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Lettres de voyage (1892-1913)

LETTRES A LA FAMILLE (1908)

Reading edition

Les lettres ont paru dans des journaux pendant le printemps de 1908, après une excursion au Canada faite pendant l’automne de 1907. Elles sont réimprimées sans modification.

LA ROUTE DE QUÉBEC.

UN PEUPLE CHEZ LUI.

CITÉS ET ESPACES.

JOURNAUX ET DÉMOCRATIE.

LE TRAVAIL.

LES VILLES FORTUNÉES.

DES MONTAGNES ET LE PACIFIQUE.

UNE CONCLUSION.

LA ROUTE DE QUÉBEC 1907

Il doit être difficile, pour ceux qui ne vivent pas en Angleterre, de se rendre compte de la maladie mi-chancre et mi-moisissure qui s’est abattue sur ce pays depuis deux ans. On en sent les effets à travers l’Empire tout entier, mais au quartier général nous flairons la chose dans l’air même, tout comme on sent l’iodoforme dans les tasses et les tartines beurrées d’un thé d’hôpital. Autant qu’il est possible, au milieu du brouillard actuel, de savoir la vérité, toutes les formes imaginables d’incompétence générale ou particulière existantes ou créées pendant la dernière génération se sont réunies en un énorme trust, majorité unique formée de toutes les minorités, pour faire le jeu du Gouvernement. Maintenant que ce jeu a cessé de plaire, les neuf dixièmes des Anglais qui avaient confié le pouvoir à ces gens-là se mettent à crier : « Si seulement nous avions su ce qu’ils allaient faire, nous n’aurions jamais voté pour eux ! »

Pourtant, ainsi que le reste de l’Empire s’en était bien aperçu à l’époque même, ces hommes avaient toujours fait nettement comprendre leurs sentiments et leurs intentions. Ils affirmaient d’abord, en ayant soin de faire comprendre leurs idées au moyen de vastes images, que nul avantage susceptible d’échoir à l’Empire Britannique ne pouvait compenser la cruauté qu’il y avait à prélever chez le travailleur anglais une taxe de vingt-cinq centimes par semaine sur certaines de ses denrées alimentaires. Incidemment ils expliquèrent, de façon telle que l’univers tout entier, à l’exception de l’Angleterre, les entendit, que l’Armée était criminelle, bien des choses dans la Marine, inutiles ; qu’une moitié des habitants d’une des Colonies se livrait à l’esclavage, accompagné de tortures, en vue de profits personnels, et qu’ils étaient lassés et écœurés rien que d’entendre le mot Empire. Pour ces raisons ils voulaient sauver l’Angleterre, pour ces raisons on les avait élus avec le mandat précis, on l’aurait cru du moins, d’annihiler l’Empire, ce fétiche sanglant, aussitôt que la chose serait possible. La situation si enviable actuellement de l’Irlande, l’Égypte, l’Inde et l’Afrique du Sud est le témoignage probant de leur honnêteté et de leur obéissance. Sans compter que leur seule présence au pouvoir produisit partout chez nous, au point de vue moral, le même effet que la présence dans une classe d’un maître incompétent. Des boulettes de papier, des livres et de l’encre se mirent à voler ; on claqua des pupitres ; ceux qui essayaient de travailler reçurent dans les flancs des coups de plumes malpropres ; on lâcha des rats et des souris au milieu de cris de terreur exagérés ; et, comme à l’ordinaire, les gens les moins recommandables de la classe furent les plus bruyants à proclamer leurs nobles sentiments et leur douleur de se voir mal jugés. Pourtant les Anglais ne se sentent pas heureux, et l’inquiétude et la mollesse ne font que s’accroître.

D’autre part, — et c’est à notre avantage — l’isolement où se trouvent les gens incompétents appartenant à un des partis politiques a jeté les extrémistes dans ce que le Babou dénomme « toute la crudité de leur cui bono ». Ceux-ci cherchent à satisfaire les deux désirs principaux de l’homme primitif au moyen des derniers procédés de la législation scientifique. Mais comment obtenir des aliments libres et l’amour, dirons-nous, libre ? dans l’espace restreint d’un acte de parlement, sans vendre trop grossièrement la mèche ? Voilà ce qui les ennuie tout de même un peu. Il est facile d’en rire, mais nous sommes tellement liés ensemble aujourd’hui, qu’une épidémie, survenant en, ce qu’on est convenu d’appeler, « haut lieu », pourrait se propager, comme la peste bubonique, avec chaque steamer. Je suis allé passer quelques semaines au Canada l’autre jour, principalement pour échapper à cette Moisissure, et aussi pour voir ce que devenait notre Frère Aîné. Avez-vous jamais remarqué que le Canada a, somme toute, à peu près les mêmes problèmes à démêler en bloc que ceux qui nous affligent, nous autres en particulier ? Par exemple il a à résoudre la complication bi-lingue, bi-législative, bi-politique, et cela sous une forme encore plus désagréable que celle qui existe dans l’Afrique du Sud, parce que, — différents en cela de nos Hollandais, — les Français ne peuvent se marier en dehors de leur religion ; ils reçoivent leurs ordres de l’Italie — moins centrale parfois que Pretoria ou Stellenbosch. Il souffre également des complications qu’éprouve l’Australie au sujet des problèmes du Travail, sans cependant connaître son isolement, mais a en plus à subir l’influence tant manifeste que secrète du « Travail », retranché avec des armes et de forts explosifs sur un sol voisin du sien. Et, pour compléter le parallèle, il garde, bien enfoui derrière des montagnes, un petit rien de terre anglaise, la Colombie Britannique qui ressemble à la Nouvelle Zélande ; et voici que déjà les habitants de cette île qui ne trouvent pas de grands débouchés pour la jeunesse entreprenante dans leur propre pays, se portent de plus en plus vers la Colombie Britannique.

Le Canada dans son temps a connu des calamités plus sérieuses que les inondations, la gelée, la grande sécheresse et le feu — il a pavé certaines étapes de la route menant vers sa nationalité avec les cœurs brisés de deux générations ; voilà pourquoi on peut, avec des Canadiens de vieille souche, discuter d’affaires qu’un Australien ou qu’un habitant de la Nouvelle Zélande ne comprendraient pas plus qu’un enfant sain ne comprend la mort. En vérité nous sommes une étrange Famille ! L’Australie et la Nouvelle Zélande (la guerre avec les Maoris ne comptant pas) ont tout eu pour rien. Le Sud-Africain donna tout et obtint moins que rien. Le Canadien a donné et obtenu de toutes les manières pendant près de 300 ans, et à cet égard il est le plus sage, comme il devrait être le plus heureux, de nous tous. Il est curieux de voir jusqu’à quel point il semble ne pas se rendre compte de la position qu’il occupe dans l’Empire, peut-être parce que, récemment, ses voisins l’ont gourmandé ou sermonné. Vous savez bien que lorsque nos hommes d’État, venus de partout, se rassemblent, c’est un fait admis tacitement que c’est le Canada qui prend la tête dans le jeu Impérial. Pour parler franchement, c’est lui qui a vu quel était le but à atteindre il y a de ça plus de dix ans, et c’est lui qui y a tendu de tous ses efforts depuis. Voilà pourquoi son inaction, lors de la dernière Conférence Impériale, a fait que tous ceux qu’intéressait la partie se sont demandé pourquoi lui surtout, parmi nous tous, préférait se liguer avec le général Botha et mettre obstacle à la ruée en avant. Moi aussi, j’ai posé cette question à beaucoup de gens. On m’a répondu à peu près comme il suit : « Nous nous sommes aperçu que l’Angleterre ne faisait pas de points dans le jeu à ce moment-là. A quoi bon nous exposer à nous faire rabrouer plus encore que nous venions de l’être ? Nous nous sommes tenus tranquilles. » C’était fort raisonnable, même presque trop probant. Il n’était pas utile en effet que le Canada se comportât autrement, sinon qu’il était l’aîné et qu’on s’attendait vraiment à plus de sa part. Il se montre un peu trop modeste.

C’est ce point que nous avons discuté tout d’abord, en plein Atlantique, bien à l’abri du vent, mais sous une fougue trempée (les interlocuteurs coupant la conversation à intervalles irréguliers selon qu’ils tiraient ou non sur leur pipe de tabac humide). Les passagers étaient presque tous de purs Canadiens, nés pour la plupart dans les Provinces Maritimes, où leurs pères disent « Canada » comme le Sussex dit « Angleterre », mais que leurs affaires éparpillaient dans toutes les régions du vaste Dominion. De plus ils étaient à l’aise les uns avec les autres ; ils avaient cette intimité agréable qui est la caractéristique de toutes les branches de notre Famille et de tous les bateaux qu’elle emprunte pour retourner au pays. Un bateau du Cap représente tout le continent depuis l’Équateur jusqu’à Simon’s Town ; un bateau de la Compagnie d’Orient est australien en tout, et un vapeur C. P. R. ne saurait être confondu avec quoi que ce soit d’autre que le Canada. C’est dommage que l’on ne puisse être né en quatre endroits à la fois, sans quoi l’on comprendrait tout de suite, sans perte de temps précieux, les intonations de voix, les allusions voilées à la vie de toute notre Famille. Ces grands gaillards, fumant dans la bruine, avaient l’espoir dans les yeux, la croyance sur leurs langues, la force dans leurs cœurs. Je songeais avec tristesse aux autres bateaux à l’extrémité sud de cet océan — remplis, au moins d’un quart, de gens dépourvus de cet esprit-là. Un jeune homme avait eu l’extrême bonté de m’expliquer en quoi le Canada avait souffert de ce qu’il appelait « le lien impérial » ; comment son pays avait été de diverses façons mis à mal par les hommes d’État anglais pour des raisons politiques. En réalité il ne savait pas son bonheur, et ne voulait pas me croire lorsque j’essayais de le lui faire voir, mais un homme vêtu d’un plaid (gentil garçon et qui connaissait bien l’Afrique du Sud) déboucha brusquement d’un coin et l’assaillit avec un tel luxe de faits et d’images que l’âme du jeune patriote s’en trouva tout effarée. Le plaid termina sa bordée en affirmant — et personne ne lui donna de démenti — que les Anglais étaient fous. C’est sur cette note-là que prenaient fin tous nos entretiens.

C’était une expérience nouvelle, celle de se mouvoir dans une atmosphère de dédain nouveau. On comprend, on accepte le mépris amer des Hollandais ; la colère désespérée de sa propre race résidant dans l’Afrique du Sud fait partie encore, sans doute, du fardeau à supporter ; mais le mépris — profond, parfois enjoué, souvent étonné, toujours poli, — que manifeste le Canada envers l’Angleterre d’aujourd’hui, blesse tout de même un peu. Voyez-vous, cette dernière guerre[2] — cette guerre si peu de mise, celle contre les Boërs, a été quelque chose de très réel pour le Canada. Elle y envoya pas mal d’hommes, et un pays où la population est clairsemée a plus de chance de s’apercevoir de l’absence de ses morts que celui qui est très peuplé. Lorsque, à son point de vue, ils sont morts, sans qu’il en soit résulté aucun avantage concevable, moral ou matériel, ses instincts professionnels où, peut-être encore, l’affection purement animale qu’elle porte à ses enfants font qu’elle se souvient et garde rancune du fait bien longtemps après que celui-ci eût dû être en toute décence oublié. J’ai été choqué de la véhémence avec laquelle certains hommes (et même certaines femmes) m’en parlèrent. D’aucuns allèrent jusqu’à débattre la question de savoir (sur le vaisseau et ailleurs) si l’Angleterre continuerait à être de la Famille ou bien si, ainsi que certain éminent politicien passait pour l’avoir affirmé dans une conversation particulière, elle trancherait tout lien pour éviter les frais. L’un d’eux disait, sans trace d’emportement, qu’elle serait moins portée à se séparer de l’Empire d’un seul coup de tête qu’à vendre politiquement ses rejetons un à un à toute Puissance voisine qui menacerait son bien-être ; chaque marché serait, en guise de préliminaires, précédé d’un sonore dénigrement en règle de la victime choisie. Il cita, — vraiment, la rancune de ces gens leur donne des mémoires tenaces ! — comme précédent et comme avertissement, la campagne d’injures menée contre l’Afrique du Sud et qui avait duré cinq années.

Notre Parlement de Fumeurs se demanda ensuite par quels moyens, au cas où cela arriverait, le Canada pourrait bien garder son identité intacte ; ce qui donna lieu à une des conversations les plus curieuses que j’aie jamais entendues. On décida, selon toute apparence, qu’il pourrait, oh ! tout juste, s’en tirer en tant que nation si (mais c’était fort douteux) l’Angleterre n’aidait pas d’autres peuples à l’assaillir. Or, il y a vingt ans seulement on n’aurait jamais rien entendu de pareil. Si cela paraît un peu fou, rappelez-vous que la Mère-Patrie passait aux yeux de tous pour être une dame atteinte d’une forte attaque d’hystérie.

Au moment même où notre conversation prenait fin, un de nos douze ou treize cents passagers de troisième classe se jeta par-dessus bord, tout habillé d’un chaud pardessus et bien chaussé, dans une mer tumultueuse et atrocement froide. Chaque horreur que renferme ce bas monde a le rituel qui lui convient. Pour la cinquième fois — quatre fois par un temps pareil — j’entendis s’arrêter l’hélice, je vis notre sillage tournoyer comme une mèche de fouet lorsque notre grande ville flottante fit violemment volte-face, l’équipage du bateau de sauvetage se précipiter sur le pont, les officiers de bord grimper à toute vitesse sur les haubans pour apercevoir, si c’était possible, la moindre trace laissée par la malheureuse tête qui s’estimait si peu. Un bateau au milieu des vagues ne peut rien voir. Il n’y avait, dès le premier moment, rien à voir. Nous avons attendu, avons fait et refait l’espace pendant une longue heure, tandis que tombait la pluie, que la mer battait nos flancs et que la vapeur, en traînées lugubres, sortait mollement par les échappements. Puis nous continuâmes notre route.

La rivière St-Laurent se comporta, le dernier jour de notre voyage, fort dignement. Les érables bordant ses rives avaient changé leurs teintes, étaient devenus rouge-sang, magnifiques comme les étendards de la jeunesse perdue. Le chêne lui-même n’est pas plus arbre national que ne l’est l’érable et son apparition bienvenue rendit les gens à bord plus heureux encore. Un vent sec apportait l’odeur de propreté où entraient toutes les odeurs mélangées qui émanent de leur Continent, bois scié, terre vierge, fumée de bois, et ils la humèrent, tandis que leurs yeux s’adoucissaient à mesure qu’ils identifiaient lieu après lieu, sur tout le parcours de leur bien-aimée rivière, lieux où, en temps de congé, ils jouaient, pêchaient et s’amusaient. Il doit être agréable d’avoir un pays à soi, bien à soi, à faire parader. Et puis, comprenez-le bien, ils ne se sont en aucune façon vantés, ils n’ont pas poussé de cris ni d’exclamations bruyantes, ces gens-là, à la voix si égale, ces gens qui rentraient chez eux. Non. Mais la joie de revoir leur pays natal était simple, sincère. Ils disaient : — N’est-ce pas charmant ? Ne le trouvez-vous pas délicieux ? Nous, nous l’adorons.

A Québec il y a un endroit, très infesté par les locomotives, tout comme une soute à charbon, d’où s’élèvent les hauteurs que les soldats de Wolfe escaladèrent en montant à l’assaut des Plaines d’Abraham. Peut-être que de toutes les traces laissées dans l’ensemble de nos possessions l’affaire de Québec s’adresse mieux à nos yeux et à nos cœurs qu’aucune autre. Tout s’y rencontre : La France, partenaire jalouse de la gloire de l’Angleterre sur terre et sur mer pendant huit cents ans ; l’Angleterre, déconcertée comme toujours, mais, par extraordinaire ne s’opposant pas ouvertement à Pitt, lui qui comprenait ; ces autres peuples destinés à se séparer de l’Angleterre aussitôt que le péril français serait écarté ; Montcalm lui-même, condamné mais résolu ; Wolfe, l’artisan prédestiné, auquel l’achèvement final était réservé ; et, quelque part à l’arrière-plan, un certain Jacques Cook, capitaine de HMS le Mercure en train de faire de jolies, de fines cartes marines de la rivière St-Laurent.

Pour toutes ces raisons les Plaines d’Abraham sont couronnées de toutes sortes de belles choses — y compris une prison et une factorerie. L’aile gauche de Montcalm est marquée par la prison et l’aile droite de Wolfe par la factorerie. Mais heureusement un mouvement se dessine en vue d’abolir ces ornements et de transformer le champ de bataille et ses environs en un parc qui, par sa nature et par suite des associations qui s’y rattachent, serait un des plus beaux de notre univers.

Pourtant, en dépit de prisons d’un côté et de couvents de l’autre, malgré l’épave maigre et noire du pont du Chemin de Fer de Québec, qui gît là dans la rivière tel un amoncellement de boîtes en fer blanc qu’on y aurait déchargées, la Porte orientale du Canada est d’une noblesse, d’une dignité ineffables. Nous l’avons aperçue de très bonne heure, à l’instant où la face inférieure des nuages, se transformant en un rose frileux, s’étalait au-dessus d’une ville hautement entassée, rêveuse, et d’une pourpre crépusculaire. A la seconde même où pointait l’aube, quelque chose qui ressemblait à la péniche appartenant en propre à Haroun-al-Raschid et toute constellée de lumières multicolores glissa sur les eaux gris-fer et alla se confondre avec les ténèbres d’une bande de terre. Au bout de trois minutes elle réapparut, mais le plein jour était également survenu ; aussi fit-elle disparaître promptement sa tête de mât, son gouvernail et l’électricité dans sa cabine, et se mua en un bac de couleur terne, rempli de passagers glacés. J’en causais avec un Canadien. — Ah, mais oui, répondit-il, c’est le vieux bâtiment un tel, qui va à Port Levis, tout étonné comme le serait un habitant de Londres si un étranger suivait d’un œil interrogateur un train de la Petite Ceinture. C’était là sa Petite Ceinture, à lui, la Zion où il était bien à l’aise. Ville majestueuse et majestueuse rivière, il attirait mon attention sur elles, avec la même fierté tranquille que nous éprouvons, nous, lorsqu’un étranger franchit notre seuil, qu’il s’agisse des eaux de Southampton par une matinée grise à houle, du port de Sydney avec une régate en pleine fête, ou de Table Mountain, radieuse et nouvellement lavée par les pluies de Noël. Avec raison il s’était senti personnellement responsable du temps qu’il faisait, de chaque enfilade flamboyante recouverte d’érables, depuis que nous étions entrés dans la rivière. (Celui qui vient du nord-ouest, dans ces régions, équivaut à celui qui vient du nord-est ailleurs, et il se peut qu’il impressionne d’une manière défavorable un invité).

Puis le soleil d’automne se leva, et l’homme sourit. Personnellement et politiquement, disait-il, il détestait la ville, — mais c’était la sienne.

— Eh bien, dit-il finalement, qu’en dites-vous ? Pas trop mal, n’est-ce pas ?

— Oh, non, pas mal du tout, répondis-je ; mais ce ne fut que plus tard que je me rendis compte que nous venions d’échanger le mot de ralliement qui fait le tour de tout l’Empire.

UN PEUPLE CHEZ LUI

Un proverbe du haut pays dit : « On l’a invitée à la noce mais on l’a mise à moudre du blé. » Le même sort, mais inverse, m’attendait lors de ma petite excursion. Il y a un lacis subtil d’organisations formées par des hommes d’affaires que l’on dénomme Clubs canadiens. Ils s’emparent de gens qui ont l’air intéressant, rassemblent leurs membres à l’heure du déjeuner, à midi, et après avoir attaché leur victime à un beefsteak lui intiment l’ordre de discourir sur tout sujet qu’il s’imagine savoir. On pourrait copier ce procédé ailleurs, puisqu’il oblige les gens à sortir d’eux-mêmes et à écouter des choses qui autrement ne s’offriraient pas à leur attention, sans le moins du monde entraver leur travail. Et puis, sûre sauvegarde, la durée en est courte. Toute l’affaire ne dépasse pas une heure et, là-dessus, une demi-heure est prise pour le lunch. Tous les ans, les clubs impriment leurs discours, l’on a ainsi des aperçus de questions fort intéressantes, en coupe transversale, depuis celles qui touchent d’une façon pratique aux eaux et forêts jusqu’à celles se rapportant aux fabriques de monnaie appartenant à l’État — le tout exposé par des experts.

N’étant pas un expert, l’expérience me parut fort pénible. Jusqu’alors j’avais cru que faire des discours était une espèce de whist, à conversation, c’est-à-dire que n’importe qui pouvait y prendre part à l’improviste. Je me rends compte maintenant que c’est un Art de convention très éloigné de tout ce qui sort d’un encrier, et qu’il est difficile d’exercer un contrôle sur les couleurs qu’on emploie. Les Canadiens, apparemment, aiment les discours, et bien que ce ne soit en aucune façon un vice national ils font de la bonne rhétorique de temps à autre. Vous n’êtes pas sans connaître la vieille superstition qui veut que le blanc qui se trouve sur des terres de peaux-rouges, de nègres ou de métis, reprenne les manières et les instincts des types qui y demeuraient primitivement ? Ainsi, un discours fait dans la langue des Taal devrait être accompagné du roulement sonore, de l’appel direct au ventre, des arguments réitérés, habiles, et des métaphores simples et peu nombreuses de ce prince d’orateurs commerciaux, le Bantu. On dit que l’habitant de la Nouvelle Zélande parle du fond du diaphragme, tient les mains serrées aplaties contre ses flancs ainsi que le faisaient les vieux Maoris. Tout ce que nous connaissons de l’éloquence de première classe chez des Australiens témoigne de la même promptitude, du même vol rapide, du même débit net que celui du boomerang qu’on lance. Je m’attendais presque à retrouver dans les discours canadiens quelque survivance des appels compliqués que les Peaux-Rouges adressent aux Soleils, aux Lunes, aux Montagnes — indications légères de grandiloquence rappelant les invocations de cérémonies. Mais rien de ce que j’entendis ne pouvait rappeler quelque race primitive. Il y avait dans ces discours une dignité, une retenue, et surtout une pondération qui étonne lorsqu’on songe aux influences auxquelles la terre est soumise. Ce n’était pas du Peau-Rouge, ce n’était pas du Français, c’était quelque chose d’aussi distinct que l’étaient les orateurs eux-mêmes.

Il en est de même pour les gestes rares et l’allure du Canadien. Pendant la guerre (des Boërs) on observait les contingents à tous les points de vue et très probablement que l’on tirait de fausses inductions. Il m’a paru, à ce moment-là, que le Canadien, même lorsqu’il est fatigué, se relâche moins que les hommes des pays chauds. Lorsqu’il se repose il ne se couche pas sur le dos ou sur le ventre, mais plutôt sur le flanc, la jambe repliée sous lui, prêt à se lever d’un seul bond.

Maintenant que je regardais attentivement des assemblées assises, — hommes logés à l’hôtel ou passants de la rue — il me semblait qu’il gardait chez lui, parmi les siens, cette habitude de demi-tension — pendant de sa figure immobile, de sa voix égale et basse. Quand on regarde l’empreinte de ses pas sur le sol, elle paraît sous forme de piste presque droite ; il ne marche ni en dehors ni en dedans : il pose le pied la pointe en avant, et la foulée est douce, rappelant le pas furtif de l’Australien.

En parlant entre eux, ou en attendant des amis, ils ne tambourinaient pas des doigts, ne grattaient pas des pieds, ne tripotaient pas les poils de leur figure. Voilà des choses triviales sans doute, mais lorsqu’une race est en voie de formation tout importe. Quelqu’un m’a dit un jour, — mais je n’ai jamais essayé de vérifier son dire — que chacune de nos Quatre Races allume et manie le feu d’une façon particulière.

Rien d’étonnant que nous soyons différents ! Voici un peuple, sans peuple derrière lui, menant la grande charrue qui gagne le pain du monde, plus haut, toujours plus haut, par delà l’épaule de l’univers ; n’est-ce pas là vraiment une vision tirée, en quelque sorte, de quelque magnifique Légende Norse. Au nord existe le froid durable de Niflheim ; l’Aurore Boréale au jaillissement subit, au crépitement vif, leur tient lieu de Pont de Bifrost visité par Odin et l’Esir. Ce peuple se dirige, lui aussi, vers le nord, année après année, et traîne derrière lui d’audacieuses voies ferrées. Parfois il rencontre de bonnes terres à blé ou des forêts, parfois des mines à trésors, et alors tout le Nord est rempli de voix, — ainsi que le fut un jour l’Afrique du Sud, — annonçant des découvertes et faisant des prophéties.

Lorsque vient l’hiver, dans la majeure partie de ce pays, exception faite des villes, il faut rester tranquille, manger et boire, comme faisait l’Esir. En été on fait tenir dans six mois le travail de douze, parce qu’entre telle ou telle date certaines rivières lointaines seront figées, et plus tard certaines autres, jusqu’au moment où même la Grande Porte Orientale à Québec se ferme et qu’on est obligé de sortir et de rentrer par les portes latérales de Halifax et de Saint-Jean. Ce sont là des conditions qui tendent à vous rendre extrêmement hardi, mais non vantard d’une façon déréglée.

Les érables disent quand il est temps de s’arrêter, et tout le travail en train est réglé d’après leur signal d’avertissement. Certaines besognes peuvent être terminées avant l’hiver, mais d’autres doivent être abandonnées, prêtes à être menées rondement sans un instant de retard dès qu’apparaît le printemps. Ainsi, depuis Québec jusqu’à Calgary, un bruit, non pas de bousculade, mais de hâte et d’achèvement pressé, bourdonne comme les batteuses à vapeur à travers l’air tranquille d’automne.

Des chasseurs et des sportsmen rentraient du Nord ; des explorateurs également avec eux, la figure pleine de mystère, les poches remplies de spécimens, comme il en va des explorateurs dans le monde entier. Ils avaient déjà porté des manteaux de rakoons et de loups. Dans les grandes villes qui travaillent toute l’année, les devantures des carrosseries exhibaient, en guise d’indication, un ou deux traîneaux nickelés, car ici le traîneau est « le char tout préparé de l’Amour ». A la campagne, les maisons de ferme étaient en train d’empiler leur bois à portée de main près de l’entrée de la cuisine et d’enlever les écrans contre les mouches. (On les laisse d’ordinaire jusqu’à ce que les doubles-fenêtres aient été remontées de la cave, et il faut alors faire la chasse dans toute la maison pour trouver les vis qui manquent).

Quelquefois il nous arrivait de voir dans une arrière-cour quelques longueurs de tuyaux de poêle neufs et étincelants, et l’on prenait en commisération le propriétaire. Il n’y a pas matière à facétie dans les plaisanteries touchant les vieux tuyaux, — amères à force de vérité et que l’on trouve dans les journaux comiques.

Mais les chemins de fer ! oh ! les merveilleux chemins de fer ! ce sont eux qui racontaient l’histoire de l’hiver mieux que tout le reste. Les wagons à charbon de trente tonnes parcouraient trois mille kilomètres de voie ferrée, geignaient en se heurtant les uns contre les autres dans les garages, ou passaient, la nuit, avec leurs lourds cahots, se rendant chez ces ménagères prévoyantes des villes de la prairie. L’accès n’était pourtant pas aisé car le lard, le saindoux, les pommes, le beurre et le fromage renfermés dans de belles barriques en bois blanc s’acheminaient dans la direction de l’est, vers les bateaux à vapeur, de façon à arriver avant que le blé ne vînt fondre sur eux. Cela, c’est le cinquième acte de la Grande Pièce Annuelle en vue de laquelle la scène doit être débarrassée. Sur des centaines de voies de garage congestionnées gisaient d’énormes poutres en acier, des traverses en fer roulé, des poutrelles et des boîtes d’écrous, jadis destinées à la construction du pont de Québec, mais qui ne sont plus actuellement qu’un embarras obstruant tout — les vivres pour s’y frayer un chemin étaient contraints de se débrouiller, puis derrière les vivres arrivait le bois de charpente, du bois tout neuf venu tout droit des montagnes, des bûches, des planches, des douves, des lattes, qu’on nous fait payer des prix exorbitants en Angleterre, — tout cela se portait vers la mer. Il y avait sur toutes ces roues de quoi bâtir des maisons, des aliments, des combustibles, pour des millions de gens, avant même qu’on eût seulement déplacé un seul grain du stock que l’on était en train de battre sur plus de cinq cents kilomètres, en tas hauts comme des villas de cinquante livres sterling.

Ajoutez à cela que les chemins de fer travaillaient à leur développement, doublant leurs voies, établissant des boucles, des raccourcis, des lignes d’intérêts locaux, ainsi que des embranchements et de vastes projets vers des régions encore vierges mais qui seraient bientôt peuplées. De sorte que les trains qui amènent les matériaux de construction, ceux du ballast, ceux du matériel, les machines de renfort, tout aussi bien que les machines de secours avec leurs grues à la silhouette railleuse en forme de chameaux, — c’est-à-dire tous les accessoires d’une nouvelle civilisation — devaient trouver quelque part à se caser dans le rassemblement général avant que la Nature ne criât « Repos ! »

Quelqu’un se souvient-il de la forte, la joyeuse confiance que l’on éprouvait après la guerre lorsqu’il semblait, qu’enfin, l’Afrique du Sud allait être développée — lorsque les gens créaient des chemins de fer, et commandaient des locomotives, du matériel roulant neuf, de la main-d’œuvre et croyaient avec enthousiasme à l’avenir. Il est certain que plus tard cet espoir fut anéanti, mais — multipliez cette bonne heure par mille et vous aurez une idée approximative de la sensation que l’on éprouve à être au Canada, endroit que même un « Gouvernement impérial » ne peut tuer. J’eus la chance d’être mis au courant de certaines choses intimement, de pouvoir entendre parler en détails des travaux projetés, et des travaux achevés. Par-dessus tout, je vis tout ce qui avait été en fait accompli depuis ma dernière visite, quinze ans auparavant. Un des avantages d’un pays neuf c’est qu’il vous donne la sensation d’être plus vieux que le Temps. J’y trouvais des cités où il n’y avait jadis rien, — littéralement rien, absolument rien sinon, comme dans les contes de fées, « le cri des oiseaux et un peu d’herbe ondulant au vent ». Des villages et des hameaux étaient devenus de grandes villes, et les grandes villes avaient triplé et quadruplé de dimension. Et les chemins de fer, se frottant les mains, disaient tout comme les Afrites de jadis : « Voulez-vous que nous fassions une ville là où il n’y en a point, ou que nous rendions florissante une cité abandonnée ? » Et c’est là ce qu’ils font. Mais outre-mer les messieurs qui n’ont jamais été contraints de souffrir un seul jour de gêne physique, se dressent soudain et s’écrient : — Quel grossier matérialisme !

Parfois je me demande si tel éminent romancier, tel philosophe, tel dramaturge, tel ecclésiastique de nos jours fournit la moitié seulement de l’imagination, pour ne pas parler de la perspicacité, de l’endurance, de la maîtrise de soi, toutes qualités qu’on accepte sans commentaire lorsqu’il s’agit de ce qu’on est convenu d’appeler « l’exploitation matérielle » d’un pays neuf. Prenez à titre d’exemple rien que la création d’une nouvelle cité, à la jonction de deux voies — lorsque les trois choses sont à l’état de projet seulement. Le drame à lui seul, le jeu des vertus humaines que cela renferme, remplirait un volume. Et quand le travail est fini, quand la ville existe, quand les nouvelles voies embrassent une nouvelle région de fermes, quand la marée du blé s’est avancée d’un degré de plus sur la carte que l’on était en droit d’espérer, ceux qui ont accompli la besogne s’arrêtent, sans félicitations, pour recommencer la plaisanterie ailleurs.

J’ai bavardé quelque peu avec un homme assez jeune dont le métier consistait à contraindre les avalanches à dévaler bien en dehors de la section de la voie qui lui était confiée. Le dieu Thor, dans le conte, se rendit seulement une ou deux fois à Jotunheim et avait avec lui son utile Marteau Miolnr. Ce Thor-ci demeurait dans Jotunheim au milieu des pics Selkirks couronnés de glace verte, — endroit où les géants vous remettront à votre place, vous et vos belles émotions si, en faisant du bruit, vous les dérangez à de certaines saisons. De sorte que notre Thor les surveille soit qu’ils resplendissent sous le soleil de mai ou s’assombrissent et menacent doublement sous les pluies du printemps. Il pare leurs coups au moyen de lattes de bois, de murailles de bûches rivées ensemble, ou telles autres inventions que l’expérience recommande. Il ne porte pas de rancune aux géants : eux font leur travail, lui fait le sien. Ce qui l’ennuie tout de même un peu, c’est que la violence de leurs coups arrache parfois les plus des versants opposés et fait en quelque sorte sauter en une seule explosion toute une vallée. Il croit pourtant qu’il peut s’arranger de façon telle que de grandes avalanches soient obligées de se fondre en petites.

Le souvenir d’un autre, avec qui je ne bavardais pas, me reste dans la mémoire. Il avait, depuis des années et des années, inspecté des trains au sommet d’une montée rapide dans les montagnes, qui n’était pourtant pas de moitié aussi raide que celle au-dessus du Hex[3], où l’on serre tous les freins à fond, pendant que les convois glissent avec précaution sur quinze kilomètres de parcours. Toute complication survenant aux roues entraînerait de sérieux embarras, de sorte que, c’est à lui qu’incombe, puisqu’il est la personne la plus compétente, la tâche la plus dure — faite de monotonie et de responsabilité. Il me fit l’honneur de manifester qu’il désirait me parler, mais d’abord il inspecta son train à quatre pattes, au moyen d’un marteau. Lorsqu’enfin il se fut rassuré au sujet des étayages, il était temps de partir pour l’un comme pour l’autre, et tout ce que je reçus fut un signe amical de la main — le signe du maître en son art, pour ainsi dire.

Le Canada a l’air d’être plein de ce genre de matérialistes.

Ceci me rappelle que je vis la contrée elle-même sous la forme d’une femme de haute taille, de vingt-cinq à vingt-six ans, qui attendait son tramway au coin d’une rue. Elle avait des cheveux presque couleur de lin doré, ondulés et séparés en grands bandeaux qui dépassaient sous une toque d’astrakan noir maintenue par une épingle se terminant en forme de feuille d’érable en émail rouge. C’était là la seule note de couleur dans le costume avec le miroitement d’une boucle du soulier. La robe tailleur sombre était dépourvue de bijou et de passementeries, mais allait comme un gant. Elle resta pendant peut-être un instant sans faire un seul mouvement, les deux mains, — la droite dégantée, la gauche gantée, — pendant naturellement à ses côtés, même les doigts immobiles, le poids du corps superbe portant, d’une pesée égale, sur les deux pieds. Son profil, celui d’une Gudrun ou d’une Aslauga, se détachait sur le fond d’une colonne de pierre sombre. Ce qui me frappa le plus, en dehors de ces yeux graves et tranquilles, ce fut la régularité, dépourvue de toute précipitation, la lenteur de sa respiration au milieu de l’agitation environnante. Manifestement elle prenait régulièrement le même tramway, car lorsque celui-ci s’arrêta elle sourit au conducteur ; la toute dernière vision que j’eus fut celle de la feuille d’érable rouge dorée par le soleil, celle de la figure, tout entière illuminée de ce sourire, des cheveux d’un or pâle se détachant sur la fourrure noir mat. Ce qui demeurait c’était la puissance de la bouche, la sagesse du front, l’humaine compréhension des yeux, la vitalité rayonnante de l’être. Voilà comment je voudrais, moi, si j’étais Canadien, faire représenter mon pays, puis dans la Chambre des Députés à Ottawa, suspendre ce tableau pour décourager à tout jamais la race des dénigreurs.

CITÉS ET ESPACES

Que feriez-vous d’un tapis magique si l’on vous en prêtait un ? Je vous le demande parce que pendant un mois nous avons eu à nous tous seuls un wagon privé — petite affaire de moins de soixante-dix pieds de long et ne pesant pas trente tonnes. — Il pourra peut-être vous rendre service, dit en passant le donateur, pour faire des excursions. Accrochez-le au train que vous voudrez et arrêtez-vous où il vous plaira.

Donc il nous transporta sur la ligne du Canadien Pacifique depuis l’Atlantique jusqu’au Pacifique, puis de nouveau du Pacifique à l’Atlantique. Et quand il ne pouvait plus nous être utile, il disparut comme le manguier une fois que le tour a été joué.

Un wagon privé, bien que beaucoup de livres y aient été écrits, n’est pas tout à fait le meilleur endroit qui soit pour étudier un pays, à moins qu’il ne vous soit arrivé d’habiter sur le même continent et que vous ayez pu voir passer toutes les saisons dans des conditions normales. Alors réellement vous vous rendez compte de l’air qu’ont les wagons vus des maisons, ce qui ne ressemble en rien à l’air qu’ont les maisons vues des wagons. Même la brosse du conducteur dans son étui nickelé, l’allée, pareille à celle d’une cathédrale, qui court entre les sièges verts si bien connus, le coup de cloche et le son de la locomotive, profond comme s’il sortait d’un orgue, réveillent des souvenirs et chaque spectacle, chaque odeur, chaque bruit du dehors sont comme de vieux amis qui se souviennent des vieux temps.

Le boghei à surface de piano, sur une roue boueuse, aux contre-allées de planches, toute ravinée par les roues minces, les bardeaux au bord d’une véranda sur une maison nouvellement construite, la palissade brisée entourant un vieux pâturage de bouillon blanc et de grosses pierres à tête en forme de crâne ; la touffe de vigne vierge mourant avec un éclat splendide au bord d’une plaque de blé, une demi-douzaine de panneaux servant à endiguer la neige au-dessus d’une tranchée, ou même l’affiche sans vergogne d’un médicament breveté, qui se détache jaune sur le fond noir d’une grange à tabac, ont de quoi faire battre le cœur et remplir les yeux de larmes si celui qui les contemple a seulement effleuré la vie dont ils font partie. Que ne doivent-ils pas être alors pour l’indigène ?

Il y avait, dans le train, une jeune fille qui avait été élevée sur la prairie, et qui rentrait après une année passée sur le continent. Pour elle les collines, avec leur ceinture de pins et de vraies montagnes derrière, les boucles solennelles de la rivière et la ferme intime et amicale ne disaient rien.

— On fait les paysages mieux que ça en Italie, expliqua-t-elle, puis, avec ce geste qu’on ne saurait reproduire, particulier aux gens de la plaine qu’étouffe le sol accidenté : — Je voudrais pouvoir repousser bien loin toutes ces collines et retrouver le large ! Moi je suis de Winnipeg. Elle aurait bien compris, cette institutrice de Hanover Road, rentrant d’une visite à Cape-Town, que je vis filer en voiture dans un mirage s’étendant sur trente milles, hurlant presque : — Enfin, Dieu soit loué, voici quelque chose qui ressemble à notre chez nous !

D’autres personnes ricochaient d’un côté du compartiment à l’autre, faisant revivre telle chose, découvrant à nouveau telle autre, anticipant telle autre encore — qui ne manquait pas, au tournant suivant, de se présenter à la vue, apprenant ainsi à qui voulait l’entendre qu’ils étaient de retour chez eux. L’Anglais nouveau venu, avec ses grandes caisses en bois marquées « effets de Colon », ne participait pas plus à la partie qu’un nouvel écolier lors de sa première journée à l’école. Mais deux années passées au Canada et une visite au pays natal lui suffiront pour le libérer de la Confraternité du Canada comme elles libèrent n’importe où ailleurs. Il se peut qu’il lui arrive de maugréer contre certaines conditions de vie, de regretter certaines richesses qu’on ne trouve qu’en Angleterre, mais aussi sûrement qu’il se lamente, aussi sûrement il reviendra aux grands cieux, aux grandes chances. Les fruits secs sont ceux qui se plaignent que cette terre ne reconnaît pas un monsieur quand elle le rencontre. Ils ne se trompent pas. La terre suspend son jugement au sujet des hommes tant qu’elle ne les a pas vus au travail. Ensuite c’est selon : il leur faut travailler, parce qu’il y a beaucoup, beaucoup à faire.

Malheureusement les chemins de fer, qui ont fait le pays, amènent en ce moment des gens qui font les difficiles en ce qui touche la nature et le charme de leur travail ; et si par hasard ils ne trouvent pas exactement ce qu’ils désirent, ils expriment leurs plaintes par le moyen des journaux et ceux-là font paraître tous les hommes égaux.

Ce qui constituait surtout le bonheur de notre excursion, c’était d’avoir déjà fait toute cette route à l’époque où elle était nouvelle encore, et comme le Canada de ce temps-là, n’inspirait pas beaucoup confiance ; à l’époque où tous les hauts fonctionnaires importants, ceux dont le petit doigt décrochait les wagons, étaient également peu cotés et insignifiants. Aujourd’hui tout, hommes, villes, était changé, et l’histoire de la voie se confondait avec l’histoire du pays, cependant que les roues des wagons répétaient : « John Kino, John Kino ! Nagasaki, Yokohama, Hakodate, eh ? car nous étions dans le sillage de la Compagnie impériale, remplie de personnalités marquantes de Hong-Kong, et des Treaty Ports. Il y avait des villes, anciennes, très connues, et étonnamment développées, qu’il fallait bien examiner avant de songer à aller voir le nouveau travail qui s’était fait là-bas dans l’Ouest. Elles criaient impérieusement : « Que pensez-vous de ce bâtiment-ci, de ce faubourg-là ? Venez voir ce qui s’est fait pendant cette génération. »

Le choc que vous donne un continent vous écrase plutôt — tant que vous ne vous êtes pas dit que ce n’est là que la joie que vous éprouvez, l’amour, l’orgueil que vous ressentez pour votre propre lopin de jardin, et que vous transférez ensuite, en plus grand, à quelques hectares en plus. Et puis, comme toujours, c’était la dignité des villes qui impressionnait, — une dignité austère, septentrionale, dans les contours, dans le groupement, dans les perspectives, gardant ses distances et ne se ravalant jamais au niveau de la circulation pressée de la rue.

C’était la marque caractéristique de Montréal, avec ses prêtres aux soutanes noires, ses affiches en français ; d’Ottawa, avec ses palais de pierres grises, ses bassins aux bords luisants comme ceux de Pétrograd ; celle de Toronto, commerciale au point d’être dévorée par le négoce, toutes en imposaient par leur calme puissant. Les hommes bâtissent toujours mieux qu’ils ne se l’imaginent, et très probablement que cette architecture inébranlable reste là, attendant que viennent la race et le jour où sera tombée la fièvre de l’expansion récente, et où disparaîtra le fouillis des poteaux téléphoniques dans les rues. Il y a de fortes objections contre l’existence au sein d’une nation, d’une communauté parlant deux langues différentes et incapables de fusionner ; mais, quelles que soient les entraves que l’on impose aux Français dans l’œuvre de développement, leurs cathédrales modestes et réservées, leurs écoles, leurs couvents et, au moins un peu de l’esprit qui émane d’eux, servent à de bonnes fins. Le jeune Canada dit : « Il y a dans les villes des biens ecclésiastiques valant plusieurs millions qu’on n’a pas le droit de taxer. » Mais d’un autre côté les écoles catholiques, les universités catholiques, bien qu’elles passent pour entretenir la vieille méfiance que témoignait le Moyen-Age pour le grec, enseignent en réalité les classiques avec autant d’amour, de tendresse et d’intimité que l’a toujours fait la vieille Église. Après tout, cela doit en valoir la peine de pouvoir dire ses prières dans un dialecte de la langue que maniait Virgile, et une certaine teinte d’insolence, plus magnifique et plus ancienne que l’insolence du matérialisme actuel, forme un bon mélange dans un pays neuf.

J’eus la bonne fortune de voir les villes à travers les yeux d’un Anglais qui était venu là pour la toute première fois. — Avez-vous été jusqu’à la Banque ? s’écria-t-il, jamais je n’ai rien vu de pareil ! — Qu’est-ce qu’elle a cette Banque, lui dis-je, car la situation financière de l’autre côté de la frontière était, à ce moment-là, plus que jamais pittoresque. — C’est merveilleux, dit-il, piliers de marbre, kilomètre sur kilomètre de mosaïque, grilles en acier, on dirait une cathédrale. Dire que personne ne m’en avait jamais parlé ! — Si j’étais vous je ne me ferais pas de mauvais sang à propos d’une Banque qui rembourse ceux qui lui confient leur argent, dis-je d’un ton apaisant ; il y en a beaucoup d’autres pareilles à Ottawa et à Toronto. En second lieu il découvrit certains tableaux dans certains palais et se fâcha pour de bon parce que personne ne l’avait prévenu qu’il y avait cinq galeries inestimables dans une seule ville.

— Ah ! à propos, m’expliqua-t-il, je viens de voir des Corot, des Greuze, des Gainsborough, un Holbein et…, des centaines de tableaux vraiment magnifiques. — Et pourquoi pas ? lui dis-je, on ne peint plus les maisons au vermillon dans ces régions-ci. — Oui, oui, mais ce que je voulais dire c’était, avez-vous vu comment ils équipent leurs collèges et leurs écoles ? — les pupitres, bibliothèques, lavabos qu’ils possèdent ? Ils sont mille fois mieux que tout ce que nous avons et… et dire que personne ne m’avait prévenu !

— Mais à quoi bon vous le dire ? Vous ne l’auriez pas cru. Il y a un bâtiment, dans une des villes, construit dans le style Sheldon, mais mieux encore, et si vous allez jusqu’à Winnipeg vous verrez le plus bel hôtel que vous puissiez rêver.

— Bêtise ! dit-il ; vous voulez m’en faire accroire ! Winnipeg est une ville de la prairie.

Je le quittai se plaignant encore, — mais cette fois-ci au sujet d’un Club et d’un Gymnase — parce que personne ne lui en avait jamais parlé, et encore incrédule au sujet des Merveilles à venir.

Si seulement nous pouvions charger de chaînes quatre cents Députés, ainsi que cela se fait en Chine lors des élections, et leur faire faire le tour de l’Empire, quel gentil petit Empire, fait de gens se rendant compte des choses nous aurions alors, lorsque les survivants reviendraient au pays.

Assurément les Villes ont bien le droit d’être fières et je n’attendais, certes, à ce qu’elles se vantent ; mais elles étaient si occupées à expliquer qu’elles ne faisaient que commencer leur œuvre que, pour soutenir l’honneur de la Famille, je dus moi-même faire acte de vantardise. Dans cette louable occupation j’attribuai à Melbourne (non sans raison, je l’espère du moins, mais il n’était pas aisé, tant on allait vite, de me renseigner exactement) des kilomètres et des kilomètres de bâtiments municipaux, et des lieues et des lieues de musées ; j’agrandis les quais du port de Sydney pour pouvoir répondre à une question touchant les docks de Toronto, et j’engageai les gens à aller voir la cathédrale de Cape-Town lorsqu’elle serait terminée. Mais la vérité finit par percer, même pendant une visite. Notre frère aîné avait plus de beauté et de force dans ses trois cités seules que tout ce que Nous Autres tous ensemble pouvions fournir. Malgré cela elle ne perdrait pas à envoyer une commission pour visiter les dix grandes villes de l’Empire pour voir ce qui s’y fait en ce qui concerne le nettoyage des rues, le service des eaux et la circulation.

Un peu partout les gens sont affectés d’une superstition indigne d’eux à savoir qu’il faut « se dépêcher », ce qui veut dire : faire à moitié son travail, gaspiller plus de temps qu’il ne faudrait pour faire deux besognes convenablement, et se féliciter soi-même ce durant de son propre gâchis. D’insignifiants embarras de circulation qu’un policier rural dans un simple bourg sait débrouiller automatiquement deviennent, parce qu’on le veut bien, des obstructions qui durent dix minutes, et où charrettes et hommes se cognent, et reculent, et jurent sans aucun résultat, sauf celui de perdre du temps.

Le rassemblement et la dispersion des foules, l’achat des billets, et pas mal du mécanisme ordinaire de la vie se trouvent gênés et entravés par cet esprit incertain du sud, qui n’a pas de plus proche parent que la Panique.

« Se dépêcher » est une chose qui ne convient pas plus au caractère national que le fausset ou des mouvements nerveux ne conviennent à l’homme fait. « Activer » c’est une qualité louable et nécessaire, et très différente, que l’on rencontre sur la Route Ouest où on est en train de faire le nouveau pays.

Nous avons laissé loin, bien loin, les trois villes et les districts où l’on laboure la moindre parcelle de terrain, et où l’on exploite les vergers pour entrer dans la terre des Petits Lacs — pays de tumultueux cours d’eau, d’étangs aux yeux clairs, de rocs au milieu d’arbustes à baies, le tout criant distinctement : « Truites, Ours. »

Il n’y a pas bien longtemps un petit nombre de gens avisés passaient leurs vacances dans ce coin du monde, et ils ne dévoilèrent pas le secret. Aujourd’hui c’est devenu un rendez-vous d’été où les gens chassent et campent en liberté. On connaît en Angleterre le nom de ses moindres cours d’eau et des hommes exempts de folie, en ce qui concerne toute autre matière, quittent Londres, disparaissent dans les bouleaux et reviennent barbus, barbouillés de fumée, lorsque la glace est assez épaisse pour couper une pirogue. Quelquefois ils vont chercher du gibier, quelquefois du minerai, peut-être même du pétrole. Personne ne sait absolument : « Nous ne faisons que commencer. » Et ainsi que nous le disait un Afrite du Chemin de fer, comme nous passions sur notre tapis magique : — vous n’avez pas idée de l’étendue de notre circulation de touristes. Elle a pris tout son développement depuis la dernière décade du siècle dernier. Le tramway invite les gens des villes à aller faire de petites excursions : lorsqu’ils ont de l’argent ils en font de grandes. Tout ce continent éprouvera bientôt le besoin de terrains de jeux : nous les préparons.

La jeune fille de Winnipeg, en voyant la gelée du matin qui s’étendait toute blanche sur l’herbe haute au bord des lacs, et la brume que formaient les feuilles jaunes d’or des bouleaux au moment où elles se détachaient des arbres, se mit à dire : — C’est comme ça que les arbres devraient changer. Ne trouvez-vous pas que notre érable de l’Est est un peu trop vif de couleur ? Nous passâmes ensuite par un pays où la conversation roula pendant plusieurs heures sur les mines et la façon de traiter les minerais. Les gens racontaient des histoires : récits d’explorateurs dans le genre de ceux qu’on entendait vaguement avant que le Klondyke ou le Nome ne fussent connus de tous. Ils ne se souciaient pas qu’on leur prêtât croyance ou pas. Eux aussi ne faisaient que commencer, — c’était peut-être de l’argent, peut-être de l’or, peut-être du nickel. Si une grande ville ne surgissait pas à tel ou tel endroit — le nom même était nouveau pour moi, — elle ne manquait pas d’apparaître un peu plus loin. Les hommes silencieux montaient sur le convoi ou en descendaient, disparaissaient derrière les bosquets et les collines, tout comme la première ligne d’éclaireurs largement espacée s’étend en forme d’éventail et s’évanouit sur la ligne de bataille.

Certain vieillard était assis devant moi, pareil au Temps vengeur en personne. Il se mit à parler des prophéties de malheurs qui ne s’étaient jamais réalisées. — On avait dit qu’il n’y avait rien ici que des rochers et de la neige. On avait dit qu’y aurait point jamais rien ici que le chemin d’ fer. Y en a qui ne voient même pas mentenant ; et il me vrilla de son œil farouche. Et pendant tout c’ temps, on fait fortune, des tas, oui des tas, sous vot’ nez.

— Avez-vous fait fortune vous-même ? lui dis-je.

Il sourit, comme sourit l’artiste — tous les explorateurs de marque ont ce sourire-là.

— Moi ? Non. J’ai été explorateur la plupart du temps, mais je n’ai rien perdu. J’ai pris mon plaisir au jeu. Ah ! oui, patron. J’ai pris mon plaisir.

Je lui dis comment j’avais déjà passé par là au moment où des concessions en terre et en forêts se donnaient pour une croûte de pain.

— Mais oui, répondit-il sans s’émouvoir, je crois bien que si vous aviez eu tant soit peu d’instruction vous auriez pu facilement gagner plus d’un million en ces temps-là. Et il en serait de même aujourd’hui encore si vous saviez où aller. Comment ça ? Pourriez-vous me dire ce que sera la capitale de la région de la Baie de Hudson ? Vous n’en savez rien ? Moi non plus. Vous ne savez pas davantage où les six grandes villes de demain vont s’élever. Faut que je descende ici, mais si je garde la santé, on me verra l’été prochain explorant au Nord.

Représentez-vous ce qu’est un pays où les gens explorent jusqu’à l’âge de soixante-dix ans sans avoir à craindre la fièvre, la maladie des mouches, celle des chevaux ou des ennuis de la part des indigènes — un pays où les aliments et l’eau ont toujours bon goût ! Il me raconta une histoire bien curieuse de quelque or fabuleux — l’éternelle mine-mère — de là-bas dans le Nord, qui un jour humilierait l’orgueil du Nome. Et pourtant, l’Empire est si vaste qu’il n’avait jamais entendu parler de Johannesburg !

Au moment où le train arrivait au bord du Lac Supérieur, la conversation se porta sur le blé. Sans doute, disait-on, il y a des mines dans la région — celles-ci ne faisaient que commencer — mais cette partie-ci du monde n’existait que pour nettoyer, triturer le blé et le distribuer au moyen de la voie ferrée et du bateau à vapeur. On avait doublé la ligne sur un parcours de quelques centaines de kilomètres pour pouvoir faire face aux flots débordants. Un peu plus tard ça pourrait bien devenir une voie quadruple. On ne faisait que commencer. En attendant voici le blé qui pousse, tendre, vert, haut d’un pied, le long de cent voies de garage où il était tombé des wagons. Là-bas se trouvaient les entrepôts gigantesques en forme de boîte à thé et les hôpitaux qui traiteraient le blé ; ici c’était les machines neuves, peintes en couleurs brillantes, qui s’en allaient pour moissonner, lier et battre le blé, et toutes ces charretées d’ouvriers venaient de construire encore, à la va vite, de nouveaux garages en vue de la récolte annuelle.

Deux villes se tiennent sur les rives du Lac, à un intervalle de quelques cents mètres ; elles jouent pour le blé le même rôle que celui que joue Lloyd dans le commerce maritime, ou la Faculté de Chirurgie dans la Médecine. Son honneur et son intégrité sont entre leurs mains, et elles se détestent mutuellement avec cette haine pure, empoisonnante, passionnée, qui fait croître les villes. Si la Providence venait à annihiler l’une d’elles, la survivante s’étiolerait et mourrait, — oiseau de haine sans compagne. Un jour viendra où elles devront forcément s’unir, et le problème du nom composé qu’elles devront choisir les tracasse déjà. Quelqu’un de l’endroit me dit que le Lac Supérieur était « une pièce d’eau bien utile » parce qu’elle se trouvait si bien à proximité du C. P. R. Il y a dans les grands lacs une tranquille horreur qui ne cesse de croître à mesure qu’on les visite de nouveau. L’eau douce n’a pas le droit, n’a pas de raison de surgir par delà l’horizon pour venir abaisser ou soulever les coques des grands bateaux à vapeur, n’a pas le droit d’exécuter, entre des falaises ridées, la danse lente de la mer profonde ; ni de rentrer en rugissant sur des plages sablonneuses aux algues marines, entre des promontoires immenses qui s’en vont, lieue après lieue, se perdre dans la brume et dans un brouillard de mer. N’empêche que le Lac Supérieur est fait de la même matière que celle pour laquelle les villes paient des impôts, mais il engouffre et il a, tout comme un Océan qui a son compte accrédité, ses naufrages, ses épaves. C’est une chose hideuse au cœur d’un continent. Il y a des gens qui font sur lui des parties de bateaux à voiles ; d’autre part il a produit une race de marins qui est à celle de l’eau salée ce qu’est le charmeur de serpents au dompteur de lions.

Néanmoins c’est sans contredit une pièce d’eau très utile.

JOURNAUX ET DÉMOCRATIE

Qu’une fois pour toutes l’on admette que, de même que le héraut à la voix sonore que louait la tribu Éolithique pour annoncer les nouvelles du jour nouveau dans les cavernes a précédé le Barde choisi par la Tribu pour chanter l’histoire plus pittoresque de la Tribu, de même le Journalisme est antérieur à la Littérature parce que le Journalisme répond au premier besoin qu’éprouve la Tribu après celui de la chaleur, celui des aliments et celui de la société de la femme.

Dans des pays neufs il laisse voir clairement qu’il descend du Héraut de la Tribu. Une tribu clairsemée qui occupe de grands espaces se sent abandonnée. Elle aime à entendre faire l’appel de ses membres, souvent et bruyamment, à se réconforter avec l’idée qu’il y a des compagnons à une petite distance sous l’horizon. Elle emploie conséquemment des hérauts chargés de nommer et de décrire tous ceux qui passent. Voilà pourquoi les journaux des pays neufs ont souvent l’air si outrageusement personnels. La tribu, en plus de cela, a besoin de renseignements rapides et sûrs touchant tout ce qui concerne la vie quotidienne dans les vastes espaces, ces nouvelles provenant de la terre, de l’air, de l’eau que les Peuples plus anciens ont abandonnées. Voilà pourquoi ses journaux paraissent parfois d’une trivialité si laborieuse.

Par exemple, un membre de la tribu, Pete O’Halloran, doué d’un nez rouge, a, pour faire ferrer son cheval, parcouru depuis son domaine une distance de trente milles, et incidemment cassé le boulon principal de sa voiture dans un mauvais endroit de la route. Le Héraut de la Tribu — pauvre feuille hebdomadaire aux pages stéréotypées — rattache, au moyen d’une insinuation, le nez rouge à l’accident, ce qui, aux yeux du public en général, est une maladroite diffamation. Mais le Héraut de la Tribu se rend compte que soixante-douze familles de la tribu se servent de cette route chaque semaine. C’est à elles de chercher à découvrir si l’accident était dû à l’ivrognerie de Pete, ou bien plutôt, ainsi que l’affirme énergiquement Pete lui-même, à l’état négligé de la route. Il se trouve que quinze personnes savent que le nez de Pete est une infirmité regrettable et que cet appendice ne doit pas servir à l’incriminer. Une de ces personnes, en flânant, vient expliquer l’affaire au Héraut de la Tribu qui, la semaine d’après, affirme hautement que la route devrait être réparée. En attendant, Pete, ravi d’avoir pu concentrer sur sa personne l’attention de sa tribu pendant quelques instants, remonte la scène sur une distance de trente milles, poursuivi par des annonces de boulons que l’on garantit sur facture comme ne devant jamais se briser et un peu plus tard (ce que la Tribu recherchait depuis le début) quelque autorité ou autre de la Tribu répare la route.

Tout cela n’est qu’un tableau sur une grande échelle, mais en regardant de plus près vous vous rendrez compte que l’instinct de préservation propre à la Tribu se trouve, de façon fort logique, à la base de toutes sortes de bizarres progrès modernes.

A mesure que la tribu se développe et que l’on ne voit plus l’horizon d’un bout à l’autre sans interruption, l’envie de connaître tout ce qui touche le voisin immédiat s’atténue — mais pas beaucoup. A l’extérieur des villes les grandes distances existent toujours, « les vastes domaines inhabités » dont parlent les annonces, et ceux qui se déplacent désirent ardemment rester au courant de ce qui se passe chez leurs semblables et leur donner de leurs propres nouvelles comme aux temps passés. L’homme qui surgit brusquement hors des ténèbres et entre au milieu du cercle formé par les feux ne manque pas, si c’est un homme digne de ce nom, de lever les deux mains en l’air et de dire : « Moi, qui suis un tel, me voici. » Il vous sera aisé de voir s’accomplir librement ces rites dans n’importe quel hôtel, lorsque le reporter (remplaçant le héraut de la tribu) vient jeter un coup d’œil sur la liste des visiteurs. Avant qu’il ait eu le temps de quitter le registre des yeux, il se trouve nez à nez avec le nouveau venu qui, sans désir déplacé de notoriété, explique ce qu’il veut et compte faire. Notez que c’est toujours le soir que le reporter s’occupe plus spécialement des étrangers. De jour il sait les affaires de sa propre ville et les gestes des chefs les plus voisins, mais lorsque vient l’heure de fermer la palissade, d’entourer le camp de wagons, de ramener en place le buisson d’épines qui bouche l’entrée, alors, dans tous les pays, il redevient le Héraut de la Tribu qui joue le rôle de Gardien Extérieur.

Il y a des pays où un homme est tripatouillé d’une façon indécente par les hérauts jacassants qui lui plongent leurs torches immondes en pleine figure jusqu’à ce qu’il soit à la fois roussi et enfumé. Au Canada, le « Qui vive ! Avance au ralliement » indispensable pour se renseigner sur vos intentions s’accomplit avec cette large convenance qui est la marque distinctive de tout le Dominion. Les paroles du nouveau venu sont transmises à la Tribu avec exactitude ; on ne lui met aucune ordure dans la bouche, et lorsque les hérauts estiment préférable de ne pas traduire certaines remarques ils expliquent pourquoi.

On avait toujours plaisir à rencontrer les reporters parce que c’étaient des hommes que leur pays intéressait. L’intérêt qu’ils lui portaient était pareil à celui que l’on trouve chez les jeunes chirurgiens ou les civils, intérêt vif et altruiste. Grâce à la guerre (des Boërs) beaucoup d’entre eux étaient allés jusqu’au bout du monde, de sorte qu’ils parlaient des nations sœurs d’une façon qui faisait plaisir à entendre. Par là les interviews — chose aussi ennuyeuse pour les reporters que pour ceux qui sont interviewés — devenaient souvent des conversations agréables, mais que l’on ne publiait pas. On sentait à chaque bout de la phrase rapide qu’on avait affaire à des joueurs entraînés, à des virtuoses, à des hommes bien équilibrés, qui croyaient aux décences qu’il faut respecter, aux confidences qu’il ne faut pas violer, à l’honneur dont il ne faut pas se moquer. (Par là peut s’expliquer ce que tout le monde m’a expliqué — que le terrorisme brutal de la Presse n’existe pour ainsi dire pas au Canada, — il en est de même pour la calomnie). Ils ne crachaient pas, ne se trémoussaient pas grotesquement, et n’intercalaient pas dans leur conversation des anecdotes savoureuses où leurs connaissances étaient traitées de voleurs et d’assassins. Pas une seule fois, non plus, d’un océan à l’autre, ils n’affirmèrent, ni eux ni leurs camarades, que leur pays « obéissait aux lois ».

Vous connaissez le premier Poteau Indicateur sur la Grand’Route Principale ? « Lorsqu’une femme assure qu’elle est vertueuse, un homme qu’il est parfait galant homme, ou une communauté qu’elle est loyale, un pays qu’il obéit aux lois — dirigez-vous dans la direction contraire ! »

Et pourtant, alors que la conversation des hommes était si agréable et si nouvelle, leur parole écrite semblait être jetée dans des moules conventionnels pour ne pas dire démodés. Il y a un quart de siècle, le sous-directeur d’un journal pouvait, en lisant le courrier, identifier, même de très loin, l’Argus de Melbourne, le Héraut du Matin de Sydney ou le Times du Cap. Même les extraits sans titre dévoilaient leur origine de même que la peau d’un animal trahit la bête qui l’a portée. Mais il remarquait alors que les journaux canadiens ne laissaient ni trace ni odeur et auraient pu venir d’aventure de n’importe quel lieu dans un rayon de trente degrés de latitude. Ce qui obligeait à faire une identification très précise. Aujourd’hui, l’espace laissé entre les lignes, les entêtes, les annonces de journaux canadiens, l’apparence extérieure de la première page qui ressemble à un damier de jeu d’échecs, et qui devrait être un beau dessin quotidien, le papier de pulpe, si cassant, la typographie disposée à la machine, tout cela est aussi « standardisé » que les wagons de chemin de fer du Continent. En vérité, lorsqu’on parcourt une pile de journaux canadiens, c’est comme si l’on essayait de retrouver sa couchette à soi dans un train à couloirs. Les bureaux des Journaux peuvent être classés parmi les organes les plus conservateurs qui soient, mais tout de même, après vingt-cinq ans, on pourrait admettre quelques petits changements ; on pourrait inaugurer quelque originalité dans l’expression ou dans la composition.

J’abordai ce sujet avec d’infinies précautions parmi un groupe formé de camarades du métier. — Vous voulez dire, dit un des jeunes, aux yeux francs, que nous sommes d’anciens numéros copiant un ancien numéro ?

C’était précisément ce que je voulais dire, je m’empressai donc de le nier. — Nous le savons bien, répondit-il avec entrain. N’oubliez pas que nous n’avons pas la mer autour de nous, et la taxe postale pour l’Angleterre vient seulement d’être abaissée. Tout s’arrangera.

Oui, sans doute ; mais en attendant on souffre de voir un peuple aussi magnifique se servir de mots de second ordre pour exprimer des émotions de tout premier ordre.

Ainsi l’on passe tout naturellement du Journalisme à la Démocratie. Chaque pays a droit à ses réserves, à ses faux semblants, mais plus un pays est « démocratique » plus est grand le nombre des frimes que l’étranger doit respecter. Certains des Hérauts de la Tribu se sont montrés à cet égard très bons pour moi, et, pour ainsi dire, me poussèrent du coude quand il fallait m’incliner dans la maison de Rimmon. Aux heures de bureau ils professaient une croyance ferme en ce mot béni « Démocratie » et qui signifie n’importe quelle foule qui s’agite, autrement dit cette chose sans recours qui vous passe à travers les parquets et tombe dans les caves ; fait couler un bateau de plaisir en se ruant de babord à tribord ; foule sous ses pieds et réduit en marmelade les gens parce qu’elle croit avoir perdu dix sous ; et se fait griller en obstruant les portes de sortie dans les théâtres qui ont pris feu. Une fois leur travail terminé, ils se détendaient, comme tout le monde. Beaucoup clignaient de l’œil, un petit nombre prenaient des airs cavaliers, mais tous reconnaissaient que le seul inconvénient dans la Démocratie était Démos — dieu jaloux aux goûts primitifs et à tendances despotiques. Un politicien qui l’avait vénéré sa vie entière m’en traça un portrait fidèle ; genre d’épître de Jérémie — le sixième chapitre de Baruch — rendu en un anglais impossible à citer.

Mais le Canada n’est pas encore une Démocratie idéale. D’abord il lui a fallu travailler dur dans un milieu âpre, ce qui entraîne des conséquences inévitables. Et puis la loi au Canada existe et elle est administrée, non en tant que surprise, comme plaisanterie, comme faveur, comme brigue, ou comme tour de force de jongleur turc, mais en tant que partie intégrale du caractère national — que l’on ne doit pas oublier, ou dont on ne doit pas plus parler que de son pantalon. Si vous tuez on vous pend, si vous volez on vous emprisonne. Cela a conduit à la paix, au respect de soi-même, et, si je ne me trompe pas, à la dignité innée du peuple. D’autre part — et c’est là que des complications sont à craindre — les chemins de fer et les bateaux à vapeur permettent l’introduction de gens qui ont toujours à leur disposition des robinets à eau chaude et froide, des tables garnies et de la faïence, jusqu’au jour où ils sont expulsés et renvoyés, tout ébahis, dans le désert. Les longues semaines d’eau salée, le long voyage à travers les plaines qui cuisaient et tannaient les premiers émigrants leur manquent totalement. Ils arrivent le corps mou et l’âme sans air. C’est ce que me fit bien comprendre un voyageur dans un train au milieu des Selkirks. Il se tenait sur l’arrière-plate-forme munie d’un bon garde-fou, regardait l’énorme épaule de la montagne toute couverte de sapins et autour de laquelle des hommes au péril de leur vie avaient construit chaque mètre de la voie, et s’égosillait : — Dites donc, pourquoi tout cela ne serait-il pas propriété de l’État ! Il n’y avait rien au monde, sauf la neige et l’escarpement qui pouvaient l’empêcher de descendre séance tenante et de chercher une mine pour son propre compte. Au lieu de cela il entra dans le wagon-restaurant. C’est là le premier des types que l’on rencontre.

Quelqu’un d’autre me raconta l’histoire bien connue d’une foule d’immigrants qui, lors d’un grand incendie dans une ville, revint au type primitif, et bloqua les rues en hurlant : « A bas le Czar. » C’est le second type. Quelques jours plus tard on me montra une dépêche apprenant qu’une communauté de Doukhobors, — encore des Russes — s’étaient, et pas pour la première fois, déshabillés et couraient, à toute vitesse, sur la voie, pour trouver le Messie avant que la neige ne vînt à tomber. La police les poursuivait munie de chauds vêtements de dessous, et les trains étaient priés de prendre des précautions pour ne pas les écraser.

Voilà donc trois sortes d’incapacité amenées dans le pays sur des bateaux à vapeur, le type mou, sauvage et fou. Il y a une quatrième espèce qui est soit indigène soit importée, — mais les démocraties ne la connaissent pas — de gens absolument pervers : des hommes et des femmes adultes, sains, qui prennent un vrai plaisir à faire le mal. Ces quatre classes agissant ensemble pourraient — c’est facile à concevoir, — donner naissance à une démocratie passablement pernicieuse ; l’hystérie étrangère, la folie sanglante et autres choses analogues renforçant l’ignorance, la paresse, l’arrogance locales. Par exemple, j’ai lu dans un journal une lettre exprimant de la sympathie pour ces mêmes Doukhobors. L’auteur de la lettre connaissait une communauté de braves gens en Angleterre (vous voyez où commence le mal !) qui allaient nu-pieds, ne payaient pas de contributions, se nourrissaient de noix et ne connaissaient que l’union libre. C’étaient des gens tout âme, et qui menaient des vies pures. Les Doukhobors étaient également purs, étaient tout âme, et avaient dans un pays libre le droit de vivre leur vie sans être opprimés, etc., etc. (Notez comment l’espèce molle importée rivalise avec l’espèce folle non moins importée). En attendant la police, outrée, donnait la chasse aux Doukhobors pour les vêtir de flanelle, pour qu’il leur fût possible de continuer à vivre et de produire un jour des enfants dignes d’épouser les fils de l’individu auteur de la lettre en question et les filles de la foule qui avait perdu la tête lors de l’incendie.

— Tout cela, nous le reconnaissons, répondirent hommes et femmes, mais que voulez-vous que nous y fassions ? Il nous faut du monde. Et ils faisaient voir des écoles vastes et bien équipées, où les enfants des immigrants slaves apprennent l’anglais et les chansons canadiennes. — Lorsqu’ils sont grands, disait-on, vous ne pouvez pas les distinguer des Canadiens. C’était merveilleux. Le professeur montre des plumes, des bobines, etc., en désignant ces articles en anglais ; les enfants répètent à la manière chinoise. Au bout de quelque temps, lorsqu’ils possèdent assez de mots, ils se trouvent à même d’établir comme un pont entre ce qu’ils savent et ce qu’ils ont appris dans leur propre pays ; de sorte qu’un garçon de douze ans pourra, mettons au bout d’un an, faire une bonne rédaction en anglais sur son voyage de Russie ; raconter par exemple combien sa mère a payé en route pour sa nourriture et à quel endroit son père a obtenu son premier travail. De plus, il mettra la main sur son cœur et dira : « Je, suis, un, Canadien. » Cela fait plaisir au Canadien qui forcément se sent très fier d’un immigrant qui doit tout à la terre qui l’a adopté et l’a lancé. Madame La Bienfaitrice dans un village anglais témoigne pareil intérêt à un enfant qu’elle a aidé à faire son chemin dans la vie. Mais l’enfant la récompense-t-il par sa gratitude et sa bonne conduite ?

Personnellement, on ne peut avoir beaucoup d’affection pour ceux qui ont renoncé à leur propre pays. Il se peut qu’ils aient eu de bonnes raisons, mais ils ont enfreint les règles du jeu et devraient être punis au lieu de voir augmenter leur cote. Et il n’est pas vrai, comme les gens prétendent, que quelques bons repas et de beaux habits effacent toute trace d’instinct étranger et d’hérédité. Mille années ne peuvent pas compter comme hier quand il s’agit de l’humanité, on n’a qu’à jeter un coup d’œil sur les races de l’autre côté de la frontière pour se rendre compte combien, dans les façons de concevoir, dans les manières, dans l’expression et dans la morale, le Sud et le Sud-Est modifient, profondément, fatalement le Nord et le Nord-Ouest. Voilà pourquoi le spectacle de ces femmes aux yeux de jais, à la peau épaisse, portant des tabliers, avec des mouchoirs autour de la tête et les mains chargées de paquets orientaux, m’a toujours fâcheusement impressionné.

— Mais pourquoi acceptez-vous pareille marchandise ? demandai-je. Vous savez qu’elle ne vous vaut pas, et elle sait qu’elle ne vous vaut pas et c’est mauvais pour l’un comme pour l’autre. Mais que faites-vous avec les immigrants anglais ?

Les réponses furent précises : « Parce que les Anglais ne travaillent pas ; parce que nous en avons assez des hommes avec pension et des cagnards qu’on nous envoie ici ; parce que les Anglais sont pourris de socialisme ; parce que les Anglais ne s’adaptent pas à notre genre de vie. Ils regimbent en présence de notre façon de faire. Ils sont constamment à nous expliquer comment on fait en Angleterre. Ils portent des fraises ! Ne connaissez-vous pas l’histoire de l’Anglais qui s’était perdu et que l’on trouva à moitié mort de soif au bord d’une rivière ? Lorsqu’on lui demanda pourquoi il ne buvait pas il répondit : — Comment diable voulez-vous que je fasse sans vairre ?

— Mais, insistai-je, pendant tout mon voyage de cinq mille kilomètres, ce sont là d’excellentes raisons pour que l’on amène l’Anglais. Il est vrai que dans son propre pays on lui apprend à éviter le travail, parce que des gens bien intentionnés, mais bêtes, vont jusqu’à se bousculer les uns les autres pour se porter à son secours, le débaucher et l’amuser. Chez vous le Général Janvier lui donnerait du nerf. Les gens pensionnés sont une plaie pour toutes les branches de la Famille, mais vos manières et votre morale ne doivent pas être à ce point peu résistantes pour souffrir de la présence parmi vos six millions de quelques milliers des leurs. Quant au socialisme, l’Anglais pris en lui-même est l’animal le moins social qui soit. Ce que vous appelez son socialisme est ce qui tient lieu chez lui de Diabolo et des concours de devinettes. Pour ce qui est de ses critiques, vous ne voudriez pas tout de même épouser une femme qui aurait toujours le même avis que vous sur toutes choses ? Il vous faut choisir vos immigrants de même façon. Vous reconnaissez que le Canadien est trop occupé pour regimber contre quoi que ce soit. Quant à l’Anglais il regimbe contre tout par nature. (« Assurément tout cela c’est bien lui », dirent-ils). Il regimbe par principe et c’est ce qui procure la civilisation. Il en était de même pour l’Anglais et son instinct à propos de son verre à boire. Chaque pays neuf a besoin, et c’est un besoin vital, d’avoir un demi pour cent de sa population dressé à mourir de soif plutôt que de boire dans la main. Vous ne cessez de parler de la seconde génération de vos Smyrniotes et de vos Bessarabiens. Pensez donc ce qu’est la seconde génération des Anglais.

Ils essayèrent bien de se la représenter — mais apparemment sans grand enthousiasme. Il y avait une étrange réticence dans leur conversation, — comme un brusque effarement — lorsqu’on touchait à ces questions. Au bout d’un certain temps, je me rendis auprès d’un Héraut de la Tribu en qui je pouvais avoir confiance, et lui demandai, à brûle-pourpoint, en quoi consistait la difficulté, et qui, en définitive, la provoquait.

— C’est le Travail, me dit-il. Vous feriez mieux de ne pas vous en occuper.

LE TRAVAIL

Il est difficile de ne pas s’occuper d’une question qu’on vous met sous le nez à tout propos. Il n’y avait pas trois minutes que j’avais quitté le vapeur de Québec lorsqu’on me demanda à brûle-pourpoint : — Que pensez-vous de l’Exclusion des Asiatiques Qui Agite Notre Communauté ?

Le Second Poteau Indicateur sur la Grande Route Principale dit : « Au cas où une communauté serait agitée par une Question, prenez poliment des nouvelles de la santé de l’Agitateur. » Je le fis, mais sans succès — et dus temporiser tout le long de ma traversée du Continent jusqu’à ce qu’il me fût possible de rencontrer quelqu’un à même de fournir des réponses acceptables. Cette Question semble être confinée à la Colombie Britannique. Là, au bout d’un certain temps, les hommes qui avaient de bonnes raisons pour ne pas vouloir causer m’en référèrent à d’autres qui me fournirent des explications, et lorsqu’il eut été bien bien entendu qu’aucun nom ne serait prononcé (il est doux de voir des ingénieurs épouvantés à la pensée de sauter grâce à leurs propres explosifs) il fut possible d’en arriver à des faits à peu près précis.

Le Chinois a de tout temps eu l’habitude de venir dans la Colombie Britannique où, comme domestique, il n’a pas son pareil. Personne, m’assura-t-on partout, ne trouve à redire au Chinois qu’on achète aux enchères. Il accepte de faire un travail qu’aucun blanc dans un pays neuf ne consent à prendre et, lorsque le blanc mesquin le mène à coups de pied, il ne riposte pas. Il a toujours consenti à payer le privilège qu’on lui octroie de faire fortune sur cette côte merveilleuse, mais, il y a quelques années, la Volonté populaire, avec une prévoyance et une science de gouvernement rares, a décidé de doubler la taxe d’entrée qu’on lui impose. Quelque étrange que cela puisse paraître, le Chinois demande, actuellement, deux fois plus de gages et, même à ce prix, se fait rare. C’est, dit-on, une des raisons pour lesquelles la femme blanche trop surmenée meurt ou devient folle ; c’est également pourquoi l’on voit construire des pâtés de maisons louées en appartements en vue d’amoindrir les embarras des ménages dépourvus de domestiques. Plus tard la natalité décroîtra en raison directe du nombre de ces appartements.

Depuis la Guerre Russo-Japonaise, les Japonais se sont mis à venir dans la Colombie Britannique. Eux aussi font un travail que n’accepte aucun blanc, par exemple celui qui consiste à tirer de l’eau glacée des bûches toutes mouillées pour les scieries, aux gages de huit à dix shillings par jour. Ils sont domestiques dans les hôtels et dans les restaurants et ils tiennent aussi de petites boutiques. L’ennui avec eux c’est qu’ils sont un peu trop débrouillards, et lorsqu’on les attaque ils se défendent âprement.

Bon nombre de Punjabis — autrefois soldats, Sikhs, Muzbis et Jats — débarquent en ce moment des bateaux. La peste qui sévit chez eux semble les avoir poussés à s’en aller, mais je ne pus savoir pourquoi tant d’entre eux arrivent par la route de Shahpour, Phillour et Jollundur. Ces gens-là ne viennent pas s’offrir comme domestiques, ils iront travailler dans les scieries ; pourtant, avec un peu de soin et d’attention, on pourrait les rendre hors de pair. On devrait leur dire de ne pas amener leurs vieillards avec eux, et d’autre part on devrait s’y prendre mieux pour leur faciliter l’envoi d’argent dans leurs villages. On ne les comprend pas, bien entendu ; en tous cas ils ne sont pas détestés.

Ce sont les Japonais auxquels on trouve toujours à redire. Jusqu’à présent — sauf en ce qui concerne la pêche à Vancouver, dont on les accuse de s’être emparés, tout comme les Malais l’ont fait au Cap — ils n’ont pas encore concurrencé les blancs. Pourtant bien des personnes m’ont assuré d’un air sérieux qu’ils risquaient d’abaisser le niveau de la vie et des gages.

Le vœu formel de certains est donc que — absolument, sans conditions — ils s’en aillent. (Vous avez pu remarquer que les Démocraties insistent toujours sur l’impératif catégorique). Avant mon arrivée à Vancouver on venait d’essayer de les transporter ailleurs, mais sans grand succès, parce que les Japonais barricadèrent leur quartier, sortirent en foule, un tesson de bouteille dans chaque main qu’ils mirent énergiquement en contact avec les figures des Agitateurs. Sans doute il est plus facile d’embrouiller et d’abasourdir des Hindous et des Tamils ébahis, ainsi qu’on le fait de l’autre côté de la frontière, que de semer la terreur dans les rangs des soldats de Yalu et Liaoyang[4].

Mais dès que l’on se mettait à poser des questions l’on se perdait dans un labyrinthe d’allusions, de réserves, de discours, pour la plupart faits avec contrainte, comme si les interlocuteurs récitaient quelque chose appris par cœur. En voici quelques exemples : Un homme m’accula dans un coin au moyen d’une phrase — une seule — où tout, à peu près, était lettre majuscule : — Le Sentiment Général chez notre Peuple est qu’il FAUT QUE LES JAPONAIS S’EN AILLENT !

— Fort bien, répliquai-je. Comment pensez-vous vous y prendre ?

— Cela ne nous regarde pas. Le Sentiment Général, etc.

— Sans doute. Le Sentiment est une belle chose, mais que comptez-vous faire ? Il ne condescendait pas à s’abaisser jusqu’à fournir des détails, mais ne cessait de répéter le Sentiment, que, me conformant à ma promesse, je ne manque pas de rapporter ici.

Un autre fut un peu plus explicite. — Le Chinois, dit-il, nous désirons le garder, mais le Japonais doit partir !

— Mais alors qui prendra sa place ? Ce pays-ci n’est-il pas un peu trop neuf pour qu’on en chasse les gens à coups de pied ?

— Nous devons développer nos Ressources lentement, Monsieur, sans perdre de vue les Intérêts de nos Enfants. Nous devons conserver le Continent pour les Races qui s’assimileront avec les Nôtres. Nous ne devons pas nous laisser submerger par des Étrangers.

— Alors amenez votre propre race, et amenez-la vite, osai-je répondre. Voilà cependant la seule observation qu’il ne faut pas faire dans certaines régions de l’Ouest. Je perdis de mon prestige furieusement pendant qu’il expliquait (tout comme les Hollandais l’avaient fait au Cap, il y a de ça des années) comme quoi la Colombie Britannique n’était pas du tout aussi riche qu’elle en avait l’air ; qu’elle était étouffée par des capitalistes et monopoleurs de toute sorte ; la main-d’œuvre des blancs devait être interrompue, nourrie et chauffée pendant l’hiver ; que les frais d’existence étaient énormes ; qu’on touchait à la fin d’une ère de prospérité, que les années maigres arrivaient enfin, que même si des mesures étaient devenues nécessaires pour faire venir d’autres blancs elles devaient être prises avec beaucoup de précaution. Puis il ajouta que les tarifs des chemins de fer de la Colombie Britannique étaient si élevés qu’ils empêchaient les émigrants de s’y rendre.

— Mais est-ce que les tarifs n’ont pas été diminués ? demandai-je.

— Si, — si, je crois, mais on a tellement besoin d’immigrants qu’ils sont raflés avant d’arriver aussi loin du côté Ouest. Il ne faut pas oublier non plus que la main-d’œuvre d’ouvriers de métier est bien différente de la main-d’œuvre agricole. Elle dépend de tant de choses. Et puis, il faut que le Japonais parte.

— C’est ce que l’on m’a dit. Mais on m’a raconté aussi qu’il y avait des laiteries et des vergers dans la Colombie Britannique qu’on a dû abandonner parce qu’on ne trouvait personne ni pour traire ni pour cueillir les fruits. Pensez-vous que ce soit vrai ?

— Voyons, vous ne voudriez pas qu’un homme, avec tous les débouchés possibles que notre pays lui prodigue, aille traire des vaches dans un pré ? Un Chinois suffit pour cela. Il nous faut des races qui puissent s’assimiler, etc., etc.

— Mais l’Armée du Salut n’a-t-elle pas offert, il y a peu de temps, d’amener ici trois ou quatre mille Anglais ? Qu’est devenue cette idée ?

— On n’y a pas, — comment dirai-je ? — donné suite.

— Pourquoi pas ?

— Pour des raisons politiques, je crois. Il ne nous faut pas des Gens susceptibles d’abaisser le Niveau de la Vie. Voilà pourquoi les Japonais devront s’en aller.

— Alors pourquoi garder les Chinois ?

— Avec les Chinois on s’entend ; on ne peut pas se passer d’eux. Mais il nous faut une Émigration d’un Type tel qu’il lui soit possible de s’assimiler avec Notre Peuple. Je pense être clair.

J’espérais qu’il l’avait été.

Et maintenant écoutez ce qu’ont à dire une mère et une ménagère.

— Ce joli état de choses nous coûte notre santé et celle de nos enfants. Avez-vous entendu dire couramment « la Frontière fait souffrir les femmes et le bétail ? » Nous ne sommes pas sur la Frontière ici, mais à certains égards c’est pis parce que nous avons tous les luxes et toutes les apparences — du joli cristal et de l’argenterie, à étaler sur la table. Il faut les épousseter, les polir, les arranger une fois que notre travail de ménage est fini. Sûrement que cela ne vous dit pas grand’chose, à vous, mais essayez-en pendant un mois ! Nous n’avons pas de domestiques. En ce moment un Chinois coûte cinquante ou soixante dollars par mois. Nos maris n’ont pas toujours le moyen de payer ça. Quel âge me donnez-vous ? Je n’ai pas encore trente ans. Dieu soit loué en tous cas que j’aie empêché ma sœur de venir dans l’Ouest. Ah ! oui, c’est un beau pays — pour les hommes !

— Ne pourriez-vous pas faire venir des domestiques d’Angleterre ?

— Je n’ai pas le moyen de payer le transport d’une fille pour qu’elle se marie au bout de trois mois. Et puis elle ne voudrait pas travailler. Une fois qu’elles ont vu le Chinois à l’œuvre elles refusent.

— Et vous, vous ne refusez pas le Japonais ?

— Certainement pas. Personne ne le refuse. Tout ça c’est de la politique. Les femmes des hommes qui gagnent six à sept dollars par jour — les ouvriers spécialistes — ont des domestiques chinois et japonais. Nous ne pouvons pas faire comme eux, nous autres. Nous avons à penser à l’avenir, à épargner, mais ceux-là dépensent jusqu’à leur dernier centime. Ils savent, eux, qu’ils n’ont rien à craindre. Ils sont Le Travail. On s’occupera d’eux quoiqu’il arrive. Vous pouvez juger, vous-même, si l’État s’occupe de moi.

Un peu plus tard, j’eus l’occasion de traverser une grande et belle ville entre six et sept heures par une matinée fraîche. Des Chinois et des Japonais livraient aux maisons silencieuses le lait, le poisson, les légumes, etc. Pour cette corvée glaciale pas un seul blanc n’était visible.

Plus tard encore un homme vint me voir sans trop afficher son nom. Il faisait d’assez importantes affaires et il me fit comprendre (d’autres avaient parlé à peu près de même) que si je répétais ses paroles ses affaires en souffriraient. Il parla sans discontinuer pendant une demi-heure.

— Dois-je donc en conclure, lui dis-je, que ce que vous appelez « Le Travail » domine absolument cette partie-ci du monde ?

Il fit signe que oui.

— Qu’il est difficile d’amener ici l’ouvrier de métier ?

— Difficile ? Seigneur Dieu ! s’il me faut un ouvrier supplémentaire pour mon travail (je paie, bien entendu, les gages fixés par l’Union) il faut que je le fasse venir en cachette ; il faut que j’aille le rencontrer comme par accident, plus bas sur la ligne, et si l’Union vient à le savoir, très probablement elle lui intimera l’ordre de s’en retourner vers l’Est, ou le congédiera et l’enverra de l’autre côté de la Frontière.

— Même s’il appartient à l’Union ? Pourquoi ?

— On lui dira que les conditions de Travail ne sont pas bonnes ici. Il sait fort bien ce qu’il faut entendre par là. Il fera demi-tour assez vite. Je fais pas mal d’affaires, et je ne puis m’exposer à entrer en lutte ouverte avec les Unions.

— Qu’arriverait-il au cas où vous le feriez ?

— Savez-vous ce qui se passe de l’autre côté de la Frontière ? On fait sauter les gens à coups de dynamite.

— Mais ici on n’est pas de l’autre côté de la Frontière.

— C’est bigrement trop près pour être agréable. Et puis, aux témoins, tout autant qu’aux autres, il arrive d’être dynamités. Voyez-vous, la situation créée par le Travail ne résulte pas de ce que l’on fait ou ne fait pas de notre côté, tout est géré là-bas. Vous avez pu vous rendre compte qu’en général on en parle avec précaution.

— Oui, je l’ai remarqué.

— Eh bien, tout cela n’est pas bien. Je ne dis pas que les Unions d’ici feraient quelque chose contre vous, — et, retenez-le bien, je suis partisan moi-même des droits du Travail, le Travail n’a pas de meilleur défenseur que moi-même ; j’ai été, moi aussi, ouvrier, bien que je sois patron aujourd’hui. N’allez pas croire, n’est-ce pas, que je sois contre le Travail.

— Pas le moins du monde. Je comprends fort bien. Vous trouvez seulement que le Travail agit, parfois, — comment dire — inconsidérément ?

— Voyez ce qui se passe de l’autre côté de la Frontière ! On a dû vous expliquer que cette petite affaire avec les Japonais à Vancouver a été manigancée en-dessous, n’est-ce pas ? Il m’est avis que les nôtres ne l’auraient pas fait tout seuls.

— On me l’a souvent répété. Est-ce jouer tout-à-fait beau jeu que d’incriminer un autre pays ?

— On voit que vous ne demeurez pas ici, vous. Mais, pour reprendre, si nous nous défaisons des Japonais actuellement, l’on viendra nous demander bientôt de nous défaire de quelqu’un d’autre. Il n’y a aucune limite, Monsieur, aux exigences du Travail, aucune !

— Je croyais que tout ce qu’ils demandaient c’était de bons gages pour du bon travail ?

— En Angleterre peut-être, mais ici ils ont l’intention de diriger le pays, ah, oui alors !

— Et le pays ? comment cela lui plaît-il ?

— Nous ne sommes pas loin d’en avoir assez. Ça n’importe pas beaucoup dans les moments de plein rendement, les patrons feront tout plutôt que d’arrêter le travail — mais lorsque les temps seront mauvais, vous en aurez des nouvelles. Notre pays est un pays riche, — malgré tout ce qu’on raconte — mais nous sommes arrêtés à tout propos par la main-d’œuvre. Voyez-vous, il y a des quantités et des quantités de petites affaires que des amis à moi désireraient lancer. Des affaires partout, si seulement on les laissait tranquilles — mais non !

— Ça, c’est dommage. A propos, que pensez-vous de la question Japonaise ?

— Je ne pense pas. Je sais. Les deux partis politiques jouent le jeu du vote du Travail, mais comprenez-vous ce que cela veut dire ?

Je m’efforçais de comprendre.

— Et pas un ne dira la vérité, à savoir que si l’Asiatique s’en va, ce côté-ci du Continent disparaîtra complètement, à moins que nous n’obtenions une immigration blanche libre. Pourtant tout parti qui proposerait l’immigration blanche sur une large échelle serait blackboulé aux prochaines élections. Je ne vous dis là que ce que pensent les Politiciens. Mon avis personnel est que si un homme osait résister au Travail — pas que j’en veuille le moins du monde au Travail — et parlait raison, bien des gens se rangeraient à son avis — sans bruit, bien entendu. Je crois qu’il obtiendrait, au bout d’un certain temps, même l’immigration blanche. Il serait blackboulé aux premières élections, ça va sans dire, mais en fin de compte… Nous en avons assez du Travail. Je tenais à vous dire la vérité.

— Merci bien. Et vous ne pensez pas qu’une tentative pour introduire l’immigration blanche réussisse ?

— Non, si elle ne convenait pas au Travail. Essayez, si vous voulez, mais vous verrez ce qui arrivera.

En tenant compte de cette indication j’ai fait une expérience dans une autre ville. Il y avait là trois hommes haut placés, riches, tous les trois vivement préoccupés du développement de leur terre, tous trois affirmaient que ce qui manquait à la terre c’était l’immigration blanche. Et tous les quatre nous en avons parlé, dans tous les sens, de toutes les manières possibles et imaginables. La seule chose sur laquelle leur avis ne variait pas c’était, qu’au cas où l’on importerait de quelque façon que ce fût des blancs en Colombie Britannique, le recrutement pouvant être confié à des particuliers ou à d’autres, les mesures nécessaires devaient être prises secrètement, sans quoi les affaires des intéressés en souffriraient.

A cet endroit, j’abandonnai la conversation touchant la Grande Question qui Agite Toute Notre Communauté ; je vous laisse, à vous plus spécialement, Australiens et Habitants du Cap, le soin d’en tirer vos conclusions.

Extérieurement, la Colombie Britannique paraît être la région la plus riche et la plus séduisante de tout le Continent. En plus de ses ressources propres elle a de bonnes chances d’acquérir un immense commerce avec l’Asie, qu’elle désire ardemment. Sa terre, en bien des endroits sur de vastes étendues, convient admirablement au petit fermier et à l’arboriculteur, qui peut envoyer son camion aux villes. De tous les côtés j’entendis réclamer de la main-d’œuvre de toute espèce. Et d’autre part, dans nul autre lieu sur le Continent je ne rencontrai tant d’hommes qui décriaient la valeur et les possibilités de leur pays, ni qui s’appesantissaient plus volontiers sur les souffrances et les privations que l’immigrant blanc avait à endurer. Je crois que deux ou trois messieurs se sont rendus en Angleterre pour expliquer les inconvénients de vive voix. Il est possible qu’ils encourent une très grande responsabilité actuellement, et une plus terrible encore dans l’avenir.

LES VILLES FORTUNÉES

Après la Politique, revenons à la Prairie qui est le Grand Veldt, et, en plus, l’Espoir, l’Activité, et la Récompense. Winnipeg en est la porte d’entrée, grande cité dans une grande plaine, et qui se compare elle-même, très innocemment du reste, à d’autres villes de sa connaissance, mais elle en diffère totalement.

Lorsqu’on vient à rencontrer, dans sa propre maison à elle, une femme que l’on n’a pas vue depuis son enfance, elle vous est tout à fait inconnue jusqu’au moment où quelque geste, quelque intonation vous rappelle le passé, et alors on s’écrie : — Mais, tout de même, c’est bien vous ! Cependant l’enfant s’est évanouie, la femme et ses influences ont pris sa place. Je m’efforçais vainement de retrouver la ville gauche et laide que j’avais connue, elle si peu formée, et qui insistait tant sur sa modestie. J’osai même rappeler le fait à un de ses habitants : — Je m’en souviens, dit-il en souriant, mais nous étions jeunes à ce moment-là. Tout ceci, — il indiquait du doigt une avenue, immense étendue qui plongeait sous trente voies de chemin de fer, — est né dans les dix dernières années — pratiquement dans les cinq dernières années. Il nous a fallu agrandir tous ces dépôts là-bas en y ajoutant deux ou trois étages ; malgré cela c’est à peine si nous commençons à progresser. Nous ne faisons que commencer.

Notes in this chapter

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