V XIXe siècle.
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Le nombre des voyageurs en Orient au XIXe siècle est considérable, et il serait impossible de les énumérer et d’en donner une analyse plus ample et vraiment profitable. Mais le but précis de ces études rend plus facile la tâche.
L’Orient, au XVIe, au XVIIe et même au XVIIIe siècle, est quelque chose d’unitaire. Donc, la Turquie, comprenant la Grèce, retenant dans des liens de vassalité la Moldavie et la Valachie, cette Turquie dont font partie les provinces bulgares et serbes, forme une unité, une unité pour l’Asie et pour l’Europe. Pour cette Europe, dont il est question ici, l’Orient représente un seul pays pour les voyageurs ; tandis qu’au XIXe siècle, des faits interviennent qui brisent le caractère unitaire du monde oriental, de sorte qu’on ne peut plus parler de voyages en Orient de la façon dont on en parlait avant le commencement du XIXe siècle.
La Serbie ne s’en détache pas en 1804, au moment de sa révolution, parce que la formation de la Serbie comme province autonome n’est qu’incomplète ; les liens entre la principauté de Miloch Obrénovitsch et entre l’empire ottoman, qui continue l’empire byzantin, sont des liens encore assez étroits, de sorte qu’on a seulement un régime particulier dans une ancienne province. Mais il y a la Grèce qui, à partir de 1821, par une autre révolution, qui tendait à quelque chose de beaucoup plus grand, de beaucoup plus vaste que la constitution d’un petit royaume moréote, à savoir, à restaurer un empire chrétien international, dont la capitale aurait été Byzance, combat et vit pour elle-même. Le mouvement a changé aussitôt de caractère, il n’a pas correspondu aux intentions des initiateurs ; ceux qui ont combattu en Morée le faisaient pour les libertés de leur propre province, pour une vie bornée à un territoire national bien déterminé, de sorte que l’illusion byzantine, le rêve de Constantinople ressuscitée comme capitale de l’internationalisme chrétien dans la péninsule des Balkans s’est évanoui et, par-dessus cette idéologie un peu démodée, il y a eu autre chose : ce sens des réalités des clephtes, des armatoles, des chefs du clergé grec dans le Péloponèse, qui ont limité aussitôt le mouvement en lui donnant une vie qu’il n’aurait pas eue sans cela.
Mais, dès que le mouvement se prononce, et quel que soit le sort qui l’attend, on peut dire que le voyageur qui se dirige de ce côté-là ne fait plus fonction de chercheur de pittoresque en Orient. Et même, comme il s’agit d’un phénomène révolutionnaire contemporain, on ne pense pas autant qu’auparavant au grand souvenir du monde hellénique.
Donc deux choses qui sont mises ensemble jusqu’au commencement du XIXe siècle, dans les préoccupations des voyageurs et dans leurs écrits, se dissocient. Il y a dissociation entre les préoccupations des archéologues, des amateurs de l’antiquité, des hellénistes et entre tout un mouvement libéral qui, ne pouvant pas se manifester avec énergie, ne pouvant pas conduire une lutte et arriver à une victoire dans les pays mêmes de l’Occident, recherche un pays de révolution, dans un territoire sur lequel se lève un drapeau de révolte au nom des mêmes droits élémentaires de toute nation. Et on peut dire que la Grèce, à partir de 1821 et de plus en plus jusqu’au quasi-avènement de Capo d’Istria, « gouverneur » de la Grèce révolutionnaire, et jusqu’à l’avènement du roi Othon, imposé par l’Europe, est aussi la patrie active du libéralisme. C’est la place où tendent et arrivent à se rassembler une grande partie de ceux qui combattent pour l’idéologie révolutionnaire, pour le credo libéral.
Il faut laisser de côté, décidément, tous ceux qui viennent en Grèce, non pour la Grèce elle-même, mais pour leurs idées, pour les idées du pays dont ils partent et auquel ils continuent à appartenir ; il faut abandonner tout ce qui ne touche pas à l’Orient dans la Grèce elle-même, et, d’autant plus, tout ce qui touche à l’Occident sous cette forme d’une contribution de soldats, de poètes entourés de prestige comme Byron[206].
Et puis, après que la Serbie sera arrivée à transformer son autonomie première, et à être beaucoup plus que ce que désirait Miloch, qui se serait contenté jusqu’à la fin de ses jours d’avoir établi une espèce de pachalik chrétien, sans rompre les liens dont je parlais avec l’empire ottoman, voyager du côté de la Serbie aussi n’est plus voyager en Orient. D’autant plus que tous ces pays qui se détachent de l’empire ottoman prennent aussitôt un coloris qui n’est plus celui de la tradition orientale : ce sont, des pays modelés d’après les coutumes de l’Occident ; ils cherchent tous à se donner une constitution ; ils se forment une administration réglée d’une autre façon que l’administration du passé ; ils en arrivent à abhorrer tout ce qui est oriental, parce que ceci paraît leur rappeler la domination turque.
Avec une Constitution qui s’appuie sur les Droits de l’Homme, comme chez les Roumains, avec une administration de type napoléonien, ces pays perdent, même en dehors du fait qu’ils n’appartiennent plus à cette unité orientale qui est brisée, leur caractère oriental, et ils ne peuvent plus intéresser quiconque suit les traces de ces voyageurs pour voir la façon curieuse, intéressante au point de vue scientifique, dont on regarde les choses orientales.
Ce qui reste à présenter, ce sont les voyageurs qui viennent en Orient pour l’Orient, et qui, dans ces régions, distinguent entre ce qui est resté oriental sous l’aspect extérieur et sous celui de la vie intime, et ce qui est séparé complètement d’un passé pour lequel on n’a plus aucun sentiment de piété, un passé qu’on se pardonne à peine d’avoir eu.
Il y a aussi un autre motif d’éviter une prolongation inutile de cette exposition, et le voici.
Après 1860, disons même après 1840, l’Orient est beaucoup moins intéressant, parce que la Turquie elle-même se transforme, et on arrivera, par le témoignage de certains de ces voyageurs, à saisir le sens dans lequel l’Orient plus limité, surtout celui de Constantinople, s’est transformé sous la même poussée occidentale.
Dans les provinces, surtout dans celle d’Asie, l’âme orientale est bien restée cette âme qui ne pourrait disparaître ou se transformer qu’au moment où la religion elle-même aurait été abandonnée, et je doute que, malgré les réformes actuelles de M. Moustapha-Kémal, malgré sa personnalité et malgré son système, l’Orient, qui est resté musulman, soit complètement identifié à cet occidentalisme qu’on veut imiter à tout prix. Des sanctions sont prononcées actuellement contre ceux qui se refusent à cette transformation à vue, mais il y a des choses qui viennent d’une longue histoire et que l’homme le plus génial d’énergie, ou d’intelligence et de hardiesse, n’arrivera jamais à faire disparaître. Et il y a des choses qui reviendront, et reviendront avec ce sentiment âcre de la revanche qui fait qu’après un progrès improvisé, il y a un opiniâtre retour vengeur vers le passé ; la transformation officielle constantinopolitaine dont je parlais est ce qu’on appelle l’ère du tanzimat. Le tanzimat, c’est l’ensemble des réformes imposées à l’empire turc par trois personnages qui ont joué, dans l’histoire de la Turquie au XIXe siècle, un rôle éminent ; ils ont été très appréciés et très critiqués, selon le point de vue, par leurs contemporains, mais ils ont donné à l’empire ottoman un aspect extérieur totalement différent de la grande tradition qui commence au XVe siècle et qui s’est poursuivie jusqu’à cette date d’environ 1830-1840. Il s’agit de ce triumvirat, formé d’anciens diplomates, dont l’un avait été envoyé pour féliciter la reine d’Espagne Isabelle, au moment de son avènement, dont le second avait été secrétaire d’ambassade pendant longtemps à Paris et dont le troisième avait eu aussi des rapports très étroits avec le monde parisien. Ils s’appellent, en commençant par le premier, par l’initiateur, par le plus courageux : Réchid, Aali et Fouad.
Avec ces trois représentants des nouveaux courants, l’ère du tanzimat s’est installée sans résistance de la part des Turcs, et je dirai même sans profit de la part des chrétiens, dont les avantages étaient tout à fait apparents. Il y avait eu des droits réels qui étaient maintenant perdus, pour l’ombre des avantages constitutionnels promis par la célèbre déclaration de Gul-Haneh, de la « Maison des Roses », installant le régime occidental en Turquie. Un Français a donné, dans quelques ouvrages de description et de statistique, une image optimiste de cette Turquie nouvelle, Ubicini, l’auteur du volume sur les Principautés danubiennes dans l’Univers pittoresque.
Puis, pendant la guerre de Crimée, il y a eu une autre déclaration, celle du sultan Abdoul-Medjid, qui accordait, en apparence encore, aux chrétiens la participation plénière aux droits dont jouissait jusqu’alors l’aristocratie de religion des Turcs.
Enfin, voici la troisième tentative, en 1876. La Russie était représentée alors par un diplomate d’une hardiesse et, disons même, d’une insolence extraordinaire, Ignatiev, qui parlait à chaque moment aux Turcs du partage prochain de leur empire, au moment où la Russie demandait des droits pour les Slaves, et où elle préparait, avec l’affranchissement complet de la Serbie, de plus larges limites pour cet État et l’établissement d’une Bulgarie. Alors un grand vizir innovateur, Midhat, encore un occidentalisé, plutôt sous l’influence anglaise que sous l’influence française, fit proclamer à Constantinople une Constitution qui renouvelait les promesses du premier et du second acte de modernisation de la Turquie. Seulement, Abdoul-Hamid est revenu ensuite et a rétabli, sous la forme prestigieuse du califat, l’ancien régime. Et, comme c’était un homme énergique, pendant qu’on l’a laissé régner, l’autoritarisme de Soliman, sans les vertus du XVIe siècle, a été rétabli en Turquie.
Or, cette nouvelle Turquie, cette Turquie des réformes, qui, dans tous les domaines, innove, abandonnant complètement le passé, qui a des ministres, — je ne dirai pas des ministres responsables, parce que ce serait faire injure à la vérité, mais qui a un conseil des ministres, — cette Turquie qui a des préfets, des sous-préfets, des communes, avec les maires de ces communes, cette Turquie qui a des cours de justice et des tribunaux tout comme l’Occident, qui improvise un enseignement commençant par l’école primaire pour arriver à la faculté de médecine et projette une grande université à Stamboul (il ne lui manquait qu’une académie), cette Turquie qui laisse traverser son territoire par de nouveaux chemins de fer, qui change son système de douanes, qui établit un crédit nourri par le capital étranger, représenté par la Banque ottomane, enfin cette Turquie qui a totalement changé le caractère de son armée (car les janissaires ont été détruits par le sultan Mahmoud dans une action d’une violence sanglante sans exemple, rappelant les temps les plus tragiques de l’empire byzantin, pour former les nizams, l’armée de réforme, avec des généraux portant de vagues redingotes bleues et des pantalons collants qui avaient seulement le désavantage de ne pas trop tenir aux jambes), cette Turquie n’est plus l’Orient. Et ce que j’avais l’intention de présenter, ce n’était pas un État réglant sa marche d’après des normes qui ne sont plus celles de sa tradition, de sa race dominante, mais bien la façon dont deux manières d’être tout à fait différentes, celle des Occidentaux et celle de l’Orient, se rencontrent, se jugent, se condamnent, se critiquent, se pardonnent pendant des siècles.
Car l’Orient, ce n’est pas un territoire géographique, ce n’est pas un ensemble de races. C’est une manière d’être, et, aussitôt que cette manière d’être disparaît, il n’y a plus intérêt à observer les voyageurs qui partent de l’Occident, pour aller chercher la caricature de cet Occident dans une autre région où tout ce qui est de surface est emprunté, mais où ce qui est d’essence intime ne peut pas être encore assimilé parce qu’il ne correspond ni au développement historique, ni aux qualités de la race, ni aux nécessités impérieuses du moment qu’on traverse.
Maintenant, arrivons à ces voyageurs, en éliminant ceux qui, à l’époque du roi Othon ou du roi Georges, vont visiter la Grèce pour voir la façon dont on se vêt dans l’armée à la manière bavaroise, la façon dont M. de Rudhart, originaire de Munich, dote d’institution ses sujets les Grecs ; éliminons aussi les voyageurs français, très nombreux, qui voyagent du côté de la Moldavie, de la Valachie et de la Roumanie de 1859, et, il y en a d’éminents, dont les écrits forment une des bases de l’information que j’ai présentée dans mon ouvrage Histoire des Relations de la France et des Roumains ; éliminons également, bien qu’il n’y ait pas de travail semblable, ceux qui se dirigent vers la Serbie libre et la Bulgarie qu’il s’agissait de libérer.
D’abord, il y a les voyageurs de l’époque de la Révolution française. On s’attendait à des Jacobins arrivant en Orient avec des buts de propagande, décrétant hautement que cet empire turc des « tyrans » est un État déchu et que le devoir de tout ami de l’« humanité », de tout partisan des Droits de l’Homme, est de collaborer à cette disparition d’un monde condamné.
Or, ce n’est pas précisément le cas. Bien que l’état d’âme de ces voyageurs fût, au fond, celui-là, il y avait deux motifs qui les empêchaient de présenter toute leur idéologie, idéologie qui devait être ennemie des Turcs et très amicale à l’égard des Grecs et des nations soumises.
Les relations avec les Turcs, presque ou pendant toute l’époque de la Révolution française, ont eu un caractère très mêlé. D’une part, il y avait l’invasion de l’Égypte, qui était, en droit international, une terre turque. Bonaparte, débarquant en Égypte, avait averti les Turcs qu’il ne s’agissait pas d’un acte d’inimitié à leur égard, mais d’une simple mesure de précaution à l’égard de certains projets anglais, et qu’on se prémunissait contre une attaque future en faisant descendre des armées sur cette vieille terre des Pharaons. Les Turcs ont fait semblant de le croire, et on ne sait jamais, au cours de l’histoire ottomane, quel est le moment où le Turc croit vraiment et celui où il feint de croire.
Puis, sous la poussée de l’Angleterre et de la Russie, il y a eu une action de représailles contre les Français. Les Français ont été partout arrêtés. Ruffin a été retenu comme prisonnier, celui que, pendant longtemps, les voyageurs considéraient comme le « Nestor de l’Orient », comme le vrai chef de leur nation. Flûry, consul à Bucarest, est allé lui aussi aux Sept-Tours. Il y a eu tout un groupe de Français qui ont subi, pendant longtemps, les rigueurs de l’emprisonnement turc, très dur, étant donnée cette vieille pierre humide qui n’est pas le logis le plus désirable. Il y en a qui y sont morts. La façon dont les Français ont été traînés par toutes les voies de la péninsule des Balkans pour en arriver là, fut ignoble.
A côté, il y avait des diplomates, il y avait aussi des voyageurs qui rejetaient la responsabilité de ces représailles sur certains individus, et, avant tout, sur les Anglais et les Russes qui avaient poussé à ces mesures, mais au Turc, au fond bon enfant, ils gardaient les sentiments d’amitié traditionnelle. Et puis il était très utile, car, revenu à de meilleurs sentiments, on pourrait l’employer pour une politique utile à la France.
En second lieu, dans les sympathies qu’on prodiguait aux Grecs, il y avait quelque chose qui empêchait l’enthousiasme.
Pour ces Grecs, les voyageurs de l’époque de la Révolution française, dont je dirai bientôt les noms, avaient, en effet, observé ceci : lorsqu’il s’agissait de se choisir des amis, ils préféraient les Russes. Les Français, sortant des Sept-Tours, ont pu entendre souvent les acclamations qui accueillaient les armées du tsar lorsqu’elles débarquaient à Constantinople ou lorsque les vaisseaux de l’empereur orthodoxe se dirigeaient vers Corfou conquise sur les Français : l’amiral russe Ouchakov entendait se borner à cette conquête qui n’a pas été trop difficile, étant donné le faible contingent militaire dont la France pouvait disposer dans les îles Ioniennes, alors que le commandant de la flotte turque se targuait hautement, dans ce monde franc de Constantinople, que, puisque Corfou était conquise, il n’y avait qu’une petite route à faire jusqu’au grand port français de Marseille, et, une fois là, imposer à la France la sanction la plus correspondante aux offenses que l’empire ottoman avait subies en Égypte.
I. — Parmi les voyageurs du XIXe siècle, il faut mettre en première ligne Olivier, qui a fait son Voyage dans l’Empire Ottoman, l’Égypte et la Perse, « par ordre du Gouvernement », — ceci est dit dans le titre même — au cours des six « premières années de la République ». Ajoutons que le récit de ce voyage est accompagné d’un album très bien fait, et devenu très rare, qui a été publié, à Paris, l’an IX de la République.
Ce naturaliste commence par une déclaration intéressante. Après Choiseul-Gouffier et après la longue série des voyageurs érudits qui venaient pour recueillir des inscriptions, pour s’intéresser à l’art ancien, pour essayer l’identification de localités helléniques, cet homme, dont l’activité de savant était consacrée en première ligne aux sciences naturelles, entend prendre un autre chemin, et il le dit franchement : « Je me suis interdit, dans cette relation, toute anecdote singulière, tout récit plaisant, plus propre à amuser qu’à instruire. Je n’ai pas voulu employer ces couleurs trop brillantes qui peuvent séduire un instant, mais dont l’effet est passager. » Il ajoute, et c’est la partie la plus intéressante de cette préface : « La vue d’un champ abandonné couvert de myrte, celle d’un jardin confusément planté de dattiers ou d’orangers n’ont jamais pu enflammer mon imagination, et j’ai souvent considéré sans étonnement des chapiteaux écornés, des tronçons de statues… » Ce qui intéresse ce voyageur, c’est d’abord le monde politique qu’il trouve à Constantinople et dont il est un très bon témoin.
Il trouve, en 1793, une France presque annihilée sous le rapport du prestige. Le représentant de la République, Sémonville, avait été écarté et remplacé par Descorches, et Descorches lui-même avait été arrêté, et gardé en prisonnier à Travnic, ville de la Bosnie, étant remplacé, un moment, par le drogman Fonton. Fonton ayant dû démissionner, les intérêts du commerce français étaient représentés enfin uniquement par les « députés » de ce commerce et par leur chef provisoire élu. Olivier assiste à l’entrée des Russes à Constantinople. Il voit la façon dont la cocarde tricolore était poursuivie non seulement par les agents de ce qu’on peut appeler la police turque (qui étaient sans doute entre le vrai agent de police et le brigand), mais, en même temps, par les représentants de l’ambassade de l’Internonciature, pour l’appeler par son nom, de l’Autriche. On ne pouvait pas sortir dans la rue sans se voir arracher cette cocarde, et Olivier, habitant chez un traiteur français « sot et ivrogne », qui avait épousé une Grecque, était menacé à chaque moment d’être jeté dans la rue, parce que la présence d’un Français dans la maison rendait la famille de cette Grecque suspecte. Parmi ceux qui dominaient la situation, parmi les 2.000 Occidentaux qu’il y avait à Constantinople, bien peu osaient proférer des sentiments de sympathie pour le nouveau régime français.
Les Turcs ne pouvaient pas lui apparaître très sympathiques, et alors il parle de l’« orgueil national », de l’« ignorance » et du « fanatisme » des Musulmans. Il trouve les Grecs « gais, spirituels et adroits », mais, cependant, après avoir vu leur sympathie indissoluble à l’égard des Moscovites, il n’entend pas les considérer comme des appuis pour la politique de la France en Orient.
Olivier, à son retour, par les îles, peut se rendre compte que les femmes de Chio, qu’attendait, en 1821, un si terrible sort, continuent à « agacer les passants » ; il a recueilli un grand nombre d’observations du plus haut intérêt, de sorte que, pour une autre direction que celle de l’archéologie et des études classiques, c’est, sans doute, une source de tout premier ordre.
Mais une source tout aussi intéressante est celle qui est formée par les deux grands travaux d’un voyageur qui s’appelle Félix de Beaujour. Beaujour a publié d’abord un Tableau du commerce de la Grèce, vers 1800, mais son voyage a été fait vers 1790.
Il a visité aussi, à ce qu’il paraît, toutes les frontières de l’empire ottoman. On peut s’apercevoir qu’il a été chargé d’une certaine mission secrète[207], à l’époque où il y avait des officiers français en grand nombre en Albanie, sous Ali-Pacha, à Vidine, sous le rebelle Pasvanoglou, et, où la fonderie de canons, l’école de mathématiques militaires de Constantinople étaient sous la direction de Français ; l’architecte même de Sélim III, peu avant la Révolution, était lui-même un Occidental qui pouvait introduire les voyageurs dans des régions du sérail ordinairement interdites à la curiosité des Occidentaux. Le second livre de Beaujour s’appelle Voyage Militaire dans l’Empire Ottoman (1800). Il n’y a pas seulement la constatation de la situation qui existe à toutes les frontières, il y a autre chose : il y a des propositions formelles pour fortifier toutes ces frontières jusqu’à celle du Danube, jusqu’à celles du Pruth et du Dniester. Quelles que soient ces propositions, dont certaines peuvent être vraiment intéressantes, quelqu’un qui a vécu pendant de longues années en Turquie, et qui connaît son commerce et l’état de ses places fortes, est, sans doute, un témoin de tout premier ordre.
Voici un autre témoin appartenant à la même époque, mais qui a un caractère bien distinct des deux autres : c’est un artiste. Ce voyageur, faisant partie d’une mission française, s’appelle A.-L. Castellan. Il a publié, en 1808-1811, des Lettres sur la Grèce, l’Hellespont et Constantinople, faisant suite aux Lettres sur la Morée. Les gravures sur acier de Castellan sont tout à fait remarquables et, quant à son texte, il est très vivant, s’attardant parfois pour raconter des épisodes romantiques, de sorte qu’il y a en lui, je ne dirai pas un littérateur, mais un artiste qui s’égare parfois dans les sentiers fleuris de la poésie. Ce n’est pas, en tout cas, une source pour les archéologues.
Mais celui qui a nourri pendant longtemps, non seulement les archéologues (qui ont formulé, à juste titre, des réserves contre son témoignage et surtout contre ses conclusions, d’une érudition très facile et visiblement empruntée et confuse), mais, en même temps, tous les ethnographes et qui forme aujourd’hui, avec les ouvrages de trois Anglais, Hughes, Holland et Hobhouse[208], la base pour toute étude concernant les Shkipétars ou Albanais, qu’il a bien connus, est un médecin, le docteur F.-C.-H. L. Pouqueville, qui a commencé par un ouvrage plus restreint, puis a publié, en 1805, le Voyage en Morée, à Constantinople, en Albanie et dans plusieurs autres parties de l’Empire Ottoman.
Il ne venait pas chargé de mission, et il n’était pas un « pèlerin d’archéologie ou de pittoresque ». Faisant partie de la mission d’Égypte, le moment critique dans les relations entre la France et la Turquie et surtout son état de santé l’ont contraint à abandonner sa destination, et celui qui n’était que membre de la Commission des sciences et des arts d’Égypte a dû aborder sur la côte de Morée. Il voulait aller à Zante, mais le corsaire qui s’était saisi du bâtiment sur lequel il naviguait a trouvé bon de le déposer sur cette côte.
Aussitôt à Navarin, il a été arrêté. On l’a transporté à Tripolitza, alors que d’autres Français prenaient une autre voie, beaucoup plus longue et plus pénible, pour aller à Constantinople, où ils se sont rassemblés tous, s’échappant tour à tour, dans des circonstances qui dépendaient de la situation, des relations, de l’habileté de chacun d’entre eux.
Il était arrivé dans des dispositions enthousiastes à l’égard de l’antiquité : « Apollon, roi des Ménades, divinités de l’Eurotas, vallons aimés des Muses et des chœurs célestes, quels chants barbares affligent maintenant les échos de vos montagnes ? ».
Un instinct d’archéologue, une ambition de savant s’étalent réveillées en lui. Le prisonnier de Tripolitza avait tout de même la faculté de visiter à droite et à gauche les provinces voisines, jusqu’à la lointaine Maïna, en pleine effervescence, pas tant en qualité de Français, que parce qu’il était médecin et que, en Turquie, on a toujours couru après les médecins et, même, considéré comme médecins des personnes qui ne l’étaient guère[209]. Il a été donc introduit un peu partout ; il a visité jusqu’à des harems. Il en a vu les habitantes, — des jeunes et surtout des vieilles, — et y a recueilli une certaine expérience qui n’est pas réservée aux profanes, quand ils ne sont pas médecins.
Mais, partageant les opinions, connues, d’un de Pauw, il croit que « les descendants de Miltiade et de Cimon, aujourd’hui courbés sous le double despotisme des Turcs et des papas, ne sont guère capables de concevoir et de soutenir une de ces entreprises généreuses et hardies qui pourraient leur rendre l’existence politique », la religion étant la seule chose qu’ils prisent. Cependant il prétendra, plus tard, avoir bu à Tripolitza « à la liberté de l’Hellade » et écrira l’Histoire de la régénération de la Grèce, où toute une littérature néo-hellénique y est présentée sous un jour intéressant et exact. Tout en accusant Guys de partialité, il s’est pris de sympathie pour les Grecs opprimés. « J’ai vu le dernier des Turcs descendre de cheval, arracher un Grec de sa boutique, le charger de son bagage et le faire suivre, sans que cet homme, capable de se venger, osât seulement murmurer. J’ai vu de jeunes Musulmans frapper les têtes blanchies par l’âge et lever la main sur des vieillards. »
Dans son second ouvrage, les Roumains des Balkans trouvent pour la première fois cette faveur inattendue d’intéresser un voyageur français.
Constantinople est présentée à l’époque la plus défavorable pour les Français, qui laissèrent mille huit cent un morts dans les prisons du sultan. Sous l’instigation anglaise, on va jusqu’à profaner le tombeau de l’ambassadeur Aubert du Bayet. Des portraits très vivants sont donnés, comme celui du sultan, droit et humain, d’Isaac-bey, le confident du grand amiral Hassan, cet Isaac qui, élève de l’école fondée par de Tott, se rendit à Marseille, à Lyon, à Paris, passa en Barbarie, parut un moment à Constantinople, puis visita l’Europe centrale et l’Italie, se fixa en Russie jusqu’en 1782, et revint deux fois encore en France avant de réintégrer définitivement sa patrie.
Dans ce premier ouvrage, Pouqueville a mis ensemble sa propre expérience, celle de ses compagnons, puis des choses prises un peu à droite et à gauche, au cours de son voyage. Or, cet ouvrage a rencontré un très bon accueil. Et, comme on en demandait une nouvelle édition, Pouqueville est revenu dans la péninsule des Balkans, mais, cette fois, avec une qualité officielle, ayant été nommé consul de France à Ianina, la capitale d’Ali-Pacha, qui était au moment culminant de sa carrière. Plus tard, comme ce consulat, à la mort d’Ali-Pacha, a été supprimé, on donnera à l’écrivain, devenu célèbre, un autre poste à Patras ; seulement son information sur la Morée est infiniment moins sérieuse que celle qui concerne la partie occidentale des Balkans.
Dans ce second ouvrage[210], il parle d’une façon certainement par trop familière des archéologues, dont il ne fait pas partie. Il est bien certain qu’il se mêlait de choses qu’il ne connaissait pas, et que, se présenter en connaisseur encyclopédique du passé et du présent de ce monde, c’était trop.
Mais, néanmoins, les six gros volumes de Pouqueville sont, sans doute, un événement dans la série des voyages, et ils dépassent de beaucoup tout ce qu’on avait donné auparavant[211]. Les Roumains peuvent lui être reconnaissants d’avoir étudié leurs frères du Pinde dans toutes leurs provinces.
Je remarquerai encore, dans cette œuvre, une innovation.
Les voyageurs antérieurs oublient complètement la large part que l’élan français du moyen âge a eu dans la vie de toutes les régions de l’Orient. Courant après les traces les plus insignifiantes de l’antiquité, ils négligeaient ce que le féodalisme français du XIIIe siècle, XIVe et XVe siècles a donné à ces régions, des choses dont les traces existent encore aujourd’hui. Et, pour la première fois, on voit cet homme, dont ce n’était pas le métier, de s’initier à des sources médiévales inconnues, recourir aux Byzantins, découvrir aux Météores une chronique de ces régions occidentales de la péninsule des Balkans, s’adresser à cette chronique de Morée et esquisser une fresque qui sera complétée par bien d’autres marchant sur ses traces.
Les Promenades[212], écrites presque à la même époque par Pertusier, « officier du corps royal de l’artillerie, attaché à l’ambassade de France près la Porte Ottomane », élève de Ruffin, et parues à Paris en 1815, sont un très beau travail. Elles représentent, non pas l’expérience superficielle du voyageur, mais celle, plus large, d’un homme qui a vécu dans le pays. L’auteur, « peintre de portraits », s’est proposé de « saisir la physionomie morale et physique du pays ».
Le livre de Melling, « architecte de l’Empereur Sélim III et dessinateur de la Sultane Hadidgé, sa sœur », ce Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du Bosphore (Paris, 1819) n’a pas dans ses planches[213] l’extraordinaire splendeur des dessins coloriés d’un voyageur qui a connu Pouqueville et qui s’appelle Dupré[214]. Celui-ci a donné, sans doute, les plus magnifiques planches en couleur qui furent jamais publiées, non seulement pour Constantinople, mais pour tout ce monde grec et même, en partie, pour tout le monde roumain, voisin.
Un autre récit de voyage, admirablement imprimé, est dû à Firmin Didot, élève de Coraï, qui a visité l’Orient en 1816 et 1817 (Notes d’un voyage fait dans le Levant, sous le nom d’Ambroise-Firmin Didot). L’auteur a tenu, ayant des lettres de recommandation du grand Grec, à aller aussi bien à Cydonie que dans l’île de Chio et à prendre part à cet enseignement grec, proposant même, par une résolution qu’il a publiée, résolution rédigée comme un acte de l’antiquité inscrit sur marbre, de ne plus s’appeler Jean, Georges, Nicolas, mais bien Aristide, Thrasybulle, Ménélas.
Les observations du comte de Forbin touchent surtout l’Orient asiatique[215]. Le vicomte de Marcellus, un « ancien ministre plénipotentiaire », ne parle, dans ses Souvenirs de l’Orient (Paris, 1839), que des îles, où il a eu la bonne fortune de découvrir cette Vénus de Milo dont une planche ouvre son récit. Au retour il dit quelques mots de la Bulgarie et de la Valachie, qu’il a traversées.
Le premier ouvrage de Pouqueville précède le fameux Itinéraire de Chateaubriand (1806).
II. — Il est inutile de dire la grande fortune qu’a eue ce voyage. Il y a des critiques qui le considèrent comme une innovation. Personne ne pense à nier la grande valeur littéraire que peut avoir cet écrit d’un des chefs du mouvement de rénovation littéraire en Europe. Seulement, au fond, il n’y a rien de nouveau dans Chateaubriand, comme direction, ni comme état d’esprit : c’est la même érudition à bon marché, qui commence par une histoire de la Grèce et de l’Empire byzantin, par une histoire de la Terre sainte, avec l’indication des sources, à chaque moment. Il y a la même course effrénée vers l’inédit archéologique ; il y a les mêmes erreurs, très explicables, lorsqu’il s’agit de quelqu’un qui faisait ses premières armes à l’occasion de ce voyage, et, sauf quelques belles pages, comme celle qui fait passer devant nos yeux, à Athènes, « les ailes noires et lustrées, glacées de rose par les premiers reflets du jour, les colonnes de fumée bleue et légère, les sculptures de Phidias frappées horizontalement d’un rayon d’or », la partie littéraire elle-même, au moins en ce qui concerne l’Europe, est assez maigre. Il y a dans cet ouvrage trois quarts de cette érudition à peine lisible et un quart de réflexions personnelles.
Le grand écrivain déclarait, du reste, que ce voyage n’était pas destiné à produire une œuvre littéraire, et qu’il n’avait fait que rassembler des matériaux pour ses « Martyrs ».
Il y a, au contraire, des notes sur Constantinople, sur la nouvelle vie politique de la Grèce, dans le Voyage en Orient de Lamartine, de beaucoup postérieur.
Le spectacle de l’assemblée néo-hellénique, siégeant dans un « hangar de bois », couvert de planches, avec des pierres comme sièges au lieu de bancs et des députés venant à cheval, de ce « campement » des « chefs d’un peuple héroïque qui tiennent encore à la main le fusil ou le sabre », ne peut pas manquer d’intéresser celui qui recherche dans l’observateur l’attitude et dans le sujet la nouveauté. Mais la rareté de ces détails utiles s’explique par des déclarations comme celle-ci : qu’il méprise « ces vieilleries historiques et politiques » qui « ont perdu l’intérêt de la jeunesse et de la vérité » ; qu’il veut « voir seulement une vallée d’Arcadie » : « J’aime mieux un arbre, une source sous le rocher, un laurier-rose au bord d’un fleuve sous l’arche écroulée d’un pont tapissé de lianes que le monument d’un de ces royaumes classiques, qui ne rappellent plus rien à mon esprit que l’ennui qu’ils m’ont donné dans mon enfance. » Et, comme le poète romantique prétend que son récit est fait de poésie et de philosophie, il dit ouvertement aux amateurs d’archéologie ceci : « J’abhorre le mensonge et l’effort en tout, mais surtout en admiration. La beauté historique ou critique, celle-là aux savants ; à nous, poètes, la beauté évidente et sensible. »
Mais on est vraiment presque peiné lorsqu’on entend dire : Tout ce qu’on voit sur la côte de l’Attique et à Athènes même, est « terne et nuageux, comme dans une gorge de la Savoie ou de l’Auvergne, aux derniers jours de l’automne » (il voyageait au mois d’août). Le Parthénon ne correspond pas « à ce qu’on en attend », « les pompeuses paroles des voyageurs, peintres ou poètes, vous retombent tristement sur le cœur quand vous voyez cette réalité si loin de leurs images », ces « vieilles murailles noirâtres, marquées de taches blanches ».
Poujoulat, chargé d’un voyage en Orient pour donner du pittoresque à l’histoire des Croisades de son associé Michaud (1830), présente dans ses Lettres d’Orient des souvenirs de lectures. Mais il faut s’incliner profondément devant l’œuvre de J.-A. Buchon, qui découvre presque à la même époque des horizons. Le livre de Buchon sur La Grèce continentale et la Morée, voyage, séjour et études historiques en 1840 et 1841 (Paris, 1843) dépasse de beaucoup celui, presque contemporain, d’Edgar Quinet, cependant d’une belle allure et risquant des jugements sur la Grèce contemporaine qui sont ordinairement justes. Cet ouvrage de Buchon, dédié à la duchesse d’Orléans, dit dès le commencement que l’auteur entend voir avant tout ce que les autres n’ont pas voulu voir : la gloire française au moyen âge. Les pages du grand érudit et du grand initiateur dans ce domaine sont une introduction à la Grèce médiévale qu’on peut lire avec fruit et avec plaisir même aujourd’hui.
Le livre de Brayer, médecin à Constantinople[216], est presque une révélation. Ce chercheur de notes sur la peste d’Orient a donné, sur la façon de vivre des Turcs, qu’il a étudiée d’après des catégories toutes personnelles et passablement ridicules, une mine de renseignements inédits et de jugements. « Moi je représente », dit-il, « le Turc lorsque rien ne compromet l’honneur de son gouvernement et l’existence de sa religion, lorsque son fanatisme n’est pas exalté pour la défense de l’un et de l’autre, je le représente… comme généralement bon, sincère, charitable, hospitalier sans faste et sans hypocrisie et, quoique profondément attaché à sa croyance, tolérant envers tous les cultes, probe non seulement envers les siens, mais encore envers l’étranger et propre sur sa personne et ce qui l’entoure à un degré inconnu dans toute autre partie de l’Europe. » Et sa description de Constantinople a parfois le brillant des meilleures pages qu’eût données sur ce sujet la littérature française.
Un voyage infiniment plus intéressant est celui qui, à la même époque, a été entrepris par Blanqui, en Bulgarie (1843). Par lui, on a la vision de la Serbie de Miloch, et en même temps des idées tout à fait personnelles sur la vie turque à Constantinople, où l’auteur a fini par aboutir[217].
En fait de littérature de voyages, il faut dire que les pages fantastiques de Gérard de Nerval ne représentent qu’une réalité totalement transformée par une rare imagination. La Constantinople de Théophile Gautier est, non seulement un ouvrage étincelant, coloré, mais, en même temps, bien informé. Il a saisi d’instinct des choses que n’a guère retenues l’attention, cependant fortement dirigée, de Lamartine et de Chateaubriand.
Et, s’il s’agit des voyages d’une époque ultérieure, je crois qu’on a malmené sans raison le voyage de celui qui a osé présenter aux Occidentaux — mais les Orientaux l’ont lu aussi — la tragi-comédie de la Grèce du roi Othon. L’ouvrage d’Edmond About sur la Grèce contemporaine est un très beau livre : s’il est hostile aux coutumes germaniques de la cour de ce roi qui n’était pas le mari, mais la « femme » de la reine Amélie, s’il ne ménage pas les ironies à l’égard de cette pauvre royauté bavaroise et mecklembourgeoise qui devait disparaître enfin d’une façon si stupide, il n’est pas un acte d’inimitié contre la Grèce.
Il y a, pendant la guerre de Crimée, des observations tout aussi piquantes, et justes, sur les Turcs, dans le récit de voyage, sans prétentions, du docteur Félix Magnard (Impressions de voyage, Paris, 1855), récit qui a été publié par Alexandre Dumas père.
Je m’arrête à cette date, 1860, jusque au delà de laquelle je ne veux pas avancer. Il y aurait tant de choses à dire sur les voyages de M. Joseph Reinach, de M. Charles Diehl dans ces régions. Mais, puisque je dois mettre un peu d’« inédit », je dirai que ce qu’a publié, dans un style très familier, qui, évidemment, n’est pas celui d’un érudit, ni celui d’un littérateur, quelqu’un dont les livres datent presque d’hier, et qui a l’avantage d’avoir passé en Turquie toute une vie, M. Bertrand Barrères, forme un des meilleurs livres qui aient été écrits sur la vie populaire des Turcs.
Et, s’il s’agit des voyageurs futurs qui voudraient chercher les restes d’Orient qui survivent en ce moment, — il faut se presser un peu, parce qu’ils sont en train de disparaître, — l’historien de l’empire ottoman que j’ai été peut leur donner un conseil : Ce serait de ne pas répéter une poésie archéologique que nous savons par cœur et de ne pas ajouter des teintes pittoresques sur des tableaux suffisamment bien brossés par les plus grands coloristes du XIXe siècle pour qu’on puisse trouver une nuance nouvelle à ajouter ; je les engagerais à ne pas s’adresser seulement à l’art byzantin, qui est très en vogue, et qui mérite, sans doute, d’être relevé dans ses dernières traces, mais de présenter surtout, en tant que Français, cette grande contribution de la féodalité française à l’Orient à travers trois siècles, qui forme, pour celui-ci, un magnifique souvenir et, pour la France, un inappréciable trésor.
Poitiers. — Société Française d’Imprimerie. — 1928.