plus hébêtée que j’aie vue de ma vie: de grands yeux fixes, le nez camard, et la bouche toujours entr’ouverte; avec cela il était rapporteur au suprême degré, et comme tel, assez bien venu des Tchoglokoff, chez qui ce fut Mme Vladislava, qui, à titre d’ancienne connaissance de la mère de cette espèce d’imbécile, suggéra aux Tchoglokoff l’idée de le marier avec la princesse de Courlande. Tant il y a qu’il se mit sur les rangs pour la courtiser, se proposa de l’épouser, obtint son consentement, et ses parents demandèrent celui de l’Impératrice. Le grand-duc n’apprit ceci que quand les choses étaient déjà tout arrangées, à notre retour en ville. Il en fut très fâché et bouda la princesse de Courlande. Je ne sais quelle raison elle lui donna, mais tant il y a que, quoiqu’il désapprouvât son mariage, elle ne laissa pas que de garder une part de son affection et de se maintenir dans une sorte de crédit près de lui pendant fort longtemps. Pour moi j’étais enchantée de ce mariage, et je fis broder un habit superbe pour le futur. Ces noces alors, à la cour, après consentement de l’Impératrice, ne se faisaient pas autrement qu’après quelques années d’attente, parceque Sa Majesté fixait elle-même le jour, l’oubliait, souvent pendant longtemps, et quand on l’en faisait souvenir, elle remettait d’un temps à l’autre. Celle-ci fut dans ce cas. En automne donc nous rentrâmes en ville, et j’eus la satisfaction de voir la princesse de Courlande et M. Soltikoff remercier Sa Majesté Impériale du consentement qu’elle avait bien voulu donner à leur union. Au reste la famille de Soltikoff était une des plus anciennes et des plus nobles de cet empire. Elle était même alliée à la maison impériale par la mère de l’impératrice Anne, qui était une Soltikoff, mais d’une autre branche que celle-ci, tandis que M. Biren, fait duc de Courlande par la faveur de l’impératrice Anne, n’avait été que le fils d’un pauvre petit fermier d’un gentilhomme Courlandais. Ce fermier s’appelait Biren; mais la faveur dont jouissait le fils en Russie, fit que la famille des Birons, en France, l’agrégea, par la persuasion du cardinal Fleury, lequel voulant gagner la cour de Russie, favorisa les vues et la vanité de Biren, duc de Courlande.
Dès que nous rentrâmes en ville on nous dit que, outre les deux jours déjà marqués par semaine où il y avait comédie française, il y aurait encore deux jours de la semaine bal masqué. Le grand-duc en ajouta un pour des concerts chez lui, et le dimanche ordinairement il y avait cour. Un de ces jours de bal masqué n’était que pour la cour seule et ceux que l’Impératrice voulait bien y admettre, l’autre pour tout ce qu’il y avait en ville de gens titrés, jusqu’au rang de colonel, et ceux qui servaient comme officiers dans les gardes. Quelquefois on permettait aussi à toute la noblesse et aux négociants les plus huppés d’y venir. Les bals de la cour ne dépassaient pas le nombre de 160 à 200 personnes; ceux qu’on nommait publics, de 800 personnes.
L’Impératrice s’était plu, l’année 1744, à Moscou, à faire paraître aux bals masqués de la cour tous les hommes en habits de femme et toutes les femmes en habits d’homme, sans masque sur le visage. C’était précisément un jour de cour métamorphosé. Les hommes étaient en grandes jupes de baleine, avec des habits de femme, et coiffés comme les dames l’étaient les jours de cour; et les femmes paraissaient en habits d’homme, comme ceux-ci paraissaient à de pareils jours. Les hommes n’aimaient pas beaucoup ces jours de métamorphose; la plupart étaient de la plus mauvaise humeur du monde, parcequ’ils sentaient qu’ils étaient hideux dans leur parure. Les femmes paraissaient de petits garçons mesquins, et les plus âgées avaient les jambes grosses et courtes, ce qui ne les embellissait guère. Il n’y avait de réellement bien et parfaitement en homme que l’Impératrice elle-même. Comme elle était très grande et un peu puissante, l’habit d’homme lui seyait à merveille. Elle avait la plus belle jambe que j’aie jamais vue à aucun homme, et le pied d’une proportion admirable. Elle dansait en perfection et avait une grâce particulière à tout ce qu’elle faisait, égale habillée en homme tout comme en femme. On aurait toujours voulu avoir les yeux attachés sur elle, et on ne les en détournait qu’à regret, parcequ’on ne trouvait nul objet qui la remplaçât. Un jour à un de ces bals je la regardais danser un menuet. Quand elle eut fini, elle vint à moi. Je pris la liberté de lui dire qu’il était fort heureux pour les femmes qu’elle ne fût pas homme, et que son portrait seul ainsi peint pourrait tourner la tête à plus d’une. Elle prit très bien ce que je lui dis et me répondit sur le même ton, le plus gracieusement du monde, que si elle était homme ce serait à moi qu’elle donnerait la pomme. Je me baissai pour lui baiser la main, à l’occasion d’un compliment aussi inattendu. Elle m’embrassa, et toute la compagnie chercha à pénétrer ce qu’il y avait eu entre nous. Je n’en fis pas secret à M. Tchoglokoff, qui le redit à l’oreille de deux ou trois personnes, et de bouche en bouche, au bout d’un quart d’heure à-peu-près, tout le monde le sut.
Pendant le séjour de la cour en dernier lieu à Moscou, le prince Youssoupoff, sénateur et chef du corps des cadets, avait eu le commandement en chef de la ville de St Pétersbourg, où il était resté dans l’absence de la cour. Pour son amusement et celui des principales personnes qui s’y trouvaient avec lui, il avait fait jouer par les cadets, alternativement, les meilleures tragédies, tant russes, que composait alors Soumarokoff, que françaises, de Voltaire: celles-ci étaient défigurées. A son retour de Moscou l’Impératrice ordonna que les pièces de Soumarokoff fassent jouées à la cour par cette troupe de jeunes gens. L’Impératrice prit plaisir à voir ces représentations, et bientôt on crut remarquer qu’elle les voyait jouer avec un plus grand intérêt qu’on ne s’y serait attendu. Le théâtre, qui était dressé dans une salle du palais, fut transporté dans l’intérieur de son appartement; elle prit plaisir à parer les acteurs; elle leur fit faire des habits superbes, et ils étaient tous couverts de pierreries de Sa Majesté Impériale. On remarqua surtout que le premier amoureux, qui était un assez beau garçon de dix-huit à dix-neuf ans, comme de raison, était le plus paré; aussi on lui vit hors du théâtre des boucles de diamants, des bagues, des montres, des dentelles et du linge fort recherché. Enfin il sortit du corps des cadets, et le grand-veneur comte Razoumowsky, ancien favori de l’Impératrice, tout de suite le prit pour son adjudant, ce qui donna à l’autre le rang de capitaine. Alors les courtisans firent des conclusions à leur manière et se figurèrent que puisque le comte Razoumowsky avait pris le cadet Békétoff pour son adjudant, ceci ne pouvait avoir d’autre cause que celle de balancer la faveur de M. Schouvaloff, le gentilhomme de la chambre, qu’on savait n’être ni bien, ni bien lié avec la famille Razoumowsky; et de là enfin fut tirée la conjecture comme quoi ce jeune homme commençait à jouir d’une très grande faveur chez l’Impératrice. On sut outre cela que le comte Razoumowsky avait mis près de son nouvel adjudant un autre galopin qu’il avait, nommé Jean Perfiliévitch Yélagine. Celui-ci était marié avec une ancienne femme de chambre de l’Impératrice. C’était celle-ci qui avait eu soin de fournir au jeune homme le linge et les dentelles dont il est parlé ci-dessus, et comme elle n’était rien moins que riche, on se figura aisément que l’argent de cette dépense ne sortait pas de la bourse de cette femme. Personne ne fut plus intrigué de la faveur naissante de ce jeune homme que la princesse Gagarine, ma demoiselle d’honneur, qui n’était plus jeune et cherchait à se trouver un parti à son goût. Elle avait du bien par elle-même, n’était pas jolie, mais avait beaucoup d’esprit et de manège. C’était la seconde fois qu’il lui arrivait d’avoir jeté son dévolu sur le même personnage qui ensuite avait eu accès à la faveur de l’Impératrice. Le premier était M. Schouvaloff; le second, ce même Békétoff dont il vient d’être question. Quantité de jeunes et jolies femmes étaient liées avec la princesse Gagarine; outre cela elle avait une très nombreuse parenté. Ceux-ci accusaient M. Schouvaloff d’être la cause secrète de ce que Sa Majesté faisait réprimander sans cesse la princesse Gagarine sur sa parure, et qu’elle lui faisait défendre, et à beaucoup d’autres jeunes dames, de porter tantôt tel chiffon et tantôt tel autre. En haine de tout ceci la princesse Gagarine et toutes les plus jolies femmes de la cour disaient pis que pendre de M. Schouvaloff qu’elles se mirent toutes à détester, quoique elles l’eussent beaucoup aimé ci-devant. Lui croyait les adoucir en leur faisant la cour et leur faisant conter fleurette, de sa part, par ses plus affidés, ce qu’elles regardaient comme une nouvelle offense. Il fut partout rebuté et mal reçu; toutes ces femmes le regardaient comme la peste qu’il fallait fuir.
Sur ces entrefaites le grand-duc me donna un petit chien barbet d’Angleterre que je désirais avoir. Il y avait dans ma chambre un chauffeur de fourneau, nommé Ivan Ouchakoff: les autres s’avisèrent d’appeler, d’après cet homme, mon barbet Ivan Ivanovitch. Ce barbet par lui-même était une plaisante bête: il se promenait sur ses pattes de derrière comme un homme, la plupart du temps il était d’une folie inouie, de façon que moi et mes femmes nous le coiffions et l’habillions tous les jours d’une autre manière, et plus on le fagottait, plus il était fou; il venait s’asseoir à table avec nous, on lui mettait une serviette et il mangeait fort proprement dans son assiette; ensuite il tournait la tête et demandait à boire en jappant, à celui qui se tenait derrière lui; quelquefois il montait sur la table pour prendre ce qui lui convenait, comme un petit pâté, un biscuit ou quelque chose de pareil, ce qui faisait rire la compagnie. Comme il était petit et n’incommodait personne, on le laissait faire, parcequ’il n’abusait point de la liberté dont il jouissait et qu’il était d’une propreté exemplaire. Ce barbet nous amusa pendant tout cet hiver. L’été d’après, l’ayant mené à Oranienbaum, et le chambellan Soltikoff, le cadet, y étant venu avec sa femme, celle-ci et toutes les dames de notre cour toute la journée ne faisaient autre chose que de coudre et de travailler des coiffures et des habillements pour mon barbet, et elles se l’arrachaient. Enfin Mme Soltikoff le prit tellement en affection qu’il s’attacha particulièrement à elle, et quand elle s’en alla, le barbet ne voulut plus la quitter, ni elle le barbet, et elle me pria tant de le laisser avec elle que je le lui donnai. Elle le prit sous son bras et s’en alla, en compagnie du barbet, tout droit à la campagne de sa belle-mère, qui était alors malade. Celle-ci, la voyant arriver avec le chien et lui voyant faire avec lui mille folies, voulut savoir le nom du chien, et ayant entendu qu’il s’appelait Ivan Ivanovitch, elle ne put s’empêcher d’en marquer son étonnement, en présence de différentes personnes de la cour, qui étaient venues la voir de Péterhof. Celles-ci s’en retournèrent à la cour, et au bout de trois ou quatre jours la ville et la cour furent remplies du récit comme quoi toutes les jeunes femmes, ennemies de M. Schouvaloff, avaient chacune un barbet blanc qu’elles avaient nommé Ivan Ivanovitch, en dérision du favori de l’Impératrice, et qu’à ces barbets elles faisaient porter les couleurs claires dont l’autre aimait à se parer. La chose alla si loin que l’Impératrice fit dire aux parents des jeunes demoiselles qu’elle trouvait impertinent qu’ils permissent de pareilles choses. Le barbet blanc tout de suite changea son nom, mais il fut fêté comme devant et resta dans la maison des Soltikoffs, chéri jusqu’à sa mort par ses maîtres, malgré la réprimande impériale à son sujet. De fait c’était une calomnie: il n’y avait que ce seul chien ainsi nommé, et on n’avait pas pensé à M. Schouvaloff en lui donnant ce nom. Pour Mme Tchoglokoff, qui n’aimait pas les Schouvaloff, elle avait fait semblant de ne pas prendre garde au nom du chien, qu’elle entendait cependant continuellement, et auquel elle avait bien donné elle-même maint petit pâté, en riant de ses folies.
Pendant les derniers mois de cet hiver et les fréquentes mascarades et bals de la cour, nous vîmes de rechef paraître mes deux anciens gentilhommes de chambre qui avaient été placés comme colonels à l’armée, Alexandre Villebois et Zachar Czernicheff. Comme ils m’étaient sincèrement attachés, je fus fort aise de les revoir, et les reçus en conséquence. Eux de leur côté ne négligeaient rien et aucune occasion où ils pouvaient me donner des marques de leur disposition affectueuse. J’aimais alors beaucoup la danse. Au bal public ordinairement je changeais trois fois d’habit; ma parure était très recherchée, et si l’habit de masque que je mettais attirait à lui l’approbation générale, pour sûr je ne le remettais plus jamais, parceque j’avais pour règle que si une fois il avait fait un grand effet, il n’en pouvait faire qu’un moindre à une seconde mise. Aux bals de la cour, où le public n’assistait pas, je me mettais le plus simplement que je pouvais, et en cela je ne faisais pas mal ma cour à l’Impératrice, qui n’aimait pas beaucoup qu’on y parût fort parée. Cependant quand les dames avaient ordre d’y venir en habits d’homme, j’y venais avec des habits superbes, brodés sur toutes les coutures, ou d’un goût fort recherché, et cela passait alors sans critique: au contraire cela plaisait à l’Impératrice, je ne sais pas trop pourquoi. Il faut avouer que le manège de la coquetterie était alors fort grand à la cour, et que c’était à qui raffinerait le plus sur la parure. Je me souviens qu’un jour, à une de ces mascarades publiques, ayant appris que tout le monde se faisait faire des habits neufs, et les plus beaux du monde, désespérant de pouvoir surpasser les autres femmes, je m’avisai de mettre un corps couvert de gros de Tours blanc (j’avais alors la taille très fine), une jupe de même sur un très petit panier; je fis accomoder mes cheveux de derrière la tête, qui étaient fort longs, très épais et fort beaux, je les fis nouer avec un ruban blanc, en queue de renard; je mis sur mes cheveux une seule rose avec son bouton et ses feuilles, qui imitait le naturel à pouvoir s’y tromper, une autre je l’attachai à mon corset; je mis au cou une fraise de gaze fort blanche, des manchettes et un tablier de la même gaze, et je m’en allai au bal. Au moment que j’entrai je vis aisément que je fixais tous les yeux. Je passai, sans m’arrêter au travers de la galerie, et m’en allai dans les appartements qui en faisaient le double. J’y rencontrai l’Impératrice qui me dit: «Bon Dieu, quelle simplicité! quoi, pas une mouche!» Je me mis à rire et lui répondis que c’était pour être plus légèrement habillée. Elle tira de sa poche sa boîte à mouches, et en choisit une de médiocre grandeur, qu’elle m’appliqua sur le visage. En la quittant je m’en allai très vite dans la galerie, où je fis remarquer à mes plus intimes ma mouche. J’en fis autant aux favorites de l’Impératrice, et comme j’étais fort gaie, je dansai plus qu’à l’ordinaire. Je ne me souviens pas de ma vie d’avoir entendu autant de louanges de tout le monde que ce jour-là. On me disait belle comme le jour et d’un éclat singulier. A dire la vérité je ne me suis jamais cru extrêmement belle, mais je plaisais et je pense que cela était mon fort. Je revins à la maison très contente de mon invention de simplicité, tandis que tous les autres habits étaient d’une richesse rare.
C’est avec des divertissements comme cela que finit 1750. Mme d’Arnheim dansait mieux qu’elle ne montait à cheval; je me souviens d’un jour où il s’agissait entre elle et moi de savoir laquelle des deux se lasserait le plus tôt: il se trouva que ce fut elle, et que, assise sur une chaise, elle avoua qu’elle n’en pouvait plus, tandis que je dansais encore.