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Lettres de voyage (1892-1913)

D’UN LIT DE MARÉE A L’AUTRE (1892-95) (continued 2)

Reading edition

Mais il y a mille et mille arguments qui réfuteraient et confondraient ces pronostics quelque peu lugubres. Les statistiques du Japon, par exemple, sont aussi bien soignées et fignolées que les boiseries de ses maisons et, grâce à elles, on pourrait démontrer n’importe quoi.

TREMBLEMENTS DE TERRE

Un membre du parti radical du Parlement de Tokio vient de se mettre en désaccord avec ses commettants qui lui ont adressé une lettre de reproches sans pareille. Entre autres choses on lui fait remarquer qu’un homme politique ne devrait pas être « un roseau qui se brandille de-ci de-là au gré des flots », ni, « tel un fantôme sans jambes, se laisser flotter au fil du vent. » — Votre conduite, disent-ils, tient à la fois du roseau et du fantoche ; nous nous proposons donc de vous donner bientôt des preuves de notre véritable esprit japonais. Ce membre sera probablement assailli dans son pousse-pousse par la populace et bourré de coups d’épée, jusqu’à ce qu’il n’en puisse mais ; car les électeurs sont des personnes fort éclairées. Mais, comment diantre serait-il possible de se conduire autrement qu’un roseau ou un fantoche, sous pareils cieux ? L’atmosphère veut ces allures de girouette indécise.

Un touriste courageux serait allé à Hakodate, aurait vu Ainos à Sapporo, aurait traversé à cheval la partie septentrionale de l’île sous les chardons géants, pêché le saumon, rendu une petite visite à Vladivostock et fait mille choses pendant que certain flâneur indolent a perdu son temps à regarder l’orge passer du vert au jaune doré, les fleurs d’azalée s’épanouir et se consumer, et le printemps faire place aux chaudes pluies d’été. Maintenant l’iris à son tour a pris les insignes héraldiques de l’année, et le flot des touristes reflue vers l’ouest.

Les résidents permanents commencent à parler de départ à la montagne pendant les chaleurs et retiennent tous les logements disponibles. Bientôt aussi, ceux qui travaillent en Chine viendront passer ici leurs vacances, mais en ce moment on est au plus fort de la récolte du thé et il n’y a pas de temps à perdre en bagatelles. « L’emballage » du thé excuse tout, depuis l’oubli d’un dîner ou le refus d’une partie de tennis jusqu’à la mauvaise humeur des maris. Tout le long de la plage, on respire une odeur pénétrante du plus beau foin fraîchement coupé, tandis que les canaux sont remplis de bateaux se heurtant les uns contre les autres, descendant vers la rade, bondés de boîtes. Au Club, on se plaint, plus ou moins poliment, des retards du courrier. On n’a d’ailleurs pas encore rencontré de bureau de poste qui n’ait pris plaisir à gâcher le dimanche de quelqu’un. Dans les bureaux, une journée raisonnable commence parfois à huit heures et finit à six ou, si le courrier arrive, à minuit. On travaille, sans perdre son temps à parler bêtement des huit heures réglementaires ou du temps fait en supplément. Les navires sont dans la rade ; voici le thé et là-bas au loin le marché américain ; le reste vous regarde.

Les rues étroites sont bloquées par les chariots qui amènent de l’intérieur la feuille brute dans des caisses de toutes les formes et dimensions. Il faut que quelqu’un prenne livraison de ces chargements, trouve de la place dans les entrepôts encombrés et échantillonne la marchandise avant qu’elle ne soit mélangée avec d’autres et desséchée au feu.

La majorité de ces opérations compliquées sont du « travail perdu » en tant qu’il s’agit de la qualité du thé ; mais les marchés veulent une feuille qui ait bonne apparence, qui soit lisse et roulée en spirale. Les ordres du marché, en cela comme toujours, font loi. Les coolies dont les pieds nus rendent glissant le parquet des manufactures, courent et crient tandis que le thé, poussé, entraîné en tourbillons, subit ses diverses transformations. Dans la clameur générale, un bruit singulier domine — c’est le doux, le mystérieux bruissement des feuilles de thé elles-mêmes qui s’affaissent : d’abord mises en tas, puis emportées dans des corbeilles, pour être déversées au moyen de plans inclinés dans de longs récipients où elles montent, descendent, tandis qu’on les polit avant qu’elles ne disparaissent au sein des torréfacteurs, sans cesse accompagnées de ce chuchotement persistant de feuilles, mortes, mais qui bougent. Des cribles à vapeur les séparent ensuite en différentes qualités avec des bruits discordants et des secousses qui font trembler le plancher, tandis que le roulement étourdissant des engrenages se poursuit et que le thé nullement intimidé continue à murmurer jusqu’à ce qu’on le crible à nouveau et qu’on le verse dans de grandes caisses garnies de feuilles d’étain où il repose en paix.

Cette industrie subit, il y a quelques jours, un arrêt soudain qui dura deux minutes à peine, mais qui lui coûta la perte de plusieurs milliers de francs de thé torréfié à la main. Voici à peu près comment se passa l’affaire : on entendit brusquement dans l’atmosphère chaude et lourde d’un matin paisible un bruit désagréable comme celui de batteries d’artillerie arrivant au pas de charge dans toutes les rues à la fois tandis que, réveillé en sursaut, je voyais mes souliers vides « en train de jouer, d’un air majestueux, des exercices de virtuosité sur le clavecin ». C’était en réalité la table de toilette, mais l’effet était effarant. Puis la pendule s’écrasa sur le sol, le mur fit entendre un craquement sinistre, tandis que d’énormes mains empoignaient la maison par la flèche du toit et la secouaient avec furie. C’est beau de pouvoir conserver son équilibre mental quand les choses vont mal, mais celui qui n’a pas tâtonné désespérément le long de jalousies verrouillées qui ne veulent pas s’ouvrir, pendant que l’appartement tout entier est retourné sens-dessus-dessous, ne sait pas comme il est difficile de conserver, je ne dis pas quelque présence d’esprit ? — non, — mais un esprit quel qu’il soit. Le dénouement de la tragédie ne fut pas en rapport avec le commencement. Je me précipitai dehors où l’air était lourd, immobile, et je trouvai les domestiques dans le jardin en train de rire niaisement (les Japonais sont capables de rire encore au jour du jugement dernier) et j’appris que le tremblement de terre était terminé. Puis, on reçut la nouvelle, venue rapidement des quartiers commerçants au pied de la colline, que les coolies de certaines manufactures s’étaient enfuis en hurlant, au premier choc, et que toutes les feuilles de thé dans les torréfacteurs avaient été calcinées. Voilà qui vous consolait d’une panique vraiment peu digne, tout en conservant l’espoir que quelques hautes cheminées s’étaient écroulées dans Tokio. Mais il paraît qu’elles avaient tenu bon, et les journaux locaux, habitués à ces diversions, indiquèrent simplement que le choc avait été « sérieux ». Les tremblements de terre sont des catastrophes démoralisantes, qui font ressortir toutes les faiblesses de la nature humaine. En premier lieu, on est franchement épouvanté, c’est la sensation de : « Laissez-moi seulement sortir et je promets d’amender ma vie ! », puis vient le besoin instinctif d’envoyer dans tous les coins du globe des dépêches annonçant « le choc le plus effroyable des temps modernes ». (Vos cheveux ne se sont-ils pas dressés sur votre tête ; n’en fut-il donc pas forcément de même pour tout le monde ?). Puis à mesure que la créature déchue retrouve ses moyens, la mesquine petite âme humaine s’écrie : « Quoi ! ce n’était que cela ! je n’ai pas eu un instant peur. »

C’est à la fois salutaire et fortifiant de se rendre compte de l’impuissance de l’homme en présence de ces petits accidents. L’héritier de tous les siècles, celui qui nie le temps et l’espace, qui doute poliment de l’existence du Créateur, entend soudain les poutres du toit qui craquent et cèdent au-dessus de sa tête, et le voilà qui se précipite autour de la pièce, tel un lapin apeuré, cerné dans une garenne. Si le choc dure vingt minutes, il lui faut camper à la belle étoile et chercher ses morts dans les décombres. Au cas où une convulsion violente se produit (une simple couche de terrain qui se déplace, comme une pile de livres mal équilibrée s’écroule dans une bibliothèque) voilà tout de suite l’héritier de tous les siècles qui se transforme en fou, fou furieux, en véritable brute au milieu des collines échevelées. Prenez une centaine d’esprits les plus grands de la terre, des hommes aux principes inébranlables, aux idéals élevés, persévérants, ayant beaucoup d’expérience et doués de la modestie qu’engendrent ces attributs, et faites qu’ils aient à vivre une catastrophe semblable à celle qui rasa entièrement Nagoya, en octobre dernier ; je parie qu’au bout de trois jours, ils seraient peu nombreux ceux qui auraient pu conserver la maîtrise d’eux-mêmes.

Et voilà pour l’événement d’hier ! Il s’en est produit un autre aujourd’hui beaucoup plus conséquent. Il n’y eut rien de brisé, sinon peut-être un pauvre cœur, ou deux — et les personnes avisées de la colonie disent qu’elles l’avaient toujours prévu. Il mérite cependant d’être noté.

C’était par un après-midi pluvieux ; les rues étaient couvertes d’une boue en grumeaux et les hommes d’affaires étaient à leurs bureaux lorsque le choc se fit sentir. Un groupe de Chinois s’était arrêté pour examiner soigneusement une porte close derrière laquelle on entendait un bruit fort désagréable de verrous et de clefs qu’on tourne dans des serrures, et sur cette porte était collée une pancarte plutôt intéressante. On y lisait que le Directeur de la Nouvelle Banque Orientale Anonyme (très certainement anonyme) se voyait, à son très grand regret, par suite des ordres reçus de son pays télégraphiquement, obligé de suspendre tout paiement. Chaque Chinois venu se heurter à la porte, s’adressant à un autre dans un mélange anglo-japonais, disait : « C’est fermé » et s’éloignait. Le bruit de verrous continuait, la pluie tombait toujours et la pancarte continuait à dévisager la longue enfilade de chaussée humide. Ce fut tout. Il est probable que pour deux ou trois passants cette annonce signifiait la perte totale de leurs épargnes, nouvelle très réconfortante pouvant servir de digestif après le déjeuner. A Londres, naturellement, la faillite n’aurait pas autant d’importance, car il y a beaucoup de banques dans la ville, et on dut être prévenu du crack. Ici les banques sont rares, les gens dépendent d’elles, et cette nouvelle arriva de la mer sans crier gare, annonçant une calamité sans issue.

Quand un obus vient d’éclater, ceux qui peuvent se relèvent, enlèvent d’un revers de main la boue de leur uniforme et s’efforcent de plaisanter. L’un entortille un mouchoir autour de sa main, touchée par un éclat, tel autre s’aperçoit que son front se couvre de sang, et soudain on remarque un blessé, ignoré jusqu’alors et dans un état désespéré, agonisant dans un coin. C’est alors que chacun comprend que ce n’est pas le moment de rire et qu’on s’occupe des morts et des blessés.

Il en fut de même au Club d’Outre-mer lorsque les hommes d’affaires, sortis de leurs bureaux, et informés de la nouvelle par les courtiers, entrèrent les uns après les autres, Anglais, Américains, Allemands et Français et s’écrièrent en chœur : — En voilà du joli ! Beaucoup étaient mortellement atteints, mais en braves gens ils n’avouaient pas leur perte.

— Ah ! dit un petit employé de la Compagnie Péninsulaire et Orientale, hochant la tête d’un air sagace (il avait perdu 1.000 dollars depuis midi), maintenant, ça va bien. Ils essaient d’arranger ça, mais dans trois ou quatre jours on en saura plus long. J’avais eu l’intention de retirer mon argent juste avant de descendre la côte, puis… Chose curieuse, tout le monde au Club racontait la même histoire, on avait voulu retirer ses fonds, puis… personne ne l’avait fait. Le Directeur d’une banque qui n’avait pas fait faillite expliquait comment, d’après lui, le crack s’était produit ; acte très humain, lui aussi, qui cependant ne changeait en rien la situation. Ensuite vint un Américain efflanqué qui, après avoir enlevé son imperméable tout dégouttant de pluie, le visage calme et paisible, dit : — Garçon, un whisky soda.

— Combien âfez-fous pertu ? lui demanda un Teuton à brûle-pourpoint. — Huit cent cinquante, répondit d’un ton doux ce descendant de George Washington. — Je ne vois pas en quoi cela m’empêcherait de boire ? C’est moi qui régale, mossieur. Et il se remit à siffler l’air de : « Je dois dix dollars à O’Grady » (chose fort vraisemblable) tandis que son visage restait empreint de sérénité. S’il y a quelque chose qui fait aimer l’Américain c’est sa façon d’accepter les coups du sort. Un Anglais qui avait perdu une grosse somme dans l’affaire, se faisait railler par un Écossais, qui avait légèrement dépassé son crédit à la succursale japonaise de la banque. Évidemment il allait perdre en Angleterre, mais la pensée de ces quelques dollars sauvés ici du désastre le mettait en gaieté.

D’autres entrèrent, s’asseyant aux tables ou restant debout par groupes, ou encore se tenant à l’écart, méditant, les sourcils froncés, car il s’agit de ne pas perdre de temps quand l’échéance de ses dettes est proche. Les voix s’élevèrent peu à peu, sans être cette fois interrompues par le roulement sourd du jeu de quilles. Chacun se connaît au Club d’Outre-mer et sympathise. Un homme passa avec raideur et quelqu’un se retourna d’un groupe pour lui demander, sur un ton détaché : — Touché, mon vieux ? — Salement, répondit-il en continuant de mordre un cigare non allumé. Un autre racontait d’une voix lente et quelque peu amère, qu’il avait compté faire venir ici un de ses enfants dont il avait payé le voyage par une traite sur la Banque Orientale. Mais maintenant… Eh bien ! lecteurs, voilà où ça fait mal, cet arrêt de paiement : c’est la destruction de projets, de jolis projets nourris avec amour, attendus avec impatience, peut-être depuis des années ; l’effondrement d’agréables arrangements de famille, sans compter toute la ruine matérielle qu’il entraîne. Fait surprenant, on ne critiquait pas la banque car on faisait soi-même des affaires en Orient et l’on comprenait la situation, tout en s’apitoyant sur le sort du Directeur de Yokohama et des employés, désormais sur le pavé (car une banque qui a fait faillite n’est pas une bonne recommandation dans la carrière d’un jeune homme).

— Nous allons bien cette année, dit un plaisant d’un air renfrogné. Un meurtre prémédité, un procès retentissant et une banqueroute. Ça nous pose bien devant les touristes, hein ?

— Saperlipopète ! pensez donc à ceux qui sont en mer, portant sur eux des lettres de crédit, eh ? Ils vont arriver et retenir les meilleures chambres dans les hôtels et puis ils s’apercevront qu’ils n’ont pas un sou vaillant, dit un autre.

— Peu importe ces gens-là, reprit un troisième. Pensons à ceux qui sont ici. En voilà un, deux, trois, qui sont âgés et que la catastrophe laisse sans un centime. Pauvres diables !

— Ceci me fait penser à une autre victime, ajouta un voisin, et sa femme est au pays ; c’est terrible.

Et il se mit à siffler tristement. Les conversations allaient leur train, et l’on se mit à discuter les chances d’un dividende. — Ils sont allés à la Banque d’Angleterre, dit un Américain d’un ton traînant, et la Banque d’Angleterre les a éconduits, disant que leurs garanties n’étaient pas suffisantes.

— Nom d’une pipe ! et un poing s’abattit sur la table pour souligner la remarque. J’ai fait un jour la moitié de la traversée de la mer Méditerranée avec un directeur de la Banque d’Angleterre ; si j’avais su, je l’aurais envoyé promener par-dessus le bastingage, et lui aurais demandé des garanties avant de lui passer une chaloupe. Nous aurions bien vu alors si les siennes étaient assez bonnes.

— Baring est fichu, oui, mais pas la Banque Orientale, répondit l’Américain, en faisant sortir la fumée par son nez. Cette affaire m’a bien l’air dé-ci-dé-ment prob-lé-ma-tique, hein ?

— Oh ! on remboursera entièrement les fonds ; ne craignez rien, dit un homme qui n’avait pas perdu d’argent et prodiguait des consolations.

— Je suis actionnaire, reprit l’Américain en continuant de fumer.

La pluie tombait toujours et les parapluies dégouttaient dans les porte-parapluies, tandis que des gens mouillés entraient et sortaient, s’accordant à dire tous que c’était une mauvaise affaire. Enfin le jour baissant fit place à l’obscurité bruineuse (temps vraiment en harmonie avec la situation). On avait la sensation réconfortante que tout le monde fraternisait dans les malheurs qui venaient de s’abattre sur la petite communauté qui ne voulait plus subir de pareils chocs. Tandis qu’en Angleterre, les victimes emporteraient leur peine chez elles, pour souffrir en silence, ici, tous les sinistrés se groupaient pour affronter et supporter le désastre en commun. Il est probable que les chrétiens d’antan devaient mieux lutter lorsqu’ils se trouvaient cinquante à la fois en présence des lions.

Finalement, le Club se vida ; les célibataires rentrèrent chez eux, pour faire leurs comptes tout seuls (il est probable qu’il y aura de bons poneys à vendre bientôt), et les hommes mariés pour réfléchir et demander conseil. Que Dieu le garde, celui dont la femme ne le soutient pas en ce moment critique ! Mais les femmes des concessions d’outre-mer sont aussi courageuses que les hommes. On pleurera sur les projets détruits, on sera obligé de changer les petits d’école et la carrière des aînés, d’écrire des lettres désagréables à la famille, et d’en recevoir de plus déplaisantes encore de parents qui vous répondront « qu’ils vous l’avaient toujours dit ». Il faudra se restreindre, supporter la gêne dont le monde extérieur ne s’apercevra pas, tandis que les femmes se tireront de ce mauvais pas, le sourire aux lèvres.

Elles sont belles vraiment les opérations financières d’aujourd’hui, surtout lorsqu’il arrive que le mécanisme ne fonctionne pas très bien. Ce soir, on verra des visages soucieux, aux Indes, chez les planteurs de Ceylan, chez les courtiers en chanvre de Calcutta, chez les courtiers en coton de Bombay, sans compter les petits ménages qui ont des épargnes en banque. A Hong-Kong, Singapour et Shanghaï, il y aura également des répercussions profondes, et Dieu seul sait l’étendue du désastre qui s’abattra sur Cheltenham, Bath, St-Leonards, Torquay et autres camps d’officiers retraités. Ils sont heureux en Angleterre d’être au courant des événements au moment où ils se produisent, mais ici on est à l’autre bout du monde, et la situation n’est pas bonne. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il y a une affiche sur une porte fermée, exposée à la pluie, en vertu de laquelle tout l’argent qui était à eux hier encore a disparu et peut ne jamais revenir. Il faut donc recommencer tous les efforts qui avaient permis de réaliser ces économies, bien que les victimes soient déjà âgées ou plus souvent fatiguées, et que le découragement soit général. Toute la petite colonie ira se coucher bien triste ce soir, et il en est sans doute de même pour beaucoup par le monde entier. Qu’on me permette de dire cependant que parmi ceux atteints ici, et certains sont cruellement touchés, personne n’a geint, ni pleurniché, ni cédé au désespoir. Il n’y avait pas d’espoir de lutte. C’était l’amère défaite, il fallait l’accepter, et c’est ce qu’on fit, debout.

UNE DEMI-DOUZAINE DE TABLEAUX

« Certains hommes, lorsqu’ils deviennent riches, amassent des tableaux dans une galerie » : de leur vivant leurs amis les envient, mais à leur mort le marteau du commissaire-priseur disperse la collection dont l’authenticité est contestée.

Une façon bien meilleure de procéder, c’est d’étaler vos tableaux sur la terre entière et d’aller les contempler selon que la destinée vous le permet. Ainsi personne ne peut ni les voler ni les défigurer, et aucun revers de fortune ne peut vous acculer à une vente. Le soleil et la tempête chauffent et aèrent votre galerie gratuitement et, en dépit de tout ce qu’on a pu dire de sa crudité, la Nature n’est pas, à tout prendre, mauvais encadreur. L’idée qu’on ne vivra peut-être pas assez longtemps pour admirer certains trésors une deuxième fois apprend aux yeux à voir vite, tant que dure la lumière, et la possession d’une telle galerie fait naître en soi un très beau mépris pour les étalages dorés, les vagues barbouillages que l’on appelle tableaux.

Dans le Pacifique nord, à main droite lorsqu’on avance vers l’Ouest, se trouve suspendue une petite étude, sans valeur particulière comparée à quelques autres. La brume s’est abattue sur une étendue huileuse de mer délavée ; à travers la brume s’esquissent à peine les ailes de chauve-souris d’un vaisseau qui fait la pêche aux otaries. A l’avant-plan, bondissant, ou peu s’en faut, hors du cadre, une barque à rames, peinte dans les tons bleus et blancs les plus crus, arrive en surgissant par dessus la crête d’une houle. Un homme en jersey rouge-sang, chaussé de longues bottes et tout étincelant d’humidité, est debout à l’avant. Il tient en l’air le corps d’une otarie au ventre argenté, dont la peau ruisselle en gouttelettes d’eau comme autant d’adulaires. Or l’artiste qui saurait peindre cette brume argentée, ce reflet frétillant et huileux du bateau, les poignets rouge-saignant de l’homme, serait un véritable ouvrier.

Mais ma galerie ne court à présent aucun risque d’être copiée. J’ai fait, il y a trois ans, dans le lit pierreux d’un ruisseau, entre une rangée de trois cents petits dieux sculptés, couverts de lichen, et une bordure d’azalées flamboyantes, la rencontre d’un artiste qui était en train de jurer affreusement. Il avait cherché à peindre un de mes tableaux — tout simplement un grand rocher délabré par les eaux, et couronné de touffes de fleurs, avec, pour arrière-plan, une montagne encapuchonnée de neige. Naturellement, il n’avait pas réussi parce que la perspective faisant totalement défaut dans cet ensemble, il venait d’essayer d’en modifier les lignes pour que, dans son pays, elle y figurât tant soit peu. Mais nul ne peut faire tenir dans une chopine le contenu d’un litre. Les protestations élevées depuis que le monde est monde par tous les récipients contraints de trop recevoir ont réglé cette question-là depuis longtemps, et nous ont donné les théories de travail inventées par des instruments imparfaits en vue d’instruments imparfaits, qu’on appelle les Règles de l’Art.

Heureusement que ceux qui ont peint les tableaux de ma galerie sont nés avant que l’Humanité n’existât. Voilà pourquoi, loin d’être enfermés dans d’encombrants cadres dorés, ils sont disposés fort avantageusement entre des latitudes, des équinoxes, des moussons et autres choses analogues, de sorte que, même si l’on tient bien compte de la partialité qu’éprouve pour eux un propriétaire, on admettra qu’ils ne sont pas si mal après tout.

Là-bas, au sud où ne vont jamais les vaisseaux,

c’est-à-dire entre le talon de la Nouvelle Zélande et le Pôle Sud, il existe une marine qui montre un bateau à vapeur essayant de se rajuster au milieu de l’entre-deux des lames monstrueuses ; la lueur moite du jour mourant vient plus de l’eau que du ciel, et les vagues paraissent incolores à travers la bruine, seules deux ou trois crêtes blanches, côté du vent, émergent brusquement de la brume le long du flanc ruisselant du navire. Une lampe brûle dans la cabine de la barre, de sorte qu’une seule plaque de couleur jaune vient tomber sur les pistons peints en vert de la roue du gouvernail au moment où ils font tourner les chaînes. Une grosse vague a déferlé sur le pont. L’arrière du bateau se dresse dans une mousse d’écume soulevée par l’hélice qui sort de l’eau, et le pont, depuis la pompe jusqu’au gaillard d’avant, est submergé sous une nappe d’eau vert-gris, unie et lisse comme celle qui court au devant d’un moulin, sauf là où elle jaillit au-dessus du treuil et des mâts de charge.

En avant on ne voit rien que cette lueur blafarde ; à l’arrière le sillage interrompu s’en va fuyant loin sous le vent, véritable ficelle de cerf-volant coupée, qu’on aurait laissé tomber sur la mer. La seule trace de calme dans ce tumulte, c’est l’œil, fixe, et tel un bijou, d’un albatros qui avance tranquillement porté par le vent, indifférent et presque à portée de la main. C’est l’égoïsme monstrueux de cet œil qui crée le tableau. D’après toutes les règles de l’art, il devrait y avoir à l’arrière-plan un phare ou bien la jetée d’un port pour montrer que tout finira bien. Mais rien de pareil et peu importe à cet œil rouge que la chose qui se meut au-dessous de ses ailes immobiles survive ou succombe.

Le pendant de ce tableau se trouve suspendu dans l’Océan Indien et en dit long, mais n’en est pas plus mal pour cela. Ici vous avez une chaude lumière tropicale et un rivage revêtu de majestueux palmiers, qui se prolonge jusque dans une mer immobile, vaporeuse, fumante, polie jusqu’à étinceler de reflets bleus d’acier. Le long du rivage, cherchant comme la bête blessée cherche une tanière, se presse un bateau à vapeur chargé qui n’a jamais été construit pour faire de la vitesse. C’est pourquoi il laboure et arrache les vagues, les empile sous son avant, et n’arrive pourtant pas à les enfouir sous lui proprement. Des ballots, couleur claire, sont empilés autour des deux mâts, et ses ponts sont chargés et surchargés de passagers à la peau brune, depuis le gaillard d’arrière où ils gênent l’équipage jusqu’à l’avant où ils gênent le gouvernail.

La cheminée est peinte en bleu sur fond jaune, ce qui lui donne un air de fête n’allant pas très bien avec le pavillon noir — signe qu’il y a le choléra à bord — pendu à son grand mât. Il n’ose pas s’arrêter, il ne doit communiquer avec personne. La preuve, ce sont ces traînées d’eau de chaux qui coulent le long de ses flancs. Le voilà donc qui avance, frayant son chemin le long du rivage magnifique, lui, ses passagers grouillants, et la maladie qui en plein jour détruit et lui ronge le cœur.

Voici encore un tableau, le plus beau de ceux qui se trouvent dans toutes les salles orientales, avant d’en finir avec les eaux bleues de la mer. La plupart des nations de la terre sont en train de se disputer sous un large pan de toile blanche recouvrant un pont bondé de monde. Un bol en cuivre, très profond, plein de riz et d’oignons frits, et cause de la dispute, est renversé à l’avant-plan. Des Malais, des Lascars, des Hindous, des Chinois, toute la gamme des teintes raciales, depuis le safran jusqu’au noir de goudron, se débattent et se contorsionnent autour de cette pâture, tandis que leurs turbans et coiffures vermillon, cobalt, ambre et émeraude gisent à terre. Aplatis contre l’ocre jaune des pavois en fer à droite et à gauche, se trouvent des femmes et des enfants épouvantés, aux vêtements isabelle et turquoise, et à demi protégés par un amoncellement de literie renversée, de paillassons, de boîtes de laque rouge, de malles en bambou tressé où se mêlent des assiettes d’étain, des hukas en cuivre et en laiton, des pipes à opium en argent, des cartes à jouer chinoises, et assez d’accessoires pour affoler une demi-douzaine d’artistes. Au centre de cette foule d’hommes à moitié nus et furieux, le dos gras et nu d’un Birman, tatoué depuis la clavicule jusqu’au pagne de la ceinture de dessins contorsionnés, de diables rouges et bleus, attire d’abord l’œil. C’est un dos méchant. Au delà brille un kris malais ; un ara bleu au dos rouge et jaune enchaîné à une épontille étale ses ailes en face du soleil dans un paroxysme de terreur. Une demi-douzaine d’ananas rouge-or et de bananes qu’on a fait tomber de l’endroit où ils étaient suspendus pour mûrir gisent entre les pieds des combattants. Un des ananas a roulé jusqu’à la fourrure longue et brune d’un ours muselé. Son propriétaire, hindou à la barbe broussailleuse, se penche à genoux sur l’animal, sa mante rejetée en arrière découvrant un bras dur et brun, ses doigts prêts à défaire la boucle qui retient la muselière. Le coq du vaisseau, vêtu de blanc tacheté de sang, de la boucherie regarde ce qui se passe, et un chauffeur noir de Zanzibar ricane à travers les barreaux de la chambre de la machine, tandis qu’un rayon de soleil tombe en plein dans sa bouche rose. L’officier de service, homme aux favoris rouges, s’est agenouillé sur la passerelle pour regarder à travers le garde-fou, tandis qu’il fait passer de sa main gauche à sa main droite un long revolver mince et noir. La lumière fidèle du soleil qui met tout en place, prête à ses favoris et au duvet sur le dos de son poignet basané la couleur exacte du pot de cuivre, de la fourrure de l’ours, et des ananas foulés aux pieds. Pour compléter il y a la mer bleue au delà des bâches.

Trois années de travail acharné, sans compter les connaissances spéciales de toute une existence, seraient nécessaires pour copier — même pour copier — ce tableau-là. Monsieur un Tel, membre des Beaux-Arts, saurait sans aucun doute dessiner l’oiseau ; Monsieur un Tel (également membre de l’Académie) l’ours, et des centaines de messieurs la nature morte ; mais quel est l’homme qui saurait réunir l’ensemble et lui donner cette vie échevelée et bondissante de mouvement et de couleur ? Et y serait-il arrivé que quelque personne entre deux âges, venue de la province, qui n’aurait jamais vu un ananas sauf dans une assiette ni un kris sauf au musée de Kensington, viendrait raconter que ce tableau n’évoque en elle aucun souvenir et que par conséquent il ne vaut rien. Si cette galerie pouvait être léguée à la nation, il se pourrait qu’il y eut là un gain réel, mais la nation se plaindrait des courants d’air et du manque de chaises. Mais peu importe. Dans un autre monde nous verrons certains messieurs qui auront pour tâche de chatouiller le dos des porcs de Circé à travers toute l’éternité. En outre ils ne devront se servir que de leurs mains pour cette besogne.

Les salles japonaises, visitées et mises en ordre pour la deuxième fois, renferment plus de tableaux qu’on n’en pourrait décrire en un mois, mais la plupart d’entre eux sont petits et, la lumière toujours exceptée, se ramènent aux dimensions humaines. Cependant il en est un qui pourrait paraître difficile. C’était un cadeau inattendu, ramassé dans une ruelle de Tokio la nuit. La moitié de la ville se promenait, et les vêtements de tous les habitants étaient indigo, les ombres de même, tandis que la plupart des lanternes en papier étaient des taches rouge-sang. A la lumière de fumantes lampes à huile, les gens vendaient des fleurs et des arbustes, — diaboliques petits sapins nains, pêchers et pruniers arrêtés en pleine croissance, bouquets de glycine, taillés et élagués jusqu’à perdre toute ressemblance avec des plantes saines, grimaçant et se penchant hors de pots enduits d’un vernis vert. Dans le papillotement des flammes jaunes, ces invalides forcés et les visages jaunes qui émergeaient au-dessus d’eux vacillaient de-ci de-là fantastiquement mêlés ensemble. Lorsque la lumière s’arrêtait de trembler ils reprenaient leur fausse apparence de couleur verte jusqu’à ce qu’un souffle de vent chaud de la nuit parmi des lumières blafardes relançât une fois de plus toute la ligne dans une folle danse de diablotins, dont les ombres gambadaient sur les devants des maisons derrière eux.

A un coin de rue des hommes riches avaient rassemblé et laissé sans garde tout l’or, tous les diamants et tous les rubis de l’Orient, mais en s’approchant on s’apercevait que ce trésor n’était qu’un groupe de poissons d’or dans un bocal en verre : poissons jaunes, blancs et rouges, chacun possédant de trois à cinq queues en forme de fourches et des yeux très à fleur de tête.

Il y avait des écuelles de bois remplies de minuscules poissons vermeils où des petits enfants plongeaient leurs filets et leurs doigts, en poussant des cris pendant qu’ils pourchassaient quelque beauté particulière, tandis que les poissons effrayés battaient éperdument l’eau de leurs queues et soulevaient une multitude de petites perles. Les enfants portaient des lanternes affectant la forme de petits poissons rouges en papier, qui oscillaient à l’extrémité de minces lattes de bambous, et ces lueurs glissaient parmi la foule, pareilles à une constellation de minuscules étoiles qui se serait égarée. Lorsque les enfants se tenaient au bord d’un canal pour interpeller des amis invisibles qui se trouvaient en dessous dans des barques, ces lumières roses étaient symétriquement reflétées dans les eaux. Le rayonnement des mille petites lumières de la rue montait droit jusque dans les ténèbres au milieu du réseau des fils télégraphiques. Exactement à la lisière du miroitement indécis, sur une espèce de niche à pigeons, à quarante pieds au-dessus du sol, était assis un pompier japonais, enveloppé dans son manteau, montant la garde en cas d’incendie. Il ressemblait, et de façon désagréable, à quelque atrocité bulgare ou à quelque « déviation des lois de l’humanité » birmane, car il avait l’air figé et tout recroquevillé dans son perchoir. C’était là un superbe tableau et dont toutes les parties s’harmonisaient à merveille. Or, sans tenir compte de ces choses et d’autres encore, — qui toutes sans exception sont des merveilles et des miracles — la vaste généralité des gens se contente de rester dans des ateliers et, dans un jour qui n’est pas un jour, de fabriquer des études qu’on dénomme « spécimens de couleur », obtenues au moyen de pots et de bidons, de loques et de briques. Leur collection sans valeur coûte, en fin de compte, tout autant qu’un billet de première classe jusque dans des mondes nouveaux où les « proportions » sont données avec la lumière du soleil. Faire quelque chose parce que c’est, ou même pas, nouveau sur le marché, c’est commettre un péché, un péché qui entraîne avec lui son propre châtiment. Mais, malgré tout, il semble qu’il doit y avoir des choses à peindre dans ce bas monde, autres et supérieures à celles qui se trouvent, mettons, entre le cap Nord et Alger. Rien qu’eu égard au tableau, et ne tenant même pas compte du plaisir intense qu’on a à jouer la partie, peut-être cela vaudrait-il la peine de s’aventurer en dehors du cercle ordinaire des sujets et de voir… de voir ce qui arriverait. On a dit que lorsqu’un individu est capable de dessiner convenablement quelque chose, il peut s’attaquer à n’importe quoi. Au pis aller il ne pourra qu’échouer et il y a bien des choses au monde qui sont pires que l’insuccès. Parier, par exemple, lorsqu’on sait qu’on ne peut perdre, ou bien jouer avec des cartes truquées, est immoral et vous fait chasser des clubs. Au contraire, s’en tenir de propos délibéré à un seul travail bien défini où l’on est sûr de réussir et gagner de l’argent, passe pour être de la vertu, et vous ouvre les clubs. Il doit exister un moyen terme, comme il doit exister quelque part un célibataire sans situation ni réputation, ni autre vanité à perdre, qui désire ardemment connaître les possibilités de sa palette ici-bas. Celui-là fera ses malles et s’en ira bien au large, pour lutter avec des effets qu’il ne pourra jamais reproduire. Malgré tout son échec sera glorieux.

« LES CAPITAINES COURAGEUX »

Il y a loin de Yokohama à Montréal, et le rivage n’est pas attirant. Trois voyages sur cinq, le Pacifique Nord, trop grand pour rester complètement à ne rien faire, trop paresseux pour mettre en train une tempête, boude et fume comme une cheminée ; les voyageurs venant tout récemment des chaleurs du Japon s’étiolent dans le froid et une rosée visqueuse suinte des agrès. La grise monotonie de la mer ne rappelle en rien le chez-soi, étant encore neuve et pas accoutumée à la procession des quilles. Elle renferme un très petit nombre de tableaux et les meilleures d’entre ses histoires — celles qui se rapportent au braconnage de morses parmi les Kuriles et les mauvais quartiers russes — ne peuvent être livrées à la publicité. Il y a un homme à Yokohama qui dans une vie antérieure mettait le feu aux galions en compagnie de Drake. C’est un noble aventurier sur l’échelle la plus vaste, plein de ressources, — par instant sachant se tailler des royaumes, et sur les hautes mers un conquérant en même temps qu’un invétéré jouteur avec la Mort. Parce qu’il ne fait que fournir les peaux de phoques aux marchands en gros de son pays, la renommée de ses exploits, ses batailles brillantes, ses escapades plus brillantes encore, et sa très brillante stratégie seront perdues au milieu de schooners de soixante tonnes ou racontées seulement par des marins ivres auxquels personne ne prête créance. Or il est un grand Esprit assis sous les palmiers du Groupe des Navigateurs, à mille lieues de l’Équateur, qui, couronné de lauriers et de roses, assemble les perles de ces régions. Lorsqu’il aura fini avec ce qui se passe là-bas peut-être s’occupera-t-il des Mers Fumeuses et des Merveilleuses Aventures du Capitaine. — Et alors on aura une histoire qui vaudra la peine d’être écoutée.

Mais dès qu’on touche la terre ferme, la mer et tout ce qui se trouve sur elle paraissent irréels. Cinq minutes après que le voyageur a pris le train à Vancouver, la poésie de l’eau bleue cesse ; mais alors commence celle d’un genre différent — la vie du train qui finit par l’absorber comme la vie à bord. Quand on a roulé une semaine en wagon on peut se considérer comme faisant partie de la machine. On sait quand le train s’arrêtera pour prendre de l’eau, attendra pour recevoir des renseignements au sujet du viaduc qu’il aura à traverser, abandonnera le wagon restaurant, se glissera sur une voie de garage pour laisser passer le courrier destiné à l’Ouest, bramera à travers la nuit épaisse pour qu’on envoie une locomotive de remorque pour aider à gravir la rampe. Le renâclement, le cliquetis, et le gémissement des freins à air ont un sens pour lui, et il apprend à distinguer entre les bruits celui fait par une lampe mal ajustée, et celui que font désagréablement entendre les petites pierres sur un talus raide, le hoot toot !! qui fait se sauver de la voie les vaches errantes et le rugissement rauque de la locomotive lorsqu’elle franchit les signaux. En Angleterre le chemin de fer vint tard dans un pays tranquille entouré de toutes les terreurs de la loi et il est resté toujours depuis un peu en dehors de la vie quotidienne — un objet digne de respect. Dans ce pays-ci il s’en va les mains dans les poches, une paille à la bouche, sur les talons de la piste grossièrement tracée ou de la route de bûcheron, sorte d’impérieuse nécessité dépourvue de plate-forme ou de règlements, et que les gens malades et les jeunes enfants traitent avec une familiarité qui parfois se répercute sur le taux de la mortalité.

Il se trouva que dans notre train il y avait une fillette âgée de sept ans, qui honora de sa présence notre compartiment de fumeurs lorsque d’autres distractions manquaient, et c’est elle qui dit au conducteur : — Quand est-ce que nous changerons d’équipe ? Je voudrais bien cueillir des nénuphars — des jaunes — . Elle savait qu’une simple halte ne suffirait pas, mais qu’il lui faudrait l’arrêt régulier de quinze minutes, lorsqu’on enlevait du dernier wagon la boîte à outils peinte en rouge et qu’une équipe nouvelle montait dans le train. Le gros homme se pencha vers la petite Impudence : — Tu voudrais cueillir des nénuphars, eh ? Qu’est-ce que tu ferais si le train repartait et emmenait maman ? — Je prendrais le train suivant, répondit-elle, et je dirais au conducteur de m’envoyer à Brooklyn, c’est là que je demeure. — Mais supposons qu’il refuse ? — Il faudrait bien qu’il s’exécute, répondit la jeune Amérique. Je serais une enfant perdue.

Or, de la province d’Alberta à Brooklyn, E. U. A., il peut y avoir trois mille kilomètres. Une vaste étendue de cet espace date d’hier et se trouve parsemée de villes qui sont à toutes les phases imaginables de développement, depuis la ville n’ayant qu’un dépôt de locomotives ou deux longues huttes et un camp chinois quelque part dans les basses collines des Selkirks jusqu’à Winnipeg avec sa rue principale longue d’une lieue et ses journaux batailleurs. Actuellement il y a une épidémie de politique dans le Manitoba et l’on voit partout dans les villes des fanfares et des avis annonçant des réunions de comités. A cause de leur proximité avec les États-Unis elles ont attrapé par contagion l’habitude d’être mal embouchées, et multiples sont les accusations de brigue, de corruption et de mauvaise vie. Il est doux de découvrir une ville-enfant, qui n’a que trois hommes sachant imprimer, en train de lancer des jurons et des malédictions à travers les plaines illimitées comme si elle était un centre chrétien adulte.

Toutes les villes nouvelles ont leurs propres besoins à considérer et le premier de ceux-ci est une voie ferrée. Si la ville se trouve déjà sur une ligne, alors il en faut une nouvelle pour exploiter le pays plus à l’intérieur, mais ce qu’il faut, coûte que coûte, c’est une ligne. Pour l’obtenir elle vendrait son âme corrompue, pour s’indigner ensuite de ce que la voie ferrée devant laquelle elle s’était prosternée à plat ventre traverse maintenant l’endroit avec désinvolture et comme en pays conquis.

Chaque ville nouvelle se figure pouvoir devenir une Winnipeg, jusqu’au moment où l’attrait de la chose s’est un peu effacé, et le journal de l’endroit, laissant glisser les pattes d’arrière du Désespoir le long du mât de l’Orgueil, dit d’un air de défi : « Tout au moins un vétérinaire et une pharmacie ne seraient pas mal reçus dans notre ville ; en vérité cinq bâtiments nouveaux ont été érigés dans notre ville depuis le printemps. » De loin, rien de plus facile que de sourire de tout cela, mais il faut qu’il ait la tête solide celui qui sait garder son sang-froid lorsqu’une ville toute pareille à celle-ci — sorte d’aventurière — qui ne possède en tout que dix maisons, deux églises et une ligne de rails est prise de la folie des grandeurs. Le lecteur, en Angleterre, dira : « Fort bien, mais tout cela ce n’est que des mensonges. » Peut-être ; mais a-t-on menti lorsqu’il s’est agi de Denver, de Leadville, de Ballarat, de Broken Hill, de Portland, ou de Winnipeg, il y a vingt ans ; ou encore d’Adélaïde lorsque des lotissements ne trouvaient pas d’acquéreurs il y a moins d’une génération ? A-t-on menti au sujet de Vancouver, il y a dix ans, ou de Creede il n’y a pas vingt mois ? Guère, et c’est là ce qui fait que le passant prête l’oreille aux dires les plus fantastiques.

Tout est possible, surtout au milieu des Montagnes Rocheuses, où les minerais abondent dans les villes minières, les centres du pays à ranches, et les villes qui approvisionnent les régions agricoles. Il y a d’innombrables petits lacs dans les collines, enfouis dans les bois actuellement, qui avant vingt ans d’ici seront des rendez-vous d’été encombrés de monde. Vous autres en Angleterre vous ne vous faites aucune idée de ce que veut dire aux États-Unis « passer l’été », encore moins de l’argent qu’on dépense pendant les congés annuels. Les gens ont à peine commencé à découvrir l’endroit qui s’appelle les Sources Chaudes de Banff, à deux jours de voyage à l’ouest de Winnipeg. Sous peu on connaîtra une demi-douzaine d’endroits à moins d’une journée à cheval de Montréal, et c’est le long de cette voie-là que l’on gagnera de l’argent. A ce moment aussi on fera pousser du blé pour le marché anglais, à quatre cents kilomètres au nord des champs actuels à l’ouest, et la Colombie britannique, qui est peut-être le pays le plus beau au monde après la Nouvelle Zélande, possédera sa ligne à elle de bateaux de six mille tonnes qui ira jusqu’en Australie, et le spéculateur anglais ne gaspillera plus son argent sur des républiques sud-américaines instables, ni ne le donnera en otage aux États-Unis. Il le gardera dans sa famille ainsi que doit le faire un homme sage. Alors les villes qui aujourd’hui sont seules au milieu de la solitude, et dont certaines sont marquées sur la carte comme ports de Hudson Bay, deviendront de grandes villes parce que… mais c’est peine perdue que d’essayer de faire comprendre aux gens que réellement, nous possédons un Empire dont le Canada n’est qu’une seule partie, un Empire qui n’est pas borné par des statistiques d’élection au Nord et par des émeutes d’Eastbourne au Sud, un Empire qui n’a pas encore même été entamé.

Mais revenons-en aux villes nouvelles. Trois fois en une seule année la fortune est venue frapper à la porte d’un homme que je connais. Une fois à Seattle, lorsque cette ville n’était plus qu’une tache grisâtre après un incendie ; une fois à Tacoma, au temps où le tramway à vapeur déraillait deux fois par semaine ; et une fois à Spokane Falls. Mais dans le rugissement de la terre prise de la fièvre du développement rapide il ne l’entendit pas et elle s’en fut lui laissant seulement de la tendresse, presque de la faiblesse, pour toutes les villes nouvelles et le désir, heureusement limité par le manque d’argent, de perdre au jeu dans chacune d’elles. Parmi toutes les grandes émotions qu’offre la vie, il y en a peu qui puissent être comparées au tourbillon « boom » qui bat son plein. Et puis, malgré tout, c’est moral, parce que réellement vous méritez « vos bénéfices extravagants » par le labeur, la sueur et en veillant fort tard dans la nuit, en travaillant comme un forcené — ainsi que doivent faire tous les pionniers. Et songez donc à tout ce que cela renferme ! Ruée folle vers la nouvelle localité ; argent jeté comme autant de jetons pour tout juste se nourrir ; arrivée des wagons remplis d’où l’on projette au petit bonheur sur la plate-forme pas encore clouée toutes les matières premières d’une cité — hommes, bois de construction, bardeaux ; routes taillées à coups de hache et tracées au moyen de piquets à travers la face dénudée des solitudes ; unique lampe électrique de la ville dressée au milieu des cris et des exclamations, c’est-à-dire un arc non apprêté et grésillant au bout d’un mât de sapin non encore écorcé ; foule suante, bousculante, aux ventes de lotissement et qui hurle : « Donnez-le à la femme », cri qui arrête toutes les autres enchères lorsque la seule autre femme de l’endroit indique le prix qu’elle veut donner pour un lot ; bureaux de gérance de propriétés immobilières bondés ; les agents de ces bureaux eux-mêmes, romanciers à imagination prodigieuse, égarés là ; carte magnifique rose et bleue de la cité, suspendue dans l’estaminet avec toutes les voies ferrées de Portland à Portland se croisant dans son centre ; malédiction mal orthographiée contre ce « satané trou d’enfer » griffonnée sur le côté d’un fourgon égaré, par quelque individu qui a perdu son argent et s’en est allé ; conférences aux coins des rues des syndicats vieux de six heures établis par des hommes qui n’avaient pas encore vingt-cinq ans ; mépris, non voilé, pour la ville voisine également prise de la fièvre de développement et pour cela même absolument au-dessous de tout ; piétinement interminable des pieds pesants sur les trottoirs en bois, où parfois un étranger pris des affres de la conviction, se retourne vers un autre étranger, pour le saisir par les épaules et crier dans son oreille : — Seigneur Dieu ! n’est-ce pas superbe, n’est-ce pas merveilleux ? et enfin sommeil d’hommes complètement épuisés, trois par chambre dans l’hôtel qui n’est qu’une baraque où l’on lit sur une pancarte : « Repas, dix francs ; Rafraîchissements, 1 fr. 75 c. On ne blanchit pas. Le gérant ne répond de rien. » Est-ce que la simple liste de ces exposés vous laisse froid ? C’est possible ; mais c’est également possible de voir dans une nouvelle ville, au bout de trois jours, une douzaine au moins d’archevêques se disputant l’acquisition de lotissements avantageux comme jamais ils ne se seraient battus pour mitre ni pour crosse. Un « Boom » est contagieux comme l’est une panique dans un théâtre.

Au bout d’un certain temps tout se calme, et alors le charpentier, qui est aussi architecte, pourra appuyer ses bras nus sur le comptoir et les vendre au plus offrant, car les maisons poussent comme des champignons après la pluie. Les hommes qui ne construisent pas encouragent ceux qui construisent, parce que construire veut dire qu’on a confiance dans la ville, sa ville à soi ; à soi tout seul. Au diable toutes les autres villes quelles qu’elles soient ! Derrière la foule des hommes d’affaires le journal hebdomadaire de la ville agit comme un fouet sur un troupeau de bétail. On comble d’honneur, et toujours de la façon la plus extravagante, ceux qui sont vertueux — ceux qui font travailler, qui construisent des magasins, qui dépensent de l’argent ; on attaque avec sauvagerie et virulence les mauvais, c’est-à-dire celui qui « achète hors la ville », celui qui a l’intention de s’en aller, celui qui reste à ne rien faire ; le tout au moyen d’invites, d’encouragements en prose, en vers, en zincographie à l’adresse de tout ce monde extérieur qui préfère vivre dans des villes autres que la Nôtre.

Or l’éditeur, la plupart du temps, commence en mercenaire, et finit en patriote. Cela également est bien, bien humain. Quelques années plus tard, si la Providence est bonne, vient le revenu des placements judicieux. Peut-être la ville a-t-elle résisté à l’épreuve du « boom » et ce qui n’était que douve est maintenant de la brique de Milwaukee ou de la pierre de taille qui, bien que d’un dessin affreux, résistera aux intempéries. L’hôtel baraque est maintenant la Maison Une Telle, pouvant accommoder deux cents pensionnaires. Le gérant qui vous servait jadis en bras de chemise et était son propre commis d’hôtel, resplendit en drap fin, et vous oblige à lui rappeler votre première rencontre.

Des villas suburbaines ornent, plus ou moins, la plaine qui répugnait jadis à la fantaisie la plus libre (et la fantaisie était très libre dans les premiers temps). Des voitures traînées par des chevaux font entendre leurs clochettes là où le grand traîneau de la prairie s’embourbait en face du bar ; et maintenant il y a un chemin de fer de ceinture électrique qui paie des dividendes fabuleux. Alors, vous, qui vous sentez plus âgé que Mathusalem et deux fois plus important, vous sortez en ville et prenez un air de protection envers les choses en général, tandis que le gérant vous apprend la fortune colossale que vous auriez faite si vous étiez resté « fidèle à la ville ».

Ou bien le « boom » a fait fiasco et la ville elle-même est morte — morte comme le cadavre d’un jeune homme que l’on étend au matin sur la couche mortuaire. Le succès n’a pas justifié le succès. De dix mille habitants il n’en reste pas trois cents, et ceux-là vivent dans des huttes dans les faubourgs des rues en briques. L’hôtel avec ses appartements moisis n’est qu’une vaste tombe ; les cheminées des factoreries sont froides ; les villas n’ont pas de vitres, et l’herbe pousse au milieu des chaussées, narguant les annonces prétentieuses dans les boutiques vides. Il n’y a rien à faire sinon attraper des truites dans les cours d’eau que les égouts de la ville devaient contaminer. Une truite de deux livres est là à s’éventer à l’ombre du conduit souterrain principal où les aunes ont poussé peu à peu jusqu’à toucher le mur de la ville ; vous payez et, plus ou moins, vous faites votre choix.

Lorsqu’un homme a vu ces choses et quelques autres qui accompagnent un « boom » il peut dire qu’il a vécu et « parlé avec ses ennemis à la porte. » Il a entendu raconter à nouveau les Mille et une Nuits et il sait le sens intime de ce conte qui, au dire de certaines petites personnes, n’existe plus. En cela elles mentent effrontément, car Cortès n’est pas mort ni Drake, et quant à Sir Philip Sidney, il meurt tous les trois mois, si du moins vous savez où regarder. Les aventuriers et les « Capitaines courageux » du temps jadis ont seulement modifié un peu leur accoutrement, et changé leur métier pour être mieux en accord avec le monde dans lequel ils se meuvent. Clive revint du pays de Lobengula il y a quelques mois et affirma qu’il y existait un empire, mais ne rencontra cependant que très peu qui voulurent le croire. C’est dans une hutte de tôle ondulée, à Johannesburg, il y a dix ans, que Hastings étudia une carte de l’Afrique du Sud. Depuis lors il a considérablement modifié cette carte à l’avantage de l’Empire, mais le cœur de l’empire s’entiche d’urnes électorales et de mesquins mensonges. L’illustre Don Quichotte demeure aujourd’hui sur la côte nord de l’Australie où il a trouvé le trésor d’un galion espagnol coulé. De temps à autre il tue des nègres qui se cachent sous son lit pour le tuer, lui, à coups de lance. Le jeune Hawkins, avec un Boscawen plus jeune encore, qui lui servait de second à bord, faisait, jusqu’à l’année dernière, la chasse aux vaisseaux pirates autour de Tajurrah ; maintenant ils l’ont envoyé sur la côte de Zanzibar pour qu’il devienne, à force d’être grillé, amiral, et le vaillant Sandoval tient la « République » mexicaine à la gorge depuis au moins quatorze années. Les autres, importants personnages tous, qui n’ont guère peur des responsabilités, vendent des chevaux, ouvrent des chemins, boivent le sang gris, construisent des chemins de fer au delà des limites des bois, traversent à la nage des rivières, font sauter des souches d’arbres, créent des villes là où il n’y en avait pas, dans les cinq parties du monde. Seulement, les gens ne vous croient pas quand vous le leur racontez. Ils ont tout sous la main et sont beaucoup trop bien nourris. De sorte qu’ils disent de la réalité la plus terre à terre : « C’est du romantisme. Comme c’est intéressant » et de la réalité usée et rebattue : « Voilà du pur romantisme. » Ce n’est que le siècle à venir qui, passant en revue ses héros, reconnaîtra les nôtres.

En attendant, cette terre — nous en tenons une bonne tranche jusqu’à présent, — est remplie de choses étonnantes, de miracles, de mystères, de merveilles, et, faute de mieux, il est bon de circuler, de les voir toutes et d’en entendre parler.

RIEN QUE D’UN CÔTÉ

New Oxford (U. S. A.), Juin-Juillet 1892.

— La vérité, dit le voyageur dans le train, c’est que nous vivons dans un pays tropical pendant trois mois de l’année, seulement nous ne voulons pas le reconnaître. Regardez ceci. Il nous passa une longue liste de morts survenues par suite de la chaleur, grâce à quoi les journaux prenaient un peu d’animation. Toutes les villes où les gens vivent à haute tension étaient en train d’expédier leurs notes de boucher, et les journaux, apôtres eux-mêmes de l’Évangile de la Hâte, suppliaient leurs lecteurs de rester calmes et de ne pas se surmener tant que durait la vague de chaleur. Les rivières étaient tachetées, barrées de cailloux desséchés par le soleil ; les bûches et ceux qui les poussaient sur le fleuve étaient quelque part, en amont de la rivière Connecticut bloqués par la sécheresse ; et l’herbe, au bord de la voie, était brûlée en cent endroits par les étincelles tombées des locomotives. Des hommes, sans chapeau, sans veste, sans souffle, étaient couchés à l’ombre de la gare où, seulement quelques mois plus tôt, le thermomètre marquait 35° au-dessous de zéro. Maintenant on lisait 37° à l’ombre. La grand’rue — vous souvenez-vous de la grand’rue d’un petit village bloqué par la neige ce printemps-ci ?[1] — avait renoncé à vivre, et un drapeau américain avec le nom de quelque politicien imprimé sur le bas, pendait, raide comme une planche, au milieu de la rue. Il y avait des hommes avec des éventails et des vestes d’alpaga recroquevillés dans des chaises cannées sur la véranda de l’unique hôtel ; parmi eux se trouvait un ex-Président des États-Unis. Lui-même achevait de donner l’impression que les meubles de tout le pays avaient été sortis pour le nettoyage d’été, pendant l’absence des habitants. Rien n’a plus l’air désespérément « ex » qu’un Président rentré dans la circulation ordinaire. Le drapeau étoilé voulait dire que la campagne présidentielle avait commencé dans la grand’rue, avait commencé, et s’était close. La politique s’évapore sous la chaleur estivale lorsque tout le monde est occupé à rentrer les derniers foins, et, comme disent les fermiers : — Le Vermont sera forcément républicain. L’habitude du pays c’est de traîner les élections avec force poussière et démêlés pendant plusieurs mois, pour la grande amélioration des affaires et des manières. Mais le bruit de cette guerre-là monte bien faiblement le long de la vallée du Connecticut et se perd au milieu du concert des sauterelles. Leur musique avive, pour ainsi dire, la chaleur de la journée. En vérité c’est, pour le moment, un pays tropical. Des orages accompagnés de tonnerre rôdent et grognent autour de la ceinture des collines, se dissipent en quelques crachats de pluie et laissent finalement l’air plus mort que jamais. Dans les bois, où même les sources fidèles commencent à tarir, les palmiers et les balsamiers ont répandu tous leurs parfums sur la chaleur et attendent que le vent leur apporte des nouvelles de la pluie. Les clématites, la carotte sauvage et toutes les fleurs bohémiennes campées par tolérance entre la ligne des palissades et la route portent un masque de poussière blanche, et la verge jaune dans les pâturages roussis jusqu’à prendre la couleur du lin brûlé elle aussi comme du cuivre poli. Une colonne de poussière sur la longue crête de route qui traverse les collines révèle la présence d’un attelage se démenant et suant entre les fermes, tandis que les toits des maisons de bois palpitent dans la buée formée par leur propre chaleur. Au-dessus de nos têtes le faucon est la seule créature occupée. Son cri, aigu comme celui du milan, fait abandonner aux poussins leur bain de sable et courir, le bec ouvert, auprès de leurs mères. L’écureuil rouge, comme à l’ordinaire, fait semblant d’avoir des affaires importantes à liquider au milieu des noyers cendrés, mais c’est pure fatuité. Une fois que le passant sera parti, il cessera de jacasser pour regagner la place où les brises légères pourront le mieux agiter les plumes de sa queue. De quelque part là-bas, de dessous la bosse indolente de la prairie, nous arrivent le bourdonnement d’une faucheuse, son whurr-oo, et le grognement des chevaux fatigués.

Les maisons ne sont faites que pour y manger et y dormir. On passe le reste de son existence étendu tout de son long sur la véranda. Lorsque la circulation est intense il passe devant cette véranda trois attelages par jour, et il faut bien alors échanger des propos au sujet du temps et de la récolte d’avoine. Une fois celle-ci rentrée il y aura un intervalle d’inertie dans la ferme, et les fermiers se proposeront sérieusement de faire les mille choses qu’ils ont négligées pendant l’été. Ils entreprendront telle ou telle chose, « quand le moment sera venu ». La phrase, si on la traduit, équivaut exactement au mañana des Espagnols, au Kul hojaiga de l’Inde supérieure, au Yuroshii des Japonais, et au taihod lent et traînant des Maoris. La seule personne qui réellement « arrive » par un temps pareil c’est le pensionnaire d’été — celui qui est venu se réfugier là, fuyant les cités torrides de la Plaine — et généralement c’est une femme. Elle se promène, fait de la botanique, de la photographie, arrache l’écorce des bouleaux blancs pour en tresser des corbeilles à papier ornées de rubans bleus et ce faisant excite l’émerveillement du fermier. Ce qui l’étonne encore bien plus, c’est de voir le commis de la ville, en chandail, qui dispose de quinze jours de vacances par an, et apparemment de ressources illimitées, qu’il gagne de la façon la plus aisée, en « restant assis à écrire devant un bureau ». La femme du fermier voit la mode qu’étale la pensionnaire d’été et, grâce à eux deux, femme et mari pourront se faire une idée des beautés de la vie urbaine, connaissance qui leur vaudra peut-être des reproches de la part de leurs enfants plus tard. Le chandail et la robe faite à la ville sont des sergents recrutant, bien innocemment, pour le compte des brigades citadines et, comme la profession du voisin reste toujours un mystère pour chacun de nous, ceux qui endossent le chandail ou la robe de ville s’imaginent que le fermier doit être heureux et content. Un lieu de villégiature, c’est, en somme, une des mille fenêtres d’où l’on peut envisager les mille aspects de la vie qui se déroule dans les États sur la côte de l’Atlantique. Rappelez-vous qu’entre juin et septembre tous ceux qui peuvent le faire fuient les grandes villes — non pas par dérèglement comme c’est le cas pour les Londoniens — mais à cause de la chaleur. Donc ils s’en vont par millions, avec leurs millions, les femmes des hommes riches pendant cinq bons mois, les autres aussi longtemps que possible ; et, comme font les oiseaux de même plume, elles forment des communautés, classe par classe, race par race, division par division, s’étendant à travers tout le pays, depuis le Maine et les domaines supérieurs du Saguenay à travers les montagnes et les sources chaudes d’une demi-douzaine d’États du Centre jusqu’aux lointains parages de Sitka où elles se rendent par bateau. Alors elles dépensent de l’argent en notes d’hôtels, au milieu de dix mille fermes, en payant des compagnies privées qui louent et remplissent de gibier des terrains de chasse, en yachts, en canoës indiens, en bicyclettes, en cannes à pêche, en chalets, en chaumières, en bibliothèques circulantes, en camps, en tentes, et dans tous les luxes possibles. Mais celui du repos, la majorité d’entre elles l’ignorent. Elles traînent fidèlement derrière elles le télégraphe et le téléphone, de peur que leur gent mâle n’oublie pour un seul instant et le boulet et les entraves qu’ils ont au pied. Au point de vue tristesse mêlée de comique il y a peu de spectacles qui soient comparables à celui d’un millionnaire sans veste, les souliers boueux, le chapeau orné d’appâts à truite, et un chapelet de petits poissons à la main, suspendu désespérément au téléphone de quelque « lieu fréquenté pour sa salubrité » à l’autre bout du monde :

— Allo ! — Allo ! Oui ! — Qui est-ce qui parle ? — Ah ! très bien. Parlez. Oui, c’est moi ! De quoi ? Répétez. Vendu combien ? — Quarante-quatre et demi ? — Répétez. — Non ! Je vous avais dit de tenir bon. Comment ? Comment ? — Qui est-ce qui a acheté à ce taux ? Dites donc, attendez un instant. Téléphonez-leur. Non, attendez. Je vais venir (regardant sa montre). Dites à Schaefer que je le verrai demain. Par dessus l’épaule, à sa femme qui porte d’énormes bagues en diamants à 10 heures du matin : — Lison, ma valise ? Il faut que je m’en aille.

Et il s’en va manger à l’hôtel et dormir dans sa maison fermée. Les hommes sont aussi rares dans la plupart des rendez-vous d’été qu’ils le sont aux Indes dans les postes des collines à la fin d’avril. Les femmes vous racontent qu’ils ne peuvent pas quitter leur travail, et que s’ils s’absentaient ils seraient malheureux tant qu’ils ne seraient pas de retour. Pour savoir si cet abandon général des maris par leurs femmes est chose bonne en soi, demandez ce qu’en pensent ceux qui connaissent les beautés du système Anglo-Indien.

Qu’hommes et femmes aient besoin, réellement besoin de repos, un seul coup d’œil sur les tables d’hôtel bondées nous en donne la certitude ; c’est si palpable en réalité que l’étranger, à qui l’on n’a pas appris que les embarras et les tracas sont en eux-mêmes choses honorables, meurt d’envie parfois de pouvoir faire dormir pendant dix-sept heures par jour toute cette foule qui ne se repose jamais. J’ai demandé à non moins de cinq cents hommes et femmes dans différentes parties des États-Unis la raison de leur santé délabrée et de leur air si déprimé. L’élément masculin me dit : — Si vous ne marchez pas avec les autres on vous laisse en route, et les femmes souriaient d’un sourire pervers, répondant qu’aucun étranger n’avait jusqu’ici découvert la véritable cause de leur tracas et de leur tension, ni pourquoi leurs vies étaient arrangées de façon à surmonter le plus grand nombre de difficultés dans un temps le plus restreint donnés. Or, qu’on abandonne les hommes à leur propre folie, mais on m’a dévoilé ce qui est cause de tout le mal chez les femmes. C’est la chose qu’on appelle « aide » qui n’est pas une aide. Parmi la multitude de cadeaux que l’Américain a donnés à l’Américaine (pour les détails voir les journaux quotidiens) il a oublié, ou est incapable de lui donner de bons domestiques. Et ce tracas sordide empiète aussi bien chez le ménage du millionnaire que dans l’appartement du petit employé de la cité. — Ah oui ! il est facile de rire, dit une femme avec un douloureux emportement, nous sommes à bout, nous et nos enfants, et nous sommes toujours en train de nous tracasser, je le sais bien. Mais que faire ? Si vous restez ici vous verrez que c’est le pays de tous les luxes et d’aucune chose indispensable. Vous verrez, et alors vous ne rirez plus. Vous comprendrez pourquoi les femmes emmènent leurs maris dans des pensions et n’ont jamais de chez soi. Vous saurez ce qu’on veut dire par un catholique irlandais. Les hommes ne veulent pas s’occuper de nos ennuis, mais nous, nous le ferions bien. Si nous avions le suffrage des femmes nous fermerions la porte à tous les Irlandais et nous l’ouvririons à tous les Chinois, et nous donnerions un peu de protection aux femmes. C’était le cri d’une âme usée, à bout, malade d’exaspération. Mais c’était la vérité. Aujourd’hui, je ne ris plus d’un peuple qui dépend de races ilotes incapables pour un service mal fait. La prochaine fois que vous, qui faites marcher votre ménage en Angleterre, avez maille à partir avec votre domestique qui est respectable, aimable, appliquée, et que vous prenez aux gages de seize livres par an, qui porte bonnet et vous dit « Madame », rappelez-vous le travail d’indigent d’Amérique, celui des femmes de soixante millions de rois qui n’ont pas de sujets. Personne ne pourrait acquérir une connaissance complète du problème en une seule existence, mais il pourrait en deviner la grandeur et la portée, après qu’il serait descendu dans l’arène et aurait lutté avec le Suédois et le Danois et l’Allemand et l’innommable Celte. Alors il comprend combien cela doit être bon pour l’espèce qu’un homme se mette en miettes pour lutter sauvagement avec son voisin, tandis que sa femme sans cesse se débat dans sa cuisine au milieu d’une sauvagerie primitive. Aux Indes parfois, quand une famine menace, la vie du pays se dresse devant vous dans toute sa nudité, son exigence et son amertume. Ici, malgré ses colifichets et ses ornements, elle ne consent pas à se laisser étouffer ; ses clameurs et son vacarme se font entendre bien au-dessus de tous les autres bruits, comme il arrive parfois, à bord du transatlantique, que le tonnerre de machines dérangées dans leur fonctionnement arrête les conversations engagées sur le pont. Tandis que les yeux interrogateurs des passagers semblent dire : « Ce véhicule est fait et payé pour nous mener au port tranquillement, pourquoi ne le fait-il pas ? » Seulement ici le cliquetis de la machine mal agencée résonne toujours aux oreilles, bien que hommes et femmes courent de-ci de-là avec des appareils destinés à épargner la main-d’œuvre, et des évangiles, prônant « le pouvoir qu’on obtient grâce au repos », tripatouillant et graissant la machine et ajoutant au bruit. Cette machine-là est neuve. Un de ces jours elle sera la plus belle du monde. On ajoute donc au nombre des inventeurs amateurs certains individus avec des calepins, qui viennent vérifier chaque écrou, chaque matras, tâter les boulons, enregistrer le nombre de tours faits, et qui de temps en temps annoncent que tel ou tel appareil n’est pas « essentiellement américain. » Cependant que, sans nécessité, meurent au milieu des roues des hommes et des femmes ; ils ont, dit-on, succombé dans « la bataille de la vie ».

Le Dieu qui nous voit tous mourir sait que cette bataille-là n’existe déjà que trop, mais nous, nous ne le savons pas, nous continuons donc à adorer le couteau qui tranche et la roue qui nous broie, tout aussi aveuglement que le balayeur paria adore Lal Beg, le Balai Glorifié qui est l’incarnation de son métier. Mais le balayeur a du moins assez de bon sens pour ne pas se tuer — à force de balayer — ce dont il s’enorgueillit.

Un étranger ne peut guère remédier à ces ennuis en en parlant ; car ce même sang maigre et desséché qui engendre la fièvre de l’agitation engendre aussi le sauvage orgueil paroissial qui pousse un cri aigu si un regard fixe ou un doigt vient à se diriger vers lui. Entre eux les gens des villes de l’Est reconnaissent volontiers qu’eux-mêmes ainsi que l’élément féminin travaillent infiniment trop et se détraquent, et que les conséquences pour leurs rejetons sont fort désagréables, certes, mais en présence de l’étranger ils préfèrent parler de l’avenir de leur grand continent (ce qui n’a rien à voir avec la question), invoquer le Baal des Dollars, énumérer leurs voies ferrées, leurs mines, leurs téléphones, leurs banques, leurs villes, et tous les coquillages, boutons et jetons qu’ils ont fait leurs Dieux. Or, une nation ne marche pas en avant grâce à sa boîte crânienne, ainsi que certains livres voudraient nous le faire accroire, mais grâce à son ventre, comme le fit le serpent jadis, et en fin de compte le travail accompli par le cerveau est récolté par une race à allure lente au ventre inimaginatif et aux nerfs qui restent à leur place.

Tout cela est très consolant — du point de vue de l’étranger. Il s’aperçoit avec une satisfaction non mitigée que de la haute tension naît l’impatience sous forme d’un jeune paquet de nerfs qui est bien le lutin le plus indiscipliné qu’on puisse voir. De l’impatience devenue adulte, habituée à des conversations violentes et vilaines, à l’impatience et à l’insouciance de ses voisins, naît la licence, encouragée par la paresse et supprimée par la violence lorsqu’elle devient insupportable. La licence engendre la rébellion (et à ce fruit-là on a déjà goûté une fois) et de la rébellion sort du profit pour ceux qui attendent. Il entend parler du pouvoir du Peuple qui, par pure négligence, oublie de veiller à ce que les lois soient suivies comme il convient dès le début, et ce Peuple, non pas une ou deux fois par an, mais plusieurs fois par mois, descend dans la rue et, avec un maximum de dépense de forces et de cris, s’en va pendre ses congénères. Ce ne sont là, l’assure-t-on, que des gens fidèles observateurs de la loi qui n’ont fait qu’exécuter « la volonté du peuple ». C’est à peu près comme si un homme négligeait de trier ses papiers pendant un an, puis se mettait à briser son bureau à coups de hache en s’écriant : « Voyez comme j’ai de l’ordre ! » Il entend des avocats, en tout autre temps sensés et cultivés, défendre ce meurtre brutal avec le prétexte que « le Peuple protège la Loi », la loi qu’ils n’ont jamais mise en exécution. Il voit que l’on accorde à chacun le droit, — concédés à moitié seulement aujourd’hui, mais tout de même à moitié, d’anticiper la loi lorsqu’il s’agit de ses intérêts personnels, et l’impatience nerveuse (toujours les nerfs) anticiper le jugement concernant les personnes suspectes qui sont en prison, ou l’accusé au banc des prévenus, ou la décision arbitrale entre deux nations avant que celle-ci ait été rendue. Il sait que le mot d’ordre à Londres, à Yokohama et Hong-Kong lorsqu’on a des affaires à traiter avec l’Américain pur sang, c’est de le faire attendre, pour la bonne raison que l’inaction forcée l’enfièvre, comme rester immobile sous le harnais énerve un cheval à moitié dressé. Il rencontre mille petites particularités de langage, de manière, de pensée, — affaires de nerfs, d’estomac, développées par une lutte incessante — et toutes relèvent un tantinet de la licence. Pas plus que ne le ferait l’entrechoquement inquiet de cornes d’un troupeau de bétail, mais certainement pas moins. Tout cela profite à ceux qui attendent.

D’autre part, pour envisager la chose plus humainement, il y a des milliers d’hommes et de femmes charmants dont la santé se détériore pour la lamentable raison que s’ils ne marchent pas avec la procession ils « restent en route ». Et ils restent — dans des vêtements qui n’ont que de l’apparence, au milieu de monceaux de salsepareille. Des jeunes hommes, que l’on rencontre par hasard dans les rues, vous parlent de leurs nerfs, chose qu’aucun jeune homme ne devrait connaître ; et les amis de vos amis succombent à de la prostration nerveuse, et les gens que l’on entend parler dans le train s’entretiennent de leurs nerfs et des nerfs de leurs parents ; et il faut qu’on s’occupe des nerfs des petits enfants avant qu’ils ne perdent leurs dents de lait, et les hommes comme les femmes entre deux âges ont leurs nerfs aussi, et les vieillards perdent la dignité que leur confère leur âge par suite d’une agitation indécente et les annonces dans les journaux prouvent bien que cette liste catégorique n’est pas un mensonge. Plus encore que les soucis et la panique, l’hyperconscience de soi-même d’un peuple neuf fait qu’ils éprouvent comme un orgueil perverti dans le tapage inutile qui augmente le taux de la mortalité — plaisir enfantin à voir l’éclat, le rayonnement et la poussière produits par la Marche du Progrès. N’est-ce pas « essentiellement américain ? » Oui et non. Si les villes étaient toute l’Amérique, ainsi qu’elles prétendent l’être, dans cinquante ans on verrait la Marche du Progrès arrêtée, tout comme une machine s’arrête lorsque les essieux chauffent trop…

Là-bas dans la prairie la faucheuse s’est arrêtée et les chevaux se secouent. Les derniers rayons du soleil abandonnent la cime de Monadnock et, à quatre kilomètres de là, la Grand’Rue allume ses lampes électriques. C’est le soir, où joue la fanfare dans la Grand’Rue et les gens de Putney, de Marlborough, de Guilford, et même de New Fane viendront dans leurs voitures bien remplies pour entendre la musique et regarder l’Ex-Président. De par delà le versant de la prairie deux hommes arrivent très lentement, ils sont nu-tête et vont les bras ballants. Ils ne se pressent pas, ils ne se sont pas pressés, et ils ne se presseront jamais car ils sont de la campagne, banquiers de la chair et du sang des villes à jamais en état de banqueroute. Leurs enfants seront peut-être de pâles pensionnaires d’été, de même que ces pensionnaires, mauvaises herbes élevées à la ville, prendront peut-être leur succession dans ces fermes. De la charrue au trottoir va l’homme, mais il revient finalement à la charrue.

— Vous allez manger la soupe ?

— « Vou-ii, » répond une voix lente à travers l’herbe non coupée.

— Dites donc, va falloir peindre cette grange.

— On fera ça un jour ou l’autre.

Ils s’en vont, dans le crépuscule, sans adieu ni salutation, lentement comme leurs propres bœufs. Et il y en a quelques millions comme cela — hommes peu commodes à contrecarrer, inébranlables, silencieux, ne répondant jamais directement aux questions qu’on leur pose, et aussi impénétrables que cet autre fermier oriental qui est le fondement même d’un autre pays. On ne parle pas d’eux dans les journaux des villes, on ne les entend pas beaucoup dans les rues, et ils comptent pour très peu dans l’appréciation que se fait l’étranger de l’Amérique.

Mais c’est eux cependant l’Américain.

LETTRES D’UN CARNET D’HIVER

Nous avions marché de front avec l’année depuis le commencement même, c’est-à-dire à partir du moment où la première sanguinaire jaillit d’entre les plaques de neige d’avril, tandis que l’épais amoncellement au fond de la prairie résistait encore. Dans l’ombre projetée par les bois et sous les aiguilles tombées des sapins, des paquets de neige persistèrent jusqu’en fin Mai, mais ni les saisons ni les fleurs ne s’en inquiétèrent et avant même que nous ne fussions bien assurés que l’Hiver était parti, les valets de Monseigneur Baltimore, revêtus de leurs livrées neuves, vinrent pour nous dire que l’Été était arrivé dans la vallée, et, de grâce, leur serait-il permis de se nicher au fond du jardin ?

Il vint cet Été, courroucé, trop nerveux pour pouvoir rester un instant en place, vu qu’il avait tant à faire : le blé et le tabac à faire mûrir, les pâturages à revêtir, les feuilles mortes à enfouir sous de nouveaux tapis, tout cela en cinq petits mois. Et voilà que brusquement, au beau milieu de son travail, par une étouffante et immobile journée de Juillet, il fit sortir un vent du Nord-Ouest, un vent se déchaînant sous une arche de nuages ballonnés et couleur d’acier, un vent âpre et méchant, sentant la grêle, un vent qui mit moins de dix minutes pour venir et s’en aller, mais qui obstrua les routes d’arbres tombés, renversa une grange et arracha les pommes de terre ! Puis, cela fait, un nuage blanc en forme de haltère se mit à descendre en tournoyant le long de la vallée et passa en hurlant et en pivotant, en pivotant et en hurlant à lui tout seul à travers le calme azur du soir. Une tornade des Indes occidentales ne se serait pas montrée plus alerte que notre petit cyclone, si bien que lorsque notre maison se dressa comme un jeune coq sur le point de lancer son défi, et qu’un ormeau de soixante pieds de haut fut renversé, et que ce qui avait été une route poussiéreuse se fit torrent rugissant, — le tout en moins de trois minutes, — nous nous rendîmes compte que l’été de la Nouvelle Angleterre avait du sang de créole dans les veines. Il s’en alla enfin jusqu’au bout, la figure enflammée, courroucé, claquant toutes les portes des collines derrière lui, et alors l’Automne qui est un Monsieur bien élevé prit le commandement.

Nulle plume ne saurait décrire la transformation des feuilles, l’insurrection du peuple des arbres contre l’année qui s’étiole. Ce fut un petit érable qui commença la révolte, s’embrasant soudain d’un rouge de sang qui se détachait sur le fond vert sombre d’une ceinture de sapins. Le lendemain matin, les sumaks répondirent du milieu de leur étang. Trois jours plus tard les flancs des collines à perte de vue avaient pris feu et les routes étaient pavées de carmin et d’or. Puis il souffla un vent humide qui mit à mal tous les uniformes de cette somptueuse armée, et les chênes, qui s’étaient tenus en réserve, endossèrent leurs cuirasses ternes et bronzées, et résistèrent ferme jusqu’à la dernière feuille emportée par le vent. Enfin rien ne resta sinon l’estompage des ramures dénudées et l’on put plonger les regards jusque dans le cœur le plus intime des bois.

Il faut s’attendre à avoir la gelée jusqu’au milieu de Mai et après le milieu de Septembre, de sorte que l’Été a très peu de temps pour faire des travaux d’émail ou pour broder les feuilles. Ce sont ses frères qui apportent les cadeaux : le Printemps donne les Anémones, les Sceaux de Salomon, les Chausses de Hollandais, les Quakeresses, et les Arbousiers qui traînent et sentent aussi divinement que la véritable aubépine. L’Automne apporte à double brassée la Verge Jaune et toute la tribu des Asters roses, lilas et blanc crémeux. Lorsque ceux-ci s’en vont le rideau tombe, et les Puissances, quelles qu’elles soient, qui, par derrière, changent le décor, travaillent sans bruit. Dans les pays tropicaux vous pouvez entendre derrière les silences de la nuit s’effectuer le travail de la croissance ou du dépérissement. Même en Angleterre les marées de l’air d’hiver ont un but, une tendance définie, mais ici elles sont muettes absolument. Le tout dernier travail d’établi, c’était en cette saison, l’extrémité allongée d’une tige de ronce présentée sous une forme conventionnelle mais très audacieuse, en fer battu, et que l’on avait jetée sur l’herbe gelée un instant avant que l’on vînt l’examiner. Le reflet bleu de la fournaise se mourait encore le long de la tige principale, et les ramifications latérales étaient rouges comme des cerises et telles qu’elles venaient de quitter les charbons ardents. C’était, manifestement, un morceau détaché de quelque porte invisible dans les bois ; mais nous n’avons jamais trouvé l’ouvrier qui l’avait faite, bien qu’il eût laissé la marque de son pied fourchu aussi visible que l’eût fait un daim égaré. Au bout d’une semaine, les fortes gelées avec leurs faux et leurs marteaux avaient renversé toutes les floraisons au bord de la route en même temps que les aimables buissons servant de voile à la pente de la route sans palissade.

Là les saisons firent momentanément halte. L’Automne s’en était allé, mais l’Hiver n’existait pas encore. C’était du Temps qu’on nous débitait, rien que le temps qui s’écoule, clair et frais, jours de grâce faits pour que nous en jouissions. Deux pieds de feuilles sèches ou de terre encadraient les blanches maisons en bois des fermiers ; déjà les bûcherons sortaient pour préparer les stocks de bois pour l’année à venir. Or fendre du bois est un art et le fendeur est à tous points de vue un artiste. Il fabrique lui-même le manche de sa hache et dans l’idée de chaque bûcheron il n’existe au monde qu’un seul morceau de bois qui soit réellement parfait. Celui-là on ne le trouve jamais, mais ce qui s’en rapproche le plus, on le fignole, on l’équilibre, on le soupèse jusqu’à ce qu’on l’ait amené aussi près que possible de cet idéal. Une de mes connaissances a atteint en l’espèce presque la perfection de l’arme d’Umslopogas. Presque droite, l’extrémité garnie de cuir, étonnamment souple, elle est à double lame qui sert à la fois à fendre et à hacher. Si son Démon est avec lui — et quel est l’artiste qui saurait répondre de tous ses caprices ? — il vous fera tomber l’arbre sur le bâton ou la pierre qu’il vous plaira de désigner, que ce soit sur la montagne ou dans la vallée, à droite ou à gauche. Mais en véritable artiste qu’il est, il vous assurera que cela n’est rien. Le premier sot venu sait faire ce qu’il lui plaît avec un arbre en terrain découvert, mais abattre un arbre au milieu d’un épais fourré sans causer de dommage exige un artisan. C’est une véritable révélation que de voir tomber un érable, au tronc large de quatre pieds, haut de quatre-vingts pieds, aussi adroitement que le pêcheur lance son appât, au seul endroit où il ne risquera pas, en leur fauchant la tête, de blesser l’amour-propre de cinquante érables plus jeunes que lui. Les pins blancs, les sapins du Canada et les spruces se partagent ce pays en compagnie des érables, des bouleaux blancs et noirs et des hêtres. L’érable semble avoir peu de préférences et les bouleaux blancs s’égaillent frileux aux confins des camps, mais les pins se tiennent fermes en régiments compacts, lançant des éclaireurs pour envahir à la première occasion un pâturage abandonné. Pas de pardessus plus chaud que les pins lorsque le vent souffle en tempête sur des lieues à la ronde faisant résonner les bois comme des orgues de cathédrale, et que les premières neiges de l’année revêtent de leur poudre les rebords des rochers.

Les mousses, les lichens, verts, couleur de soufre, ambrés, constellent le sol cuivré couvert d’aiguilles où le pin nain duveteux court de-ci de-là, sans but apparent, égrenant, en bribes, des syllabes de charmes à demi oubliés.

Il y a des baies multicolores à la lisière des bois, où dîne la perdrix (qui n’est au fond qu’un coq de bruyère à fraise) et, tout à côté des routes servant à charrier les bûches, poussent sur les souches pourries des champignons vénéneux de toutes nuances. En quelque lieu que le roc, vert ou bleu, dresse sa crête au flanc du coteau, les aiguilles enserrent sa base en masses profondes, si bien que, au moment où les rayons du soleil les incendient, la pierre et son encadrement se transfigurent en une gloire égale à celle d’une turquoise reposant sur un fond d’or pâle. Les bois sont remplis de couleur, au point de former de véritables zones, des éclaboussures ; ce sont à la fois toutes les couleurs du sauvage, le rouge, le jaune et le bleu. Leurs retraites ne renferment cependant que peu de vie, car les peuplades des bois ne fréquentent pas volontiers les ombres. C’est au milieu des hêtres et des caryers au bord de la route — d’où ils pourront voir ce qui se passe sur la route et bavarder — que se font les affaires des écureuils. Ici même on n’en trouve aucun de couleur grise (pour l’excellente raison qu’ils sont trop bons à manger et ont à payer en conséquence), mais il y en a cinq, rouges, qui nichent dans un caryer tout près d’ici et que nulle température ne fera dormir. La marmotte, qui est à la fois dormeuse et stratège, fait son trou au milieu d’une prairie où elle vous apercevra, vous, avant que vous ne la voyez, elle. De temps à autre un chien trouve moyen de l’intercepter et la bataille qui s’en suit vaut la peine qu’on traverse des champs pour y assister. Mais il y a longtemps que la marmotte est allée se coucher et elle ne ressortira qu’en Avril. Le rakoon demeure — où ? ma foi ! personne ne sait au juste, — mais lorsque la lune du chasseur est pleine et immense, il descend jusqu’aux terres de blé et on le chasse avec des chiens pour avoir sa fourrure qui fait le meilleur des pardessus, et sa chair qui est savoureuse comme du poulet. Le cri plaintif qu’il fait entendre la nuit ressemble à celui d’un enfant égaré.

Dans ce pays on a l’air de tuer, pour une raison ou une autre, tout ce qui bouge. Les faucons, bien entendu ; les aigles à cause de leur rareté ; les renards pour leurs fourrures ; les merles aux flancs rouges et les petits loriots de Baltimore parce qu’ils sont jolis, et autres menus êtres pour s’amuser, comme en France. Vous pouvez vous procurer pour douze shillings ce qu’on peut appeler un fusil, et si votre voisin est assez bête pour mettre des pancartes annonçant qu’il est défendu de « chasser » et de pêcher à la ligne, vous vous rendez bien entendu dans ses réserves. Ce qui fait que le pays est très silencieux et inanimé.

Pourtant il y a des ours à quelques kilomètres seulement, comme vous pourrez vous en apercevoir en lisant l’avis suivant, ramassé chez le marchand de tabac de l’endroit :

AMI, PRENDS TON FUSIL ! CHASSE A L’OURS.

Vu que les ours sont trop nombreux dans la ville de Peltyville Corner Vermont, les chasseurs des villes environnantes sont invités à prendre part à la grande chasse qui sera faite sur les Montagnes bleues dans la ville de Peltyville Corner Vermont, le mercredi 8 Novembre, si le temps le permet, sinon le premier jour qu’il fera beau. Venez chacun, venez tous !

Ils s’y rendirent, mais ce fut l’ours qui ne voulut pas participer à la fête. L’avis avait été imprimé dans je ne sais quelle Imprimerie Électrique. Mélange un peu bizarre, n’est-il pas vrai ?

En général l’ours ne sort guère de ses parages habituels mais il a un faible pour les porcs et les jeunes veaux, ce qui entraîne un châtiment. Douze heures de chemin de fer et un peu de marche vous amènent jusqu’au pays de l’élan ; et quelque vingt milles d’ici à vol d’oiseau, vous trouvez des forêts vierges où demeurent des trappeurs et où il y a également un Étang Perdu que beaucoup ont trouvé une fois mais… n’ont jamais retrouvé depuis.

Les hommes, qui de nature sont moutons, ont suivi leurs amis et le chemin de fer le long des vallées de la rivière où se trouvent les villes. Une fois que l’on a atteint l’autre côté des collines, les habitants sont clairsemés, et, hors de leur État, peu connus. Ils se retirent de la circulation en Novembre s’ils demeurent sur les hautes terres ; redescendant au mois de Mai lorsque la neige le permet.

Il n’y a guère plus d’une génération, on faisait soi-même dans ces fermes ses vêtements, son savon, ses bougies, on tuait trois fois par an sa viande : bœuf, veau ou cochon ; le reste du temps on se reposait. Aujourd’hui on s’achète des vêtements dans les magasins, des savons brevetés et du pétrole. Bien mieux, c’est parmi ces tentes que les énormes biographies des Présidents à reliure rouge et dorées sur tranche, les Bibles qui coûtent vingt livres et servent à toute une famille, accompagnées d’extraits de mariage, de lettres de faire part, de certificats de baptême et des centaines d’authentiques gravures sur acier, se vendent le mieux.

C’est également ici, mais dans les sentiers moins fréquentés, que le charlatan ambulant (celui qui vend les pilules électriques, marque brevetée, et toutes sortes de remèdes pour les maladies nerveuses) se partage le champ d’exploitation avec le marchand de graines, de fruits, et le vendeur de pilules pour bestiaux. Ici on se drogue pas mal, je crois, car il faut être bien pauvre pour ne pas connaître la prostration nerveuse. Voilà comment il se fait que le charlatan conduit un couple de chevaux traînant un camion peint aux gaies couleurs muni d’une capote, et parfois emmène avec lui sa femme. Je n’ai rencontré qu’une seule fois un colporteur à pied. C’était un vieillard tout tremblant de paralysie qui poussait devant lui quelque chose ressemblant tout à fait à une de ces petites carrioles employées pour les pompes funèbres d’un enterrement pauvre. Sa marchandise consistait en épingles, galon, parfumerie et assaisonnements variés. Il fallait se servir soi-même, car il ne pouvait rien faire de ses mains et il vous racontait une histoire interminable où il embrouillait à la fois le récit de la cession faite par contrat d’une ferme à quelqu’un de sa famille avec le sentiment d’orgueil qu’il éprouvait à pouvoir couvrir, à son âge, tant d’étapes chaque jour. Il parcourait parfois six kilomètres. Ce n’était pas un Roi Lear, comme la cession de la ferme aurait pu le faire supposer, mais un être marqué au cachet de la tribu du Juif Errant ; vieux radoteur tout tremblotant. Il n’en manque pas de son espèce, hongreurs et gens de semblable acabit qui font de longues étapes, poussant parfois jusqu’en Virginie, ou peu s’en faut, allant dans la direction du nord jusqu’à ce qu’ils atteignent la frontière. Leur conversation et leur bavardage leur tiennent partout lieu de paiement en espèces.

Pourtant les chemineaux sont rares — ce n’est pas un mal — car l’article américain correspond assez exactement à ces tribus errantes et criminelles que l’on voit dans l’Inde. C’est un gredin pilleur, trop avisé pour travailler. Piètre endroit que Vermont pour mendier la nuit tombée près d’une ferme ! Ah oui !

Au printemps les Bohémiens s’installent près de la rivière, enfermant leurs chevaux à la manière de leur tribu. Ils ont le type bohémien, et certains de vieux noms bohémiens, mais ils reconnaissent qu’ils ont pas mal de sang de gentil dans les veines.

L’hiver a chassé tous ces gens réellement intéressants vers le sud et, dans quelques semaines, si la neige donne tant soit peu, les fermes éloignées n’auront plus de visites, sauf celle du traîneau encapuchonné du Docteur. Ce n’est pas une petite affaire que d’exercer son métier de docteur ici pendant les mois d’hiver lorsque les neiges sont amoncelées pour de bon et où une paire de chevaux peut fort bien s’enfoncer jusqu’à l’arçon. C’est parfois quatre chevaux par jour que l’on emploie, jusqu’à épuisement complet, car ce sont de braves gens.

Dans le grand silence produit par la neige naît, très probablement, la partie non la moins importante de cette conscience propre à la Nouvelle Angleterre dont parlent ses enfants dans leurs récits. Il reste beaucoup de temps pour penser, et penser est une chose très dangereuse. La conscience, la peur, les lectures mal digérées et, peut-être aussi une nourriture pas très bonne ont libre jeu. Un homme, et surtout une femme, peuvent aisément entendre des voix étranges, comme la parole du Seigneur, parmi ces montagnes mortes, avoir des visions et des rêves, des révélations et des épanchements spirituels et finir (pareilles choses se sont vues) d’une façon assez lamentable dans ces grandes maisons auprès de la rivière de Connecticut qui ont été tendrement baptisées La Retraite. La haine s’engendre tout aussi bien que la Religion, la haine entre voisins ; profonde, qui plonge jusqu’aux racines de l’être, qui résulte de mille petits détails accumulés, que l’on couve et fait éclore près du poêle lorsque la conversation se fait à deux ou trois dans les longues soirées. Il serait fort intéressant d’obtenir les statistiques des réveils religieux, des assassinats, et de découvrir combien se sont accomplis au printemps. Mais, pour les gens indemnes de folie, l’hiver est un long régal pour les yeux. Dans d’autres pays on sait que la neige est un ennui qui arrive et puis s’en va, que l’on malmène et gâche finalement. Ici elle reste sur le sol plus longtemps que n’importe quelle récolte, parfois de Novembre à Avril, et pendant trois mois la vie se déroule au rythme des clochettes de traîneaux qui ne sont pas, comme l’insinua certain visiteur du Sud, objets de parade, mais des sauvegardes. L’homme qui s’avise de conduire sans elles n’est pas aimé. La neige est un baromètre fidèle, prédisant qu’on pourra se livrer au sport en traîneau ou se calfeutrer étroitement dans les casernes. Elle est le seul engrais que reçoivent les pâturages pierreux ; elle couvre la terre d’un manteau et empêche le gel de faire éclater les conduites d’eau. Elle est la meilleure, j’avais failli écrire la seule, faiseuse de routes dans les États. Mais d’autre part elle est capable de se dresser dans la nuit et d’ordonner aux populations tels les Égyptiens de se tenir immobiles. Elle sait arrêter les courriers, annihiler tous les horaires, éteindre les lampes de vingt villes et tuer un homme en vue même de son seuil ou de son bétail affamé. Quiconque s’est trouvé dans une tourmente, même atténuée, comme la Nouvelle Angleterre sait en faire, ne s’avise de parler à la légère de la neige. Représentez-vous quarante-huit heures de vent hurlant, avec le thermomètre bien près de zéro, creusant et soulevant la neige nouvellement tombée sur cent kilomètres. L’air est comme rempli de projectiles qui fouettent le visage, et à dix mètres les arbres sont invisibles. Le pied glisse sur un rocher poli et noir comme l’obsidienne où le vent a mis à nu quelque coin exposé de la route et sa glace boueuse du début de l’hiver. Le pas suivant que vous faites vous enfonce jusqu’à la hanche et davantage, car ici c’est un mur qu’on n’a pas vu qui refoule l’élan de la neige flottante et sifflotante. Voici à un moment une crête escarpée qui se dresse en travers de la route ; le vent vient de changer tant soit peu, aussitôt tout s’écroule comme le sable dans un sablier, ne laissant qu’un trou de tourbillons blancs. Il y a une accalmie et vous pouvez apercevoir alors toute la surface des champs se ruant furieusement à l’assaut en une direction donnée, marée qui part d’entre les troncs des arbres. Et pendant que vous regardez, les creux des pâturages se remplissent, se vident, puis se remplissent et se vident de nouveau. Les rochers rappellent un instant le flanc nu d’un vaisseau chassé par la tempête, puis blanchissant, disparaissent de la vue. Près de la grange, du côté sous le vent, dansent d’irresponsables démons de la neige, là où trois rafales se rencontrent, ou bien vont en titubant jusqu’au large où ils sont immédiatement abattus par le grand vent. Au plus fort de la tempête il n’y a ni ciel ni terre, mais seulement un tourbillon fou qui pourrait brasser un homme. Les distances prennent des proportions fantastiques de cauchemar ; ce qui en été ne constituait qu’une course pouvant être effectuée nu-tête, en une minute, devient une lutte haletante d’une demi-heure où chaque pied de terrain n’est conquis que dans l’intervalle d’une accalmie. C’est par un temps pareil que les granges à la lourde charpente en bois geignent, poutre contre poutre, comme les vaisseaux au milieu d’une mer houleuse. Et les provisions de foin pour l’hiver se recouvrent de longues raies de poussière de neige amenée par le vent, tandis que les bœufs dans l’étable bien au-dessous cognent de leurs cornes et gémissent mal à l’aise.

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