D’UN LIT DE MARÉE A L’AUTRE (1892-95)
Reading edition
EN VUE DE MONADNOCK.
A TRAVERS UN CONTINENT.
LA LISIÈRE DE L’ORIENT.
NOS HOMMES D’OUTRE-MER.
TREMBLEMENTS DE TERRE.
UNE DEMI-DOUZAINE DE TABLEAUX.
« LES CAPITAINES COURAGEUX ».
RIEN QUE D’UN CÔTÉ.
LETTRES D’UN CARNET D’HIVER.
EN VUE DE MONADNOCK
Succédant au temps grisâtre et morne de l’Atlantique, un véritable flot de soleil hivernal accueillit notre vaisseau, dès qu’il toucha l’Amérique. Nos yeux désaccoutumés en clignaient, cependant que le New-Yorkais, qui est, comme nul ne l’ignore, la modestie même, nous assurait : « En fait de belles journées nous avons mieux : attendez seulement… » (telle ou telle époque) « allez donc voir » (tel ou tel quartier de la ville). Pour nous, notre bonheur était au comble et au delà de pouvoir comme à la dérive monter et redescendre les rues resplendissantes, non sans nous demander, pourquoi il fallait que la plus belle lumière du monde fût gaspillée sur les trottoirs les plus détestables qui soient ; faire indéfiniment le tour du square de Madison, parce que celui-là était rempli de bébés admirablement habillés jouant à la « Caille », ou contempler révérencieusement les sergents de ville de New-York, Irlandais aux larges épaules, au nez camus. Où que nous allions, nous retrouvions le soleil, prodigue, illimité, travaillant neuf heures par jour, le soleil avec les perspectives aux lignes nettes et les couleurs de sa création. La seule pensée que quelqu’un eût osé qualifier ce climat de lourd et humide, voire de « presque tropical », causait un choc. Pourtant il vint ce quelqu’un et il nous dit : « Allez au Nord, si vous voulez du beau temps, alors du beau temps. Allez dans la Nouvelle Angleterre. »
Ainsi, par un après-midi ensoleillé, New-York disparut avec son bruit et son tumulte, ses odeurs complexes, ses appartements surchauffés et ses habitants beaucoup trop énergiques, tandis que le train se dirigeait vers le Nord, vers les pays de la neige. Ce fut soudain, d’un seul coup — presque, aurait-on dit, dans un seul tour de roues — que celle-ci apparut, recouvrant l’herbe tuée par l’hiver et changeant en mares d’encre les étangs gelés qui paraissaient si blancs à l’ombre d’arbres grêles.
A la tombée de la nuit, une petite ville construite en bois, toute blanche, drapée et silencieuse, vint se glisser le long des portières et la forte lumière du wagon éclaira un traîneau, dont le conducteur était enfoui jusqu’au nez dans des foulards et des fourrures, filant au tournant d’une rue. Or, on a beau l’avoir contemplé dans les livres d’images, le traîneau tel qu’on se le représente est loin d’être ce qu’il est en réalité, un simple moyen de locomotion à la fin d’un voyage. Mais il vaut mieux ne pas se montrer trop curieux, car l’Américain qui vient de vous raconter en détail comment un jour il lui était arrivé de suivre de Chelsea à la Tour de Londres, un soldat écossais portant le kilt, par pure curiosité pour ses genoux découverts et son sporran, rirait de l’intérêt que vous manifestez pour ce vulgaire traîneau.
Le personnel du train — sans aucun doute c’en serait fait de la grande nation américaine si elle était privée de la noble société des garde-freins, conducteurs, contrôleurs des wagons Pullman, facteurs nègres et crieurs de journaux, — racontait, étalé à l’aise dans les compartiments de fumeurs, de délectables histoires de voies bloquées par la neige sur la ligne de Montréal, d’attaques désespérées — quatre locomotives précédées d’un chasse-neige — qu’il fallait livrer à des amas atteignant trente pieds de hauteur ; du plaisir qu’on a à marcher sur le haut des wagons de marchandises pour bloquer un train tandis que le thermomètre marque trente au-dessous de zéro.
« Cela revient meilleur marché de tuer des gens de cette façon que de mettre des freins à air comprimé sur les convois de marchandises », dit le garde-frein.
Trente degrés au-dessous de zéro ! température inconcevable, oui, jusqu’à ce qu’on y entrât en plein en sortant du train à minuit, et que le premier contact avec cet air clair et immobile vous eût coupé la respiration comme le fait un plongeon dans la mer. Un morse, assis sur un monticule de laine, nous accueillit dans son traîneau. Il nous enveloppa de manteaux de peaux de chèvre aux longs poils, nous mit des passe-montagnes se rabattant sur les oreilles, des peaux de buffles, des couvertures, puis encore des peaux de buffle, tant et si bien que nous aussi ressemblions à des morses et évoluions avec presque autant de grâce. L’air était tranchant comme la lame d’une épée fraîchement aiguisée ; l’haleine gelait sur les revers des habits, on ne sentait plus son nez, et les yeux pleuraient amèrement de ce que les chevaux avaient hâte de rentrer à l’écurie, et pour la bonne raison que filer rapidement dans une atmosphère à zéro degré fait venir les larmes aux yeux. Sans le carillon des grelots du traîneau on aurait pu se croire dans un rêve : nul bruit de sabots sur la neige ; seuls les patins poussaient parfois un léger soupir en franchissant quelque ondulation de terrain, et les collines alentour, drapées de blanc, gardaient un silence de mort. Le Connecticut cependant avait gardé sa vie, traînée liquide et noire à travers la glace compacte. On pouvait entendre l’eau grognant, tel un roquet, aux talons de petits icebergs. Partout ailleurs il n’y avait sous la lune que de la neige qui s’était amoncelée jusqu’à hauteur des barrières de pierre ou qui, à leur sommet, retombait en festons d’argent ; de la neige entassée des deux côtés de la route, alourdissant les pins et les sapins des bois, et où, par contraste, l’air semblait tiède comme dans une serre chaude. Le spectacle qui s’offrait à nous était d’une indescriptible beauté car la nature, avec un dédain tout japonais pour la perspective, avait tracé là, en noir et blanc sa plus audacieuse esquisse que venaient modifier de temps en temps les crayons hardis et toujours mobiles de la lune.
Au matin l’autre partie du tableau nous fut révélée sous les couleurs du soleil. Pas un seul nuage au ciel qui, sur la ligne neigeuse de l’horizon, reposait tel un saphir sur du velours blanc. Des collines d’un blanc éclatant, d’autres tachetées et bordées de bois comme d’une fourrure, se dressaient au-dessus des surfaces compactes et blanches de la plaine tandis que le soleil éclaboussait d’une orgie de lumière leurs multiples broderies, jusqu’à en éblouir les yeux. Çà et là sur les versants exposés, la chaleur du jour — le thermomètre marquait presque 40 — et le froid de la nuit avaient formé sur la neige une croûte chauve et brûlante, mais, en général, tout était recouvert d’une poudre fine, prête à capter la lumière comme dans un prisme et à la refléter en des milliers de cristaux. Au milieu de cette magnificence, tout comme si de rien n’était, un traîneau de bois, tiré par deux bœufs roux aux longs poils, chargé de troncs d’arbres dénués d’écorce et saupoudrés d’une poussière de diamant, descendit le chemin dans un nuage de glaciale buée.
Confondre le traîneau qu’on emploie comme moyen de locomotion et celui consacré aux charrois de marchandises est, dans cette région, un signe d’inexpérience et c’est, je crois, la preuve que l’on n’est un propre à rien que d’imaginer qu’on conduit les bœufs comme cela se fait ailleurs, en leur tortillant la queue de façon scientifique. Muni de mitaines rouges, de guêtres de feutre montant jusqu’aux genoux, et, il se peut aussi, d’un manteau gris argent de peau de rat, le conducteur accompagne son attelage en criant : Huehan, tout comme on le raconte dans les récits américains. Les paroles du charretier expliquent bien des choses en ce qui touche les histoires écrites en dialecte, car même les meilleures sont pour la plupart des lecteurs un véritable châtiment. Maintenant qu’il m’est arrivé d’entendre l’accent long et traînant de Vermont, je m’étonne non point de ce que les contes de la Nouvelle Angleterre soient imprimés en ce que, pour les besoins de la cause, nous appellerons de l’anglais et de la typographie anglaise, mais bien plutôt de ce qu’ils n’aient pas paru en suédois ou en russe, car notre alphabet est vraiment trop limité. Cette région appartient, selon des lois, — inconnues aux États-Unis, — mais admises dans le monde entier, en propre au roman de la Nouvelle Angleterre et aux femmes auteurs qui l’écrivent. Voilà ce que l’on sent dans l’air même, dès qu’on aperçoit ces chalets de bois peints en blanc, abandonnés dans la neige, cette maison d’école à l’aspect sévère, et ces habitants — hommes des fermes, femmes qui travaillent autant qu’eux, avec peut-être moins de joies dans leur vie — ces autres demeures, bien peintes, aux toits bizarres, appartenant à Monsieur un Tel, juge, avocat ou banquier, tous potentats dans cette métropole de six mille habitants située à proximité de la gare de chemin de fer. Et l’on se rend mieux compte encore de ce qu’est cette atmosphère, lorsqu’on lit dans les journaux locaux des annonces de « soupers fins » ou de « réunions pieuses » organisés par telle ou telle secte, sandwichées au milieu de paragraphes qui témoignent d’un intérêt sympathique et fraternel, et qui prouvent bien que les gens du district vivent, — sans cependant s’égorger entre eux, — sur un pied d’effarante intimité.
Les descendants de la vieille souche, ceux qui habitent les plus anciennes demeures, nés et élevés alentour, ne voudraient à aucun prix vivre en dehors de la ville, mais il y a des gens du Sud, vrais fous, ceux-là, (hommes et femmes de Boston et autres cités semblables) qui vont jusqu’à construire des maisons en rase campagne, à trois et même à quatre kilomètres de la Grand’Rue qui a 400 mètres de long et qui est le centre de la vie et de la population. Avec les étrangers, surtout s’ils ne font pas leurs provisions d’épicerie « dans la Rue », autrement dit en ville, la ville a peu de rapports ; n’empêche qu’elle sait tout, et même davantage, de ce qui se passe parmi eux. Leurs vêtements, leur bétail, leurs idées, les manières de leurs enfants, leur façon de traiter leurs domestiques et tout autre chose imaginable, est rapportée, examinée, discutée, et rediscutée encore du haut en bas de Main Street. Or la sagesse que possède Vermont n’étant pas toujours suffisante pour parvenir avec la délicatesse voulue à la pleine compréhension de tous les problèmes de la vie d’autrui, commet parfois des erreurs pathétiques et, de ce fait, la ville en vient aux prises. On voit donc que par le monde entier les villes de province d’une certaine dimension ne diffèrent pas essentiellement les unes des autres. La conversation des fermiers roule sur leurs fermes : questions d’achats, d’hypothèques et de vente, de droits d’enregistrement, de lignes de délimitations et d’impôts vicinaux. C’est au beau milieu de la Nouvelle Zélande, à la lisière des plaines où courent les chevaux sauvages que j’entendis ce genre de conversation pour la dernière fois, lorsqu’un homme et une femme, à trente kilomètres de leur plus proche voisin passèrent la moitié de la nuit à discuter exactement les mêmes questions que celles qui formaient le fond de la conversation des gens de la Grand’Rue, à Vermont, États-Unis.
Il existe au moins un homme dans l’État que cette localité exaspère. C’est un garçon de ferme, élevé dans un hameau à vingt ou trente kilomètres de la voie ferrée la plus proche et qui, audace sans pareille, s’est un jour aventuré jusqu’ici. Mais l’agitation et le tumulte de la Grand’Rue, la clarté inaccoutumée des lampes électriques, son pâté de maisons de commerce construites en brique rouge, à cinq étages, l’effraient et l’inquiètent. Aussi a-t-il pris du service dans une ferme bien loin de ces plaisirs délirants et s’empresse-t-il de dire : « On m’a offert vingt-cinq dollars par mois pour travailler dans une boulangerie de New-York, mais pas de danger qu’on me voie dans quelque New-York que ce soit ; j’ai vu Main Street et j’en suis tout retourné. » Ses capacités consistent à rentrer le foin et à soigner le bétail. La vie de la ferme en hiver n’est d’ailleurs pas l’oisiveté relative dont on parle tant. Chaque heure, au contraire, semble avoir ses soixante minutes de travail, car le bétail est tenu dans les étables et mange sans fin ; il faut mener boire les poulains, dans les étangs gelés dont on doit au besoin briser la glace et emmagasiner de la glace pour l’été. C’est alors seulement que commence le vrai travail, entendez par là rentrer le bois de chauffage, car la Nouvelle Angleterre n’a que ses forêts pour se ravitailler en combustible. A l’automne on marque les arbres, juste avant la chute des feuilles, en faisant une entaille dans l’écorce ; plus tard on les abat, on les coupe en bûches de quatre pieds de long, et dès que la neige amie le permet, on les amène en traîneau jusqu’au bûcher. Ensuite on peut s’occuper des besoins de la ferme, et celle-ci, tout comme une arche de pont, n’est jamais en repos. Puis vient la saison du sirop d’érable. Lorsque la sève commence à travailler on fait des incisions dans les majestueux érables pour la recueillir dans de petits seaux de dimensions absurdes (une vache dont on trairait le lait dans un dé donnerait une idée de la disproportion) et la vider ensuite dans des chaudrons.
Enfin (c’est le moment où l’on se réunit pour la récolte du sucre) on verse le sirop bouillant dans des récipients en fer remplis de neige fraîche où il durcit, tandis qu’en faisant semblant d’aider l’on se rend poisseux, et tout le monde, garçons et filles flirtent à plaisir. Même l’introduction d’appareils brevetés à évaporer le sucre n’a pas porté atteinte aux amourettes.
Les hommes avec qui flirter sont assez rares, bien que la disette soit moins grande dans les villes possédant leurs propres manufactures — où l’amoureux peut se rendre le dimanche de New-York, — que dans les fermes et les villages… Les hommes sont partis : les jeunes, pour livrer bataille à la fortune plus loin, à l’ouest, tandis que les femmes demeurent, demeurent éternellement, comme il en va toujours pour elles. Dans les fermes, lorsque les enfants partent, le vieux père, la vieille mère s’efforcent de faire marcher la maison sans aide, et le lot qui échoue à la femme est fait de labeur et de monotonie. Parfois elle devient folle, même assez fréquemment pour affecter les statistiques de recensement, mais le plus souvent, espérons-le, elle meurt. Dans les villages où les travaux pénibles ne sont pas d’une nécessité aussi urgente, les femmes trouvent à se consoler en formant des clubs et des cercles littéraires ; elles acquièrent ainsi, à leur façon, beaucoup de sagesse et de philosophie. Leur méthode certes n’est pas toujours recommandable, car le comble de leurs souhaits, c’est de posséder des faits, savoir qu’elles en seront à telle ou telle page d’un volume, allemand ou italien, avant telle date, et qu’elles auront lu les livres qu’il fallait, de la bonne manière. En tous cas, elles ont quelque chose à faire, ce qui leur donne l’illusion qu’elles sont occupées. On a dit que les récits de la Nouvelle Angleterre étaient restreints, étriqués ; mais ces aperçus, même lointains, de la terrible vie d’où ils sont tirés, servent de justification à l’auteur, car, en raison de sa dureté même, on peut sculpter une coquille de noix de mille façons différentes.
A vingt-cinq ou trente milles au delà des collines, sur la route des Montagnes Vertes, se trouvent des fermes délaissées, bâties dans un pays aride, gardées avec acharnement tant qu’il y eut quelqu’un pour s’en occuper, puis finalement abandonnées au flanc des collines, comme autant de chapitres terminés de lamentables histoires. Au delà de cette désolation il y a des forêts où l’ours et le daim trouvent encore la paix et où parfois même le castor oublie qu’on le persécute et ose construire son gîte.
C’est un homme qui aimait les bois pour eux-mêmes et non par amour du carnage qui m’a raconté tout cela ; un homme de l’Ouest, aux gestes lents, à la voix calme, qui avait traversé en skis les plaines neigeuses et qui ne rit même pas lorsque je lui empruntai ses chaussures pour essayer de marcher. Mais les gigantesques appareils, semblables à des raquettes de tennis, sur lesquelles sont tendues des peaux de bête, ne sont pas faciles à manier, et si vous oubliez de maintenir les talons bien au sol, l’arrière traînant sur la neige, c’est la pirouette avec la sensation de tomber dans l’eau profonde, les chevilles attachées à une ceinture de sauvetage. Si vous perdez l’équilibre, n’essayez pas de le reprendre, mais laissez-vous choir, moitié assis, moitié à genoux, en couvrant le plus d’étendue possible. Puis, lorsque vous aurez attrapé le pas du loup, c’est-à-dire lorsque vous saurez glisser adroitement un pied par-dessus l’autre, vous oublierez bien vite vos chevilles endolories pour jouir du plaisir qu’on trouve à traverser des épaisseurs de neige profondes de six pieds et à prendre des raccourcis par-dessus les barrières ensevelies.
L’homme de l’Ouest me traduisit les marques faites sur la neige ; il me montra comment un renard (cette partie du pays est remplie de renards qu’on tire au fusil parce que la chasse à cheval est impossible) laisse derrière lui un certain genre de piste, car il marche avec circonspection, comme un voleur, différente de celle du chien qui, n’ayant rien à se reprocher, plonge et enfonce de ses quatre pattes écartées ; comment les racoons et les écureuils s’endorment tout l’hiver et comment les daims, à la frontière canadienne, font, en piétinant, de longs sentiers profonds appelés cours, où ils sont surpris par des hommes importuns, munis d’appareils photographiques, qui les tiennent par la queue lorsqu’ils sont enlisés, et par ce moyen parviennent à reproduire sur l’écran leur dignité apeurée. Il m’a parlé aussi des gens, des mœurs et des coutumes de ces habitants de la Nouvelle Angleterre ; comment ils fleurissent et prospèrent dans le Far-West, le long des lignes de chemin de fer les plus récentes, où la rivalité de deux compagnies se disputant les mêmes défilés provoque presque la guerre civile ; comment il existe un pays pas très loin d’ici, appelé la Calédonie, peuplé d’Écossais, gens très forts en affaires, capables à ce point de vue d’en remontrer aux habitants de la Nouvelle Angleterre eux-mêmes, et qui, Américains-Écossais de naissance, nomment encore leurs villes d’après les cités de leur race économe et prospère… Tout cela était plein de charme pour moi, aussi nouveau que le bruit régulier des snow-boots mordant la neige, et le silence éblouissant des collines.
Au delà de la chaîne des montagnes la plus éloignée, où les pins se détachant sur l’unique pic solitaire s’estompent et ne forment plus qu’une légère brume bleue, une véritable montagne, et non pas une colline, pointait vers le ciel, pareille à quelque gigantesque ongle de pouce.
— Ça, c’est Monadnock, me dit l’homme de l’Ouest, toutes les collines portent un nom indien. Vous avez laissé Wantastiquet à droite en quittant la ville.
Vous avez dû remarquer que bien souvent un mot revient à la mémoire au bout de plusieurs années, réveillant toutes sortes d’associations saugrenues. J’avais rencontré ce nom de Monadnock sur le papier dans une parodie éhontée du style d’Emerson, avant même que le style ou les vers n’eussent présenté quelque intérêt pour moi. Mais le mot m’avait frappé à cause de certains rythmes, entre autres ceux-ci :
… sommet couronné, contemporain de la crête de Monadnock ; et mes ailes étendues touchent l’Est et l’Ouest…
Plus tard, le même mot, recherché pour le même motif que le nom béni de la Mésopotamie, me conduisit à Emerson, à son poème sur le pic lui-même, vieux géant sage « absorbé dans ses affaires avec le ciel », qui nous rend sensés et sobres, et nous libère de toute petitesse lorsque nous mettons notre confiance en lui. Aussi Monadnock en était-il venu à vouloir dire tout ce qui aide, guérit ; tout ce qui calme, et lorsque, ayant gagné le centre du New-Hampshire, je le vis apparaître, il ne manqua point à ses promesses. Dans cette tranquillité absolue, une branche de sapin pliant sous son trop lourd fardeau de neige s’affaissa d’un pied ou deux, avec un petit soupir de fatigue ; puis la neige glissa et le rameau oscillant se redressa et vivement rejoignit ses camarades.
En l’honneur de Monadnock nous fîmes cet après-midi-là une statue de neige représentant Gautama Bouddha, portrait un peu trop ramassé et non d’une symétrie parfaite, mais à la taille impériale et reposante. Lui, faisait face à la montagne et tout à coup, des hommes passant en traîneau sur la route, s’arrêtèrent pour le regarder. Or, les réflexions pleines d’étonnement de deux fermiers de Vermont sur la nature et les propriétés d’un dieu ventru valent la peine qu’on les écoute. Ce n’était nullement sa race qui les intriguait, car il était d’un blanc agressif, mais les tailles arrondies ont l’air de n’être plus à la mode dans l’État de Vermont, du moins l’affirmèrent-ils avec force jurons curieux et rares.
Le lendemain, toutes les vaines futilités disparurent dans une tempête de neige qui remplit les creux des collines d’une tourbillonnante brume bleue, inclina les branches des arbres si bas qu’il fallait baisser la tête en passant et ne pas craindre d’être saupoudré et effaça la trace des traîneaux.
Notre Mère Nature est merveilleusement ordonnée si on la laisse faire. Ce jour-là, elle arrondit tous les angles, nivela toutes les pentes, et borda si bien le lit blanc, qu’il s’étendait sans le moindre pli jusqu’à l’échine des sapins et des pins qui ne voulaient pas s’endormir.
— En ce moment, me dit l’homme de l’Ouest, tandis que nous nous dirigions vers la gare et, hélas ! vers New-York, toutes mes traces ont disparu ; mais à la fonte des neiges, d’ici une semaine ou un mois, elles reparaîtront et montreront où j’ai passé !
Idée bizarre, n’est-ce pas ? Imaginez un meurtre commis dans les bois déserts, une rafale de neige qui recouvre les traces du meurtrier s’enfuyant avant que le vengeur du sang versé n’ait enseveli le cadavre, et puis, une semaine plus tard, le retrait de la neige traîtresse, révélant pas à pas le chemin que Caïn avait pris, découvrant une à une les empreintes fatales de ses snow-boots comme autant de disques noirs sur le blanc du chemin, jusqu’au bout.
Il y aurait tant et tant à écrire, si cela en valait la peine, sur cette drôle de petite ville près de la gare du chemin de fer, dont la vie semble glisser, en toute apparence, aussi doucement que les coupés montés sur les traîneaux, mais qui à l’intérieur est troublée par les haines, les soucis et les jalousies tourmentant toutes les âmes, sauf celles des dieux. Par exemple, — mais non, il vaut mieux se rappeler la leçon que donne Monadnock, et Emerson qui dit d’autre part : « Zeus hait les gens officieux et ceux qui font trop. »
Qu’il existe de pareilles gens, une voix traînante et nasillarde qui traverse la Grand’Rue, l’atteste. Un fermier est en train de détacher ses chevaux d’un poteau faisant face à un magasin, il reste le licol à la main et exprime son opinion, à un voisin, et au monde en général :
— Pour quant à ces Andersons ! c’te clique-là, je t’ dis moi, que ça n’a aucune idée de saveoir vivre !
A TRAVERS UN CONTINENT
On ne se soustrait pas facilement à une grande ville. Nous avions encore tout un continent à traverser et pour cette raison nous nous attardions dans New-York, tant et si bien que nous avions des remords à l’idée de quitter cette ville qui nous rappelait le foyer. Pourtant, plus on l’étudiait, plus elle nous révélait ses grotesques tares : ses rues mal pavées, ses rues elles-mêmes, sa mauvaise police municipale et des conditions sanitaires qui, sans la mer charitable, seraient pires encore. Personne, jusqu’ici, n’a abordé le problème de l’administration de New-York dans l’esprit voulu ; c’est-à-dire, en le considérant comme le résultat d’une incapacité, d’un manque de civilisation barbare, crasseux, et d’un gaspillage effréné. Personne non plus ne le fera, très probablement, car toute réflexion qu’on oserait émettre sur cette auge longue et étroite serait interprétée comme une attaque malveillante dirigée contre l’esprit et la majesté de la Grande Nation Américaine et se terminerait en comparaisons irritantes. Pourtant, même à supposer que d’une façon permanente toutes les rues de Londres fussent sens dessus dessous et tous les réverbères renversés, cela n’empêcherait pas les rues de New-York, prises en bloc, de ressembler étonnamment à une plage de Zanzibar ou aux abords d’un village zoulou. Des rigoles, des trous, des ornières ; des pavés pointus et tout de travers ; des trottoirs mal entretenus, aux bordures dépassant le niveau de deux à trois pouces ; des rails de tramways faisant saillie sur la chaussée ; des matériaux de construction éparpillés jusqu’au milieu de la rue ; de la chaux, des planches, des pierres taillées et des boîtes à ordures semées généreusement partout ; les voitures s’aventurant au hasard ; de lourds camions rencontrant des coupés aux croisements des rues ; des poteaux chancelants, grossièrement taillés et non peints ; des becs de gaz titubants et tordus ; et, finalement, de la saleté en abondance et une variété d’odeurs nauséabondes que le vent du nord ne saurait chasser, voilà des choses que l’on peut considérer tout à fait indépendamment de « l’Esprit de Démocratie », ou de « l’Avenir de ce grand pays au développement puissant ». Dans tout autre pays elles passeraient pour un signe de négligence, de malpropreté et d’incapacité. Ici, on vous explique et on vous répète, que c’est une preuve de la rapidité avec laquelle la ville a grandi et de l’enviable indifférence de ses citoyens pour les questions de détail. — Un de ces jours, me dit-on, on s’occupera sérieusement de remédier à cet état de choses. Les dirigeants de la ville, hommes corrompus, seront balayés par un cyclone, par un ouragan, ou par quelque explosion grandiose et retentissante d’indignation populaire ; on élira alors à l’unanimité des hommes capables qui toucheront, à juste titre, les appointements énormes actuellement alloués à des étrangers incapables pour des balayages de rues, et tout ira bien. C’est alors que la licence inculquée par les gouvernants chez les gouvernés, pendant les trente, quarante, ou peut-être cinquante années passées ; l’insouciance brutale du public en ce qui touche les devoirs des citoyens ; l’endurcissement et l’élasticité de la morale populaire et le dédain insensé de la vie humaine, engendrés par les lois impuissantes et encouragés par la familiarité avec des accidents évitables et une négligence criminelle, disparaîtront miraculeusement. Si les lois de cause à effet qui gouvernent même le peuple le plus libre de la terre affirment qu’il en est autrement, tant pis pour ces lois. L’Amérique fait les siennes. Derrière elle se tient le fantôme de la guerre la plus sanglante du siècle, suscitée dans ces pays paisibles à force de s’accoutumer le mépris des lois, de laisser aller les choses, par l’incapacité et le dédain aveugle pour tout sauf le besoin matériel du moment présent, tant et si bien que l’heure depuis longtemps conçue et oubliée se dressa toute armée et que les hommes s’écrièrent : « Voici une crise imprévue ! » et s’entretuèrent au nom de Dieu pendant quatre années.
Dans une contrée païenne les trois choses qui passent pour être les piliers d’un gouvernement passable, sont : le respect de la vie humaine, la justice criminelle et civile, autant que l’homme est capable de rendre la justice, et de bonnes routes. Dans cette cité chrétienne les habitants attachent peu d’importance à la première (leurs journaux, leurs conversations et leurs actes en font foi) ; ils achètent et vendent la seconde à un certain prix fixe, ouvertement et sans honte, et paraissent, semble-t-il, se passer aisément de la troisième. On s’attendrait presque à ce que le sens de l’humour, inhérent à la race, les empêche d’espérer rien que des louanges, épaisses, excessives et serviles de la part de l’étranger en visite chez eux. Mais non ; si on se tait, ils forgent eux-mêmes des éloges qu’ils mettent dans votre bouche sur leurs qualités et mérites, agissant par là, envers leur propre pays qu’ils prétendent honorer, comme agit le charlatan qui fait la réclame de ses pilules ; s’il vous arrive d’exprimer votre opinion, — mais vous verrez, par vous-même, les conséquences de votre franchise. Ils ne se rendent pas compte qu’avec les mensonges et les invectives, c’est à eux seuls qu’ils font du tort. Le blâme de toutes les imperfections de leur ville ne retombe pas entièrement sur les hommes, généralement d’extraction étrangère, qui gouvernent la cité ; car ils trouvent un peuple fait pour eux, gens sans lois, prêts à fermer les yeux sur une infraction aux règlements commise par les voisins, à condition qu’ils puissent eux-mêmes à leur tour en faire autant avec profit, et qui, dans leurs rares loisirs, sont bien aises de sourire en entendant raconter les détails d’un coup de fraude habilement mené. Mais, vous dit l’Américain cultivé : « Donnez-nous le temps. Donnez-nous le temps et nous arriverons à quelque chose ! » — Tandis que l’autre type d’Américain, celui qui est agressif, s’empresse de mettre sous le nez de l’étranger quelque spécimen de travail bâclé, à moitié fini, en le présentant comme le résultat d’un effort achevé. Je ne connais rien de plus agréable que d’écouter pendant un temps strictement limité un enfant qui vous raconte ses projets pour quand il sera grand ; mais lorsque ce même enfant, à la voix forte, devenu exigeant, impudiquement avide de louanges, aussi susceptible que le plus maladif blanc-bec, vient vous barrer partout la route et vous ennuyer avec la même histoire, dite sur le même ton, on commence à soupirer après quelque chose de terminé — mettons l’Égypte et une momie bien morte. Il n’est ni prudent, ni bienséant, d’insinuer que le gouvernement de la plus grande ville des États-Unis n’est que le despotisme de l’étranger, par l’étranger, pour l’étranger, tempéré, de temps à autre, par des insurrections de gens convenables. Seul, le Chinois lave le linge sale des autres peuples.
Saint-Paul, Minnesota.
Oui, c’est très bon de partir encore une fois et de reprendre l’existence éternellement renouvelée du vagabond, flânant dans les cités nouvelles, bien au courant des mœurs des chiens, des bébés et des voitures d’enfants de la moitié du globe et suivant la trace des saisons à la croissance des fleurs dans les jardins d’autrui. St-Paul, située à la porte des greniers du Dakota et du Minnesota, réunit tous les suffrages sauf ceux de Minneapolis, sise à dix-sept kilomètres d’ici, qu’elle déteste et qui prend envers elle des airs de protection. Elle s’intitule la capitale du Nord-Ouest, et ses habitants portent non seulement le haut de forme de soie commercial, mais aussi le feutre large et mou de l’Ouest. Elle parle une autre langue que celle des New-Yorkais et, (signe évident que nous sommes loin à l’intérieur des terres) ses journaux discutent avec ceux de San Francisco sur les démêlés au sujet des tarifs et sur la concurrence des compagnies de chemins de fer. St-Paul date déjà de plusieurs années, et si l’on commettait l’imprudence d’aller dans les quartiers commerçants de la ville on serait bien vite et amplement renseigné sur son histoire. Mais il faut chercher dans les quartiers bourgeois toute la supériorité de St-Paul qui, à l’instar d’autres cités, est entourée de vastes banlieues qui rendent l’étranger jaloux et où l’on trouve ce que l’on ne rencontre pas au centre de la ville, des rues bien pavées ou recouvertes d’asphalte, plantées d’arbres, bordées de contre-allées bien entretenues et parsemées de maisons possédant un cachet particulier que des barrières rustiques ne séparent point les unes des autres ; chacune s’élève sur son carré de gazon soigneusement tondu et descendant jusqu’au trottoir. Le matin c’est toujours dimanche dans ces rues. Les tramways électriques ont emmené les hommes à leurs affaires en ville ; les enfants sont à l’école et les gros chiens, plus de trois pour chaque bambin absent, sont étendus, le museau dans l’herbe tuée par l’hiver, se demandant combien il faudra aux jeunes pousses avant qu’il soit possible à un gentleman de prendre ses herbes médicinales au printemps. L’après-midi, les enfants sur des tricycles montent et descendent les rues en zigzaguant, accompagnés, devant et derrière, de la proportion voulue de gros chiens ; les tramways, remontant la côte, commencent à déposer chaque voyageur chez lui, à la porte de la maison que pour lui-même il s’est construite (bien que l’architecte l’ait poussé à ajouter cette insignifiante petite tour en mansarde et cette loge inutile), et, tout naturellement, le crépuscule amène les amoureux qui se promènent deux par deux le long des chemins si paisibles. On peut presque dire la date exacte de construction des maisons, qui remonte soit au temps où l’on dansait la gigue, lorsqu’il incombait aux gens respectables d’adopter les barreaux façonnés sans beauté et les pignons ajourés ; ou bien aux jours de l’engouement pour l’architecture coloniale, c’est-à-dire, maisons peintes en blanc, garnies de colonnes cannelées ; ou bien encore à l’ère plus récente de l’architecture domestique, mélange fort agréable de toits peints, de lucarnes encapuchonnées, de curieuses marquises et de portes en forme de niches. En présence de tout cela, on commence à comprendre pourquoi les Américains, visitant l’Angleterre, sont frappés par ce qui est ancien et non par ce qui est moderne. L’Américain n’a guère plus de cent ans d’avance sur l’Anglais en ce qui concerne le plan, le confort, l’installation économique de maisons et, chose fort importante, l’emploi d’appareils destinés à supprimer la main d’œuvre. De Newport à San Diego, vous serez amené à faire les mêmes remarques.
Avant de quitter St-Paul je tiens à lui rendre un dernier hommage de respect et d’admiration. Une petite maison brune, seule de son espèce, sise à l’extrémité d’une avenue, semble dormir avec tous ses volets clos. Cependant le phaéton d’un docteur est arrêté devant la porte où se trouve accrochée une grande pancarte bleue et blanche portant ces mots : « Fièvre scarlatine » — Oh ! très admirable municipalité de St-Paul ! Ce sont ces petits détails et non point les cris et le tapage sur les places publiques qui font la grandeur, l’indépendance et le respect d’une nation. Ce soir, dans les tramways, on parlera de blé, tout en envoyant des pointes à l’adresse de Minneapolis et Duluth qui réclame vingt pieds d’eau la réunissant à l’Atlantique — tout cela sans grande importance, à côté de ces rues et de cette pancarte.
Le lendemain.
— Il y a cinq jours on ne voyait pas un pouce de terre, car la neige recouvrait tout, dit le contrôleur debout dans le wagon de queue du Great Northern. Il parle comme si la neige avait caché un trésor inestimable, et cependant voici tout le spectacle qui nous est offert : voie ferrée unique, rangée de poteaux télégraphiques chancelants, se terminant en un point, et un estompage à l’horizon ; à gauche et à droite, large houle, comme en pleine mer, seule et immense plaine couverte de champs de blé, qui attend le printemps, parsemée de loin en loin de fermes construites en bois, de moissonneuses et de lieuses brevetées presque aussi grosses que les maisons, de meules qui restent en surplus de l’abondante récolte de l’an dernier, et marbrée çà et là de veines noires indiquant que les précoces travaux de labour ont déjà commencé. La neige s’étend en quelques dernières traînées que le vent fait tourbillonner le long de la voie ; d’une extrémité à l’autre de l’horizon, tout n’est que marne argileuse et sombre, couverte d’herbe endormie par le froid, que le soleil d’une seule année, semble-t-il, ne pourra jamais réveiller. C’est là le grenier du pays, pays où le fermier qui supporte les charges de l’État, et qui, par conséquent, impute à l’influence directe de la loi Mac Kinley la récolte extraordinaire de l’an passé, a aussi à endurer la monotonie lugubre de la terre et du ciel. Il ne perd pas la tête car il est très occupé, mais sa femme devient folle parfois, comme ses compatriotes dans l’État de Vermont. La nature n’a pas mis une grande variété dans cette immense terre productrice de blé. On dit que le vent faisant courir des ombres dans les blés en épis, sur des kilomètres et des kilomètres d’étendue, engendre comme le vertige chez ceux qui sont forcés de regarder sans pouvoir détourner les yeux. Et l’on raconte une histoire, véritable cauchemar, d’un couple qui avait vécu quatorze ans dans un poste militaire, dans une région semblable à celle-ci, avant d’être transféré à West Point, au milieu des collines, de l’autre côté de l’Hudson. La femme vint à New-York, mais hantée de plus en plus par la terreur que lui inspiraient les maisons géantes, elle fut soudain atteinte de méningite et, dans son délire, sa grande frayeur était que les monstres, en s’écroulant, ne vinssent s’écraser sur elle. C’est une histoire véridique.
Ici, on prépare la moisson avec des charrues à vapeur. Comment, en effet, pourrait-on suffire aux sillons infinis à l’aide de chevaux seulement ? On attaque la terre avec des machines munies de dents, de crans et de longues pointes, qui exposées dans des magasins paraîtraient monstrueuses, mais qui ne sont ici que des taches sur l’herbe jaune. Même la locomotive est intimidée en leur présence. Un train de marchandises suit une ligne qui sort de l’horizon bleu pour rencontrer à nouveau l’azur du ciel. Ailleurs le train démarrerait avec un rugissement joyeux et vibrant, mais ici il glisse furtivement le long des poteaux télégraphiques, dans un murmure plein de crainte, glisse et s’enfonce dans le sol.
Puis voici une ville disparaissant dans la boue noire, une ville aux maisons éparses, construites en planches épaisses d’un pouce, qui possède des entrepôts de grains d’un rouge terne. Mais la campagne refusant d’être domptée, même sur quelques centaines de mètres, toutes les rues de la ville débouchent dans l’infini ; c’est comme si, à son tour, celui-ci tout entier, arrivant du dehors sans asile, se précipitait à fond de train à travers elles. Vers le soir, sous un ciel gris, passe rapide devant mes yeux un tableau sans cadre de morne désolation. Au premier plan, un chariot de ferme embourbé presque jusqu’aux essieux, la boue dégouttant des roues aux mouvements lents, tandis que le charretier fouette ses chevaux. Derrière lui, sur un tertre d’herbe détrempée et marécageuse, séparé du reste du paysage par des barrières nues, se trouve un cimetière où reposent aujourd’hui dans une indifférence absolue, sous des pierres tombales ornées de croix en bois couvertes d’entailles et usées par les intempéries, des citoyens qui, dans leur temps, ont eux aussi fouetté des chevaux et semé du blé. — Et je songe que, pour l’âme récemment libérée du corps, semblable sépulture doit être plus affreuse encore que les profondeurs de l’Océan.
A mesure que nous avançons vers le nord, la neige augmente et la Nature travaille ferme à briser le sol pour le printemps. Le dégel a inondé toutes les dépressions de terrain dans un déluge maussade d’un gris noir, et les surfaces plates en perspectives illimitées disparaissent sous six pouces d’eau. Les petits aqueducs sont pleins jusqu’au bord, tandis que les bancs de glace flottante viennent se heurter contre les piles en bois des ponts, faisant entendre un tic-tac sonore. Mais soudain résonne quelque part dans cette étendue, près des wagons, un joyeux cliquetis d’éperons, et un homme de la police montée canadienne passe en se pavanant, coiffé d’un bonnet à poil noir, orné d’un pompon jaune retombant sur le côté, tiré à quatre épingles et se redressant de toute sa hauteur. On a envie de lui serrer la main, parce qu’il a l’air propre, qu’il ne rentre pas les épaules, ni ne crache, que ses cheveux sont bien brossés et qu’il marche comme un homme. Puis un employé de la douane surgit et se montre bien trop curieux au sujet de cigares, de whisky, et de l’eau de toilette de la Floride. Heureusement que Sa Majesté la Reine d’Angleterre et Impératrice des Indes nous a sous sa garde. Rien n’a changé dans le paysage et Winnipeg, qui est pour ainsi dire un centre de distribution pour émigrants, baigne jusqu’aux genoux dans l’eau du dégel. L’année a changé pour tout de bon et voici déjà quelqu’un qui parle de la première « poussée de glace » à Montréal, 1.300 ou 1.400 milles à l’Est.
Les trains ne marchent pas le dimanche à Montréal, et c’est aujourd’hui mercredi ; conséquemment le Canadien Pacifique forme, à Winnipeg même, un train pour la direction de Vancouver. Détail utile à se rappeler, car peu de personnes empruntent ce train et l’on évite ainsi la ruée de touristes qui filent à l’ouest prendre le bateau pour Yokohama. On peut alors disposer du wagon et des services du contrôleur. Ce jour-là, le nôtre, profitant de cette morte-saison, se divertit en jouant de la guitare, ajoutant au voyage une note gaie et presque triomphale bien qu’en désaccord ridicule avec le paysage. Durant vingt-huit heures interminables la locomotive traîna son ennui à travers des étendues plates, velues, poudrées, côtelées et tachetées de petits flocons que le vent balaie comme des grains de poussière ; nous traversions l’Assiniboia. De temps en temps et sans aucune raison apparente on croisait une ville ; puis des districts ruraux ; à un endroit nous aperçûmes des traces de buffle sur le sol où jadis il se pavanait dans son orgueil, et un peu plus loin un monticule d’ossements blancs, qu’on croit être ceux du dit buffle, et ce fut à nouveau le désert et la solitude. Certaines parties de terre paraissaient fertiles, mais en général on aurait dit que l’oubli régnait sur cette immensité, engendrant tout alentour un ennui éternel.
Au crépuscule — sorte de crépuscule surnaturel — un autre spectacle singulier nous attendait : une ville construite en bois, encaissée au milieu de terres basses ondulées et sans arbres, où une rivière bruyante coulait invisible entre des rives escarpées ; la caserne d’un détachement de police montée ; un petit cimetière où reposaient d’anciens soldats de cavalerie ; un jardin public d’une symétrie guindée et attristante avec des allées de gravier, et des sapins d’un pied de haut ; quelques constructions attachées à la gare ; des femmes blanches allant et venant, tête nue dans l’air glacial ; des Indiens, drapés dans des couvertures rouges, en train de vendre des cornes de buffles et marchant d’un pas traînant le long du quai ; puis, à dix mètres à peine de la voie, un ours d’un brun rougeâtre et un jeune ourson dans des cages, dressés sur leurs pattes de derrière et mendiant de la nourriture. C’était un spectacle plus étrange que ne saurait l’évoquer cette description banale, c’était comme si l’on ouvrait une porte sur un monde inconnu. Le seul détail rebattu était le nom de l’endroit : Medicine Hat, qui m’avait frappé immédiatement comme étant la seule appellation en harmonie avec ce lieu, — qui devint une ville plus tard. J’y étais venu trois ans auparavant, lorsqu’elle n’avait pas encore atteint ce développement et je me rappelle que j’avais voyagé sans billet dans un fourgon.
Le lendemain matin nous nous trouvâmes sur la ligne du Canadien Pacifique, telle que les livres la décrivent. D’ailleurs la plume d’aucun écrivain ne pourrait rendre justice au paysage d’alentour. Les guides s’efforcent, mais sans y parvenir, d’en donner des descriptions, destinées à être lues en été, parlant de cascades impétueuses, de rochers couverts de lichen, de pins ondulant sous la brise et de montagnes à la crête neigeuse ; mais en avril il n’existe rien de tout cela. Le lieu est figé, mort comme un cadavre glacé ; le torrent de la montagne est transformé en une émeraude de glace du vert le plus pâle se détachant sur la blancheur éclatante de la neige ; les tronçons de pins sont coiffés d’un capuchon blanc en forme de champignon énorme ; les rochers disparaissent sous cinq pieds de neige ; et avec les roches, les arbres abattus, les lichens, tandis que blanches et muettes les lèvres qui bordent la voie pratiquée dans le flanc de la montagne découvrent dans une grimace leurs crocs de glaçons géants. A l’arrêt du train on cherche vainement à percevoir parmi les collines le moindre signe de vie ou d’énergie. La neige a étouffé les rivières tandis que les immenses viaducs s’en vont escaladant ce qui à l’œil paraît être de la mousse de savon dans quelque baquet énorme. Les couches de neige anciennes, proches de la voie, sont noircies et tachées par la fumée des locomotives, mais les yeux aveuglés par ailleurs aiment à s’y reposer. Cependant ceux qui habitent le long de la voie ne prêtent aucune attention aux détails du paysage. A une halte, sise dans une gorge gigantesque, murée par les neiges, un homme sort en titubant d’un minuscule cabaret, et s’avance jusqu’au milieu de la voie où une demi-douzaine de chiens sont en train de chasser un porc égaré sur les rails. Il est ivre, d’une ivresse parfaite et éloquente ; il chante, agite les mains et voici qu’il s’effondre derrière une locomotive, tandis que d’en haut le contemplent les quatre plus beaux pics du monde, chefs-d’œuvre du Créateur. L’éboulement de terre qui aurait dû mettre ce cabaret en miettes, manquant son but, est venu s’effondrer quelques milles plus bas sur la ligne. Le flanc d’un coteau, en rêvant au printemps, bougea et vint heurter un train de marchandises qui passait. Voilà pourquoi notre convoi descend avec précaution, dans un grincement de freins, car la locomotive du train sinistré nous précédait de peu, et l’on voit la défunte gisant maintenant, la tête en bas, dans la terre molle, à trente ou à quarante pieds au-dessous, et disparaissant presque sous deux longs wagons chargés de bardeaux négligemment plantés sur elle. Tout cela ressemble tellement à un train-jouet qu’un enfant aurait jeté de côté, qu’on n’en saisit le sens que lorsqu’une voix s’écrie : « Personne de tué ? » et qu’une autre répond : « Non, tout le monde a sauté » — et l’on ressent comme une insulte personnelle cette incurie de la montagne qui aurait pu endommager votre propre vie sacrée. Dans ce cas… Mais le train traverse maintenant un pont sur chevalets, puis un tunnel, puis un autre pont. C’est à cet endroit, paraît-il, que tout le monde commença à désespérer de pouvoir construire la ligne, car on ne voyait pas d’issue possible. Mais un homme vint, comme cela arrive toujours, et on fit une pente par ici, une courbe par là, un viaduc plus loin, et… la ligne continua son chemin ! C’est ici d’ailleurs qu’on nous raconta l’histoire du Canadien Pacifique, racontée comme on redit un conte répété maintes fois, avec des exagérations et des omissions, mais histoire malgré tout impressionnante. Au début, lorsqu’on désirait créer la Confédération du Canada, la Colombie Britannique soulevait des objections et refusait son adhésion, mais le Premier Ministre de ce temps-là lui promit un pot-de-vin, un cordon d’acier réunissant les deux côtes et qui ne devait jamais se rompre. Puis tout le monde se mit à rire, chose nécessaire, paraît-il, à la santé de la majorité des vastes entreprises, et tandis qu’on riait, on travaillait toujours. On accorda au Canadien Pacifique un morceau de ligne par ci, un autre par là, et presque autant de terrain qu’il fallait, et l’on riait encore lorsque le dernier rivet fut posé entre l’est et l’ouest, à l’endroit même où l’ivrogne s’était étalé derrière la locomotive. La ceinture de fer s’étendait désormais d’une marée à l’autre ainsi que l’avait annoncé le Premier Ministre tandis que les Anglais s’écriaient : « Que c’est intéressant ! » puis se mirent à parler de « l’exagération commise dans l’estimation des contingents militaires ». Incidemment, l’homme qui nous renseignait (il n’était pas en relations avec le Canadien Pacifique) nous expliqua les bénéfices réalisés par la ligne en encourageant l’immigration. Il nous raconta l’arrivée à Winnipeg, un certain dimanche, d’un train complet de paysans écossais. Ces gens voulaient à toute force s’arrêter à l’instant même pour fêter le dimanche, eux et le petit troupeau qu’ils avaient emmené avec eux. Ce fut l’agent de Winnipeg qui dut aller les trouver et leur expliquer, (il était Écossais lui aussi, de sorte qu’ils ne comprirent pas très bien ses raisons) l’inconvenance qu’il y avait à disloquer la circulation de toute la Compagnie. Leur propre ministre fit donc un service dans la gare ; ensuite, l’agent leur fit servir un bon repas, les encouragea en dialecte écossais, sur quoi ils se mirent à verser des larmes, puis poursuivirent leur route pour s’installer à Moosomin où, comme dans les contes de fées, ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours. Ce fut avec respect, presque avec vénération, que notre compagnon parla du directeur, chef de la ligne de Montréal à Vancouver. Ce directeur habitait une demeure princière à Montréal, mais de temps à autre il partait dans son train spécial, parcourait ses 3.000 milles à une allure de 50 à l’heure. La vitesse réglementaire est de 22, mais c’est un « casse-cou » et peu de mécaniciens tenaient à l’honneur de conduire son train. C’était un homme mystérieux qui « portait gravé dans la tête le plan de la ligne entière » et, qui plus est, connaissait intimement les possibilités offertes par des régions éloignées qu’il n’avait jamais vues ni traversées. On trouve toujours sur chaque grande ligne un homme de cette trempe, et des mécaniciens du grand Ouest en Angleterre ou des chefs de gare européens — asiatiques sur le grand Nord-Ouest aux Indes — peuvent vous raconter des histoires semblables. Ensuite un de nos compagnons de voyage se mit à parler, comme l’avaient fait beaucoup d’autres, d’une union possible entre le Canada et les États-Unis ; son langage n’avait rien de commun avec celui de Mr. Goldwin Smith ; il était brutal, par endroits, et se résumait en un refus catégorique à traiter, en quoi que ce soit, avec un pays qui était pourri avant que d’être mûr, un pays qui comptait sept millions de nègres qui n’étaient pas encore amalgamés à la population, et où le type de la race était resté stationnaire, n’ayant encore que des notions primitives sur le meurtre, le mariage et l’honnêteté. — Nous avons adopté leurs façons de faire en matière politique, dit-il sur un ton triste, à force de vivre à côté d’eux, mais je ne crois pas que nous désirions nous associer à leurs autres gâchis. Ils disent qu’ils n’ont pas besoin de nous ; ils le répètent même sur tous les tons, mais il y a certainement là-dessous quelque motif caché, sans quoi ils ne mentiraient pas à ce point.
— Mais s’en suit-il nécessairement qu’ils ne disent pas la vérité ?
— Bien sûr, j’ai vécu au milieu d’eux. Il n’y a pas plus faux que ces gens-là. Il doit y avoir quelque satanée tricherie derrière tout cela.
Sa conviction était inébranlable ; il avait vécu parmi « ces gens-là, » peut-être avait-il été roulé en affaires. — Qu’ils restent chez eux, avec leurs mœurs et leurs coutumes, ajouta-t-il.
Cela n’est point gai et vous glace. Cependant on parlait bien différemment à New-York, où l’on représentait le Canada comme une prune mûre prête à tomber dans la bouche de l’Oncle Sam au moment opportun. Le Canadien n’éprouve pas une tendresse spéciale pour l’Angleterre, car la mère des colonies a un talent merveilleux pour éloigner d’elle, par négligence, les membres de sa propre maison ; peut-être aime-t-il son pays ?
Nous sortîmes de la neige en traversant des kilomètres garnis d’abris contre la neige, étayés de poteaux de trente centimètres d’épaisseur, recouverts de planches épaisses de deux pouces. A un certain endroit, une avalanche était venue heurter l’angle d’un de ces abris et l’avait entamé comme un couteau entame un fromage. Au haut des collines, des hommes avaient élevé des barrières pour détourner les bancs de neige, mais la rafale blanche avait tout balayé et la neige s’étendait en couches épaisses de cinq pieds sur le toit des abris. Au réveil, nous nous trouvâmes aux bords du Fraser, rivière boueuse, où le printemps se hâtait de venir à notre rencontre. La neige avait disparu : les fleurs carminées du groseillier sauvage étaient écloses ; les aunes bourgeonnants, habillés de vert brumeux, se détachaient sur le noir bleu des pins ; les ronces sur les tronçons d’arbres brûlés, ouvraient leurs toutes jeunes feuilles, tandis que chaque mousse sur chaque pierre était nouvelle de l’année et toute fraîche éclose des mains du Créateur. Partout le sol se déployait en champs défrichés à terre molle et noire. Dans l’une des gares une poule ayant pondu un œuf, faisait part au monde entier de son chef-d’œuvre, et le monde entier répondait par une bouffée de véritable printemps, de printemps qui inonda le wagon à l’atmosphère lourde, nous attira sur le quai pour humer l’air, chanter, nous réjouir, cueillir des iris des marais mous et verts, les jeter aux poulains, et pousser des clameurs à l’adresse des canards sauvages qui s’élevaient d’un petit lac vert comme un joyau. Que Dieu soit béni, lui qui permet que dans les voyages on puisse suivre les saisons. Ce printemps, mon printemps, que j’avais perdu en novembre dernier en Nouvelle-Zélande, je vais maintenant le conserver précieusement au Japon et durant l’été pour le retrouver encore en Nouvelle-Zélande.
Et voici maintenant les eaux du Pacifique, et voici Vancouver, cette ville, complètement dépourvue de défenses convenables, qui s’est développée de façon extraordinaire durant ces trois dernières années. A l’embarcadère du chemin de fer, où pas un seul canon ne veille sur elle, repose « l’Impératrice des Indes », qui fait le service entre l’Amérique et le Japon, et quel nom de meilleur augure pourrait-on désirer rencontrer au dernier chaînon d’une des puissantes chaînes de l’Empire ?
LA LISIÈRE DE L’ORIENT
Le brouillard se dégageait peu à peu de la rade de Yokohama ; une centaine de jonques avaient hissé leurs voiles en vue de la brise matinale, et l’horizon voilé était pointillé de carrés d’argent estompé. Sur le fond de brume ouatée se détachait, blanc et bleu, un navire de guerre anglais, tant l’aube était jeune, et la surface des eaux s’étendait douce et lisse comme l’intérieur d’une coquille d’huître. Deux enfants vêtus de bleu et de blanc, aux membres tannés, rosis par l’air vif, maniaient, à la godille, une merveilleuse barque de bois couleur citron qui, à travers l’immobilité complète et les étendues plates teintées de nacre, fut notre embarcation féerique jusqu’à la côte.
Il y a maintes et maintes façons d’entrer au Japon, mais la meilleure est d’y descendre de l’Amérique par l’Océan Pacifique, du pays des Barbares par la mer profonde. Lorsqu’on vient de l’Orient, la lumière crue des Indes et la végétation tropicale, insolente, de Singapour émoussent la vue, et la rendent insensible aux demi-tons et aux petites nuances. C’est à Bombay que l’Odeur de toute l’Asie envahit le navire à des milles de la côte, et s’empare des narines du voyageur jusqu’à ce qu’il ait quitté l’Asie à nouveau. C’est une odeur violente et provocante, susceptible de faire naître des préventions dans l’esprit de l’étranger, mais qui est néanmoins de la même famille que la douce et insinuante senteur qui flottait dans les légers souffles de l’aurore lorsque la barque féerique toucha la côte — parfum de bois frais et très propre, de bambou fendu, de fumée de bois, de terre humide, et de choses que mangent ceux qui ne sont pas des blancs ; odeur toute familiale et réconfortante. Puis ce fut à terre le son d’une langue orientale qui semble plus ou moins belle selon qu’on la comprend. Les races occidentales s’expriment dans des langues très diverses, mais des voix d’Européens entendues à travers des portes fermées ont le diapason et la cadence de l’Occident. Il en est de même en Orient. Une rangée de coolies traîneurs de pousses-pousses étaient accroupis au soleil, bavardant entre eux et ils semblaient souhaiter la bienvenue dans une langue qui pour ceux qui l’écoutaient devait être aussi familière que l’anglais. Ils causaient, causaient sans arrêt, mais le spectre des mots connus ne s’éclaircissait pas jusqu’à ce que soudain l’Odeur redescendît par les larges rues, disant qu’ici c’était l’Orient, l’Orient où rien n’importe et où des bagatelles vieilles comme la Tour de Babel importent moins que rien, et que de vieilles connaissances vous attendaient à chaque pas au delà de l’enceinte de la ville. Puissante est l’Odeur de l’Orient ! Ni chemins de fer, ni télégraphe, ni docks, ni chaloupes canonnières ne sauraient la bannir, elle durera autant que les voies ferrées. Celui qui n’a pas senti l’Odeur n’a jamais vécu.
Il y a trois ans les boutiques de Yokohama étaient suffisamment européanisées pour satisfaire les goûts les plus mauvais et les plus pervers ; aujourd’hui c’est encore pis si l’on ne sort pas de la ville proprement dite. Mais à dix pas au dehors, dans la campagne, toute la civilisation s’arrête, comme elle cesse dans un autre pays situé à quelques milliers de kilomètres plus à l’Ouest. Ceux qui parcourent le globe, les millionnaires avides de dépenser, versant leur argent à grands flots sur tout ce qui séduit leur fantaisie libertine, nous avaient expliqué, à bord du paquebot, que suivant le conseil des livrets-guides, ils s’étaient précipités au Japon craignant que le pays ne se fût soudain civilisé entre deux services de bateaux. Et touchant terre ils s’empressèrent de rendre visite aux marchands de bric-à-brac pour leur acheter des articles qu’on prépare exprès pour eux, des objets de couleur mauve, lie de vin ou bleu de vitriol. En ce moment ils doivent avoir un guide « Murray » sous un bras et sous l’autre un morceau de soie vert pomme où sont brodés un aigle bleu électrique, au bec couperosé et un « e pluribus unum » en lettres jaunes.
Nous, qui sommes des sages, restons assis dans un jardin qui n’est pas le nôtre mais qui appartient au Monsieur là-bas vêtu de soie couleur d’ardoise. Ce Monsieur, uniquement par égard pour le décor, condescend à faire le jardinier et, dans cet emploi, est occupé à balayer délicatement dessous une azalée mourant d’envie d’éclater, un tas de fleurs rouges tombées d’un cerisier en floraison. Des marches de pierre abruptes, patinées comme la Nature les patine à travers de longs hivers, conduisent à ce jardin en longeant des touffes d’herbe de bambou. Vous voyez que l’Odeur avait raison en disant que vous retrouveriez de vieux amis. Une demi-douzaine de pins inclinés et pour ainsi dire la main sur la hanche, d’un noir bleuâtre, se détachent sur un ciel véritable : pas de ces taches de brume, pas un de ces bancs de nuages, ni de ces torchons gris enveloppant le soleil, mais un ciel pur et azuré. Un cerisier, sur une pente au-dessous d’eux, lance en l’air une vague de fleurs qui vient se briser à leur pied dans une écume d’un blanc crémeux, tandis qu’un bouquet de saules laisse tomber en rideau ses pousses d’émeraude très pâle. Le soleil envoie en ambassadeur à travers les buissons d’azalée un papillon majestueux à la queue d’hirondelle, accompagné de son écuyer qui rappelle les petits insectes bleus et voltigeants des dunes anglaises. La chaleur de l’Orient qui pénètre et n’effleure pas seulement le corps paresseux, s’ajoute à la lumière de l’Orient, cette clarté splendide et généreuse qui rend la vue plus nette sans jamais la troubler. Puis les premières feuilles printanières clignotent comme de grosses émeraudes et les branches de cerisier chargées de fleurs rouges deviennent transparentes et s’embrasent comme une main placée devant une flamme. De petits soupirs tièdes montent de la terre humide et chaude et les pétales tombés bougent sur le sol, se retournent, puis se rendorment à nouveau. Au delà du feuillage, là où le soleil repose sur les toits couleur d’ardoise, les rizières en terrasses qu’on aperçoit au-dessus des toitures et les collines qui dominent au loin, c’est tout le Japon, seulement tout le Japon ; tandis que cet endroit qu’on appelle l’ancienne Légation de France, c’est le paradis terrestre qui tout naturellement est venu tomber ici après la Chute.
Comme premier aperçu des beautés qui se révéleront plus tard, il y a ce toit là-bas, ce toit en étage du temple tout couvert de tuiles sombres et cannelées, et comme par hasard jeté au delà de l’extrémité de la falaise où s’étend le jardin. Toute autre courbe des larmiers ne se serait pas harmonisée avec la courbe des pins ; il fallait donc la créer telle qu’elle nous frappe maintenant par sa perfection. Nos gens qui parcourent le globe sont en ce moment à l’hôtel en train de se battre pour avoir des guides, afin qu’on leur montre les beautés du Japon qui ne forment qu’un seul spectacle. Il faut qu’ils aillent à Tokio, puis à Nikko ; qu’ils voient, sans manquer, tout ce qu’il y a à voir, pour écrire ensuite à leurs familles barbares qu’ils finissent par s’accoutumer à rencontrer des jambes nues et brunes. Mais, Dieu soit loué, avant ce soir, ils se plaindront tous d’un violent mal de tête et de brûlures aux yeux. Il est donc préférable de se reposer tranquillement et d’entendre l’herbe pousser ; de s’abreuver de chaleur, des senteurs, des bruits et des vues qui viennent spontanément s’offrir à vous.
Notre jardin surplombe la rade et en écartant une seule branche on aperçoit un bateau de pêche à la poupe épaisse et la petite cabine dont les nattes couleur d’or paille ont été écartées et découvrent l’intérieur propre et bien tenu de la maisonnée. Le père qui est pêcheur est accroupi à l’orientale, en train de tisonner un minuscule foyer rempli de charbon de bois, tandis que la cendre blanche et légère vole dans le visage d’une grosse poupée japonaise qu’on aurait pour trois francs cinquante à Londres. Mais la poupée se réveille soudain, se transforme en un bébé japonais, en quelque chose qu’on ne saurait acheter à prix d’or, un poupon au crâne nu, aux jambes vagues et qui s’approche en rampant de la boîte brune et vernissée, se fait ramasser juste au moment où il allait avaler des charbons ardents, et déposer derrière un banc de nage, où il joue du tambour sur un seau, s’adressant de loin à la boîte à flammes. Une demi-douzaine de fleurs de cerisier glissent d’une branche, tournoient tremblottantes et tombent à l’eau près de la poupée japonaise qui, un instant de plus, aurait été par-dessus bord à la poursuite de ces miracles. Mais cette fois le père la happe par sa jambe rose, la fourre dans quelque coin où elle disparaît au milieu des filets bruns ombrés et des cordages couleur sépia, d’où son toupet seul émerge. Étant orientale, elle ne récrimine pas, et le bateau s’enfuit rapide pour aller rejoindre la petite flotte au large.
Puis deux marins d’un cuirassé passent le long de la mer, se penchent au-dessus du canal au pied du jardin, crachent et repartent en se dandinant. Le marin, au port, est le seul homme qui soit vraiment supérieur. Pour lui, tout ce qui est rare et curieux se traduit par : « ces trucs », ou « ces machins-là ». Il ne se presse pas, ne cherche pas d’épithètes différentes de celles que l’usage met sur ses lèvres et qu’il sert à toutes les occasions ; mais la beauté de la vie pénètre insensiblement son être jusqu’au moment où, la boisson ayant eu raison de lui, il s’attrape avec le sergent de ville de l’endroit, l’expédie d’un coup de poing dans le canal le plus proche, et règle la question de la revision du traité par un hoquet. N’empêche que Jack, à l’entendre, a un grief contre le sergent de ville qui touche un dollar par chaque marin vagabond qu’il amène devant les Tribunaux Consulaires, coupable d’avoir allongé sa permission, ou que sais-je encore. Jack prétend aussi que les petits sergents japonais font exprès de l’empêcher de retourner à son navire pour le produire ensuite en justice, tout cela grâce à des tours de lutteur exécutés avec toute la diablerie de l’art : « il y en a environ une centaine de ces satanés tours et n’importe lequel suffit pour vous ficher par terre ». Sachez que lorsque Jack se trouve adouci par la boisson il ne dit pas de mensonges ; c’est là son grief, dit-il, et l’on devrait les mettre au courant, ces N… de D… de consuls : « Ils (il s’agit des sergents de ville) s’entendent tous pour vous emmener à l’Hatoba. » Le visiteur, qui n’est ni marin ni ivre, ne saurait se porter garant de cette déclaration et même de rien autre, car il se meut non seulement au milieu de scènes enchanteresses et d’un peuple charmant mais encore, ainsi qu’il s’en aperçoit certainement le premier jour de son arrivée, au milieu de discussions orageuses. Il y a trois ans, il fallait régler toutes les questions sur-le-champ dans une véritable orgie de lampions. La Constitution était nouvelle alors ; la couverture en est gris pâle avec un chrysanthème au dos, et un Japonais me dit : Maintenant nous avons une Constitution comme d’autres pays ; ainsi tout va bien. Maintenant nous sommes tout à fait civilisés à cause de notre Constitution.
(Une histoire qui n’a aucun rapport avec ce qui précède me revient à la mémoire en ce moment. Savez-vous qu’autrefois les habitants de l’île de Madère se mirent en révolution juste assez longtemps pour permettre au poète national de composer un hymne patriotique, puis que la révolte fut réprimée. Tout ce qu’il en reste maintenant c’est le chant que vous entendez jouer sur les « nachettes » (tout petits banjos) au son nasillard, par les soirs de clair de lune sous les feuillages touffus des bananiers derrière Funchal. Et le refrain qu’on chante du nez, sur un diapason aigu, est le mot : « Consti-tuci-oun » !)
Depuis cet heureux événement, il semble que les discussions surgissent à tout propos, dont la plus importante est celle de la Revision du Traité. « Observez, dit le Gouvernement japonais, nos lois, nos lois nouvelles que nous avons soigneusement composées avec toute la sagesse de l’Occident, et vous pourrez parcourir le pays à votre guise et faire du commerce où vous voudrez, au lieu de vivre claquemurés dans des concessions et d’être soumis à la justice des consuls. Traitez-nous comme vous traiteriez la France ou l’Allemagne, et nous vous traiterons comme nos propres sujets. »
Ici, vous le savez, la question reste entre les 2.000 étrangers et les 40 millions de Japonais ; aubaine merveilleuse pour les éditeurs de Tokio et de Yokohama mais désespoir des voyageurs fraîchement débarqués, dont le nez, souvenez-vous-en ! est hanté par l’Odeur de l’Orient, Une, Indivisible, Immémoriale, Éternelle, et par-dessus tout Instructive.
En vérité, il faut s’éloigner d’un demi-kilomètre au moins, pour échapper aux indices provocants de la civilisation et arriver aux rizières plantées derrière la ville. Là, des hommes, coiffés d’un turban bleu et blanc, travaillent dans la boue noire et épaisse, jusqu’aux genoux. Le champ le plus vaste atteint, parfois, presque la largeur de deux nappes de table, tandis que le plus petit est, mettons, un atome de terrain sous une minuscule falaise trop peu large pour qu’on y appuie aisément un pousse-pousse, coin de terre arraché à la rive et où croît une touffe d’orge à portée de l’embrun des vagues. Les sentiers des rizières sont les bords piétinés des sillons d’irrigation et les grandes routes sont aussi larges que deux voitures d’enfant placées l’une à côté de l’autre. Depuis les plateaux — les beaux plateaux plantés de pins et d’érables, juste aux bons endroits — le sol descend de terrasses en terrasses de terre riche jusqu’aux plaines où l’on dirait que chaque ferme au toit de chaume épais a été spécialement choisie pour s’harmoniser avec le paysage environnant. En suivant attentivement les gens qui vont à leur travail, on s’aperçoit qu’un domaine s’étend sur des lots de terrain, séparés parfois les uns des autres par environ 400 mètres. Le cadastre d’un village montre que cet éparpillement est apparemment voulu ; on n’en donne pas les raisons. Ce ne doit pas toujours être aisé d’établir le cadastre de ces lots de terre, genre de travail qui serait susceptible de donner une occupation à un grand nombre de petits fonctionnaires variés du Gouvernement, dont chacun, en supposant qu’il ait une tournure d’esprit orientale, pourrait rendre la vie du cultivateur intéressante. Je me rappelle maintenant (un lieu qu’on revoit pour la deuxième fois évoque des faits qu’on croyait oubliés à jamais) avoir vu, il y a trois ans, la pile de documents officiels requis pour une seule ferme. Ils étaient nombreux, systématiques, mais ce qui les rendait intéressants c’était la somme de travail qu’ils avaient dû fournir à ceux qui n’étaient ni cultivateurs, ni officiers du Trésor.
Si on connaissait la langue japonaise, on pourrait bavarder avec ce Monsieur au chapeau de paille et à la ceinture bleue nouée autour des reins, en train de sarcler à quelques millimètres de ses orteils nus avec l’arrière-grand-père de tous les sarcloirs qui furent jamais. Son exposé des impôts locaux manquerait peut-être d’exactitude mais certainement pas de pittoresque. A défaut de son témoignage, qu’on veuille bien accepter deux ou trois faits qui peuvent, ou ne peuvent pas, c’est selon, être d’application générale, et qui diffèrent dans une certaine mesure des déclarations qu’on trouve dans les livres. L’impôt foncier actuel est nominalement de 2,5 pour cent, payable en espèces en un règlement annuel effectué en trois ou, selon d’autres, en cinq fois. Mais, au dire de certains fonctionnaires, il n’y a pas eu de règlement depuis 1875. Les terres laissées en friche pendant une saison paient le même impôt que les terres cultivées, à moins que leur improductivité ne vienne de l’inondation ou autre fléau (lisez ici : tremblements de terre). L’impôt gouvernemental est calculé d’après la valeur nominale de la terre, prenant comme unité une mesure d’environ 11.000 pieds carrés, soit un quart d’arpent.
Or, un des moyens de connaître la valeur nominale de la terre est de savoir ce que les chemins de fer l’ont payée. Le terrain le plus favorable à la culture du riz, en comptant le dollar japonais à 3 shillings, est d’environ 65 livres et 10 shillings par arpent. Les terres non irriguées, pour la culture des légumes, dépassent parfois 9 livres 12 shillings et les forêts 2 livres 11 shillings. Étant donné que ces prix sont les taux payés par les chemins de fer, ils peuvent s’appliquer à de vastes superficies bien que, dans les ventes privées, ces prix peuvent raisonnablement atteindre un chiffre plus élevé.
On doit se rappeler que certains des meilleurs terrains donnent deux récoltes de riz par année, que la plupart des terres portent deux récoltes, la première étant du millet, du colza, des légumes, etc., semée dans du sol sec et récoltée à la fin de mai. Puis on prépare immédiatement la terre pour la récolte exigeant de l’humidité et qui sera moissonnée en octobre environ. L’impôt foncier est payable en deux versements : pour les rizières, entre le 1er novembre et le 15 décembre, et entre le 1er janvier et le dernier jour de février ; pour les autres terres, entre juillet et août, et entre septembre et décembre. Voyons donc quelle est la moyenne du rapport. Le monsieur au chapeau de soleil et portant ceinture autour des reins pousserait des cris d’effroi en voyant ces chiffres qui sont cependant approximativement exacts. Le riz subit de grandes fluctuations, mais on peut l’évaluer en gros à 5 dollars japonais le koku de 330 livres. Le froment et le maïs de la récolte printanière valent environ 11 shillings le koku. La première récolte rend presque 1 koku 3/4 par « tan » (quart d’arpent, l’unité de mesure précitée) ou 18 shillings par quart d’arpent, soit 3 livres 12 shillings par arpent. La récolte de riz donne 2 koku soit 1 livre 10 shillings par quart d’arpent, ou 6 livres par arpent. Total 9 livres 12 shillings. Ce résultat n’est pas à dédaigner si l’on réfléchit que la terre en question n’est pas la meilleure de toutes, mais de qualité no 1, ordinaire, à 25 livres 16 shillings l’arpent, valeur nominale.
Le fils a le droit d’hériter des biens fonciers de son père avec la même imposition, tant que dure le terme ou, si le terme est expiré, il a un droit de priorité sur tout acquéreur. Une partie de ces recettes reste, dit-on, au bureau de la préfecture de l’endroit comme fonds de réserves contre les inondations. Cependant, et c’est là ce qui paraît assez confus, il existe cinq ou sept autres impôts locaux, provinciaux et municipaux, qui en tout bien et en tout honneur pourraient être employés aux mêmes usages. Aucun ne dépasse la moitié de l’impôt foncier, sauf celui de la préfecture, qui est de 2,5 %.
Autrefois, les habitants étaient imposés, ou disons plutôt pressurés, de façon à payer la moitié environ du rendement de leurs terres. Il peut se trouver des gens pour dire que le système actuel n’est pas aussi avantageux qu’il en a l’air. En effet jadis les fermiers payaient de lourds impôts, mais seulement sur leurs biens nominaux. Ils pouvaient donc, et cela arrivait souvent, posséder plus de terres que ne l’indiquait leur imposition ; tandis qu’aujourd’hui une bureaucratie sévère surveille chaque pouce de leurs fermes, et les oblige à payer. On entend encore formuler des plaintes analogues par la modeste classe campagnarde des Indes, car s’il est une chose que l’Oriental déteste par-dessus tout, c’est ce vice maudit des Occidentaux : l’exactitude, manie qui pousse à agir suivant des règles. Cependant, en regardant ces champs en terrasses, où l’eau est amenée si adroitement de niveau en niveau, on songe que le cultivateur japonais doit éprouver au moins une émotion. Si les villages au-dessus de la vallée s’amusent à gaspiller l’eau, ceux qui sont en bas ne manquent certainement pas de protester énergiquement, d’où discussions, protestations, bagarres, etc. Le romantisme n’a donc pas disparu à tout jamais de la terre…
Ce qui suit se passa sur la côte à vingt milles de Yokohama, au delà des champs, à Kamakura, c’est-à-dire là où se trouve la statue en bronze du grand Bouddha, assis face à la mer, pour entendre passer les siècles. On l’a décrit maintes et maintes fois : son air majestueux et détaché, de chacune de ses dimensions, le petit sanctuaire qu’il renferme, tout rempli de vapeurs d’encens, non moins que la colline huppée qui sert d’arrière-plan à son trône. Pour cette raison il reste, comme il est resté depuis toujours, sans qu’on puisse jamais espérer arriver à le dépeindre : dieu visible en quelque sorte, assis dans le jardin d’un monde nouvellement créé. On vend des photographies, qui le représentent avec des touristes juchés sur l’ongle de son pouce, et apparemment n’importe quelle brute de n’importe quel sexe a le droit de griffonner son ignoble nom à l’intérieur des plaques de bronze massif qui le composent. Mais songez un instant à l’outrage et à l’insulte ! Représentez-vous les anciens jardins bien ordonnés avec leurs arbres élagués, leurs gazons tondus, leurs étangs silencieux fumant dans la brume que le soleil torride absorbe après la pluie, et l’image en bronze vert du Prédicateur de la Loi vacillant, croirait-on, au milieu des nuées d’encens. La terre tout entière ne forme qu’un seul encensoir, tandis que des myriades de grenouilles font résonner l’air vaporeux. On a trop chaud pour faire autre chose que de rester assis sur une pierre et contempler ces yeux qui, ayant tout vu ne voient plus, ces yeux baissés, cette tête penchée en avant et la simplicité colossale des plis géants de la robe recouvrant les bras et les genoux. C’est ainsi, et pas autrement, que Bouddha se tenait dans l’ancien temps lorsque Ananda lui posa des questions et que le rêveur se mettait à rêver aux vies qui se trouvaient derrière lui, avant que ne bougèrent ses lèvres, et que, selon la Chronique : « Il dit une histoire. » Voici quelle serait sa façon de commencer, car là-bas en Orient les rêveurs racontent aujourd’hui encore des contes presque pareils : « Il y a bien longtemps, alors que Devadatta était roi de Bénarès, vivaient un éléphant vertueux, un bœuf dépravé et un roi dépourvu d’intelligence. » Et, après que la morale en eut été tirée au profit d’Ananda, le conte se terminait : « Or, le bœuf dépravé était un tel, le roi, tel autre, quant à l’éléphant vertueux, c’était moi, en personne, Ananda. » C’était ainsi qu’il contait dans le bosquet de bambous, et le bosquet de bambous existe encore aujourd’hui. De petites silhouettes vêtues de robes bleues, grises et couleur d’ardoise, passent sous son ombre, achètent deux ou trois bâtons d’encens, pénètrent dans le sanctuaire, c’est-à-dire le corps du dieu, ressortent en souriant et disparaissent à travers les arbrisseaux. Une grosse carpe dans un étang happe une feuille tombée, avec le bruit d’un petit baiser pervers et frivole. Puis la terre fume, fume en silence, tandis qu’un papillon, mesurant au moins six pouces, aux teintes éclatantes, les ailes étendues, fend le courant dans un zigzag de couleurs et monte voletant jusqu’au front du dieu.
Et pourtant Bouddha veut que l’homme considère toute chose comme une illusion, — même la lumière, même les couleurs — ce bronze usé par les airs qui se détache sur le bleu vert des pins, sur la pâle émeraude des bambous ; cette ceinture citron de la jeune fille vêtue d’une robe nuance cannelle, aux cheveux ornés d’épingles de corail, qui s’appuie contre un bloc de pierre blanchie par les siècles, et, enfin, ce rameau de l’azalée rouge-sang, qui se dresse sur les nattes d’or pâle de la maison à thé au chaume couleur de miel. Dompter le désir et la convoitise des richesses, souvent recherchées pour des motifs vils, voilà qui est concevable, mais pourquoi l’homme doit-il renoncer aux délices des yeux, à la couleur qui réjouit, à la lumière qui égaie, à la ligne qui satisfait tout ce que le cœur renferme de plus profond ? Ah ! si le Bouddha moralisateur avait seulement pu voir sa propre image !
NOS HOMMES D’OUTRE-MER
A tout prendre il n’y a que deux catégories d’humains sur la terre : ceux qui restent chez eux et ceux qui voyagent. Les seconds sont les plus intéressants. Un jour, quelqu’un aura l’idée d’écrire un livre sur cette race, dans un volume intitulé : « Le livre du Club d’Outre-mer », car c’est dans les cercles, d’Aden à Yokohama, qu’on se rend le mieux compte de la vie et de la conversation de ce type migrateur. Il existe un grand air de famille entre les bâtiments et les membres du Club, où règne une hospitalité généreuse et insouciante. C’est toujours la même maison, à la porte ouverte, au plafond haut, au plancher garni de nattes ; la même allée et venue de domestiques noirs ; et la même assemblée d’hommes parlant de chevaux ou d’affaires, dans des costumes qui scandaliseraient fatalement un comité londonien, au milieu de liasses de journaux, vieux de deux à cinq semaines. La vie de ces gens de l’Extérieur comprend beaucoup de soleil et autant d’air qu’il s’en trouve. Au Cap, où les maîtresses de maison hollandaises distillent et vendent le vanderhum, liqueur très forte, et où les ridicules fiacres à deux roues, de fabrication anglaise, montent et descendent en se dandinant au milieu de la poussière jaune de la rue d’Adderley, les membres du Club appartiennent aux grosses maisons d’importation et d’exportation, aux agences maritimes et d’assurances. On y rencontre aussi des inspecteurs de mines, des explorateurs de nouveaux territoires, et de temps en temps un officier des Indes, égaré ici, venu acheter des mules pour le compte du gouvernement, un aide de camp attaché à la Résidence du gouvernement, un petit nombre d’officiers de la garnison, des capitaines de vaisseaux, au teint bronzé, des Messageries Maritimes « Union and Castle » et des marins de l’escadre de Simon’s town. Là, on parle des péchés de Cecil Rhodes, de l’insolence du Natal, on approuve ou blâme le vote unanime des Boërs, et commente les départs de paquebots. L’argot est hollandais et cafre et chacun sait fredonner l’hymne national qui commence par : « Plie bagages et file, Jeannot aux jambes arquées. » Dans le majestueux bâtiment du cercle de Hong-Kong, qui est à l’Extrême-Orient ce que le Club de Bengale est aux Indes, on rencontre à peu près les mêmes personnes, moins les spéculateurs de mines, remplacés par des hommes qui parlent de thé, de soie, de stocks épuisés, et des poneys de Shanghaï. C’est alors que la conversation devient un mélange indescriptible d’anglo-chinois commercial et d’idiomes locaux, agrémenté de portugais corrompu.
A Melbourne, sous une grande véranda donnant sur une pelouse où de gros martins-pêcheurs rient d’un rire affreux, se tiennent les rois du mouton, les principaux commerçants, et les éleveurs de chevaux à leur manière. Les plus âgés rappellent les jours de « l’Eureka Stockade » tandis que les plus jeunes parlent des « guerres de la tonte » dans le Queensland du Nord, et que le voyageur se meut timidement au milieu d’eux, se demandant ce que diable tout ce jargon peut bien vouloir dire.
A Wellington, donnant sur la rade, (tous les clubs intelligents devraient avoir vue sur la mer), une autre catégorie d’hommes, qui cependant rappelle les autres, s’entretient de moutons, de lapins, de tribunaux locaux, et des anciennes hérésies de Sir Julius Vogel, dans une langue qui, dans ses phrases les plus expressives, évoque le langage des Maoris. Partout ailleurs, encore et toujours, parmi ces hommes de l’Extérieur on retrouve le même mélange de tous les métiers, vocations et professions sous le soleil ; le même conflit d’intérêts opposés qui concernent les quatre coins du globe ; la même connaissance intime et parfois effrayante des affaires du voisin et de ses points faibles ; la même hospitalité généreuse et le même intérêt manifesté par les plus jeunes au sujet des jambes des chevaux. Décidément, c’est au Club d’Outre-mer, dans le monde entier, qu’on arrive à connaître un peu la vie de la colonie étrangère. Londres est égoïste ; pour lui, le monde s’arrête au bout des quatre milles qu’on parcourt en fiacre. Il n’existe pas de provincialisme comme celui de Londres. Ce grand bassin, enduit des alluvions et des résidus de la pensée d’un millier d’hommes, croit qu’il est la pleine mer parce que les vagues de tous les océans viennent se briser sur ses bords. Pour ceux qui vivent dans son sein, il est terriblement imposant, mais ils oublient qu’il y a plus d’une façon d’en imposer car, à une distance de 10.000 milles, à l’arrivée du courrier au Club d’Outre-mer, il apparaît étonnamment petit. Les neuf dizièmes de ses nouvelles, si importantes, si capitales là-bas, perdent ici leur signification, et le reste ne compte pas plus qu’un bruissement de fantômes dans un arrière-grenier.
Ici au Club de Yokohama, on reçoit deux courriers et quatre collections de journaux, anglais, français, allemands et américains, pour satisfaire à la variété des membres ; et la véranda, près de la mer, où se trouve le gros télescope, assiste à une perpétuelle fête de Pentecôte. La population du Club change chaque fois qu’un paquebot entre en rade, car les capitaines de vaisseaux y viennent, en se dandinant, accueillis par un « Tiens, bonjour, d’où venez-vous », se mêlent aux groupes, passent leur permission au bar et aux tables de billards, puis repartent en mer. Les navires de guerre peints en blanc fournissent aussi leur contingent de membres et enfin il y a des hommes merveilleux, véritables mines d’aventures fort captivantes, qui s’intéressent aux brigantines faisant la pêche du phoque aux îles Kurile, et qui, Dieu sait pourquoi, s’attirent des ennuis avec les autorités russes. Les consuls et les juges des Tribunaux Consulaires y rencontrent des collègues en congé, venus des ports de la Chine ou peut-être de Manille ; ils discutent avec les résidents permanents, de thé, de soie, de spéculations financières, et de change. D’après eux, les affaires ne vont jamais bien, et tout le monde frise la ruine ; c’est pourquoi, après avoir décidé que la vie ne vaut plus la peine d’être vécue, ils descendent au jeu de quilles — pour se suicider. Du dehors, quand un vent frais souffle parmi les journaux et qu’on entend un bruit de glace cassée dans une salle à l’intérieur, quand un tiers de l’assemblée parle des prochaines courses, cette vie semble avoir des charmes. « Que faut-il donc de plus à un homme pour être heureux ? » se dit le passant. Un climat parfait, un pays charmant, la société de gens agréables, et le peuple le plus poli qui soit. C’est alors que le résident sourit et invite le passant à prolonger son séjour jusqu’à la fin de juillet et d’août. De plus, il le prie d’entretenir des relations commerciales avec le peuple le plus poli de la terre pendant un certain nombre d’années. Là-dessus, le voyageur est convaincu que le résident est prévenu contre le pays, par le fait même qu’il l’habite et en conclut que le Japon est une contrée parfaite, que gâte seulement la présence de la colonie étrangère. Cependant, si l’on réfléchit un instant, on s’aperçoit que c’est grâce à cette colonie que le voyageur peut aller et venir d’un hôtel à un autre, obtenir son passeport pour voyager à l’intérieur du pays, télégraphier à ses amis inquiets qu’il est arrivé sain et sauf, et généralement se distraire beaucoup plus qu’il n’aurait pu le faire chez lui. On peut pénétrer dans un pays soit par des accords entre gouvernements, soit avec l’aide de chaloupes canonnières, mais ce sont les hommes du Club d’Outre-mer qui en maintiennent l’accès ouvert, et ils en sont récompensés par l’air affable et protecteur ou le mépris à peine dissimulé de ceux qui profitent de leurs efforts. Il est inutile d’expliquer au voyageur attiré par des flatteries et des simagrées dans une demi-douzaine de boutiques, et reconduit, de même, après avoir été poliment volé, que le Japonais est un Oriental et par conséquent est avare de vérité à un degré fort gênant. « C’est sa façon d’être poli, dit le voyageur. Il ne veut pas vous offenser. Aimez-le et traitez-le comme un frère, et il changera. » Mais ce n’est pas facile de traiter sur une base fraternelle une des races les plus renfermées de la terre ; bien plus, une politesse naturelle qui consiste à s’engager par un contrat dûment signé et scellé, pour se dérober, s’esquiver dès qu’il ne rapporte plus assez, est plus qu’embarrassante, je dirais même vexante. Le manque de stabilité ou d’honneur commercial peut venir de quelque infirmité naturelle de leur tempérament d’artiste, ou de l’influence du climat, ou encore de la façon dont le souverain a gouverné cette race depuis des siècles infinis.
Ceux qui connaissent réellement l’Orient, où le vol autorisé, — entendez par là commission prélevée — est à la base de toutes les transactions de la vie, depuis l’achat d’une place de groom jusqu’à celui des postes plus élevés, où la femme marche derrière l’homme dans les rues, où le paysan vous renseigne sur la distance à la ville voisine selon la réponse que vous espérez, savent que tout cela doit être ainsi ; ceux qui l’ignorent en seront convaincus dès qu’ils y auront vécu. Les membres du Club d’Outre-mer hochent collectivement la tête d’un air de doute et de mépris en entendant parler du Japon Nouveau et Régénéré qui a surgi depuis 1870. Ils ricanent, ô honte, quand on leur parle de la Diète Impériale modelée sur le plan allemand, et d’un Code Napoléon à la Japonaise. Ils sont si loin derrière l’Ère Nouvelle qu’ils en viennent à douter qu’un pays oriental mené par l’étiquette la plus rigide et des distinctions sociales presque aussi intransigeantes que celles de caste, puisse être façonné à l’occidentale, au cours de l’existence d’un tout jeune homme. Il faut bien d’ailleurs qu’ils soient prévenus, car ils sont tous les jours et à toute heure en contact avec les Japonais, sauf quand ils peuvent traiter avec les Chinois qu’ils préfèrent. Vit-on jamais un Club plus ignoble ?
En ce moment même, une crise, aussi complètement épanouie qu’un chrysanthème, a pris naissance au sein de la Diète Impériale. Les deux Chambres accusèrent le gouvernement d’intervention inopportune (en japonais : beaucoup de coups de bâton, quelques billets de banque) aux dernières élections. Puis elles votèrent une sorte de blâme au Ministère et refusèrent d’agréer les mesures du gouvernement. Jusqu’ici, le partisan le plus acharné du gouvernement représentatif n’aurait rien pu désirer de mieux ; mais les choses prirent une tournure décidément orientale. Le Ministère refusa de démissionner et le Mikado prorogea la Diète d’une semaine afin de délibérer. Les journaux japonais discutent maintenant l’événement ; certains disent qu’un gouvernement représentatif implique un gouvernement de factions, tandis que d’autres jurent amplement et que le Club d’Outre-mer s’écrie presque à l’unisson : Bagatelles !
La situation ne manque pas de pittoresque et tient tout à la fois du roman et de « l’extravaganza ». Imaginez donc une cour perdue dans les rêves, retranchée derrière une triple rangée de fossés où le lotus fleurit en été ; une cour dont la frange extérieure est incontestablement européenne, mais dont le cœur est le Japon d’antan, où un Roi rêveur est assis au milieu de ses femmes ou autres décors, qu’on amuse de temps en temps par des séances de lanterne magique, et de puces savantes ; un Roi saint dont on invoque la sainteté et qui deux fois l’an donne des garden-parties auxquelles on assiste en haut de forme et en redingote. Autour de cette Cour, hésitant entre les splendeurs d’autrefois et les attractions variées d’un Crystal Palace, placez dans un antagonisme féroce, mais soigneusement voilé, les fragments des castes récemment brisées, leurs excentricités orientales naturelles, dissimulées sous un masque emprunté à l’Occident. Imaginez maintenant une bureaucratie immense et avide, française par son exigence pétulante de la minutie, là où les détails n’importent nullement, orientale dans sa foi en l’étiquette et les formalités, recrutée dans une caste militaire accoutumée depuis des siècles à mépriser également le fermier et le commerçant. Cette caste, supposons-le, est plus ou moins bien dirigée par un syndicat de trois clans qui fournissent leurs propres candidats au ministère, hommes adroits, versatiles, sans scrupules, ne s’embarrassant pas de préjugés occidentaux lorsqu’il faut mener à bien une entreprise. Le saint monarque agit par leur intermédiaire et à leur demande, et ce qu’il fait est merveilleux. Pour critiquer ces actions il existe une presse féroce, qui court le risque d’être suspendue à tout moment, d’une susceptibilité aussi morbide que l’est sa collègue américaine à l’égard des critiques d’autrui, et d’une inexactitude enfantine presque égale ; à la croissance rapide et pour ainsi dire spontanée et digne de pitié pour sa témérité insensée. Les partisans de cette presse dans ses moments de folie, hommes sans lois, ignorants, susceptibles et vains, représentent la classe des étudiants, pour la plupart instruits aux frais du gouvernement, véritable épine au flanc de l’État. Des juges sans expérience manient des lois sans précédents, tandis que l’on fait et abroge de nouveaux décrets avec une légèreté presque inconcevable. De l’agitation des classes et des intérêts qui ne sont pas ceux du vulgaire, émane ce qu’on appelle la politique japonaise qui a les proportions et la perspective d’une peinture japonaise.
La finalité et la stabilité sont absentes de ses conseils. Tel jour, pour des raisons qu’on ne saurait expliquer, elle se déclare en faveur des étrangers au point d’être servile ; le lendemain, pour des motifs non moins obscurs, le pendule oscillera dans le sens contraire et les étudiants dans les rues lanceront de la boue sur eux. Vexatoire, irresponsable, incohérente, et surtout mystérieuse à peu de frais, voilà l’autorité qui s’exerce dans tout le pays où la loi est hébétée par les intrigues et les contre-intrigues, agrémentée de réformes futiles élaborées sur des bases européennes puis abandonnées d’un cœur léger ; criblée, comme l’est un bocage plein d’oiseaux semé de coquillages et de cailloux luisants, de réformes copiées aux quatre coins du monde ; administration d’opérette, au sein de laquelle l’ombre du roi entouré de ses femmes ; des samuraïs ; des docteurs qui ont étudié sous Pasteur ; des officiers de cavalerie de St-Cyr, gantés de peau ; des juges diplômés de l’Université ; des prostituées jouant du violon ; des correspondants de la presse ; des maîtres des anciennes cérémonies du pays ; des membres salariés de la Diète ; des sociétés secrètes qui, à l’instar des Irlandais, font usage du couteau et de la dynamite ; des fils de Daïmios dépossédés, revenus d’Europe et attendant les événements, et des ministres du syndicat qui ont ravi au Japon le repos dont il jouissait il y a vingt ans encore tournoient, s’agitent, se séparent et se retrouvent, dans des rondes effrénées autour du résident étranger. « L’extravaganza » est-elle complète ?
Dans un coin, au fond de la scène, se trouvent les habitants du pays dont une très faible proportion jouit des privilèges du gouvernement représentatif. On se demande s’ils ont appris ou s’ils sont en train d’apprendre ce que cela signifie, et s’ils ont la moindre intention de s’en servir ; on ne saurait dire. En attendant, le gouvernement mène la ronde aussi joyeusement que s’il jouait aux quatre coins, d’autant plus qu’une demi-douzaine d’hommes à peine savent qui le dirige et quelles peuvent bien être ses intentions. Tokio abrite le cercle, au nombre décroissant, d’Européens employés par l’Empereur comme ingénieurs, spécialistes dans la construction de chemins de fer, professeurs de collège, etc. Avant longtemps on les remerciera tous et le pays se lancera seul au milieu des autres nations, sous sa propre responsabilité.
Cinquante ans après, en comptant à partir du jour où l’Américain importun troubla pour la première fois sa paix, le Japon fera l’expérience de sa nouvelle vie et, réorganisé de la tête au pied, jouera du « samisen » (guitare japonaise) dans la marche du progrès moderne. C’est le grand avantage d’être venu au monde dans cette Ère Nouvelle, alors que l’individu et le public en général peuvent obtenir quelque chose en retour de rien : de l’argent sans travailler, de l’instruction sans peine, la religion sans effort de la pensée et un gouvernement libre sans lent et pénible labeur.
Le Club d’Outre-mer, comme on l’a dit, retarde sur l’esprit du siècle, car il lui faut travailler pour obtenir ce qu’il désire, et n’obtient pas toujours ce pour quoi il a peiné. De plus, ses membres ne peuvent pas reprendre le bateau et retourner chez eux quand il leur plaît. Imaginez un instant la satisfaction que fait naître dans l’esprit d’un homme, la contemplation perpétuelle d’une rade aussi remplie de paquebots qu’une station de fiacres à Piccadilly. Il fait chaud, supposons, il n’est pas content de son travail aujourd’hui, ou bien ses enfants n’ont pas très bonne mine. La vue de jolis chalets couverts de tuiles, dans un berceau de roses et de glycines, ne le console pas, et la voix du peuple le plus poli de la terre détonne désagréablement. Il connaît tout le monde au Club, il a complètement épuisé tout sujet intéressant de conversation et donnerait volontiers la moitié — oh ! même cinq ans de son salaire — pour remplir ses poumons d’air vivifiant, humer l’odeur des foins, marcher seulement un demi-mille dans les rues boueuses de Londres, ou entendre tinter dans le brouillard de quatre heures la petite cloche annonçant les brioches chaudes. Puis voici le gros paquebot qui va à travers l’azur obsédant, éclatant de la baie, emmenant un tel ou un tel, tous les deux des amis à lui, et la semaine prochaine tel ou tel autre partira par le courrier français. Il lui semble alors qu’il est le seul à rester, et cependant cela paraît si facile de partir — oui, pour tous sauf pour lui. La fumée du paquebot meurt au bout de l’horizon et il reste, seul, avec le vent chaud et la poussière blanche du Bund. Or, le Japon est un pays agréable, dans lequel on a confiance et où l’on vit trente ans sans interruption. Il y a des ports chinois à une semaine de voile, à l’ouest, où la vie est réellement pénible, et où le spectacle des vaisseaux qui arrivent et repartent sans cesse fait bien, bien mal. Touristes, oh ! vous qui parcourez le monde, soyez indulgents envers les hommes des Clubs d’Outre-mer. Souvenez-vous que, contrairement à vous, ils ne sont point venus ici pour leur santé et que le billet de retour que vous avez au fond de votre valise peut fort bien influencer vos opinions sur le pays qu’ils habitent. Peut-être ne serait-il pas très sage, se basant sur la grande bonté manifestée par les fonctionnaires japonais, d’engager à ce que ces gens, vos compatriotes, soient entièrement abandonnés à un peuple qui commence à se livrer à des expériences sur des codes fraîchement rédigés, à demi-transplantés, où il n’est pas question de Jury, à un système qui n’envisage pas la liberté de la presse, à un absolutisme soupçonneux et sans appel. L’idée pourrait être intéressante mais, bien que commencée en farce, elle finirait sûrement de façon tragique, laissant le peuple le plus poli de la terre incapable de rejouer au gouvernement civilisé avant longtemps. Dans sa concession, où il est une humble importation pas mal rudoyée, le résident étranger ne fait pas de mal. Il ne poursuit pas toujours le Japonais qui lui doit de l’argent. Mais si on lui donnait plus de liberté, s’il pouvait pénétrer jusqu’au cœur du pays, des ennuis ne tarderaient pas à surgir quelque part, et à la longue ce ne serait pas lui le plus malheureux. Avec un peu d’imagination on peut concevoir les possibilités les plus désagréables, depuis un envahissement général du Japon par les Chinois, qui sont de beaucoup l’élément étranger le plus important, jusqu’au bombardement de Tokio par une démocratie joyeuse et possédant une mentalité de parvenu, avide de venger son honneur national et de savoir comment fonctionne sa marine nouvellement construite.