1757.
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Vers la fin de cette année le comte Poniatowsky revint à Pétersbourg, comme ministre du roi de Pologne. Pendant cet hiver, où commença 1757, le train de vie chez nous fut le même que celui de l’hiver passé: mêmes concerts, mêmes bals, mêmes coteries. Je m’aperçus bientôt après notre rentrée en ville, où je voyais les choses de plus près, que M. Brockdorf, avec ses intrigues, faisait beaucoup de chemin dans l’esprit du grand-duc. Il était secondé en cela par un assez grand nombre d’officiers holsteinois, qu’il avait encouragé Son Altesse à garder, durant cet hiver, à St Pétersbourg. Le nombre en montait au moins à une vingtaine qui étaient continuellement avec cet alentour du grand-duc, sans compter une couple de soldats holsteinois qui faisaient le service dans sa chambre, comme galopins, comme valets de chambre, et étaient employés à toute sauce: au fond tout cela servait d’autant d’espions aux sieurs Brockdorf et compagnie. Je guettai un moment favorable pendant cet hiver pour parler sérieusement au grand-duc et lui dire avec sincérité ce que je pensais sur ceux qui l’entouraient et les intrigues que je voyais. Il s’en présenta un que je ne négligeai pas. Le grand-duc lui-même vint un jour dans mon cabinet, me dire comme quoi on lui représentait qu’il était indispensablement nécessaire qu’il envoyât un ordre secret en Holstein, pour faire mettre aux arrêts un des premiers personnages du pays par sa charge et son crédit, un nommé Elendsheim, d’extraction bourgeoise, mais qui par ses études et ses capacités était parvenu à sa place. Là-dessus je lui demandai quels griefs on avait contre cet homme, et qu’est-ce qu’il avait fait pour qu’il se porte à le faire arrêter? à ceci il me répondit: «Voyez-vous, on dit qu’on le soupçonne de malversation.» Je demandai qui étaient ses accusateurs? à cela il se crut fort en raison en me disant: «Oh! des accusateurs, il n’y en a pas, car tout le monde le craint et le respecte dans le pays, et c’est pour cela qu’il faut que je le fasse arrêter, et dès qu’il le sera, on m’assure qu’il s’en trouvera tant et plus.»—Je frémis de ce qu’il me dit, et lui répartis: «Mais de cette façon de s’y prendre, il n’y aura pas d’innocent dans le monde; suffit d’un envieux qui fera courir dans le public tel bruit vague qu’il lui plaira, sur lequel on arrêtera qui bon semblera en disant: ’les accusations et les crimes se trouveront après.’ C’est à la façon de Barbari, mon ami, selon la chanson, qu’on vous conseille d’agir, sans avoir égard ni à votre gloire ni à votre justice. Qui est-ce qui vous donne d’aussi mauvais conseils? Permettez-moi de vous le demander.»—Mon grand-duc se trouva un peu penaud de ma question, et me dit: «Vous voulez toujours en savoir plus que les autres.» Alors je lui répondis que ce n’était pas pour faire l’entendue que je parlais, mais parceque je haïssais l’injustice, et ne croyais pas que, de façon ou d’autre, il en voulût commettre une de gaîté de cœur.—Il se mit à se promener à grands pas par la chambre, puis s’en alla, plus agité que boudeur. Peu de temps après il revint et me dit: «Venez chez moi, Brockdorf vous parlera de l’affaire d’Elendsheim, et vous verrez et vous serez persuadée qu’il faut que je le fasse arrêter.» Je lui répondis: «Fort bien, je vous suivrai et écouterai ce qu’il vous dira, puisque vous le voulez.»—Effectivement je trouvai M. Brockdorf dans la chambre du grand-duc, qui lui dit: «Parlez à la grande-duchesse.»—M. Brockdorf, un peu interdit, s’inclina devant le grand-duc et lui dit: «Puisque Votre Altesse me l’ordonne, je parlerai à Mme la grande-duchesse.»—Ici il fit une pause, et puis dit: «C’est une affaire qui demande à être traitée avec beaucoup de secret et de prudence.»—J’écoutais.—«Tout le pays de Holstein est rempli du bruit des malversations et des concussions d’Elendsheim. Il est vrai qu’il n’y a point d’accusateurs, parcequ’on le craint; mais quand il sera arrêté, on pourra en avoir tant qu’on voudra.»—Je lui demandai des détails sur ces malversations et concussions, et j’appris que pour des malversations des deniers il ne pouvait y en avoir, vu que de l’argent du grand-duc il n’en avait pas en mains, mais qu’on regardait comme malversation qu’étant à la tête du département de la justice, à tout procès jugé il y avait toujours un des plaideurs qui se plaignait d’injustice, et disait que la partie adverse n’avait gagné qu’en payant les juges. Mais M. Brockdorf avait beau étaler toute son éloquence et sa science, il ne me persuada pas. Je continuai à soutenir à M. Brockdorf, en présence du grand-duc, qu’on tâchait de porter Son Altesse Impériale à une injustice criante, en le persuadant d’expédier un ordre pour faire arrêter un homme contre qui il n’existait ni plainte en forme ni accusation formelle. Je dis à Brockdorf que de cette façon le grand-duc pouvait le faire encoffrer à toute heure, et dire aussi que les crimes et les accusations viendraient après, et qu’en fait d’affaires de justice, il n’était pas difficile à concevoir que celui qui perdrait son procès crierait toujours qu’on lui faisait tort. J’ajoutai encore que le grand-duc devait être en garde plus que personne contre des affaires pareilles, parceque l’expérience lui avait déjà appris, à ses dépens, ce que la persécution et la haine des partis peut produire, n’y ayant que deux ou trois ans au surplus, qu’à mon intercession Son Altesse Impériale avait fait relâcher M. de Holmer, qu’on avait tenu en prison pendant six ou huit ans, afin de lui faire rendre compte sur les affaires qui avaient été traitées pendant la tutelle du grand-duc et durant l’administration de son tuteur le prince royal de Suède, auquel M. de Holmer avait été attaché et qu’il avait suivi en Suède, d’où même il n’était revenu qu’après que le grand-duc eut signé et expédié une approbation et une décharge générale en forme de tout ce qui avait été fait pendant sa minorité, malgré quoi on avait cependant engagé le grand-duc à faire arrêter M. de Holmer, et à nommer une commission pour rechercher ce qui s’était fait sous l’administration du prince de Suède; que cette commission, après avoir agi au commencement avec beaucoup de vigueur, ayant ouvert aux délateurs un champ libre et, malgré cela, n’ayant rien trouvé, était tombée en léthargie faute d’aliments; que pendant ce temps cependant M. de Holmer languissait dans une prison étroite, ne voyant ni sa femme, ni ses enfants, ni ses amis, ni ses parents; qu’à la fin tout le pays criait à l’injustice et à la tyrannie qu’on employait dans cette affaire, qui vraiment était criante, et qui n’aurait pas fini encore de si tôt, si ce n’était pas moi qui eusse conseillé au grand-duc de couper ce nœud gordien, en expédiant un ordre de relâcher M. de Holmer et d’abolir une commission, qui, outre cela, ne coûtait pas peu d’argent à la caisse d’ailleurs très aride du grand-duc, dans son duché héréditaire. Mais j’eus beau citer cet exemple frappant, le grand-duc m’écoutait, je pense, en rêvant à autre chose, et M. Brockdorf, endurci dans la méchanceté de cœur, d’un esprit très borné, et opiniâtre comme une bûche, me laissa dire, n’ayant plus de raisons à produire. Et quand je fus sortie, il dit au grand-duc que tout ce que j’avais dit ne partait d’autre principe que celui qui me donnait envie de dominer; que je désapprouvais toutes les mesures que je n’avais pas conseillées; que je n’entendais rien aux affaires; que les femmes voulaient toujours se mêler de tout, et qu’elles gâtaient tout ce qu’elles touchaient, que surtout les actions de vigueur étaient au-dessus de leur portée: enfin il fit tant qu’il l’emporta sur mon avis, et le grand-duc, persuadé par lui, fit dresser et signer l’ordre, qui fut expédié, pour arrêter M. Elendsheim. Un nommé Zeitz, secrétaire du grand-duc, attaché à Péchlin et beau-fils de la sage-femme qui m’avait servie, m’avertit de ceci. Le parti de Péchlin en général n’approuvait pas cette mesure violente et hors de saison, avec laquelle M. Brockdorf faisait trembler et eux et tout le pays de Holstein. Dès que j’appris que les menées de Brockdorf l’avaient emporté, dans une cause aussi injuste, sur moi et sur tout ce que j’avais représenté au grand-duc, je pris la ferme résolution de faire ressentir à M. Brockdorf mon indignation en plein. Je dis à Zeitz, et je fis dire à Péchlin, que dès ce moment je regardais Brockdorf comme une peste qu’il fallait fuir et écarter d’auprès du grand-duc, si faire se pouvait; que j’emploierais, moi, tout ce que je pourrais de peine pour cela. Effectivement je pris à tâche, en toute occasion, de montrer le mépris et l’horreur que m’avait inspirés la conduite de cet homme; il n’y eut sorte de ridicule dont il ne fut couvert, et je ne laissais ignorer à personne, quand l’occasion s’en présentait, ce que je pensais à son égard. Léon Narichkine et d’autres jeunes gens s’amusaient et me secondaient en cela. Quand M. Brockdorf passait par les chambres, tout le monde criait après lui: Ваба птица (pélican) c’était son épithète. Cet oiseau était le plus hideux qu’on connaissait, et en homme M. Brockdorf était tout aussi hideux, tant par son extérieur que par son intérieur. Il était grand, avec un col long et la tête épaisse et plate, avec cela il était roux et portait une perruque de fil d’archal, ses yeux étaient petits et enfoncés dans la tête, sans paupières presque ni sourcils, et les coins de la bouche descendaient vers le menton, ce qui lui donnait l’air piteux et de mauvaise volonté. Sur son intérieur je m’en rapporte à ce que j’ai déjà dit, mais j’ajoute encore qu’il était si vicieux qu’il prenait de l’argent de quiconque voulait lui en donner, et pour que son auguste maître ne trouvât pas à dire, avec le temps, à ses concussions, le voyant toujours nécessiteux, il le persuada d’en faire autant et lui procurait de cette façon autant de pécune qu’il pouvait, en vendant des ordres et des titres holsteinois à qui en voulait payer, ou en faisant solliciter par le grand-duc, et pousser dans les différents tribunaux de l’empire et au sénat, toutes sortes d’affaires, souvent injustes, quelquefois même onéreuses à l’empire, comme des monopoles et d’autres octrois qui n’auraient jamais passé d’ailleurs, parcequ’ils étaient contraires aux lois de Pierre I. Outre cela M. Brockdorf jeta le grand-duc plus que jamais dans la boisson et dans la crapule, l’ayant entouré d’un ramas d’aventuriers et de gens tirés des corps de garde et des tavernes, tant de l’Allemagne que de Pétersbourg, qui n’avaient ni foi ni loi, et ne faisaient que boire, manger, fumer et parler avec grossièreté de balivernes.
Voyant que malgré tout ce que je disais et faisais pour faire baisser le crédit de M. Brockdorf, il se soutenait chez le grand-duc et était plus en faveur que jamais, je pris la résolution de dire au comte Schouvaloff ce que je pensais à l’égard de cet homme, en y ajoutant que je regardais cet homme comme un des êtres les plus dangereux qu’il était possible de placer auprès d’un jeune prince, héritier d’un grand empire, et qu’en conscience je me trouvais obligée de lui en parler en confidence, afin qu’il pût en avertir l’Impératrice, ou prendre telle mesure qu’il regarderait convenable. Il me demanda s’il oserait me citer? Je lui dis que oui, et que si l’Impératrice me demanderait à moi-même, je ne ferais pas la petite bouche pour dire ce que je savais et voyais. Le comte Alexandre Schouvaloff clignotait de son œil en m’écoutant fort sérieusement, mais il n’était pas homme à agir sans le conseil de son frère Pierre et de son cousin Ivan. Longtemps il ne me dit rien, ensuite il me fit entendre qu’il se pourrait que l’Impératrice me parlerait. Pendant ce temps, un beau matin, je vis entrer le grand-duc en sautillant dans mon appartement, et son secrétaire Zeitz courait après lui, un papier à la main. Le grand-duc me dit: «Voyez un peu ce diable d’homme, j’ai trop bu hier, je suis tout étourdi encore aujourd’hui, et le voilà qui m’apporte toute une feuille de papier, et ce n’est que le registre des affaires qu’il veut que je finisse; il me poursuit jusque dans votre chambre.» Zeitz me dit: «Tout ce que je tiens là ne dépend que de oui ou de non, et c’est l’affaire d’un quart d’heure.» Je dis: «Mais voyons donc! peut-être en viendrez-vous à bout plus tôt que vous ne pensez.»—Zeitz se mit à lire, et à mesure qu’il lisait, je disais, moi: «Oui» ou «Non». Ceci plut au grand-duc, et Zeitz lui dit: «Voilà, Monseigneur, que si deux fois la semaine vous consentiez à faire comme celà, vos affaires ne s’arrêteraient pas. Ce ne sont que des misères, mais il faut qu’elles aillent, et la grande-duchesse a fini cela avec six oui et autant de non.» Depuis ce jour Son Altesse Impériale s’avisa de m’envoyer Zeitz toutes les fois qu’il avait des oui ou des non à demander. Au bout de quelque temps je lui dis de me donner un ordre signé, qu’est-ce que je pourrais finir et qu’est-ce que je ne pourrais pas finir sans son ordre, ce qu’il fit. Il n’y avait que Péchlin, Zeitz, et moi qui savions cet arrangement, dont Péchlin et Zeitz étaient enchantés: quand il s’agissait de signer, le grand-duc signait ce que j’avais réglé. L’affaire d’Elendsheim resta sous la tutelle de Brockdorf; mais comme Elendsheim était aux arrêts, M. Brockdorf ne se pressait pas de finir, parceque c’était à-peu-près tout ce qu’il avait voulu que de l’éloigner des affaires, et de montrer là-bas son crédit chez son maître.
Je saisis un jour que je trouvai l’occasion ou le moment favorable, pour dire au grand-duc que puisqu’il trouvait les affaires de Holstein si ennuyeuses à régler, et les regardait comme un échantillon de ce qu’il aurait un jour à régler, quand l’empire de Russie lui tomberait en partage, je pensais qu’il devait envisager ce moment-là comme un poids bien plus pénible encore. Là-dessus il me répéta, ce qu’il m’avait dit bien des fois, qu’il sentait qu’il n’était pas né pour la Russie, que ni lui ne convenait aux russes, ni les russes à lui, et qu’il était persuadé qu’il périrait en Russie. Je lui dis à ce sujet, ce que je lui avais dit aussi ci-devant beaucoup de fois, qu’il ne devait pas se laisser aller à cette fatale idée, mais faire de son mieux pour se faire aimer d’un chacun en Russie, et prier l’Impératrice de le mettre à même de s’instruire des affaires de l’empire: je le portai même à demander d’avoir place dans les conférences qui tenaient lieu de conseil à l’Impératrice. Effectivement il en parla aux Schouvaloff, qui portèrent l’Impératrice à l’admettre à cette conférence toutes les fois qu’elle y assistait elle-même; c’était comme si on avait dit qu’il n’y serait pas admis, car elle y vint avec lui deux ou trois fois, et puis ni elle ni lui n’y allèrent plus.
Les conseils que je donnais au grand-duc en général étaient bons et salutaires; mais celui qui conseille ne saurait conseiller que d’après son esprit et selon sa façon de penser, d’envisager les choses et de s’y prendre. Or le grand défaut de mes conseils vis-à-vis du grand-duc était que sa façon de faire et de s’y prendre était toute différente de la mienne, et à mesure que nous avancions en âge, elle devenait plus marquée. Je tâchais en toutes choses de m’approcher le plus que je pouvais toujours de la vérité, et lui de jour en jour il s’en éloignait, jusque là qu’il était devenu menteur déterminé. Comme la façon dont il le devint est assez singulière, je m’en vais la rapporter: peut-être développera-t-elle la marche de l’esprit humain sur ce point, et par là pourra servir à prévenir ce vice ou à le corriger dans quelques individus qui auraient du penchant à s’y livrer. Le premier mensonge que le grand-duc imagina, fut que pour se faire valoir auprès de quelque jeune femme ou fille, comptant sur son ignorance, il lui conta comme quoi, étant encore chez son père en Holstein, monsieur son père l’avait mis, lui, à la tête d’une escouade de ses gardes, et l’avait envoyé pour se saisir d’une troupe d’Egyptiens, qui rôdait alentour de Kiel et commettait, disait-il, des brigandages affreux; ceux-ci il les contait en détail, de même que les ruses qu’il avait employées à les entourer, à leur livrer un ou plusieurs combats dans lesquels il prétendait avoir fait des prodiges d’habileté et de valeur, après quoi il les avait pris et amenés à Kiel. Au commencement il prenait la précaution de ne conter tout ceci qu’aux gens qui ignoraient ce qui le regardait; peu-à-peu il s’enhardit à produire sa composition devant ceux sur la discrétion desquels il comptait assez pour n’en pas recevoir de démentis; mais lorsqu’il se prit à vouloir faire ce récit devant moi, je lui demandai combien de temps avant la mort de son père ceci avait eu lieu? Alors, sans hésiter, il me répondit: «Trois ou quatre ans.»—«Eh bien,» dis je, «vous avez commencé bien jeune à faire des prouesses, car trois ou quatre ans avant la mort du duc votre père, vous n’aviez que six ou sept ans, étant resté à onze ans, après lui, sous la tutelle de mon oncle, le prince royal de Suède; et ce qui m’étonne également,» dis-je, «c’est que monsieur votre père, n’ayant que vous pour fils unique, et votre santé ayant toujours été délicate, à ce qu’on m’a dit, dans votre enfance, qu’il vous eût envoyé batailler contre des voleurs, et cela encore à l’âge de six ou sept ans.» Le grand-duc se fâcha terriblement contre moi de ce que je venais de lui dire, et me dit que je voulais le faire passer pour un menteur vis-à-vis du monde, que je le discréditais. Je lui dis que ce n’était pas moi, mais l’almanach qui discréditait ce qu’il racontait; que je le laissais lui-même juger s’il était humainement possible d’envoyer un petit enfant de six à sept ans, fils unique et prince héréditaire, tout l’espoir de son père, pour prendre des égyptiens. Il se tut, et moi aussi, et me bouda fort longtemps; mais quand il eut oublié ma représentation, il n’en continua pas moins à faire, même en ma présence, ce conte qu’il variait à l’infini. Il en fit ensuite un autre infiniment plus honteux et plus nuisible pour lui, que je rapporterai dans son temps. Il me serait impossible présentement de dire toutes les rêveries que souvent il imaginait et donnait pour des faits, et auxquelles il n’y avait ombre de vérité; suffit, je pense, de cet échantillon.
Un jeudi, y ayant bal chez nous, vers la fin du carnaval, m’étant assise entre la belle-sœur de Léon Narichkine et sa sœur Mme Siniavine, nous regardions danser le menuet par Marine Ossipovna Sakrefskaïa, demoiselle d’honneur de l’Impératrice, nièce du comte Rasoumowsky. Elle était alors leste et légère, et l’on disait que le comte Horn en était très amoureux; mais comme il l’était toujours de trois femmes à la fois, il en contait aussi à la comtesse Marie Romanovna Voronzoff, et à Anne Alexievna Hitroff, aussi filles d’honneur de Sa Majesté Impériale. Nous trouvâmes que la première dansait bien et était assez jolie; elle dansait avec Léon Narichkine. A ce sujet sa belle-sœur et sa sœur me contèrent que sa mère parlait de marier Léon Narichkine avec Melle Hitroff, nièce des Schouvaloff par sa mère, qui était sœur de Pierre et Alexandre Schouvaloff et avait été mariée au père de Melle Hitroff. Celui-ci venait souvent dans la maison des Narichkine, et avait fait tant que la mère de Léon s’était mis ce mariage en tête. Ni Mme Siniavine ni sa belle-sœur ne se souciaient point du tout de la parenté des Schouvaloff, qu’elles n’aimaient pas, comme je l’ai dit ci-dessus. Pour Léon, il ne savait pas seulement que sa mère pensait à le marier; il était amoureux de la comtesse Marie Voronzoff, dont je viens de parler. Ayant entendu cela, je dis à Mmes Siniavine et Narichkine qu’il ne fallait pas permettre ce mariage que la mère négociait avec Melle Hitroff, laquelle personne ne pouvait souffrir, parcequ’elle était intrigante, odieuse et clabaudeuse, et pour couper court à de pareilles idées, il fallait donner à Léon une femme de notre façon, et à cette occasion choisir la susdite nièce des comtes Rasoumowsky, qui était outre cela très aimée de ces deux dames et toujours dans leur maison. Ces deux dames approuvèrent fort mon avis. Le lendemain, comme il y avait mascarade à la cour, je m’adressai au maréchal Rasoumowsky, qui était alors hetman de l’Ukraine, et lui dis tout rondement qu’il faisait très mal de laisser échapper pour sa nièce un parti comme l’était Léon Narichkine; que sa mère voulait le marier avec la demoiselle Hitroff, mais que Mme Siniavine, sa belle-sœur et moi, nous étions convenues que sa nièce serait un parti plus convenable, et que sans perte de temps il s’en allât en faire la proposition aux intéressés. Le maréchal goûta notre projet, en parla à son factotum d’alors, Téploff, qui tout de suite alla en parler au comte Rasoumowsky l’âiné. Celui-ci y consentit. Dès le lendemain Téploff alla, chez l’évêque de St Pétersbourg, acheter pour cinquante roubles la permission de dispense. Celle-ci obtenue, le maréchal et sa femme s’en allèrent chez leur tante, la mère de Léon, et là ils s’y prirent si bien qu’ils firent consentir la mère à ce qu’elle ne voulait pas: ils vinrent fort à propos, car ce jour même elle devait donner sa parole à M. Hitroff. Ceci fait, le maréchal Rasoumowsky, Mmes Siniavine et Narichkine entreprirent Léon, et le persuadèrent d’épouser celle à laquelle il ne pensait seulement pas. Il y consentit quoiqu’il en aimât une autre, mais celle-ci était quasi promise au comte Boutourline. Pour la demoiselle Hitroff, il ne s’en souciait pas du tout. Ce consentement obtenu, le maréchal fit venir sa nièce chez lui: celle-ci trouva le mariage trop avantageux pour le refuser. Dès le lendemain, dimanche, les deux comtes Rasoumowsky demandèrent à l’Impératrice son agrément à ce mariage, qu’elle donna tout de suite. MM. Schouvaloff furent étonnés de la manière dont Hitroff fut déjoué et eux aussi, n’ayant appris la chose qu’après le consentement obtenu de l’Impératrice. L’affaire étant faite, on ne put en revenir, de façon que Léon amoureux d’une demoiselle, sa mère voulant le marier à une autre, en épousa une troisième, à laquelle ni lui ni personne trois jours auparavant n’avait pensé. Ce mariage de Léon Narichkine me lia plus fort que jamais d’amitié avec les comtes Rasoumowsky, qui me voulaient vraiment du bien d’avoir procuré un aussi bon et grand parti à leur nièce, et n’étaient plus du tout fâchés de l’avoir emporté sur les Schouvaloff, ceux-ci ne pouvant pas même s’en plaindre et étant obligés d’en cacher leur mortification; c’était une considération de plus que d’ailleurs je leur avais procurée.
Les amours du grand-duc avec Mme Téploff ne battaient plus que d’une aile très faible: un des plus grands obstacles à ses amours était la difficulté qu’ils avaient à se voir; c’était toujours furtivement, et cela gênait Son Altesse Impériale, qui n’aimait pas plus les difficultés que de répondre aux lettres qu’il recevait. A la fin du carnaval ses amours commencèrent à devenir affaire de parti. La princesse de Courlande m’avertit un jour que le comte Roman Voronzoff, père des deux demoiselles qui étaient à la cour, et qui, soit dit en passant, était la bête noire du grand-duc, de même que tous ses cinq enfants, tenait des propos peu mesurés sur le compte du grand-duc, et qu’entr’autres il disait que si l’envie lui en prenait, il saurait bien faire finir la haine que le grand-duc lui portait et la changer en faveur: qu’à cet effet il n’avait qu’à donner un repas à Brockdorf, lui donner de la bière anglaise à boire, et, en partant, lui en mettre six bouteilles en poche pour Son Altesse Impériale, et qu’alors lui et sa fille cadette deviendraient les premiers matadors de la faveur chez le grand-duc. Comme je remarquai au bal de ce même soir beaucoup de chuchoterie entre Son Altesse Impériale et la comtesse Marie Voronzoff, fille ainée du comte Roman, (cette maison étant réellement faufilée avec les Schouvaloff chez lesquels Brockdorf était toujours le bienvenu), je ne vis pas avec plaisir que la demoiselle Elisabeth Voronzoff revînt sur l’eau; pour y mettre une entrave de plus je contai au grand-duc le propos tenu par le père et que je viens de rapporter. Il entra presque en fureur, et me demanda avec grande colère de qui je tenais ce propos. Longtemps je ne voulus pas le dire; mais il me dit que puisque je ne pouvais nommer personne, lui il supposait que c’était moi qui avais composé cette histoire pour nuire au père et aux filles. J’eus beau lui dire que de ma vie je n’avais fait composition pareille, je fus obligée à la fin de lui nommer la princesse de Courlande. Il me dit que tout de suite il allait lui écrire un billet pour savoir si je disais vrai, et que, s’il y avait la moindre variation dans ce qu’elle lui répondrait, avec ce que je venais de lui dire, il se plaindrait à l’Impératrice de mes intrigues et mensonges; après quoi il sortit de ma chambre. Dans l’appréhension de ce que la princesse de Courlande lui répondrait, et craignant qu’elle ne parle avec équivoque, je lui fis un billet et lui dis: «Au nom de Dieu, dites la vérité pure et nette sur ce qu’on vous demandera.» Mon billet lui fut porté tout de suite et vint à temps, parcequ’il devança celui du grand-duc. La princesse de Courlande répondit à Son Altesse Impériale avec vérité, et il trouva que je n’avais pas menti. Ceci le retint encore quelque temps de ces liaisons avec les deux filles d’un homme qui avait aussi peu d’estime pour lui et qu’il n’aimait pas d’ailleurs. Mais afin d’y mettre une entrave de plus encore, Léon Narichkine persuada le maréchal comte Rasoumowsky d’inviter le soir une ou deux fois par semaine le grand-duc fort en cachette chez lui. C’était presqu’une partie carrée, car il n’y avait que le maréchal, Marie Paolovna Narichkine, le grand-duc, Mme Téploff et Léon Narichkine qui en étaient. Ceci dura une partie du carême et donna lieu à une autre idée. La maison du maréchal était alors de bois; dans les appartements de la maréchale se rassemblait le monde, et comme et lui et elle aimaient à jouer, il y avait toujours jeu. Le maréchal allait et venait, et dans ses appartements à lui il avait sa coterie, quand le grand-duc n’y venait pas. Mais comme le maréchal avait été plusieurs fois chez moi dans ma petite coterie furtive, il désira que celle-ci vint chez lui. A cet effet ce qu’il appelait son hermitage, et qui faisait deux ou trois appartements au rez de chaussée, fut destiné pour nous. Tout le monde se cachait les uns des autres, parceque nous n’osions sortir, comme je l’ai déjà dit, sans permission; or par cet arrangement il y avait trois ou quatre coteries dans la maison, le maréchal allait des unes aux autres et il n’y avait que la mienne qui sût tout ce qui se passait dans la maison, tandis qu’on ne savait pas que nous y étions.
Vers le printemps, M. Péchlin, ministre du grand-duc pour le Holstein, mourut. Le grand-chancelier comte Bestoujeff, prévoyant sa mort, m’avait fait conseiller de demander au grand-duc un certain M. Stambke. Au commencement du printemps nous allâmes à Oranienbaum. Ici le train de vie fut comme les années passées, à cela près que le nombre des troupes de Holstein et des aventuriers qui y étaient placés comme officiers, augmentait d’année en année, et comme on ne pouvait pas trouver de quartier pour le nombre dans le petit village d’Oranienbaum, où au commencement il n’y avait que vingt-huit cabanes, on faisait camper ces troupes, dont le nombre n’a jamais excédé 1,300 hommes. Les officiers dînaient et soupaient à la cour; mais comme le nombre des dames de la cour et celui des épouses des cavaliers ne dépassait pas quinze ou seize, et que Son Altesse Impériale aimait passionnément les grands repas, qu’il en donnait fréquemment et dans son camp et dans tous les coins et recoins d’Oranienbaum, il admettait à ces repas non seulement les chanteuses et danseuses de son opéra, mais quantité de bourgeoises de très mauvaise compagnie qu’on lui amenait de Pétersbourg. Dès que j’appris que les chanteuses, &c., y seraient admises, je m’abstins d’y venir, sous prétexte au commencement que je prenais les eaux, et la plupart du temps je mangeais dans ma chambre avec deux ou trois personnes. Ensuite je dis au grand-duc que je craignais que l’Impératrice ne trouvât mauvais que je parusse dans une compagnie aussi mêlée, et réellement je n’y vins jamais quand je savais que l’hospitalité y était plénière, ce qui fit que quand le grand-duc voulait que j’y vinsse, il n’y avait que les demoiselles de la cour qui y étaient admises. Aux mascarades que le grand-duc donnait à Oranienbaum, je ne venais que fort simplement mise sans bijoux ni parure: ceci fit aussi bon effet chez l’Impératrice qui n’aimait ni approuvait ces fêtes à Oranienbaum, dont les repas devenaient réellement des bacchanales; mais cependant elle les tolérait, ou du moins ne les défendait pas. J’appris que Sa Majesté Impériale disait: «Ces fêtes ne font pas plus de plaisir à la grande-duchesse qu’à moi; elle y vient le plus simplement habillée qu’elle peut et ne soupe jamais avec tout ce qui y vient.» Je m’occupais alors à Oranienbaum à bâtir et à planter ce qu’on y appelle mon jardin; et le reste du temps je me promenais à pied, à cheval ou en cabriolet, et quand j’étais dans ma chambre, je lisais.
Au mois de juillet nous apprîmes que Memel s’était rendu aux troupes russes, par accord, le 24 juin, et au mois d’août on reçut la nouvelle de la bataille de Gross-Jægersdorf, gagnée par l’armée russe le 19 août. Le jour du Te Deum je donnai un grand repas, dans mon jardin, au grand-duc et à tout ce qu’il y avait de plus considérable à Oranienbaum, auquel le grand-duc, et toute la compagnie, parut aussi gai que content. Ceci diminua pour le moment la peine que ressentait le grand-duc de la guerre qui venait d’éclater entre la Russie et le roi de Prusse, pour lequel il avait dès l’enfance un singulier penchant, qui n’avait rien d’extraordinaire au commencement et qui dégénéra en frénésie dans la suite. Alors la joie publique du succès des armes de la Russie l’obligeait de dissimuler le fond de sa pensée, qui était qu’il voyait avec regret les troupes prussiennes battues, tandis qu’il les regardait comme invincibles. Je fis donner ce jour-là aux maçons et travailleurs à Oranienbaum un bœuf rôti.
Peu de jours après ce repas nous retournâmes en ville où nous allâmes occuper le palais d’été. Ici le comte Alexandre Schouvaloff vint me dire, un soir, que l’Impératrice était dans la chambre de sa femme à lui, et qu’elle me faisait dire d’y venir pour lui parler, comme je l’avais désiré l’hiver passé. J’allai tout de suite dans l’appartement du comte et de la comtesse Schouvaloff, qui était au bout de mon appartement. J’y trouvai l’Impératrice toute seule. Après lui avoir baisé la main, et qu’elle m’eut embrassée, selon sa coutume, elle me fit l’honneur de me dire qu’ayant appris que je désirais de lui parler, elle était venue aujourd’hui pour savoir ce que je lui voulais. Or il y avait alors huit mois et plus de la conversation que j’avais eue avec Alexandre Schouvaloff au sujet de Brockdorf. Je répondis à Sa Majesté Impériale que l’hiver passé, voyant la conduite que tenait M. Brockdorf, j’avais cru indispensable d’en parler au comte Alexandre Schouvaloff, afin qu’il put en avertir Sa Majesté Impériale; qu’il m’avait demandé s’il pouvait me citer, et que je lui avais dit que si Sa Majesté Impériale le souhaitait, je lui répéterais moi-même tout ce que je savais. Alors je lui racontai l’histoire d’Elendsheim comme elle s’était passée. Elle parut m’écouter avec beaucoup de froideur, puis me demanda des détails sur la vie privée du grand-duc et sur ses entours. Je lui dis avec la plus grande vérité tout ce que j’en savais, et lorsque sur les affaires du Holstein je lui fis quelques détails qui lui firent voir que je les connaissais assez, elle me dit: «Vous me paraissez bien instruite sur ce pays.» Je lui répartis avec naïveté qu’il ne m’était pas difficile de l’être, le grand-duc m’ayant ordonné d’en prendre connaissance. Je vis sur le visage de l’Impératrice que cette confidence faisait une désagréable impression sur elle, et en général elle me parut très singulièrement renfermée pendant toute cette conversation, où elle me faisait parler et me questionnait à cet effet, et ne disait quasi pas un mot, de façon que cet entretien me parut plutôt une sorte d’inquisition de sa part qu’une conversation confidentielle. Enfin elle me congédia tout aussi froidement qu’elle m’avait reçue, et je fus très peu édifiée de mon audience, qu’Alexandre Schouvaloff me recommanda de garder fort secrète, ce que je lui promis; aussi bien n’y avait-il pas de quoi se vanter. Revenue chez moi, j’attribuai la froideur de l’Impératrice à l’antipathie qu’il y avait longtemps qu’on m’avait avertie que les Schouvaloff lui avaient inspirée contre moi. On verra ensuite le détestable emploi, si j’ose le dire, qu’on lui persuada de faire de cette conversation entre elle et moi.
A quelque temps de là nous apprîmes que le maréchal Apraxine, loin de profiter de ses succès, après la prise de Memel et le gain de la bataille de Gross-Jægersdorf, pour aller en avant, se retirait avec une telle précipitation que cette retraite ressemblait à une fuite, car il jetait et brûlait ses équipages et enclouait ses canons. Personne ne comprenait rien à cette opération; ses amis même ne savaient comment le justifier, et par là même on y chercha des dessous de cartes. Quoique au juste je ne saurais même à quoi attribuer la retraite précipitée et incohérente du maréchal Apraxine, ne l’ayant plus revu jamais, cependant je pense que la cause en pouvait être qu’il recevait de sa fille la princesse Kourakine, toujours liée, par politique non par inclination, à Pierre Schouvaloff, de son beau-fils, le prince Kourakine, de ses amis et parents, des nouvelles assez précises de la santé de l’Impératrice, qui allait de mal en pis. On commençait alors à être persuadé assez généralement qu’elle avait des convulsions très fortes tous les mois régulièrement, que ces convulsions affaiblissaient ses organes visiblement, qu’après chaque convulsion elle était pendant trois ou quatre jours dans un tel état de faiblesse et d’affaissement de facultés, qui tenait de la léthargie, que pendant ce temps on ne pouvait lui parler ni l’entretenir de rien du tout. Le maréchal Apraxine croyant peut-être le danger plus pressant qu’il n’était, n’avait pas jugé à propos de s’enfoncer plus avant dans la Prusse, mais avait cru devoir rétrograder pour se rapprocher des frontières de la Russie, sous prétexte de manquement de vivres, prévoyant qu’en cas de l’évènement de la mort de l’Impératrice cette guerre finissait tout de suite. Il était difficile de justifier la démarche du maréchal Apraxine; mais telles pouvaient être ses vues, d’autant plus qu’il se croyait nécessaire en Russie, comme je l’ai dit en parlant de son départ. Le comte Bestoujeff m’envoya dire par Stambke quelle tournure prenait la conduite du maréchal Apraxine, dont l’ambassadeur impérial et celui de la France se plaignaient hautement. Il me fit prier d’écrire au maréchal, comme son amie, et de joindre mes persuasions aux siennes, afin de lui faire rebrousser chemin et mettre fin à une fuite à laquelle ses ennemis donnaient une tournure odieuse et sinistre. Effectivement j’écrivis une lettre au maréchal Apraxine, dans laquelle je l’avertis des mauvais bruits de St Pétersbourg, et comme quoi ses amis avaient bien de la peine à justifier la précipitation de sa retraite, le priant de rebrousser chemin et de remplir les ordres qu’il avait du gouvernement. Le grand-chancelier comte Bestoujeff lui envoya cette lettre. Le maréchal Apraxine ne me répondit pas. Nous vîmes sur ces entrefaites partir de St Pétersbourg et prendre congé de nous le directeur général des bâtiments de l’Impératrice, le général Fermor. On nous dit qu’il allait pour être placé à l’armée; il avait autrefois été quartier-maître général du comte Munich. La première chose que le général Fermor demanda fut d’avoir avec lui ses employés ou surintendants aux bâtiments, les brigadiers Réaznoff et Mordvinoff, et avec eux il partit pour l’armée: c’étaient des militaires qui n’avaient guère fait que des contrats de bâtisse. Dès qu’il y fut arrivé, on lui ordonna d’en prendre le commandement à la place du maréchal Apraxine qui fut rappelé, et quand celui-ci revint, il trouva un ordre à Trihorsky de s’y arrêter et d’y attendre les ordres de l’Impératrice. Ceux-ci furent longtemps à venir, parceque ses amis, sa fille et Pierre Schouvaloff, faisaient tout au monde et remuaient ciel et terre pour calmer le courroux de l’Impératrice, fomenté par les comtes Voronzoff, Boutourline, Jean Schouvaloff et autres, qui étaient poussés par les ambassadeurs des cours de Versailles et de Vienne, pour que le procès fut entamé contre Apraxine. Enfin on nomma des commissaires pour l’examiner. Après le premier interrogatoire le maréchal Apraxine fut saisi d’un coup d’apoplexie dont il mourut au bout de vingt-quatre heures environ. Dans ce procès aurait été mêlé pour sûr le général Liéven aussi. Il était l’ami et le confident d’Apraxine. J’en aurais senti un chagrin de plus, car Liéven m’était bien sincèrement attaché; mais quelque amitié que j’eusse pour Liéven et Apraxine, je puis faire serment que j’ignorais parfaitement la cause de leur conduite et leur conduite même, quoiqu’on ait tâché de faire courir le bruit que c’était pour plaire au grand-duc et à moi qu’ils allaient en arrière, au lieu d’aller en avant. Liéven donnait quelquefois des témoignages assez singuliers de son attachement pour moi, entr’autres celui-ci: l’ambassadeur de la cour de Vienne, comte Esterhazy, donnait une mascarade à laquelle l’Impératrice et toute la cour assistait; Liéven me voyant passer par la chambre où il se tenait dit à son voisin, qui était le comte Poniatowsky: «Voilà une femme pour laquelle un honnête homme pourrait souffrir quelques coups de knout sans regrets.» Je tiens cette anecdote du comte Poniatowsky, depuis roi de Pologne, lui-même.
Dès que le général Fermor eut pris le commandement, il se hâta de remplir ses instructions, qui étaient précises, de se porter en avant, car malgré la rigueur de la saison il occupa Königsberg qui lui envoya des députés le 18 janvier 1758.
Pendant cet hiver je m’aperçus tout d’un coup d’un grand changement de conduite de Léon Narichkine: il commençait à être incivil et grossier; il ne venait plus qu’à regret chez moi, y tenait des propos qui témoignaient qu’on lui fourrait dans la tête du mauvais vouloir contre moi, sa belle-sœur, sa sœur, le comte Poniatowsky et tout ce qui tenait à moi. J’appris qu’il était presque toujours chez M. Jean Schouvaloff, et je devinai aisément qu’on le détournait de moi pour me punir de ce que je l’avais empêché d’épouser Melle Hitroff, et qu’assurément on ferait tant qu’on le mènerait à des indiscrétions qui pouvaient me devenir nuisibles. Sa belle-sœur, sa sœur, son frère étaient aussi fâchés pour moi contre lui, et à la lettre il se conduisait comme un fou et nous offensait tant qu’il pouvait de gaîté de cœur, et cela tandis que je meublais à mes dépens la maison où il devait loger quand il serait marié. Tout le monde l’accusait d’ingratitude, et lui disait qu’il n’avait pas l’âme intéressée, en un mot qu’il n’avait pas de raison de se plaindre d’aucune façon. L’on voyait clairement qu’il servait d’instrument à ceux qui s’étaient emparé de lui. Il faisait plus régulièrement la cour au grand-duc, qu’il amusait autant qu’il pouvait, et le portait de plus en plus à ce qu’il savait que je blâmais; il poussait l’incivilité quelquefois jusque-là que quand je lui parlais, il ne répondait pas. Je ne sais à l’heure qu’il est quelle mouche l’avait piqué tandis qu’à la lettre je l’avais comblé de bien et d’amitié de même que toute sa famille, depuis que je les connaissais. Je pense qu’il s’attacha à cajoler le grand-duc aussi par le conseil de MM. Schouvaloff qui lui disaient que cette faveur serait pour lui toujours plus solide que la mienne, parceque j’étais mal vue de l’Impératrice et du grand-duc; que ni l’un ni l’autre ne m’aimait pas, et qu’il nuirait à sa fortune s’il ne se détachait de moi; que dès que l’Impératrice serait morte le grand-duc me mettrait dans un couvent, et d’autres propos pareils que tenaient les Schouvaloff et qui me furent rapportés. Outre cela on lui montra en perspective l’ordre de Ste Anne, comme le signalement de la faveur du grand-duc vis-à-vis de lui. A l’aide de ces raisonnements et des promesses on eut de cette tête faible et sans caractère toutes les petites trahisons qu’on voulut, et on le fit aller aussi loin et plus loin même qu’on ne le désirait quoique, par-ci, par-là, il eût des hoquets de repentir, comme on verra après. Alors il s’appliquait autant qu’il pouvait à éloigner le grand-duc de moi, de façon que celui-ci me boudait presque sans discontinuer et s’était lié de nouveau avec la comtesse Elisabeth Voronzoff.
Vers le printemps de cette année le bruit se répandit que le prince Charles de Saxe, fils du roi Auguste III de Pologne, allait venir à St Pétersbourg. Ceci ne fit pas plaisir au grand-duc par différentes raisons, dont la première était qu’il craignait que cette arrivée ne fût une augmentation de gêne pour lui, parcequ’il n’aimait pas que le train de vie qu’il s’était arrangé fût le moins du monde dérangé; la seconde raison était que la maison de Saxe se trouvait du côté opposé au roi de Prusse; la troisième raison encore pouvait être qu’il craignait de perdre à la comparaison: c’était au moins être très modeste, car ce pauvre prince de Saxe n’était rien par lui-même et n’avait aucune sorte d’instruction; excepté la chasse et la danse, il ne savait rien, et il m’a dit lui-même que de la vie il n’avait eu de livre à la main, excepté les livres de prières que lui fournissait la reine sa mère qui était fort bigotte. Le prince Charles de Saxe arriva effectivement, le 5 avril de cette année, à St Pétersbourg. On le reçut avec beaucoup de cérémonie et un grand étalage de magnificence et de splendeur. Sa suite était fort nombreuse: quantité de polonais et de saxons l’accompagnaient, parmi lesquels il y avait un Lubomirsky, un Pototsky, un Rzevusky, qu’on appelait le beau, deux princes Soulkowsky, un comte Sapieha, le comte Branitzky, depuis grand-général, un comte Einsiedel, et beaucoup d’autres dont les noms ne sont pas présents à ma mémoire. Il avait une espèce de sous-gouverneur avec lui, nommé Lachinal, qui dirigeait sa conduite et sa correspondance. On logea le prince de Saxe dans la maison du chambellan Jean Schouvaloff, tout nouvellement achevée et dans laquelle le maître avait épuisé son goût, malgré quoi la maison était sans goût et assez mal, quoique fort richement arrangée. Il y avait beaucoup de tableaux, mais la plupart étaient des copies; on y avait orné une chambre de bois tchinar, mais comme le tchinar ne brille pas, on l’avait couvert de vernis; par-là elle devint jaune, mais d’un jaune désagréable, ce qui fit qu’on la trouva vilaine, et pour y remédier on la couvrit d’une fort lourde et riche sculpture qu’on argenta. Extérieurement cette maison, grande par elle-même, ressemblait par ses ornements à des manchettes de point d’Alençon, tant elle était chargé d’ornements. On nomma le comte Jean Czernicheff près du prince Charles, et il fut servi et pourvu en tout aux dépens de la cour et desservi par les gens de la cour.
La nuit avant le jour que le prince Charles vint chez nous, je sentis une si forte colique, avec un tel dévoiement que j’allai plus de trente fois à la selle. Malgré cela et la fièvre qui me prit, je m’habillai le lendemain pour recevoir le prince de Saxe. On l’amena chez l’Impératrice vers les deux heures de l’après-dîner et au sortir de chez elle on le mena chez moi, où le grand-duc devait entrer un moment après lui. A cet effet on avait placé trois fauteuils à la même muraille; celui du milieu était pour moi, celui à ma droite pour le grand-duc, celui à ma gauche pour le prince de Saxe. Ce fut moi qui fis la conversation, car le grand-duc ne voulut quasi pas parler, et le prince Charles n’était pas parlant. Enfin après un demi-quart d’heure d’entretien, le prince Charles se leva pour nous présenter son immense suite. Il avait, je pense, au delà de vingt personnes avec lui, auxquelles s’étaient joints, ce jour-là, l’envoyé de Pologne et celui de Saxe, qui résidaient à la cour de Russie, avec leurs employés. Après une demi-heure d’entretien le prince s’en alla, et moi je me déshabillai pour me mettre dans mon lit, où je restai trois ou quatre jours avec une très forte fièvre, à la suite de laquelle je donnai des indices de grossesse. A la fin d’avril nous allâmes à Oranienbaum. Avant notre départ nous apprîmes que le prince Charles de Saxe s’en irait comme volontaire à l’armée de Russie. Avant que de partir pour l’armée, il s’en alla avec l’Impératrice à Péterhof où on le fêta. Là et en ville nous ne fûmes pas de ces fêtes, mais restâmes à notre campagne, où il prit congé de nous et partit le 4 de juillet.
Comme le grand-duc était presque toujours de très mauvaise humeur contre moi, et qu’à cela je ne savais pas d’autre raison que celle que je ne faisais accueil ni à M. Brockdorf ni à la comtesse Elisabeth Voronzoff, qui commençait à être de nouveau la sultane favorite, je m’avisai de donner à Son Altesse Impériale une fête dans mon jardin à Oranienbaum, afin de diminuer son humeur, si faire se pouvait. Toute fête était toujours bien vue chez son Altesse Impériale. En conséquence je fis construire, dans un lieu écarté du bois, par l’architecte italien que j’avais alors, Antonio Rinaldi, un grand char sur lequel on pouvait placer un orchestre de soixante personnes, musiciens et chanteurs. Je fis composer des vers par le poète italien de la cour, et la musique par le maître de chapelle, Araja. Dans le jardin on mit à la grande allée une décoration illuminée, avec un rideau, vis-à-vis de laquelle on dressa la table avec le souper. Le 17 juillet, au déclin du jour, Son Altesse Impériale et tout ce qu’il y avait à Oranienbaum, et quantité de spectateurs venus de Cronstadt et de St Pétersbourg, se rendirent dans le jardin qu’ils trouvèrent illuminé. On se mit à la table, et après le premier service, on leva le rideau qui cachait la grande allée, et l’on vit arriver de loin l’orchestre ambulant traîné par une vingtaine de bœufs ornés de guirlandes, et entouré de tout ce que j’avais pu trouver de danseurs et danseuses. L’allée était illuminée et si claire qu’on distinguait les objets. Lorsque le char s’arrêta, le hasard voulut que la lune se trouvât précisément placée sur le char, ce qui fit un effet admirable et étonna beaucoup toute la compagnie, le temps étant outre cela le plus beau du monde. Tout le monde sauta de table pour jouir de plus près de la beauté de la symphonie et du spectacle. Quand elle finit, on baissa le rideau, et l’on alla se mettre à la table pour le second service. A la fin de celui-ci on entendit les fanfares et timballes, et un charlatan vint crier: «Messieurs et Mesdames, venez chez moi, vous trouverez dans mes boutiques des loteries gratis.» Des deux côtés de la décoration à rideaux deux petits rideaux se levèrent, et l’on vit deux boutiques fort éclairées, dans l’une desquelles on distribuait gratis des numéros de loterie pour la porcelaine qu’elle contenait, et dans l’autre pour des fleurs, rubans, éventails, peignes, bourses, gants, nœuds d’épée et autres chiffons de pareille nature. Quand les boutiques furent vides on alla manger le dessert, après quoi on se mit à danser jusqu’à six heures du matin. Pour le coup aucune intrigue ou mauvaise volonté ne tint contre ma fête, et Son Altesse Impériale et tout le monde en fut content à l’extase, et ne faisait que priser la grande-duchesse et sa fête; aussi ni avais-je rien épargné. Mon vin, on le trouva délicieux; mon repas, le meilleur possible. Tout était à mes propres dépens, et la fête me coûta 10,000 à 15,000 roubles—notez que j’en avais 30,000 par an. Mais cette fête pensa me coûter bien plus cher encore, car pendant la journée du 17 juillet, étant allée en cabriolet, avec Mme Narichkine, pour voir les préparatifs, en voulant sortir du cabriolet, étant déjà sur le marchepied, le cheval fit un mouvement qui me fit tomber par terre sur mes genoux, étant grosse de quatre ou cinq mois. Je ne fis semblant de rien et restai la dernière à la fête, faisant les honneurs; je craignais cependant beaucoup la fausse couche; cependant il ne m’arriva rien, et je fus quitte pour la peur. Le grand-duc, tout ce qui était autour de lui, tout ses holsteinois, et mes ennemis les plus acharnés même, pendant plusieurs jours ne se lassèrent pas de chanter mes louanges et celles de ma fête, n’y ayant ni ami ni ennemi qui n’eût emporté quelques chiffons pour se souvenir de moi; et comme à cette fête, qui était en masque, il y avait une grande quantité de monde de tout étage et que la compagnie était fort mêlée dans le jardin, et entr’autres de quantité de femmes qui d’ailleurs ne paraissaient pas à la cour et en ma présence, tous se vantaient et faisaient étalage de mes dons, qui au fond n’étaient pas grand-chose, car je pense qu’il n’y en avait aucun qui passât les 100 roubles; mais on les recevait de moi, et l’on était bien aise de dire: «Cela me vient de Son Altesse Impériale la grande-duchesse; elle est la bonté même; elle a fait des présents à tout le monde; elle est charmante; elle me regardait d’un air riant, affable; elle prenait plaisir à nous faire danser, manger, promener; elle plaçait qui n’avait plus de place; elle voulait qu’on vît ce qu’il y avait à voir; elle était gaie, &c.» Enfin on me trouva ce jour-là des qualités qu’on ne m’avait pas connues, et je désarmai mes ennemis. C’était-là mon but; mais ce ne fut pas pour longtemps, comme on le verra par la suite.
Après cette fête Léon Narichkine recommença à venir chez moi. Un jour, voulant entrer dans mon cabinet, je l’y trouvai impertinemment couché sur un canapé qui s’y trouvait, et chantant une chanson qui n’avait pas le sens commun. Voyant cela je sortis, en fermant la porte après moi, et tout de suite je m’en allai trouver sa belle-sœur, à laquelle je dis qu’il fallait aller prendre une bonne poignée d’orties et en fouetter cet homme, qui se conduisait si insolemment depuis longtemps avec nous, afin de lui apprendre à nous respecter. La belle-sœur y consentit de bon cœur, et tout de suite nous nous fîmes apporter de bonnes verges entourées d’orties; nous nous fîmes accompagner par une veuve qui était chez moi, parmi mes femmes, nommée Tatiana Jourievna, et nous entrâmes toutes les trois dans mon cabinet, où nous trouvâmes Léon Narichkine à la même place, chantant à gorge déployée sa chanson. Quand il nous vit, il voulut nous esquiver, mais nous lui donnâmes tant de coups avec nos verges et nos orties qu’il en eut les mains, les jambes et le visage enflés pendant deux ou trois jours, de telle façon qu’il ne put pas aller le lendemain à Péterhof avec nous au jour de cour, mais fut obligé de rester dans sa chambre. Il n’eut garde non plus de se vanter de ce qui venait de lui arriver, parceque nous l’assurâmes qu’à la moindre impolitesse ou matière qu’il nous donnerait à nous plaindre de lui, nous renouvellerions la même opération, voyant qu’il n’y avait que ce moyen là pour venir à bout de lui. Tout cela se traitait comme un pur badinage et sans colère, mais notre homme s’en ressentit assez pour s’en ressouvenir, et ne s’y exposa plus, au degré du moins qu’il avait fait ci-devant.
Au mois d’août nous apprîmes, à Oranienbaum, que le 14 août s’était donnée la bataille de Zorndorff, une des plus sanglantes du siècle, puisque de chaque côté on compte au delà de 20,000 hommes de tués et perdus. Notre perte en officiers était considérable et passait les 1,200. On nous annonça cette bataille comme gagnée; mais à l’oreille on se disait que des deux côtés les pertes étaient égales; que pendant trois jours aucune des deux armées n’avait osé s’attribuer le gain de cette bataille; qu’enfin le troisième jour le roi de Prusse, dans son camp, et le comte Fermor, sur le champ de bataille, avaient fait chanter le Te Deum. Le chagrin de l’Impératrice et la consternation de la ville furent grands, quand on sut tous les détails de cette sanglante journée, où beaucoup de gens perdirent leurs proches, leurs amis, leurs connaissances. Pendant longtemps on n’entendit que des regrets sur cette journée; beaucoup de généraux tués, blessés ou faits prisonniers. Enfin il fut reconnu que la conduite du comte Fermor n’était rien moins qu’habile et militaire. La cour le rappela et on nomma le général comte Pierre Soltikoff pour aller commander l’armée de la Russie en Prusse, au lieu du général Fermor. A cet effet on fit venir le comte Soltikoff de l’Ukraine, où il avait le commandement, et en attendant on donna le commandement de l’armée au général Froloff Bagreeff, mais avec un ordre secret de ne rien faire sans les lieutenants-généraux, comte Roumianzoff et prince Alexandre Galitzine, beau-frère de Roumianzoff. On accusait ce dernier qu’étant à une distance peu éloignée du champ de bataille avec un corps de 10,000 hommes, sur des hauteurs d’où il entendait la canonnade, il aurait dépendu de lui de la rendre plus décisive en se portant au dos de l’armée prussienne, tandis que celle-ci était aux prises avec la nôtre. Le comte Roumianzoff ne le fit pas, et quand son beau-frère, le prince Galitzine, après la bataille, vint dans son camp et lui conta la boucherie qu’il y avait eue, il le reçut fort mal et lui dit toutes sortes de duretés, et ne voulait pas le voir ensuite, le traitant comme un lâche, ce que cependant le prince Galitzine n’était, et toute l’armée est plus convaincue de l’intrépidité de ce dernier que de celle du comte Roumianzoff, malgré sa gloire présente et ses victoires. L’Impératrice se trouvait au commencement de septembre à Zarskoé-Sélo, où, le 8 du mois, jour de la nativité de la sainte vierge, elle s’en alla à pied du château à l’église de la paroisse, qui n’est qu’à deux pas de la porte vers le nord, pour y entendre la messe. A peine le service divin eut-il commencé que l’Impératrice, se sentant incommodée, sortit de l’église, descendit le petit perron qui donne en biais vers le château, et étant parvenue à l’angle rentrant du côté de l’église, elle tomba sur l’herbe sans connaissance, au milieu ou plutôt entourée de la foule du peuple qui était venu pour entendre la messe de la fête, de tous les villages d’alentour. Personne de la suite de Sa Majesté ne l’avait suivie, lorsqu’elle sortit de l’église; mais bientôt avertis, les dames de la suite de Sa Majesté et ses plus affidés coururent à son secours, et la trouvèrent sans mouvement ni connaissance, au milieu du peuple qui la regardait sans oser l’approcher. L’Impératrice était grande et puissante et n’avait pu tomber tout d’un coup sans se faire beaucoup de mal par la chute même. On la couvrit d’un mouchoir blanc et on alla chercher médecin et chirurgien; celui-ci arriva le premier et n’eut rien de plus pressé à faire que de la saigner là par terre, au milieu et en présence de tout ce monde, mais elle ne revint pas. Le médecin fut longtemps à venir étant malade lui-même et hors d’état de marcher; on fut obligé de l’apporter sur un fauteuil. C’était feu Condoijdij, grec de nation, et le chirurgien Fouzadier, français réfugié. Enfin on apporta de la cour des écrans et un canapé, sur lequel on la plaça, et à force de remèdes et de soins on la fit un peu revenir; mais en ouvrant les yeux elle ne reconnut personne et demanda, d’une façon presque inintelligible, où elle était. Tout ceci dura au-delà de deux heures, au bout desquelles on prit la résolution de porter Sa Majesté Impériale, avec le canapé, au château. L’on peut s’imaginer la consternation dans laquelle devaient être tous ceux qui étaient attachés à la cour. La publicité de la chose ajoutait encore à la peine: jusqu’ici on avait tenu son état fort secret, et dans ce moment l’accident était devenu public. Le lendemain matin j’en appris les circonstances, à Oranienbaum, par un billet que m’envoya le comte Poniatowsky. J’allai tout de suite le dire au grand-duc, qui n’en savait rien, parcequ’à nous on nous cachait tout en général avec le plus grand soin, et particulièrement ce qui regardait l’Impératrice personnellement. Seulement était-il d’usage que tous les dimanches, quand nous n’étions pas dans le même endroit que Sa Majesté Impériale, un de nos cavaliers était envoyé pour demander l’état de sa santé. Nous n’y manquâmes pas le dimanche suivant, et nous apprîmes que pendant plusieurs jours l’Impératrice n’avait recouvert l’usage libre de sa langue et que son parler n’était pas encore sans difficulté. L’on disait que pendant l’évanouissement elle s’était mordu la langue. Tout cela faisait supposer que cette faiblesse tenait plus de la convulsion que de l’évanouissement.
A la fin de septembre nous revînmes en ville.
Comme je commençais à devenir pesante à cause de ma grossesse, je ne paraissais plus en public, me croyant plus proche d’accoucher qu’en effet je ne l’étais; ceci ennuyait le grand-duc parceque quand je paraissais en public, fort souvent il se disait incommodé, pour rester chez lui, et comme l’Impératrice aussi paraissait rarement, c’était sur moi que roulaient les jours de cour, les fêtes et les bals de la cour, ou quand je n’y étais pas on persécutait Son Altesse Impériale d’y aller, afin que quelqu’un remplit la représentation. Son Altesse Impériale prit donc de l’humeur contre ma grossesse, et s’avisa de dire un jour dans sa chambre en présence de Léon Narichkine et de plusieurs autres: «Dieu sait où ma femme prend ses grossesses; je ne sais pas trop si cet enfant est à moi et s’il faut que je le prenne sur mon compte.» Léon Narichkine vint courir chez moi et me rendre ce propos tout chaud. Je fus effrayée, comme de raison, de ce propos et lui dis: «Vous êtes des étourdis; exigez de lui un serment comme quoi il n’a pas couché avec sa femme, et dites-lui que s’il prête serment, tout de suite vous irez en faire part à Alexandre Schouvaloff, comme au grand-inquisiteur de l’empire.» Léon Narichkine alla effectivement chez Son Altesse Impériale et lui demanda ce serment, à quoi il eut pour réponse: «Allez-vous-en au diable et ne me parlez plus de cela.» Ce propos du grand-duc, tenu si imprudemment, me fâcha beaucoup, et je vis dès lors que trois voies également scabreuses se trouvaient à mon choix: primo, de partager la fortune du grand-duc telle qu’elle pouvait se trouver; secondo, d’être exposée à toute heure à tout ce qu’il lui plairait de disposer pour ou contre moi; tertio, de prendre une route indépendante de tout évènement. Mais pour parler plus clair, il s’agissait de périr avec lui ou par lui, ou bien aussi de me sauver moi-même, mes enfants, et peut-être l’Etat, du naufrage dont toutes les facultés morales et physiques de ce prince faisaient prévoir le danger. Ce dernier parti me parut le plus sûr. Je résolus donc, autant que je pourrais, de continuer à lui donner tous les conseils dont je pourrais m’aviser pour son bien, mais de ne jamais m’opiniâtrer jusqu’à le fâcher comme ci-devant, quand il ne les suivrait pas; de lui ouvrir les yeux sur ses vrais intérêts, chaque fois que l’occasion s’en présenterait, et le reste du temps de me renfermer dans un très morne silence; de ménager, d’un autre côté, dans le public mes intérêts, de telle façon que celui-ci vît en moi le sauveur de la chose publique dans l’occasion. Au mois d’octobre je reçus du grand-chancelier comte Bestoujeff l’avis que le roi de Pologne venait de renvoyer au comte Poniatowsky ses lettres de rappel. Le comte Bestoujeff eut une grande altercation à ce sujet avec le comte Brühl et le cabinet de Saxe, et se fâcha de ce qu’on ne l’avait pas consulté comme ci-devant sur ce point. Il apprit enfin que c’était le vice-chancelier comte Voronzoff et Jean Schouvaloff, qui, par Prasse, résident de Saxe, avaient manigancé toute cette affaire. Ce M. Prasse d’ailleurs paraissait souvent instruit de quantité de particularités dont on était étonné d’où il les savait. Plusieurs années après le canal se découvrit: il était l’amant fort secret et fort discret de la femme du vice-chancelier, la comtesse Anna Karlovna née Scavronsky; celle-ci était très liée avec la femme du maître des cérémonies Samarine, et c’était chez cette femme que la comtesse voyait M. Prasse. Le chancelier Bestoujeff se fit donner les lettres de rappel envoyées au comte Poniatowsky et les renvoya en Saxe sous prétexte de manque de formalité.
Dans la nuit du 8 au 9 décembre je commençai à sentir les douleurs de l’enfantement. J’en envoyai avertir le grand-duc par Mme Vladislava, de même que le comte Alexandre Schouvaloff, afin qu’il pût en instruire Sa Majesté Impériale. Au bout de quelque temps le grand-duc vint dans ma chambre, habillé de son uniforme de Holstein, en bottes et en éperons, avec son écharpe autour du corps et une énorme épée au côté, ayant fait une fort grande toilette; il était à peu près deux heures et demie du matin. Tout étonnée de cet équipage, je lui demandai la cause de cette parure si recherchée; à quoi il me répondit que ce n’était que dans l’occasion qu’on reconnaissait ses vrais amis; que dans cet habillement il était prêt à agir selon son devoir; que le devoir d’un officier holsteinois était de défendre, selon son serment, la maison ducale contre tous ses ennemis, et que comme je me trouvais mal, il était accouru à mon secours. On aurait dit qu’il plaisantait, mais point du tout, ce qu’il disait était très sérieux. Je compris aisément qu’il était gris, et je lui conseillai d’aller se coucher, afin que l’Impératrice, quand elle viendrait, n’eût pas le double déplaisir de le voir ivre et armé de pied en cap, avec cet uniforme holsteinois que je savais qu’elle détestait. J’eus beaucoup de peine à le faire aller; cependant Mme Vladislava et moi nous le persuadâmes, à l’aide de la sage-femme qui assurait que je n’accoucherais pas encore si tôt. Enfin il s’en alla et l’Impératrice arriva. Elle demanda où était le grand-duc; on lui dit qu’il venait de sortir et ne manquerait pas de revenir. Comme elle vit que les douleurs ralentissaient et que la sage-femme disait que cela pouvait encore durer quelques heures, elle retourna dans ses appartements, et moi je me mis au lit, où je m’endormis jusqu’au lendemain que je me levai à mon ordinaire, sentant, par-ci, par-là, des douleurs, après lesquelles j’étais sans douleurs des heures entières. Vers l’heure du souper j’eus faim et je me fis apporter à souper. La sage-femme était assise proche de moi, et me voyant manger avec un appétit dévorant, elle me dit: «Mangez, mangez, ce souper vous portera bonheur.» En effet ayant fini de souper je me levai de table, et au moment même que je me levai il me prit une telle douleur que je jetai un grand cri. La sage-femme et Mme Vladislava me saisirent sous les bras et me mirent sur le lit de misère, et l’on alla chercher et le grand-duc et l’Impératrice. A peine qu’ils furent entrés dans ma chambre que j’accouchai, le 9 décembre, entre dix et onze heures du soir, d’une fille à laquelle je priai l’Impératrice de permettre qu’on donnât son nom. Mais elle décida qu’elle aurait le nom de la sœur aînée de Sa Majesté Impériale, la duchesse de Holstein, Anne Petrovna, mère du grand-duc. Celui-ci parut fort aise de la naissance de cet enfant, et en fit dans son appartement de grandes réjouissances, et en fit faire en Holstein, et reçut tous les compliments qu’on lui en fit, avec des démonstrations de contentement. Le sixième jour l’Impératrice tint sur les fonts de baptême cet enfant, et elle m’apporta un ordre au cabinet pour m’apporter 60,000 roubles. Elle en envoya autant au grand-duc, ce qui n’augmenta pas peu sa satisfaction. Après le baptême les fêtes commencèrent. On en donna, à ce qu’on dit, de très belles; je n’en ai vu aucune: j’étais dans mon lit toute fine, seule, sans âme qui vive pour compagnie, car dès que j’étais accouchée, non seulement l’Impératrice, cette fois-ci comme la première, avait emporté l’enfant dans son appartement; mais aussi, sous prétexte de repos qu’il me fallait, on me laissait là, abandonnée comme une pauvre malheureuse, et personne ne mettait le pied dans mon appartement, ni même ne demandait, ni ne faisait demander, comment je me portais. Comme la première fois j’avais beaucoup souffert de cet abandon, cette fois-ci j’avais pris toutes les précautions possibles contre les vents coulis et les inconvénients du local, et dès que je fus délivrée, je me levai et me couchai dans mon lit; et comme personne n’osait venir chez moi, à moins que ce ne fut à la dérobée, sur ce point aussi je ne manquai point de prévoyance. Mon lit était à-peu-près à la moitié d’une assez longue chambre, les fenêtres étaient au côté droit du lit, il y avait une porte de dégagement qui donnait dans une espèce de garderobe qui servait aussi d’antichambre, et qui était très barricadée d’écrans et de coffres. Depuis mon lit jusqu’à cette porte j’avais fait placer un écran immense, qui cachait le plus joli cabinet que j’avais pu imaginer, vu le local et les circonstances. Dans ce cabinet il y avait un canapé, des miroirs, des tables portatives et quelques chaises. Quand le rideau de mon lit, de ce côté-là, était tiré, on ne voyait rien du tout; quand il était ouvert, je voyais le cabinet et ceux qui y étaient; mais ceux qui entraient dans la chambre ne voyaient que l’écran. Quand on demandait ce qu’il y avait derrière cet écran, on disait: «La chaise percée;» mais celle-ci étant dans l’écran, personne n’était curieux de la voir, et on aurait pu la montrer, sans parvenir encore dans ce cabinet que l’écran couvrait.