II XVIe siècle.
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Le XVIe siècle constitue, dans l’évolution historique de l’Orient soumis aux Ottomans, une phase nouvelle : celle de l’impérialisme. La civilisation byzantine, s’affranchissant de l’orthodoxie, a su prendre à la religion musulmane ce qu’il fallait pour que, dans Constantinople, dure encore Byzance.
Avant d’arriver à nos voyageurs, je crois qu’il est nécessaire de dire quelques mots de la transformation totale et profonde qu’a subie le monde ottoman au commencement du XVIe siècle, et surtout depuis l’avènement du sultan Soliman.
Soliman a été plus grand, dans un certain sens, que son contemporain, Charles-Quint ; son action a été plus révolutionnaire, le monde ottoman en est sorti beaucoup plus transformé que ne l’a été le monde de l’Europe centrale sous l’impulsion parfois capricieuse, et le plus souvent chimérique, du grand empereur romain germanique.
Dès le premier contact, du reste, les deux sociétés se sont mêlées, musulmane et chrétienne. Alors que les Turcs n’étaient pas même encore à Andrinople, que la conquête de Constantinople ne pouvait être prévue et prédite par personne, — car la conquête de Constantinople a été un acte personnel de Mohammed II, et qui n’était pas nécessairement liée au développement logique de l’État ottoman[11], — deux des membres de la famille d’Osman ont épousé des princesses byzantines ; comme, du reste, au XVe siècle, une princesse de Trébizonde avait épousé le chef touranien de la Perse, Ouzoun Hassan (Hassan le Long) et avait vécu, chrétienne, auprès de son mari musulman ; ainsi les princesses byzantines, l’une Cantacuzène et l’autre Paléologue, ont-elles continué à appartenir à leur religion.
Mais, cependant, ce n’est pas par un mariage, puisqu’il n’y avait plus ni la dynastie byzantine, ni celle de Trébizonde, que Soliman entend réaliser l’Empire, un Empire qui était pour lui ce qu’était, pour les Occidentaux, cet Imperium orbis qu’ambitionnaient tant de dominateurs au moyen âge et de souverains modernes. Il a copié, je dirai même qu’il a plagié Byzance, et il s’est inspiré de toute une tradition étrangère à sa race. Ainsi c’est avec ce monde transformé, et non pas avec le monde de l’invasion, continuellement poussé en avant, c’est avec l’Empire établi, capable de vivre sous cette forme byzantine, forme romaine, que les voyageurs dont nous parlerons maintenant ont été en rapport et, disons-le dès le commencement, ont entretenu des rapports d’une intimité, d’une sincérité, d’une franchise, d’une intelligence mutuelle remarquables.
C’est pourquoi leurs récits sont supérieurs même aux relations, prônées à juste titre, mais qui ne correspondent pas toujours à leur réputation, rédigées par les baillis de Venise[12].
Les baillis écrivent en effet pour un gouvernement, dont ils sont les fonctionnaires, les agents diplomatiques. Ils ne connaissent pas la société turque, et pourtant il y a une différence essentielle entre cette société turque et la société ottomane, ou, plutôt, entre la masse populaire de la société ottomane qui ne s’est pas affranchie de son passé, et ce monde de dominateurs, de vizirs, de pachas, de beglerbegs, de cadiliskers, c’est-à-dire de commandants de province et de juges, composé, en grande partie, de renégats appartenant à presque toutes les races chrétiennes de ces régions. Beaucoup sont Grecs, beaucoup Slaves, — pas de Bulgares, mais des Serbes, — au point qu’à l’époque de Soliman, il y avait trois langues diplomatiques à Byzance : le turc, le grec, le slavon. Les archives de Venise sont pleines de pièces diplomatiques venant de Constantinople ou des différentes régions et rédigées en grec vulgaire de cette époque.
Les baillis ne regardent que le monde officiel auquel ils ont affaire, ils ne s’éloignent pas de Constantinople ; — à l’exception de la route qu’ils ont suivie et des procès qu’on leur a présentés, — ils ne connaissent pas les provinces. Les voyageurs français, au contraire, et particulièrement trois d’entre eux, ont une connaissance intime du pays tout entier et de la vie morale du peuple. Et il est bien explicable qu’un de ces voyageurs, Guillaume Postel, penseur distingué mais qui finit dans des rêves bizarres, comme celui d’une religion dont le chef aurait été une femme, une Italienne, la mère Giovanna, ait même pensé à la fusion des deux religions[13].
I. — Je commence par la source la moins importante, mais la plus curieuse : il s’agit d’une description, je ne dis pas de la société ottomane, puisque l’auteur est un voyageur de passage, un voyageur d’aventure, mais de ses propres pérégrinations ; ceci en vers, bien qu’en très mauvais vers. Le livre est rare et cette manière de relater un voyage en vers elle-même peu fréquente.
C’est Le discours du voyage de Constantinoble, envoyé dudict lieu à une damoyselle francoyse, publié « à Lyon en rue Mercière, par Pierre de Tours », en 1541. L’auteur, dont le nom n’était pas divulgué, a été depuis longtemps découvert : il s’appelle La Borderie.
La Borderie, le poète, a connu beaucoup de femmes en Orient, mais il déclare avec énergie qu’aucune n’a été capable d’arrêter ses regards, puisqu’il pensait, pendant tout ce temps, uniquement à sa damoiselle française de Lyon. C’est pourquoi il lui dédie l’ouvrage.
Il accompagnait le chef d’une flotte française — c’était à l’époque de François Ier que certaines nécessités politiques avaient orienté du côté turc — qui se dirigeait vers Corfou pour soutenir l’armée ottomane attaquant la colonie des Vénitiens[14]. La Borderie déclare, du reste, que le but de l’expédition n’a pas été atteint par suite de la retraite du sultan, de sorte que les vaisseaux français sont, heureusement, arrivés trop tard.
Qui nous donna un grand contentement D’estre certains de prompt département Que Turcs faisoyent hors la terre chrestienne, Car nous estions (quelque chose qu’on tienne) Là envoyez pour un effect semblable, A tous chrestiens utile et proufitable.
Sur un des vaisseaux de Saint-Blanquart : « Sainct-Blanquart, chef, qui mieulx fourny se cuyde », se trouve La Borderie.
Notre écrivain arrive par delà « la bossue Albanie », devant Corfou, ce qui lui permet de dire qu’il n’aime guère les Vénitiens, « les Venitiens de condition vile », ni cette île qui est une « ingrate contrée ». La flotte turque, au contraire, suscite son admiration :
Il me sembla dès le premier arrest Que je voyois une grande forest Qui me sembloit couppée de nouveau.
Cette flotte ottomane, les vaisseaux du roi la saluent :
Coups de canons font entendre leur voix, Turs en apres, tout en un mesme instant, Mirent le feu et en feirent autant.
La Borderie n’aime pas non plus les Turcs, au fond :
… Leurs institutions, Leur faulse loy, leurs superstitions, Leur vestement, leur facon de manger, Le recueil faict par eulx à l’estranger.
Après une dizaine de jours passés dans cette région où son chef « a traicté les affaires — Au bien public de nous tous nécessaires », après un retour involontaire sur les côtes de la Barbarie, on avance du côté de Modon et de Coron, qui avait été conquise par les Impériaux, puis abandonnée. Le voyageur s’imagine découvrir de loin Athènes :
Mere et fontaine aux lettres liberales, Où florissoient les loix philosophales.
Mais maintenant c’est :
… la plus immonde, La plus abiecte, asservie et foulée Qui soit en terre, et la plus desolée.
Il y a même une brève description de cette ville :
Maisons bien petites Esquelles Grecz pauvres et miserables Payent tributz et tailles incroyables, En chascun feu un soultanis par teste, Un aspre aussi paye chascune beste, L’un un ducat, l’autre vault dix deniers.
Il arrive ensuite à l’île de Chio : celle-ci est, au XVIe siècle, l’objet d’une sympathie toute particulière de la part des voyageurs français, qui proclament que là sont les plus belles femmes du monde et les plus accueillantes :
Tant d’amytié trouver en celle gent Qu’il ne nous peust manquer pain ny argent, Car les Chios sont chrestiens secourables Et aux Francoys de tout temps favorables.
A l’arrivée des Français paraissent : « femmes au bruit craintifves et tremblantes », vieillards, tout un monde un peu offusqué par les « habitz courtz ».
« Avec, dans les narines, — un air de terre, une doulceur bénigne. » La Borderie admire cette population féminine :
Dames d’honneur et de beaulté douées ; De leurs maris sont aussi advovées A caresser l’humanité francoyse.
Tout le monde
Va deviser privement avec elles, Excepté moy.
Il a connu aussi un coin d’Asie, de « Minerasie ». Il y a vu les caravanes :
Cameaux chargez en chemin se presentent, Turcs viateurs cognoissent et bien sentent Que ie ne suis, à me veoir à ma mine, Extraict de leur naturelle origine.
A Magnésie, voici le fils de Soliman :
… ieune prince et beau personnage Qui monstre bien au visage severe.
Sous ce gouvernement :
Le peuple est si pauvre et mechanique, Tant oppressé de tyrannie inique, Qu’il n’a povoir les beaux champs cultiver.
Enfin le voyageur arrive à Constantinople, qu’il trouve digne d’être comparée à Paris,
Au grand Paris égal en quantité, Mais non si bien basti et habité.
Il décrit les quatre mosquées impériales et s’arrête surtout à Sainte-Sophie — « ce subiect toutes langues surmonte » — dont il regrette que les belles mosaïques aient disparu sous l’horrible badigeon des Turcs.
II. — Deux voyageurs appartiennent à une autre catégorie. L’un représente le type du jeune noble voyageant pour se distraire, mais les yeux ouverts à toute scène et cérémonie, à tout aspect inattendu de ce monde si différent et ne négligeant ni la plaisanterie, ni l’esprit d’à-propos.
Philippe du Fresne Canaye († 1593)[15], qui se rendit en Orient l’an 1573, peu favorable à ces tyrans turcs, qui aiment à se moquer de l’intrus chrétien, a connu cependant la description archéologique de Gyllius et celle de la vie turque qu’avait donnée l’Italien Ramberti. Rencontrant à Raguse, habitée par des « singes », des Vénitiens et digne d’être considérée aussi à cause des belles dames honnêtes et discrètes, sans fard et timides, qui paraissent derrière les vitres, l’évêque d’Acqs, ambassadeur du roi, revenant de Constantinople, il s’accroche à cet ecclésiastique qui retourne vers la capitale turque. Le voyage est fait par terre, à travers la Bosnie, où çà et là il y a quelques Ragusains, et le pays des belles femmes serbes, bien parées. Arrivé à Constantinople, après quarante-six jours de route, il prend part aux audiences chez le grand vizir et le sultan Sélim II, lui-même, l’œil trouble et mauvais, les joues bouffies par la boisson, sous les longues moustaches blondes, pauvre « ombre et souffle de Dieu », dont tout dépend et devant lequel tout soldat doit jeter les armes. Il assiste au « petit baïram », au passage de Sélim à la mosquée, Cigala, le renégat, près de lui, tout un monde suivant, avec de très beaux chevaux, dont le vieux coursier de Soliman le Magnifique. Il aperçoit « l’ombre et le souffle de Dieu » dans les jardins, où le bostandschi-bachi lui offre un bouquet de fleurs, alors que muets ou nains gambadent autour de lui. Il voit partir la flotte de Piali-Pacha, les femmes, parmi lesquelles une sultane, venant dans les caïques pleurer la séparation. Il a parlé à tel Turc ayant fait trois fois fonction d’ambassadeur en France, « Aschlih-Murath, bey en Barbarie », qui accuse le Pape d’être responsable des guerres de religion en France et propose qu’on en finisse avec Condé, l’invitant à quelque solennel banquet, et, quand il serait venu sans défiance dans le palais du roi, l’introduire seul en quelque chambre et l’y étrangler. Son récit est comme une chronique de Stamboul, jusqu’à l’exécution du prophète contre l’Islam, regretté par cinq cents janissaires gagnés à sa doctrine. Il a vu passer le patriarche grec, avec son chapeau de damas bleu à croix de velours noir, avec sa robe noire aux trois bandes de damas bleu. Il a pris part peut-être à la noce de la fille de Piali, où il a admiré les girandoles, et certainement à celle du Pérote Scudi.
Dans son Itinéraire d’Antibes à Constantinople (1544), Jérôme Maurand, d’Antibes[16], donne plutôt la chronique des entreprises de Barberousse, le terrible amiral de Soliman Ier, sur la côte occidentale de l’Italie : témoin des dévastations et de ces massacres inhumains accomplis par les Barbaresques, la pire engeance de toute la Turquie — il paraît qu’une superstition insensée et infâme leur fit tuer dans une église des vieillards pour prendre leur fiel, nécessaire à des incantations — il ne pouvait que qualifier de « plus que tigres » les bandes du « roi d’Alger ». On trouve chez lui cependant des notes intéressantes sur les familles levantines de Péra, un Compiano à leur tête, et surtout sur les différentes apparitions du sultan, dont il sera question dans la suite[17].
Mais un voyageur qui n’a ni attaches, ni devoirs, est ce sieur Jean Palerne, Forésien, dont le récit, d’une charmante simplicité rieuse, ne parut qu’en 1606[18]. Ancien compagnon de guerre de son maître, ce gentilhomme, dans la compagnie d’un Melïnoys anonyme, s’en va, en dépit de deux naufrages, stoïquement supportés et abondamment racontés, en 1581, à Alexandrie, où il apprend « qu’est-ce que caravane », comment on couve les œufs d’une façon artificielle et on s’égratigne, pour se faire aimer, sous la fenêtre d’une belle musulmane, sans compter une infinité de détails sur la société musulmane d’un peu partout. Curieux de tout apprendre, il est informé en Chypre qu’on avait découvert, avec les Vénitiens, « la sépulture de Vénus, où il y avoit quelques charactères qui avoyent esté interpretez », prouvant que ce ne fut pas « une chose feincte », mais bien « une grande courtisanne », adorée ensuite parce qu’elle avait été belle ; un « magnifique » garde même pieusement à Venise la tête de la pécheresse. Une large description, pleine de couleur et d’entrain, des fêtes pour la circoncision du fils aîné de l’empereur turc, « beau ieune prince », passant sur « le plus riche » cheval, pendant que la musique faisait « retentir l’air et la terre » et que les aspres pleuvaient sur la foule, avec les scènes de guerre, de victoire turque qui fait fuir, dans les cités prises, les pourceaux que sont les chrétiens, avec les « bastelleries » et « choses estranges » des « danseurs sur la corde », des « pellians » (pechlivans) ou athlètes, avec les feux d’artifice « comme si tous les tonnerres, foudres et esclairs y fussent esté », avec les « comedies, tragedies, meslées de danses, sauts, gambades, vireuores, tourdions, fissaignes, remuements, morisques et chansons accompaignées de ioustes, tournois et masquerades…, combats et escarmousches, batteries, assauts, mines, contremines, feux d’artifices, villes forcées, esclaves à la chaisne », finit ces pages qui ne sont guère négligeables pour l’historien des mœurs de l’Empire ottoman à une époque où la splendeur du règne de Soliman éclairait encore un présent amoindri.
A côté d’elles, les quelques notes sur la Syrie et l’Égypte de Villamont, — chevalier maltais qui se rend en Orient en 1588[19], avec le regret de ne pas pouvoir rivaliser dans ses futurs récits avec les « grands et rares esprits et sçavans cosmographes et chorographes qui florissent auiourd’huy en la France » — , apparaissent bien maigres.
III. — Le voyage purement pittoresque, de simple curiosité naïve, est représenté à cette époque par le baron de Fourquevaux, François Pavie, âgé à peine de vingt-deux à vingt-trois ans. Se trouvant à Venise, qu’il ne croit pas devoir décrire, il s’associe à un Biancourt, et plus tard à deux autres compagnons français, Montalais et de Fontaines-Milon, et à un Allemand de Bavière destiné à mourir en Terre Sainte, pour entreprendre un pèlerinage. Tout en citant Homère et en parlant, d’après Justin, de « l’escole publique de paillardise » tenue par Vénus, qui « permit à tous ses subjects de se veautrer », et d’autres anciens, il s’intéresse beaucoup au cours de la traversée, agrémentée de tempêtes, aux « petits raisins » de Zante, « d’assez de resqueste en France », aux caloyers grecs, aux salades de « beccafigues » en Chypre, à la variété de peste qui y est la petequi. Puis aux « religieux chrestiens de la ceinture » que sont les « nazerans », aux « courtoisies moresques », qui consistent à lui dire qu’il « n’estimoit ny moy, ny le consul non plus qu’un crachat qu’il me jetta au visage », aux chrétiens forcés en Syrie de devenir empaleurs des condamnés. Échappant à la fièvre d’Alep, où il est traité par « sire Pierre Vien, marchand françois », et par un Vénitien, il s’en va, avec deux jeunes Niçois en quête de raisins, à Damas, charmé de voir en chemin les gazelles qui, « sans s’espouvanter, paissent l’herbe assez pres des passants », les petits chevreaux plus jolis que « ces petits chiens de Lion dont nous faisons tant d’estime ». Il y découvre le café, « un bruvage qui se fait d’une graine noire portée des Indes…, laquelle ils brisent et font bouillir avec de l’eau, la prenant dans des petites escueles de terre blanche, presque pareille à la porcelène, le plus chaut qu’ils le peuvent humer, exprimentant ceste boisson souveraine pour garder de dormir, propre à descharger les defluctions de la teste, ayder à la digestion, tuer les vers et faire beaucoup d’autres effects…, et y a par toutes les villes des maisons ordonnées où ils le vont boire » sans compter des plaisirs d’un autre ordre, qui indignent à juste titre le voyageur, les « bateleurs et saltimbanques » y étant une préparation : « on est assis et rangé comme à un sermon ». La caravane d’un sandschac le mène à Jérusalem, d’où, en dépit des « demi-diables » arabes, il arrivera à Damiette, au Caire, à Alexandrie pour admirer chameaux, « cocodrilles », caméléons et ichneumons, Abyssins, « bedoïnes », c’est-à-dire « vilageoises ou paisantes », et chercher des « petites statues de pierre bleue » dont il fit l’achat, qui sont bonnes pour les « estonnements et grandes cheutes ». Il a la surprise de trouver dans cette Babyloine d’Égypte des huguenots de France, observant pour leur culte les édits de restriction décrétés chez eux, et la douleur d’y rencontrer des prisonniers de sa race, anciens pirates maltais. Rhodes, où on relègue les chrétiens de passage hors des murs, Chio sont passées en revue, et dans la seconde de ces îles on retrouve, avec le mastic qu’elles « machent et remuent » dans leurs « babines » à l’église, ces femmes dont « la beauté à la vérité est grande et se voyent pas de païs où les femmes soient en general si belles, ayant les Ciotes, oultre ce don de nature, si bonne grace et tant d’affeterie de leur langue grecque que bien heureux est celuy qui peut eschaper de leurs mains, mesmes les estrangers, qu’elles s’efforcent de faire toutes les sortes de faveurs qu’elles peuvent ». A Constantinople, Fourquevaux trouve comme « agent pour le Roy », « le sieur Bertier de Lion…, personage digne de sa charge et qui faisoit très bien l’honneur de son maistre ». Çà et là, des renseignements nouveaux sur ce monde turc dans lequel le Pacha d’Alep lui paraît « aucunement » le parent de la dynastie. Le voyageur français entend le cri des muezzins qui rivalisent de voix au point qu’il y en a tel qui crève ; il contemple les exercices des « schaenobates ou funambules » ; qui « marchent et font mille singeries sur une corde » ; il fréquente tel Juif parlant français et se disant de France, « lequel avoit la barbe si longue que le bout, quoy qu’il fut de mediocre stature, luy touchoit et trainoit à terre, laquelle il trouvoit ordinairement à une proportionnée longueur et entourtilloit au tour de son col, bien plié dans un linge le reste » ; il aperçoit Mourad III, qui « se laisse voir peu souvent, ne bougeant guère de son palais, du tout adonné aux femmes » ; dans les églises il rencontre des Turcs qui « sans violence ny mespris regardoient attentivement cette difference de ceremonies », alors que le vendredi saint des chrétiens « donnoient en passant des bouquets et des confitures aux belles Perotes » ; il décrit l’arrivée du nouvel ambassadeur de France, Lancosme. Puis il conte plus rapidement son voyage de retour par la Roumélie, la Bulgarie, le désert bessarabien au-dessus du poissonneux Danube, riche en « boutargues », ce désert où les Cosaques font rage, détroussant tout voyageur qui ne marche pas en caravane, puis les chemins moldaves traversés par les chars à bœufs où les belles filles juchées sur des pyramides d’œufs maintenus intacts s’en vont, des fleurs au chignon, vendre leurs marchandises dans la bourgade voisine, par la capitale de Jassy, près de laquelle un prince débonnaire, Pierre le Boiteux, juge ses sujets sous une « frescade » à la façon de saint Louis. Et, comme déjà le monde dominant des renégats commence à pourrir dans la jouissance indolente du pouvoir, Fourquevaux taxe sévèrement, d’après ce qu’on lui en a dit, l’ignorance des Turcs, indifférents aux grands vestiges de l’antiquité, l’avidité des dignitaires qui « avec des presens peuvent escorcher sans crainte de punition les villes ou les provinces…, lesquelles leur sont baillées pour y aller commettre toutes sortes de cruautez et d’extoursions », la décadence de cette « secte qui ne se peut gagner qu’en les soulant de bonne chere ou bien de presens[20] ».
La cour voisine de Valachie est décrite sous le règne du prince Alexandre, en 1574, — sous un de ses successeurs, un mignon de Henri III, Pierre « Boucle d’Oreille », Cercel ; après 1580, c’est Jacques Bongars, l’ambassadeur érudit, qui voyage, notant particulièrement, jusqu’au Danube, les incidents de sa route, — avec les séances du Conseil des boïars, avec les banquets où on boit « à la santé de Dieu » d’abord, avec le voyage des chars princiers, les carres dominesques, qui portent le tribut à Constantinople ; tout cela est conté par Pierre Lescalopier, ancien étudiant de Padoue, avocat de Paris. Lescalopier, dont le voyage est en grande partie inédit, a vu aussi Constantinople et les régions voisines[21].
Il part de Venise en février 1574 avec des conationaux et le Polonais Michalowski, agent de l’aventurier Albert Laski, et arrive à Zara pour y voir « les masques » et « la comédie ». A Spalato, il se rappelle des lectures qui l’ont instruit que là était le palais de Dioclétien : la première description archéologique s’intercale. A Raguse, il constate la fierté des « superbes » républicains. Comme beaucoup d’autres voyageurs il critique le vêtement féminin et l’isolement dans lequel on tient femmes et filles, surtout ces dernières. Mais, au lieu de se rembarquer, le Parisien prend la voie de terre par Trébinié, et fait aussitôt la connaissance des caravan seraïs, qu’il décrit longuement. Suivant la route habituelle, Lescalopier touche au monastère de Saint-Sabbas, où on lui « fit baiser ung grand os du bras du saint », — et Juifs et Turcs font la même chose, — il voit les femmes bulgares, « de grands plateaux sur la teste ainsi que celles qu’en France on nomme égyptiennes », et il assiste à la danse des fillettes, probablement pour demander au ciel la pluie. Sofia lui apparaît avec ses marchands turcs, juifs et ragusains. Plus loin, pendant le baïram des musulmans se font « brandiller », « tendant la main pour atteindre des fruits, des ceintures, jartières et autres bagatelles », qui pendaient d’une grande toile tendue au-dessus de la « brandilloire ». On lui raconte entre Philippopolis et Andrinople l’histoire de « Tucassim Mresich », « roy de Moldavie » (le Kral serbe Voucachine). Les mosquées de Sélim et de Mourad dans la dernière de ces villes excitent son admiration ; dans une chapelle un prêtre ragusain dit la messe ; à Loulé-Bourgas, ce qui attire l’attention c’est l’édifice, auquel est réuni un caravan seraï, qu’est en train de faire bâtir le grand vizir Mohammed Sokoli. A Tschorlou est la place de plaisance de « la sultane Rousse », de la Roxolane du grand Soliman. Arrivé en avril à Constantinople, le voyageur est abandonné par le tschaouch impérial qui était dû à son compagnon Massiot, secrétaire de l’ambassadeur de France, François de Noailles, évêque d’Acqs. Celui-ci sauve ses conationaux des ennuis de la douane. Une chronique de la capitale ottomane suit : audience de l’évêque au vizir, préparatifs de l’attaque contre Tunis et la Golette avec l’empalement des retardataires ; passage du sultan à la mosquée et aux jardins de Scutari ; arrivée du vicomte de Tavannes et d’un sieur Dugué, venant de Pologne ; spectacle des chevaux du sultan menés « aux herbes ». Les « bastelleries » ne sont pas oubliées par ces visiteurs de mosquées et de curiosités. Mohammed Sokoli se montre tout « étonné de la curiosité des François qui sans affaire expresse et pour ung plaisir qui estoit plus tost un malaise venoient si loing ». Péra apparaît au Français pareille à Orléans « en grandeur », ses « Pérotins » établis aussi à Galata, dont le nom viendrait de « gala », en grec : le lait, portent « de longues robes et rubans et en teste raze une calotte et par-dessus une toque de drap ou de Mantoue » ; le luxe des femmes, qui se « fardent au possible et employent tout leur avoir à se vestir et parer, avec forces anneaux aux doigts et pierreries sur la teste, la plus part desquelles fauces », est aussi relevé.
Pendant que d’autres Français, dont un d’Harcourt, font le pèlerinage de Jérusalem[22], Lescalopier prend la même voie du Nord que Fourquevaux, mais en se dirigeant par la Valachie vers la Transylvanie, où il croit pouvoir négocier lui aussi, avec le sieur Normand, le mariage du jeune prince Jean Sigismond Zapolya avec une dame de la cour de France, Mlle de Châteauneuf[23].
IV. — Nous allons parler maintenant d’un autre groupe de voyageurs, d’un groupe cohérent et solidaire. Ils ont connu la société ottomane à l’époque où la France était représentée à Constantinople par d’Aramon, c’est-à-dire vers 1550. On y rencontre à côté des représentants du roi de France des gens de leur suite dont certains étaient de médiocres lettrés ; d’autres cependant peuvent être comptés parmi les principaux représentants de l’esprit de la Renaissance à cette époque, comme ce Gyllius[24] qui a donné la première description circonstanciée des antiquités de Constantinople, dans un ouvrage latin qui a eu une grande fortune et la méritait, car l’auteur peut être considéré comme le créateur de l’archéologie byzantine.
Nous trouvons d’abord le « Journal » (1547-1548) de Jean Chesneau, Le voyage de M. d’Aramon, ambassadeur pour le Roy en Levant, escript par noble homme Jean Chesneau, l’un des secretaires dudict seigneur ambassadeur (Paris, 1887), publié par Ch. Schéfer, puis la Lettre écrite d’Alep en Surie par Jacques Gassot, à Jacques Thiboust, seigneur de Quantilly, contenant un voyage de Venise à Constantinople, de là à Tauriz en Perse et son retour audit Alep (éditions 1550, 1606, 1684). En troisième ligne, la Briefve description de la Court du Grand Turc et ung sommaire du regne des Othmans, avec un abregé de leurs folles superstitions, ensemble l’origine de cinq empires yssus de la secte de Mahomet par F. Anthoine Geuffroy, ce chevalier de Malte, admirable connaisseur du monde turc, et le seul qui en connaisse parfaitement la langue. Ajoutons qu’il a pris part à la croisade des Impériaux du côté de Modon et de Coron, qu’il a dû vivre en Turquie pendant longtemps, qu’il n’y a pas une ligne de lui qui n’ait de valeur géographique, ethnographique ou historique et que la tentative qu’il a faite d’écrire une histoire des Ottomans jusqu’à la moitié du XVIe siècle peut être considérée comme réussie : il emploie, en même temps, Froissart et des résumés d’histoire de France dans son exposé, à côté de récits oraux, qui doivent lui venir du milieu turc.
Il y a, en quatrième ligne, avant la traduction et le remaniement, par Belleforest, — comprenant l’Orient roumain, slave, grec, turc, — de la célèbre Cosmographie de Sébastien Münster, cette autre « cosmographie », du Levant seul, par André Thevet, d’Angoulême, publiée à Lyon en 1544. Celui-ci est aussi un témoin tout à fait remarquable.
Rien ne dépasse cependant Les Observations de plusieurs singularitez et choses memorables trouvées en Grèce, Asie, Judée, Égypte, Arabie et autres pays estranges, redigées en trois livres par Pierre Belon du Mans, dont il existe plusieurs éditions (1553, 1554-1555, 1558, 1588, traduction latine 1589).
Belon, parti de Rome en 1549, est un grand naturaliste et, en même temps, un observateur infatigable de la vie populaire. Il n’y a pas de domaine de cette vie des masses profondes de l’Empire ottoman : paysans, pêcheurs, bouviers, pâtres, etc., dont il ne connaisse les moindres détails. Tout cela se trouve pêle-mêle dans ses chapitres avec la description de tel poisson ou de tel animal plus ou moins fantastique.
Il revient plusieurs fois sur le même sujet, et il y aurait lieu dans une édition nouvelle de présenter l’ouvrage de Belon de manière à écarter toutes les notes inutiles sur la religion mahométane, qu’il connaît plus ou moins, ainsi que sur les superstitions et les illusions qui régnaient à ce sujet en Occident et à introduire un certain ordre ; on obtiendrait un texte tout à fait remarquable au point de vue de l’information historique en même temps que de la valeur littéraire[25].
Mérite une place à part le voyage de Nicolaï, les Discours et histoires véritables des navigations, pérégrinations et voyages faits en la Turquie avec 60 figures au naturel (1568). Il nous dit qu’ayant certaine difficulté à se procurer ces « certaines figures au naturel », il s’est adressé à un ami, qui est allé au « bésestan », au bazar, y trouver des femmes qui se sont offertes comme modèles, ce qui était encore une occupation plus honorable que celle qu’elles pratiquaient habituellement ; pour une certaine somme elles ont consenti à se laisser habiller de vêtements brillants et à poser.
Nous avons aussi, de Postel, la Republique des Turcs et, là où l’occasion s’offrira, des meurs et loy de tous Muhamedistes, par Guillaume Postel, cosmopolite, 1560.
En dehors du récit latin du voyageur, Nicolas de Mofeu, jadis prisonnier, pendant trois ans, dans le château de Gran[26], sans importance, et de celui de Gyllius, voici donc quels sont les personnages pour la plus grande partie groupés, comme je l’ai dit, autour de d’Aramon, qui nous fournissent de nouvelles informations.
Et d’Aramon est glorifié par l’un d’entre eux, Belon, pour avoir favorisé ces observations :
« Il a tant aimé à faire plaisir à tous ceulx de la nation françoise ou qui estoient du party françois, qu’il n’arriva onc homme à Constantinoble, de quelque condition qu’il fust, s’addressant à luy, qu’il ne l’ait humainement receu et faict traiter en son logis. » Il délivre des prisonniers. « Et, quand quelques François viennent à Constantinople, oultre ce qu’il leur fait donner tout ce qui leur est nécessaire, aussi les fait revestir s’ils n’ont des habillements… Et, quand un François est ennuyé d’estre en ce pays-là, il luy donne de l’argent selon son estat, autant qu’il luy en fault pour retourner en France. Et, s’il congnoist qu’il soit de race noble, après l’avoir traité honorablement comme soy-mesme, finablement il luy fait donner montures et autres choses necessaires. Et, comme il ne s’ennuya iamais de la despense qu’il luy ait convenu faire pour l’arrivée des plus grands personnages, tout ainsi il ne desdaigna iamais de faire plaisir aux plus petits compaignons[27]. »
Mais tâchons de préciser cette attitude commune du groupe qui se trouve autour de d’Aramon, à part la curiosité inextinguible des choses orientales qui fait le charme de leurs récits.
Ils se distinguent essentiellement de leurs prédécesseurs du XVe siècle. Le pèlerinage, les lieux saints ont pour eux un intérêt médiocre ; ils retrouvent, çà et là, quelque chose de ce qui formait, pour les autres voyageurs, l’attrait principal de l’Orient : ils parlent de la citerne de Joseph, « un oratoire où son père le venoit plorer », du tombeau de David, du monastère de Sainte-Anne, « dont la seur de Godefroy de Billon a été abesse ». Mais, quand il s’agit d’évoquer d’une façon plus approfondie ces souvenirs religieux, alors l’auteur que nous citons, Chesneau, dira qu’il en laisse la dispute à « Messieurs les théologiens ». Et ailleurs : « Je puis dire qu’il n’est pas besoing d’aller en Hierusalem pour trouver Jesus-Christ, parce que le trouve bien en sa maison qui veut et continueray d’escrire d’autres lieux qu’avons veuz, encore que ce ne soit chose qui fut d’ediffications. Mais, d’autant que l’on les monstre à tous pellerins qui y vont, leur declarant les pardons qu’ils mesritent à les visiter, je ne veux les obmettre. » Et Belon dit, à propos de Sainte-Sophie : « Quiconque l’aura veue ne prendra plus d’admiration de regarder le Pantheon de Rome, qu’on nomme en vulgaire Saincte Marie Rotonde. » A Brousse il croit retrouver, cependant, « la grand espée de Roland[28] ».
Donc, c’est parce qu’on montre les vestiges religieux qu’ils en parlent, mais aucun sentiment ne les dirige vers ces souvenirs, parfois enfantins, comme celui qui, en Égypte, s’attache à la Vierge Marie, non seulement « lorsqu’elle fuyoit la fureur d’Hérode », mais aussi à la place « où l’on dict que la dicte Vierge lavoit le linge de Nostre Seigneur, près de laquelle y a une petite fenestre où elle se cachoit »[29].
Il leur arrive parfois de faire de la morale à leurs contemporains, parlant d’autres temples que ceux des chrétiens, des mosquées, signalant le grand silence et l’ordre parfait qui y règnent. Et ils ajoutent que : « ce seroit une mauvaise recepte pour ceux qui font l’amour aux églises »[30].
Il n’est pas besoin de dire que tous ces voyageurs sont attirés tout particulièrement vers les choses de l’antiquité. Il n’y a pas de localité de l’Europe ou de l’Asie où ils ne cherchent d’anciens murs, des médailles. Leur langage même se ressent de ce changement d’âme.
Nicolaï parlera ainsi, dans sa préface, d’Adam l’archétype du genre humain ; il proclamera l’homme « prince des animaux » ; il parlera de la « sphère lunaire », du « septentrion meridian », racontant la coutume des Turcs qui habituellement ne boivent pas de vin, mais « quand ils le prennent aux Juifs, aux Grecs, aux Arméniens, s’en enivrent » ; il intitulera le vin « doulce liqueur septembrale et bacchique », et montrera les Turcs « se plongeant iusques au chef au sang de la terre », la boisson.
Mais, ce qui doit être signalé en même temps, chez tous ces voyageurs, c’est une curiosité ardente. Ils partent avec le désir de voir le plus possible de choses nouvelles et curieuses et, en même temps, avec un orgueil humain, avec une conscience de la puissance de l’homme que leurs prédécesseurs du XVe siècle n’ont jamais connus.
Voici ce que dit Thevet : « Quel est ce nouveau Anacharse ou Cosmographe qui, après plusieurs auteurs tant anciens que modernes, peult inventer quelques choses nouvelles ? Mais ie leur demande : nature s’est-elle tellement astreinte et assugettie aux escris des anciens qu’il ne lui fust loisible au temps à venir varier et donner alternative vicissitude aux choses dont ils auroient escrit ? Seroit-il raison que ce de nouveauté que de iour en iour elle produit en diverses contrées qui n’a esté aux anciens inconnu pour n’estre avenu de leur tems, et à la plus part des modernes, pour en avoir fait la recherche, deust estre supprimé en silence[31] ? »
Ils ne cherchent donc pas seulement les traces des anciens, mais, se rendant compte qu’il y a eu des changements depuis la fin de l’antiquité, ils entendent parler de ces nouveautés et donner à leurs récits un autre cachet que celui d’une reproduction archéologique. La nature, ayant une fois produit, peut-elle rester « à iamais ocieuse et stérile » ?
Ils sont parfois indignés de ne pas trouver de guides dans leurs recherches, et combien sont touchantes ces paroles de Gyllius, qui, s’adressant aux Grecs, les trouve indifférents et même haineux, pour des motifs de religion ou par ignorance, à l’égard des Latins, des Francs : « Que puis-je faire, moi, un étranger, que n’ont pas informé les vestiges des édifices anciens, ni les statues, ni les inscriptions, ni les monnaies, ni les habitants préoccupés d’antiquité, lesquels en sont au plus haut degré éloignés, et empêchent plutôt celui qui fait une enquête, de sorte que je n’ai rien osé librement mesurer, ni rien demander, non seulement des barbares, mais pas même des Grecs, auxquels rien n’est plus étranger que les lettres, rien de plus ennemi qu’un latin, qu’ils mordent comme des chiens ? »
Après avoir rendu compte de l’attitude de nos voyageurs et laissant de côté ce qu’ils disent, et qui est pourtant fort intéressant, sur les curiosités et les belles choses anciennes ou modernes qu’ils trouvent en voyage, — voici pour la première fois des descriptions de Venise, que leurs prédécesseurs du XVIe siècle ne considéraient que comme un point d’embarquement, — arrivons maintenant à la manière dont ils décrivent les populations chrétiennes qu’ils observent avant de finir par le plus important : leurs considérations sur la valeur politique et morale du monde turc.
Lorsqu’ils traversent à pied la péninsule des Balkans, les voyageurs y trouvent des Serbes. Ils s’arrêteront avec intérêt aux costumes populaires des habitants slaves de ces régions et ils admireront les chemises ornées que ces populations savent broder. Ceci bien qu’on soit un peu déconcerté en voyant le « chapeau faict de drapeaux, sans aucune forme, ne façon », « les patenostres de verre et quelques pieces d’argent et anneaux aux oreilles », et qu’ils s’effraient un peu devant l’« ancienne coustume ou hypocrysie » d’hurler des lamentations aux funérailles[32]. Et Thevet donne cette description de la race : « Or sont les Esclavons gens de haute stature et bien douez, de ce que nature peut conferer pour rendre la creature belle en perfeccion », mais « fort adonnez à gourmandise et yvrongnerie… Les femmes sont plus petites, vetues plus à la legere et ne s’enyvrent pas si facilement, à cause de la grande humidité qui abonde en leur sexe, comme il appert par le cuir doux et resplendissant. Touchant leur langage, certes, il est fort sauvage et difficile à comprendre. »
Ils admirent, tous, ces femmes de Chio que nous évoquions plus haut, encore libre jusqu’à l’expédition de 1566 de l’amiral turc Piali, ces « belles femmes et filles chioises qui userent à noz endroits de toute courtoisie et honneste liberalité ». « Tout leur plaisir et estude ne tend qu’à se bien parer et farder à fin de se monstrer plus aggreables aux hommes. » Leur « beauté, bonne grace et amoureuse courtoisie » gagnent tous les visiteurs enclins à la galanterie. Elles leur paraissent telles qu’« on les iugeroit plustost nymphes ou deesses que femmes ou filles mortelles ».
Et Nicolaï donne même cette étymologie : Chio viendrait de χιὼν; ainsi ce nom serait dérivé de la neige, tant les femmes y sont blanches[33]. Thevet est du même avis flatteur : « Il n’y ha nacion, soit en chrestienté, ou autre part (que i’aye connue) plus secourable, ne qui, avec plus grande civilité, s’offre à faire plaisir… Les dames d’apparence et d’honneur et qui sont bien douées d’excellens dons de nature sont de leurs maris avouees à faire bon recueil aux estrangers et, principalement, aux François, ausquelz il est permis de deviser privément avec elles en langue genevoise, sans crainte quelconque. Car la chasteté des femmes de Chio n’est pas moins renommée que celle de Padouë[34]. » Ainsi finirent, écrit du Fresne-Canaye, « la superbe mollesse et les voluptés chiotes ». On verra qu’il s’était bien trompé[35].
Il y a aussi, dans Nicolaï, une description des luxueuses bourgeoises de Péra qui sont catholiques, Italiennes, Levantines, ainsi qu’une critique acerbe des grandes dépenses qu’elles font pour se faire valoir, par les « ornemens de teste eslevés en coqueluche » et les « chausses avalées jusques aux tallons ». « Souvent, portent sur elles tout leur vaillant, et, lorsqu’elles vont par la ville à leurs eglises ou aux bains, il n’y a si petite bourgeoise ou marchande qui ne porte les robbes de velours, satin cramoisy ou damas, enrichies de passemens et boutons d’or ou d’argent, et les moindres, de taffetas et soyes figurées de Bursie (Brousse), avec force chaines, mailles ou larges bracelets, carquans, pendants et afficquets, garnies de diverses pierreries, les unes fines et les aucunz de peu de valeur[36]. »
Et il qualifie ceci de « brillant attirail de la volupté et de l’impudicité, car, si le mary ne peut ou ne les veut entretenir parées, selon leur volonté et desirs, elles feront un ou plusieurs amys pour fournir à l’appointement »[37].
« Les Greques », dit Belon[38], « principalement en Péra de Constantinoble, ont plus de liberté qu’ès autres villes subiectes au Turc, car elles vont par la ville avec une grande parure, et, principalement si leurs maris sont quelque peu riches, seront tant fardées et ornées de parures qu’elles auront les doigts chargez de bagues quasi iusques dessus le bout des ongles, et ont tousiours mille petits fatras penduz au col avec plusieurs chaines tant faulses que vrayes, et seront ceinctes de quatre ou cinq ceinctures, les unes de fine soye, les autres d’or, les autres entournées de pierreries tant bonnes que mauvaises. Elles sont richement vestues de soye, tellement qu’elles portent toute leur richesse sur eulx pour la monstrer. Mais on ne les voit en telz habitz que les iours de festes, quasi en mesme equipage que celuy du iour de leurs nopces, et diroit-on à les veoir aller par la ville que ce sont espousées. » Et Postel, tout aussi ébloui, est d’avis que, pour « la bravetté des Perottes », « il faudroit une royne ancienne pour comparaison »[39].
On trouve en même temps, dans les récits de nos voyageurs, des tableaux ruraux de toute beauté. Ainsi cette description de fête, en un village de Crète. « Me trouvant », écrit Belon, « en un village champestre, au logis du seigneur Jean Antoine Baroczo, assez pres de la ville de la Sphachie, ie vey les paisants des villages d’alentour assemblez à une feste, les uns avec leurs amoureuses, les autres avec leurs femmes, tellement qu’il y a avoit moult grande compagnie. Et, apres avoir bien beu, ilz se mirent à danser au plus grand chauld du iour, non pas en l’ombre, mais au soleil, encor que ce fust le plus ardent iour de tout le mois de iuillet. Et, combien que les ditz paisans fussent chargez d’armes, toutes fois ne cesserent de danser jusques à la nuict[40]. » Ou bien ce sont les moines de l’Athos au travail. « Ne pensez pas », dit Belon, « qu’il y en y ait un oyseux, car ilz sortent de leurs monasteres de grand matin, chascun avec son oustil en la main, portants du biscuit et quelques oignons en un bissac dessus l’espaulle, l’un une houe, l’autre un pic, l’autre une serpe… Les uns beischent les vignes, les autres buschent le bois, les autres fabriquent les navires… Les uns sont cousturiers, les autres massons, les autres charpentiers, les autres d’autres mestiers, travaillants tous en commun[41]. »
Puis, après les Esclavons et les Esclavones, les Chiotes, les Pérotes grecques et latines, les Crétois, il va parler même de pâtres roumains de la péninsule des Balkans : « Nous trouvasmes des pasteurs… qui faisoient rostir des moutons entiers, excepté la teste, pour vendre aux passants ; lesquels ils avoient embrochez dedens des perches de saule, mais ils en avoient vuydé les tripes et avoient recousu le ventre. »
Voici une recette orientale de rôti, très variée, on va en juger : ouvrir le ventre d’un bœuf pour y introduire un mouton ; ouvrir le ventre du mouton pour y introduire une poule ; ouvrir le ventre de la poule pour y introduire un œuf : on s’arrête là.
Les Albanais, les ergates qui font la récolte des Turcs paresseux et de petit travail au labourage, « lents, tardifs et qui temporisent grandement en leurs affaires », sont présentés revenant en bandes, comme des savoisiens ou plutôt des « estourneaux » : « genre de petite demeure et de grand travail »[42].
Quant aux Juifs, ils sont « cauteleux plus que nulle autre nation » et ils ont « tellement embrassé tout le traffic de la marchandise de Turquie que la richesse et revenu du Turc est entre leur main » : « c’est la nation la plus fine qui soit et la plus pleine de malice »[43].
Les Turcs, eux, leur paraissent avoir des qualités que l’Occident ne connaît pas encore. Je passe par-dessus le récit des magnificences orientales. Il y a ainsi dans Gassot une description splendide du palais de Tébriz et il le trouve infiniment supérieur à tout ce qu’il a vu en Occident ; tous les châteaux des rois de France à cette époque ne pourraient être mis en comparaison avec ces richesses persanes de Tébriz[44].
Plus intéressant est l’éloge que ces témoins font de la masse populaire turque que certains d’entre eux ont pu réellement voir, pénétrer et apprécier.
La race est belle, la race des campagnes, qui n’est pas abâtardie par le harem de la polygamie : « Il n’y a femme », dit Belon, « de quelque laboureur ou rustique qui soit en Asie qui n’ait le teinct fraiz comme rose, la chair tant delicate et blanche comme laict et le cuir si bien tendu et une peau si bien polie qu’il semble toucher à un fin veloux… Car elles ne sont point touchées de la lune ne du soleil et ne sortent des maisons sinon quand elles se vont laver aux baings ou vont au cemitiere prier pour ses morts. » Il les a vues sur « les terrasses des maisons où elles demeurent tout le iour et chantent à leur mode en compaignie de leurs voisines »[45].
De plus, ce sont, au point de vue hygiénique, « les plus nettes gens du monde »[46]. Parlant des bains qu’on trouve partout, jusque dans la dernière des localités (il n’y a pas de vizir, comme Ibrahim, qui, voulant payer sa dette envers le sort qui l’a favorisé, n’emploie une partie de sa grande fortune pour des routes nouvelles, pour des fontaines, pour des caravanséraïs, pour des khans, pour des auberges, et pour des bains). Postel s’écrie : « Je désire la pareille oportunité du bain aux grans personnages et grandes cités de la chrestienté, comme chose très saine[47]. »
Les voyageurs signalent aussi la simplicité qui règne dans tout ce monde : « Tout ainsi que les Turcs sont issus de vachiers et de bergiers semblablement, ils en retiennent toutes les enseignes en leur façon de vivre[48]. » Ils sont restés « rustiques et paysans », « champestres » de naissance. Leur dépense est minime et ceci les engage à rester patriarcalement honnêtes : un « homme et deux esclaves et trois chevaux ne despendent chasque iour en tout, l’un portant l’autre, plus de six aspres, qui valent six carolus »[49]. Cette simplicité s’étend au domaine des armes : il n’y a pas de point d’honneur, comme chez les Espagnols de cette époque. Au contraire, les plus braves des Turcs sont ceux qui le montrent le moins. Ils ont une discrétion, sous ce rapport aussi, que l’on prise hautement : « Les Turcs ne deffinent pas la vaillantise ainsi comme nous, car en Europe, si quelqu’un est touiours prest à se batre et scait tourner les yeux en la teste et est balafré, iureur et colère, et n’a gaingnié le point d’avoir dementi un autre, icelui sera mis en perspective d’un homme vaillant, loué homme de bien. Mais les Turcs en temps de paix se monstrent modestes et posent leurs armes en leurs maisons pour vivre pacifiquement et ne voit-on point qu’ils portent leurs cimeterres allants par la ville, mais, quand ils vont à la guerre, lors scavent-ils mettre couteaux sur table quand il est temps et font apparoistre leur vaillantise sur leurs ennemis, et ne sauroit leur dire qu’ils se seront batuz entre eux. Et, s’il advenoit que l’un eust batu son compagnon, pour cela ne sera il estimé vaillant. Il ont une coustume moult seante de punir les délinquants à coups de baston. » Et voici l’éloge de la bastonnade : « qui est la vraie façon d’umilier les superbes et de punir ceux qu’on ne veult pas tuer »[50]. Donc il n’y aura pas de draps, de lit de plumes, de « grasse » tous les jours, de souppe chaude « et de vin comme chez les chrétiens, en temps de paix comme pendant la guerre, où ils supportent tout mieux que « ne souloyent faire les légionnaires et soldats romains »[51].
Cette simplicité, ils l’observent aussi dans la façon de tenir la maison. Jamais, dans cette société ottomane, on ne verra la maîtresse de céans « nette, lavée et parfumée », du reste, portant tout un trésor de clés à la ceinture et on ne l’entendra jamais donner des ordres ; il subsiste entre maîtresse de maison et servante quelque chose de l’ancienne égalité dans cette société d’une si charmante modestie[52]. Combien sont loin de cette attitude religieusement discrète les « braves, testonnés, perruquets parfumés et hommes-femmes de deçà », s’écrie Postel, ennemi des coutumes efféminées de « la Cour médicéenne de Paris »[53].
Ils montrent, en même temps, une hospitalité et un esprit de charité dont nos voyageurs, Postel en première ligne, sont obligés de faire l’éloge. Les plus pauvres, ne pouvant pas donner d’argent, s’engagent à travailler gratuitement aux routes et aux fontaines ; les riches appellent chez eux les voyageurs, qu’ils voient exténués sur la route[54]. Du reste, c’est une ancienne coutume qui s’étend à l’Orient tout entier. Il m’est arrivé de voir, en Transylvanie (et il n’y a jamais eu de Turcs dans les villages roumains), un seau rempli d’eau devant la maison, avec un verre pour le premier passant venu qui désire se rafraîchir.
Postel constate que, quand ils reçoivent quelqu’un en leur maison, « ils le traittent comme eus-mesmes ». Et nous, s’écrie-t-il, « qui n’avons point de honte qu’en tant de provinces de ce royaume il y a tant de mille et mille pauvres mourant de faim par la grande cherté »[55].
Et un détail charmant, à cette occasion, chez le même voyageur : lorsque des Turcs arrivent à Venise, ville riche, splendide, mais dure d’âme, parce que ville marchande, ils font passer leur aumône d’une façon discrète sous les ponts, pour qu’on ne les observe pas, ne pouvant pas souffrir, à côté d’eux, le spectacle de la misère matérielle de l’humanité.
Ils sont, dit le même Postel, « d’une fidélité et d’une loyauté sans exemple de nulle chose en ce monde ». Il préfère se fier « à la simple foy d’un Turc naturel »[56]. Et Belon assure qu’« un Turq naturel ne moleste pas volontiers un chrestien, ains plustot lui fera caresse et bon recueil »[57].
On voit la distinction. « Le Turc naturel » n’est pas le renégat, le renégat qu’on n’invite pas à renier. Et si c’est un renégat qui se vend pour passer à la religion mahométane, il est méprisé, dit encore un de nos voyageurs.
L’esprit démocratique n’a pas cessé de dominer depuis le début de la société ottomane qui maintenant a sous sa domination une si large part de l’Orient et de si riches provinces de l’Occident chrétien.
Leur travail, leurs « marchandises et labeurs » seront donc « si très exquisement faits et si durables (fors les maisons) qu’ici ne reçoivent aucune comparaison », tellement ils sont honnêtes dans l’âme.
Cette simplicité règne dans la famille. « Si un Turc », dit Belon, « avoit espousé la fille d’un Grand Seigneur et qu’il fust aussi marié avec une des filles d’un plus pauvre homme mechanique, toutes fois fauldra que la fille du mechanique soit compaigne à la fille du Grand Seigneur »[58]. Elle régit l’État : « Celuy entre les Turcs tiendra la première dignité après le Grand Seigneur qui ne sçait dont il est, ne qui sont ses pere et mere, ains quiconque est payé de soulte (solde) de Turc s’estime estre autant gentil homme comme est le Grand Turc mesme[59]. »
« Les esclaves en Turquie » — ceci est un des passages les plus remarquables, car la sentimentalité chrétienne de l’Occident a été souvent exploitée, quant à la dure condition de ces esclaves qu’on vend en place publique et qu’on accable de travail, qu’on nourrit d’injures et de coups — « sont aussi bien traictez comme les serviteurs de nostre Europe, car ilz participent de la felicité, selon le maistre qu’ilz servent. S’ilz sont avec un bon maître qui les aime bien, ilz sont traictez comme luy-mesme »[60].
Et le même Belon rappelle la prescription légale qui permet à n’importe quel esclave de s’adresser au cadi, et le cadi a le courage de décider en sa faveur, s’il ne s’agit pas d’un très grand et très puissant personnage de Constantinople. Ils ont le droit de s’adresser au cadi et de demander qu’on leur fixe la somme qu’ils doivent payer pour être délivrés, ou bien qu’on leur impose un travail considéré comme équivalent à la rançon. Et il dit que souvent après une année, une seule année de travail opiniâtre, ils arrivent à regagner leur liberté.
L’amour pour l’instruction, dit le voyageur, est tellement général, que, dans chaque village, il y a une école religieuse. « Les filles aussi y sont apprises par les femmes et n’y a si petit village où il n’y ait de tels porches ou appentiz où iournellement tous les garçons du village s’assemblent[61]. »
Mais ce qui excite plus que tout l’admiration des voyageurs français, c’est l’ordre parfait, la discipline sévère qui règnent dans ce peuple. A plusieurs reprises, ils déclarent que les mouvements des armées ottomanes sont imperceptibles, parce qu’ils ne font aucun bruit, ainsi que le remarquait, du reste, un voyageur du XVe siècle : une armée se met en mouvement sans qu’on entende autre chose que le « trac des chevaux »[62] sur le pavé ; pas une parole n’est perçue au moment du départ, et ces immenses masses de plusieurs milliers de soldats s’ébranlent et poursuivent leur route dans un silence d’église. « Combien qu’il y eust vingt ou trente hommes aux portes de la ville…, c’estoit avec si grand silence et modestie qu’on n’y oyoit non plus de bruist que s’il n’y eust eu personne, et sembloit plustot que ce fussent artisants que gents de guerre[63]. » Un « homme seul avec un baston est plus craint et redouté que n’est le capitaine du guet de Paris avec tous ses archers »[64]. « A peine les assistans osent cracher ou tousser[65]. » Il y a au moins une dizaine de témoignages dans ce sens. Ainsi ce voyageur, qui devait être accompagné par des soldats, cherche à droite et à gauche ses compagnons, se réveille, et ne les trouve plus : sans avoir eu nullement l’intention d’épargner son sommeil, ils étaient partis en faisant si peu de bruit qu’il ne s’en était pas aperçu[66]. Ils ne touchent guère, en chemin, à l’avoir du paysan, même du chrétien, du « pauvre peuple » en général.
L’empire lui-même, cet empire dans lequel règnent cependant les renégats, pas les « Turcs naturels » — et ce sera la cause de sa déchéance — est l’objet de vives louanges.
On y célèbre d’abord la paix profonde, la paix romaine qu’il impose partout. Voici ce qu’en dit Belon : « Un vieillard grec, natif de Lemnos, disoit que iamais l’isle n’avoit esté si bien cultivee, ne plus riche, et n’y a eu plus de peuple qu’il n’y en a maintenant, laquelle chose il faut attribuer à la paix de longue durée qu’ilz ont eue sans estre molestez[67]. »
Et cette tyrannie turque ne mène pas à la pauvreté : tel voyageur nous présentera toute une société villageoise, vivant d’une façon assez gaie et parée de vêtements qui auraient pu provoquer la convoitise des maîtres du pays, lesquels, cependant, ne touchent pas à cet héritage de la population soumise à leur domination. Ils ne détruisent rien, et un autre voyageur nous dit que lorsque, en Occident, à l’époque du mouvement calviniste, des statues ont été détruites, des peintures ont disparu, les Turcs en ont ressenti un mouvement d’indignation[68]. « Je veul dire », assure Belon, « en oultre, que les Turcs ont tousiours en ceste coustume que, quelque chasteau ou fortresse qu’ilz aient iamais pris, est demeuré au mesme estat en quoy ilz l’ont trouvé, car ilz ne demolissent iamais rien des edifices et en graveures[69]. »
La tolérance turque est constatée par tous les voyageurs, même par Geuffroy, dont le désir de croisade sera évoqué dans le chapitre suivant : « Il seuffre et permet chascun vivre en ses lois et sans contraindre personne de la renyer et laisser. » « Les Turcs ne contraignent personne à vivre à la mode turquoise. Ils souffrent et permettent chascun vivre en sa loy[70]. » Lorsqu’une province est conquise, on fait la conscription des habitants, on inflige, comme seule punition de la résistance, le paiement du kharadsch ; rarement on colonise, du côté de Constantinople, puis, de même que dans le système byzantin qui n’imposait aucune règle, chacun vit selon l’ancienne coutume ; et on peut dire qu’avant le partage de la Turquie, en Macédoine, en Albanie, et surtout dans les vallées où s’étaient conservées les mœurs archaïques, on vivait un peu comme à l’époque antérieure, non pas seulement à la domination ottomane, mais encore à cette forme précédente d’Empire qu’avait été Byzance.
On trouve aussi quelques critiques à faire, mais qui ne touchent qu’à des coutumes qui paraissent ridicules, les maisons de bois, les dégoûtants « friteaux de paste… suintant bien la vieille gresse », les « eunuques ou garde-couches »[71], l’accoutrement des délis, des « téméraires » de l’avant-garde, aux « grandes aeles faictes de tres belles plumes attachées dessus leurs espaules, comme ont ceulx qui iouent les anges à des moralitez en Europe », et au « hault diademe », « faict comme le chaperon d’une damoiselle, excepté qu’il est hault encruché », de sorte qu’ils ressemblent « proprement à un Sainct Michel en peincture »[72], ou le soupirant qui, « ayant apperceu celle dont il est serviteur, il haulse la teste et met la main à la gorge, se pinsant la peau du gousier en l’estendant un peu, luy denonçant part le signe qu’il est son esclave enchesné »[73], la mauvaise musique, assez bruyante « pour rompre la teste et les oreilles au plus gros bouvier de France »[74]. Elles ne touchent pas aux Turcs et regardent surtout les Arabes et les Maures, « les pires canailles et plus infidelles et trahitres »[75], les renégats, dont la cupidité, l’insatiabilité provoquent l’indignation des voyageurs[76]. Geuffroy prétend même que ces « presomptueux », « venteurs », « outrecuydés » gens, « lourdz, grossiers, paresseux, nonchallans », « ne vont à la guerre que par force et à coups de baston ».
Quant au sultan lui-même, à Soliman, qui lit Aristote en arabe et demande que, trois jours par semaine, on lui narre l’histoire de ses prédécesseurs, avec interdiction formelle d’en faire l’éloge, ce prince, qui est au moins aussi empereur que les Paléologues du XIVe et du XVe siècle, les voyageurs français en parlent avec une admiration qui compense ce que les contemporains et d’autres ensuite ont, bien injustement, trouvé à redire à l’action parallèle (et non l’alliance) de la France de François Ier, de Henri II et de la Turquie de Soliman, dans le but d’empêcher un événement plus imminent et plus dangereux que l’existence d’un État ottoman en Europe, je veux dire l’impérialisation de l’Europe par Charles-Quint et la destruction de ce sentiment de noble liberté qui anime l’œuvre des grands voyageurs français du XVIe siècle[77].