1744. (continued 2)
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Revenue à Catherinthal, Mme Tchoglokoff eut la satisfaction d’y trouver son mari revenu de sa mission de Vienne. Beaucoup d’équipages de la cour avaient déjà pris le chemin de Riga, où l’Impératrice voulait se rendre. Mais revenue de Roguervick, l’Impératrice changea d’avis subitement. Bien des gens se cassèrent la tête pour deviner la cause de ce changement. Plusieurs années après la cause se découvrit. Au passage de M. Tchoglokoff par Riga, un prêtre luthérien, fou ou fanatique, lui remit une lettre et un mémoire pour l’Impératrice, dans lequel il l’exhortait à ne pas entreprendre ce voyage, lui disant qu’elle y courrait le plus grand danger; qu’il y avait des gens apostés par les ennemis de l’empire pour la tuer, et d’autres balivernes de cette force-là. Ces écrits, remis à Sa Majesté Impériale, lui firent passer l’envie d’aller plus loin. Pour le prêtre, il fut reconnu pour fou, mais le voyage n’eut pas lieu.
Nous revînmes à petites journées de Réval à Pétersbourg. Je gagnai dans ce voyage un grand mal de gorge, dont je fus alitée pendant plusieurs jours, ensuite de quoi nous allâmes à Péterhof, et de là nous faisions des excursions de huit en huit jours à Oranienbaum.
Au commencement d’août l’Impératrice nous envoya dire, au grand-duc et à moi, que nous devions faire nos dévotions. Nous nous conformâmes tous les deux à ses volontés, et tout de suite nous commençâmes à faire chanter matines et vêpres chez nous et aller à la messe tous les jours. Le vendredi lorsqu’il s’agit d’aller à la confession, la cause de cet ordre donné de faire des dévotions s’éclaircit. Simon Théodorsky, évêque de Pleskov, nous questionna beaucoup tous les deux, chacun séparément, sur ce qui s’était passé entre les Czernicheffs et nous. Mais, comme il ne s’était passé rien du tout, il fut un peu penaud quand il vit qu’avec l’ingénuité de l’innocence, on lui dit qu’il n’y avait pas même l’ombre de ce que l’on avait osé supposer. Il lui échappa de me dire à moi: «Mais d’où vient donc que l’Impératrice est prévenue du contraire?» à quoi je lui répondis que je l’ignorais. Je suppose que notre confesseur communiqua notre confession à celui de l’Impératrice, et que celui-ci redit à Sa Majesté ce qui en était, ce qui certainement ne pouvait nous nuire. Nous communiâmes le samedi, et le lundi nous allâmes à Oranienbaum pour huit jours, tandis que l’Impératrice fit une excursion à Zarskoé-Sélo.
Arrivé à Oranienbaum, le grand-duc enrégimenta toute sa suite. Les chambellans, les gentilshommes de la chambre, les charges de la cour, les adjudants du prince Repnine, son fils lui-même, les domestiques de la cour, les chasseurs, les jardiniers, tous eurent le mousquet sur l’épaule. Son Altesse Impériale les exerçait tous les jours, leur faisait monter la garde: le corridor de la maison leur servait de corps de garde, où ils passaient la journée. Pour les repas les cavaliers montaient en haut, et le soir ils venaient dans la salle danser en guêtres. De dames il n’y avait que moi, Mme Tchoglokoff, la princesse Repnine, mes trois demoiselles d’honneur et mes femmes de chambre: par conséquent ce bal était très maigre et mal arrangé, les hommes harassés et de mauvaise humeur de cette continuité d’exercices militaires, qui n’était pas du goût des courtisans. Après le bal on les laissait aller se coucher chez eux. En général, moi et tout le monde, nous étions excédés de la vie ennuyeuse que nous menions à Oranienbaum, où nous étions cinq ou six femmes isolées vis-à-vis les unes des autres depuis le matin jusqu’au soir, tandis que les hommes s’exerçaient à contre-cœur de leur côté. J’eus recours aux livres que j’avais apportés. Depuis mon mariage je ne faisais que lire. Le premier livre que j’aie lu étant mariée, fut un roman intitulé Tiran le blanc, et une année entière je ne lus que des romans. Mais ceux-ci commençaient à m’ennuyer. Je tombai par hasard sur les lettres de Mme de Sévigné: cette lecture m’amusa. Quand je les eus dévorées, les œuvres de Voltaire me tombèrent sous la main. Après cette lecture je cherchai des livres avec plus de choix.
Nous retournâmes à Péterhoff, et après deux ou trois allées et venues entre Péterhoff et Oranienbaum, avec les mêmes passe-temps, nous retournâmes à Pétersbourg, au palais d’été.
A la fin de l’automne l’Impératrice passa au palais d’hiver, où elle occupa les appartements où nous avions demeuré l’hiver précédent, et on nous logea dans ceux que le grand-duc avait occupés avant notre mariage. Ces appartements nous plurent beaucoup, et réellement ils étaient très commodes. C’étaient ceux de l’impératrice Anne. Tous les soirs toute notre cour se rassemblait chez nous, et on y jouait à toutes sortes de petits jeux, ou bien il y avait concert. Deux fois la semaine il y avait spectacle au grand théâtre qui était alors vis-à-vis l’église de Kasan. En un mot cet hiver fut un des plus gais et des mieux arrangés que j’aie passés de ma vie. Nous ne faisions à la lettre que rire et sauter pendant toute la journée.
Au milieu de l’hiver à peu près, l’Impératrice nous fit dire de la suivre à Tichvine, où elle allait. C’était un voyage de dévotion. Mais au moment que nous allions monter en traîneau, nous apprîmes que le voyage était remis. On vint nous dire à l’oreille que le grand-veneur comte Razoumovsky avait pris la goutte, et Sa Majesté ne voulait pas partir sans lui. Quinze jours ou trois semaines après nous partîmes en effet pour Tichvine. Ce voyage ne dura que cinq jours et nous revînmes. En passant par Ribatchia Slobodk, et devant la maison où je savais qu’étaient les Czernicheffs, je tâchai de les voir à travers les fenêtres, mais je ne vis rien. Le prince Repnine ne fut point de ce voyage. On nous dit qu’il avait la gravelle. Le mari de Mme Tchoglokoff fit les fonctions du prince Repnine pendant ce voyage, ce qui ne fit pas grand plaisir à tout le monde. C’était un sot arrogant et brutal: tout le monde le craignait terriblement, de même que sa femme, et à dire la vérité ils étaient véritablement malfaisants. Cependant il y avait des moyens, comme il parut dans la suite, non seulement d’endormir ces argus, mais même de les gagner. Alors on en était encore à deviner ces moyens. Un des plus sûrs était de jouer au pharaon avec eux. Ils étaient joueurs tous les deux et joueurs très intéressés. Ce faible fut découvert le premier, les autres après.
Pendant cet hiver mourut la princesse Gagarine, demoiselle d’honneur, d’une fièvre chaude, au moment où elle allait se marier au chambellan prince Galitzine, qui épousa ensuite sa sœur cadette. Je la regrettai beaucoup, et pendant sa maladie j’allai la voir plusieurs fois, malgré les représentations de Mme Tchoglokoff. L’Impératrice fit venir de Moscou à sa place sa sœur aînée, mariée depuis au comte Matiuschkine.
Au printemps nous allâmes habiter le palais d’été, et de là à la campagne. Le prince Repnine, sous prétexte de mauvaise santé, obtint la permission de se retirer dans sa maison, et M. Tchoglokoff continua à être chargé des fonctions du prince Repnine près de nous, ad interim. Celui-ci se signala d’abord par le renvoi de notre cour du chambellan comte Divier, qui fut placé comme brigadier à l’armée, et du gentilhomme de la chambre Villebois, qui y fut envoyé comme colonel, à la représentation de Tchoglokoff qui les regardait de mauvais œil, parceque le grand-duc et moi nous les regardions de bon œil. Pareil renvoi avait déjà eu lieu dans la personne du comte Zachar Czernicheff, en 1745, à la prière de ma mère; mais toutefois ces renvois étaient regardés comme des disgrâces à la cour, et par là ils devenaient très sensibles aux individus. Le grand-duc et moi nous fûmes très sensibles à celui-ci. Le prince Auguste, ayant obtenu tout ce qu’il avait voulu, on lui fit dire, de la part de l’Impératrice, de partir. Ceci était aussi une manigance des Tchoglokoff, qui voulaient absolument nous isoler, le grand-duc et moi, en quoi ils suivaient les instructions du comte Bestoujeff, auquel tout le monde était suspect.
Pendant cet été, n’ayant rien de mieux à faire, et l’ennui devenant grand chez nous, ma passion dominante devint de monter à cheval. Le reste du temps je lisais dans ma chambre tout ce qui me tombait sous la main. Pour le grand-duc, comme on lui avait ôté les gens qu’il aimait le mieux, il en choisit de nouveaux entre les domestiques de la cour.
Pendant cet intervalle mon valet de chambre, Yévreinoff, un matin qu’il m’accommodait les cheveux, me dit que par un hasard fort particulier, il avait découvert qu’André Czernicheff et ses frères étaient à Ribatschia, aux arrêts, dans une maison de plaisance appartenant en propre à l’Impératrice, qui l’avait héritée de sa mère; voici comment cela s’était découvert. Durant le carnaval mon homme s’était promené en traîneau, sa femme et sa belle-sœur dans le traîneau et les deux beaux-frères derrière. Le mari de la sœur était secrétaire du magistrat de St Pétersbourg. Cet homme avait une sœur mariée à un sous-secrétaire de la chancellerie secrète. Ils allèrent se promener un jour à Ribatchia, et entrèrent chez l’homme qui avait l’administration de cette terre de l’Impératrice. Ils eurent une dispute sur la fête de Pâques, pour savoir à quelle date elle tomberait. L’hôte de la maison dit qu’il allait bien vite finir cette contestation, qu’il n’y avait qu’à faire demander aux prisonniers un livre qu’on nommait Swiatzj, où l’on trouve toutes les fêtes et le calendrier pour plusieurs années. Quelques moments après on l’apporta. Le beau-frère de Yévreinoff s’empara du livre, et la première chose, en l’ouvrant, qu’il y trouva, fut qu’André Czernicheff y avait donné son nom, et la date du jour où le grand-duc lui avait donné ce livre; après quoi il y chercha la fête de Pâques. La dispute finit, le livre fut renvoyé, et ils revinrent à Pétersbourg, où quelques jours après, le beau-frère de Yévreinoff lui fit confidence de cette découverte. Celui-ci me pria instamment de n’en pas parler au grand-duc, parcequ’on ne se fiait pas du tout à sa discrétion. Je le lui promis, et je lui tins parole.
Vers la mi-carême nous allâmes avec l’Impératrice à Gostilitza, pour la fête du grand-veneur comte Razoumowsky. On y dansa et se divertit assez bien, après quoi on revint en ville.
Peu de jours après on m’annonça le décès de mon père, dont je fus très affligée. On me laissa pleurer huit jours tant que je voulus; mais au bout de huit jours, Mme Tchoglokoff vint me dire que c’était assez pleurer, que l’Impératrice m’ordonnait de finir, que mon père n’était pas un roi. Je lui répondis qu’il était vrai qu’il n’était pas roi, et à cela elle répartit qu’il ne convenait pas à une grande-duchesse de pleurer plus long-temps un père qui n’était pas roi. Enfin on régla que je sortirais le dimanche suivant et porterais le deuil six semaines.
La première fois que je sortis de ma chambre je trouvai le comte Santi, grand-maître des cérémonies de l’Impératrice, dans l’antichambre de Sa Majesté Impériale. Je lui adressai quelques paroles fort indifférentes, et passai mon chemin. A quelques jours de là Mme Tchoglokoff vint me dire que Sa Majesté avait appris du comte Bestoujeff, auquel Santi l’avait donné par écrit, que je lui avais dit, à lui Santi, que je trouvais fort étrange que les ambassadeurs ne m’eussent point fait de compliments de condoléance au sujet de la mort de mon père; que Sa Majesté trouvait très mal avisé le propos que j’avais tenu au comte Santi, que j’étais trop fière, que je devais me souvenir que mon père n’était pas roi, et qu’à cause de cette raison je ne devais ni ne pouvais prétendre à des compliments de condoléance de la part des ministres étrangers. Je tombai de mon haut en entendant parler ainsi Mme Tchoglokoff. Je lui dis que si le comte Santi avait dit ou écrit que je lui avais dit une seule parole analogue même à ce sujet, il était un insigne menteur; que rien de pareil n’était jamais entré dans ma tête, et que, par conséquent aussi, je n’avais tenu, ni à lui ni à personne, aucun propos qui y eût rapport. C’était la vérité la plus stricte, parceque je m’étais fait une règle immuable de ne rien prétendre en aucun cas, de me conformer en tout aux volontés de Sa Majesté Impériale, et de faire ce qu’on me dirait de faire. Apparemment que l’ingénuité avec laquelle je répondis à Mme Tchoglokoff la convainquit. Elle me dit qu’elle ne manquerait pas de dire à l’Impératrice que je donnais un démenti au comte Santi. En effet elle s’en alla chez Sa Majesté et revint me dire que l’Impératrice était très fâchée contre le comte Santi d’avoir fait un pareil mensonge, et qu’elle avait ordonné de le réprimander. A quelques jours de là le comte Santi me dépêcha plusieurs personnes, entr’autres le chambellan comte Nikita Panine et le vice-chancelier Woronzoff, pour me dire que le comte Bestoujeff l’avait forcé à faire ce mensonge et qu’il était fâché de ce que par là il se trouvait dans ma disgrâce. Je dis à ces messieurs qu’un menteur était un menteur, quelque raison qu’il eût pour mentir, et que de crainte que ce monsieur ne me mêlât dans ses mensonges, je ne lui parlerais plus. Voici ce que je crois de cette histoire. Santi était italien. Il aimait négocier et était fort occupé de son métier de grand-maître des cérémonies. Je lui avais toujours parlé comme je parlais à tout le monde. Il croyait peut-être que des compliments de condoléance de la part du corps diplomatique au sujet de la mort de mon père pouvaient être admis, et dans sa façon de penser il y a apparence qu’il croyait m’obliger par là. Il alla donc chez le comte Bestoujeff, grand-chancelier et son chef, et lui dit que j’étais sortie pour la première fois, et que je lui avais paru très affectée: des compliments de condoléance omis pouvaient avoir contribué à augmenter cette sensibilité. Le comte Bestoujeff, toujours hargneux et charmé de m’humilier, fit mettre tout de suite par écrit ce que Santi lui avait dit ou insinué, et qu’il avait appuyé de mon nom, et lui fit signer ce protocole. L’autre, craignant son chef comme le feu, et craignant surtout de perdre sa place, ne balança pas à signer ce mensonge plutôt que de sacrifier son existence. Le grand-chancelier envoya la note à l’Impératrice. Celle-ci s’irrita de me voir des prétentions, et m’envoya Mme Tchoglokoff, comme il a été dit ci-dessus. Mais ayant entendu ma réponse fondée sur l’exacte vérité, il n’en résulta d’autre chose qu’un pied de nez pour monsieur le grand-maître des cérémonies.
A la campagne le grand-duc se forma une meute, et commença lui-même à dresser des chiens. Lorsqu’il était las de les tourmenter, il se mettait à râcler du violon. Il ne connaissait pas une note, mais il avait beaucoup d’oreille, et faisait consister la beauté de la musique dans la force et la violence avec laquelle il tirait des sons de son instrument. Ceux qui l’écoutaient cependant, souvent se seraient bouché volontiers les oreilles, s’ils avaient osé, car il les écorchait horriblement. Ce train de vie continua tant à la campagne qu’à la ville. Revenue au palais d’été, Mme Krouse, qui n’avait cessé d’être un argus, se radoucit au point que très souvent elle se prêtait à tromper les Tchoglokoff, qui étaient devenus les bêtes noires de tout le monde. Elle fit plus, elle procura au grand-duc des jouets, des poupées, et d’autres joujous d’enfans qu’il aimait à la folie. Pendant le jour on les cachait dedans et sous mon lit; le grand-duc se couchait d’abord après le souper, et dès que nous étions au lit, Mme Krouse fermait la porte à clef, et alors le grand-duc jouait jusqu’à une ou deux heures du matin. Bon-gré mal-gré j’étais obligée de prendre part à ce bel amusement, de même que Mme Krouse. Souvent j’en riais, mais plus souvent j’en étais excédée et même incommodée: tout le lit était couvert et rempli de poupées et de jouets quelquefois assez lourds. Je ne sais si Mme Tchoglokoff eut vent de ces amusements nocturnes, mais un soir, vers minuit, elle vint frapper à la porte de la chambre à coucher. On ne lui ouvrit pas tout de suite, parceque le grand-duc, Mme Krouse, et moi, nous n’eûmes rien de plus pressé que de dégarnir le lit des jouets et de les cacher, à quoi la couverture nous servit assez bien, parceque nous les fourrâmes dessous. Ceci fait, on ouvrit, mais elle trouva terriblement à redire de ce qu’on l’avait fait attendre, et nous dit que l’Impératrice se fâcherait beaucoup, quand elle apprendrait que nous ne dormions pas encore à telle heure. Puis elle s’en alla en grognant, n’ayant point fait d’autre découverte. Elle partie, le grand-duc continua son train jusqu’à ce qu’il eût envie de dormir.
A l’entrée de l’automne nous repassâmes de rechef dans les appartements que nous avions occupés d’abord après nos noces, au palais d’hiver. Ici il se fit une défense très sévère de la part de Sa Majesté par l’organe de M. Tchoglokoff, pour que personne n’entrât dans les appartements du grand-duc et les miens, sans l’expresse permission de M. et Mme Tchoglokoff, avec un ordre aux dames et cavaliers de notre cour de se tenir dans l’antichambre et de ne pas passer le seuil de la porte, de ne pas nous parler autrement qu’à haute voix, même aux domestiques, sous peine d’être renvoyés. Le grand-duc et moi, ainsi réduits à être vis-à-vis l’un de l’autre, nous murmurions tous les deux et nous nous communiquions réciproquement nos pensées sur cette sorte de prison qu’aucun de nous n’avait méritée. Pour se procurer plus d’amusement pendant l’hiver, le grand-duc fit venir huit ou dix chiens de chasse de la campagne, et les plaça derrière une cloison de bois qui séparait l’alcôve de ma chambre à coucher d’un immense vestibule qu’il y avait derrière nos appartements. Comme l’alcôve n’était séparée que par des planches, l’odeur de chenil perçait dans l’alcôve, et dans cette puanteur nous dormions tous les deux. Quand je m’en plaignais il me disait qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Le chenil étant un grand secret, je supportai cette incommodité sans trahir le secret de Son Altesse Impériale.
Comme il n’y eut aucune sorte de divertissement pendant ce carnaval à la cour, le grand-duc imagina de faire des mascarades dans ma chambre. Il faisait habiller ses domestiques, les miens et mes femmes, en masques, et les faisait danser dans ma chambre à coucher. Il jouait lui-même du violon et dansait avec. Cela durait assez long-temps dans la nuit; pour moi, sous différents prétextes, de mal de tête ou de lassitude, je me couchais sur un canapé, mais toujours en habit de masque, et m’ennuyais à mourir de l’insipidité de ces bals masqués qui l’amusaient infiniment. Le carême venu, on éloigna de lui encore quatre personnes, du nombre desquelles étaient trois pages qu’il aimait mieux que les autres. Ces renvois fréquents l’affectaient; mais il ne faisait pas un pas pour les arrêter, ou bien il en faisait de si gauches que cela ne faisait qu’augmenter le mal.
Pendant cet hiver nous apprîmes que le prince Repnine, tout malade qu’il était, devait commander le corps de troupes qu’on allait envoyer en Bohême au secours de l’impératrice-reine, Marie Thérèse. C’était une disgrâce formelle pour le prince Repnine. Il y alla et n’en revint jamais, parcequ’il mourût de chagrin en Bohême. Ce fut la princesse Gagarine, ma demoiselle d’honneur, qui m’en donna le premier avis, malgré toutes les défenses de laisser passer jusqu’à nous le moindre mot de ce qui se passait à la ville ou à la cour. On peut voir par là ce que c’est que de pareilles défenses qui ne sont jamais exécutées à la rigueur, parcequ’il y a trop de gens intéressés à les enfreindre. Tous ceux qui nous entouraient, et jusqu’aux plus proches parents des Tchoglokoff, tous s’intéressaient à diminuer la rigueur de l’espèce de prison politique dans laquelle on s’efforçait de nous retenir. Il n’y avait pas jusqu’au propre frère de Mme Tchoglokoff, le comte Hendrikoff, qui souvent ne me glissait des avis utiles et nécessaires, et d’autres se servaient de lui encore pour me les faire parvenir, à quoi il se prêtait toujours avec la candeur d’un brave et honnête homme, se moquant des bêtises et des brutalités de sa sœur et de son beau-frère, de façon qu’avec lui tout le monde était à son aise et sans défiance quelconque, parcequ’il n’avait jamais compromis personne, ni manqué à âme qui vive. C’était un homme d’un sens droit, mais borné, mal élevé, très ignorant, mais ferme et sans malice.
Pendant ce même carême, un jour, vers midi, je sortis dans la chambre où se tenaient les cavaliers et les dames—les Tchoglokoff n’y étaient pas encore—et, en parlant aux uns et aux autres, je m’approchai de la porte où se tenait le chambellan Outzine. Celui-ci fit tomber à demi-voix le discours sur la vie ennuyeuse que nous menions, et dit qu’avec cela encore on nous mettait mal dans l’esprit de l’Impératrice; que, peu de jours avant, Sa Majesté Impériale avait dit à table que je me surchargeais de dettes, que tout ce que je faisais était marqué au coin de la bêtise, qu’avec cela je m’imaginais que j’avais beaucoup d’esprit, mais qu’il n’y avait que moi qui pensât comme cela sur mon propre compte, et que je ne trompais personne, que ma parfaite bêtise était reconnue de tout le monde, et qu’à cause de cela il fallait moins prendre garde à ce que faisait le grand-duc qu’à ce que je faisais, moi; et il ajouta, la larme à l’œil, qu’il avait ordre de l’Impératrice de me dire cela; mais il me pria de ne pas faire semblant de savoir qu’il m’eût dit avoir ordre de me le dire. Je lui répondis que pour ce qui en était de ma bêtise, la faute ne pouvait m’en être attribuée, chacun étant comme le bon Dieu l’avait créé; qu’à l’égard de mes dettes, il n’était pas bien étonnant que j’en eusse, parcequ’avec 30,000 roubles d’entretien, ma mère, en partant, m’avait laissé 6000 roubles à payer pour elle; qu’outre cela la comtesse Roumianzoff m’avait engagée à faire mille dépenses qu’elle regardait comme indispensables; que Mme Tchoglokoff me coûtait seule, cette année, 17,000 roubles, et qu’il savait lui-même le jeu d’enfer qu’il fallait jouer avec eux tous les jours; qu’il pouvait rendre cette réponse à ceux qui l’en avaient chargé; qu’au reste j’étais très fâchée de savoir qu’on me mettait mal dans l’esprit de Sa Majesté Impériale, à laquelle cependant je n’avais jamais manqué en fait de respect, d’obéissance, et de déférence, et que plus on m’observerait plus on en serait convaincu. Je lui promis le secret qu’il m’avait demandé, et le gardai. Je ne sais s’il redit ce dont je le chargeai; mais je le crois, quoique je n’entendisse plus parler de cela, et n’eus garde de renouveler une conversation aussi peu agréable.
La dernière semaine du carême, je pris la rougeole. Je ne pus paraître à pâques; je communiai dans ma chambre le samedi. Pendant cette maladie Mme Tchoglokoff, quoique grosse à pleine ceinture, ne me quittait quasi pas, et faisait ce qu’elle pouvait pour m’amuser. J’avais alors une petite fille kalmouque que j’aimais beaucoup. Cette enfant gagna de moi la rougeole. Après pâques nous allâmes au palais d’été, et de là, à la fin de mai, pour l’ascension, chez le comte Razoumowsky, à Gostilitza. L’Impératrice y fit venir, le 23 du même mois, l’ambassadeur de la cour impériale, le baron Breitlack, qui partait pour Vienne. Il y passa la soirée et soupa avec l’Impératrice. Ce souper se fit fort avant dans la nuit, et nous revînmes à la maisonnette où nous étions logés, après le lever du soleil. Cette maisonnette de bois était située sur une petite élévation et attachée aux glissoires.[G] La situation de cette maisonnette nous avait plu, l’hiver, lorsque nous avions été à Gostilitza pour la fête du grand-veneur, et pour nous faire plaisir il nous y avait logés cette fois-ci. Elle avait deux étages. Celui d’en haut consistait en un escalier, une salle, et trois cabinets; nous couchions dans l’un, le grand-duc s’habillait dans un autre, et Mme Krouse occupait le troisième. En bas étaient logés les Tchoglokoff, mes demoiselles d’honneur, et mes femmes de chambre. Revenus du souper, tout le monde se coucha. Vers les six heures du matin un sergent aux gardes, Lévacheff, arriva d’Oranienbaum pour parler à Tchoglokoff au sujet des bâtisses qui s’y faisaient alors. Trouvant tout le monde endormi dans la maison, il s’assit près de la sentinelle et entendit des craquements qui lui donnèrent des soupçons. La sentinelle lui dit que ces craquements s’étaient renouvelés plusieurs fois depuis qu’il était en faction. Lévacheff se leva et courut à l’extérieur de la maison. Il vit que du dessous de la maison il se détachait de grands carreaux de pierre. Il courut éveiller Tchoglokoff, et lui dit que le fondement de la maison s’affaissait, et qu’il fallait tâcher d’en faire sortir le monde qui y dormait. Tchoglokoff prit une robe de chambre et courut en haut, où, trouvant les portes qui étaient vitrées, fermées à clef, il en fit sauter les serrures. Il parvint ainsi au cabinet où nous dormions, et tirant le rideau, il nous réveilla et nous dit de nous lever au plus vite et de sortir, parceque le fondement de la maison manquait. Le grand-duc sauta du lit, prit sa robe de chambre, et s’enfuit. Je dis à Tchoglokoff que j’allais le suivre, et il s’en alla. Je m’habillai à la hâte. En m’habillant je me souvins que Mme Krouse couchait dans l’autre cabinet. J’allai la réveiller. Comme elle dormait profondément, je parvins avec peine à la réveiller et puis à lui faire comprendre qu’il fallait sortir de la maison. Je l’aidai à s’habiller. Quand elle fut en état, nous passâmes le seuil de la porte et entrâmes dans la salle; mais au moment que nous y posâmes les pieds, il s’y fit un écroulement universel accompagné d’un bruit comme celui d’un vaisseau qu’on lance du chantier. Mme Krouse et moi nous tombâmes par terre. Au moment de notre chute Lévacheff entra par la porte de l’escalier qui était vis-à-vis de nous. Il me leva de terre et m’emporta hors de la chambre. Je jetai par hazard les yeux vers les glissoires: elles avaient été au niveau du second étage, elles ne l’étaient plus, mais au moins à une archine au dessous du niveau du second étage. Lévacheff parvenu avec moi jusqu’à l’escalier de la maison par lequel il était monté, ne le trouva plus: il s’était écroulé; mais plusieurs personnes étant montées sur les décombres, Lévacheff me donna aux plus proches, celles-ci à d’autres, et ainsi, de mains en mains, je parvins jusqu’au pied de l’escalier dans le vestibule, et de là on m’emporta dans un pré. J’y trouvai le grand-duc en robe de chambre. Une fois sortie de la maison, je me mis à regarder ce qui se passait du côté de la maison, et je vis que plusieurs personnes en sortaient tout ensanglantées, et d’autres qu’on portait dehors. Entre les plus grièvement blessées se trouva la princesse Gagarine, ma demoiselle d’honneur. Elle avait voulu se sauver de la maison comme les autres, et, en passant par une chambre attenant à la sienne, un fourneau qui s’écroulait tomba sur un écran et la renversa sur un lit qui se trouvait dans la chambre, plusieurs briques lui tombèrent sur la tête et la blessèrent grièvement, de même qu’une fille qui se sauvait avec elle. Dans ce même étage d’en bas il y avait une petite cuisine où plusieurs domestiques dormaient, dont trois furent tués par l’écroulement du foyer. Ceci n’était rien en comparaison de ce qui se passa entre le fondement de la maison et le premier étage: seize ouvriers attachés aux glissoires dormaient, et tous furent écrasés par l’affaissement de ce bâtiment. La cause de tout cela était que cette cette maison avait été bâtie en automne, à la hâte. Pour fondements on lui avait donné quatre rangs de pierres à chaux. L’architecte avait fait poser au premier étage douze poutres en guise de piliers dans le vestibule. Il devait partir pour l’Ukraine, et au moment qu’il partit, il dit au régisseur de la terre de Gostilitza de ne pas permettre qu’on touchât jusqu’à son retour à ces douze poutres. Lorsque le régisseur apprit que nous devions demeurer dans cette maisonnette, malgré la prescription de l’architecte, comme ces douze poutres défiguraient le vestibule, il n’eut rien de plus pressé que de les faire abattre. Alors, le dégel venu, tout s’affaissa sur les quatre rangs de pierres à chaux qui glissaient de différents côtés, et le bâtiment lui-même glissa vers un tertre qui l’arrêta. J’en fus quitte pour quelques taches bleues et une grande frayeur, pour laquelle on me saigna. Cette frayeur avait été si grande parmi tout le monde, que, pendant plus de quatre mois, chaque porte qui se ferma avec un peu de force nous causa à tous des tressaillements. Quand la première peur fut passée, ce jour-là, l’Impératrice, qui demeurait dans une autre maison, nous fit venir chez elle, et comme elle avait envie de diminuer le danger, tout le monde tâchait de n’y en voir que fort peu, et quelques uns même aucun. Ma frayeur à moi lui déplut beaucoup, et elle m’en bouda. Le grand-veneur pleurait et se désespérait; il parla de se tuer d’un coup de pistolet. On l’en empêcha apparemment, car il n’en fit rien, et dès le lendemain nous retournâmes à Pétersbourg, et, quelques semaines après, au palais d’été.
Je ne me souviens pas au juste, mais il me semble que c’est à cette date à peu près qu’arriva en Russie le chevalier Sacromoso. Il y avait fort longtemps qu’il n’était venu de chevalier de Malte en Russie, et en général on voyait alors très peu d’étrangers venir à Pétersbourg; par conséquent son arrivée fut une espèce d’évènement. On le traita au mieux et on lui fit voir tout ce qu’il y avait de remarquable à Pétersbourg et à Cronstadt. Un officier de marque de la marine fut nommé à cet effet pour l’accompagner. Ce fut M. Poliansky, alors capitaine de haut-bord, depuis amiral. Il nous fut présenté. En me baisant la main, Sacromoso me glissa dans la main un fort petit billet et me dit fort bas: «C’est de la part de madame votre mère.» Je fus presque interdite de frayeur de ce qu’il venait de faire. Je mourais de peur que quelqu’un ne l’eût remarqué, et surtout les Tchoglokoff qui étaient tout proches. Cependant je pris le billet et le glissai dans mon gant droit: personne ne le remarqua. Revenue dans ma chambre, je trouvai dans ce billet roulé (où il me disait que par un musicien italien qui venait au concert du grand-duc, il attendait la réponse) réellement un billet de ma mère qui, inquiète de mon silence involontaire, m’en demandait la raison et voulait savoir dans quelle situation je me trouvais. Je répondis à ma mère et l’instruisis de ce qu’elle voulait savoir. Je lui dis qu’on m’avait défendu de lui écrire et à qui que ce fût, sous prétexte qu’il ne convenait pas à une grande-duchesse de Russie d’écrire d’autres lettres que celles qui étaient composées au collége des affaires étrangères, où je devais seulement apposer ma signature et ne jamais dire ce qu’on devait écrire, parceque le collége savait mieux que moi ce qu’il convenait d’écrire; qu’à M. Olsoufieff on avait presque fait un crime de ce que je lui avais envoyé quelques lignes que je l’avais prié d’insérer dans une lettre pour ma mère. Je lui donnai encore plusieurs autres informations qu’elle demandait. Je roulai mon billet comme avait été celui que j’avais reçu, et je guettai avec impatience et inquiétude le moment de m’en défaire. Au premier concert qu’il y eut chez le grand-duc, je fis le tour de l’orchestre, et m’arrêtai derrière la chaise du violon soliste d’Ologlio, qui était l’homme qu’on m’avait indiqué. Lorsqu’il me vit arriver derrière sa chaise, il fit semblant de prendre son mouchoir dans la poche de son habit, et par là ouvrit cette poche au large. J’y glissai, sans faire semblant de rien, mon billet, je m’en allai d’un autre côté, et personne ne se douta de rien. Sacromoso, pendant son séjour à Pétersbourg, me glissa encore deux ou trois billets ayant trait à la même matière, et mes réponses lui furent rendues de même, jamais personne n’en sut rien.
Du palais d’été nous allâmes à Péterhof, qu’on rebâtissait alors. On nous logea en haut dans le vieux bâtiment de Pierre I, qui existait alors. Ici, par ennui, le grand-duc se mit à jouer avec moi toutes les après-diners l’hombre à deux. Quand je gagnais il se fâchait, et quand je perdais il demandait à être payé tout de suite. Je n’avais pas le sou, faute de quoi il se mettait à jouer aux jeux de hasard avec moi, en tête-à-tête. Je me souviens qu’un jour son bonnet de nuit servit entre nous de marque pour 10,000 roubles; mais quand il perdait il devenait, à la fin du jeu, furieux, et était capable de bouder pendant plusieurs jours. Ce jeu d’aucune façon ne me convenait.
Pendant ce séjour à Péterhof nous vîmes de nos fenêtres, qui donnaient sur le jardin vers la mer, que M. et Mme Tchoglokoff étaient continuellement en allées et venues du palais d’en haut vers celui de Monplaisir, au bord de la mer, qu’habitait alors l’Impératrice. Cela nous intrigua, de même que Mme Krouse, pour savoir la raison de ces fréquentes allées et venues. A cet effet Mme Krouse s’en alla chez sa sœur, qui était première femme de chambre de l’Impératrice. Elle en revint toute rayonnante, ayant appris que toutes ces allées et venues venaient de ce qu’il était parvenu à l’Impératrice que M. Tchoglokoff avait une intrigue amoureuse avec une de mes demoiselles d’honneur, Melle Kocheleff, et que celle-ci était grosse. L’Impératrice avait fait venir Mme Tchoglokoff, et lui avait dit que son mari la trompait, tandis qu’elle aimait ce mari comme une folle; qu’elle avait été aveuglée jusqu’au point de faire quasi demeurer cette fille, la bonne amie de son mari, avec elle; que si elle voulait se séparer de son mari présentement, elle ferait une chose qui ne déplairait pas à Sa Majesté, qui n’avait pas vu avec plaisir le mariage même de Mme Tchoglokoff avec son mari. Elle lui déclara tout net qu’elle ne voulait pas que son mari restât près de nous, qu’elle le renverrait et lui laisserait, à elle, la charge. La femme, au premier moment, nia à l’Impératrice la passion de son mari, et soutint que c’était une calomnie; mais Sa Majesté Impériale, dans le temps qu’elle parlait à la femme, avait envoyé questionner la demoiselle. Celle-ci avoua tout, tout rondement, ce qui rendit la femme furieuse contre son mari. Elle revint chez elle et chanta pouille au mari. Celui-ci tomba à ses genoux, lui demanda pardon, et se servit de tout l’ascendant qu’il avait sur elle pour l’adoucir. La couvée d’enfans qu’ils avaient servit à replâtrer leur intelligence, qui cependant ne fut guère plus sincère depuis. Désunis par amour, ils se lièrent par intérêt: la femme pardonna au mari; elle s’en alla chez l’Impératrice et lui dit qu’elle avait tout pardonné à son mari; qu’elle voulait rester avec lui pour l’amour de ses enfans. Elle pria Sa Majesté, à genoux, de ne pas renvoyer son mari ignominieusement de la cour, disant que ce serait la déshonorer et mettre le comble à son amertume; enfin elle se conduisit si bien dans cette occasion, et avec tant de fermeté et de générosité, et sa douleur outre cela était si réelle, qu’elle désarma la colère de l’Impératrice. Elle fit plus, elle amena son mari devant Sa Majesté Impériale, lui dit bien ses vérités, et puis se mit avec lui aux genoux de l’Impératrice, et la pria de pardonner à son mari en faveur d’elle et de ses six enfans, dont il était le père. Toutes ces différentes scènes durèrent cinq à six jours, et nous apprenions presqu’heure par heure ce qui s’était passé, parceque nous étions moins guettés pendant cet intervalle, et que tout le monde espérait voir renvoyer ces gens-là. Mais l’issue ne répondit point à l’attente qu’on s’en était faite, car il n’y eut que la demoiselle de renvoyée chez son oncle, le grand-maréchal de la cour, Chépeleff, et les Tchoglokoff restèrent, moins glorieux cependant qu’ils n’avaient été jusqu’ici. On choisit le jour où nous devions aller à Oranienbaum, et tandis que nous partions d’un côté, on fit partir la demoiselle d’un autre.
A Oranienbaum nous logeâmes, cette année-là, dans la ville, à droite et à gauche du petit corps de logis. L’aventure de Gostilitza avait si bien effrayé que dans toutes les maisons de la cour on fit examiner les plafonds et les planchers, après quoi on répara ceux qui en avaient besoin.
Voici la vie que je menais à Oranienbaum. Je me levais à trois heures du matin et m’habillais moi-même de pied en cap en habit d’homme; un vieux chasseur que j’avais m’attendait déjà avec les fusils; il y avait un esquif de pêcheur tout prêt au bord de la mer; nous traversions le jardin à pied, le fusil sur l’épaule; nous nous mettions, lui, moi, un chien d’arrêt et le pêcheur qui nous menait, dans cet esquif, et j’allais tirer des canards dans les roseaux qui bordent la mer des deux côtés du canal d’Oranienbaum, qui s’étend deux verstes dans la mer. Nous doublions souvent ce canal, et par conséquent nous étions quelquefois, par un assez gros temps, en pleine mer sur cet esquif. Le grand-duc y venait une heure ou deux après nous, parcequ’à lui il fallait toujours un déjeuner et Dieu sait quoi qu’il trainaît après lui. S’il nous rencontrait, nous allions ensemble, si non chacun tirait et chassait de son côté. A dix heures, et quelquefois plus tard, je rentrais et m’habillais pour le dîner. Après le dîner on se reposait, et le soir le grand-duc avait musique, ou bien nous courions à cheval. Ayant mené cette vie-là pendant huit jours environ, je me sentis fort échauffée et la tête embarrassée. Je compris qu’il me fallait du repos et de la diète. Pendant vingt-quatre heures je ne mangeai rien, ne bus que de l’eau froide, et dormis, deux nuits, autant que je pus, après quoi je repris le même train de vie et me portai très bien. Je me souviens que je lisais alors les mémoires de Brantôme, qui m’amusaient beaucoup. Avant cela j’avais lu la Vie de Henri IV par Périfix.
Vers l’automne nous rentrâmes en ville et l’on nous dit que nous irions pendant l’hiver à Moscou. Mme Krouse vint me dire qu’il fallait augmenter mon linge pour ce voyage. J’entrai dans le détail de ce linge; Mme Krouse prétendit m’amuser en faisant tailler le linge dans ma chambre, afin, disait-elle, de m’instruire combien de chemises pouvaient sortir d’une pièce de toile. Cette instruction ou cet amusement déplut apparemment à Mme Tchoglokoff, qui était de plus mauvaise humeur depuis l’infidélité découverte de son mari. Je ne sais ce qu’elle dit à l’Impératrice, mais tant il y a qu’une après-midi elle vint me dire que Sa Majesté dispensait Mme Krouse de son service près de moi, qu’elle allait se retirer chez le chambellan Sievers, son beau-fils; et le lendemain elle m’amena Mme Vladislava pour occuper sa place près de moi. C’était une grande femme qui paraissait avoir bonne tournure, et dont la physionomie spirituelle me revint assez au premier abord. Je consultai mon oracle, Timothée Yévreinoff, sur ce choix. Il me dit que cette femme, que je n’avais jamais vue auparavant, était la belle-mère du premier commis du comte Bestoujeff, le conseiller Pougovichnikoff; qu’elle ne manquait ni d’esprit, ni de gaîté, mais qu’elle passait pour être très artificieuse; qu’il fallait voir comment elle se conduirait et surtout ne pas trop lui laisser voir de confiance. Elle s’appelait Praskovia Nikitichna. Elle débuta fort bien; elle était sociable, aimait à parler, parlait et contait avec esprit, savait à fond toutes les anecdotes du temps passé et présent, connaissait quatre ou cinq générations de toutes les familles, avait la généalogie des pères, mères, grand’pères, grand’mères, et aïeux paternels et maternels de tout le monde très présente à la mémoire, et personne ne m’a plus mis au fait qu’elle, de tout ce qui s’était passé en Russie depuis cent ans. L’esprit et la tournure de cette femme me revinrent assez, et quand je m’ennuyais je la faisais jaser, à quoi elle se prêtait toujours volontiers. Je découvris sans peine qu’elle désapprouvait très souvent les dits et les faits des Tchoglokoff; mais comme elle allait très souvent aussi dans les appartements de Sa Majesté, et qu’on ne savait pas du tout pourquoi, on était sur ses gardes avec elle jusqu’à un certain point, ne sachant comment les actions ou les paroles les plus innocentes pouvaient être interprétées.
Du palais d’été nous passâmes au palais d’hiver. Ici on nous présenta Mme La Tour l’Annois, qui avait été près de l’Impératrice dans sa première jeunesse et avait suivi la princesse Anna Pétrovna, fille ainée de Pierre I, lorsque celle-ci avait quitté la Russie, avec son époux le duc de Holstein, lors du règne de l’empereur Pierre II. Après la mort de cette princesse, Mme L’Annois s’en était retournée en France, et présentement elle était revenue en Russie pour s’y fixer, ou bien aussi pour s’en retourner après avoir obtenu de Sa Majesté quelques grâces. Mme L’Annois espérait qu’à titre d’ancienne connaissance, elle rentrerait dans la faveur et la familiarité de l’Impératrice; mais elle se trompa fort, tout le monde se ligua ensemble pour l’en exclure. Dès les premiers jours de son arrivée je prévis ce qui en arriverait, et voici comment. Un soir qu’il y avait jeu dans l’appartement de l’Impératrice, Sa Majesté allait et venait d’une chambre à l’autre et ne se fixait nulle part comme elle en avait la coutume. Mme L’Annois, espérant apparemment lui faire la cour, la suivait partout où elle allait. Mme Tchoglokoff, voyant cela, me dit: «Voyez comme cette femme suit partout l’Impératrice; mais cela ne durera pas longtemps, on la désaccoutumera bien vite de courir après elle.» Je me le tins pour dit, et réellement on commença par l’écarter, et puis on la renvoya avec des présents en France.
Pendant cet hiver se fit la noce du comte Lestocq et de la demoiselle Mengden, fille d’honneur de l’Impératrice. Sa Majesté, avec toute la cour, y assista, et elle fit l’honneur aux nouveaux mariés d’aller chez eux. On aurait dit qu’ils jouissaient de la plus grande faveur; mais un ou deux mois après la chance tourna. Un soir que nous étions au jeu dans l’appartement de l’Impératrice, j’y vis le comte Lestocq. Je m’approchai de lui pour lui parler; il me dit à demi-voix: «Ne m’approchez pas, je suis un homme suspect.» Je crus qu’il badinait, je lui demandai ce que cela voulait dire. Il me répondit: «Je vous répète très sérieusement de ne pas m’approcher, parceque je suis un homme suspect, qu’il faut fuir.» Je vis qu’il avait l’air altéré et qu’il était extrêmement rouge. Je le crus ivre et je tournai d’un autre côté. Ceci se passait le vendredi. Le dimanche matin, en me coiffant Timothée Yévreinoff me dit: «Savez-vous bien que cette nuit le comte Lestocq et sa femme ont été arrêtés et conduits à la forteresse comme criminels d’état.» Personne ne savait pourquoi, mais on apprit que le général Etienne Apraxine et Alexandre Schouvaloff avaient été nommés commissaires pour cette affaire.
Le départ de la cour pour Moscou fut fixé au 16 Décembre. Les Czernicheffs avaient été transférés à la forteresse dans une maison que l’Impératrice avait, et qui s’appelait Smolnoy Dvor. L’ainé des trois frères enivrait quelquefois ses gardes, et puis allait se promener en ville chez ses amis. Un jour une fille de garderobe, finnoise, que j’avais, et qui était promise à un domestique de la cour, parent de Yévreinoff, vint m’apporter une lettre d’André Czernicheff, dans laquelle il me priait de diverses choses. Cette fille l’avait vu chez son futur, où ils avaient passé la soirée ensemble. Je ne savais où fourrer cette lettre quand je la reçus. Je ne voulais pas la brûler pour me souvenir de ce dont il me priait. Il y avait fort longtemps que j’avais eu défense d’écrire même à ma mère. Par cette fille je fis l’emplette d’une plume d’argent et d’une écritoire. Pendant le jour j’avais la lettre dans ma poche; quand je me déshabillais je la fourrais sous ma jarretière dans mon bas, et avant de me coucher je la tirais de là et la mettais dans ma manche. Enfin je répondis; je lui envoyai ce qu’il avait désiré par le même canal auquel il avait confié sa lettre, et je choisis un moment propice pour brûler cette lettre qui me donnait de si grandes sollicitudes.
A la moitié de décembre nous partîmes pour Moscou. Nous étions, le grand-duc et moi, dans un grand traîneau, les cavaliers de service sur le devant. Le grand-duc allait pendant le jour se mettre dans un traîneau de ville avec Tchoglokoff, et moi je restais dans le grand traîneau que nous ne fermions jamais, et je faisais conversation avec ceux qui étaient assis sur le devant. Je me souviens que le chambellan prince Alexandre Jouriévitch Troubetzkoy me conta pendant ce temps comme quoi le comte Lestocq, prisonnier à la forteresse, les onze premiers jours de sa détention avait voulu se laisser mourir de faim, mais qu’on l’avait obligé à prendre de la nourriture. Il avait été accusé d’avoir pris 1,000 roubles du roi de Prusse pour appuyer ses intérêts, et d’avoir empoisonné un nommé Oettinger qui aurait pu déposer contre lui. On lui donna la question, après quoi il fut exilé en Sibérie.
Dans ce voyage l’Impératrice nous devança à Tver, et comme on prit pour sa suite les chevaux et les provisions qui étaient préparés pour nous, nous restâmes vingt-quatre heures à Tver sans chevaux et sans nourriture. Nous avions grand faim. Vers le soir Tchoglokoff nous fit avoir un sterlette rôti, qui nous parut délicieux. Nous partîmes pendant la nuit, et arrivâmes à Moscou deux ou trois jours avant noël. La première nouvelle que nous y apprîmes fut que le chambellan de notre cour, le prince Alex. Mich. Galitzine, avait reçu au moment de notre départ de Pétersbourg ordre de se rendre à Hambourg comme ministre de Russie, avec 4,000 roubles d’appointements. Ceci fut regardé de rechef comme un exilé de plus. Sa belle-sœur, la princesse Gagarine, qui était près de moi, en pleura beaucoup, et nous le regrettions tous.
Nous occupions à Moscou les appartements que j’y avais eus avec ma mère, en 1744. Pour aller à la grande église de la cour il fallait faire en carrosse le tour de la maison. Le jour de noël, à l’heure de la messe, nous allions nous mettre en carrosse et étions déjà sur le perron de l’escalier à cet effet, par une gelée de 29 dégrés, lorsqu’on vint nous dire de la part de l’Impératrice, qu’elle nous dispensait d’aller à la messe ce jour-là, à cause du froid excessif qu’il faisait; il est vrai qu’il pinçait le nez. Je fus obligée de rester dans ma chambre le premier temps de mon séjour à Moscou, à cause de l’excessive quantité de boutons qui m’étaient venus au visage. Je mourais de peur de rester couperosée. Je fis venir le médecin Boërhave, qui me donna des calmants et tout plein de choses pour chasser les boutons du visage. A la fin quand rien ne fit effet, il me dit un jour: «Je m’en vais vous donner ce qui les chasse.» Il tira de sa poche un petit flacon d’huile de Falk, et me dit d’en mettre une goutte dans une tasse d’eau et de me laver le visage avec cela de temps en temps, comme par exemple tous les huit jours. Réellement l’huile de Falk me nettoya le visage, et au bout d’une dizaine de jours je pus paraître. Peu de temps après notre arrivée à Moscou (1749), Mme Vladislava vint me dire que l’Impératrice avait ordonné de faire au plus tôt les noces de ma fille de garderobe finnoise. La seule raison pour laquelle vraisemblablement on hâtait ses noces, était apparemment que j’avais marqué quelque prédilection pour cette fille, qui était une grosse réjouie qui par-ci par-là me faisait rire en contrefaisant tout le monde et notamment fort plaisamment Mme Tchoglokoff. On la maria donc, et il n’en fut plus question.
Au milieu du carnaval, durant lequel il n’y eut aucun amusement ni divertissement quelconque, l’Impératrice se trouva incommodée d’une forte colique qui parut devenir très sérieuse. Mme Vladislava et Timothée Yévreinoff me vinrent chuchoter cela à l’oreille, me priant instamment de ne dire à personne qu’ils m’en avaient parlé. Sans les nommer j’en avertis le grand-duc, ce qui le mit fort en l’air. Un matin Yévreinoff vint me dire que le chancelier Bestoujeff et le général Apraxine avaient passé cette nuit dans l’appartement de M. et Mme Tchoglokoff, ce qui donnait lieu à croire que l’Impératrice était fort mal. Tchoglokoff et sa femme étaient plus refrognés que jamais, venaient chez nous, y dînaient, soupaient, mais ne lâchaient pas un mot de cette maladie. Nous n’en parlions pas non plus, ni n’osions par conséquent envoyer demander comment Sa Majesté se portait, parceque l’on aurait d’abord demandé: «Comment, par où, par qui savez-vous qu’elle est malade?» et ceux qui auraient été nommés, ou même soupçonnés, auraient, pour sûr, été renvoyés ou exilés, ou même envoyés à la chancellerie secrète, inquisition d’état, qu’on craignait plus que le feu. Enfin quand Sa Majesté, au bout de dix jours, se porta mieux, il y eut à la cour une noce d’une de ses demoiselles d’honneur. A table je me trouvai assise a côté de la comtesse Schouvaloff favorite de l’Impératrice. Elle me conta que Sa Majesté était encore si faible de la terrible maladie qu’elle venait d’avoir, qu’elle avait coiffé la promise de ses diamants (honneur qu’elle faisait à toutes ses demoiselles d’honneur) assise sur son lit, les pieds seulement hors du lit, et que pour cela elle n’avait pas paru au festin de la noce. Comme la comtesse Schouvaloff me parlait la première de cette maladie, je lui témoignai la peine que m’avait fait son état et la part que j’y prenais. Elle me dit que Sa Majesté apprendrait avec satisfaction ma manière de penser à cet égard. Le surlendemain de ce jour Mme Tchoglokoff vint, le matin, dans ma chambre, et me dit, en présence de Mme Vladislava, que l’Impératrice était fort irritée contre le grand-duc et moi, à cause du peu d’intérêt que nous avions marqué prendre à sa maladie, qui était allé jusque là que nous n’avions pas même envoyé demander une seule fois comment elle se portait. Je dis à Mme Tchoglokoff que je m’en rapportais à elle-même; que ni elle ni son mari ne nous avaient dit un seul mot de la maladie de Sa Majesté; que n’en sachant rien, nous n’avions pu témoigner la part que nous y prenions. Elle me répondit: «Comment pouvez-vous dire que vous n’en saviez rien? la comtesse Schouvaloff a dit à Sa Majesté que vous aviez parlé avec elle, à table, de cette maladie.» Je lui répondis: «Il est vrai que je lui en ai parlé, parcequ’elle m’a dit que Sa Majesté était encore faible et ne pouvait sortir, et alors je lui ai demandé des détails sur la maladie.» Mme Tchoglokoff s’en alla en grognant, et Mme Vladislava me dit: qu’il était bien étrange de chercher querelle aux gens pour une chose qu’ils ignorent, que puisque les Tchoglokoff seuls étaient en droit de dire, s’ils n’avaient pas dit c’était leur faute, et pas la nôtre, si nous avions manqué par cause d’ignorance. Quelque temps après, à un jour de cour, l’Impératrice s’approcha de moi, et je trouvai un moment favorable pour lui dire que ni Tchoglokoff ni sa femme ne nous avaient point avertis de sa maladie, et que par là nous avions été hors d’état de lui marquer la part que nous y avions prise. Elle reçut ceci fort bien, et il me parut que le crédit de ces gens-là diminuait.
La première semaine du carême, M. Tchoglokoff voulut faire ses dévotions. Il se confessa, mais le confesseur de l’Impératrice lui défendit de communier. Toute la cour disait que c’était par ordre de Sa Majesté Impériale, à cause de son aventure avec Melle Kocheleff. Pendant une partie de notre séjour à Moscou, M. Tchoglokoff parut être intimement lié avec le chancelier comte Bestoujeff et avec l’âme damnée de celui-ci, le général Etienne Apraxine. Il était continuellement avec eux, et, à l’entendre parler, on aurait dit qu’il était le conseiller intime du comte Bestoujeff, ce qui cependant ne pouvait être en effet, parceque Bestoujeff avait infiniment trop d’esprit pour se laisser conseiller par un sot aussi arrogant que l’était Tchoglokoff. Mais vers la moitié à peu près de notre séjour à Moscou, cette extrême intimité cessa tout d’un coup, je ne sais pas trop pourquoi, et il devint l’ennemi juré de ceux dans l’intimité desquels il avait vécu peu auparavant.
Peu après mon arrivée à Moscou, je me mis, par ennui, à lire l’Histoire d’Allemagne par le père Barre, chanoine de Ste Geneviève, 9 tomes in quarto. Tous les huit jours j’en finissais un, après quoi je lus les Œuvres de Platon. Mes chambres donnaient sur la rue, le double en était occupé par le grand-duc; ses fenêtres donnaient sur une petite cour. J’étais à lire dans ma chambre; une fille de chambre ordinairement y entrait et s’y tenait debout tant qu’elle voulait, puis sortait, et une autre prenait sa place quand elle le jugeait à propos. Je fis sentir à Mme Vladislava que cela n’était bon à rien qu’à incommoder, et que d’ailleurs j’avais beaucoup à souffrir de la proximité des appartements du grand-duc et de ce qui s’y passait, dont elle-même souffrait autant que moi, parcequ’elle occupait un petit cabinet qui faisait précisément le bout de mes appartements, et elle consentit à dispenser les filles de chambre de cette espèce d’étiquette. Voici ce qui nous faisait souffrir, le matin, le jour, et très avant dans la nuit. Le grand-duc, avec une persévérance rare, dressait une meute de chiens à grands coups de fouet, et, en criant comme les chasseurs, il faisait aller d’un bout de ses deux chambres (car il n’en avait pas plus) à l’autre. Ceux de ses chiens qui se fatiguaient ou détachaient étaient châtiés rigoureusement, ce qui les faisait crier encore plus fort. Quand enfin il se lassait de cet exercice détestable pour les oreilles et le repos de ses voisins, il prenait un violon dont il râclait fort mal et avec une violence extraordinaire, en se promenant par les chambres, après quoi recommençait l’éducation de la meute et les châtiments, qui en vérité me paraissaient cruels. Entendant un jour un pauvre chien crier terriblement et fort longtemps, j’ouvris la porte de ma chambre à coucher où j’étais assise, et qui était attenante à celle où se passait la scène, et je vis qu’il tenait un de ses chiens en l’air par le collier et qu’un garçon, kalmouck de naissance, qu’il avait, tenait le même chien par la queue (c’était un pauvre petit charlot de la race anglaise), et avec le gros manche d’un fouet le grand-duc battait ce chien de toute sa force. Je me mis à intercéder pour cette pauvre bête, mais cela fit redoubler les coups. Ne pouvant supporter ce spectacle qui me parut cruel, je me retirai, les larmes aux yeux, dans ma chambre. En général les larmes et les cris, au lieu de faire pitié au grand-duc, le mettaient en colère. La pitié était un sentiment pénible et même insupportable à son âme.
Vers ce temps-là mon valet de chambre Timothée Yévreinoff me remit une lettre de son ancien camarade André Czernicheff, qu’on avait enfin remis en liberté, et qui passait près de Moscou, pour s’en aller au régiment dans lequel il avait été placé comme lieutenant. J’en usai avec cette lettre comme avec la précédente; je lui envoyai tout ce qu’il me demandait, et n’en dis mot ni au grand-duc ni à âme qui vive.
Au printemps l’Impératrice nous fit venir à Pérova, où nous passâmes quelques jours avec elle chez le comte Razoumowsky. Le grand-duc et M. Tchoglokoff couraient presque tous les jours les bois avec le maître de la maison. Moi, je lisais dans ma chambre, ou bien aussi Mme Tchoglokoff, quand elle ne jouait pas, venait me tenir compagnie par ennui. Elle se plaignait beaucoup de celui qui régnait dans cet endroit et des chasses continuelles de son mari, qui était devenu chasseur passionné, depuis qu’à Moscou on lui avait donné un fort beau levrier anglais. J’appris par d’autres que son mari servait de risée à tous les autres chasseurs, et qu’il s’imaginait, et qu’on lui faisait accroire que sa Circée (c’est ainsi que s’appelait sa chienne) attrapait tous les lièvres qu’on prenait. En général M. Tchoglokoff était très porté à croire que tout ce qui lui appartenait était d’une beauté ou bonté rare; sa femme, ses enfans, ses domestiques, sa maison, sa table, ses chevaux, ses chiens, tout ce qui lui appartenait, quoique tout futtrès médiocre, participait à son amour-propre, mais comme lui appartenant devenait chose incomparable à ses yeux.
Il me prit un jour, à Pérova, un si grand mal de tête, comme je ne me souviens pas d’en avoir eu de pareil de ma vie. L’excessive douleur me donna un violent mal de cœur. Je vomis à différentes reprises, et chaque pas qu’on faisait dans ma chambre augmentait mon mal. Je restai presque vingt-quatre heures dans cet état, et enfin je m’endormis. Le lendemain je ne sentais que de la faiblesse. Mme Tchoglokoff eut tout le soin possible de moi pendant ce violent accès. En général toutes les gens que la malveillance assurément la plus marquée plaçait autour de moi, dans fort peu de temps prenaient pour moi une bienveillance involontaire, et quand ils n’étaient ni soufflés ni de nouveau excités, ils agissaient contre les principes de ceux qui les avaient employés, et se laissaient aller souvent à l’inclination qui les entraînait vers moi, ou plutôt à l’intérêt que je leur inspirais. Ils ne me trouvaient jamais boudeuse ni hargneuse, mais toujours portée à me prêter à la plus petite avance de leur part. En tout ceci mon humeur gaie me servait beaucoup, car tous ces argus souvent étaient amusés des propos que je leur tenais, et se déridaient peu-à-peu malgré eux.
Il prit un nouvel accès de colique à Sa Majesté à Pérova. Elle se fit transporter à Moscou, et nous allâmes pas-à-pas au palais qui n’est qu’à quatre verstes de là. Cet accès n’eut aucune suite, et peu de temps après Sa Majesté alla en pélérinage au couvent de Troïtza. Elle voulait faire ces soixante verstes à pied, et à cet effet elle alla à la maison de Pokrovskoé. On nous fit prendre le chemin de Troïtza, et nous allâmes nous établir à onze verstes de Moscou sur ce chemin, à une fort petite maison de campagne qui appartenait à Mme Tchoglokoff, et se nommait Rajova. Pour tout logement il y avait une petite salle au milieu de la maison, et de chaque côté deux fort petites chambres. On mit des tentes autour de la maison, où toute notre suite fut placée. Le grand-duc en avait une. J’occupais une des petites chambres; Mme Vladislava, une autre; les Tchoglokoff étaient dans les autres. Nous dînions dans la salle. L’Impératrice faisait trois à quatre verstes à pied, puis se reposait quelques jours. Ce voyage dura presque tout l’été. Nous allions à la chasse toutes les après-dîners.
Quand Sa Majesté parvint jusqu’à Taininska, qui est à peu près vis-à-vis de Rajova, de l’autre côté du grand chemin du couvent de Troïtza, le Hetman, comte Razoumowsky, frère puîné du favori et qui demeurait dans sa campagne de Pokrovskojé, sur le chemin de Pétersbourg, de l’autre côté de Moscou, s’avisa de venir tous les jours chez nous à Rajova. Il était fort gai et à-peu-près de notre âge. Nous l’aimions beaucoup. Comme frère du favori, M. et Mme Tchoglokoff le recevaient volontiers dans leur maison. Son assiduité continua tout l’été, et nous le voyions toujours venir avec beaucoup de plaisir. Il dînait et soupait avec nous, et après souper il s’en allait de rechef à sa terre; par conséquent il faisait quarante ou cinquante verstes tous les jours. Une vingtaine d’années plus tard il me prit fantaisie de lui demander ce qui, dans ce temps là, l’avait pu porter ainsi à venir partager l’ennui et l’insipidité de notre séjour à Rajova, tandis que sa propre maison fourmillait tous les jours de toute la meilleure compagnie qui se trouvât à Moscou. Il me répondit sans hésiter: «L’amour.»—«Mais, mon Dieu,» lui dis-je, «de qui pouviez-vous être amoureux chez nous?»—«De qui!» me dit-il, «de vous.» Je partis d’un grand éclat de rire, car de ma vie je ne m’en serais doutée. D’ailleurs il était marié, depuis plusieurs années, à une riche héritière de la maison Narichkine, que l’Impératrice lui avait fait épouser, un peu malgré lui à la vérité, mais avec laquelle il paraissait bien vivre; d’ailleurs il était connu que toutes les plus jolies femmes de la cour et de la ville se l’arrachaient; et réellement il était bel homme, d’une humeur originale, très agréable, et il avait sans comparaison plus d’esprit que son frère, qui d’un autre côté l’égalait en beauté, mais le surpassait en générosité et bienfaisance. Ces deux frères-là étaient la famille de favoris la plus aimée que j’aie jamais vue.
Vers la St Pierre l’Impératrice nous envoya dire de la venir joindre à Bratovchina. Nous nous y rendîmes tout de suite. Comme tout le printemps et partie de l’été j’avais été à la chasse ou continuellement à l’air, la maison de Rajova étant si petite que nous passions la plus grande partie du jour dans le bois qui l’entoure, j’arrivai à Bratovchina excessivement rouge et hâlée. L’Impératrice, en me voyant, se récria sur ma rougeur, et me dit qu’elle m’enverrait un lavage pour faire passer mon hâle. Effectivement elle m’envoya tout de suite une fiole dans laquelle il y avait une liqueur composée de citron, de blanc d’œuf et d’eau de vie de France. Elle ordonna que mes femmes de chambre apprissent la composition et la proportion qu’il fallait y mettre. Au bout de quelques jours mon hâle passa, et depuis je m’en suis servie et l’ai donné à plusieurs personnes pour en faire usage en pareil cas. Quand la peau est échauffée, je ne connais pas de meilleur remède. Cela est bon encore contre ce qu’on appelle en russe Лишай[H] et dont je ne me souviens pas dans ce moment la dénomination en français, et qui n’est autre qu’un échauffement qui fait gercer la peau.
Nous passâmes la St Pierre au couvent de Troïtza, et comme il n’y avait rien l’après-dîner du même jour à quoi le grand-duc pût s’occuper, il s’avisa de faire un bal dans sa chambre, où cependant il n’y avait que lui, deux de ses valets de chambre, et deux femmes que j’avais avec moi, dont l’une avait passé cinquante ans. Du couvent Sa Majesté passa à Taïninskoé, et nous de rechef à Rajova, où nous menâmes la même vie. Nous y restâmes jusqu’à la mi-août que l’Impératrice fit un voyage à Sophino, endroit situé à soixante ou soixante-dix verstes de Moscou. Nous y campions. Le lendemain de notre arrivée dans cet endroit nous allâmes dans sa tente. Nous la trouvâmes qui grondait l’homme qui avait la régie de cette terre. Elle y était allée pour la chasse, et n’y avait pas trouvé de lièvres. Cet homme était pâle et tremblant, et il n’y avait pas d’injures qu’elle ne lui dît: réellement elle était furieuse. Nous voyant arriver pour lui baiser la main, elle nous embrassa comme à l’ordinaire, puis continua à gronder son homme. Dans sa colère elle lançait des traits sur qui elle en voulait. Elle amenait cela par degrés, et la volubilité des paroles était grande. Elle se mit à dire, entr’autres choses, qu’elle s’entendait parfaitement bien en régie de terre; que le règne de l’Impératrice Anne lui avait appris cela; qu’ayant eu peu, elle se gardait de dépenser; que si elle avait fait des dettes, elle aurait craint de se damner; que si elle était morte alors avec des dettes, personne ne les aurait payées, que son âme serait allée en enfer, ce qu’elle ne voulait pas; que pour cela, à la maison, et quand elle n’y était pas obligée, elle portait des habits fort simples, le dessus en taffetas blanc et le dessous de grisette noire, avec quoi elle faisait économie, et qu’elle avait garde de mettre des robes riches à la campagne ou en voyage. Or ceci me regardait, j’avais une robe lilas et argent; je me le tins pour dit. Cette dissertation, car c’en était une, car personne ne disait mot, la voyant rouge et étincelante de colère, dura bien trois quarts d’heure. Enfin un fou qu’elle avait, nommé Aksakoff, la fit finir. Il entra et lui apporta un petit porc-épic qu’il lui présenta dans son chapeau. Elle s’approcha de lui pour le regarder, et, dès qu’elle l’eut vu, elle jeta un cri perçant, dit qu’il ressemblait à une souris, et s’enfuit à toutes jambes dans l’intérieur de sa tente, car elle craignait mortellement les souris. Nous ne la revîmes plus; elle dîna chez elle. L’après-dîner elle alla à la chasse, prit le grand-duc avec elle, et moi j’eus ordre de m’en retourner avec Mme Tchoglokoff à Moscou, où le grand-duc revint quelques heures après moi, la chasse ayant été courte, le vent étant très fort ce jour-là.
Un jour de dimanche l’Impératrice nous fit venir à Taïninskoé, de Rajova où nous étions retournés, et nous eûmes l’honneur d’y dîner avec Sa Majesté à table. Elle était seule au bout de la table, le grand-duc à sa droite, moi à sa gauche, vis-à-vis de lui; près du grand-duc le maréchal Boutourline, près de moi la comtesse Schouvaloff. La table était fort longue et étroite. Le grand-duc, ainsi assis entre l’Impératrice et le maréchal Boutourline, se grisa si fort, à l’aide de ce maréchal qui ne haïssait pas la boisson, qu’il passa toute mesure, ne savait plus ce qu’il disait ni faisait, balbutiait de la langue, et faisait si peu de plaisir que les larmes m’en vinrent à l’œil, à moi qui cachais et palliais alors autant que je pouvais ce qu’il y avait de répréhensible en lui. L’Impératrice me sut gré de ma sensibilité et se leva de table plus tôt qu’à l’ordinaire. Son Altesse Impériale devait aller l’après-dîner à la chasse avec le comte Razoumowski; mais il resta à Taïninskoé, et moi je retournai à Rajova. Chemin faisant il me prit un horrible mal de dents. Le temps commençait à devenir froid et humide, et il n’y avait qu’à peine le couvert à Rajova. Le frère de Mme Tchoglokoff, le comte Hendricoff, qui était chambellan de service auprès de moi, proposa à sa sœur de me guérir sur le champ. Elle m’en parla. Je consentis à éprouver son remède, qui ne paraissait rien du tout, ou plutôt un charlatanisme parfait. Il alla tout de suite dans l’autre chambre, et en rapporta un fort petit rouleau de papier qu’il me dit de mâcher avec la dent malade. A peine eus-je fait ce qu’il m’avait dit, que les douleurs de ma dent malade devinrent si vives que je fus obligée de me mettre au lit. Il me prit une forte fièvre, avec une telle chaleur que je commençais à battre la campagne. Mme Tchoglokoff, effrayée de mon état et l’attribuant au remède de son frère, lui chanta pouille. Elle ne quitta pas mon lit pendant la nuit; elle envoya dire à l’Impératrice que sa maison de Rajova n’était aucunement propre pour quelqu’un qui était aussi gravement malade comme je lui paraissais, et se donna tant de mouvement que le lendemain on me ramena à Moscou, très malade. Je fus dix ou douze jours au lit, et la douleur de dents me reprenait chaque après-dîner à la même heure.
Au commencement de septembre l’Impératrice s’en alla au couvent de Voskressensky, où nous eûmes ordre de nous rendre pour le jour de son nom. Ce jour-là elle déclara pour gentilhomme de la chambre M. Ivan Ivanowitch Schouvaloff. Ceci fit un évènement à la cour. Tout le monde se disait à l’oreille que c’était un nouveau favori. Je me réjouissais de son élévation, parcequ’étant page, je l’avais distingué comme un personnage qui promettait par son application: on le trouvait toujours un livre à la main.
Revenue de cette excursion, je tombai malade d’un mal de gorge avec une forte fièvre. L’Impératrice vint me voir pendant cette maladie. A peine commençais-je à me rétablir, et étant très faible encore, Sa Majesté me fit ordonner par Mme Tchoglokoff d’assister à la noce et coiffer la nièce de la comtesse Roumianzoff, qui se mariait à M. Alexandre Narichkine, qui en suite fut grand-échanson. Mme Tchoglokoff, qui voyait qu’à peine j’étais convalescente, fut un peu peinée en me faisant ce compliment, qui ne me fit pas beaucoup de plaisir, parceque je voyais clairement qu’on se souciait fort peu de ma santé et peut-être de ma vie. J’en parlai sur ce ton-là à Mme Vladislava, qui me parut, de même que moi, très peu édifiée de cet ordre signé sans égard ni ménagement. Je ramassai mes forces, et le jour fixé on amena la promise dans ma chambre. Je la coiffai de mes diamants, et quand cela fut fait on la mena à l’église de la cour pour la marier. Pour moi on me fit aller, en compagnie de Mme Tchoglokoff et de ma cour à moi, dans la maison de Narichkine. Or nous logions à Moscou dans le palais au bout de la Sloboda allemande. Pour aller à la maison des Narichkine il fallait passer tout Moscou, faire au moins sept verstes. C’était au mois d’octobre, vers les neuf heures du soir. Il gelait à pierre fendre, et le verglas était tel qu’on ne pouvait aller autrement qu’à très petits pas. Je fus au moins deux heures et demie en chemin en allant, et autant en revenant, et il n’y eut ni un seul homme ni un seul cheval de ma suite qui ne fît une ou plusieurs chutes. Enfin, parvenus à l’église de Kasansky, qui était proche de la porte dite Troïtzkaja, nous trouvâmes un autre embarras. Dans cette église on mariait, à cette heure même, la sœur de Ivan Ivanowitch Schouvaloff, qui avait été coiffée par l’Impératrice tandis que je coiffais Melle Roumianzoff, et tout l’embarras des voitures se trouvait à cette porte. Nous nous arrêtions à chaque pas, puis les chutes recommençaient, aucun cheval n’étant ferré à glace. Enfin nous arrivâmes, non pas seulement de la meilleure humeur du monde. Nous attendîmes très longtemps les nouveaux mariés, aux quels il arriva à peu-près les mêmes accidents qu’à nous. Le grand-duc accompagnait le jeune marié. Puis on attendit encore l’Impératrice. Enfin on se mit à table. Après le souper on fit quelques tours de danse de cérémonie dans l’antichambre, puis on nous dit de mener les nouveaux mariés dans leurs appartements. A cet effet il fallait passer par plusieurs corridors assez froids, monter quelques escaliers qui ne l’étaient pas moins, puis passer par de longues galeries construites de planches humides, à la hâte, et d’où l’eau découlait de toutes parts. Enfin, parvenus aux appartements, on s’assit à une table couverte d’un dessert: on n’y resta que pour porter la santé des nouveaux mariés; puis on conduisit la nouvelle mariée à la chambre à coucher, et nous nous en allâmes pour revenir à la maison. Le lendemain soir il fallait y retourner. Qui l’eût cru? cette bagarre, au lieu de nuire à ma santé, n’empêcha aucunement ma reconvalescence: le lendemain je me portais mieux que la veille.
Au commencement de l’hiver je vis le grand-duc dans une grande inquiétude. Je ne savais ce que c’était. Il ne dressait plus sa meute. Il venait vingt fois par jour dans ma chambre, avait l’air très peiné, était rêveur et distrait. Il s’acheta des livres allemands; mais quels livres! Une partie consistait dans des livres de prières luthériens, et l’autre dans l’histoire et le procès juridique de quelques voleurs de grands chemins, qui avaient été pendus ou roués. Il lisait cela tour-à-tour, quand il ne jouait pas du violon. Comme il ne gardait pas longtemps sur le cœur communément ce qui lui cuisait, et qu’il n’avait que moi à qui il le pouvait conter, j’attendis patiemment ce qu’il m’en dirait.
Enfin un jour il me découvrit ce qui le tourmentait. Je trouvai que la chose était infiniment plus grave que je ne l’avais supposé. Pendant l’été presqu’entier, du moins pendant le séjour à Rajova, sur le chemin du couvent de Troïtza, je n’avais quasi vu le grand-duc qu’à table et au lit. Il y venait après que j’étais endormie, et s’en allait avant que je fusse réveillée; le reste du temps s’était passé quasi à la chasse ou à des préparatifs de chasse. Tchoglokoff avait obtenu, sous prétexte d’amuser le grand-duc, deux meutes du grand-veneur, l’une de chiens et chasseurs russes, l’autre de chiens français ou allemands. A celle-ci étaient attachés un vieux piqueur français, un garçon courlandais et un allemand. Comme M. Tchoglokoff s’était emparé de la direction de la meute russe, le grand-duc prit sur lui la direction de la meute étrangère, dont l’autre ne se souciait pas du tout. Chacun d’eux entrait dans les plus menus détails de tout ce qui regardait sa partie. Par conséquent le grand-duc allait lui-même continuellement au chenil de la meute, ou bien aussi les chasseurs venaient chez lui l’entretenir de l’état de la meute, de ses faits et besoins. Enfin, s’il faut parler net, il se faufila avec ces gens, collationnait et buvait avec eux à la chasse, et était toujours au milieu d’eux. Le régiment de Boutirsky se trouvait alors à Moscou. Dans ce régiment il y avait alors un lieutenant nommé Yakoff Batourine, perdu de dettes, joueur et reconnu pour un très mauvais sujet, d’ailleurs homme fort déterminé. J’ignore par quel hasard ou comment cet homme fit connaissance avec les chasseurs de la meute française du grand-duc; mais je crois que les uns et les autres avaient leur quartier dans ou près le village de Moutistcha ou Alexééwsky. Enfin tant il y a que les chasseurs du grand-duc lui dirent qu’il y avait un lieutenant du régiment de Boutirsky qui marquait un grand attachement à Son Altesse Impériale et qui disait que tout le régiment pensait de même. Le grand-duc écouta ce récit avec complaisance, voulut savoir des détails sur le régiment par ces chasseurs. On lui rapporta beaucoup de mal des chefs, et beaucoup de bien des subalternes. Batourine enfin, toujours par les chasseurs, demanda d’être présenté au grand-duc, à la chasse. A ceci, au commencement, le grand-duc ne se prêta pas tout-à-fait, mais à la suite il y consentit. De fil en aiguille le grand-duc étant un jour à la chasse, Batourine se trouva dans un lieu écarté. Batourine lui dit, en le voyant et se jetant à ses genoux, qu’il jurait qu’il ne reconnaissait d’autre maître que lui et ferait tout ce qu’il lui ordonnerait. Le grand-duc me dit qu’en entendant proférer ce serment il s’effraya de cela, donna des deux à son cheval et laissa l’autre à genoux dans le bois, et que les chasseurs, qui l’avaient précédé, n’avaient pas entendu ce que l’autre avait dit. Le grand-duc prétendait qu’il n’avait pas eu avec cet homme d’autre connexion, et qu’il avait même averti les chasseurs de bien prendre garde que cet homme ne leur portât malheur. Ses inquiétudes présentes provenaient de ce que les chasseurs lui étaient venus dire que Batourine avait été arrêté et transféré à Préobrajenskoé, où était la chancellerie secrète qui connaissait les crimes d’Etat. Son Altesse Impériale tremblait pour les chasseurs et craignait fort d’être compromis. Pour ce qui regarde les chasseurs, ses craintes se tournèrent bientôt en réalité, car il apprit peu de jours après qu’ils avaient été arrêtés et menés à Préobrajenskoé. Je tâchais de diminuer ses angoisses en lui représentant que si réellement il n’était entré dans aucun pourparler autre que ce qu’il avait fait, il me paraissait tout au plus une imprudence de s’être faufilé en aussi mauvaise compagnie. Je ne saurais dire s’il me disait la vérité. J’ai lieu de croire qu’il diminuait ce qu’il pourrait y avoir eu de pourparlers peut-être, car à moi-même sur cette affaire il ne parlait que par paroles coupées et comme malgré lui: cependant l’excessive peur qu’il avait pouvait aussi produire le même effet sur lui. Peu de temps après il vint me dire que quelques chasseurs avaient été remis en liberté, mais avec ordre d’être renvoyés au-delà de la frontière, et qu’ils lui avaient fait dire qu’ils n’avaient pas nommé son nom, de quoi il sautait de joie. Le calme se remit dans son esprit, et il ne fut plus question de cette affaire. Pour J. Batourine il fut trouvé très coupable. Je n’ai ni lu, ni vu depuis son affaire, mais j’ai su qu’il ne méditait pas moins que de tuer l’Impératrice, de mettre le feu au palais, et de porter, par cette horreur et dans cette bagarre, le grand-duc au trône. Il fut condamné, après avoir reçu la question, à passer le reste de ses jours à Schlusselbourg, enfermé dans cette forteresse. De mon règne, ayant voulu forcer sa prison, il a été envoyé à Kamtchatka, d’où il s’est enfui avec Benjousky, et a été tué en pillant, chemin faisant, l’île Formose dans la mer pacifique.
Le 15 décembre nous partîmes de Moscou pour Pétersbourg. Nous allions jour et nuit en traîneau découvert. A la moitié du chemin il me prit de nouveau un violent mal de dents. Malgré cela le grand-duc ne consentit pas à fermer le traîneau. Avec peine consentit-il que je tirasse un peu le rideau du traîneau, afin de me garantir d’un vent froid et humide qui me donnait dans le visage. Enfin nous arrivâmes à Zarskoé-Sélo, où l’Impératrice était déjà, nous ayant dépassé le long du chemin, comme elle en avait la coutume. Dès que j’eus mis pied à terre, j’entrai dans l’appartement qui nous était destiné, et j’envoyai chercher le médecin de Sa Majesté, Boërhave, le neveu du fameux, et je le priai de me faire arracher cette dent qui me tourmentait depuis quatre à cinq mois. Il n’y consentit qu’avec peine, mais je le voulais absolument. Enfin il fit chercher Gyon, mon chirurgien; je m’assis par terre, Boërhave d’un côté, Tchoglokoff de l’autre, et Gyon me tira cette dent. Mais au moment qu’il me la tira, mes yeux, mon nez, ma bouche devinrent des fontaines, dont il sortait, par la bouche le sang, par le nez et par les yeux découlait de l’eau. Alors Boërhave, qui avait beaucoup de justesse dans l’esprit, s’écria: «Le maladroit!» et s’étant fait donner la dent, il dit: «C’est ce que je craignais, et pourquoi je ne voulais pas qu’elle fût arrachée.» Gyon, en arrachant la dent, avait emporté un morceau de la mâchoire d’en bas, à laquelle la dent avait été attachée. L’Impératrice vint à la porte de ma chambre au moment où ceci s’y passait. On me dit après qu’elle y fut sensible jusqu’aux larmes. On me coucha. Je souffris beaucoup pendant plus de quatre semaines, même en ville, où malgré cela nous allâmes le lendemain, toujours en traîneaux ouverts. Je ne sortis de ma chambre qu’à la moitié de janvier 1750, parceque sur le bas de la joue j’avais les cinq doigts de M. Gyon imprimés en taches bleues et jaunes. Le premier jour de l’an de cette année, voulant me coiffer, je vis le garçon perruquier, kalmouck de nation et que j’avais fait élever, excessivement rouge et les yeux fort perçants. Je lui demandai ce qu’il avait. Il me dit qu’il avait beaucoup mal à la tête et de la chaleur. Je le renvoyai en lui disant d’aller se coucher, parceque réellement il n’en pouvait plus. Il s’en alla, et le soir on vint me dire que la petite vérole venait de paraître chez lui. J’en fus quitte pour la peur que j’eus de prendre la petite vérole, mais je ne la gagnai pas, quoiqu’il m’eût peigné la tête.
L’Impératrice resta une grande partie du carnaval à Zarskoé-Sélo. Pétersbourg restait quasi vide. La plupart des personnes qui y demeuraient étaient fixées par devoir, aucune par goût. Quand la cour avait été à Moscou et qu’elle était sur son retour à Pétersbourg, tous les courtisans s’empressaient de demander des congés, pour un an, six mois, ou au moins quelques semaines, afin de rester à Moscou. Les gens en place, comme sénateurs et autres, faisaient de même, et quand ils craignaient de ne pas l’obtenir, alors venaient les maladies, feintes ou véritables, des maris, des femmes, des pères, frères, mères, sœurs, ou enfants, ou bien des procès ou autres affaires à régler et indispensables. En un mot il fallait six mois, et plus quelquefois, avant que la cour et la ville redevinssent ce qu’elles étaient avant le départ de la cour; et tandis qu’elle n’y était pas, l’herbe croissait dans les rues de Pétersbourg, parcequ’il n’y avait presque pas de carrosses dans la ville. Dans cet état de choses, pour le moment, il n’y avait pas grande compagnie à espérer, surtout pour nous qu’on tenait fort enfermés. M. Tchoglokoff s’avisa pendant ce temps de nous amuser, ou plutôt ne sachant lui-même et sa femme, quoi faire d’ennui, il nous invita, le grand-duc et moi, de venir toutes les après-midi jouer chez lui, dans les appartements qu’il occupait à la cour et qui consistaient en quatre ou cinq chambres assez petites. Il y faisait venir les cavaliers et les dames de service, et la princesse de Courlande, fille du duc Ernest Jean Biren, ancien favori de l’impératrice Anne. L’impératrice Elisabeth avait fait revenir ce duc de Sibérie, où, sous la régence de la princesse Anne, il avait été exilé. C’est là qu’il demeurait avec sa femme, ses fils, et sa fille. Cette fille n’était ni belle, ni jolie, ni bien faite, car elle était bossue et assez petite; mais elle avait de beaux yeux, de l’esprit, et une capacité singulière pour l’intrigue. Son père et sa mère ne l’aimaient pas beaucoup; elle prétendait qu’ils la maltraitaient continuellement. Un beau jour elle se sauva de la maison paternelle et s’enfuit chez la femme du voïvode de Yaroslav, Mme Pouchkine. Cette femme, enchantée de se donner de l’importance à la cour, l’amena à Moscou, s’adressa à Mme Schouvaloff, et l’on fit passer la fuite de la princesse de Courlande de la maison paternelle, comme une suite de la persécution avec laquelle ses parents en avaient usé envers elle, parcequ’elle avait témoigné le désir d’embrasser la religion grecque. En effet la première chose qu’elle fit à la cour fut réellement sa confession de foi. L’Impératrice fut marraine, après quoi on lui donna un appartement parmi les demoiselles d’honneur. M. Tchoglokoff se piquait de lui marquer de l’attention, parceque le frère ainé de la princesse avait mis le fondement de sa fortune, en le prenant du corps des cadets, où il était élevé, dans la garde à cheval, et le tenant près de lui comme galopin. La princesse de Courlande, ainsi faufilée avec nous, et jouant tous les jours au trisset, pendant plusieurs heures, avec le grand-duc, Tchoglokoff et moi, se conduisit au commencement avec une très grande retenue. Elle était insinuante, et son esprit faisait oublier ce qu’il y avait de désagréable dans sa figure, surtout quand elle était assise. Elle tenait à un chacun les propos qui pouvaient lui plaire. Tout le monde la regardait comme une orpheline intéressante, et la considérait comme une personne quasi sans conséquence. Elle avait aux yeux du grand-duc un autre mérite qui n’était pas de peu d’importance: c’était une espèce de princesse étrangère et, qui plus est, allemande; par conséquent il ne parlait qu’allemand avec elle: ceci lui donnait des charmes à ses yeux. Il commença à lui témoigner autant d’attention qu’il était capable d’en avoir. Quand elle dînait chez elle il lui envoyait du vin et quelques plats favoris de sa table, et quand il attrapait quelque nouveau bonnet de grenadier ou quelque bandoulière, il les lui envoyait encore pour lui faire voir. Ce n’était pas la seule acquisition que la cour avait faite à Moscou que cette princesse de Courlande, qui alors pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans: l’Impératrice y avait pris les deux comtesses Voronzoff, nièces du vice-chancelier et filles du comte Roman Voronzoff, son frère puiné. L’ainée, Marie, pouvait avoir quatorze ans. Elle avait été placée entre les filles d’honneur de l’Impératrice. La cadette Elisabeth n’en avait que onze. On me la donna. C’était un enfant très laid, dont le teint était olive et qui était malpropre au suprême degré. Vers la fin du carnaval Sa Majesté rentra en ville. La première semaine du carême nous avions commencé à faire nos dévotions. Le mercredi soir je devais aller au bain dans la maison de Mme Tchoglokoff; mais la veille au soir elle entra dans ma chambre, où le grand-duc se trouvait aussi, et lui signifia, de la part de Sa Majesté, l’ordre d’aller aussi au bain. Or les bains et toutes les autres coutumes russes ou habitudes du pays, non seulement il les avait pris en grippe, mais même il les détestait mortellement. Il dit tout net qu’il n’en ferait rien. Elle, qui était opiniâtre aussi et ne connaissait dans son parler aucune sorte de ménagement, lui dit que cela s’appelait désobéir à Sa Majesté Impériale. Lui il soutint qu’il ne fallait pas lui ordonner ce qui répugnait à sa nature; qu’il savait que le bain, où il n’avait jamais été, lui était contraire; qu’il ne voulait pas mourir; que la vie était ce qu’il avait de plus cher, et que l’Impératrice ne l’obligerait jamais d’y aller. Mme Tchoglokoff riposta en disant que Sa Majesté saurait punir sa désobéissance. Ici il se courrouça et lui dit avec emportement: «Je verrai un peu ce qu’elle fera; je ne suis pas un enfant.» Alors Mme Tchoglokoff le menaça que l’Impératrice le ferait mettre à la forteresse. A cela il se mit à pleurer amèrement, et ils se dirent tout ce que la rage put leur inspirer de plus outrageant; et à la lettre, ils n’avaient tous les deux pas le sens commun. A la fin elle s’en alla, disant qu’elle rapporterait mot-à-mot cette conversation à Sa Majesté Impériale. Je ne sais ce qu’elle en fit, mais elle revint et la thèse changea d’objet, car elle vint dire que l’Impératrice disait et était très fâchée que nous n’avions pas d’enfants, et qu’elle voulait savoir à qui de nous deux en était la faute; qu’à moi elle m’enverrait une sage-femme, et à lui un médecin. Elle ajouta à cela beaucoup d’autres propos outrageants et qui n’avaient ni queue ni tête, et finit par dire que l’Impératrice nous dispensait de faire nos dévotions cette semaine, parceque le grand-duc disait que le bain nuisait à sa santé. Pendant ces deux conversations il faut savoir que je n’ouvris pas la bouche: primo, parcequ’ils parlaient tous les deux avec une telle véhémence que je ne trouvais où placer une parole; secondo, parceque je voyais que c’était de part et d’autre le déraisonnement le plus complet. Je ne sais comment l’Impératrice en jugea, mais tant il y a qu’il ne fut plus question ni de l’une ni de l’autre matière, après ce que je viens d’en rapporter.
A la mi-carême Sa Majesté s’en alla à Gostilitza, chez le comte Razoumowsky, pour y fêter sa fête, et elle nous envoya, avec ses filles d’honneur et notre suite ordinaire, à Zarskoé-Sélo. Le temps était extraordinairement doux, et même chaud, de façon que le 17 mars il n’y avait plus de neige, mais de la poussière sur le chemin. Arrivés à Zarskoé-Sélo, le grand-duc et Tchoglokoff se mirent à chasser, et moi et les dames nous nous promenions, tant à pied qu’en carrosse, tant que nous pouvions; le soir on jouait à différents petits jeux. Ici le grand-duc prit un goût décidé, surtout quand il avait bu le soir, ce qui lui arrivait chaque jour, pour la princesse de Courlande. Il ne la quittait plus d’un pas, ne parlait plus qu’à elle; enfin cette affaire allait tambour battant, en ma présence et en celle de tout le monde, ce qui commençait à choquer ma vanité et mon amour-propre, de ce que le petit monstre de figure m’était préféré. Un soir, en me levant de table, Mme Vladislava me dit que tout le monde était choqué de ce que cette bossue m’était préférée. Je lui répondis: «Que faire!» Les larmes me vinrent aux yeux et j’allai me coucher. A peine étais-je endormie que le grand-duc vint se coucher aussi. Comme il était gris et qu’il ne savait ce qu’il faisait, il m’adressa la parole pour m’entretenir des éminentes qualités de sa belle. Je fis semblant de dormir fortement pour le faire taire au plus tôt; mais, après avoir parlé encore plus haut pour m’éveiller, voyant que je ne donnais aucun signe de l’être,[I] il me donna deux ou trois coups de poing assez forts de côté, en grondant la force de mon sommeil, se tourna et s’endormit. Je pleurai beaucoup, cette nuit, de la chose même et des coups de poing qu’il m’avait donnés, et de ma situation à tous égards aussi désagréable qu’ennuyante. Le lendemain il parut avoir honte de ce qu’il avait fait; il ne m’en parla pas, et je fis semblant de ne pas l’avoir senti. Nous revînmes deux jours après en ville. La dernière semaine du carême nous recommençâmes à faire nos dévotions. On ne parla plus au grand-duc d’aller au bain.
Il lui arriva un autre accident, cette semaine, qui l’intrigua un peu. Dans sa chambre, où il était, pendant la journée, presque toujours en mouvement de façon ou d’autre, une après-dîner il s’était exercé à claquer d’un immense fouet de cocher qu’il s’était fait faire. Il en flanquait dans la chambre à droite et à gauche, et faisait beaucoup courir ses valets de chambre d’un coin à l’autre, crainte d’en attraper quelque estafilade. Je ne sais comment il s’y prit, mais tant il y a qu’il s’en donna à lui-même un très grand coup sur la joue. La cicatrice lui longeait toute la partie gauche du visage, et elle était jusqu’au sang. Il en fut très alarmé, craignant qu’à pâques même il n’en pourrait sortir, et que, comme il avait la joue ensanglantée, l’Impératrice de nouveau ne lui défendît de faire ses dévotions, et que, en apprenant la raison, l’exercice du fouet ne lui attirât quelque réprimande désagréable. Il n’eut rien de plus pressé dans sa détresse que de venir courir chez moi pour me consulter, ce qu’il ne manquait jamais de faire en pareil cas. Je le vis donc arriver avec sa joue ensanglantée; je m’écriai, en le voyant: «Mon Dieu! qu’est-ce donc qui vous est arrivé?» Alors il me conta le fait. Ayant un peu considéré la chose, je lui dis: «Eh bien! peut-être vous tirerai-je d’affaire; en premier lieu allez-vous-en dans votre chambre, et faites en sorte que l’on voie votre joue le moins qu’il vous sera possible; je viendrai chez vous dès que j’aurai ce qu’il me faut, et j’espère que personne ne s’en apercevra.» Il s’en alla, et moi, m’étant souvenue qu’ayant fait une chute, il y avait quelques années, dans le jardin à Péterhof, et m’étant écorché la joue jusqu’au sang, mon chirurgien Gyon me donna du blanc de plomb en pommade, avec quoi ayant couvert mon écorchure, je ne discontinuai point de sortir et personne même ne s’aperçut que j’avais la joue écorchée, j’envoyai tout de suite chercher cette pommade, et quand on me l’apporta, je m’en allai chez le grand-duc et lui accommodai si bien la joue qu’au miroir lui-même n’y vit rien. Le jeudi nous communiâmes avec l’Impératrice à la grande église de la cour, et quand nous eûmes communié nous revînmes à nos places. Le jour donnait sur la joue du grand-duc; Tchoglokoff s’approcha pour nous dire je ne sais quoi, et regardant le grand-duc, il lui dit: «Essuyez votre joue, car il y a de la pommade dessus.» Là dessus je dis au grand-duc, comme en badinant: «Et moi qui suis votre femme, je vous défends de l’essuyer.» Alors le grand-duc dit à Tchoglokoff: «Vous voyez comme ces femmes nous traitent; nous n’osons pas même nous essuyer quand elles ne le veulent pas.» Tchoglokoff se prit à rire et dit: «Voilà un vrai caprice de femme.» La chose en resta là, et le grand-duc me sut gré et de la pommade, qui lui rendait service en lui épargnant des désagréments, et de ma présence d’esprit, qui ne laissa pas le moindre soupçon, même dans l’esprit de M. Tchoglokoff.
Comme j’avais à veiller la nuit de pâques, je me couchai le samedi saint vers les cinq heures de l’après-dîner, pour dormir jusqu’à l’heure où je commencerais à m’habiller. A peine fus-je au lit que le grand-duc arriva en courant de toutes ses forces, et me dit de me lever pour venir, sans tarder, manger des huîtres toutes fraiches qu’on venait de lui apporter du Holstein. C’était pour lui une grande et double fête quand elles arrivaient: il les aimait, et elles venaient du Holstein son pays natal, pour lequel il avait une grande prédilection,—mais qu’il ne gouvernait pas mieux pour cela, et dans lequel il faisait et on lui faisait faire des choses terribles, comme on le verra dans la suite. C’était le désobliger que de ne pas me lever, et m’exposer à une fort grande querelle; ainsi je me levai et m’en allai chez lui, quoique je fusse harassée des exercices de dévotion de la semaine sainte. Venue chez lui, je trouvai les huîtres servies. J’en mangeai une douzaine, après quoi il me permit de retourner dans ma chambre pour me remettre au lit, et il resta lui pour achever son repas d’huîtres. C’était encore lui faire la cour que de n’en pas trop manger, parcequ’il en restait plus pour lui, qui était infiniment goulu en fait d’huîtres. A minuit je me levai et m’habillai pour aller aux matines et à la messe de Pâques, mais je ne pus rester jusqu’à la fin du service, à cause d’une violente colique qui me prit. Je ne me souviens pas d’avoir eu de ma vie des douleurs pareilles. Je revins dans ma chambre avec la princesse Gagarine seule, tous mes gens étant à l’église. Elle m’aida à me déshabiller, à me coucher, envoya chercher des médecins. On me donna de la médecine, et je passai les deux premiers jours de fête au lit.
Ce fut environ ce temps, un peu avant, que vinrent en Russie le comte Bernis, ambassadeur de la cour de Vienne, le comte Lynar, envoyé de Danemark et le général Arnheim, envoyé de Saxe. Celui-ci amena avec lui sa femme, née Hoim. Le comte Bernis était piémontais (il avait alors cinquante et quelques années) spirituel, aimable, gai, et instruit, et d’un tel caractère que les jeunes gens le préféraient et se plaisaient avec lui plus qu’avec ceux qui étaient de leur âge. Il était généralement aimé et estimé, et mille fois j’ai dit et répété que si cet homme-là, ou un pareil, avait été placé auprès du grand-duc, il en serait résulté un grand bien pour ce prince, qui avait pris, de même que moi, le comte Bernis dans une affection et estime particulière. Le grand-duc disait lui-même qu’avec un tel homme près de soi on aurait honte de faire des sottises, mot excellent que je n’ai jamais oublié. Le comte Bernis avait avec lui, comme cavalier d’ambassade, le comte Hamilton, chevalier de Malte. Un jour que je demandais à celui-ci des nouvelles de la santé de l’ambassadeur comte Bernis, qui était incommodé, je m’avisai de dire au chevalier Hamilton que j’avais la plus haute opinion du comte Bathyani, que l’Impératrice-reine avait alors nommé gouverneur de ses deux fils ainés les archiducs Joseph et Charles, parceque dans cette fonction on l’avait préféré au comte Bernis. L’année 1780, quand j’eus ma première entrevue avec l’empereur Joseph II, à Mohilev, Sa Majesté Impériale me dit qu’il savait que j’avais tenu ce propos. Je lui répondis qu’il le tenait apparemment du comte Hamilton, qui avait été placé près de ce prince, lorsqu’il était revenu de Russie. Il me dit alors que j’avais deviné juste, et que le comte Bernis, qu’il n’avait pas connu, avait laissé la réputation d’être plus propre à cet emploi que son ancien gouverneur.