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Lettres de voyage (1892-1913)

LETTRES A LA FAMILLE (1908) (continued 2)

Reading edition

Dépôts, voies de garage, et choses analogues, ne sont que des jetons dans le Jeu du Blanc, et que l’on peut ramasser et resservir de nouveau selon les variations de la partie. Ce qui me réjouissait surtout là-dedans, c’était l’esprit répandu partout dans l’air léger et palpitant — ce nouvel esprit de la ville nouvelle. Winnipeg possède des « Choses » en abondance, mais elle a appris à ne pas se laisser aveugler par elles, et par là elle est plus âgée que bien d’autres villes. Nonobstant il importait de les faire valoir — car faire valoir sa ville c’est, pour l’homme de jugement, ce qu’est pour une femme faire des emplettes. D’abord venaient les faubourgs, kilomètre sur kilomètre de maisons de bois, aux contours précis, chaudes maisons coquettes, chacune d’elles séparée sans jalousie de sa voisine par la plus légère des bornes. On pouvait, grâce à leur architecture, en fixer la date, en remontant décade par décade jusqu’autour de 1890, c’est-à-dire à l’époque où commença la civilisation ; deviner, à quelques dollars près, leur prix de revient, les revenus de leurs propriétaires, et poser des questions au sujet des nouvelles inventions ménagères.

— Les rues d’asphalte et les contre-allées en béton sont à la mode depuis quelques années, dit notre hôte, pendant que nous en traversions au trot kilomètre sur kilomètre. Nous avons trouvé que c’était le seul moyen d’avoir raison de la boue de la prairie. Regardez ! Là même où se terminait la route audacieuse, s’étendait, invaincue, au même niveau que le pâle asphalte, la tenace prairie, par-dessus laquelle la civilisation se frayait un chemin vers l’Ouest.

Et au moyen de l’asphalte et du béton on refoule la prairie à chaque saison de construction. Puis venaient les maisons de parade, construites par des hommes riches, eu égard pour l’honneur et la gloire de leur ville, ce qui est le premier devoir de l’opulence dans un pays neuf.

Nous avons passé, serpenté, au milieu de boulevards et d’avenues, larges, propres, bordés d’arbres, inondés de soleil et balayés d’air si pur qu’il interdisait toute idée de fatigue, avons bavardé d’affaires municipales, impôts municipaux jusqu’au moment où, dans un certain silence, on nous fit voir un faubourg de maisons, de boutiques, de banques négligées, dont les flancs et les côtés étaient devenus graisseux à force d’être frottés par des épaules de cagnards. La saleté et des boîtes en fer-blanc envahissaient toute la rue. On y sentait moins la hideur de la pauvreté que le manque du sens de la propreté. Certaine race préfère vivre dans cette atmosphère.

Puis rapide aperçu d’une cathédrale froide, blanche, d’écoles en briques rouges, presqu’aussi grandes (Dieu soit loué !) que certains couvents, d’hôpitaux, d’instituts, un kilomètre environ de magasins, et, enfin, un lunch tout à fait intime dans un Club, qui aurait fort étonné mon Anglais de Montréal, et où des hommes, jeunes encore, parlaient de Fort Garry, tel qu’ils se le rappelaient, pendant que des histoires touchant la fondation de la ville, et celles d’expédients administratifs et d’accidents administratifs se mêlaient aux prophéties ou frivolités des hommes plus jeunes.

Il reste encore quelques endroits où les hommes savent s’occuper de grosses affaires avec doigté et légèreté, et qui prennent pour avérées plus de choses qu’un Anglais en Angleterre ne pourrait tirer au clair en une année. Mais on ne rencontrerait pas beaucoup d’Anglais à un lunch dans un Club de Londres qui auraient pu s’engager à construire Le Mur de Londres ou qui auraient aidé à contraindre le roi Jean à signer la Grande Charte.

J’eus deux visions de la ville. La première par une journée grise, du toit d’un bâtiment monstre d’où elle semblait déborder et remplir de bruits toute la vaste coupe de l’horizon, et pourtant, tout autour de ses bords des jets de vapeur et les cris impatients de machines prouvaient qu’elle minait la Prairie comme un feu qui couve.

La seconde fut une silhouette du flanc de la ville, mystérieuse comme une ligne de falaises non explorées, sous un ciel barré de rouge incarnat depuis le zénith jusqu’au sol où elle s’étendait, couleur d’émeraude pâle, derrière les remparts inégaux. Lorsque notre train s’arrêta dans le crépuscule final et que les rails brillèrent rouge-sombre, j’aperçus la profonde soulevée de cette houle et, à travers les sept milles de ses plaines empourprées, je vis en bas le papillotement doré de ses lumières. C’est une chose assez effarante que d’écouter quelque avant-garde de la civilisation se parlant à elle-même dans la nuit sur le même ton qu’une ville vieille de mille années.

Tout le pays à l’entour est criblé de voies ferrées, trains de marchandises ou de plaisir inconnus il y a quinze ans ; et il fallut pas mal de temps avant que nous n’atteignîmes la prairie nette avec l’air, l’espace, et la terre découverte. L’air ici est différent de tout air qui ait jamais soufflé, l’espace est plus étendu que tout autre espace, parce qu’il retourne vers un libre Pôle, sans rien rencontrer sur sa route, et la terre découverte garde le secret de sa magie aussi étroitement que la mer ou le désert.

Ici les gens ne se heurtent pas les uns contre les autres en tournant le coin, mais voient avec ampleur et tranquillité, de très loin, ce qu’ils désirent, ou ce qu’ils veulent éviter, et ils tracent leur chemin en conséquence à travers les ondulations, les creux, les langues, les défoncements et les élargissements du terrain.

Lorsque l’horizon sans bornes et la voûte du ciel élevé commencent à accabler, la terre ménage de petits étangs et de petits lacs, blottis dans des creux aux flancs paisibles où l’on peut descendre et sortir des flots d’air et se délecter à des distances petites et familières. La plupart des femmes que je rencontrai près des demeures étaient, en bas, dans les creux, et la plupart des hommes étaient sur les crêtes et sur la plaine. Une seule fois, comme nous nous arrêtions, une femme dans une voiture fondit, pour ainsi dire du ciel, en ligne droite sur nous, par une route dorée qui dévalait entre des terres noires et labourées. Lorsque le cheval, qui avait la direction des affaires, se fut arrêté devant les wagons, elle secoua la tête d’un air mystérieux et nous montra un très petit bébé blotti sur son bras. Elle était, à n’en point douter, quelque Reine exilée fuyant vers le Nord pour y fonder une dynastie et créer un pays. La Prairie revêt toute chose d’un air féerique.

Des deux côtés de la voie, à perte de vue, on battait le blé. La fumée des machines montait, en perspective ordonnée, à côté des amoncellements de menue paille : d’abord une machine, puis une maison, puis un tas de menue paille, puis du blé en moyettes — après cela, répétez ce même dessin sur toute l’étendue d’un certain nombre de degrés de longitude se suivant sur l’hémisphère.

Nous avons passé à travers une véritable chaîne de petites villes se touchant presque, où je me souviens d’avoir vu de temps à autre un pâturage, et à travers de grandes villes jadis représentées seulement par une pancarte, un garage, et deux agents de la police du Nord-Ouest. En ces temps-là, les gens démontraient que le blé ne pousserait pas au delà de telle ou telle ligne fixée par le premier idiot venu, ou bien que s’il y poussait personne ne s’en occuperait. Et voici que le Blé s’avançait, marchant avec nous à perte de vue ; les chemins de fer s’étaient portés à trois ou quatre cents kilomètres au nord, peuplant un nouveau pays à blé ; et plus au nord encore, le Grand Tronçon était en train de continuer la ligne suburbaine longue de quelques milliers de kilomètres, avec des embranchements qui iraient peut-être jusqu’à Dawson City, en tous cas jusqu’à la baie de Hudson.

« Venez au Nord et regardez ! s’écriaient les Lutins du Chemin de fer, ici vous n’en êtes qu’à la lisière. » Je préférai suivre la vieille route et regarder, ébahi, les miracles accomplis depuis mon temps. L’Hôtel d’autrefois, à la façade en toc, à l’intérieur creux, et qui était seul connu dans l’Ouest, avait cédé la place à des bâtiments en pierre ou en brique hauts de cinq étages, à des Bureaux de Poste faisant pendants. De temps à autre quelque fragment du passé oublié par mégarde demeurait accroché à une ville, et permettait de reconnaître en elle une vieille connaissance, mais le plus souvent il fallait s’éloigner d’un kilomètre et regarder de loin — tout comme on tient un palimpseste contre la lumière, — pour pouvoir identifier les lignes tracées au début maintenant recouvertes depuis longtemps. Chaque ville pourvoyait à la vaste région fermière derrière elle et chaque école arborait le drapeau national anglais au bout d’un mât dans la cour de récréation. Il paraîtrait qu’on n’apprend aux écoliers ni à détester ni à mépriser leur propre pays, ni à en solliciter des secours.

Je dis à voix basse à un des voyageurs que j’étais un peu las de la tyrannie du Blé qui avait duré trois jours, en même temps que choqué de voir les fermiers brûler de la paille si propre et faire des feux de joie avec leur menue paille. — Vous retardez beaucoup, me dit-il. Il y a des vergers et des laiteries et d’autres exploitations agricoles, autant que vous en voudrez, qui marchent dans tous ces pays-ci, — sans parler de l’irrigation plus à l’Ouest. Le Blé n’est pas notre unique roi, de beaucoup. Attendez que vous soyez à tel ou tel endroit. C’est là que je fis la rencontre d’un prophète et d’un prédicateur, sous la forme d’un commissionnaire du Commerce de l’endroit (toutes les villes en ont), qui me montra d’un air résolu les légumes que produisait sa région. Et c’en étaient des légumes ! tous rangés avec soin dans un petit kiosque près de la gare.

Je crois que le pieux Thomas Tusser aurait chéri cet homme. — La Providence, disait-il, répandant à chaque geste des brochures, n’a pas voulu le Blé éternel dans cette région. Non, Monsieur ! Notre affaire à nous c’est de devancer la Providence, d’aller au-devant d’elle avec la culture mixte. Vous intéressez-vous à la culture mixte ? Ah ! dommage alors que vous ayez manqué notre exposition de Fruits et Légumes. Ce genre de culture, ça vous réunit les gens. Je ne prétends pas que le Blé vous rétrécit, mais j’ose affirmer que la première rend plus sociable et rapporte davantage. Nous nous sommes laissé hypnotiser par le Blé et le Bétail. Eh bien — mais non, le train ne part pas encore, — je vais vous dire quelles sont mes idées là-dessus.

Pendant quinze minutes superbes il me livra la quintessence de la culture mixte accompagnée d’incursions sur le terrain de la betterave (saviez-vous qu’on est en train de faire du sucre à Alberta ?) et il se mit à discourir, avec la dévotion qui convenait, sur la sombre poussière des cours de fermes qui est la mère de toutes choses.

— Ce qu’il nous faut maintenant, s’écria-t-il en prenant congé de moi, ce sont des hommes, encore des hommes. Oui, et des femmes.

Ils ont un bien grand besoin de femmes pour aider dans les travaux domestiques, et faire face à la terrible poussée qui les accable à la moisson — des filles qui puissent aider dans la maison, la laiterie, le poulailler, jusqu’à ce qu’elles se marient.

Déjà se manifeste en ce sens un véritable afflux : tel colon, satisfait des conditions qu’il y trouve en amène d’autres de l’Angleterre. Mais si un dixième de l’énergie que l’on gaspille en « Réformes sociales » pouvait être consacré à organiser et à surveiller convenablement l’émigration (le « Travail » ne s’oppose pas encore à ce que les gens travaillent le sol), nous pourrions faire quelque chose qui vaille la peine qu’on en parle. Les races qui travaillent et qui ne forment pas des Comités se mettent à travailler la terre au moins aussi vite que les nôtres. Cela rend jaloux et inquiet de voir des étrangers en train de puiser, quoique honnêtement, dans ces trésors de bonne chance et de vie saine.

Il se trouvait, sur la voie, une ville au sujet de laquelle j’avais entendu une discussion, pour la première fois, presque vingt ans auparavant, entamée par une loque de chercheur d’or qui voyageait dans un fourgon : — Jeune homme, me dit-il après une prophétie toute professionnelle, vous entendrez parler de cette ville si Dieu vous prête vie. Elle est née heureuse.

Plus tard, j’eus l’occasion de la revoir, c’était une voie de garage à côté d’un pont où les Indiens vendaient des ornements en perles tressées. Et à mesure que s’écoulaient les années, j’apprenais que la prophétie du vieux chemineau s’était réalisée et qu’une chance — je ne savais laquelle — était échue à la petite ville auprès du grand fleuve. C’est pourquoi, cette fois-ci, je m’arrêtai pour m’en assurer. C’était une belle ville de six mille habitants, un embranchement à côté d’un immense pont en fer ; à la gare il y avait un jardin public plein d’arbres. Une joyeuse compagnie d’hommes et de femmes, que cet air, cette lumière et leur propre amabilité rendaient frères et sœurs avec nous-mêmes arrivèrent en automobiles et occupèrent notre journée de la façon la plus agréable qui soit.

— Eh bien ! et votre Chance ? dis-je.

— Comment ! répondit l’un d’eux, vous n’avez pas entendu parler de notre gaz naturel — le plus grand gaz naturel qui soit au monde ? Ah ! venez donc voir.

On m’emporta en tourbillon jusqu’à un dépôt rempli de machines et d’ateliers à mécaniques actionnés par du gaz naturel, sentant légèrement l’oignon frit, qui sort de terre, à une pression de trois cents kilogs qui, grâce à des valves et des robinets, est réduit à deux kilogs. Il y avait là en fait de Chance de quoi créer une métropole. Représentez-vous le chauffage et l’éclairage de toute une ville, sans parler de force motrice, installés avec la seule dépense des tuyaux.

— Y a-t-il des limites aux possibilités que cela suppose ? demandai-je.

— Qui sait ? Nous ne faisons que commencer. Nous vous montrerons une fabrique de briques, là-bas dans la prairie, et que le gaz fait marcher. Mais pour le moment nous voulons vous faire voir une de nos fermes favorites.

Et les automobiles repartent, filant comme des hirondelles sur des routes de toutes les dimensions et grimpant pour arriver jusque sur ce qui paraissait être le Haut Veldt lui-même. Un commandant de la Police montée, qui avait fait une année de la Guerre (du Transvaal), nous expliqua comment les grilles entourant les fermes à autruches et les petits « meercats » tantôt assis et tantôt galopant dans l’Afrique du Sud lui avaient donné la nostalgie des « gophers » au bord de la route et des kilomètres interminables de grillages en fil de fer le long desquels nous courions. (La Prairie n’a rien à apprendre du Veldt en ce qui concerne les grillages ou les portes habilement combinées.)

— Après tout, dit le Commandant, il n’y a pas de pays qui puisse rivaliser avec celui-ci. J’y suis depuis trente ans et je le connais d’un bout à l’autre.

Alors ils désignèrent du doigt les quatre coins de l’horizon, mettons à quatre-vingts kilomètres, dans quelque direction que l’on se tournât — et en donnèrent les noms.

Le fermier amateur d’expositions était parti avec sa famille pour le culte mais nous, en tant qu’amis, avons pu nous glisser chez lui et arriver devant la maison silencieuse, toute neuve, avec sa grange bien ordonnée, et un immense monticule de blé cuivré entassé au soleil entre deux amoncellements de balle dorée. Chacun en prit un peu entre les doigts et dit ce qu’il en pensa, — il devait valoir, tel quel, sur le Veldt, quelques centaines de louis d’or. Et pendant que nous nous mettions, assis en cercle, sur les machines agricoles, il nous semblait entendre, au milieu du calme émanant de la maison fermée, la terre prodigue qui se préparait en vue de nouvelles moissons. Il n’y avait pas à vrai dire de vent, mais plutôt aurait-on dit comme une poussée de toute l’atmosphère de cristal.

— Et maintenant allons voir la briqueterie, s’écrièrent-ils. Elle se trouvait à plusieurs kilomètres. Le chemin qui y menait passait, par une descente inoubliable à jamais, jusqu’à une rivière aussi large qu’est l’Orange au pont de Norval, bruissant entre des collines de boue. Un vieil Écossais ressemblant à s’y méprendre à Charon, avec des bottes montant jusqu’à la hanche, dirigeait un ponton qui, maintenu par un fil de fer, faisait la navette. Les automobiles intrépides grimpèrent avec force cahots sur ce bac à travers un pied d’eau et Charon, sans relâche, nous mena majestueusement à travers la sombre et large rivière jusqu’à l’autre bord. Une fois là nous fîmes volte-face pour contempler l’heureuse petite ville, et échanger nos impressions au sujet de son avenir.

— Je crois que c’est d’ici que vous pourrez le mieux la voir, dit l’un.

— Non, c’est plutôt d’ici, dit l’autre, et leurs voix prenaient une intonation plus douce en la nommant.

Puis, pendant une heure, nous avons dévoré à toute vitesse la vraie prairie, de grandes plaines vert-jaune traversées par d’anciennes pistes de buffles, ce qui ne rend pas les ressorts d’automobiles meilleurs, jusqu’au moment où se dressa, isolée, à l’horizon, une cheminée, tel un mât en pleine mer, et, tout autour, se trouvaient encore des hommes et des femmes au cœur réjoui, un appentis, une ou deux tentes pour des ouvriers, le squelette du mécanisme à fabriquer des briques, un puits de quinze pieds carrés s’enfonçant à soixante pieds jusqu’à la terre glaise, et, noir et raide, le tuyau d’une mine de gaz naturel. Tout le reste c’était la Prairie, rien d’autre que la courbe de l’écorce terrestre — avec de petits oiseaux solitaires s’appelant les uns les autres. J’avais cru qu’il était impossible que cela fût plus simple, plus audacieux, plus impressionnant jusqu’au moment où je vis des femmes en jolies robes s’approcher et regarder avec précaution les valves à gaz d’où s’échappait la vapeur.

— Nous avons pensé que cela vous intéresserait, me dirent tous ces gens joyeux ; et tout en riant et en devisant ils discutèrent leurs projets pour construire, d’abord leurs villes puis celles des autres, en briques de toutes sortes ; indiquant des chiffres de production et les frais d’installation qui vous coupaient la respiration. A l’œil nu l’affaire n’était rien de plus qu’un pique-nique inédit, charmant. Ce qu’elle voulait dire en réalité c’était la création d’un Comité qui modifierait le fond même de la civilisation sur un rayon de cent soixante kilomètres à la ronde. Il me semblait que j’assistais aux plans de construction de Ninive, et quoi qu’il arrive de bon à cette petite ville qui est née heureuse, j’en veux toujours réclamer une part.

Mais la place me manque pour raconter comment nous avons mangé avec l’appétit que donne la Prairie, dans les quartiers des hommes, un repas préparé par un artiste ; comment nous sommes revenus à la maison à des vitesses dont même un enfant n’a jamais entendu parler, et auxquelles aucun adulte ne devrait se livrer ; comment les autos s’enlisèrent au gué, et tirèrent des bordées sur le ponton jusqu’à ce que même Charon sourit ; comment d’énormes chevaux arrivèrent et firent gravir aux autos les pentes caillouteuses jusque dans la ville, comment, en rencontrant des gens endimanchés en voiture et à pied, nous avons pris des airs recueillis et vertueux, et comment la compagnie joyeuse subitement et doucement s’éclipsa pensant que ses invités devaient être fatigués. Je ne saurais vous donner une idée de la folâtrerie pure, irresponsable, qui caractérisa le tout, de la bonté affectueuse, de l’hospitalité gaie et ingénieuse qui régnait si délicatement dans toute l’affaire, pas plus que je ne saurais décrire une certaine demi-heure passée dans le calme du crépuscule juste avant de partir, lorsque la compagnie se réunit de nouveau pour les adieux, cependant que de jeunes couples se promenaient par les rues et que la réverbération des lampes à gaz naturel, qu’on n’éteignait jamais, donnait aux feuilles des arbres une coloration pareille à celle des décors de théâtre.

Ce fut une femme, dont la voix sortait de l’ombre, qui exprima ce que nous sentions tous : — Voyez-vous, nous sommes tout simplement amoureux de notre ville.

— Nous aussi, dis-je.

Et la petite ville disparut derrière nous.

DES MONTAGNES ET LE PACIFIQUE

La Prairie, ce qui du moins mérite ce nom, finit à Calgary, au milieu des ranches à bétail, des usines, des brasseries, et des travaux d’irrigation s’étendant sur trois millions d’acres. La rivière qui charrie le bois de charpente depuis la montagne jusqu’à la ville ne glisse pas souple en bruissant comme les rivières de la Prairie, mais gronde en passant au-dessus des barres de cailloux bleus, et la coloration légèrement verdâtre de ses eaux fait soupçonner les neiges.

Ce que je vis de Calgary fut condensé en une seule demi-heure d’intense activité (manifestement les autos ont été inventées pour parcourir des villes nouvelles). Ce que j’entendis, je l’appris, chose assez bizarre, bien des semaines plus tard, grâce à un jeune Danois, dans la mer du Nord. Il avait des nausées mais sa Saga de triomphe le soutint.

— Il y a trois ans je viens au Canada en troisième classe. Et j’ai la langue à apprendre — regardez-moi ! — J’ai maintenant ma propre laiterie à moi à Calgary et — regardez-moi ! — ma demi-section, m’appartenant en propre, c’est-à-dire trois cent vingt acres. Toute ma terre qui est à moi ! Et maintenant, je viens à la maison, première classe, pour Noël ici au Danemark, et je ramènerai avec moi des amis qui sont fermiers, pour être fermiers sur ces terres à irrigation près de Calgary. Ah ! je vous assure qu’il n’y a rien qui cloche dans le Canada pour un homme qui travaille.

— Vos amis iront-ils donc ? lui demandai-je.

— Pouvez être sûr. Tout est déjà arrangé. Je parie qu’ils se préparent déjà et au bout de trois ans ils reviendront pour la Noël ici au Danemark, première classe comme moi.

— Alors à votre avis ça marche à Calgary ?

— Je vous crois. Nous ne faisons que commencer. Regardez-moi. Des poulets ? mais j’en élève aussi à Calgary. Etc., etc.

Après toute cette parade de prospérité matérielle sans détente, c’était un vrai repos que d’arriver au silence des grandes collines au pied des monts, bien qu’elles, — elles aussi — eussent été mises à contribution par la civilisation. Même en ce moment le bois de charpente ravi à leurs flancs descendait leurs rapides cours d’eau, avec des soubresauts et des plongeons, avant d’être scié et transformé en matériaux à construction pour tout l’univers. La charpente d’une villa purement anglaise peut tirer son origine d’autant de sources différentes et impériales que les revenus de son propriétaire.

Le train glissa, tout en sifflant pour se donner du courage, à travers les défilés sinueux des collines, jusqu’au moment où il se présenta, très humblement, devant les vraies montagnes, celles qui étaient sœurs, même pas si petites, des Himalayas.

Des montagnes, de l’espèce qui est couverte de sapins et encapuchonnée de neige, sont des choses païennes.

Les hommes perforent leurs flancs à la recherche de mines, et comptent que la science moderne les tirera d’affaire. Il n’y a pas bien longtemps une montagne s’agenouilla, tout comme un éléphant irrité s’agenouille, sur un petit village de mineurs ; mais elle ne se releva pas et une moitié de ce camp ne fut plus vue sur la terre. L’autre moitié existe encore, inhabitée. « Le Païen dans son aveuglement » aurait fait des arrangements avec le Génie local avant même d’y enfoncer son pic. Et, comme le dit un savant érudit d’une petite université peu connue à un officier du Génie, sur la route de l’Himalaya au Thibet. — Vous autres blancs, vous ne gagnez rien à ne pas faire attention à ce que vous ne pouvez pas voir. Vous tombez de la route, ou la route tombe sur vous, et vous périssez, et vous vous imaginez que tout cela c’est par accident. Combien plus sage c’était, Monsieur, quand on nous permettait de sacrifier un homme, officiellement, avant d’entreprendre des ponts ou autres travaux publics. A ce moment-là, Monsieur, les divinités locales étaient officiellement reconnues et ne donnaient plus de fil à retordre, et les ouvriers de l’endroit, Monsieur, étaient très contents que ces précautions eussent été prises.

Il y a beaucoup de divinités locales sur la route qui passe à travers les Montagnes Rocheuses ; vieilles montagnes chauves qui ont abandonné jusqu’à la moindre parcelle de verdure, et se dressent revêtues de plis de rocher argenté, que l’œil parcourt lentement comme lorsqu’on a le délire ; montagnes folles, aux cornes aiguës, entourées comme d’une guirlande de brumes dansantes ; fakirs du bord de la route, assis, le front penché, le dos voûté, plongés dans la méditation, courbés sous un fardeau de glace qui s’épaissit un peu plus tous les ans ; montagnes présentant d’un côté un bel aspect mais, de l’autre, ravinées de creux où ne pénètre jamais le soleil, où la neige de l’année dernière est noircie par la saleté et la fumée des feux de forêts de cette année-ci. L’égouttement qui sort de là s’écoule à travers des dévalements de cailloutis et de débris jusqu’au moment voulu, et alors le demi-kilomètre de talus miné glisse, et hurlant se précipite dans la vallée épouvantée.

La voie ferrée s’y fraye un chemin sinueux, faisant d’inexplicables écarts et détours, un peu comme avance le daim traversant la clairière, marchant diagonalement et passant avec appréhension à des endroits qui paraissent aisés. C’est seulement lorsque la voie a dépassé une bosse ou deux que l’on se rend compte, en apercevant, en arrière, et en haut, une pente menaçante, pourquoi le train n’a pas suivi la route en apparence plus facile qui se trouve de l’autre côté de la gorge.

De temps à autre les montagnes s’écartent et bercent entre elles quelque vallée dorée aux lents cours d’eau, aux gras pâturages, et aux hautes terres qui ressemblent à des parcs : c’est tantôt quelque petite ville, tantôt le bruit de clochettes suspendues au cou des vaches et qui tintent parmi des buissons d’arbustes à baies ; tantôt des enfants qui n’ont jamais vu le soleil se lever ni se coucher, qui poussent des cris lorsque passent les trains ; et tantôt de vrais jardins entourant les maisons.

A Calgary, il avait gelé et les dahlias étaient morts. Mais le lendemain, voici que des capucines fleurissaient, indemnes, tout près des quais de la gare, et l’air était lourd et liquide du souffle du Pacifique ! On sentait changer l’esprit du pays à mesure que se changeaient les contours des montagnes, à tel point que, parvenu aux plaines plus basses du Fraser, il semblait que même les dunes de Sussex devaient avoir plus d’affinité avec la Prairie que la Colombie Britannique. Les gens de la Prairie remarquent la différence, et les gens des Montagnes insistent — à tort, à mon avis — là-dessus. Peut-être que cette magie s’explique par l’odeur d’étranges plantes toujours vertes, ou de mousses inconnues en dehors de ces parages ; ou bien il se peut que cette odeur soit renvoyée, de parois en parois, des crevasses et gorges sans limite d’âge ; mais, à mon avis, elle semblait sortir bien plutôt de l’immense mer qui baigne l’Asie lointaine, l’Asie où les montagnes, les mines et les forêts sont alliées entre elles.

Nous nous sommes reposés un jour, bien haut dans les Montagnes Rocheuses, pour pouvoir visiter un lac taillé dans du jade pur, et qui a la propriété de colorier de sa propre teinte chaque image qui se reflète dans son sein. Une ceinture de bois de charpente, brun et mort, sur le faîte d’un rocher escarpé, paraissait, vu sens-dessus-dessous, comme de sombres cyprès montant d’entre des gazons verts, tandis que les neiges reflétées à la surface de l’eau étaient d’un vert pâle. En été beaucoup de touristes s’y rendent, mais nous ne vîmes rien, sinon le lac enchanteur qui s’étendait muet au milieu des forêts environnantes, où parmi de la mousse grise et bleue poussaient des lichens rouges et orange. Nul son à part le bruit du torrent qui se pressait à travers un encombrement de bûches blanches comme des ossements humains. Tout cela aurait pu appartenir au Thibet ou à quelque vallée inexplorée derrière le Kinchinjunga et n’avait rien à voir avec l’Ouest.

Au moment où notre voiture parcourait l’étroit sentier de la colline, un poney de somme, couleur pie, avec des yeux d’un bleu de porcelaine, déboucha à un tournant de la route, suivi de deux femmes aux cheveux noirs, tête nue, portant des boléros de passementerie en perles et montées à califourchon. Une longue file de poneys trottinait derrière à travers les sapins. — Des Indiens qui se déplacent, dis-je, c’est caractéristique !

Au moment où, secouées par leurs montures les femmes nous dépassèrent, l’une d’elles tourna, très légèrement, les yeux vers nous. Se mouvant dans cette figure d’un brun foncé, c’étaient là, à n’en pas douter, les yeux intelligents et bien placés qui seuls appartiennent à la blanche civilisée.

— Oui, répondit notre guide, lorsque la cavalcade eut doublé la courbe suivante. C’est Madame une Telle et Mademoiselle une Telle. La plupart du temps elles bivouaquent par ici trois mois tous les ans. Si je ne me trompe, elles se rapprochent de la gare avant que la neige ne vienne.

— Et où vont-elles ? demandai-je.

— Oh ! à peu près partout ; si vous voulez dire : d’où viennent-elles en ce moment, eh bien la piste est là-bas.

Il indiqua du doigt une crevasse mince comme un cheveu qui rayait la face de la montagne, et je le crus sur parole. Le même soir, dans un hôtel tout à fait luxueux, une femme mince, vêtue d’une robe de soirée fort jolie, s’amusait à regarder des photographies, et les yeux, qui regardaient sous les cheveux bien soigneusement arrangés, étaient ceux de la femme portant le boléro de perles tressées et qui, montée sur un poney pie, avait dépassé notre voiture.

Loué soit Allah pour la diversité de ses êtres ! Mais connaîtriez-vous par hasard quelque autre pays au monde où deux femmes pourraient s’en aller se promener pendant trois mois et tirer du fusil en toute sécurité et avec le confort voulu ?

Ces montagnes ne se trouvent qu’à dix jours de Londres, et de plus en plus les gens y viennent en villégiature. D’autres personnes, celles auxquelles on n’aurait jamais pensé, achètent des vergers dans la Colombie Britannique afin d’avoir une excuse pour visiter tous les ans le beau pays, entraînant avec elles des amis d’Angleterre. Cela existe indépendamment du flot ordinaire d’émigrants, et sert à faire connaître le pays. Si vous demandiez à un chemin de fer appartenant à l’État de tenter la chance, avec l’espoir d’attirer des touristes, le Commissaire des Chemins de fer vous démontrerait que la tentative ne pourrait jamais réussir, et que ce serait mal de risquer l’argent du contribuable en construisant des hôtels de première classe. Pourtant on pourrait faire du Sud Africain, même maintenant, un rendez-vous de touristes, si seulement les voies ferrées et les lignes de bateaux à vapeur possédaient la foi.

En y réfléchissant je soupçonne que l’on ne voulait pas me voir apprécier trop hautement les mérites de la Colombie Britannique. Il se peut que j’aie mal jugé, il se peut qu’elle ait été exprès mal représentée ; mais il m’a bien semblé entendre parler, dans les limites de son territoire plus que nulle part ailleurs, de « problèmes » et de « crises » et de « situations ». Autant qu’on pouvait s’en rendre compte, le problème le plus urgent de tous était de trouver assez d’hommes et de femmes pour faire le travail nécessaire.

Bois de charpente, houille, minéraux, pêcheries, sol convenant à des vergers, à des laiteries ou à des basses-cours, tout s’y trouve dans un climat superbe. La beauté naturelle du ciel et la beauté naturelle de la terre forment le pendant de ces dons magnifiques ; ajoutez à cela des milliers de kilomètres de routes fluviales, abritées et sûres pour le commerce côtier ; des ports profonds qui n’ont pas besoin de drague ; des bases de ports libres de glace ; en un mot tous les titres de propriété à la moitié du commerce de l’Asie.

Pour amuser et délecter le peuple, le saumon, la truite, la caille, la perdrix s’ébattent à la fois devant et à travers les faubourgs de ses capitales. Un peu de travail à la hache, et un peu aussi sur les routes et voilà qu’une ville se trouve en possession d’un des plus charmants parcs entourés d’eau que nous puissions trouver en dehors des tropiques. Telle autre ville reçoit en cadeau une centaine d’îles, de monticules, d’anses boisées, des étendues de plages et de vallons, le tout installé comme exprès pour une vie de camp, pour des pique-niques et des parties de canotage, sous des cieux qui ne sont jamais trop chauds et rarement trop froids. S’il vous plaît de lever les yeux de dessus les jardins presque tropicaux on peut voir, à travers des baies bleues, des pics neigeux qui doivent être une véritable réjouissance pour l’âme. Bien qu’on soit face à face avec une mer d’où peut surgir n’importe quel présage de malheur, on n’est pas obligé de protéger ses eaux ni d’en faire la police. On ignore la grande sécheresse, l’épizootie, la peste, les invasions de sauterelles et la brouissure tout autant qu’on ignore le vrai sens du mot besoin ou crainte.

Pareille terre est bonne pour un homme énergique. Elle n’est pas trop mauvaise, non plus, pour le cagnard. J’avais été, je vous l’ai dit, renseigné sur ses inconvénients. On me donnait nettement à entendre qu’il n’y avait pas à compter avec certitude sur quelque emploi que ce fût, et qu’un homme qui gagnait de formidables gages pendant six mois de l’année serait à la charge de la communauté s’il manquait de travail pendant les six autres. Je ne devais pas me laisser tromper par des tableaux dorés placés devant mes yeux par des gens intéressés (c’est-à-dire par presque tous ceux que je rencontrais) et je devais tenir compte des difficultés et des déboires qui pouvaient échoir à celui qui avait l’intention d’immigrer. Si j’en avais réellement envie je consentirais à supporter bien des inconvénients pour pouvoir m’installer sur la terre de la Colombie Britannique, et si j’étais riche, et sans lien sauf l’Angleterre, j’acquerrais bien vite à force d’argent une ferme ou une maison dans ce pays pour le seul plaisir que cela donnerait.

J’oubliais, au milieu des gens qui croyaient fermement au Canada, ces conspirateurs lugubres et dépourvus d’humour, mais plus tard ce souvenir me laissa un goût amer à la bouche. Les cités, comme les femmes, ne sauraient trop veiller à quel genre d’hommes elles permettent de parler d’elles.

Le temps a changé Vancouver littéralement au point de la rendre méconnaissable. Depuis la gare jusqu’au faubourg, et de nouveau depuis les faubourgs jusqu’aux quais, chaque pas apportait du nouveau. Là où je me souvenais d’avoir vu des espaces découverts et des forêts indemnes, le tramway portait rapidement des gens hors de la ville pour jouer une partie de « Lacrosse. » Vancouver est une ville âgée car, seulement quelques jours avant mon arrivée, le Bébé de Vancouver, — c’est-à-dire le premier enfant né à Vancouver — venait de se marier.

Un bateau à vapeur — jadis bien connu dans Table-Bay — avait débarqué quelques centaines de Sikhs et Jats du Punjab ; chaque homme portait son paquet et les petits groupes déambulaient avec inquiétude, seuls, marchant — car plusieurs avaient été soldats — au pas. Oui, ils disaient qu’ils étaient venus dans ce pays pour obtenir du travail. Des nouvelles leur étaient parvenues dans leurs villages qu’on pouvait y gagner de bonnes journées. Leurs frères qui les avaient précédés leur avaient envoyé la nouvelle — oui, et parfois aussi l’argent pour payer le voyage. L’argent serait payé avec les gages si considérables qu’on aurait plus tard. Avec intérêts ? Assurément, avec intérêts. Est-ce que les hommes prêtent de l’argent dans quelque pays que ce soit sans intérêt ? Ils attendaient que leurs frères vinssent leur montrer d’abord où manger, ensuite comment travailler. En attendant c’était un pays nouveau. Comment saurait-on en parler ? Non, il ne ressemblait pas à Gurgaon ou Shahpur ou Jullundur. La maladie (peste) avait envahi tous ces pays. Elle était entrée dans le Punjab par toutes les routes et beaucoup, — beaucoup, — beaucoup étaient morts. La moisson, aussi, avait été défectueuse dans bien des endroits. Ayant entendu parler de ces énormes gages, ils s’étaient embarqués sur le vaisseau à cause du ventre, à cause de l’argent, à cause des enfants.

— Y retourneraient-ils ?

Ils ricanèrent, tout en se poussant du coude. Le Sahib n’avait pas très bien compris. Ils étaient venus à cause de l’argent — des roupies, non, des dollars. Le Punjab était leur demeure, là-bas étaient leurs villages, où attendaient leurs familles. Oui, sans doute, sans aucun doute ils s’en retourneraient. A ce moment survinrent les frères qui travaillaient dans les usines : cosmopolites portant des habits de confection et fumant des cigarettes. — Par ici, vous autres, s’écrièrent-ils. Les paquets furent replacés sur les épaules et les turbans noués disparurent. Les dernières paroles que je saisis étaient du vrai Sikh : — Mais l’argent, mon frère, l’argent dont tu nous as parlé ?

Certains habitants du Punjab ont découvert que l’argent peut être trop chèrement acheté.

Il y avait un Sikh dans une scierie qui, chez lui, avait été conducteur de batterie de montagnes. Lui-même venait d’Amritsar (oh ! agréable comme de l’eau froide dans un pays assoiffé, le son d’un nom familier dans un beau pays !)

— Mais vous aviez votre pension. Pourquoi est-ce que vous êtes venu ici ?

— Fils d’immortel, parce que j’ai manqué de bon sens ; et puis il y avait la maladie à Amritsar.

(L’historien dans cent ans d’ici pourra écrire un ouvrage sur les changements économiques survenus par suite de la peste. Il existe quelque part une étude fort intéressante des conséquences sociales et commerciales résultant de la Peste Noire en Angleterre).

Sur un quai, et attendant un bateau à vapeur, une trentaine de Sikhs, la plupart portant leurs vieux uniformes (ce qui ne devrait pas être permis) conversaient à tue tête, de sorte que le hangar résonnait comme une gare indienne. On leur fit entendre que s’ils parlaient plus bas la vie en deviendrait plus facile ; ils adoptèrent la proposition aussitôt. Alors un officier supérieur portant une médaille de l’Inde Britannique demanda avec un empressement plein d’espoir : — Le Sahib a-t-il reçu quelque ordre touchant l’endroit où nous devons nous rendre ?

Hélas ! il n’en avait point reçu — rien que des bons vœux et des salutations pour les fils de Khalsa, et, quatre par quatre ils s’en furent.

On dit que lorsque éclata la petite révolte à Vancouver ces « Païens » reçurent de la part des autres asiatiques l’invitation de faire avec eux cause commune contre le Blanc. Ils refusèrent alléguant qu’ils étaient sujets du Roi. Je me demande quels racontars ils ont renvoyés à leurs villages et où et jusqu’à quel point chaque détail de l’affaire fut discuté. Les Blancs oublient qu’aucune partie de l’Empire ne saurait vivre ou mourir pour elle seule.

En voici un exemple, un peu comique, en ce qui touche le côté matériel. Les merveilleuses eaux entre Vancouver et Victoria sont remplies de baleines qui bondissent et se réjouissent dans le bleu vigoureux tout autour du paquebot. Il y a donc « une baleinerie » sur une île tout auprès et j’eus la chance de voyager avec un des actionnaires.

— Les baleines sont de belles bêtes, me dit-il affectueusement. Nous avons fait un contrat avec une maison écossaise pour chaque barrique d’huile livrable d’ici plusieurs années. Elle passe pour être la meilleure qui soit pour le nettoyage des harnais.

Il poursuivit en me disant comment un vaisseau rapide fait la pêche à la baleine avec un obusier et fait éclater des obus à l’intérieur de leur corps de façon qu’elles périssent immédiatement. — Toute la vieille méthode de harpon et de bateau n’en finirait plus. Nous les tuons tout de suite !

— Et comment leur enlevez-vous la peau ?

A l’en croire, ce vaisseau expéditif portait également à bord une grande pompe à air, qui pompait de l’air dans la carcasse jusqu’à ce qu’elle flottât convenablement en attendant qu’on pût s’en occuper. A la fin de son carnage quotidien il revenait, remorquant parfois quatre baleines gonflées, jusqu’à la baleinerie qui est une factorerie nantie d’un outillage moderne. Les baleines sont traînées au sommet d’une planche inclinée, tout comme les solives à la scierie, et tout ce qui ne peut fournir de l’huile à l’usage du peaussier écossais, ni être séché en vue du marché japonais, est transformé en engrais puissants.

— Il n’y a pas d’engrais qui puisse rivaliser avec le nôtre, dit l’actionnaire. Il renferme tant de calcaire. Voyez-vous, la seule chose qui nous ait tracassés jusqu’ici, c’est leurs peaux. Mais nous avons inventé un procédé maintenant pour les transformer en linoléum. Oui, ce sont de belles bêtes. Celle-là — et il indiqua du doigt une bosse noire au milieu d’une guirlande d’embrun, — pourrait être découpée merveilleusement.

— Si vous marchez de ce train-là, lui dis-je, il ne vous en restera pas.

— C’est vrai. Mais ça rapporte trente pour cent, et il y a quelques années personne n’y croyait.

Je lui pardonnai tout à cause de cette dernière phrase.

UNE CONCLUSION

Le Canada possède deux piliers de force et de beauté en Québec et Victoria. La première se classe seule parmi ces villes-mères dont personne ne peut dire « ceci me rappelle. » Pour vous faire une idée de Victoria il faut prendre tout ce que l’œil admire le plus à Bournemouth, Torquay, l’île de Wight, la Vallée fortunée à Hong-Kong, le Doon, Sorrente, et Camps Bay ; ajoutez des souvenirs des Mille Iles et disposez le tout autour de la baie de Naples, avec quelques Himalayas comme arrière-plan.

Les agents de biens immeubles la recommandent comme un petit morceau de l’Angleterre — l’île sur laquelle elle se trouve est à peu près grande comme l’Angleterre — mais aucune Angleterre ne se trouve placée au milieu de telles mers imprégnées du mystère de l’océan plus vaste situé au delà. Les crépuscules élevés, tranquilles, que l’on a tout le long des plages viennent de l’Orient antique qui est là, tout près, sous la courbe du globe, et même en octobre le soleil se lève chaud dès le début. La terre, le ciel, l’eau attendent à la porte de chaque homme pour le contraindre, de vive force, à sortir pour jouer, si d’aventure il quitte un instant des yeux son travail ; et bien que certaines autres villes du Dominion ne comprennent pas tout à fait cette disposition immorale de la Nature, ceux qui ont fait fortune dans ces mêmes villes partent pour Victoria, et avec le zèle qui caractérise les convertis, prônent et préservent ses beautés.

Nous sommes allés regarder un magasin de bœuf salé appartenant à la marine, qui jadis avait été esquimau, dépôt de la marine britannique. On y arrivait à travers des chemins plus beaux que des sentiers anglais, serpentant le long de rives et de parcs naturels, dont le moindre aurait fait la fortune d’une ville.

— La plupart des villes, dit quelqu’un soudain, construisent leurs routes à angle droit. C’est ce que nous faisons dans les quartiers d’affaires. Qu’en pensez-vous ?

— Si je ne me trompe, certaines de ces grandes villes seront forcées de dépenser des millions un jour ou l’autre en courbes ; histoire de changer, lui dis-je ; vous possédez ce que nul argent ne peut acheter.

— C’est bien ce que les gens nous disent quand on vient habiter Victoria, — et ils ont de l’expérience.

Il est amusant de penser à quelque millionnaire arrivant tout chaud de quelque gril rectangulaire de la civilisation occidentale en train d’engager le bon habitant de Victoria à garder ses perspectives variées et ses courbes reposantes à l’œil.

Il y a une vue, lorsque le brouillard du matin se lève du port où les steamers relâchent, du Parlement d’une part, et d’un énorme hôtel de l’autre qui, en tant que spécimen de quais et de façades, s’adaptant et s’encastrant habilement ensemble, mérite qu’on vienne de loin pour la contempler. On finissait l’hôtel. Le salon des dames, long peut-être d’environ cent pieds sur quarante de large, avait un plafond en plâtre, voûté et superbement orné de bosses, d’arabesques et d’entrelacs, et qui, je ne sais pourquoi, paraissait familier.

— Nous en avons vu une photographie dans La Vie au Grand Air, nous expliqua l’entrepreneur. Cela nous a paru être juste ce qu’il fallait pour la pièce, de sorte qu’un de nos plâtriers, un Français, celui là-bas, l’a pris et l’a copié. Ça fait bien, n’est-ce pas ?

A peu près à l’époque où l’on installait le noble original en Angleterre, Drake pouvait être en train de quitter, toutes voiles dehors, cette même rive. Vous voyez donc que Victoria légalement possède les droits d’auteur.

Je m’efforçais, en toute honnêteté, de rendre un peu de la couleur, de la gaieté, de la gracieuseté de la ville et de l’île, mais découvris en fin de compte que je parvenais seulement à entasser des épithètes invraisemblables. Je me résignais à abandonner la tâche, en renonçant à décrire mille autres merveilles, fâché d’avoir perdu mon temps et le vôtre à m’occuper de messieurs à l’air anxieux et qui parlaient de « désavantages ». Quelques vers, découpés dans un journal, résument, me semble-t-il, leur attitude :

De même que Le Pays de peu de Loisir Est l’endroit où s’accomplit la besogne, De même Le Pays de peu de Plaisir Est l’endroit où l’on peut prendre le plus d’amusement. Dans Le Pays de multiples Soucis Les Gens rient comme ils doivent le faire, Bref, il y a toujours des Gens qui regimbent Dans Le Pays cent fois trop bon.

A chaque pas de mon voyage des gens m’assurèrent que je n’avais rien vu du Canada. Mineurs silencieux du Nord, fruitiers de la vallée de Okanagan ; contremaîtres d’équipes d’ouvriers des voies ferrées, venus depuis peu des écoles secondaires anglaises ; l’habitant le plus vieux de la ville de Villeneuve, âgé de vingt-huit ans ; certains Anglais qui vivaient sur la prairie et qui trouvaient le moyen de se procurer de l’amusement, des bons camarades aussi bien que de l’argent ; cultivateurs de blé et marchands de bestiaux, tous deux animés d’un même esprit sincère ; agents électoraux ; agents de la police montée, devenus expansifs au crépuscule, dans les haltes au bord de la route ; employés qui dépendaient du bon vouloir populaire et qui parlaient avec autant de précautions qu’ils en mettaient à marcher ; même les créatures bizarres qui ne parlaient pas anglais et l’affirmaient bruyamment dans le wagon-restaurant. Voilà ce qu’un chacun ou une chacune, à sa façon, me donnait à entendre. Il existait le même rapport entre mon excursion et leur pays que celui qui existe entre une promenade sur un omnibus à travers le Strand et la ville de Londres, de sorte que je connaissais leurs impressions.

Mon excuse est que notre chair et notre sang nous intéressent plus que n’importe qui d’autre ; et j’avais de par ma naissance les mêmes droits sur eux et leur vie qu’eux-mêmes possédaient dans toute autre partie de l’Empire. Parce qu’ils étaient devenus un peuple dans l’Empire mon droit était reconnu et nul n’y fit aucune objection, — ce qui ne serait pas arrivé il y a seulement quelques années. On peut se tromper sur le sens de bien des indications le long de la route, mais il n’y a pas moyen de se tromper sur l’esprit d’une nationalité sensée et reconnue, qui remplit le pays d’un bout à l’autre exactement comme le bourdonnement joyeux d’une grosse dynamo bien appliquée à sa tâche forme un fond sur lequel se détachent tous les autres bruits de l’atelier. Pour bien des raisons cet esprit est venu tard, mais puisqu’il est venu, après l’époque des bagatelles, des doutes, des dédains ouverts ou voilés, il y a moins de danger qu’il s’égare au milieu de la richesse et du luxe incommensurables qui lui échoueront. Les gens, les écoles, les églises, la Presse selon sa mesure, et surtout les femmes, comprennent sans manifestes que leur terre doit maintenant, comme toujours, rester soumise à la Loi en actes, en paroles et en pensée. C’est là leur marque de caste, l’arche de leur pacte, leur raison d’être ce qu’ils sont. Dans les grandes cités, avec leurs listes de contraventions publiées tout comme dans les villages ; dans les petites villes occidentales grandes ouvertes où le présent est aussi libre que les vies, et l’avenir aussi sûr que la propriété de leurs habitants ; dans les villes côtières navrées et humiliées de leur unique nuit de dissipation ( — Ce n’est pas notre habitude, Monsieur, ce n’est pas notre habitude !), bien haut dans les montagnes où les officiers de la loi poursuivent et ramènent soigneusement à la justice le malfaiteur ébahi ; et derrière les prairies bien ordonnées jusqu’aux terres stériles, aussi loin qu’un homme blanc solitaire peut marcher, l’inflexible esprit de la race rejoint, surveille, et exerce son contrôle. Cela ne s’exprime guère en paroles, mais parfois dans des discussions intimes on a le privilège d’entrevoir les feux intérieurs. Ils brûlent avec éclat.

— Nous ne voulons pas qu’on nous décivilise, nous, me dit le premier à qui j’en parlais.

C’était là la réponse partout, la note dominante, laconique, et l’explication.

En dehors de cela les Canadiens sont humains autant que nous le sommes tous quand il s’agit d’éviter ou de contester une simple vérité. Le devoir de développer leur pays leur est toujours présent à l’esprit ; mais quand il est question de prendre des dispositions — de meilleures dispositions — pour le défendre, ils se réfugient derrière des paroles vagues, des anticipations puériles de miracles — tout à fait à la manière impériale la mieux recommandée. Tous admettent que le Canada est opulent ; très peu admettent qu’il est faible ; un plus petit nombre encore que, s’il restait sans appui, il cesserait très vite d’exister en tant que nation. A celui qui s’enquiert avec anxiété à son sujet on répond qu’il fait son devoir envers l’Angleterre en développant ses ressources ; que les gages offerts sont si élevés qu’il ne peut être question de payer une armée ; il est réellement en train de préparer de magnifiques projets pour la Défense, mais il ne faut ni le presser ni lui faire la loi ; un peu de sage diplomatie est tout ce dont il est besoin en cette ère si civilisée ; lorsque viendra la crise quelque phénomène se produira (sûrement !). Et l’on termine très souvent par un discours sur l’immoralité foncière de la guerre — tout cela ayant à peu près autant de rapport avec la question que si l’on promenait une tourterelle à travers les rues pour empêcher la peste.

La question vitale pour le Canada n’est pas ce qu’il pense ou ce qu’il paie, mais ce qu’un ennemi pourrait estimer nécessaire de lui faire payer. S’il continue à être opulent, tout en restant faible, il sera attaqué sûrement sous un prétexte quelconque. Et alors il succombera, et l’esprit qui l’anime disparaîtra avec son pavillon lorsqu’il glissera le long de la drisse.

« Cela, c’est absurde, est la riposte que l’on vous fait toujours : dans son propre intérêt l’Angleterre ne le permettrait jamais. Ce que vous dites là présuppose la chute de l’Angleterre. »

Pas forcément. Rien de plus dangereux qu’un faux pas fait en marchant ; mais quand l’Angleterre trébuche, l’Empire tremble. La faiblesse du Canada, c’est le manque d’hommes. La faiblesse de l’Angleterre, c’est l’excès de votants qui proposent de vivre aux frais de l’État. Ceux-là s’indignent bruyamment lorsqu’on dépense des crédits autrement que pour eux ; et puisque l’on consacre de l’argent à la flotte et à l’armée pour protéger l’Empire pendant qu’il est en train de se consolider, ils raisonnent que si l’Empire cessait d’exister les armements cesseraient également ; l’argent ainsi épargné pourrait être réservé à leur confort matériel. Ils s’enorgueillissent d’être l’ennemi avoué et organisé de l’Empire qui, comme les autres le voient bien, est tout disposé à leur donner la santé, la prospérité et la puissance au delà de tout ce que leurs votes pourraient leur valoir en Angleterre. Mais leurs chefs ont besoin de leurs votes en Angleterre, comme ils ont besoin de leurs protestations et de leurs malaises pour les aider dans leurs carrières municipales et parlementaires. Aucun ingénieur ne modère la vapeur dans ses propres chaudières.

De sorte que l’on ne leur dit guère autre chose que du mal du grand héritage extérieur et on les tient claquemurés dans les villes par des promesses de libres rations et d’amusements. Si l’Empire était menacé, ils ne conseilleraient pas, dans leur propre intérêt, à l’Angleterre de dépenser de l’argent pour lui. En conséquence, ce ne serait pas un mal si les nations appartenant à l’Empire se trouvaient être assez fortes pour encaisser au début quelques bons coups en attendant que l’Angleterre pût se porter à leur secours.

Dans ce but, un apport d’hommes intègres, de valeur, devient nécessaire de plus en plus chaque année pendant laquelle dure la paix — d’hommes loyaux, propres, expérimentés en questions gouvernementales, de femmes qui n’ignorent pas le sacrifice.

En cela les Messieurs qui proposent que leurs voisins les entretiennent nous servent d’utiles alliés. Ils ont réussi à rendre inquiètes les classes se trouvant immédiatement au-dessus d’eux qui constituent la classe ouvrière anglaise. Cette classe, en effet, n’est pas encore contaminée par la tentation de la paresse entretenue par l’État, ou par le manque de responsabilité garanti par l’État. L’Angleterre a des millions de gens de cette espèce, silencieux, appliqués, accoutumés même maintenant à pourvoir aux besoins de leurs propres rejetons, à les élever dans la ferme crainte du Seigneur, et dans le seul désir de n’être récompensés que pour ce qu’ils ont fait. Il y a quelques années seulement cette classe n’aurait pas eu même l’envie de bouger ; aujourd’hui elle ressent l’inquiétude générale. Ils vivent dans son atmosphère. Des amis qui d’aventure leur viennent emprunter du sucre ou du thé leur ont appris en plaisantant, ou avec des menaces, que bientôt viendraient des jours heureux où celui qui refuserait de donner de bon gré en verrait de dures. La perspective ne fait appel ni à leur raison ni à leurs carnets de caisse d’Épargne. Ils entendent, — ils n’ont pas besoin de lire — les discours prononcés le dimanche matin. Une de leurs préoccupations est d’envoyer leurs enfants à l’école du dimanche par des voies détournées, de peur qu’ils n’entendent et n’apprennent d’abominables blasphèmes. Lorsqu’on dévalise les caisses de petites boutiques ou lorsque l’apache extorque de l’argent aux femmes de sa famille avec une brutalité plus grande qu’à l’ordinaire, ils savent, parce qu’ils souffrent, quels sont les principes que l’on met en pratique. Si on pouvait sans bruit indiquer à ces gens un moyen tranquille d’en sortir, beaucoup d’entre eux feraient rentrer leurs épargnes (ils sont plus riches qu’ils n’en ont l’air), et fileraient sans rien dire. Dans les campagnes anglaises, aussi bien que dans les villes, il existe un sentiment — qui n’est pas encore de la panique, mais une sorte de panique atténuée — que l’avenir ne sera rien moins que gai pour ceux qui travaillent, ou qui ont l’habitude de travailler. Tout cela est à notre avantage.

Le Canada pourra servir au mieux ses propres intérêts et ceux de l’Empire en exploitant systématiquement ce nouveau terrain de recrutement. Maintenant que le Sud de l’Afrique, avec la seule exception de la Rhodésie, se trouve paralysé, et que l’Australie n’a pas encore appris les choses qui sont nécessaires à sa paix, le Canada a la meilleure chance du monde d’attirer des hommes de valeur et des capitaux dans le Dominion. Mais les hommes ont beaucoup plus d’importance que l’argent. Il se peut qu’ils ne soient pas de prime abord aussi habiles avec la houe que l’habitant de Bessarabie ou que celui du Bokhariot, ou telle race à la mode, quelle qu’elle soit. Mais ils ont des qualités de courage, de bonne humeur, et certaine vertu à toute épreuve, choses pas entièrement à dédaigner. Ils ne se tiendront pas à l’écart de la vie de la terre ni ne feront des prières en des langues inconnues à des saints Byzantins ; tandis que, d’autre part, cette même ténacité, cette même prudence qui les a tenus attachés jusqu’à présent à l’Angleterre, les aideront à jeter de profondes racines ailleurs. Il y a plus de chance pour que, eux, plutôt que d’autres classes, amènent leurs femmes, et ces femmes-là fonderont des foyers sacrés et individuels. Une Colonie de la Couronne, peu estimée, dit proverbialement qu’aucune région n’est réellement colonisée tant qu’on ne voit pas de pots de musc sur les rebords des fenêtres — signe certain qu’une famille anglaise est venue s’y installer. On ne peut savoir exactement combien de gens, parmi la population étrangère que le bateau débarque, possèdent quelque chose d’approchant ces idées-là. Dans certain pays nous avons vu une panique financière renvoyer de véritables armées d’étrangers aux pays avec lesquels ils niaient toute allégeance. Que feraient-ils, ou ceux qui leur ressemblent, en temps de réel danger, puisque aucun instinct de leur corps ou de leur âme ne les forcerait à attendre jusqu’à ce que la tempête eût pris fin ?

A n’en point douter la conclusion de toute la question dans l’Empire entier ne doit-elle pas être qu’il faut amener des hommes et des femmes de notre souche, ayant nos habitudes, notre langue, nos espoirs, par tous les moyens possibles que comporte une politique bien réglée ? Le temps ne nous sera pas alloué en quantité suffisante pour que nous nous multipliions jusqu’au moment d’imposer une paix incontestable, mais en puisant dans l’Angleterre nous pourrons rapidement effectuer la transfusion dans ses veines de ce qui nous manque de sa force, et, grâce à cette opération, obtenir par une saignée bienfaisante sa propre santé de corps et d’esprit.

En attendant, le seul ennemi sérieux de l’Empire, dedans ou dehors, c’est cette même Démocratie qui dépend de l’Empire pour tout ce qui concerne son confort individuel, et en considération duquel nous insistons au moyen des arguments qui précèdent.

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