L’ÉGYPTE DES MAGICIENS (1913) (continued 2)
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A midi, lorsque les maîtres d’hôtel tirent du fond des réfrigérants tout couverts de buée certaines boissons pour le lunch, le Désert gémit plus fort encore que les roues des puits qui se trouvent sur la rive : « Je suis ici, à quelque cent mètres. Pour l’amour de Dieu, mes jolis messieurs, épargnez une gorgée de ce piquant whisky à l’eau minérale que vous portez à vos lèvres. Il y a un homme blanc à quelques centaines de kilomètres d’ici mourant de soif sur mon sein, de la soif que vous guérissez au moyen d’un chiffon trempé dans de l’eau tiède tandis que vous le maintenez, lui, d’une main, et il s’imagine qu’il est en train de vous maudire à haute voix, mais il n’en est rien, car sa langue est sortie de sa bouche et il ne peut pas la rentrer. Merci, mon noble capitaine. » Car naturellement on verse la moitié du breuvage par-dessus bord avec cette prière : « Puisse-t-il arriver à celui qui en a besoin » ; tandis que l’on tourne le dos aux crêtes palpitantes et aux horizons fluides qui commencent leur danse à mirage de midi.
Le soir le Désert fait de nouveau intrusion — attifé comme une fille Nautch de voiles de pourpre, de safran, de clinquant doré, de vert d’herbe. Elle s’étale sans pudeur devant le touriste ravi, en réseaux tissés en forme de pélicans regagnant à tire d’aile leurs demeures, en franges de canards sauvages, en taches noires sur fond carminé, en bijoux de pacotille faits de nuages couleur d’opale. « Remarquez-moi ! » s’écrie-t-elle, comme telle autre femme indigne. « Admirez le jeu de mes traits mobiles, les révélations de mon âme multicolore. Observez mes appâts et mes puissances. Frémissez pendant que je vous fais tressaillir ! » Ainsi, elle flotte, passant à travers toutes ses transformations et se retire en haut jusque dans les bras du crépuscule. Mais à minuit elle abandonne tout faux-semblant et descend sous sa forme naturelle, qui dépend de la conscience du contemplateur et de l’éloignement qui le sépare du blanc voisin.
Vous remarquerez dans le Benedicite omnia opera que le Désert est la seule chose à qui l’on n’enjoint pas de « bénir Dieu, le louer et le magnifier à jamais ». Cela, c’est parce que au moment où notre illustre père, le Seigneur Adam et son auguste épouse, la Dame Ève, furent chassés du paradis, Eblis le Maudit, craignant que l’homme ne revienne finalement dans les grâces d’Allah, se mit à brûler et à dévaster toute la terre à l’Est et à l’Ouest de l’Éden.
Chose assez bizarre, le Paradis terrestre est à peu près au centre de tous les déserts du monde, en comptant à partir de Gobi jusqu’à Tombouctou, et toute cette terre, en tant que terre, est « exclue de la miséricorde de Dieu ». Ceux qui s’en servent le font à leurs risques et périls. En conséquence le Désert produit son propre type d’homme tout comme le fait la mer. J’eus la bonne chance d’en rencontrer un spécimen, âgé environ de vingt-cinq ans. Son travail l’obligeait à longer la mer Rouge, où des hommes sur de rapides chameaux viennent faire la contrebande du hashish et parfois de fusils, avec les dhows qui abordent n’importe quelle plage commode. Les contrebandiers doivent être poursuivis sur des chameaux encore plus rapides, et puisque les puits sont rares et bien connus le jeu consiste à arriver les premiers et à les occuper.
Mais il se peut qu’ils brûlent un puits ou deux et fassent étape de plusieurs jours en un seul. Alors celui qui les poursuit doit prendre de plus grands risques encore et faire des marches plus cruelles afin que la loi soit observée. La seule chose en faveur de la loi est que le hashish sent abominablement — pire qu’un chameau qui a chaud — de sorte que lorsqu’ils accostent on ne perd pas de temps à écouter des mensonges. On ne m’a pas expliqué comment ils se dirigent à travers les solitudes ni par quel art ils maintiennent leur vie au milieu des tempêtes de poussière et de chaleur. Cela on le prenait pour démontré, et celui qui le prenait ainsi était l’individu le plus ordinaire que l’on puisse rencontrer. Il fut très ému d’apprendre que les Français sont en train de faire une route aérienne quelque part au Sahara, au-dessus d’une étendue sans eau de six cents kilomètres, et où, si l’aéroplane venait à subir des avaries en route, le pilote mourrait de soif et se dessécherait à côté de son appareil.
Pour être juste, il faut reconnaître que le Désert prend rarement la peine d’effacer les traces d’un meurtre. Il y a des endroits au Désert, dit-on, où même maintenant l’on rencontre les morts de batailles anciennes, tous aussi visibles que les nids de guêpes de l’an dernier, couchés en monceaux ou éparpillés par la fuite avec, par-ci, par-là, les petites lignes brillantes des cartouches vides qui les avaient fait tomber.
Il y a des vallées et des ravins où les contrebandiers les plus fous ne tiennent pas à se réfugier à certains moments de l’année ; de même qu’il y a des demeures faites pour qu’on s’y repose mais où les domestiques indigènes refusent de séjourner parce qu’ils sont arrêtés, en se rendant à la cuisine, par le qui-vive des régiments soudanais qui depuis longtemps sont au Paradis. Et les voix, et les avertissements, et les appels derrière les rochers sont innombrables. Tout cela s’explique par le fait qu’on est très rarement appelé à vivre dans un endroit si calme qu’on peut entendre le murmure rapide de son sang sur son propre tympan. Ni un vaisseau, ni une prairie, ni une forêt ne donnent ce silence-là. Je suis allé une fois à sa recherche, lorsque notre bateau était amarré et que mes compagnons s’en étaient allés voir je ne sais quel spectacle ; mais certes, je n’osai m’aventurer à plus d’un kilomètre de la fumée de notre cheminée. C’est alors que je découvris soudain une colline criblée de tombes qui renfermaient des têtes de morts blanches comme du papier, tous ricanant agréablement comme autant d’ambassadeurs du Désert. Mais je n’acceptais pas leur invitation. On m’avait dit que tous les petits diables apprennent à dessiner au désert, ce qui explique les détails compliqués et futiles qui le remplissent. Personne sauf un diable ne songerait à creuser chaque saillie de rocher de lignes indiquant l’action du vent ou à la réduire par les rafales de sable jusqu’à n’être qu’une nervure étincelante ; à dresser des collines en forme de pyramides, de sphynx et de faubourgs de villes dévastés ; à couvrir des espaces grands comme la moitié d’un comté anglais d’études à la sépia représentant des ravins de Dougas et de Nullahs, se croisant et s’enchevêtrant, chacun étalant une perspective beaucoup trop habile ; à oblitérer le travail à demi terminé au moyen d’un lavis de sable à trois teintes, pour le reprendre de nouveau, à la pointe d’argent, au bord de l’horizon. S’ils font cela, c’est pour amener les voyageurs égarés à se figurer qu’ils pourront reconnaître des points de repère, les forcer à courir de-ci de-là dans l’espoir de les identifier, jusqu’au moment où la folie survient. Le Désert n’est qu’artifice de diable, « satanée habileté », pourrait-on dire, bourré de travaux inutiles, toujours promettant quelque chose au prochain détour, toujours conduisant à travers une décoration excessive et un dessin trop souligné pour aboutir à une stérilité toujours égale.
Il y eut un matin surtout, merveilleux entre tous les matins, où nous nous trouvâmes en face du Temple de Abu Simbel taillé dans le roc. Là, quatre personnages gigantesques, chacun haut de soixante pieds, sont assis les mains sur les genoux à attendre le jour du Jugement dernier. A leurs pieds s’étend une petite étendue de blé vert-bleu. Ils ont l’air de retenir derrière eux tout le poids du désert, qui néanmoins déborde d’un côté sous forme d’une cataracte de sable vif orange. On conseille au touriste d’assister au lever du soleil ici, soit en se tenant à l’intérieur du temple où la lueur tombe sur certain autel érigé par Ramsès en son propre honneur, soit du dehors où une autre Puissance prend la direction.
Les étoiles avaient pâli quand nous commençâmes notre veillée ; les oiseaux de la rivière chuchotaient tout juste en faisant leur toilette dans la lumière incertaine et empourprée. Puis la rivière se ternit comme de l’étain ; la ligne de la cime derrière le Temple se détacha sur le fond laiteux du ciel ; on devinait plutôt qu’on ne voyait les quatre silhouettes dans le trou d’ombre au-dessous. Celles-ci se dessinèrent suffisamment énormes, mais sans terreur spéciale, tandis que l’aube de l’Orient accomplit ses rites magnifiques. Quelque roseau de la rive se révéla par réflexion, noir sur argent ; des ailes en forme d’arc battirent la surface de l’eau, troublant son immobilité et la transformant en fragments de verre ; la cime du désert devint topaze et les quatre silhouettes se détachèrent nettement, sans ombre pourtant, de leur arrière-plan. La lumière plus forte les inonda de rouge depuis la tête jusqu’aux pieds et elles devinrent vivantes, aussi horriblement, aussi fortement mais aussi aveuglément vivantes que des hommes ligotés sur la chaise électrique avant que le courant ne soit ouvert. On sentait que si par un miracle l’aube pouvait être retardée seulement une seconde de plus, elles s’arracheraient de là, se délivreraient, et bondiraient vers Dieu sait quelle vengeance. Mais à cet instant précis le plein soleil les riva à leurs places, — statues, et rien de plus, balafrées de lumière et d’ombre — et un jour nouveau entama son travail.
A quelques mètres de ces grandes images, tout près de la statue d’une princesse égyptienne dont la face rappelait exactement celle de « Elle »[6], se trouvait une tablette de marbre au-dessus de la tombe d’un officier anglais tué dans un combat contre des derviches il y a presque une génération.
A partir de Abu Simbel jusqu’à Wadi Halfa, la rivière, affranchie de la domination des Pharaons, commence à parler d’hommes blancs morts. Il y a trente ans, de jeunes officiers anglais aux Indes mentaient et intriguaient furieusement pour se faire attacher à des expéditions dont les bases se trouvaient parfois à Suakim, parfois tout à fait dans l’air du désert, mais dont aujourd’hui tous les exploits sont oubliés. De temps à autre le dragoman agitant une main lisse dans la direction de l’Est ou vers le Sud-Est rappelle quelque combat. Alors tout le monde murmure : « Ah ! oui ; ça c’était Gordon, bien entendu » ou bien : « Était-ce après, ou avant Omdurman ? » Mais la rivière est bien plus précise. Au moment où le bateau fend de biais, comme un chien dérouté, le cours d’eau qui baisse, tous ces noms connus jaillissent sous les roues du bateau : — « Armée de Hicks — Val Baker — El Teb — Tokar — Tamaï — Tamanieb et Osman Digna ! » Son avant vire pour aborder une autre courbe : « Nous ne pouvons pas débarquer des troupes anglaises ou indiennes ; si l’on demandait notre avis nous recommanderions l’abandon, jusqu’à un certain point, du Soudan. » C’était là le roucoulement que Lord Granville fit entendre aux conseillers de son Éminence le Khédive, et la phrase revient aussi nette que lorsqu’elle nous choqua en 84. Puis, après une longue étendue se profilant entre des palmiers inondés, vient, bien entendu, Gordon, et un correspondant de guerre irlandais fou, d’une folie délicieuse, emprisonné en même temps que lui dans Khartoum. Gordon, — mil huit cent quatre-vingt-quatre, quatre-vingt-cinq — le chemin de fer Suakim-Berbère réellement commencé et tout aussi réellement abandonné. Korti, Abu Kléa, la Colonne du Désert, un bateau à vapeur appelé le Safieh, et non le Condor, qui sauva deux autres vapeurs qui avaient fait naufrage en revenant d’un Khartoum qui était tombé entre les mains rouges du Mahdi de cette époque-là. Puis — et voici que le glissement égal sur les eaux profondes continue — une autre expédition de Suakim avec encore et pas mal d’Osman Digna et des tentatives renouvelées pour construire le chemin de fer Suakim-Berbère. « Hashin », disent les roues du bateau, ralentissant tout d’un coup, « la Zareba de Mac Neil, le 15e Régiment des Sikhs, et un autre régiment indigène, — Osman Digna, plein de fierté et de puissance, et Wadi Halfa, ville frontière. Puis de nouveau Tamaï ; nouveau siège de Suakim, Gemaiza, Handub, Trinkitat et Tokar 1887. »
La rivière rappelle les noms ; l’esprit sur-le-champ ramène la physionomie et les tics de langage de quelque adolescent que l’on avait rencontré pendant quelques heures, peut-être dans un train, se rendant en Égypte, dans les temps anciens. Tous deux, nom et physionomie, s’étaient complètement effacés de la mémoire jusqu’à cet instant.
Ce fut une autre génération qui reprit le jeu dix ans plus tard et remporta la partie à Khartoum. Beaucoup de ceux qui étaient à bord du bateau Cook avaient visité la ville. Ils étaient d’accord pour dire que les frais d’hôtel étaient exorbitants, mais que l’on pouvait faire acquisition des curiosités les plus charmantes dans le bazar indigène. Mais je ne n’aime pas les bazars du genre égyptien depuis une découverte que je fis à Assouan.
Il y avait un vieillard — un Musulman — qui me pressait d’acheter quelque marchandise ou autre, mais non pas avec cette infâme camaraderie que des générations de touristes de bas étage ont enseignée aux habitants de la ville, ni, non plus, avec cette façon adroite de faire l’article que l’Égyptien élevé à la ville attrape bien facilement, mais avec une sorte de zèle désespéré, qui était inconnu à toute sa croyance et à sa nature. Il accrochait du doigt, il implorait, il flattait, l’œil peu assuré, et pendant que je me demandais pourquoi, je vis derrière lui la figure bouffie, rose, d’un juif coiffé d’un fez, le surveillant comme une hermine surveille un lapin. Lorsqu’il se déplaçait, le juif le suivait et s’installait de façon à dominer la situation. Le vieillard tantôt le regardait, lui, tantôt me regardait, moi, et renouvelait ses sollicitations. On pouvait de même s’imaginer quelque vieux lapin en train de taper follement sur un tambourin avec une hermine le guettant par derrière. On me dit plus tard que les juifs possèdent la plupart des baraques dans le bazar d’Assouan, les musulmans travaillent pour eux, vu que les touristes exigent la couleur orientale. Comme je n’avais jamais vu un juif en train de forcer la main à un musulman et que je ne m’imaginais pas la chose possible, cette couleur était pour moi à la fois nouvelle et déplaisante.
L’ÉNIGME D’EMPIRE
A Halfa on sent le premier souffle d’une frontière. Ici le gouvernement Égyptien se retire à l’arrière-plan et même le bateau Cook ne s’arrête pas au beau milieu de la carte postale. Au bureau des Postes et Télégraphes, il y a des traces, très diluées, quoiqu’encore reconnaissables, d’administration militaire. Et la ville, ni où que ce soit, ni de quelque façon que ce soit, ne sent mauvais, ce qui prouve qu’on ne s’en occupe pas à la manière du pays. Il n’y a pas plus à y voir que dans le Ponton C 60, jadis l’Himalaya, vaisseau transportant les troupes de sa Majesté, mais qui, aujourd’hui, n’est plus qu’un ponton à charbon dans le Hamoaze à Plymouth. Une rive avec un étroit chemin en terrasse flanqué de maisons mi-orientales, quelques casernes, une mosquée et une demi-douzaine de rues formant angle droit avec le Désert arrivant à fond de train au bout de chacune, voilà en quoi consiste toute la ville. En remontant le fleuve, un kilomètre environ, sous des palmiers se trouvent des bungalows, restes apparemment de cantonnements, quelques boutiques pour réparations de machines, et des fragments de voie ferrée. Cela forme la plus misérable collection de maisons badigeonnées à la chaux, lamentables jardins, murs décatis, espaces nus foulés et piétinés que l’on peut imaginer ; et cependant chaque fragment de l’ensemble tressaille de la vie d’armées et de flottes dont il se souvient, tout comme le bol résonne encore après que le doigt qui l’a frotté ne le touche plus. Les hommes les plus invraissemblables y ont fait leur temps ; des provisions, par dix mille tonnes à la fois, ont été roulées ou poussées ou traînées jusqu’en haut des rives par des dizaines de milliers de mains éparses ; des hôpitaux s’y sont installés à l’aventure, se sont étendus prodigieusement ou se sont rapetissés, puis se sont évanouis avec les régiments qui eux-mêmes s’évanouissaient ; des voies de garages ont été installées, puis arrachées selon que les besoins variaient, puis enfin complètement oblitérées par le sable.
Halfa a été la tête de ligne, le Quartier Général de l’Armée, le centre de l’Univers, le seul endroit où un homme était sûr de pouvoir acheter du tabac et des sardines et recevoir des lettres pour lui et de l’aide médicale pour ses amis. Aujourd’hui elle n’est plus que la coquille ratatinée d’une ville sans un hôtel convenable et où les touristes se précipitent de la rivière pour acheter au Bureau de Poste des collections complètes de timbres du Soudan.
Je suis allé me promener sans but, d’un bout à l’autre de la ville. Je découvris une foule de jeunes gens du pays en train de jouer au football sur ce qui avait peut-être été jadis un champ de manœuvre.
— Et quelle est cette école ? demandai-je en anglais à un assez jeune garçon très empressé.
— Madrissah, répondit-il avec beaucoup d’intelligence, ce qui, traduit, ne veut dire qu’École.
— Oui, mais quelle École ?
— Oui, Madrissah, école, Monsieur, et il me suivit pour voir ce que l’imbécile voulait encore.
Une ligne de voie ferrée qui en son temps avait dû alimenter de gros ateliers me conduisit entre des maisons à vastes pièces et des bureaux aux pancartes indiquant respectivement leurs fonctions avec, par-ci par-là, un employé en train de travailler. Des fonctionnaires égyptiens, fort polis, me donnèrent force indications (je voulais autant que possible arriver à voir un officier blanc, mais aucun ne s’y trouvait à ce moment-là). Je fus chassé d’un jardin qui appartenait à une Autorité ; rôdai en lambinant autour de l’entrée d’un bungalow qui avait un enclos déjà très vieux, où deux blancs étaient assis dans des fauteuils sur une véranda ; errai en dévalant vers la rivière sous les palmiers où filtraient les dernières lueurs roses ; me perdis au milieu de chaudières rouillées et de billes de bois de charpente ; et enfin revins en baguenaudant dans le crépuscule, escorté par le petit garçon et par une brigade entière de fantômes, dont je n’avais jamais rencontré un seul auparavant, mais que je connaissais tous jusqu’au dernier très intimement. Ils me dirent que c’était surtout les soirs qui les déprimaient eux aussi, de sorte qu’ils revinrent tous après dîner et me tinrent compagnie, pendant que j’allais à la rencontre d’un ami qui devait arriver de Khartoum par le train de nuit.
Il avait une heure de retard, et cette heure nous la passâmes, les fantômes et moi, dans un hangar aux murs de brique, au toit de fer-blanc, chaud encore de la chaleur du jour ; une foule d’indigènes riaient et causaient quelque part derrière dans l’obscurité. Nous en étions arrivés à nous connaître si bien au bout de ce temps que nous avions fini de discuter tous les sujets possibles de conversation : où pourrait bien se trouver par exemple la tête du Madhi, — le travail, la récompense, le désespoir, la reconnaissance de notre mérite, l’échec absolu, tous les motifs réels qui nous avaient poussés à faire quelque chose, et tous les autres ardents désirs qui nous avaient possédés. Donc nous restâmes immobiles et laissions marcher les astres, comme il faut faire quand on rencontre ce genre de train.
Au bout d’un instant je demandai : — Quel est le nom de la station suivante à partir d’ici ?
— Station No 1, répondit un fantôme.
— Et la suivante ?
— Station No 2, et ainsi de suite jusqu’à huit, je crois.
— Est-ce que cela ne valait pas la peine de nommer ne serait-ce qu’une seule de ces stations d’après quelque homme vivant ou mort ayant contribué de quelque façon à la construction de la ligne ?
— Eh bien, ils ne l’ont pas fait malgré tout, me répondit un autre fantôme, sans doute qu’ils trouvaient que cela n’en valait pas la peine. Pourquoi ? Qu’en pensez-vous, vous ?
— Je pense, répondis-je, que c’est le genre de snobisme pour lequel les Nations sont punies par les Enfers.
Les feux de tête se montrèrent enfin, à une immense distance ; les lampes électriques, baissées par économie, furent réouvertes en plein, les fantômes disparurent, les dragomans des différents vapeurs se portèrent en avant, vêtus de magnifiques habits, à la rencontre des passagers qui avaient retenu leurs places dans les bateaux Cook, et le train de Khartoum dégorgea une joyeuse collection de gens, tous décorés de cornes, de sabots de bêtes, de pelages, de couteaux et « d’assegais » qu’ils venaient d’acheter à Omdurman. Et lorsque les facteurs s’emparèrent de leurs paquets hérissés, on aurait dit la Zareba de Mac Neil moins les chameaux.
Deux jeunes gens en tarboushe étaient les seules personnes qui n’avaient pas pris part à l’émeute. L’un d’eux dit à l’autre :
— Tiens !
L’autre dit de même : — Tiens !
Ils échangèrent des grognements pendant un instant. Puis l’un d’eux dit d’une voix agréable :
— Ah ! quel dommage ! Je croyais que j’allais vous avoir sous mes ordres pendant quelque temps. Alors vous allez vous servir de la maison de repos là-bas ?
— Je suppose, répondit l’autre, savez-vous par hasard si le toit est achevé ?
Sur quoi une femme se mit à se lamenter à haute voix pour qu’on retrouve sa lance de derviche qui avait été égarée. Ainsi je ne saurai jamais, sauf peut-être grâce aux dernières pages de l’Almanach Soudanais, dans quel état se trouve cette maison de repos.
D’après le peu que j’ai appris, l’administration du Soudan est un singulier service. Elle s’étend silencieusement depuis les bords de l’Abyssinie jusqu’aux marais de l’Équateur avec une pression moyenne de un homme blanc pour plusieurs milliers de kilomètres carrés. Là où c’est possible elle légifère selon les coutumes de la tribu, et, lorsqu’il n’existe aucun précédent, selon le bon sens du moment. C’est dans l’armée presque exclusivement que se fait son recrutement, armé surtout de binocles, jouissant d’un taux de mortalité un peu inférieur à sa propre réputation. On dit que c’est le seul service où l’on recommande explicitement à celui qui part en congé de sortir du pays et de se reposer pour revenir plus dispos pour sa besogne. On exige un haut niveau d’intelligence, et l’on ne pardonne pas les défaillances. Par exemple : certain employé, en congé à Londres, se trompa de train à Boulogne et, au lieu d’aller à Paris, ce qu’il avait bien entendu eu l’intention de faire, se trouva à une station appelée Kirk Kilissie, à l’ouest d’Andrinople, où il resta quelques semaines. C’est une erreur qui aurait pu être commise par n’importe qui, par une nuit sombre, après une traversée tempêtueuse, mais les autorités n’en voulurent rien croire, et lorsque je quittai l’Égypte elles étaient activement occupées à le passer à tabac. Tout le monde est effroyablement comme il faut maintenant au Soudan.
Il y a bien, bien longtemps, avant même que les Philippines eussent été prises, un de mes amis fut réprimandé par un Député anglais, d’abord pour le péché commis en versant du sang, parce qu’il était par profession soldat, ensuite pour l’assassinat parce qu’il avait combattu dans de grandes batailles, et enfin, chose la plus importante de toutes, parce que lui et ses matamores avaient infligé au contribuable anglais les dépenses occasionnées par le Soudan. Mon ami expliqua que tout ce que le Soudan avait jamais coûté au contribuable anglais était le prix d’environ une douzaine de drapeaux anglais réglementaires — un pour chaque province. — Et c’est là, dit triomphalement le Député, tout ce que cela vaudra jamais. Il continua à se justifier, et le Soudan continua — aussi. Aujourd’hui il a pris sa place en tant qu’un de ces miracles reconnus et avérés, qui s’obtiennent, sans qu’on ait besoin d’emportement ni d’entêtes de journaux, grâce à des hommes qui font la tâche la plus proche d’eux et s’occupent rarement de leur propre réputation.
Tandis qu’il y a seize ans — moins même — le pays entier n’était qu’un enfer affolant de meurtre, de torture, de prurit, où chaque homme qui possédait une épée s’en servait jusqu’au moment où il rencontrait un plus fort que lui et devenait esclave. C’était — ce sont ceux qui s’en souviennent qui le disent, — une hystérie de sang et de fanatisme, et de même qu’une femme hystérique est rappelée à ses sens par un jet d’eau froide, de même à la bataille d’Omdurman le pays fut ramené à la santé mentale par la mort appliquée sur une échelle telle, que les meurtriers et les bourreaux auraient eu du mal, même à l’extrême limite de leur débordement, à concevoir. En un jour et une nuit tous ceux qui avaient du pouvoir et de l’autorité furent exterminés et soumis si bien que, comme le dit la vieille chanson, il ne resta plus de chef pour demander des nouvelles d’aucun suivant. Tous ils avaient fait une dernière charge qui les mena au Paradis. Ceux qui restaient s’attendaient à voir se renouveler des massacres pareils à ceux auxquels ils avaient été accoutumés, et lorsque ceux-ci ne vinrent point, ils dirent sans recours : — Nous n’avons rien, nous ne sommes rien, voulez-vous nous vendre comme esclaves chez les Égyptiens ? Ceux qui se souviennent des anciens jours de la Reconstruction — véritable épopée — disent qu’il ne restait plus rien sur quoi bâtir, même pas d’épaves. Le savoir, la décence, les relations de famille, la propriété, les titres, le sentiment de la possession : tout était parti. On leur intima l’ordre de rester tranquilles et d’obéir ; et ils restèrent ébahis, tâtonnant comme les foules ahuries après une explosion. Peu à peu cependant ils furent nourris et soignés et disciplinés quelque peu ; des tâches, dont ils n’espéraient jamais voir la fin leur furent imposées, et ils furent presque par force physique poussés et traînés le long des routes de l’existence même. Ils en vinrent à comprendre bientôt qu’ils pourraient récolter ce qu’ils avaient semé et qu’un homme, mieux, une femme, pourrait faire une marche d’une journée avec deux chèvres et un lit indigène, et garder la vie et ses biens saufs. Mais il fallait le leur enseigner comme on le ferait au jardin d’enfants.
Et insensiblement, à mesure qu’ils se rendaient compte que l’ordre nouveau était sûr, et que leurs anciens oppresseurs étaient bien morts, on vit revenir non seulement des cultivateurs, des artisans, des techniciens, mais des soldats d’aspect bizarre, portant les cicatrices de vieilles blessures, et les généreuses fossettes que la balle Martini-Henry avait coutume d’infliger — hommes de combat à la recherche d’un nouvel emploi. Ils lambinaient par-ci par-là, tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, fiers ou amicaux avec inquiétude, jusqu’à ce que quelque officier blanc vînt à passer tout près. Lorsqu’il eut passé quatre ou cinq fois, l’homme brun et l’homme blanc s’étant appréciés par le regard, la conversation, ainsi qu’il paraît, s’engageait à peu près ainsi :
Officier (avec l’air de quelqu’un qui fait soudain une découverte). Dites donc, vous là-bas, près de la hutte, qu’est-ce que vous voulez ?
Guerrier (prenant la position fixe, qui est compromise par un effort fait pour saluer). Je suis un tel, de tel endroit.
Officier. J’entends, et alors ?
Guerrier (répétant le salut)… Et un soldat aussi.
Officier (parlant à l’horizon, sans s’adresser à personne en particulier). Mais tous disent cela aujourd’hui.
Guerrier (tout à fait à haute voix). Mais il y a un homme dans un de vos bataillons qui peut en fournir la preuve. C’est le petit-fils de l’oncle de mon père.
Officier (confidentiellement, à ses souliers). L’Enfer est tout à fait rempli de pareils petits-fils, de pareils oncles ; et comment puis-je savoir si le soldat un tel dit la vérité au sujet de sa famille ? (fait mine de partir).
Guerrier (enlevant rapidement les vêtements nécessaires). Peut-être. Mais voici ce qui ne ment pas. Regardez ! J’ai reçu ceci, il y a dix, douze ans, quand je n’étais que gamin, près de l’ancienne frontière. Oui, Halfa. C’était une véritable balle Snider. Sentez-la ! Cette petite blessure à la jambe je l’ai reçue dans la grande bataille qui mit fin à tout l’année dernière. Mais je ne suis pas boiteux (Violents exercices des jambes), pas le moins du monde boiteux. Voyez, je cours, je saute, je donne des coups de pied, loué soit Allah !
Officier. Loué soit Allah. Et puis après ?
Guerrier (avec coquetterie). Et puis, je tire du fusil. Je ne suis pas un lancier ordinaire. (Parlant finalement anglais.) Oui, sacré bonn ti’eur. (Fait marcher la gâchette d’un Martini imaginaire).
Officier (sans broncher). Et puis ?
Guerrier (avec indignation). Je suis venu ici, moi, après plusieurs jours de marche, (changeant, et adoptant un ton de cajolerie d’enfant) est-ce que tous les régiments sont pleins ?
A ce moment le parent, en uniforme, se découvrait généralement, et si ses allures plaisaient à l’officier, encore un autre « vieux soldat du Mahdi » venait s’ajouter à la machine qui se fabriquait tout en roulant. Dans ces temps-là on traitait les affaires à la lumière pure de la raison et avec une certaine audace élevée et sainte.
On raconte une histoire de deux Sheiks, arrivée peu après le commencement de la Reconstruction. L’un d’eux, Abdullah de la Rivière, prudent et fils d’une esclave, fit profession de loyauté envers les Anglais de très bonne heure, et se servait de cette loyauté comme manteau pour voler des chameaux à un autre Sheik, Farid du Désert, encore en guerre avec les Anglais, mais un parfait gentilhomme, ce que n’était pas Abdullah. Naturellement, Farid fit à son tour des raids sur les bêtes d’Abdullah ; Abdullah se plaignit aux autorités, et toute la Frontière était en fermentation. A Farid dans son camp de désert, accompagné d’un certain nombre de bêtes appartenant à Abdullah vint, seul et sans armes, l’officier responsable de la paix de ces régions. Après les compliments échangés, car ils avaient eu des rapports ensemble auparavant : — Vous vous êtes encore livré à des vols de bêtes dans le troupeau d’Abdullah, dit l’officier anglais.
— Je vous crois ! fut la chaude réponse. Il vole mes bêtes et se réfugie vivement sur votre territoire, où il sait que je ne puis absolument pas le suivre, et quand j’essaie de rentrer tant soit peu en possession de mon bien, il vient pleurer auprès de vous. C’est un saligaud, un pur saligaud.
— Dans tous les cas il est loyal. Si seulement vous vouliez consentir à vous soumettre et à être loyal aussi, vous seriez tous les deux sur le même pied, et alors s’il vous volait quelque chose il en verrait de dures !
— Il n’oserait jamais voler sauf sous votre protection. Donnez-lui ce qu’il aurait reçu au temps du Mahdi, une bonne raclée. Vous savez qu’il le mérite, vous !
— Ce n’est guère permis, vous savez, cela. Il va falloir que vous me laissiez ramener toutes ces bêtes qui lui appartiennent.
— Et si je refuse ?
— Alors il me faudra rentrer à cheval et ramasser tous mes hommes pour vous faire la guerre.
— Mais qu’est-ce qui m’empêche de vous couper la gorge pendant que vous êtes assis là ?
— D’abord le fait que vous n’êtes pas Abdullah, et…
— Voyez ! vous reconnaissez que c’est une crapule !
— Ensuite, le Gouvernement enverrait tout simplement un autre officier ne comprenant pas vos façons d’agir, et alors ce serait la guerre, pour de bon, et personne n’y gagnerait rien qu’Abdullah. Il volerait vos chameaux et en aurait tout le crédit.
— C’est vrai, le coquin ! Que la vie est pénible pour un honnête homme ! Or, vous admettez qu’Abdullah est un saligaud, alors écoutez-moi et je vous dirai encore autre chose sur son compte. Il était, etc. etc. il est etc. etc.
— Vous avez parfaitement raison, Sheik, mais ne voyez-vous pas que je ne puis lui dire ce que je pense de lui, tant qu’il est loyal et que vous, vous restez notre ennemi ? Eh bien, si vous, vous vous soumettez, je vous promets que j’en dirai des miennes à Abdullah, oui, en votre présence, et votre cœur s’en réjouira.
— Non ! Je ne veux point me soumettre ! Mais je vais vous dire ce que je veux faire. Je vous accompagnerai demain comme votre hôte, comprenez bien, à votre tente. Alors, envoyez chercher Abdullah, et si j’estime que sa grosse figure a été suffisamment noircie en ma présence, je verrai si je ne puis pas faire ma soumission plus tard.
Ainsi fut convenu, et ils dormirent le reste de la nuit, côte à côte, et dans la matinée ils rassemblèrent et rendirent toutes les bêtes d’Abdullah. Le soir même, en présence de Farid, Abdullah reçut la semonce la plus cinglante qu’il eût jamais entendue dans toute sa vieille existence scélérate, et Farid du Désert rit et fit sa soumission et — comme dans les contes — ils vécurent tous heureux dans la suite.
Quelque part, dans les provinces plus proches, le vieux jeu désordonné et violent doit persister encore, mais le vrai Soudan a fini par adopter la civilisation du genre qui comporte le bungalow en brique, et du genre Bougainville, et il existe une énorme école où les jeunes gens sont dressés pour devenir ajusteurs, inspecteurs, dessinateurs, et employés de télégraphe avec des appointements fabuleux. En temps voulu ils oublieront combien il fallait de précautions jadis à leurs aïeux, au temps du Mahdi, pour s’assurer même une demi-ration pour leur ventre, alors, tout comme cela s’est produit ailleurs.
Ils croiront honnêtement que ce sont eux qui ont originairement créé, et qui ont maintenu depuis, la vie si facile où ils ont été placés à un prix d’achat si élevé. Alors on les verra demander : « Une extension du gouvernement local, le Soudan pour les Soudanais, » et ainsi de suite, si bien qu’il faudra parcourir de nouveau le cycle entier. C’est une dure loi, mais une vieille loi — Rome elle-même mourut d’avoir eu à l’apprendre, de même que notre civilisation occidentale pourra en mourir — que si vous donnez à qui que ce soit quelque chose qu’il n’a pas péniblement gagné pour lui-même, infailliblement vous faites de lui ou de ses descendants vos ennemis avérés.