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Mémoires de l'Impératrice Catherine II

1744.

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Dans son appartement intérieur le grand-duc, d’abord, ne s’occupait d’autre chose que de faire faire l’exercice militaire à une couple de domestiques qui lui avaient été donnés pour le service de la chambre. Il leur donnait des grades et des rangs, et les dégradait selon sa fantaisie. C’étaient de vrais jeux d’enfants et un enfantillage continuel. En général il était très enfant, quoiqu’il eût déjà seize ans. L’année 1744, la cour de Russie étant à Moscou, Catherine II y arriva avec sa mère, le 9 février.

La cour de Russie se trouvait divisée alors en deux grandes fractions ou parties. A la tête de la première, qui commençait à se relever de son abaissement, était le vice-chancelier comte Bestoujeff Rumine. Il était infiniment plus craint qu’aimé, excessivement intrigant et soupçonneux, ferme et intrépide dans ses principes, pas mal tyrannique, ennemi implacable, mais ami de ses amis, qu’il ne quittait que quand ceux-ci lui tournaient le dos; d’ailleurs difficile à vivre et souvent minutieux. Il était à la tête du département des affaires étrangères. Ayant à combattre les entours de l’Impératrice, il avait eu du dessous avant le voyage de Moscou; mais il commençait à se remettre. Il tenait pour la cour de Vienne, pour celle de Saxe, et pour l’Angleterre. L’arrivée de Catherine II et de sa mère ne lui faisait point plaisir: c’était l’ouvrage secret de la faction qui lui était opposée. Les ennemis du comte Bestoujeff étaient en grand nombre, mais il les faisait tous trembler. Il avait sur eux l’avantage de sa place et de son caractère, qui lui en donnait infiniment sur les politiques de l’antichambre.

Le parti opposé à Bestoujeff tenait pour la France, sa protégée la Suède, et le Roi de Prusse. Le marquis de la Chétardie en était l’âme. Les courtisans venus du Holstein en étaient les matadores. Ils avaient gagné Lestocq, un des principaux acteurs de la révolution qui avait porté l’Impératrice Elisabeth au trône de Russie. Celui-ci avait une grande part dans sa confiance. Il avait été son chirurgien depuis le décès de l’Impératrice Catherine I, à laquelle il avait été attaché; il avait rendu à la mère et à la fille des services essentiels; il ne manquait ni d’esprit, ni de manèges, ni d’intrigues, mais il était méchant et d’un cœur noir et mauvais. Tous ces étrangers l’épaulaient et portaient en avant le comte Michel Woronzoff, qui avait aussi eu part à la révolution, et avait accompagné Elisabeth la nuit qu’elle monta sur le trône. Elle lui avait fait épouser la nièce de l’Impératrice Catherine I, la comtesse Anna Karlovna Skavronsky, qui avait été élevée près de l’Impératrice Elisabeth, et qui lui était très attachée. De cette faction encore s’était rangé le comte Alexandre Roumianzoff, le père du maréchal, qui avait signé la paix d’Abo avec la Suède, paix pour laquelle Bestoujeff avait été peu consulté. Ils comptaient encore sur le procureur-général, Troubetzkoy, sur toute la famille Troubetzkoy, et par conséquent sur le prince de Hesse-Hombourg, qui avait épousé une princesse de cette maison. Le prince de Hesse-Hombourg, très considéré alors, n’était rien par lui-même, et sa considération lui venait de la nombreuse famille de sa femme dont le père et la mère vivaient encore: celle-ci était fort considérée.

Le reste des entours de l’Impératrice consistait alors dans la famille Schouvaloff. Ceux-ci balançaient en tout point le grand-veneur Razoumovsky qui, pour le moment, était le favori en titre.

Le comte Bestoujeff savait tirer parti de ceux-ci; mais son principal soutien était le baron Tcherkassoff, secrétaire du cabinet de l’Impératrice, et qui avait servi déjà dans le cabinet de Pierre I. C’était un homme rude et opiniâtre, qui voulait l’ordre et la justice, et tenir toute chose en règle. Tout le reste de la cour se rangeait d’un côté ou de l’autre, selon ses intérêts ou ses vues personnelles.

Le grand-duc parut se réjouir de l’arrivée de ma mère et de la mienne. J’étais dans ma quinzième année. Pendant les premiers jours il me marqua beaucoup d’empressement. Dès-lors, et pendant ce court espace de temps, je vis et je compris qu’il ne faisait pas beaucoup de cas de la nation sur laquelle il était destiné à régner; qu’il tenait au luthérianisme; qu’il n’aimait pas ses entours, et qu’il était fort enfant. Je me taisais et j’écoutais, ce qui me gagna sa confiance. Je me souviens qu’il me dit, entre autres choses, que ce qui lui plaisait le plus en moi, c’était que j’étais sa cousine, et qu’à titre de sa parente il pourrait me parler à cœur ouvert; ensuite de quoi il me dit qu’il était amoureux d’une des filles d’honneur de l’Impératrice, qui avait été renvoyée de la cour lors du malheur de sa mère, une madame Lapoukine, qui avait été exilée en Sibérie; qu’il aurait bien voulu l’épouser, mais qu’il était résigné à m’épouser moi, parce que sa tante le désirait. J’écoutais ces propos de parentage en rougissant, et le remerciant de sa confiance prématurée; mais au fond de mon cœur je regardais avec étonnement son imprudence et manque de jugement sur quantité de choses.

Le dixième jour après mon arrivée à Moscou, un samedi, l’Impératrice s’en alla au couvent de Troïtza. Le grand-duc resta avec nous à Moscou. On m’avait déjà donné trois maîtres: l’un, Simon Théodorsky, pour m’instruire dans la religion grecque; l’autre, Basile Adadouroff, pour la langue russe; et Laudé, maître de ballet, pour la danse. Pour faire des progrès plus rapides dans la langue russe, je me levais la nuit sur mon lit, et, tandis que tout le monde dormait, j’apprenais par cœur les cahiers qu’Adadouroff me laissait. Comme ma chambre était chaude et que je n’avais aucune expérience sur le climat, je négligeais de me chausser, et j’étudiais comme je sortais de mon lit. Aussi dès le quinzième jour je pris une pleurésie qui pensa m’emporter. Elle se déclara par un frisson qui me prit, le mardi, après le départ de l’Impératrice pour le couvent de Troïtza, au moment que je m’étais habillée pour aller diner avec ma mère chez le grand-duc. J’obtins avec difficulté de ma mère la permission d’aller me mettre au lit. Lorsqu’elle revint du diner elle me trouva presque sans connaissance, avec une forte chaleur et une douleur insupportable au côté. Elle s’imagina que j’allais avoir la petite vérole, envoya chercher des médecins, et voulut qu’ils me traitassent en conséquence. Ceux-ci soutenaient qu’il fallait me saigner. Elle ne voulut jamais y consentir, et dit que c’était en saignant son frère qu’on l’avait fait mourir de la petite vérole en Russie, et qu’elle ne voulait pas qu’il m’en arrivât autant. Les médecins et les entours du grand-duc, qui n’avaient pas eu la petite vérole, envoyèrent à l’Impératrice faire un rapport exact de l’état des choses, et je restai dans mon lit, entre ma mère et les médecins qui se disputaient, sans connaissance, avec une fièvre brulante et une douleur au côté qui me faisait souffrir horriblement et pousser des gémissements pour lesquels ma mère me grondait, voulant que je supportasse mon mal patiemment.

Enfin, le samedi soir, à sept heures, c’est à dire le cinquième jour de ma maladie, l’Impératrice revint du couvent de Troïtza, et en mettant pied à terre de la voiture, elle entra dans ma chambre et me trouva sans connaissance. Elle avait à sa suite le comte Lestocq et un chirurgien, et, après avoir entendu l’avis des médecins, elle s’assit elle-même sur le chevet de mon lit et me fit saigner. Au moment que le sang partit je revins à moi, et en ouvrant les yeux, je me vis entre les bras de l’Impératrice qui m’avait soulevée. Je restai entre la vie et la mort pendant 27 jours, durant lesquels on me saigna seize fois, et quelquefois quatre fois dans un jour. On ne laissait presque plus entrer ma mère dans ma chambre. Elle continuait d’être contre ces fréquentes saignées, et disait tout haut qu’on me faisait mourir. Cependant elle commençait à être persuadée que je n’aurais pas la petite vérole. L’Impératrice avait mis près de moi la comtesse Roumianzoff et plusieurs autres femmes, et il paraissait qu’on se méfiait du jugement de ma mère. Enfin, l’abcès que j’avais dans le côté droit creva par les soins du médecin Sanchès, Portugais. Je le vomis, et dès ce moment je revins à moi. Je m’aperçus tout de suite que la conduite qu’avait tenue ma mère pendant ma maladie, l’avait desservie dans tous les esprits. Quand elle me vit fort mal, elle voulut qu’on m’amenât un prètre luthérien. On m’a dit qu’on me fit revenir, ou qu’on profita d’un moment où je revins à moi, pour m’en faire la proposition, et que je répondis: «à quoi bon? faites venir plutôt Simon Théodorsky; je parlerai volontiers avec celui-ci.» On me l’amena, et il parla avec moi, en présence des assistants, d’une façon dont tout le monde fut content. Ceci me fit grand bien dans l’esprit de l’Impératrice et de toute la cour. Une autre petite circonstance nuisit encore à ma mère. Vers Pâques, ma mère, un matin, s’avisa de m’envoyer dire par une femme de chambre, de lui céder une étoffe bleu et argent que le frère de mon père m’avait donnée, lors de mon départ pour la Russie, parcequ’elle m’avait beaucoup plu. Je lui fis dire qu’elle était la maîtresse de la prendre; qu’il était vrai que je l’aimais beaucoup, parceque mon oncle me l’avait donnée, voyant qu’elle me plaisait. Ceux qui m’entouraient, voyant que je donnais mon étoffe à contre-cœur, et qu’il y avait si long-temps que j’étais alitée entre la vie et la mort, et un peu mieux seulement depuis une couple de jours, se mirent à dire entr’ eux qu’il était bien imprudent à ma mère de causer à une enfant mourante le moindre déplaisir, et que bien loin de vouloir s’emparer de cette étoffe, elle aurait mieux fait de n’en pas faire mention. On alla conter cela à l’Impératrice qui, sur le champ, m’envoya plusieurs pièces d’étoffes riches, superbes, et, entre autres, une bleu et argent; mais cela fit chez elle du tort à ma mère. On accusa celle-ci de n’avoir guère de tendresse pour moi, ni de ménagement. Je m’étais accoutumée pendant ma maladie d’être les yeux fermés; on me croyait endormie, et alors la comtesse Roumianzoff et les femmes disaient entr’ elles ce qu’elles avaient sur le cœur, et par là j’apprenais quantité de choses.

Comme je commençais à me mieux porter, le grand-duc venait passer la soirée dans l’appartement de ma mère, qui était aussi le mien. Lui et tout le monde avait paru prendre le plus grand intérêt à mon état. L’Impératrice en avait souvent versé des larmes. Enfin, le 21 Avril 1744, jour de ma naissance, où commençait ma 15ième année, je fus en état de paraître en public, pour la première fois après cette terrible maladie.

Je pense que tout le monde ne fut pas trop édifié de me voir. J’étais devenue maigre comme un squelette; j’avais grandi, mais mon visage et mes traits s’étaient allongés, les cheveux me tombaient, et j’étais d’une pâleur mortelle. Je me trouvais moi-même laide à faire peur, et je ne pouvais retrouver ma physionomie. L’Impératrice, ce jour-là, m’envoya un pot de rouge, et ordonna de m’en mettre.

Avec le printemps et les beaux jours cessèrent les assiduités du grand-duc chez nous. Il aimait mieux aller se promener et tirer dans les environs de Moscou. Quelquefois cependant il venait dîner ou souper chez nous, et alors ses confidences enfantines vis-à-vis de moi continuaient, tandis que ses entours s’entretenaient avec ma mère, chez qui il venait beaucoup de monde, et où il y avait maint et maint pourparler qui ne laissait pas de déplaire à ceux qui n’en étaient pas, et entre autres au comte Bestoujeff dont tous les ennemis étaient rassemblés chez nous, entre autres le marquis de la Chétardie, qui n’avait encore déployé aucun caractère[C] de la cour de France, mais qui avait en poche ses lettres de créance d’ambassadeur.

Au mois de mai, l’Impératrice s’en alla de nouveau au couvent de Troïtza, où le grand-duc, moi, et ma mère, nous la suivîmes. L’Impératrice, depuis quelque temps, commençait à traiter ma mère avec beaucoup de froideur. Au couvent de Troïtza la cause s’en développa au clair. Une après-dîner que le grand-duc était venu dans notre appartement, l’Impératrice y entra à l’improviste et dit à ma mère de la suivre dans l’autre appartement. Le comte Lestocq y entra aussi. Le grand-duc et moi nous nous assîmes sur une fenêtre en attendant. Cette conversation dura très longtemps, et nous vîmes sortir le comte Lestocq qui, en passant, s’approcha du grand-duc et de moi qui étions à rire, et nous dit: «Cette grande joie va cesser immédiatement.» Et puis, se tournant vers moi, il me dit: «Vous n’avez qu’à faire vos paquets, vous repartirez tout de suite pour vous en retourner chez vous.» Le grand-duc voulut savoir pourquoi cela. Il répondit: «C’est ce que vous saurez après;» et s’en alla faire le message dont il était chargé et que j’ignorais. Il nous laissa, le grand-duc et moi, à ruminer sur ce qu’il venait de nous dire. Les gloses du premier étaient en paroles, les miennes en pensées. Il disait: «Mais si votre mère est fautive, vous ne l’êtes pas.» Je lui répondis: «Mon devoir est de suivre ma mère et de faire ce qu’elle m’ordonnera.» Je vis clairement qu’il m’aurait quittée sans regret. Pour moi, vu ses dispositions, il m’était à peu près indifférent; mais la couronne de Russie ne me l’était pas. Enfin la porte de la chambre à coucher s’ouvrit, et l’Impératrice en sortit avec un visage fort rouge et un air irrité; et ma mère la suivait avec les yeux rouges et mouillés de pleurs. Comme nous nous hâtions de descendre de la fenêtre, où nous nous étions juchés, et qui était assez haute, cela fit sourire l’Impératrice qui nous embrassa tous les deux et s’en alla. Lorsqu’elle fut sortie nous apprîmes à peu près ce dont il était question.

Le marquis de la Chétardie qui autrefois, ou, pour mieux dire, à son premier voyage en mission en Russie, avait été fort avant dans la faveur et la confidence de l’Impératrice, au second voyage se trouva déchu de ses espérances. Ses propos étaient plus mesurés que ses lettres: celles-ci étaient remplies du fiel le plus aigre. On les avait ouvertes, déchiffrées; on y avait trouvé les détails de ses conversations avec ma mère et avec beaucoup d’autres personnes, sur les affaires du temps, et sur le compte de l’Impératrice; et comme le marquis de la Chétardie n’avait déployé aucun caractère,[D] l’ordre fut donné de le renvoyer de l’Empire. On lui ôta l’ordre de St André et le portrait de l’Impératrice, mais on lui laissa tous les autres présents en bijoux qu’il tenait de cette princesse. Je ne sais si ma mère réussit à se justifier dans l’esprit de l’Impératrice, mais tant il y a que nous ne partîmes pas; toutefois ma mère continua à être traitée avec beaucoup de réserve et très froidement. J’ignore ce qui s’était dit entre elle et de la Chétardie, mais je sais qu’un jour il s’adressa à moi et me félicita d’être coiffée en Moyse. Je lui dis que pour plaire à l’Impératrice je me coifferais de toutes les façons qui pourraient lui plaire. Quand il entendit ma réponse, il fit une pirouette à gauche, s’en alla d’un autre côté, et ne s’adressa plus à moi.

Revenues à Moscou avec le grand-duc nous fûmes plus isolées, ma mère et moi. Il venait chez nous moins de monde, et l’on me préparait à faire ma confession de foi. Le 28 juin fut fixé pour cette cérémonie, et le lendemain, jour de St Pierre, pour mes fiançailles avec le grand-duc. Je me souviens que le maréchal Brummer s’adressa, pendant ce temps, plusieurs fois à moi pour se plaindre de son élève, et il voulait m’employer pour corriger ou redresser son grand-duc; mais je lui dis que cela m’était impossible, et que par là je lui deviendrais aussi odieuse que ses entours lui étaient déjà. Pendant ce temps ma mère s’attacha fort intimement au prince et à la princesse de Hesse, et plus encore au frère de celle-ci, le chambellan de Retzky. Cette liaison déplaisait à la comtesse Roumianzoff, au maréchal Brummer, et à tout le monde, et tandis qu’elle était avec eux dans sa chambre, le grand-duc et moi nous étions à faire tapage dans l’antichambre, et, en pleine possession de celle-ci: tous les deux nous ne manquions pas de vivacité enfantine.

Aux mois de juillet l’Impératrice célébra à Moscou la fête de la paix avec la Suède, à l’occasion de laquelle on me forma une cour comme grande-duchesse de Russie, fiancée, et tout de suite après cette fête l’Impératrice nous fit partir pour Kiev. Elle partit elle-même quelque jours après nous. Nous allions à petites journées, ma mère et moi, la comtesse Roumianzoff et une dame de ma mère dans le même carrosse; le grand-duc, Brummer, Berkholz, et Decken dans un autre. Une après-diner le grand-duc, qui s’ennuyait avec les pédagogues, voulut venir avec ma mère et moi. Dès qu’il y fut, il ne voulut plus bouger de notre carrosse. Alors ma mère, qui s’ennuya d’aller avec lui et moi tous les jours, imagina d’augmenter la compagnie. Elle communiqua son idée aux jeunes gens de notre suite, parmi lesquels se trouvaient le prince Galitzine, depuis maréchal de ce nom, et le comte Zachar Czernicheff. On prit une des voitures qui portaient nos lits, on y arrangea des bancs tout à l’entour, et dès le lendemain, le grand-duc, ma mère et moi, le prince Galitzine, le comte Czernicheff, et encore un ou deux des plus jeunes de la suite y entrèrent; et c’est ainsi que nous fîmes le reste du voyage fort gaîment pour ce qui regardait notre voiture; mais tout ce qui n’y entra pas fit schisme contre cet arrangement, qui déplaisait souverainement au grand-maréchal Brummer, au grand-chambellan Berkholz, à la comtesse Roumianzoff, à la dame de ma mère, et à tout le reste de la suite, parcequ’ils n’y entraient jamais, et tandis que nous riions pendant le chemin, ils pestaient et s’ennuyaient.

De cette manière nous arrivâmes au bout de trois semaines à Koselsk, où nous attendîmes trois autres semaines l’Impératrice, dont le voyage avait été retardé en route par plusieurs incidents. Nous apprîmes à Koselsk, qu’en chemin il y avait eu plusieurs personnes d’exilées de la suite de l’Impératrice, et qu’elle était de fort mauvaise humeur. Enfin à la moitié d’août elle arriva à Koselsk, et nous y restâmes encore avec elle jusqu’à la fin d’août. On y jouait, depuis le matin jusqu’au soir, au pharaon, dans une grande salle au milieu de la maison, et on y jouait gros jeu. Au reste tout le monde y était fort à l’étroit. Ma mère et moi nous couchions dans la même chambre, la comtesse Roumianzoff et la dame de ma mère dans l’antichambre, et ainsi du reste. Un jour que le grand-duc était venu dans la chambre de ma mère et la mienne, tandis qu’elle écrivait et avait sa cassette ouverte à côté d’elle, il voulut y fureter par curiosité. Ma mère lui dit de n’y pas toucher, et réellement il s’en alla sauter par la chambre d’un autre côté. Mais en sautant ça et là pour me faire rire, il accrocha le couvercle de la cassette ouverte et la renversa. Alors ma mère se fâcha, et il y eut de grosses paroles entr’eux. Ma mère lui reprochait d’avoir renversé sa cassette de propos délibéré, et lui il criait à l’injustice, l’un et l’autre s’adressant à moi et réclamant mon témoignage. Moi qui connaissais l’humeur de ma mère, je craignais d’être souffletée si je n’étais de son avis; et ne voulant ni mentir ni désobliger le grand-duc, je me trouvais entre deux feux. Néanmoins je dis à ma mère que je ne pensais pas qu’il y eût de l’intention de la part du grand-duc, mais qu’en sautant son habit avait accroché le couvercle de la cassette qui était placée sur un fort petit tabouret. Alors ma mère me prit à partie, car quand elle était en colère il lui fallait quelqu’un pour quereller. Je me tus et me mis à pleurer. Le grand-duc, voyant que toute la colère de ma mère tombait sur moi parceque j’avais témoigné en sa faveur, et que je pleurais, accusa ma mère d’injustice et traita sa colère de furie; et elle lui dit qu’il était un petit garçon mal élevé. En un mot il est difficile de pousser plus loin la querelle, sans se battre cependant, qu’ils ne le firent tous les deux.

Depuis ce moment le grand-duc prit ma mère en grippe, et jamais il n’oublia cette querelle. Ma mère de son coté aussi lui garda noise,[E] et leur façon d’être l’un vis-à-vis de l’autre contracta de la gêne, de la méfiance, et une disposition à l’aigreur. Ils ne s’en cachaient guère avec moi tous les deux. J’eus beau travailler à les adoucir l’un et l’autre; je n’y réussis que dans des circonstances momentanées. Pour se picoter l’un et l’autre avaient toujours tout prêt quelque sarcasme à lâcher. Ma situation devenait par là tous les jours plus épineuse. Je tâchais d’obéir à l’un et de complaire à l’autre, et réellement le grand-duc avait alors avec moi plus d’ouverture de cœur qu’avec personne, car il voyait que souvent ma mère me prenait à partie, quand elle ne pouvait s’accrocher à lui. Ceci ne me desservit point chez lui, parcequ’il se crut sûr de moi.

Enfin le 29 août nous entrâmes dans Kiev. Nous y restâmes dix jours, après lesquels nous repartîmes pour Moscou, de la même manière absolument que nous y étions venus.

Arrivés à Moscou, tout cet automne se passa en comédies, ballets, et mascarades à la cour. Malgré cela on voyait que l’Impératrice avait souvent beaucoup d’humeur. Un jour que nous étions à la comédie dans une loge vis-à-vis de Sa Majesté, ma mère et moi avec le grand-duc, je remarquai que l’Impératrice parlait avec beaucoup de chaleur et de colère au comte Lestocq. Quand elle eût fini, M. Lestocq la quittant vint dans notre loge, s’approcha de moi et me dit: «Avez-vous vu comme l’Impératrice m’a parlé?» Je lui dis que oui. «Hé bien,» dit-il, «elle est fort en colère contre vous.»—«Contre moi! et pourquoi?» fut ma réponse. «Parceque,» dit-il, «vous avez beaucoup de dettes. Elle dit qu’on peut épuiser des puits, et que quand elle était princesse, elle n’avait pas plus d’entretien que vous et toute une maison à entretenir, et qu’elle prenait garde de s’endetter parcequ’elle savait que personne ne payerait pour elle.» Il me dit tout cela d’un air fâché et sec, afin qu’elle vît de sa loge, apparemment, comment il s’acquittait de sa commission. Les larmes me vinrent aux yeux et je me tus. Après qu’il eût tout dit il s’en alla. Le grand-duc, qui était à côté de moi et qui avait entendu à peu près notre conversation, après m’avoir demandé ce qu’il n’avait pas entendu, par des mines me donna à connaître plutôt que par des paroles, qu’il entrait dans l’esprit de madame sa tante, et qu’il n’était pas fâché qu’on m’eut grondée. Ceci était assez sa méthode, et alors il croyait se rendre agréable à l’Impératrice en entrant dans son esprit quand elle se fâchait contre quelqu’un. Pour ma mère, quand elle apprit de quoi il était question, elle dit que ce n’était qu’une suite des peines qu’on s’était données pour me tirer de ses mains, et que, comme on m’avait mise sur le pied d’agir sans la consulter, elle s’en lavait les mains. Ainsi l’un et l’autre se rangèrent contre moi.

Pour moi je voulus tout de suite mettre ordre à mes affaires, et, dès le lendemain, je demandai mes comptes. Par ceux-ci je vis que je devais 17,000 roubles. Avant de partir de Moscou pour Kiev, l’Impératrice m’avait envoyé 15,000 roubles et un grand coffre d’étoffes simples, mais je devais être habillée en riches, ainsi tout compte fait je devais 2,000 roubles, et ceci ne me parut pas une somme excessive. Différentes causes m’avaient jetée dans ces dépenses.

Primo, j’étais arrivée en Russie très mal équipée. Si j’avais trois ou quatre habits c’était le bout du monde, et cela à une cour où l’on changeait d’habit trois fois par jour. Une douzaine de chemises faisait tout mon linge, et je me servais des draps de lit de ma mère.

Secondo, on m’avait dit qu’on aimait les présents en Russie, et qu’avec de la générosité on se faisait des amis et on se rendait agréable.

Tertio, on avait mis auprès de moi la femme la plus dépensière de la Russie, la comtesse Roumianzoff, qui était toujours entourée de marchands et me présentait journellement tout plein de choses qu’elle m’engageait à prendre, et que souvent je ne prenais que pour les lui donner, parcequ’elle en avait grande envie.

Le grand-duc encore me coûtait beaucoup, parcequ’il était avide de présents.

L’humeur de ma mère aussi s’apaisait aisément avec quelque chose qui lui plaisait, et comme elle en avait alors souvent et particulièrement avec moi, je ne négligeais pas ce moyen que j’avais découvert. L’humeur de ma mère venait en partie de ce qu’elle était parfaitement mal dans l’esprit de l’Impératrice, et de ce que celle-ci la mortifiait et l’humiliait souvent. Outre cela ma mère, que j’avais toujours suivie, ne voyait pas sans déplaisir que j’allasse devant elle, ce que j’évitais partout où je le pouvais; mais en public la chose était impossible. En général je m’étais fait une règle de lui témoigner le plus grand respect et toute la déférence possible; mais cela ne m’aidait pas beaucoup, et il lui échappait toujours et en toute occasion quelque aigreur, ce qui ne lui faisait pas grand bien et ne prévenait pas les gens en sa faveur.

La comtesse Roumianzoff, par des dits et redits et beaucoup de commérages, contribuait beaucoup, ainsi que plusieurs autres, à mettre ma mère mal dans l’esprit de l’Impératrice. Cette voiture à 8 places, durant le voyage de Kiev, y eut aussi une grande part. Tous les vieux en avaient été exclus, tous les jeunes y avaient été admis. Dieu sait quelle tournure on avait donnée à cet arrangement fort innocent au fond. Ce qu’il y avait de plus apparent, c’est que cela avait désobligé tous ceux qui pouvaient y être admis par leur rang, et qui s’étaient vu préférer ceux qui étaient plus amusants. Au fond toute cette affaire venait de ce qu’on n’avait pas mis Betsky et les Troubetzkoy, en qui ma mère avait plus de confiance, du voyage de Kiev. A cela Brummer et la comtesse Roumianzoff avaient assurément contribué, et le carrosse à 8 places, où ils ne furent pas admis, était une sorte de rancune.

Au mois de novembre le grand-duc prit à Moscou la rougeole. Comme je ne l’avais pas eue, on usa de précaution pour m’empêcher de la gagner. Ceux qui entouraient ce prince ne vinrent pas chez nous, et tous les divertissements cessèrent. Dès que cette maladie fut passée et l’hiver établi, nous partîmes de Moscou pour Pétersbourg, en traîneaux; ma mère et moi dans un, le grand-duc et Brummer dans un autre. Nous fêtâmes le jour de naissance de l’Impératrice, 18 décembre, à Tver, d’où nous partîmes le lendemain. Arrivés à mi-chemin, au bourg de Chotilovo, le grand-duc, sur le soir, étant dans ma chambre, se trouva mal. On le mena dans la sienne et on le coucha. Il eut beaucoup de chaleur pendant la nuit. Le lendemain, à l’heure de midi, nous allâmes, ma mère et moi, dans sa chambre pour le voir. Mais à peine eus-je passé le seuil de la porte que le comte Brummer vint au devant de moi et me dit de ne pas passer outre. J’en voulus savoir la raison; et il me dit que les taches de la petite vérole venaient de paraître chez le grand-duc. Comme je ne l’avais pas eue, ma mère m’emmena bien vîte hors de la chambre, et il fut résolu que nous partirions le jour même, ma mère et moi, pour Pétersbourg, laissant le grand-duc et ses entours à Chotilovo. La comtesse Roumianzoff et la dame de ma mère y restèrent aussi, pour soigner, disait-on, le malade.

On avait envoyé un courrier à l’Impératrice, qui nous avait devancés et était déjà à Pétersbourg. A quelque distance de Novogorod nous rencontrâmes l’Impératrice qui, ayant appris que la petite vérole s’était déclarée chez le grand-duc, revenait de Pétersbourg pour l’aller trouver à Chotilovo, où elle s’établit aussi longtemps que dura la maladie. Dès que l’Impératrice nous vit, et quoique ce fût au milieu de la nuit, elle fit arrêter son traineau et le nôtre, et nous demanda des nouvelles de l’état du grand-duc. Ma mère lui dit tout ce qu’elle en savait, après quoi l’Impératrice ordonna au cocher d’aller, et nous continuâmes aussi notre chemin et arrivâmes à Novogorod vers le matin.

C’était un dimanche, et je m’en allai à la messe, après quoi nous dinâmes, et lorsque nous allions partir arrivèrent le chambellan prince Galitzine et le gentilhomme de la chambre, Zachar Czernicheff, qui venaient de Moscou et allaient à Pétersbourg. Ma mère se fâcha contre le prince Galitzine, parcequ’il allait avec le comte Czernicheff, et que celui-ci avait fait je ne sais quel mensonge. Elle prétendait qu’il fallait le fuir comme un homme dangereux qui composait des histoires à plaisir. Elle les bouda tous les deux, mais comme avec cette bouderie on s’ennuyait à mourir, que du reste on n’avait pas de choix, qu’ils étaient plus instruits et avaient plus de conversation que les autres, je ne donnai point dans cette bouderie, ce qui m’attira de la part de ma mère quelques incartades.

Enfin nous arrivâmes à Pétersbourg, où l’on nous logea dans une des maisons attenantes de la cour. Le palais n’étant pas assez grand alors pour que le grand-duc lui-même y put loger, il occupait aussi une maison placée entre le palais et la nôtre. Mon appartement était à gauche du palais, celui de ma mère à droite. Dès que ma mère vit cet arrangement, elle s’en fâcha: primo, parcequ’il lui parut que mon appartement était mieux distribué que le sien; secondo, parceque le sien était séparé du mien par une salle commune. Dans la vérité chacune de nous avait quatre chambres, deux sur le devant, deux sur la cour de la maison; les chambres étaient égales et meublées d’étoffes bleues et rouges sans aucune différence. Mais voici ce qui contribua beaucoup à fâcher ma mère. La comtesse Roumianzoff à Moscou m’avait apporté le plan de cette maison de la part de l’Impératrice, me défendant de sa part de parler de cet envoi, et me consultant pour savoir comment nous loger. Il n’y avait pas à choisir, les deux appartements étant égaux. Je le dis à la comtesse, qui me fit sentir que l’Impératrice aimerait mieux que j’eusse un appartement à part que de loger, comme à Moscou, dans un appartement commun avec ma mère. Cet arrangement me plaisait aussi, parceque j’étais fort gênée dans celui de ma mère, et qu’à la lettre cette société ne plaisait à personne. Ma mère eut vent de ce plan qui m’avait été montré. Elle m’en parla, et je lui dis la pure vérité, comme la chose s’était passée. Elle me gronda du secret que je lui en avais fait. Je lui dis qu’on me l’avait défendu; mais elle ne trouva pas cette raison bonne, et, en général, je vis que de jour en jour elle s’irritait plus contre moi, et qu’elle était brouillée à peu près avec tout le monde, de façon qu’elle ne venait plus guère ni dîner ni souper à table, mais se faisait servir dans son appartement. Pour moi j’allais chez elle trois ou quatre fois par jour. Le reste du temps je l’employais à apprendre la langue russe, à jouer du clavecin, et je m’achetais des livres, de façon qu’à quinze ans j’étais isolée et assez appliquée pour mon âge.

A la fin de notre séjour à Moscou était arrivée une ambassade Suèdoise, à la tête de laquelle se trouvait le sénateur Cedercreutz. Peu de temps après arriva encore le comte Gyllenbourg, pour notifier à l’Impératrice le mariage du prince de Suède, frère de ma mère, avec une princesse de Suède. Le comte Gyllenbourg nous était connu, avec beaucoup d’autres Suèdois, lors du départ du prince royal pour la Suède. C’était un homme de beaucoup d’esprit, qui n’était plus jeune, et dont ma mère faisait un très grand cas. Pour moi je lui devais en quelques façons de l’obligation, car, à Hambourg, voyant que ma mère faisait peu ou point de cas de moi, il lui dit qu’elle avait tort, et qu’assurément j’étais une enfant au-dessus de mon âge. Arrivé à Pétersbourg il vint chez nous, et, comme à Hambourg il m’avait dit que j’avais une tournure d’esprit très philosophique, il me demanda comment allait ma philosophie dans le tourbillon où j’étais placée? Je lui contai ce que je faisais dans ma chambre. Il dit qu’une philosophe de quinze ans ne pouvait se connaître soi-même, et que j’étais entourée de tant d’écueils, qu’il y avait tout à craindre que je n’échouasse, à moins que mon âme ne fut d’une trempe tout-à-fait supérieure; qu’il fallait la nourrir avec les meilleures lectures possibles, et à cet effet il me recommanda les vies illustres de Plutarque, la vie de Cicéron, et les Causes de la grandeur et de la décadence de la République romaine, par Montesquieu. Tout de suite je me fis chercher ces livres, qu’on eut de la peine à trouver à Pétersbourg alors, et je lui dis que j’allais lui tracer mon portrait, telle que je me connaissais, afin qu’il pût voir si je me connaissais ou non.

Réellement je mis mon portrait par écrit, que j’intitulai:—Portrait du philosophe de quinze ans.—et je le lui donnai. Bien des années après, et nommément l’année 1758, j’ai retrouvé ce portrait, et j’ai été étonnée de la profondeur des connaissances sur moi-même qu’il renfermait. Malheureusement je l’ai brûlé, cette année-là, avec tous mes autres papiers, craignant d’en garder un seul dans mon appartement lors de la malheureuse affaire de Bestoujeff.

Le comte Gyllenbourg me rendit quelques jours après mon écrit. J’ignore s’il en a tiré copie. Il l’accompagna d’une douzaine de pages de réflexions qu’il avait faites à mon sujet, par lesquelles il tâchait de fortifier en moi tant l’élévation de l’âme et la fermeté que les autres qualités du cœur et de l’esprit. Je lus et relus plusieurs fois son écrit, je m’en pénétrai, et me proposai bien sincèrement de suivre ses avis. Je me le promis à moi-même, et quand je me suis promis une chose à moi-même, je ne me souviens pas d’y avoir manqué. Ensuite je rendis au comte Gyllenbourg son écrit, comme il m’en avait priée, et j’avoue qu’il a beaucoup servi à former et à fortifier la trempe de mon esprit et de mon âme.

Au commencement de février, l’Impératrice revint avec le grand-duc de Chotilovo. Dès qu’on nous dit qu’elle arrivait nous allâmes au-devant d’elle et la rencontrâmes dans la grande salle, entre quatre et cinq heures du soir, à peu près dans l’obscurité. Malgré cela je fus presque effrayée de voir le grand-duc, qui était extrêmement grandi, mais méconnaissable de figure. Il avait tous les traits grossis, le visage encore tout enflé, et l’on voyait, à n’en pas douter, qu’il resterait fortement marqué. Comme on lui avait coupé les cheveux, il avait une immense perruque qui le défigurait encore plus. Il vint à moi et me demanda si je n’avais pas de peine à le reconnaître. Je lui bégayai mon compliment sur sa convalescence, mais au fait il était devenu affreux.

Le 9 février il y eut une année révolue depuis mon arrivée à la cour de Russie. Le 10 février 1745 l’Impératrice célébra le jour de naissance du grand-duc. Il commençait sa 17ième année. Elle dîna avec moi seule sur le trône. Le grand-duc ne parut pas en public ce jour-là, ni de longtemps encore. On n’était pas pressé de le montrer dans l’état où l’avait mis la petite vérole. L’Impératrice me graciosa beaucoup pendant ce dîner. Elle me dit que les lettres russes que je lui avais écrites à Chotilovo lui avaient fait grand plaisir (à dire vrai elles étaient de la composition de M. Adadourof, mais je les avais écrites de ma main); quelle était informée que je m’appliquais beaucoup à apprendre la langue du pays. Elle me parla en russe et voulut que je lui répondisse dans cette langue, ce que je fis, et alors elle voulut bien louer ma bonne prononciation. Ensuite elle me fit entendre que j’étais devenue plus jolie depuis ma maladie de Moscou; en un mot pendant tout le dîner elle ne fut occupée qu’à me donner des témoignages de bonté et d’affection. Je revins chez moi fort gaie et fort heureuse de mon dîner, et tout le monde m’en félicita. L’Impératrice fit porter chez elle mon portrait que le peintre Caravaque avait commencé, et elle le garda dans sa chambre: c’est le même que le sculpteur Falconnet a emporté avec lui en France; il était alors parlant.

Pour aller à la messe ou chez l’Impératrice il fallait que ma mère et moi nous passassions par les appartements du grand-duc, qui logeait tout près de mon appartement: par conséquent nous, le voyions souvent. Il venait aussi le soir passer quelques instants chez moi, mais sans nul empressement; au contraire il était toujours bien aise de trouver quelque prétexte pour s’en dispenser, et rester chez lui entouré de son enfantillage ordinaire, dont j’ai déjà parlé.

Peu de temps après l’arrivée de l’Impératrice et du grand-duc à Pétersbourg, ma mère eut un violent chagrin qu’elle ne put cacher; voici le fait.

Le prince Auguste, frère de ma mère, lui avait écrit à Kiev, pour lui témoigner son envie de venir en Russie. Ma mère était instruite que ce voyage n’avait pour but que de se faire déférer à la majorité du grand-duc, qu’on voulait devancer, l’administration du pays de Holstein: c’est à dire, qu’on désirait retirer la tutelle des mains du frère ainé devenu prince royal de Suède, pour donner l’administration du pays de Holstein, sous le nom du grand-duc majeur, au prince Auguste, frère puîné de ma mère et du prince royal de Suède. Cette intrigue était ourdie par le parti Holsteinois, contraire au prince royal de Suède, joint aux Danois qui ne pouvaient pardonner à ce prince de l’avoir emporté en Suède sur le prince royal de Danemark, que les Dalécarliens voulaient élire pour successeur au trône de Suède. Ma mère répondit au prince Auguste, son frère, de Koselsk, qu’au lieu de se prêter aux intrigues qui le poussaient à agir contre son frère, il ferait mieux d’aller servir dans le service de Hollande, où il se trouvait, et de se faire tuer avec honneur, que de cabaler contre son frère et de se joindre aux ennemis de sa sœur en Russie. Ma mère entendait par là le comte Bestoujeff qui soutenait toute cette intrigue pour nuire à Brummer, et tous les autres amis du prince-royal de Suède, tuteur du grand-duc pour le Holstein. Cette lettre fut ouverte et lue par le comte Bestoujeff, et par l’Impératrice, qui n’était pas du tout contente de ma mère, et très irritée contre le prince-royal de Suéde, lequel, mené par sa femme, sœur du roi de Prusse, s’était laissé entraîner par le parti français dans toutes les vues de celui-ci, parfaitement contraires à celui de la Russie. On lui reprochait son ingratitude, et on accusait ma mère de manquer de tendresse vis-à-vis de son frère puîné, de ce qu’elle lui avait écrit de se faire tuer, expression qu’on traitait de dure et d’inhumaine, tandisque ma mère, vis-à-vis de ses amis, se vantait d’avoir employé une expression ferme et sonnante. Le résultat de tout cela fut que, sans égard aux dispositions de ma mère, ou plutôt pour la piquer et faire dépit à tout le parti Holstein-Suédois, le comte Bestoujeff obtint la permission pour le prince Auguste de Holstein, à l’insu de ma mère, de venir à Pétersbourg. Ma mère, quand elle apprit qu’il était en chemin, en fut extrêmement fâchée et affligée, et le reçut fort mal. Mais lui, poussé par Bestoujeff, alla son train. On persuada l’Impératrice de le bien recevoir, ce qu’elle fit extérieurement. Cependant cela ne dura pas et ne pouvait durer, le prince Auguste par lui-même n’étant pas un sujet distingué. Son extérieur même ne prévenait pas en sa faveur; il était fort petit et mal-tourné, ayant peu d’esprit et étant fort emporté, d’ailleurs mené par ses entours qui n’étaient rien du tout eux-mêmes. La bêtise, puisqu’il faut tout dire, de son frère fâchait fort ma mère: en un mot elle était à peu près au désespoir de son arrivée.

Le comte Bestoujeff s’étant emparé par les entours de ce Prince, de son esprit, fit d’une pierre bien des coups. Il ne pouvait ignorer que le grand-duc haïssait Brummer autant que lui. Le prince Auguste ne l’aimait pas non plus, parcequ’il était attaché au prince-royal de Suède, sous prétexte de parenté et comme Holsteinois. Ce prince se faufila avec le grand-duc en lui parlant continuellement du Holstein et l’entretenant de sa majorité future, de façon qu’il le porta à presser lui-même sa tante et le comte Bestoujeff de rechercher qu’on devançât sa majorité. Pour cet effet il fallait le consentement de l’empereur romain. C’était alors Charles VII, de la maison de Bavière. Mais sur ces entrefaites il vint à mourir, et cette affaire traîna jusqu’à l’élection de François I.

Le prince Auguste ayant été assez mal reçu de ma mère, et lui marquant peu de considération, diminua par là aussi le peu que le grand-duc en avait conservé pour ma mère. D’un autre côté, tant le prince Auguste que le vieux valet de chambre, favori du grand-duc, craignant apparemment mon influence future, entretenaient souvent le grand-duc de la façon dont il fallait traiter sa femme. Romberg, ancien dragon Suédois, lui disait que la sienne n’osait pas souffler devant lui, ni se mêler de ses affaires; que quand elle voulait ouvrir la bouche seulement, il lui ordonnait de se taire; que c’était lui qui était le maître à la maison, et qu’il était honteux pour un mari de se laisser mener par sa femme, comme un benêt.

Le grand-duc, de son côté, était discret comme un coup de canon, et quand il avait le cœur gros et l’esprit rempli de quelque chose, il n’avait rien de plus pressé que de le conter à ceux auxquels il était habitué de parler, sans considérer à qui il le disait. Aussi tous ces propos, le grand-duc me les conta tout franchement lui-même à la première occasion où il me vit. Il croyait toujours bonnement que tout le monde était de son avis, et qu’il n’y avait rien de plus naturel que cela. Je n’eus garde d’en faire confidence à qui que ce fût, mais je ne laissai pas de faire des réflexions très sérieuses sur le sort qui m’attendait. Je résolus de ménager beaucoup la confiance du grand-duc, afin qu’il pût au moins m’envisager comme une personne sûre pour lui, à laquelle il pût tout dire sans aucune conséquence pour lui, à quoi j’ai réussi pendant longtemps. Au reste je traitais le mieux que je pouvais tout le monde, et me faisais une étude de gagner l’amitié, ou du moins de diminuer l’inimitié de ceux que je pouvais seulement soupçonner d’être mal disposés en ma faveur. Je ne témoignais de penchant pour aucun côté, ni me mêlais de rien, avais toujours un air serein, beaucoup de prévenance, d’attention et de politesse pour tout le monde, et comme j’étais naturellement fort gaie, je vis avec plaisir que de jour en jour je gagnais l’affection du public, qui me regardait comme une enfant intéressante, et qui ne manquait pas d’esprit. Je montrais un grand respect à ma mère, une obéissance sans bornes à l’Impératrice, la considération la plus profonde au grand-duc, et je cherchais avec la plus profonde étude l’affection du public.

L’Impératrice m’avait donné, dès Moscou, des dames et des cavaliers qui composaient ma cour. Peu de temps après mon arrivée à Pétersbourg elle me donna des femmes de chambre russes, afin, disait-elle, de me faciliter l’usage de la langue russe. Ceci m’accommoda beaucoup: c’étaient toutes des jeunes personnes dont la plus âgée avait à peu près vingt ans; ces filles étaient toutes fort gaies, de façon que depuis ce moment je ne faisais que chanter, danser et folâtrer dans ma chambre, depuis le moment de mon réveil jusqu’à celui de mon sommeil. Le soir, après souper, je faisais entrer dans ma chambre à coucher les trois dames que j’avais, les deux princesses Gagarine et Melle Koucheleff, et nous jouions au colin-maillard et à toutes sortes de jeux selon notre âge. Toutes ces filles craignaient mortellement la comtesse Roumianzoff; mais comme elle jouait aux cartes, ou bien dans l’antichambre ou chez elle, depuis le matin jusqu’au soir, sans se lever de sa chaise que pour ses besoins, elle n’entrait guère chez moi.

Au milieu de toute notre gaîté, il me prit fantaisie de distribuer le soin de tous mes effets entre mes femmes. Je laissai mon argent, mes dépenses, et mon linge entre les mains de Melle Schenck, la fille de chambre que j’avais amenée d’Allemagne: c’était une vieille fille, sotte et grogneuse, à laquelle notre gaîté déplaisait souverainement; outre cela elle était jalouse de toutes ces jeunes compagnes qui allaient partager ses fonctions et mon affection. Je donnai tous mes bijoux à Melle Joukoff: celle-ci ayant plus d’esprit et étant plus gaie et plus franche que les autres, commençait à entrer en faveur chez moi. Mes habits je les confiai à mon valet de chambre Timothée Yévreinoff; mes dentelles à Melle Balkoff, qui ensuite épousa le poëte Soumarokoff; mes rubans furent donnés à Melle Scorochodov l’ainée, mariée depuis à Aristarque Kachkine; sa sœur cadette, nommée Anne, n’eut rien, parcequ’elle n’avait que 13 à 14 ans. Le lendemain de ce bel arrangement, où j’avais exercé mon pouvoir central dans ma chambre, sans consulter âme qui vive, il y eut comédie le soir. Pour y aller il fallait passer par les appartements de ma mère. L’Impératrice, le grand-duc, et toute la cour y vinrent. On avait construit un petit théâtre dans un manége qui avait servi, du temps de l’impératrice Anne, au duc de Courlande dont j’occupais l’appartement. Après la comédie, quand l’Impératrice fut retournée chez elle, la comtesse Roumianzoff vint dans ma chambre, et me dit que l’Impératrice improuvait l’arrangement que j’avais fait de distribuer le soin de mes effets entre mes femmes, et qu’elle avait ordre de retirer les clefs de mes bijoux d’entre les mains de Melle Joukoff, pour les rendre à Melle Schenck, ce qu’elle fit en ma présence, après quoi elle s’en alla et nous laissa, Melle Joukoff et moi, avec une physionomie un peu allongée, et Melle Schenck triomphante de la confiance marquée de l’Impératrice. Elle commença à prendre avec moi des airs arrogants qui la rendirent plus sotte que jamais et moins aimable encore qu’elle ne l’était déjà.

La première semaine du grand carême j’eus une scène fort singulière avec le grand-duc. Le matin, lorsque j’étais dans ma chambre avec mes femmes, qui étaient toutes très dévotes, à entendre chanter les matines qu’on disait dans l’antichambre, je reçus de la part du grand-duc une ambassade. Il m’envoyait son nain pour me demander comment je me portais, et pour me dire qu’à cause du grand carême il ne viendrait pas ce jour-là chez moi. Le nain nous trouva tous écoutant les prières et remplissant exactement les prescriptions du carême, selon notre rite. Je rendis au grand-duc, par son nain, le compliment d’usage, et il s’en alla. Le nain revenu dans la chambre de son maître, soit que réellement il se trouvât édifié de ce qu’il avait vu, ou qu’il voulût par là engager son cher seigneur et maître, qui n’était rien moins que dévot, d’en faire autant, ou par étourderie, se mit à faire de grands éloges de la dévotion qui régnait dans mon appartement, et par là le mit de très mauvaise humeur contre moi. La première fois que je vis le grand-duc il commença par me bouder. Lui en ayant demandé la raison, il me gronda beaucoup de l’extrême dévotion, selon lui, dans laquelle je me donnais. Je lui demandai qui lui avait dit cela, et alors il me nomma son nain comme témoin oculaire. Je lui dis que je n’en faisais pas plus qu’il ne convenait, ce à quoi tout le monde se soumettait, et dont on ne pouvait se dispenser sans scandale; mais il était d’un avis contraire. Cette dispute finit comme la plupart finissent, c’est à dire que chacun reste de son avis, et Son Altesse Impériale n’ayant pas durant la messe d’autre que moi à qui parler, peu à peu cessa de me bouder.

Deux jours après j’eus une autre alarme. Le matin, tandis qu’on chantait les matines chez moi, Melle Schenck, tout effarée, entra dans ma chambre et me dit que ma mère se trouvait mal, qu’elle s’était évanouie. J’y courus de suite. Je la trouvai couchée par terre sur un matelas, mais pas sans connaissance. Je pris la liberté de lui demander ce qu’elle avait. Elle me dit qu’ayant voulu se faire saigner, le chirurgien avait eu la maladresse de la manquer quatre fois, aux deux mains et aux deux pieds, et qu’elle s’était évanouie. Je savais d’ailleurs qu’elle craignait la saignée; j’ignorais le dessein qu’elle avait de se faire saigner, ni même qu’elle en avait besoin. Cependant elle me reprocha de prendre peu de part à son état, et me dit quantité de choses désagréables à ce sujet. Je m’excusai le mieux que je pus, lui avouant mon ignorance; mais voyant qu’elle avait beaucoup d’humeur, je me tus et tâchai de retenir mes larmes, et ne m’en allai que lorsqu’elle me l’eût ordonné avec assez d’aigreur. Revenue en pleurs dans ma chambre, mes femmes en voulaient savoir la cause: je la leur dis tout simplement. J’allais plusieurs fois dans la journée dans l’appartement de ma mère, et je m’y arrêtais autant qu’il en fallait pour ne pas lui être à charge, ce qui était un point capital chez elle, auquel j’étais si bien accoutumée, qu’il n’y avait rien que j’aie tant évité dans ma vie que d’être à charge; et je me suis toujours retirée à l’instant où naissait dans mon esprit le soupçon que je pouvais être à charge et par conséquent produire de l’ennui. Mais je sais par expérience que tout le monde n’a pas le même principe, parceque ma patience à moi a souvent été mise à l’épreuve par ceux qui ne savent pas s’en aller avant que d’être à charge ou de faire naître de l’ennui.

Pendant le carême ma mère eut un chagrin bien réel. Elle reçut la nouvelle, au moment où elle s’y attendait le moins, que ma sœur cadette, nommée Elisabeth, était morte subitement à l’âge de trois à quatre ans. Elle en fût très affligée. Je la pleurai aussi.

Quelques jours après je vis, un beau matin, l’Impératrice entrer dans ma chambre. Elle envoya chercher ma mère et entra avec elle dans ma chambre de toilette, où, seules toutes les deux, elles eurent une longue conversation, après laquelle elles revinrent dans ma chambre à coucher, et je vis que ma mère avait les yeux fort rouges et en pleurs. Par la suite de la conversation je compris qu’il avait été question entr’elles de l’évènement de la mort de l’empereur Charles VII, de la maison de Bavière, dont l’Impératrice venait de recevoir la nouvelle. L’Impératrice alors était encore sans alliance, et elle balançait entre celle du roi de Prusse et celle de la maison d’Autriche: chacune d’elles avait des partisans. L’Impératrice avait eu les mêmes griefs contre la maison d’Autriche que contre la France, à laquelle tenait le roi de Prusse; et le Marquis de Botta, ministre de la cour de Vienne, avait été renvoyé de Russie pour de mauvais propos sur le compte de l’Impératrice, ce que dans son temps on avait tâché de faire passer pour une conspiration; le marquis de la Chétardie l’avait été aussi pour les mêmes raisons. J’ignore le but de cette conversation, mais ma mère parut concevoir de grandes espérances et en sortit assez contente. Elle ne penchait pas du tout alors pour la maison d’Autriche. Pour moi, dans tout ceci, j’étais un spectateur très passif, très discret, et à peu près indifférent.

Après Pâques, lorsque le printemps fût établi, je témoignai à la comtesse Roumianzoff l’envie que j’avais d’apprendre à monter à cheval: elle m’en obtint l’agrément de l’Impératrice. Je commençais à avoir des maux de poitrine à la révolution de l’année, après la pleurésie que j’avais eue à Moscou, et je continuais d’être d’une grande maigreur. Les médecins me conseillaient de prendre du lait et de l’eau de Seltzer tous les matins. Ce fut dans la maison Roumianzoff, dans les casernes du régiment d’Ismaïlofsky que je pris ma première leçon pour monter à cheval. J’avais déjà monté plusieurs fois à Moscou, mais fort mal.

Au mois de mai l’Impératrice, avec le grand-duc, s’en alla habiter le palais d’été. A ma mère et à moi on nous assigna un bâtiment de pierre qui était alors le long de la Fontanka, attenant à la maison de Pierre I. Ma mère habitait dans ce bâtiment un côté, et moi un autre. Ici finirent toutes les assiduités du grand-duc pour moi. Il me fit dire tout net, par un domestique, qu’il demeurait trop loin de chez moi pour me venir voir souvent. Je sentis parfaitement son peu d’empressement, et combien peu j’étais affectionnée. Mon amour propre et ma vanité gémirent tout bas; mais j’étais trop fière pour me plaindre: je me serais cru avilie si on m’avait témoigné de l’amitié que j’aurais pu prendre pour de la pitié. Cependant quand j’étais seule je répandais des larmes, tout doucement je les essuyais, et allais folâtrer avec mes femmes. Ma mère me traitait aussi avec beaucoup de froideur et de cérémonies: je ne manquais jamais d’aller chez elle plusieurs fois dans la journée. Au fond je sentais un grand ennui; mais je n’avais garde d’en parler. Cependant Melle Joukoff s’aperçut un jour de mes pleurs et m’en parla: je lui donnai les meilleures raisons que je pus, sans lui dire les vraies. Je m’attachais plus que jamais à gagner l’affection de tout le monde en général: grands et petits, personne n’était négligé de ma part, et je me fis une règle de croire que j’avais besoin de tout le monde, et d’agir en conséquence pour m’acquérir la bienveillance, en quoi je réussis.

Après quelques jours de séjour au palais d’été, où on commença à parler des préparatifs de mes noces, la cour s’en alla demeurer à Péterhoff, où elle fut plus rassemblée qu’en ville. L’Impératrice et le grand-duc demeuraient en haut dans la maison que Pierre I avait bâtie; ma mère et moi en bas, dans les appartements du grand-duc. Nous dînions avec lui tous les jours, sous une tente, sur la galerie ouverte attenant à son appartement; il soupait chez nous. L’Impératrice était souvent absente, allant çà et là dans les différentes campagnes qu’elle avait. Nous nous promenions beaucoup à pied, à cheval et en carrosse. Je vis alors, clair comme le jour, que tous les entours du grand-duc, et nommément les gouverneurs, avaient perdu tout crédit et autorité sur lui. Les jeux militaires, dont ci-devant il se cachait, il les mettait en œuvre, quasi en leur présence. Le comte Brummer et le premier employé à son éducation ne le voyaient presque plus qu’en public, pour le suivre. Le reste du temps il le passait à la lettre dans la compagnie des valets, à des enfantillages inouïs pour son âge, car il jouait aux poupées.

Ma mère profitait des absences de l’Impératrice pour aller souper dans les campagnes de l’entour, et nommément chez le prince et la princesse de Hesse-Hombourg. Un soir qu’elle y était allée à cheval, moi étant après souper dans ma chambre qui était de plein pied avec le jardin, une des portes y donnant, le beau temps me tenta; je proposai à mes femmes et à mes trois demoiselles d’honneur d’aller faire un tour dans le jardin. Je n’eus pas grand-peine à les persuader. Nous étions huit, mon valet de chambre le neuvième, et deux valets nous suivaient: nous promenâmes jusqu’à minuit le plus innocemment du monde. Ma mère étant rentrée, Melle Schenck qui avait refusé de se promener avec nous, en grognant contre notre projet de promenade, n’eut rien de plus pressé que d’aller dire à ma mère que j’étais sortie malgré ses représentations. Ma mère se coucha, et lorsque je rentrai avec ma troupe, Melle Schenck me dit d’un air triomphant, que ma mère avait envoyé deux fois demander si j’étais rentrée, parcequ’elle voulait me parler; et vu qu’il était extrêmement tard, lasse de m’attendre, elle s’était couchée. Je voulus courir tout de suite chez elle, mais je trouvai la porte fermée. Je dis à la Schenck qu’elle aurait pu me faire appeler; elle prétendit qu’elle n’avait pu nous trouver; mais tout ceci n’était qu’un jeu pour me chercher noise et me gronder: je le sentis parfaitement, et je me couchai avec beaucoup d’inquiétude. Le lendemain, dès que je fus réveillée, je m’en allai chez ma mère que je trouvai au lit. Je voulus m’approcher pour lui baiser la main, mais elle la retira avec beaucoup de colère, et me gronda d’une façon terrible de ce que j’avais osé me promener le soir sans sa permission. Je lui dis qu’elle n’avait pas été à la maison. Elle nomma l’heure indue, et je ne sais tout ce qu’elle imagina de me dire pour me faire de la peine, afin de m’ôter apparemment l’envie des promenades nocturnes; mais ce qu’il y avait de sûr, c’est que cette promenade-là pouvait être une imprudence, mais qu’elle était la plus innocente du monde. Ce qui m’affligea le plus, c’est qu’elle nous accusa d’être montées en haut dans l’appartement du grand-duc. Je lui dis que c’était une calomnie abominable, ce dont elle se fâcha de telle façon qu’elle parut être hors d’elle-même. J’eus beau me mettre à genoux pour fléchir sa colère, elle traita ma soumission de comédie et me chassa de la chambre. Je revins chez moi en pleurs. A l’heure du dîner je montai en haut, avec ma mère toujours très irritée, chez le grand-duc, qui me demanda ce que j’avais, mes yeux étant très rouges. Je lui contai avec vérité ce qui s’était passé. Il se rangea cette fois de mon côté, et accusa ma mère de caprices et d’emportements. Je le priai de ne lui en pas parler, ce qu’il fit, et peu à peu la colère se passa; mais j’étais toujours traitée très froidement. De Péterhoff, à la fin de Juillet, nous rentrâmes en ville, où tout se préparait pour la célébration des noces.

Enfin le 21 août fut fixé par l’Impératrice pour cette cérémonie. A mesure que ce jour s’approchait, je devenais plus mélancolique. Le cœur ne me prédisait pas grand bonheur: l’ambition seule me soutenait. J’avais au fond de mon cœur un je ne sais quoi qui ne m’a jamais laissé douter un seul moment que tôt ou tard je parviendrais à devenir impératrice souveraine de Russie, de mon chef.

Les noces se firent avec beaucoup de pompe et de magnificence. Le soir je trouvai dans mon appartement madame Crouse, sœur de la première femme de chambre de l’Impératrice, qu’elle venait de placer près de moi comme première femme de chambre. Dès le lendemain je m’aperçus que cette femme faisait la consternation de toutes mes autres femmes, car voulant m’approcher d’une pour lui parler à mon ordinaire, elle me dit: «au nom de Dieu, ne m’approchez pas: on nous a défendu de vous parler à demi-voix.» D’un autre côté mon cher époux ne s’occupait nullement de moi, mais était continuellement avec ses valets, à jouer aux militaires, les exerçant dans sa chambre ou changeant d’uniforme vingt fois par jour. Je bâillais, je m’ennuyais, n’ayant pas à qui parler, ou bien j’étais en représentations. Le troisième jour de mes noces, qui devait être un jour de repos, la comtesse Roumianzoff me fit dire que l’Impératrice l’avait dispensée d’être auprès de moi, et qu’elle allait demeurer dans sa maison avec son mari et ses enfants: à ceci je n’avais pas grand regret, car elle avait donné lieu à bien des dites et redites.

Les fêtes du mariage durèrent dix jours, au bout desquels nous allâmes habiter, le grand-duc et moi, le palais d’été où habitait l’Impératrice; et l’on commença à parler du départ de ma mère que je ne voyais pas tous les jours depuis mon mariage, mais qui s’était fort adoucie à mon égard depuis cette époque. Vers la fin de septembre elle partit. Le grand-duc et moi nous la conduisîmes jusqu’à Krasnoé-Sélo. Son départ m’affligeait sincèrement: je pleurai beaucoup. Quand elle fut partie nous retournâmes en ville. En revenant au palais je demandai Melle Joukoff: on me dit qu’elle était allée voir sa mère qui était tombée malade. Le lendemain même question de ma part, même réponse de mes femmes. Vers midi l’Impératrice passa avec grande pompe de l’habitation d’été à celle d’hiver. Nous la suivîmes dans ses appartements. Arrivée dans sa chambre à coucher de parade, elle s’y arrêta, et après quelques propos indifférents, elle se mit à parler du départ de ma mère, et parut me dire avec bonté de modérer mon affliction à ce sujet. Mais je pensai tomber de mon haut quand elle me dit, en présence d’une trentaine de personnes, qu’à la prière de ma mère elle avait renvoyé de chez moi Melle Joukoff, parceque ma mère craignait que je ne m’affectionnasse trop à une fille qui le méritait si peu; et alors elle se mit à parler avec une vivacité marquée de la pauvre Joukoff. A dire la vérité, je ne fus nullement édifiée de cette scène, ni convaincue de ce que Sa Majesté Impériale avançait, mais profondément affligée du malheur de Melle Joukoff, renvoyée de la cour uniquement parcequ’elle me revenait mieux par son humeur sociable que mes autres femmes; car, disais-je en moi-même, pourquoi l’a-t-on mise chez moi, si elle n’était pas digne. Ma mère ne pouvait point la connaître, ne pouvait pas même lui parler, ne sachant pas le russe, et la Joukoff ne savait pas d’autre langue; ma mère ne pouvait que s’en rapporter au dire imbécile de la Schenck qui n’avait guère de sens commun. Cette fille souffre pour moi, pensais-je, ergo il ne faut pas l’abandonner dans son malheur, dont ma seule affection est la cause. Je n’ai jamais été à même d’éclaircir si ma mère avait réellement prié l’Impératrice de renvoyer cette personne d’auprès de moi. Si cela est, ma mère a préféré les voies violentes aux voies de la douceur, car jamais elle ne m’a ouvert la bouche au sujet de cette fille. Cependant un seul mot de sa part aurait suffi pour me mettre au moins en garde contre un attachement au moins très innocent. Au reste, d’un autre côté, l’Impératrice aurait pu aussi reprendre d’une manière moins tranchante. Cette fille était jeune: il n’y avait qu’à lui trouver un parti sortable, ce qui aurait été très aisé; mais au lieu de cela, on s’y prit comme je viens de le conter.

L’Impératrice nous ayant congédiés, nous passâmes, le grand-duc et moi, dans nos appartements. Chemin faisant, je vis que l’Impératrice avait prévenu monsieur son neveu de ce qu’on venait de faire. Je lui dis mes objections à ce sujet, et lui fis sentir que cette fille était malheureuse, uniquement parcequ’on avait supposé que j’avais pour elle de la prédilection, et que puisqu’elle souffrait pour l’amour de moi, je me croyais en droit de ne pas l’abandonner, autant au moins qu’il dépendait de moi. Effectivement, tout de suite je lui envoyai, par mon valet de chambre, de l’argent; mais il me dit qu’elle était déjà partie avec sa mère et sa sœur pour Moscou. J’ordonnai de lui envoyer ce que je lui destinais, par son frère qui était sergent aux gardes. On vint me dire que celui-ci, avec sa femme, avait eu ordre de partir aussi, et qu’on l’avait placé dans un régiment de campagne comme officier. A l’heure qu’il est j’ai de la peine à donner à tout ceci une raison plausible, et il me paraît que c’était faire mal gratis et par caprice, sans ombre de raison ni même de prétexte. Mais les choses n’en restèrent pas là encore. Par mon valet de chambre et mes autres gens, je cherchai à faire trouver pour Melle Joukoff un parti sortable. On m’en proposa un: c’était un sergent aux gardes, gentilhomme qui avait du bien, Travin. Il s’en alla à Moscou pour l’épouser, s’il lui plaisait. Il l’épousa, et on le fit lieutenant dans un régiment de campagne. Dès que l’Impératrice l’apprit, elle les exila à Astracan. A cette persécution-là il est difficile de trouver des raisons.

Au palais d’hiver nous étions logés, le grand-duc et moi, dans les appartements qui avaient déjà servi pour nous. Celui du grand-duc était séparé du mien par un immense escalier qui servait aussi aux appartements de l’Impératrice. Pour venir chez lui ou lui chez moi, il fallait traverser le parvis de cet escalier, ce qui n’était pas, surtout en hiver, la chose du monde la plus commode. Cependant lui et moi, nous faisions ce chemin bien des fois dans la journée. Le soir j’allais jouer dans son antichambre avec le chambellan Berkholz, tandis que le grand-duc folâtrait dans l’autre chambre avec ses cavaliers. Ma partie de billard fut interrompue par la retraite de MM. Brummer et Berkholz que l’Impératrice congédia d’auprès du grand-duc, à la fin de l’hiver, de 1746, qui se passa en mascarades dans les principales maisons de la ville, qui étaient alors très petites. La cour et toute la ville y assistaient regulièrement.

La dernière se donna par le maître général de la police, Tatizcheff, dans une maison qui appartenait à l’Impératrice et qui se nommait Smolnoy Dvoretz. Le milieu de cette maison de bois avait été consumé par un incendie; il n’était resté que les ailes, qui étaient à deux étages. On dansa dans l’une; mais pour aller souper, on nous fit passer, au mois de janvier, par la cour et la neige. Après le souper il fallut encore faire le même trajet. Le grand-duc, revenu à la maison, se coucha; mais le lendemain il se réveilla avec un très grand mal de tête, qui l’empêcha de se lever. Je fis appeler les médecins qui déclarèrent que c’était une fièvre chaude des plus violentes. On le transporta, vers le soir, de mon lit dans ma chambre d’audience, où, après l’avoir saigné, on le coucha dans un lit qu’on y avait dressé à cet effet. On le saigna plusieurs fois. Il fut très mal. L’Impératrice venait le voir plusieurs fois dans la journée, et me voyant la larme à l’œil, elle m’en sut gré. Un soir que je lisais les prières du soir dans un petit oratoire proche de ma chambre de toilette, je vis entrer Mme Ismaïloff que l’Impératrice affectionnait beaucoup. Elle me dit que l’Impératrice, me sachant affligée de la maladie du grand-duc, l’avait envoyée pour me dire d’avoir confiance en Dieu, de ne pas m’affliger, et que dans aucun cas elle ne m’abandonnerait. Elle me demanda ce que je lisais: je lui dis que c’étaient les prières du soir. Elle me dit que je me gâterais les yeux en lisant à la bougie d’aussi petits caractères, après quoi je la priai de remercier Sa Majesté Impériale de ses bontés pour moi, et nous nous séparâmes fort affectueusement, elle pour rendre compte de son message, moi pour me coucher. Le lendemain l’Impératrice m’envoya un livre de prières avec de grandes lettres, afin de conserver mes yeux, disait-elle.

Dans la chambre du grand-duc, là où on l’avait mis, quoique attenant à la mienne, je n’entrais que lorsque je croyais n’être pas de trop, parceque je remarquais qu’il ne se souciait pas trop que j’y fusse, et qu’il aimait mieux se retrouver avec ses alentours, qui, à la vérité, ne me revenaient pas non plus. D’ailleurs je n’étais pas accoutumée à passer mon temps toute seule parmi les hommes. Sur ces entrefaites arriva le grand carême. Je fis mes dévotions la première semaine. En général j’avais des dispositions alors à la dévotion. Je voyais très bien que le grand-duc ne m’aimait guère: quinze jours après mes noces il m’avait confié de nouveau qu’il était amoureux de Melle Carr, demoiselle d’honneur de Sa Majesté Impériale, mariée depuis à un prince Galitzine, écuyer de l’Impératrice. Il avait dit au comte Dévier,[F] son chambellan, qu’il n’y avait pas de comparaison entre cette demoiselle et moi. Dévier avait soutenu le contraire, et il s’était fâché contre lui. Cette scène s’était passée quasi en ma présence, et je voyais cette bouderie. A la vérité je me disais à moi-même qu’avec cet homme je ne manquerais pas d’être très malheureuse, si je me laissais aller à des sentiments de tendresse pour lui aussi mal payés, et qu’il y aurait de quoi mourir de jalousie sans aucun profit pour personne. Je tâchais donc de gagner sur mon amour propre de n’être pas jalouse d’un homme qui ne m’aimait pas; mais pour n’en être pas jalouse, il n’y avait d’autre moyen que de ne pas l’aimer. S’il avait voulu être aimé, la chose n’aurait pas été difficile pour moi: j’étais naturellement encleinte et accoutumée à remplir mes devoirs; mais pour cela il m’aurait fallu un mari qui eut le sens commun, et celui-ci ne l’avait pas.

J’avais fait maigre pendant la première semaine du grand carême. L’Impératrice me fit dire, le samedi, que je lui ferais plaisir de faire maigre encore la seconde semaine. Je fis répondre à Sa Majesté que je la priais de me permettre de faire maigre tout le carême. Le maréchal de la cour de l’Impératrice, Sievers, beau-fils de Mme Krouse, qui avait été le porteur de ces paroles, me dit que l’Impératrice avait eu un vrai contentement de cette demande, et qu’elle me le permettait. Quand le grand-duc apprit que je continuais à faire maigre, il me gronda beaucoup. Je lui dis que je ne pouvais faire autrement. Quand il se porta mieux il fit encore le malade, pour ne pas sortir de sa chambre où il se plaisait mieux que dans la représentation de la cour. Il n’en sortit que la dernière semaine du carême, où il fit ses dévotions.

Après pâques il fit dresser un théâtre de marionnettes dans sa chambre, et il y invitait du monde et même des dames. Ce spectacle était la chose du monde la plus insipide. La chambre où était le théâtre, avait une porte qui était condamnée parcequ’elle donnait dans un autre appartement qui faisait partie de celui de l’Impératrice, où il y avait une table à machine qu’on pouvait baisser et lever pour y manger sans domestiques. Un jour le grand-duc étant dans la sienne, à préparer son soi-disant spectacle, il entendit parler dans l’autre, et comme il était d’une vivacité inconsidérée, il prit du théâtre un instrument de menuiserie avec lequel on a coutume de faire des trous dans les planches, et se mit à faire des trous à cette porte condamnée, de façon qu’il vit tout ce qui s’y passait, et nommément le dîner qu’y faisait l’Impératrice. Le grand-veneur, comte Razoumoffski, en robe de chambre de brocard, y dînait avec elle—il avait pris médecine ce jour là—et une douzaine de personnes des plus affidées de l’Impératrice. Le grand-duc, non content de jouir lui-même du fruit de son habile travail, appela tous ceux qui étaient autour de lui, pour les faire jouir du plaisir de regarder par les trous qu’il venait de pratiquer avec tant d’industrie. Quand lui-même et ceux qui se trouvaient près de lui, eurent rassasié leurs yeux de ce plaisir indiscret, il vint inviter Mme Krouse, et moi et mes femmes, à passer chez lui pour voir quelque chose que nous n’avions jamais vu. Il ne nous dit pas ce que c’était, apparemment pour nous ménager une agréable surprise. Comme je ne me pressais pas assez, selon ses désirs, il emmena Mme Krouse et mes femmes. J’arrivai la dernière et les trouvai établis devant cette porte, où il avait dressé des bancs, des chaises, des escabelles, pour la commodité des spectateurs, disait-il. En entrant je demandai ce que c’était. Il vint courir au devant de moi et me dire de quoi il s’agissait. Je fus effrayée et indignée de sa témérité, et je lui dis que je ne voulais ni regarder ni avoir part à cet esclandre, qui sûrement lui causerait du chagrin si sa tante l’apprenait, et qu’il était difficile qu’elle ne l’apprît pas, parcequ’il avait mis au moins vingt personnes dans son secret. Tous ceux qui s’étaient prêtés à regarder par la porte, voyant que je ne voulais pas en faire autant, commencèrent à défiler un à un de cette porte. Le grand-duc lui-même commençait à être un peu penaud de ce qu’il avait fait, et s’en retourna travailler à son théâtre de marionnettes, et moi je m’en allai dans ma chambre.

Jusqu’au dimanche nous n’entendîmes parler de rien; mais ce jour là, je ne sais comment il se fit que je vins un peu plus tard à la messe qu’à l’ordinaire. Revenue dans ma chambre, j’allais ôter mon habit de cour, lorsque je vis entrer l’Impératrice avec un air fort irrité et très rouge. Comme elle n’avait pas été à la messe de la chapelle, mais qu’elle avait assisté au service divin dans sa petite chapelle particulière, j’allai comme de coutume au devant d’elle, ne l’ayant pas vue encore ce jour-là, pour lui baiser la main. Elle m’embrassa, ordonna d’appeler le grand-duc, et, en attendant, me gronda, moi, de ce que je venais tard à la messe et donnais la préférence à la parure sur le bon Dieu. Elle ajouta que du temps de l’impératrice Anne, quoiqu’elle ne demeurât pas à la cour, mais dans une maison assez éloignée de la cour, elle n’avait jamais manqué à ses devoirs, et que souvent elle s’était levée à la bougie à cet effet. Puis elle fit appeler mon valet de chambre perruquier, et lui dit que si, à l’avenir, il me coiffait avec tant de lenteur, elle le ferait chasser. Quand elle eut fini avec celui-ci, le grand-duc, qui s’était déshabillé dans sa chambre, entra en robe de chambre, le bonnet de nuit à la main, d’un air fort gai et leste, et courut pour baiser la main à l’Impératrice, qui l’embrassa, et lui demanda d’où il avait pris la hardiesse de faire ce qu’il avait fait, disant qu’elle était entrée dans la chambre où était la table à machine, qu’elle y avait trouvé la porte toute trouée, que tous les trous étaient dirigés vers l’endroit où elle s’asseyait ordinairement, qu’apparemment en faisant cela il avait oublié ce qu’il lui devait; qu’elle ne devait plus le regarder que comme un ingrat; que son père à elle, Pierre I, avait aussi eu un fils ingrat, et qu’il l’avait puni en le déshéritant; que du temps de l’impératrice Anne elle lui avait toujours rendu le respect que l’on devait à une tête couronnée et ointe du Seigneur; que celle-là n’entendait pas le badinage et faisait mettre à la forteresse ceux qui lui manquaient de respect; qu’il n’était, lui, qu’un petit garçon à qui elle saurait apprendre à vivre. Ici il commença à se fâcher et voulut lui répondre, à l’effet de quoi il balbutia quelques paroles; mais elle lui ordonna de se taire, et se courrouça de telle manière qu’elle ne garda plus de mesure dans sa colère, ce qui lui arrivait ordinairement quand elle se fâchait, et lui dit tout plein d’injures et de choses choquantes, lui témoignant autant de mépris que de colère.

Nous étions stupéfaits et interdits tous les deux, et quoique cette scène-là ne s’adressât pas directement à moi, j’en avais la larme à l’œil. Elle s’en aperçut et me dit: «Ce n’est pas à vous que ce que je dis s’adresse; je sais que vous n’avez pas eu part à ce qu’il a fait, et que vous n’avez ni regardé ni même voulu regarder à travers la porte.» Cette réflexion qu’elle fit, avec justice, la calma un peu, et elle se tut—aussi bien était-il difficile d’ajouter encore à ce qu’elle venait de dire—après quoi elle nous salua et s’en alla, extrêmement rouge et les yeux étincelants, chez elle. Le grand-duc s’en alla chez lui, et moi j’ôtai mon habit en silence, ruminant sur tout ce que je venais d’entendre. Quand je fus déshabillée, le grand-duc vint me trouver, et il me dit d’un ton moitié penaud moitié satirique: «Elle était comme une furie et ne savait ce qu’elle disait.» Je lui dis: «Elle était d’une colère extrême.» Et nous repassâmes ce que nous venions d’entendre, à la suite de quoi nous dinâmes dans ma chambre seuls tous les deux. Lorsque le grand-duc s’en fut allé chez lui, Mme Krouse entra chez moi et me dit: «Il faut avouer que l’Impératrice a agi aujourd’hui vraiment en mère.» Je vis qu’elle avait envie de me faire parler, et à cause de cela je me tus. Elle continua: «Une mère se fâche, gronde ses enfants, et puis cela se passe; vous auriez dû tous les deux lui dire: ВИНОВаты Матушка et vous l’auriez désarmée.» Je lui dis que j’avais été interdite et ébahie de la colère de sa majesté, et que tout ce que j’avais été en état de faire dans ce moment avait été d’écouter et de me taire. Elle s’en alla de chez moi, apparemment pour faire son rapport. Quant à moi, le je vous demande pardon, madame, pour désarmer la colère de l’Impératrice, me resta dans la tête, et depuis je m’en suis servie dans l’occasion avec succès, comme on le verra dans la suite.

Quelque temps avant que l’Impératrice dispensât le comte Brummer et le grand chambellan Berkholz de leurs fonctions près du grand-duc, un jour que je sortis plus de bonne heure que de coutume le matin dans l’antichambre, le premier s’y trouvant seul, il prit cette occasion pour me parler, et me pria et me conjura d’aller tous les jours dans la chambre de toilette de l’Impératrice, comme ma mère m’en avait obtenu la permission en partant, privilège dont j’avais fort peu usé jusqu’ici, parceque cette prérogative m’ennuyait souverainement. J’y étais venue une ou deux fois, j’y avais trouvé les femmes de l’Impératrice qui peu à peu s’en étaient retirées de façon que je restais seule. Je lui dis cela. Il me dit que cela n’y faisait rien, qu’il fallait continuer. A dire la vérité, à cette persévérance de courtisan je ne comprenais rien. Cela pouvait lui servir pour ses vues, mais ne me servait de rien à moi de faire le pied de grue dans la chambre de toilette de l’Impératrice, et encore de lui être à charge. Je dis au comte Brummer ma répugnance, mais il fit tout pour me persuader, sans y réussir. Je me plaisais mieux dans mon appartement, et surtout quand Mme Krouse n’y était pas. Je lui découvris cet hiver un penchant très déterminé pour la boisson, et comme elle maria bientôt sa fille avec le maréchal de la cour, Sievers, ou bien elle sortait, ou bien mes gens trouvaient le moyen de l’enivrer, puis elle allait dormir, ce qui délivrait ma chambre de cet argus hargneux.

Le comte Brummer et le grand chambellan Berkholz ayant été dispensés de leurs fonctions près du grand-duc, l’Impératrice nomma pour accompagner le grand-duc, le général prince Basile Repnine. Cette nomination était assurément ce que l’Impératrice pouvait faire de mieux; car le prince Repnine était non seulement un homme d’honneur et de probité, mais c’était encore un homme d’esprit et un très galant homme, rempli de candeur et de loyauté. Moi, en mon particulier, je n’eus qu’à me louer des procédés du prince Repnine. Pour le comte Brummer, je n’en eus pas de regret: il m’ennuyait avec ses éternels discours politiques; il sentait l’intrigue; tandis que le caractère franc et militaire du prince Repnine m’inspirait de la confiance. Pour le grand-duc, il était enchanté d’être quitte de ses pédagogues qu’il haïssait. Ceux-ci, en le quittant, lui firent cependant une belle peur de ce qu’ils le laissaient à la merci des intrigues du comte Bestoujeff, qui était la cheville ouvrière de tous ces changements, lesquels se faisaient sous le plausible prétexte de la majorité de Son Altesse Impériale, dans son duché de Holstein. Le prince Auguste, mon oncle, se trouvait toujours à Pétersbourg, et y guettait l’administration du pays héréditaire du grand-duc.

Au mois de mai nous passâmes au palais d’été. A la fin de mai l’Impératrice plaça près de moi, comme grande-gouvernante, Mme Tchoglokoff, une de ses dames d’honneur et sa parente. Ce fut un coup de foudre pour moi. Cette dame était tout adonnée au comte Bestoujeff, extrêmement simple, méchante, capricieuse, et fort intéressée. Son mari, chambellan de l’Impératrice, était allé alors, avec je ne sais quelle commission de l’Impératrice, à Vienne. Je pleurai beaucoup en la voyant arriver, et tout le reste du jour. Je devais me faire saigner le lendemain. Le matin l’Impératrice vint dans ma chambre, et, me voyant les yeux rouges, elle me dit que les jeunes femmes qui n’aimaient pas leurs maris pleuraient toujours; que ma mère cependant l’avait assurée que je n’avais pas de répugnance à me marier avec le grand-duc; que d’ailleurs elle ne m’y aurait pas obligée; que puisque j’étais mariée, il ne fallait plus pleurer. Je me souvins des instructions de Mme Krouse, et je lui dis: ВИНОВата Матушка, et elle s’apaisa. Sur ces entrefaites arriva le grand-duc, auquel l’Impératrice fit grand accueil cette fois-ci, et puis elle s’en alla. On me saigna, pour le coup j’en avais grand besoin, puis je me mis au lit et je pleurai toute la journée. Le lendemain le grand-duc, pendant l’après dîner, me prit à part, et je vis clairement qu’on lui avait fait entendre que Mme Tchoglokoff avait été placée près de moi, parceque je ne l’aimais pas, lui le grand-duc. Mais je ne comprends pas comment on avait cru augmenter ma tendresse pour lui en me donnant cette femme-là. C’est ce que je lui dis. Pour me servir d’argus, c’était autre chose. Cependant à cet effet il aurait fallu en choisir une moins bête, et assurément pour cet emploi-là il ne suffisait pas d’être méchante et malveillante. On croyait Mme Tchoglokoff extrêmement vertueuse parcequ’alors elle aimait son mari à l’adoration. Elle l’avait épousé par amour: un aussi bel exemple qu’on mettait sous mes yeux, devait me persuader peut-être d’en faire autant. Nous verrons comment on y réussit. Voici, à ce qu’il paraît, ce qui avait précipité cet arrangement: je dis, précipité: car je pense que depuis le commencement le comte Bestoujeff avait en vue de nous entourer de ses créatures. Il aurait bien voulu en faire autant des entours de Sa Majesté, mais la chose était moins aisée.

Le grand-duc avait, à mon arrivée à Moscou, dans sa chambre trois domestiques nommés Czernicheff, tous les trois fils de grenadiers de la compagnie du corps de l’Impératrice. Ceux-ci avaient le grade de lieutenant, qu’elle leur avait donné en récompense, parcequ’ils l’avaient mise sur le trône. L’aîné des Czernicheffs était cousin des deux autres qui étaient frères. Le grand-duc les affectionnait beaucoup tous les trois. Ils étaient les plus intimes, et réellement très serviables, tous les trois grands et bien faits, surtout l’aîné. Le grand-duc se servait de celui-ci pour toutes ses commissions, et plusieurs fois dans la journée il l’envoyait chez moi. C’était lui encore en qui il se confiait quand il n’avait pas envie de venir chez moi. Cet homme était ami et très lié avec Yévreinoff, mon valet de chambre, et souvent je savais par ce canal-là ce que j’aurais ignoré. D’ailleurs tous les deux m’étaient attachés de cœur et d’âme, et souvent je tirais des lumières d’eux, qu’il m’aurait été difficile d’acquérir ailleurs, sur quantité des choses. Je ne sais à propos de quoi l’âiné des Czernicheffs avait dit un jour au grand-duc: Вашъ женихъ, «elle n’est pas ma proise, mais la vôtre.» Ce propos avait fait rire le grand-duc qui me l’avait conté, et depuis ce moment il plut à Son Altesse Impériale de m’appeler гo невѣста, sa promise, et André Czernicheff, en parlant avec moi, Вашъ женихъ, votre promis. André Czernicheff, pour faire cesser ce badinage, proposa à Son Altesse Impériale, après notre mariage, de m’appeler sa mère, Матушкаet moi je l’appelais сгнокъ мой. Mais il était continuellement question de ce fils entre le grand-duc et moi, lui aimant cet homme-là comme ses yeux, et moi l’affectionnant beaucoup aussi.

Mes gens se mirent martel en tête, les uns par jalousie, les autres appréhendant les suites qui pouvaient en résulter pour eux et pour nous. Un jour qu’il y avait bal masqué à la cour, et que j’étais rentrée dans ma chambre pour changer d’habit, mon valet de chambre Timothée Yéveinoff me prit à part et me dit qu’il était, ainsi que toute ma chambre, effrayé du danger dans lequel il voyait que je me précipitais. Je lui demandai ce que ce pouvait être. Il me dit: «Vous ne faites que parler et vous n’êtes occupée que d’André Czernicheff.»—«Hé bien,» dis-je, dans l’innocence de mon cœur, «quel mal y a-t-il à cela? c’est mon fils: le grand-duc l’aime autant et plus que moi, et il nous est attaché et fidèle.»—«Oui,» me répondit-il, «cela est vrai, le grand-duc peut faire comme il lui plaît, mais vous n’avez pas le même droit. Ce que vous nommez bonté et attachement parceque cet homme est fidèle et vous sert, vos gens le nomment amour.» Quand il eut prononcé ce mot dont je ne me doutais seulement pas, je fus frappée comme de la foudre, et du jugement de mes gens, que je nommais téméraire, et de l’état dans lequel je me trouvais sans m’en douter. Il me dit qu’il avait conseillé à son ami André Czernicheff de se dire malade afin de faire cesser ces propos. Celui-ci suivit les avis de Yévreinoff, et sa prétendue maladie dura jusqu’au mois d’avril à-peu-près. Le grand-duc s’occupa beaucoup de la maladie de cet homme, et il m’en parlait toujours, ne sachant rien de tout ceci. Au palais d’été, André Czernicheff reparut: je ne pus plus le revoir sans embarras. En attendant, l’Impératrice avait trouvé bon de faire un nouvel arrangement avec les domestiques de la cour. Ils servaient dans toutes les chambres à tour de rôle, et André Czernicheff comme les autres par conséquent. Le grand-duc avait souvent des concerts pendant les après-dîners, et lui-même y jouait du violon. Pendant un de ces concerts, où je m’ennuyais ordinairement, je m’en allai dans ma chambre. Celle-ci donnait dans la grande salle du palais d’été, dont on peignait alors le plafond, et qui était toute remplie d’échaffaudages. L’Impératrice était absente; Mme Krouse était allée chez sa fille, Mme Sievers: je ne trouvai âme qui vive dans ma chambre. Par ennui j’ouvris la porte de la salle, et je vis à l’autre bout André Czernicheff. Je lui fis signe d’approcher; il vint à la porte, à dire vrai, avec beaucoup d’appréhension. Je lui demandai si l’Impératrice viendrait bientôt. Il me dit: «Je ne saurais vous parler, on fait trop de bruit dans la salle; faites moi entrer dans votre chambre.» Je lui répondis: «C’est ce que je ne ferai pas.» Il était en dehors de la porte, et moi en dedans, tenant la porte entr’ouverte et lui parlant ainsi. Un mouvement involontaire me fit tourner la tête du côté opposé à la porte près de laquelle je me tenais; je vis derrière moi, à l’autre porte de ma chambre de toilette, le chambellan comte Divier, qui me dit: «Le grand-duc vous demande, madame.» Je fermai la porte de la salle et je m’en retournai, avec le comte Divier, dans l’appartement où le grand-duc avait son concert. J’ai appris depuis que le comte Divier était une espèce de rapporteur, chargé de cet emploi, comme plusieurs autres placés auprès de nous. Le lendemain de ce jour, un dimanche, après la messe, nous apprîmes, le grand-duc et moi, que les trois Czernicheffs avaient été placés comme lieutenants dans les régiments qui étaient du côté d’Orenbourg; et l’après-dîner de ce jour Mme Tchoglokoff fut placée près de moi.

Peu de jours après on nous donna l’ordre de nous préparer à accompagner l’Impératrice pour aller à Réval. En même temps Mme Tchoglokoff vint me dire de la part de Sa Majesté Impériale qu’elle me dispensait de venir à l’avenir dans sa chambre de toilette, et que quand j’aurais à lui dire quelque chose, ce ne fut point par d’autres que par elle, Mme Tchoglokoff. Au fond j’étais enchantée de cet ordre, qui me dispensait de faire le pied de grue entre les femmes de l’Impératrice; d’ailleurs je n’y allais pas souvent et ne voyais Sa Majesté que très rarement. Depuis que j’y étais entrée, elle ne s’était montrée à moi que trois ou quatre fois, et ordinairement, peu à peu et une à une les femmes de l’Impératrice quittaient cette pièce quand j’y entrais. Pour n’y pas rester seule, je n’y restais pas longtemps non plus.

Au mois de juin l’Impératrice partit pour Réval, et nous l’accompagnâmes. Nous allions, le grand-duc et moi, dans un carrosse à quatre places: le prince Auguste et Mme Tchoglokoff composaient notre carrosse. Notre façon de voyager n’était ni agréable ni commode. Les maisons de poste ou de station étaient occupées par l’Impératrice; pour nous, on nous donnait des tentes, ou bien on nous plaçait dans les offices. Je me souviens qu’un jour je m’habillai, pendant ce voyage, près du four où l’on venait de cuire le pain, et qu’une autre fois dans la tente où on avait dressé mon lit, il y avait de l’eau jusqu’à mi-pied quand j’y entrai. Outre cela l’Impératrice n’ayant aucune heure fixe ni pour partir, ni pour arriver, ni pour les heures de repas, ni pour celles de repos, nous étions tous, maîtres et domestiques, harassés d’une étrange manière.

Après dix ou douze jours de marche nous arrivâmes à une terre du comte Steinbock, 40 verstes de Réval, d’où l’Impératrice partit en grande cérémonie, voulant arriver de soir à Catherinthal; mais je ne sais comment il se fit que la marche se prolongea jusqu’à une heure et demie du matin.

Pendant tout le voyage, depuis Pétersbourg jusqu’à Réval, Mme Tchoglokoff faisait l’ennui et la désolation de notre carrosse. La moindre chose qu’on disait, elle ripostait par: «Pareil discours déplairait à Sa Majesté;» ou «Pareille chose ne serait pas approuvée par l’Impératrice.» C’étaient quelquefois les choses les plus innocentes et les plus indifférentes auxquelles elle attachait de pareilles étiquettes. Pour moi, je pris mon parti: je ne fis que dormir, pendant la route, dans le carrosse.

Dès le lendemain de notre arrivée à Catherinthal le train ordinaire de la cour recommença, c’est-à-dire, que depuis le matin jusqu’au soir, et très avant dans la nuit, on jouait assez gros jeu dans l’antichambre de l’Impératrice, qui était une salle laquelle coupait la maison et les deux étages en deux. Mme Tchoglokoff était joueuse. Elle m’engagea à jouer tout comme les autres au pharaon: toutes les favorites de l’Impératrice y étaient ordinairement établies, lorsqu’elles ne se trouvaient pas dans l’appartement de Sa Majesté Impériale ou plutôt dans sa tente, car elle en avait fait placer une très grande et magnifique à côté de ses chambres, qui étaient au rez de chaussée et très petites, comme Pierre I en construisait ordinairement. Il avait fait bâtir cette maison de campagne et planter le jardin.

Le prince et la princesse Repnine, qui étaient du voyage, et qui savaient la conduite arrogante et dénuée de sens commun que Mme Tchoglokoff avait tenue pendant la route, m’engageaient à en parler à la comtesse Schouvaloff et à Mme Ismaïloff, les dames les plus affectionnées de l’Impératrice. Ces dames n’aimaient pas Mme Tchoglokoff, et elles étaient déjà instruites de ce qui s’était passé. La petite comtesse Schouvaloff, qui était l’indiscrétion même, n’attendit pas que je lui en parlasse, mais, étant assise au jeu à côté de moi, elle commença elle-même à m’en parler, et comme elle avait le ton très goguenard, elle tourna toute la conduite de Mme Tchoglokoff tellement en ridicule que bientôt celle-ci devint la risée de tout le monde. Elle fit plus: elle conta à l’Impératrice tout ce qui s’était passé. Apparemment que l’on fit fermer la bouche à Mme Tchoglokoff, car elle adoucit de beaucoup son ton vis-à-vis de moi. A dire la vérité, j’avais grand besoin que cela se fît, car je commençais à sentir une grande disposition à la mélancolie. Je me sentais totalement isolée. Le grand-duc prit à Réval un goût passager pour une dame Cédéraparre. Il ne manqua pas, selon sa coutume prise, de m’en faire confidence tout de suite. Je sentais des maux de poitrine fréquents, et il me prit un crachement de sang à Catherinthal, pour lequel on me saigna. L’après-diner de ce jour Mme Tchoglokoff entra dans ma chambre et me trouva les larmes aux yeux. Alors avec une contenance extrêmement adoucie elle me demanda ce que j’avais, et me proposa de la part de l’Impératrice, pour dissiper mon hypocondrie, disait-elle, de faire un tour au jardin. Ce jour-là le grand-duc était allé à la chasse avec le grand-veneur Razoumowsky. Elle me remit outre cela, de la part de sa Majesté Impériale, 3000 roubles pour jouer au pharaon. Les dames avaient remarqué que je manquais d’argent et l’avaient dit à l’Impératrice. Je la priai de remercier Sa Majesté Impériale de ses bontés, et je m’en allai avec Mme Tchoglokoff me promener au jardin, pour prendre l’air.

Quelques jours après notre arrivée à Catherinthal nous y vîmes venir le grand-chancelier comte Bestoujeff, accompagné de l’ambassadeur impérial, le baron Preyslain, et nous apprîmes par les compliments qu’il nous fit, que les deux cours impériales venaient de s’unir par un traité d’alliance. Ensuite de quoi l’Impératrice alla voir l’exercice de la flotte; mais, excepté la fumée du canon, nous ne vîmes rien. La journée était excessivement chaude et le calme parfait. Au retour de cette manœuvre, il y eut un bal dans les tentes de l’Impératrice, dressées sur la terrasse. Le souper était dressé en plein air, à l’entour d’un bassin où il devait y avoir un jet d’eau. Mais à peine l’Impératrice se fut-elle placée à table, qu’il survint une ondée qui mouilla toute la compagnie, laquelle se retira comme elle put dans les maisons et dans les tentes. Ainsi finit cette fête.

Quelques jours après l’Impératrice partit pour Roguervick. La flotte y manœuvra de nouveau: nous n’en vîmes encore que la fumée. Ce voyage nous meurtrit singulièrement les pieds à tous. Le sol de cet endroit est un roc, couvert d’une épaisse couche de petits cailloux d’une telle nature que lorsqu’on se tient pendant quelque temps à la même place, les pieds enfoncent et les cailloux vous couvrent les pieds. Nous y campions et étions obligés d’aller, d’une tente à l’autre et dans nos tentes, sur ce terrain pendant plusieurs jours. J’en eus mal aux pieds pendant plus de quatre mois. Les galériens qui travaillaient au môle, portaient des sabots, et ceux-ci ne résistaient guère au delà de huit à dix jours.

L’ambassadeur impérial avait suivi Sa Majesté dans ce port. Il y dîna et soupa avec elle à mi-chemin entre Roguervick et Réval. Pendant ce souper on amena à l’Impératrice une vieille femme de 130 ans qui avait l’air d’un squelette ambulant. Elle lui fit donner des plats de sa table et de l’argent, et nous continuâmes notre route.

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