LIVRE IV. (continued 3)
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On raconte qu’un individu ayant cherché à y entrer par la gouttière d’écoulement des eaux, y trouva, au centre, un cimetière de grands tombeaux de païens, djohâla, qui lui inspira une frayeur à le faire rebrousser chemin.
Une plantation de palmiers, affirme-t-on, existerait dans l’intérieur de ces montagnes qui ont la forme d’un fer à cheval. On aurait la preuve de ce fait par les troncs de palmiers trouvés, à l’époque des grandes pluies, dans les eaux qui descendent d’Idînen dans le lit du Tânezzoûft.
M. le docteur Barth a entrepris d’explorer la montagne d’Idînen, mais nul târgui n’a voulu l’y accompagner. Sans guide, il s’est perdu, et, sans eau, sans vivres, sous un ciel ardent, il a failli périr de soif et de faim, à ce point qu’il a dû ouvrir une de ses veines pour en boire le sang. Bien qu’il n’y eût rien que de naturel dans le grave danger couru par l’intrépide voyageur, les Touâreg y voient une preuve de plus de l’impossibilité de pénétrer impunément dans le domaine des génies.
Quand j’ai témoigné à Ikhenoûkhen le désir de visiter la montagne d’Idînen, il en fut aussi effrayé que s’il s’était agi de la chose la plus difficile du monde. Je n’insistai pas.
Inutile de dire que M. le docteur Barth, qui a parcouru en détail les monts Idînen, n’y a trouvé ni cimetière, ni palmiers.
Chez les Ahaggâr, le mont Oudân est aussi abandonné aux âlhînen et nul n’y pénètre. Les génies qui l’habitent auraient, dit-on, l’humeur batailleuse, car on raconte qu’ils viennent attaquer leurs frères, chez les Azdjer, et qu’on entend parfois le bruit de leurs combats.
Pl. XXIII. Page 416. Fig. 37 et 38.
Fig. 1. — VUE ISOLÉE DE L’IDÎNEN OU QAÇAR-EL-DJENOÛN, Réputé la demeure des esprits chez les Azdjer.

Fig. 2. — VUE DE L’IDÎNEN ET DE L’AKÂKOÛS. D’après les profils relevés à la boussole par M. H. Duveyrier.

Chez les Touâreg d’Aïr, les génies occupent une oasis enchantée que personne ne connaissait lorsque la découverte en fut faite de la manière suivante :
Un târgui de la vallée de l’Ouâdi-Tâfasâsset, après avoir abreuvé ses chameaux aux puits de son campement, les conduisit au pâturage dans un désert du côté du pays des Teboû, où il les abandonna, selon l’habitude, les chameaux revenant toujours vers les puits quand ils ont soif. Cette fois, les chameaux furent très-longtemps à reparaître, et quand ils rentrèrent leurs crottins étaient pleins de noyaux de dattes.
D’où venaient-ils donc ? on ne connaissait pas de dattiers dans le pays.
Intrigué de cette découverte, le propriétaire des chameaux suivit leurs traces. Elles le conduisirent au milieu des sables, à une plantation de dattiers arrosés par des sources. Il mangea des dattes, en remplit une outre, après quoi il monta un de ses chameaux pour regagner sa demeure.
Quel ne fut pas son étonnement, quand, après avoir voyagé toute la nuit, il se retrouva, au point du jour, à la source qu’il avait quittée la veille !
Peut-être l’obscurité l’a-t-elle empêché de reconnaître sa route ?
Il se remet en marche et voyage tout le jour. Au soir, il est encore au même point.
A bon entendeur, salut ! Notre târgui a compris que le génie conservateur de la plantation ne veut pas qu’il emporte des dattes. Il vide donc son outre et repart ; mais, après une longue marche, la source fatale est encore là. Alors le târgui fouille son bagage, et il y trouve une datte oubliée. C’est là la cause de l’enchantement. Il la jette, se remet en route et arrive enfin pour raconter à ses contribules l’histoire de ses mésaventures.
Personne n’a mis en doute son récit, mais nul n’est allé à la recherche de l’oasis enchantée.
Il y a probablement aussi un territoire réservé aux alhînen chez les Aouélimmiden, de sorte qu’il y aurait, dans chaque grande fraction târguie, une tribu de génies correspondant à chacune d’elles.
En voyant, au XIXe siècle, les Touâreg assigner, au milieu de leurs campements, un territoire aux génies, et respecter ce territoire comme inviolable, on est tout étonné de retrouver une tradition qui remonte aux premiers âges de l’histoire.
Pomponius Mela place dans les montagnes, aujourd’hui occupées par les Touâreg, « des peuples plus qu’à demi sauvages, qui méritent à peine qu’on les mette au rang des hommes et qu’on nomme les Égipanes, les Blemyens, les Gamphasantes et les Satyres, qui, n’ayant ni feu ni lieu, ne font qu’errer d’un endroit à l’autre sans s’arrêter nulle part.
« Les Gamphasantes sont nus ; les Blemyens n’ont pas de tête, leur visage étant placé sur leur poitrine ; les Satyres n’ont rien de l’homme que la figure. Les Égipanes sont faits comme on le dit communément. »
Depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, la somme des connaissances sur ces êtres surnaturels s’est beaucoup agrandie, car on ne serait pas embarrassé de trouver aujourd’hui dans les bibliothèques des zâouiya bien des volumes, œuvres d’hommes graves, qui donnent les détails les plus intimes sur la vie des génies, leurs divisions en nations, en tribus, leurs mœurs, leurs coutumes, etc., etc. L’imagination de l’homme ne recule devant rien, quand il s’agit de mystères.
Dans toute l’Afrique, il n’y a pas un individu, éclairé ou ignare, instruit ou illettré, qui n’attribue aux génies tout ce qui arrive d’extraordinaire sur la terre.
Chez les Touâreg, cette croyance est tellement puissante qu’ils ne veulent jamais passer la nuit sous un toit, dans la crainte de s’y trouver emprisonné par les alhînen : aussi, mettre un târgui en prison est presque le condamner à mourir de peur.
Toute maladie nerveuse : épilepsie, catalepsie, convulsion, etc., est réputée prise de possession par les génies ; pour les conjurer d’évacuer la place, on a recours aux exorcismes les plus étranges.
Les Touâreg croient aussi aux sorciers, aux enchanteurs, auxquels ils attribuent le pouvoir de métamorphoser les hommes en bêtes. Tout voyageur européen, par le seul fait qu’il ose aborder des pays inconnus, est réputé quelque peu sorcier. Aussi El-Hâdj-el-Amîn, le cheïkh de Rhât, évitait-il mes regards avec le plus grand soin, dans la crainte de tous les dangers possibles.
L’ignorance des peuples barbares, qui transforme les voyageurs européens en êtres surnaturels et les fait apparaître comme dangereux, a souvent créé de grands dangers à de nobles martyrs de la science. Peut-être la mort de Vogel est-elle due à cette cause. C’est pourquoi les voyageurs agiront toujours prudemment en ne s’avançant dans des contrées où ils sont inconnus que sous la caution des hommes qu’ils viennent de quitter et qui ont eux-mêmes expérimenté la limite tout humaine de la puissance de l’étranger.
En raison de ces terreurs et superstitions, l’amulette joue un grand rôle chez les Touâreg, car on lui attribue la propriété de pouvoir préserver de tout, excepté de la mort. Et comme les Touâreg craignent beaucoup de choses, ils ont la tête, le cou et la poitrine couverts d’amulettes.
Les amulettes des Touâreg ressemblent à celles de tous les autres musulmans : elles consistent en petits sachets de cuir, plus ou moins ornementés, ajustés sur une lanière également en cuir, de manière à former des colliers. Dans ces sachets sont enfermées des feuilles de papier couvertes de versets du Coran ou de signes cabalistiques.
Il y a deux classes bien distinctes d’amulettes : celles destinées à appeler sur la personne qui les porte toute la série des biens que l’homme peut désirer ; celles appelées à éloigner toute la série des maux qu’il peut redouter.
Les marabouts qui les fabriquent ont chacun leur spécialité. L’Islamisme, en son entier, est mis à contribution pour constituer la collection de chaque croyant.
Instruction.
La langue parlée dans chaque confédération constitue un dialecte propre.
Bien que les Touâreg des quatre confédérations se comprennent entre eux, il y a cependant des différences notables dans chaque dialecte, surtout dans ceux du Sud qui ont donné l’hospitalité à beaucoup de mots des diverses langues nègres de l’Afrique centrale. Ceux du Nord paraissent plus purs de mélange. Si on y trouve quelques mots arabes, nécessairement importés avec la religion musulmane, du moins, les mots d’origine nègre ne les ont pas envahis.
Pour la prononciation des mots, la principale différence entre les dialectes du Nord et ceux du Sud est que, dans les premiers, l’h est aspirée, et que, dans les seconds, cette lettre est remplacée par un ch ou par un z, ce qui rend la prononciation plus douce[122].
En général, hommes et femmes savent lire et écrire, mais les femmes plus que les hommes, surtout dans la classe des nobles.
La lecture et l’écriture du tefînagh sont enseignées dans la famille par les femmes : c’est pourquoi, sous ce rapport, le degré de leur instruction est supérieur à celui des hommes.
La connaissance de la langue arabe écrite est restreinte à une minorité d’élite. Un plus grand nombre se sert de la langue arabe parlée.
La langue arabe est enseignée par des tolba du Touât, qui entreprennent l’éducation de toute une famille, filles et garçons. Les familles un peu aisées, celles des chefs, ont un maître qui les accompagne partout où elles vont, tant qu’il y a un enfant à instruire. Comme les filles sont moins distraites de leurs travaux que les garçons, elles profitent mieux qu’eux des leçons de leur instituteur.
Les livres arabes qu’on trouve chez les Touâreg sont le Coran et ses commentaires. Ils sont rares.
Ceux des Touâreg qui parlent la langue arabe s’expriment en termes bien plus corrects que les Arabes de l’Algérie, mais au bout de cinq mots on reconnaît qu’ils sont Touâreg, car ils ne peuvent prononcer l’h dur, et remplacent cette lettre par un kh : ainsi ils ne disent pas hânoût, halîb, mais khânoût, khalîb.
Parmi les femmes, il en est de véritablement instruites et qui feraient honte aux femmes des Arabes de l’Algérie. Aussi, quand on constate quel degré d’influence l’éducation a donné à la femme târguie dans la famille, on regrette d’apprendre que, sur la proposition de quelques membres musulmans des conseils généraux de l’Algérie, on ait renoncé à enseigner la lecture et l’écriture aux jeunes filles mauresques qui fréquentent les écoles d’Alger, surtout quand on avait surmonté les premières difficultés du professorat.
Dans cette circonstance, on a trop subi l’influence d’hommes habitués à considérer la femme comme un être inférieur qui doit, en toutes choses, être subordonnée aux caprices de l’homme.
Les connaissances en calcul sont à peu près nulles, si ce n’est chez les marchands des villes de Ghadâmès, de Rhât et d’In-Sâlah.
Quant aux Touâreg nomades, ils comptent sur les grains de leurs chapelets, ou au moyen de points marqués sur le sable.
Cependant, à la différence des Arabes, la plupart des Touâreg savent leur âge, en années lunaires.
La division de l’année est la même que chez les Arabes.
Voici, en temâhaq, les noms des mois :
Azhoûm (âzhoûm) correspondant à Ramadhân.
Tesesî — à El-fotor.
Djer-moûhadan — à El-fotor-eth-thâni.
Tafâski — à El-’aïd.
Tâmessadaq — à ’Achoûra.
Tâllit-sattafet — à Sefer.
Tâllit-ârarhet — à El-mouloûd.
Aouhêm-iezzâren — à Teba’at-mouloûd-el-oouel.
Aouhêm-ilkemen — à Teba’at-mouloûd-eth-thâni.
Saret — à Chaa’bân-el-oouel.
Tîn-tenslemîn — à Chaa’ban-eth-thâni.
Tîn-tenslemîn-imezzehêl — à Chaa’ban-eth-thâleth.
Les noms des jours de la semaine sont :
Vendredi El-djemet,
Samedi Es-sebet,
Dimanche El-hâd,
Lundi El-îtni,
Mardi El-tenâta,
Mercredi Enârda,
Jeudi El-rhamîs,
tous empruntés à la langue arabe et dénaturés.
En dehors de la géographie de la partie de l’Afrique comprise entre le Niger et la Méditerranée, de celle des pays de l’Orient sur la route de la Mekke, qu’ils connaissent bien, les Touâreg savent tout au plus qu’il y a des pays qui s’appellent l’Angleterre, la France, la Russie, et que le premier de ces pays est séparé des deux autres par des mers. A cela se borne la science géographique du peuple le plus voyageur du monde.
Mais on peut dire que le dernier d’entre eux connaît son pays, dans ses détails, comme peu d’entre nous connaissent le leur.
A l’exception de quelques faits conservés par les légendes et la tradition, l’histoire est un livre clos pour eux.
Cependant, par la Note de Brâhîm-Ould-Sîdi, par les listes de sultans, de cheïkh, qui m’ont été données et qui embrassent plusieurs siècles, on voit que les Touâreg, comme tous les Orientaux, tiennent à la conservation de leurs généalogies.
En botanique, les Touâreg défieraient les plus érudits : ils savent le nom de toutes les plantes du Sahara, leurs propriétés utiles ou nuisibles, les terrains qu’elles préfèrent, les époques de leur floraison et de leur fructification. On reconnaît en cela qu’ils sont essentiellement pasteurs.
En zoologie, ils sont moins instruits, mais tous connaissent les grands animaux de leur pays, leurs mœurs et leurs habitudes. Quelques-uns possèdent traditionnellement, en médecine et en art vétérinaire, des connaissances qui suffisent à leurs besoins.
En minéralogie, leur science se borne à distinguer entre elles les substances minérales qu’ils emploient.
Ils savent aussi discerner, par l’observation, les terrains dans lesquels il y a chance de trouver de l’eau pour le forage des puits.
Dans le forage des puits, ils tiennent compte des couches traversées, leur donnent des noms et attachent la plus grande attention à bien reconnaître celle qui précède immédiatement l’eau.
Sur tous les points du Sahara, on trouve des mineurs et des puisatiers qui ont une certaine expérience. Quelques-uns même prétendent être hydroscopes et reconnaître les couches d’eau souterraines que les Arabes appellent Bahar-taht-el-ardh, mer sous la terre.
Les marabouts ont des notions de théologie et de droit. Malheureusement les marabouts instruits sont rares chez les Touâreg : obligés d’être continuellement sur les routes pour les devoirs de leur ministère, ils ne peuvent consacrer aux études sérieuses le temps qu’elles réclament.
Les controverses religieuses ont pour thèmes, d’un côté, le fanatisme le plus exalté prêché dans les zâouiya de la confrérie des Senoûsi, de l’autre, la tolérance et la conciliation recommandées par les zâouiya des Tedjâdjna et des Bakkây.
Pour l’enseignement du droit, on suit les préceptes du Traité de jurisprudence de Sîdi Khelîl, modifiés par les Coutumes de Fez. Dans la pratique, chez les Touâreg, les coutumes locales ont la préférence sur les décisions des plus savants jurisconsultes.
Le maximum de la science, pour ceux qui ont des prétentions à l’érudition, est de se proclamer savants en sorcellerie et en alchimie. Mais, quand on les interroge sur ces sujets, ils évitent habilement toute discussion. Les sciences occultes aiment le secret.
Mais là où excellent incontestablement les Touâreg, c’est dans l’astronomie.
Un peuple qui voyage toujours dans des déserts, et qui, pour éviter la chaleur, préfère les marches de nuit à celles du jour ; ce peuple, s’il n’a pas de boussole, est obligé de guider sa marche sur celle des étoiles. L’esprit d’observation a dû bientôt suppléer chez lui à l’enseignement méthodique, et si ce peuple, comme tout l’indique, a des liens de parenté avec les anciens Égyptiens, la tradition vient en aide à l’observation.
Je n’ai pas la prétention de donner ici une situation des connaissances des Touâreg en astronomie : il eût fallu, pour cela, consulter un grand nombre de guides des caravanes et contrôler les unes par les autres leurs informations : je me borne donc à constater ce que j’ai appris, en conservant autant que possible à la poésie saharienne tout son caractère.
Le Firmament est Erher.
Le Soleil est Tafoûk, et la Lune Ayôr.
Quand il y a éclipse, c’est une rhazia que l’un des deux astres opère sur l’autre.
L’éclipse de Soleil ou la rhazia de la Lune sur le Soleil est Tafoûk-temêhagh.
L’éclipse de Lune est Ayôr-ïemêhagh.
La nouvelle Lune s’appelle Tâllit ;
La pleine Lune, Afaneôr ;
La Lune avec halo, Ayôr-ieffrâdj ;
Les Étoiles, en général, Itrân, au sing. âtri ;
La Voie lactée, Mâhellaou.
Vénus est Tâtrit-tan-toûfat (l’étoile du matin), comme l’appellent aussi nos bergers.
Orion est Amanâr (celui qui ouvre), étymologie qui rappelle celle du nom classique.
Le Baudrier d’Orion, Tâdjebest-en-Amanâr (mot à mot ceinture de celui qui ouvre), est une traduction plus complète encore.
Rigel est Adâr-n-elâkou ou le Pied dans la vase.
Sirius est Eydi, le Chien, c’est-à-dire le chien du chasseur Amanâr.
D’après les uns, Orion (Amanâr) sort d’un puits vaseux, et Rigel (Adâr-n-elâkou) est le dernier pied qu’il sort de la vase, c’est-à-dire la dernière étoile qui apparaît lorsque la constellation monte dans l’Est.
D’après d’autres, Amanâr est un Chasseur ceint de sa Ceinture ; il est suivi par un Chien, Eydi (Sirius), et précédé par des Gazelles, Ihenkâdh, qui sont les étoiles de la constellation du Lièvre.
A l’époque où Adâr-n-elâkou (Rigel) paraît au firmament, les fruits du Zizyphus Lotus, arrivés à maturité, sont déjà tombés à terre. L’apparition de cette étoile est donc à la fois une époque astronomique et botanique.
La grande et la petite Ourse est une Chamelle avec son Chamillon, Tâlemt-de-rôris.
Le Chamillon, sans sa mère (la petite Ourse), s’appelle Aourâ.
L’Étoile Polaire est dite Lemkechen, mot à mot, tiens, c’est-à-dire qu’une Négresse est supposée recevoir l’ordre de tenir le Chamillon Aourâ, pour qu’on puisse traire sa mère, Tâlemt, la Chamelle (c’est-à-dire la grande Ourse).
Les étoiles de la même constellation ψ, λ, μ, ν, ξ, qui forment un triangle, figureraient une Assemblée, El-Djema’at, qui délibérerait pour tuer Lemkechen (la Négresse) ; c’est pourquoi cette dernière, saisie d’effroi, ne bouge pas et cherche à se cacher.
Les Pléiades sont les Filles de la Nuit, Chêt-Ahadh ; chacune des six principales étoiles de cette constellation a son nom propre ; la septième est l’œil d’un garçon, qui, après avoir quitté l’orbite oculaire de son propriétaire terrestre, est allé se fixer au ciel.
Cela est expliqué dans les cinq vers suivants :
Chêt-Ahadh essa hetîsenet
Mâteredjrê d-Erredjeâot,
Mâteseksek d-Essekâot,
Mâtelarhlarh d-Ellerhâot,
Ettâs djenen, barâd, tît-ennît abâtet.
Ce qui mot à mot signifie :
« Les Filles de la Nuit sont sept :
« Mâteredjrê et Erredjeâot,
« Mâteseksek et Essekâot,
« Mâtelarhlarh et Ellerhâot,
« La septième est un garçon dont un œil s’est envolé. »
Le Scorpion est tantôt désigné sous le nom de Tâzherdamt (scorpion), tantôt sous celui de Tâzzeït (palmier). Cette dernière désignation convient très-bien à la figure de cette constellation.
Un jeune homme, du nom d’Amrôt (Antarès), disent les astrologues Touâreg, veut monter sur le Palmier, Tâzzeït, mais arrivé à mi-hauteur de l’arbre, il aperçoit de belles jeunes Filles, Tibaradîn, revêtues de haoulis rouges, venant de la Mare, appelée Tesâhak, et se dirigeant vers lui ; il reste alors à mi-hauteur du Palmier pour les contempler. Sans doute cette image peut s’expliquer, mais je ne veux pas me risquer à appliquer ces dénominations à telles ou telles étoiles voisines de la constellation du Scorpion.
La constellation du Lièvre est désignée sous le nom d’Ihenkâdh, les Gazelles.
La constellation du grand Chien (ε δ et η) est appelée Ifarakfarâken, mot qui sert ordinairement à indiquer le bruit que fait un éventail agité dans l’air, ou le vol d’un oiseau à son passage, parce qu’à l’époque où paraît cette constellation des vents violents agitent toujours l’atmosphère.
β du grand Chien est Aouhêm, le petit de la Gazelle.
Les étoiles de la constellation du Navire sont désignées : δ, sous le nom de Tenâfelit, la Richesse, l’Opulence ; ο, sous celui de Tôzzert, la Misère, le Besoin, la Pauvreté.
Quand on traverse le désert de Tânezroûft, de Ouâllen à Am-Rhannân, ces deux étoiles servent à indiquer la direction en prenant le point central entre celui de leur lever et celui de leur coucher, c’est-à-dire droit au Sud. Ces étoiles étant près de l’horizon, il est toujours facile de se guider sur leur passage au méridien. Entre leur coucher et leur lever, les guides disent qu’il y a la longueur de l’emplacement de la ville d’Araouân.
Aldébaran est Kôkoyyodh.
Canopus est Ouâdet.
Une Comète se dit Aharôdh. Comme chez tous les peuples, l’apparition inattendue de ces corps lumineux étonne et effraie.
Le Soleil et les Étoiles servent aux Touâreg à distinguer les quatre points cardinaux :
Le Nord se dit : Fôy,
Le Sud Anehôl,
L’Est Leqqâblet,
L’Ouest Idjedel-en-Tafoûk.
Les divisions du jour, Ahel, sont :
Le matin Toûfat,
Le midi Imoghri,
L’après-midi (trois heures) Takkâst,
Le soir Tadeggat,
La nuit Ehadh.
Tout le temps de la grande chaleur, la Gaïla des Arabes, celui pendant lequel les caravanes se reposent, se dit Taroût.
Les Touâreg, comme tous les Arabes du Sahara, pour avoir l’heure du midi, plantent un piquet dans le sable et calculent la projection de l’ombre suivant la saison.
La boussole, aussi utile dans les voyages sahariens que dans la navigation maritime, était entièrement inconnue, non-seulement chez les Touâreg, mais encore dans toute l’Afrique centrale. On n’en savait même pas le nom.
Par mes soins, les Touâreg la connaissent désormais. Le marabout Sîdi-el-Bakkây attachait le plus grand prix à en avoir une ; j’ai pu satisfaire ce désir. Ikhenoûkhen aussi en désirait une, mais il a dû attendre. Le Cheïkh-’Othmân en a fait ample provision à Paris.
J’estime donc que la boussole est un des présents les plus utiles qu’on puisse faire aux chefs du Sahara, à la condition que l’instrument sera portatif et leur sera remis par une personne qui leur indiquera la manière de s’en servir.
A Ghadâmès, on m’a parlé de deux Traités d’astronomie, en langue arabe, qui existeraient dans la bibliothèque de la mosquée, preuve incontestable de l’importance que les Sahariens attachent à la connaissance de la marche des astres.
Je ne puis terminer ce que je viens de dire sur l’instruction des Touâreg sans faire remarquer que la somme de leur savoir se transmet, traditionnellement, de père en fils et avec le concours d’une seule famille : celle des marabouts de Timâssanîn.
Droit. — Justice. — Police.
Le droit écrit n’est invoqué qu’à défaut du droit coutumier, pour les contestations exceptionnelles. Alors, on ouvre le Traité de jurisprudence du grand légiste Sîdi-Khelîl.
Le droit coutumier, ’Aâda, conservé traditionnellement dans la mémoire des anciens, doit être une émanation de l’ancien droit berbère. Pour en avoir une idée nette, il faudrait vivre pendant plusieurs années chez les Touâreg, tenir note des solutions données à tous les litiges et demander aux juges la raison de leurs jugements. Un voyageur ne peut entrer dans de pareils détails.
Les Touâreg n’ont pas de qâdhi dans leurs tribus, et on n’a recours à ceux de Rhât, de Ghadâmès et d’In-Sâlah, que très-exceptionnellement.
Le chef de famille supplée à leur absence dans la famille, comme les chefs de tribus dans les tribus. Quand il y a lieu, les marabouts interviennent.
La police intérieure est faite par les chefs de tribus. Les peines qu’ils appliquent sont l’amende, isekkeser, la bastonnade, tiboûren, et la mise aux fers.
La peine de la prison, tekôrmit, et la peine de mort, tâmattant, ne sont jamais appliquées. La punition des crimes, assez graves pour emporter l’une ou l’autre de ces deux peines, d’après nos lois, est réservée aux représailles des parents des victimes.
Cependant, quand, pour un crime particulier, on a recours à l’intervention de l’amghâr, en vue d’éviter des guerres de tribu à tribu, il prononce la peine du talion, conformément aux prescriptions du Coran : œil pour œil, dent pour dent, coup pour coup.
Dans ce cas, les plus proches parents de la victime décident du sort du criminel : ils peuvent accepter le rachat du sang, moyennant une somme d’argent, ou désigner celui d’entre eux qui remplira les fonctions d’exécuteur des hautes œuvres de la justice.
Si le prix du sang n’est pas accordé, malheur, malheur au coupable ! Il subira, en présence de témoins, de sa propre famille et de celle de sa victime, le plus terrible des supplices, car l’enivrement de la vengeance ne se contente pas d’un œil pour un œil, d’une dent pour une dent.
Quel affreux spectacle que celui de cette justice patriarcale !
Dans toutes les sociétés musulmanes, l’absence d’une justice officielle est une des principales causes qui entretiennent les haines et les divisions entre les familles et entre les tribus.
Cependant, les crimes ayant un caractère individuel sont rares : l’infanticide, à la suite des grossesses illicites, est assez commun. Dans ce cas, le père de la coupable est juge de l’offense faite à sa maison et généralement il cache sa honte.
Naissances. — Mariages. — Décès.
A ma connaissance, les naissances, chez les Touâreg, appellent peu l’attention. Un fils est toujours le bienvenu parce qu’il augmente le nombre des défenseurs de la tribu. A l’âge ordinaire, il est circoncis, suivant la coutume musulmane.
Chez les Touâreg, à la différence des Arabes, les jeunes gens ne sont pas admis à prendre part à la gestion des affaires publiques. La grande majorité pour eux ne commence pas avant quarante ans ; jusque-là, on est admis à l’action, pas au conseil.
La longévité des Touâreg explique cette longue durée de la minorité comme aussi le retard apporté au mariage, car les centenaires n’y sont pas très-rares. On cite même des individus qui ont atteint cent trente et cent cinquante ans ; entre autres celui qui m’a conduit à la sculpture Lybico-égyptienne de Bordj-Taskô, à Ghadâmès, auquel on donne plus de cent cinquante ans. Il est vrai qu’il est actuellement en enfance. Les auteurs arabes du moyen âge avaient déjà constaté ce fait exceptionnel. Ebn-Khaldoûn, entre autres, dans sa notice sur les Molâthemîn, dit : « Dans le pays habité par ce peuple, on vivait ordinairement jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. » J’ai constaté qu’il en est encore de même aujourd’hui.
Les mariages donnent lieu aux remarques suivantes : la femme se marie rarement avant vingt ans, l’homme avant trente. Un târgui n’a jamais qu’une femme. Il peut divorcer, mais il n’introduira pas une nouvelle épouse au foyer conjugal avant d’avoir réglé le sort de la femme répudiée.
La femme mariée jouit d’autant plus de considération qu’elle compte plus d’amis parmi les hommes, mais, pour conserver sa réputation, elle ne doit en préférer aucun. Une femme qui n’aurait qu’un ami ou qui témoignerait plus d’affection pour l’un de ses adorateurs serait considérée comme pervertie et montrée au doigt.
Les mœurs permettent, entre hommes et femmes, en dehors de l’époux et de l’épouse, des rapports qui rappellent la chevalerie du moyen âge : ainsi la femme pourra broder sur le voile ou écrire sur le bouclier de son chevalier des vers à sa louange, des souhaits de prospérité ; le chevalier pourra graver sur les rochers le nom de sa belle, chanter ses vertus, et personne n’y voit rien de mal. « L’ami et l’amie, disent les Touâreg, sont pour les yeux, pour le cœur, et non pour le lit seulement, comme chez les Arabes. »
Presque tous les soirs, les femmes chantent en s’accompagnant de la rebâza ; elles improvisent généralement leurs chants, à la façon des anciens trouvères. Les hommes font cercle, accroupis autour des chanteuses, et, pour honorer la réunion, ils revêtent leurs plus beaux habits.
Au milieu de ces mœurs patriarcales, la femme demanderait immédiatement le divorce, si elle avait une rivale, et l’homme aurait le droit de tuer sa femme, sans avoir à rendre compte de sa vie à sa famille, si elle commettait une infidélité.
Est-ce à dire pour cela que les mœurs soient d’une pureté irréprochable ? Je ne le crois pas. Il y a près de Ghadâmès un campement de târguies qui rappelle les Nâylîyât de Biskra et de Tougourt, et plus d’une jeune fille est accusée d’être devenue mère avant le mariage.
Dans les rapports de l’homme avec la femme, en mariage, la formule du Code Napoléon est la règle : « La femme doit obéissance au mari et le mari doit pourvoir aux besoins de la femme dans la limite de ses ressources. » La délaisser même est un motif à reproche.
Les Touâreg mangent en compagnie de leurs épouses : ce qui est contraire à l’usage des autres musulmans ; la meilleure part du repas leur est donnée. Toutefois, il est, dans les aliments, des parties exclusivement réservées à l’un ou à l’autre : le cœur, les intestins des animaux, ne sont mangés que par l’homme ; le foie et les rognons reviennent aux femmes. Le café et le thé ne peuvent être bus que par les hommes.
La tenue des dames Touâreg est toujours décente et convenable. Une sorte d’étiquette préside à tous leurs mouvements quand elles sont en société. Une grande marque de leur respect pour l’homme auquel elles parlent est de lui cacher leur figure, quoiqu’elles ne portent jamais le voile, et, à cette fin, elles tournent le dos à leur interlocuteur, ou bien elles ramènent un coin de leur par-dessus sur leur figure.
Le sentiment de la pudeur, inconnu et impossible au milieu des familles polygames, recouvre tous ses droits dans les ménages monogames des Touâreg.
Plus heureuse que la femme arabe, la femme târguie n’est obligée ni à moudre le blé, ni à aller chercher sur son dos l’eau et le bois, ni à faire la cuisine ; les esclaves pourvoient à tous ces besoins, de sorte que, comme les dames des contrées civilisées, elles peuvent consacrer du temps à la lecture, à l’écriture, à la musique et à la broderie. Ce n’est pas sans quelque émotion, qu’après avoir traversé quatre cents lieues de pays dans lesquels la femme est réduite à l’état de bête de somme, on constate, en plein désert, une civilisation qui a tant d’analogie avec celle de l’Europe chrétienne au moyen âge.
La célébration du mariage, chez les Touâreg, ressemble beaucoup à celle des autres pays musulmans, avec cette différence que, les armes à feu étant inconnues ou à peu près chez les nomades, on n’y fait pas parler la poudre. Chez les nobles, la fantazia à dromadaire remplace la fantazia à cheval ; on chante, on joue de la rebâza ; chez les serfs et chez les esclaves, on danse à la mode de Nigritie, au son de la derboûka.
Un marabout préside à la bénédiction nuptiale et rédige les conventions particulières des époux, quand il y a lieu à contrat.
Les morts sont enterrés conformément aux prescriptions de la religion musulmane ; lavage du corps à l’eau chaude, linceul neuf, prières pour tous, aromates pour les riches. Mais on ne les pleure pas, et dès qu’on leur a rendu les derniers devoirs de la sépulture, après un repas propitiatoire, on évite tout ce qui pourra ressusciter leur souvenir. Ainsi, on change de campement, on ne prononce jamais leur nom, et, afin qu’ils disparaissent du milieu des vivants, on n’appellera pas leurs enfants, comme chez les Arabes, tel fils d’un tel, on leur donnera un nom qui vivra et mourra avec eux. Il n’y a d’exception à cette règle que dans les familles des marabouts, ou dans les familles princières dont le nom est intimement lié à l’histoire de la tribu[123]. Cet oubli apparent ou réel des morts a sa cause dans la crainte des revenants, crainte générale et qui fait éviter tout ce qui pourrait être considéré comme une évocation.
Pratiques hygiéniques.
L’hygiène est en grand honneur chez les Touâreg, et ses préceptes, plus ou moins orthodoxes, plus ou moins rationnels, sont religieusement suivis.
Jamais un târgui, à moins d’une circonstance exceptionnelle, ne se lave ni la figure, ni les mains, ni les pieds, à plus forte raison les autres parties du corps, parce que l’eau est réputée rendre la peau plus impressionnable au froid et au chaud. Les ablutions prescrites par la religion sont faites avec du sable ou avec un caillou.
Toujours en vue de soustraire la peau aux influences extérieures, les Touâreg se teignent les mains, les bras et la figure, avec de l’indigo en poudre. Le reste de leur corps, également couvert d’indigo par la déteinte continuelle de leurs vêtements, est soumis aux mêmes effets.
Les femmes emploient souvent, mais sur leur visage seulement, l’ocre au lieu de l’indigo.
Ainsi, quoique blancs, les Touâreg paraissent bleus, et leurs femmes jaunes, ce qui contribue à leur donner un aspect si étrange.
Il va sans dire que jamais on ne lave les vêtements teints à l’indigo, attendu que, par le lavage, ils perdraient leur propriété essentielle, qui est de déteindre sur le corps.
La conséquence de pareilles habitudes est que ceux des Touâreg qui n’ont pas une garde-robe de rechange sont largement pourvus de parasites.
Comme les Arabes, les Touâreg se rasent la tête, mais, au lieu de se borner à laisser une simple mêche de cheveux, tahoqqôt, pour que l’ange puisse les enlever de terre au ciel, le jour du jugement dernier, et les faire comparaître convenablement devant le Grand Maître, ils conservent, du front à la nuque, une sorte de crête de cheveux, ahoqqôt, qui ressemble assez à celle de certains casques, et, en attendant que ces cheveux servent à l’usage commun après la mort, ils en tirent un parti hygiénique dans cette vie. A cet effet, cette crête est tressée en petites mêches, réunies les unes aux autres, de manière à former une charpente pour supporter la calotte et permettre à l’air de circuler entre le cuir chevelu et le tissu de laine qui recouvre la tête.
Les enfants et les jeunes gens portent à une oreille un grand anneau, tantôt en métal, tantôt en corne, tantôt en bois. Est-ce là aussi une pratique hygiénique pour préserver, pendant le jeune âge, par un dérivatif continuel, des nombreuses maladies auxquelles les yeux sont exposés ?
L’usage du sulfure d’antimoine, le kohel des Arabes, sur le bord libre des paupières, a incontestablement ce but. Cette poudre est appliquée avec délicatesse au moyen d’un stylet en bois, tâfendit.
Mais la pratique hygiénique par excellence des Touâreg est la religion du voile, pour préserver leurs organes extérieurs les plus délicats, yeux, oreilles, fosses nasales et bouche, de l’action des sables, du soleil, des vents et de la sécheresse extrême de l’air ; jamais coutume ne fut mieux appropriée au climat, aussi tous les étrangers qui voyagent dans leur pays s’empressent-ils de l’adopter. Moi-même j’ai suivi la mode générale et je n’ai qu’à m’en féliciter.
Maladies et pratiques médicales.
Le genre de vie menée par les Touâreg est promptement fatal aux constitutions faibles, et la sélection opérée par la mortalité ne laisse dans la population que des sujets forts et robustes.
D’un autre côté, le climat est sain, et la sobriété, commandée par l’aridité du sol, contribue puissamment à maintenir la santé.
Les maladies sont donc rares, quoique les voyageurs étrangers soient assaillis par des demandes de médicaments ; mais ces demandes ne font que révéler l’impuissance des pratiques médicales en usage dans le pays.
Les maladies les plus graves et les plus générales sont les ophtalmies, les rhumatismes, les fièvres intermittentes, les engorgements des viscères consécutifs aux fièvres, la variole, les affections cutanées, les maladies de la vessie, le ver de Guinée, enfin le boûri chez les nègres.
Il est peu de Touâreg dont les yeux n’aient été le siége d’ophtalmies les plus graves, probablement d’ophtalmies purulentes si communes en Égypte, sous l’influence des mêmes causes ; car, chez un grand nombre, la cornée transparente est devenue opaque ; beaucoup sont aveugles ou ne voient que pour se conduire.
La réverbération solaire, les sables charriés par les vents ; les variations extrêmes de température, entre la nuit et le jour ; la sécheresse de l’air ; les effluves salines qui se dégagent du fond des lacs desséchés ; la contagion elle-même, sont les causes de ces ophtalmies endémiques. Au Fezzân, j’ai trouvé une grande partie de la population atteinte de maux d’yeux.
Les remèdes empiriques qu’emploient les indigènes sont plutôt de nature à aggraver qu’à guérir.
Un des plus grands services qui puisse être rendu aux Touâreg, serait d’introduire chez eux, à titre de complément de l’usage du voile, la coutume de conserves à verres bleus avec œillères. Il suffit pour cela d’en donner en cadeau aux principaux chefs, — c’est ce qui a été fait, — et d’introduire cet article dans les pacotilles des caravanes à des conditions de prix qui le rendent abordable à toutes les bourses.
Les Anglais ont bien opéré un plus grand miracle, en remplaçant l’usage du café par celui du thé. Ils ont commencé par en faire présent aux chefs, et, par esprit d’imitation, tout le monde a voulu en goûter. Aujourd’hui le Maroc, presque tout le Sahara et une partie de l’Afrique centrale sont tributaires de l’Angleterre pour le thé.
Au-dessus de trente ans, peu d’hommes ou de femmes sont exempts de rhumatismes ; quelques-uns en sont perclus. Le coucher sur le sable refroidi pendant la nuit, et l’usage exclusif des vêtements de coton expliquent la multiplicité et la gravité de ces affections. Parvenons à livrer aux Touâreg des vêtements de laine, chemises, blouses et pantalons, à des prix peu supérieurs à ceux de coton, et nous verrons le coton abandonné pour la laine ; car déjà les chefs recherchent les tissus en laine des Arabes. Mais le prix élevé de ces derniers est un obstacle réel à leur adoption, tant le peuple est pauvre.
A l’exception de quelques liniments et du feu appliqué à la manière arabe, par la cautérisation transcurrente, les Touâreg n’ont aucun moyen curatif ou palliatif rationnel contre les rhumatismes. Ceux qui en sont atteints souffrent jusqu’à leur mort.
Les fièvres intermittentes, tâzzaq, contractées dans le pays, sont rares, mais comme les Touâreg voyagent beaucoup et sortent souvent des régions saines de leurs montagnes, ils rapportent de leurs voyages des fièvres persistantes auxquelles le changement de climat met quelquefois fin, mais qui souvent se transforment en engorgements chroniques et incurables du foie et de la rate.
Les seuls remèdes connus sont des tisanes laxatives ou purgatives préparées avec des plantes du pays ou des médicaments tirés du Soûdân. Notre commerce pourrait substituer à ces préparations, sans valeur sérieuse, les principaux fébrifuges, les purgatifs et les vomitifs de notre matière médicale, dont l’emploi deviendrait bientôt général, si la vente de ces médicaments était accompagnée de notices simples rédigées en langue arabe.
La variole, âchek ou bedî, vient périodiquement décimer ces malheureuses populations ; à mon passage à Ghadâmès, une épidémie y régnait et n’épargnait ni jeunes ni vieux. Elle avait antérieurement, au printemps 1860, exercé ses ravages sur les Ifôghas du Cheïkh-’Othmân. Contre ce terrible fléau on ne connaît ni la vaccine ni même l’inoculation du virus variolique, en usage chez les Arabes.
Sans doute, un jour, grâces aux relations que nous sommes appelés à entretenir avec les peuplades du Sahara et de l’Afrique centrale, elles nous seront redevables de l’introduction de la vaccine, et de ce moment datera pour elles une ère nouvelle qui fera époque dans leurs souvenirs historiques ; jusque-là, nous sommes impuissants à leur venir en aide.
La rougeole, loûmet, ainsi que les autres maladies de l’enfance, n’épargnent pas plus les Touâreg que les autres peuples.
On comprendra facilement que les maladies de la peau, du cuir chevelu, de la paume des mains et de la plante des pieds, soient fréquentes et presque incurables chez un peuple dévoré de vermine et qui redoute de se laver avec de l’eau, dans la crainte de rendre la peau plus impressionnable au froid et au chaud. L’importation par le commerce des préparations sulfureuses et mercurielles peut donc, en attendant mieux, devenir un objet d’échange utile et lucratif.
Les dartres, ânerhoû, sont communes.
Les voyages fréquents, l’allure fatigante du chameau, la dureté des selles, en vue de prévenir le sommeil, déterminent souvent des maladies chroniques de la vessie, dites tezhaggâlt, qui, d’après les symptômes indiqués, pourraient bien être la pierre.
Contre cette maladie les Touâreg n’ont aucun remède.
Les hernies, âmokketes, suites de longues marches, sont aussi fréquentes. Des bandages, plus ou moins grossiers, les maintiennent réduites.
Généralement, les Touâreg qui vont au Soûdân en rapportent le ver de Guinée, farentît, parasite qui vit entre cuir et chair, cause d’atroces souffrances, et revient pendant longtemps, tous les ans, à la même époque.
En langue temâhaq, la maladie que donne le ver de Guinée est appelée âtleb.
Les Européens, comme les indigènes, paient le tribut au farentît. M. le docteur Barth en a été atteint et ne s’en est débarrassé qu’avec peine.
Le suc laiteux du Calotropis procera (voir page 180) est le seul remède connu à ce mal.
Probablement, notre matière médicale, si riche en toxiques, aura à donner aux habitants de l’Afrique centrale un spécifique plus puissant que le suc de ce Calotropis. Un débouché certain est assuré à ce médicament, dès qu’il sera trouvé.
Le boûri est une affection vertigineuse du cerveau, qui atteint spécialement les nègres dans la période d’acclimatation, et les rend fous à lier. Cette maladie se présente sous forme d’accès. On se borne, pour tout traitement, à séquestrer les malades.
La syphilis, tâlaouaït, héréditaire ou acquise, vient couronner la série des maladies qui atteignent les Touâreg, quoique ce mal soit moins commun que dans les populations sahariennes du Sud de l’Algérie et de la Tunisie. La sévérité des mœurs explique la préservation plus générale et aussi la gravité moins grande des accidents.
Les symptômes les plus ordinaires de cette affection sont des ulcères, amahâr.
Des tisanes et des poudres de diverses plantes sont d’abord employées à l’intérieur et à l’extérieur contre les premiers symptômes de cette maladie, et quand elles n’ont pas amené la guérison, on a recours au traitement traditionnel par la salsepareille, el-’acheba, qui est très-compliqué.
La salsepareille, qui vient d’Europe, est l’objet d’un commerce important dans le Sahara. Les préparations mercurielles, employées avant tant de succès par nos médecins sur les indigènes de l’Algérie, peuvent très-bien prendre place avec la salsepareille dans les pacotilles à destination de l’intérieur.
Les Touâreg se plaignent souvent d’ulcères, dans les fosses nasales, déterminés probablement par les sables ou l’excessive chaleur ; ils donnent à cette maladie spéciale le nom de fandhefîr.
Les bronches elles-mêmes ne paraissent pas toujours à l’abri de la pénétration des sables, malgré l’usage du voile ; ils provoquent la toux, tîsoût, mais ne déterminent pas d’autres accidents.
Dans les cas de piqûre d’animaux venimeux, vipères ou scorpions, les Touâreg étranglent par une ligature le membre ou la partie atteinte, pour faire obstacle à la transmission du venin par la circulation ; après quoi, ou ils appliquent le feu, ou ils font des lotions oléagineuses, ou ils mettent en contact avec la plaie la chair sanglante et encore vivante d’un animal quelconque, poulet, mouton ou chèvre, en attribuant aux chairs vivantes la propriété d’absorber le virus.
La seule chose rationnelle dans ces pratiques est la destruction des parties atteintes par le cautère incandescent ; mais on pourra utilement substituer à cette méthode douloureuse l’emploi de l’ammoniaque liquide à l’intérieur et à l’extérieur.
Est-il nécessaire de constater que les ’Aïssâoua, qui prétendent charmer les vipères et affronter impunément leur morsure, ne vont jamais dans la contrée où leur prétendue exemption anti-septique pourrait être mise à l’épreuve ? Ils sont même inconnus chez les Touâreg.
Dans quelques tribus du Sud de la province d’Oran, quand la gale du cheval ou du chameau a résisté au traitement par le goudron, on détruit l’Acarus ou insecte de la gale par le virus du scorpion ; à cet effet, on fait piquer l’animal galeux au-dessous de la croupe, et on affirme que les Acarus sont bientôt tués. Cette pratique n’est pas en usage chez les Touâreg, quoique la gale du chameau y soit fréquente et difficile à guérir.
Dans le Tell algérien et tunisien, on fait quelquefois aussi, dit-on, un coupable usage de viandes présentées à la dent des vipères et empoisonnées par leur venin. Je dois dire que les Touâreg sont trop honnêtes et trop loyaux, même vis-à-vis de leurs ennemis, pour employer de tels moyens.
La seule plante vénéneuse que produise le pays des Touâreg est l’Hyoscyamus Falezlez (Voir page 182). On ne s’en sert pas comme poison, mais comme aliment et comme médicament.
L’observation a appris aux Touâreg que l’afahlêhlé engraissait les chameaux, les moutons et les chèvres (tous ruminants), et ballonnait, avant de les tuer, les chevaux et les ânes qui en avaient mangé.
Leurs femmes, pour lesquelles l’embonpoint est le suprême de la beauté, ont voulu savoir si la susdite plante agirait sur elles, soit en les engraissant, soit en les ballonnant, et, en vraies filles d’Ève, elles ont touché au fruit défendu, sans qu’il leur soit advenu trop grand mal, en prenant certaines précautions, toutefois.
Donc, les femmes maigres qui veulent devenir grasses mangent de la viande assaisonnée avec une petite quantité d’afahlêhlé, puis elles se couchent en ayant soin de se couvrir de manière à appeler à la peau une abondante transpiration. Pour la provoquer, elles boivent, par gorgées, de grandes quantités de lait aigre. Si la médication réussit, la peau se dilate, et, après quelque temps de ce régime, l’embonpoint se développe. Dans le cas où, au lieu de la chaleur, survient le froid, alors il y a folie momentanée, quand des accidents plus graves ne se manifestent pas.
Comme médicament, l’extrait d’afahlêhlé, incorporé à du beurre fondu, est employé en frictions dans les douleurs rhumatismales.
Dans les maladies de l’utérus, les femmes font usage de tampons en coton recouverts de beurre chargé de la même substance. Cette pratique rappelle l’usage que les dames romaines faisaient de la belladone, dans les mêmes cas.
Je suis entré, à dessein, dans ces détails, pour faire comprendre quelle importance le commerce des médicaments, asafar, avec le Sahara et l’Afrique centrale peut acquérir un jour. Quoique fatalistes, les musulmans n’hésitent pas à acheter des drogues pour calmer leurs souffrances et prolonger leur existence.
Un médecin, âdhabîb, qui accepterait avec dévouement la mission d’aller passer quelques années au milieu des Touâreg, non-seulement serait considéré par eux comme un personnage sacré, mais encore y exercerait la plus heureuse influence pour l’avenir de nos relations commerciales ou politiques.
Quand la France aura un agent consulaire à Ghadâmès ou à Rhât, on pourra utilement confier cette glorieuse mission à l’un de ces nombreux officiers de santé de l’armée pour lesquels l’occasion de rendre des services est toujours une bonne fortune. Si ce médecin parlait l’arabe et avait le goût des voyages, le Sahara n’aurait bientôt plus de secrets pour nous.
Travail.
Le Touâreg n’ont pas d’habitation, ils ne produisent ni les vêtements qu’ils portent ni les aliments qu’ils consomment ; à les juger par leur impuissance à suffire à leurs premiers besoins, surtout quand on sait qu’ils ont des vallées où la terre est profonde et l’eau presque à la superficie du sol, on est, à première vue, disposé à les classer parmi les peuples paresseux, dignes de toutes les misères qui les atteignent.
Il n’en est rien cependant, car le târgui est un homme actif, toujours occupé ; mais l’immensité de l’espace dévore son temps et ne lui laisse, après chaque course, que trop peu d’intervalle pour vaquer à d’autres soins.
On se rendra compte de la lutte de l’homme contre l’espace en rapprochant deux chiffres : celui de la population, environ 30,000 âmes, pour la totalité des Touâreg du Nord ; et celui de la superficie occupée, 100 millions d’hectares environ, probablement plus, dont ils doivent faire la police, soit pour protéger les caravanes de leurs clients, soit pour surveiller les mouvements de leurs ennemis.
Pour aller à un marché, vendre ou acheter, ce qui, partout ailleurs, n’exige qu’un jour au plus, demande souvent un mois à un târgui, et ainsi de tout.
Dans cette situation, les Touâreg ne peuvent être ni agriculteurs, ni industriels, mais seulement pasteurs des très-maigres et des très-petits troupeaux indispensables à leur existence, à leurs courses, à leurs transports. Néanmoins la surveillance de leur territoire, la garde de leurs troupeaux, les voyages, les déplacements fréquents que la transhumance impose, obligent les Touâreg à un travail continu qu’une race forte et robuste peut seule supporter.
A part les oasis de Ghadâmès, de Rhât, du Fezzân, de Djânet et d’Idélès, qui ne produisent même pas tout ce que leurs habitants consomment, on ne trouverait peut-être pas 1000 hectares cultivés dans les 100 millions occupés par les nomades. Du moins, je suis autorisé à tirer cette conclusion de ce que j’ai vu et des renseignements qui m’ont été donnés. On cite, chez les Azdjer, trois groupes de dattiers et deux groupes de figuiers, et à peine un plus grand nombre chez les Ahaggâr.
D’ailleurs, les Touâreg n’ont ni bœufs, ni chevaux, ni charrues pour abréger le travail de la terre ; ils sont donc fatalement condamnés à ne cultiver que les rares petits jardinets qu’ils peuvent piocher avec leurs bras.
On cite cependant un fait exceptionnel de culture que je dois mentionner. Sur l’un des points culminants du Tasîli, à Harêr, il n’y avait qu’un plateau dont la roche était à nu. Les serfs y ont apporté de la terre végétale à dos d’hommes et d’animaux, et ils y cultivent aujourd’hui des dattiers, des vignes et des céréales.
Ce point est assez élevé au-dessus du niveau général du plateau pour que, du pied de la montagne, un homme placé à son sommet ne paraisse pas plus grand qu’un corbeau.
L’industrie est un peu moins bornée que l’agriculture, sans cependant dépasser les limites imposées par la stricte nécessité.
Des forgerons, inat, réparent les armes ; après les nobles, ces artisans sont les principaux personnages de la tribu.
Des tanneurs, sefel, préparent les peaux de tous les animaux tués : chameaux, moutons, chèvres, mouflons, antilopes.
Des selliers, des cordonniers mettent ces peaux en œuvre.
Quelques-uns font des travaux de sparterie et de poterie en argile.
D’autres travaillent le bois, tournent des plats et des sebiles, préparent des arcs et des flèches, des hampes de lance, des manches de sabre et de poignard.
D’autres sont vétérinaires, saignent, bistournent les animaux, leur appliquent le feu.
Enfin quelques-uns se hasardent à faire du goudron, matière indispensable au chameau.
Je dois dire que les ouvriers de ces professions ne manquent pas d’adresse. J’avais perdu la clef de mon chronomètre ; un forgeron târgui d’El-Fogâr, où cet accident est arrivé, a pu m’en faire une. Le travail de la pelleterie, de la cordonnerie et de la sellerie a atteint, notamment à Ghadâmès, un assez haut degré de perfection pour pouvoir rivaliser avec les produits des mêmes industries du Maroc, qui n’ont pas encore été surpassés pour la force, la souplesse et la couleur des cuirs, par les imitateurs européens. Quelques échantillons de fine sparterie témoignent d’une supériorité réelle sur les produits similaires du Sud de l’Algérie et de la Tunisie.
L’intelligence qui distingue le peuple târgui ne saurait lui faire défaut en industrie ; malheureusement il n’a ni le temps, ni les ressources suffisantes pour l’appliquer.
Les professions autres que celles ci-dessus dénommées sont celles de marchand, anesbarhôr ; guide, âkhabîr ; chamelier, âmakâri ; voyageur, amesôkal ; chasseur, amadjedâl ; berger de chameaux, amadân ; berger de moutons, amaouâl.
La garde des troupeaux et les soins à leur donner occupent beaucoup de bras, car l’eau qu’ils consomment doit souvent être tirée de puits profonds.
CHAPITRE VI.
TOUÂREG DANS LEUR VIE EXTÉRIEURE.
La conservation de leur indépendance au milieu de voisins de races différentes, leurs ennemis ou leurs rivaux, a exigé des Touâreg, souvent affaiblis par leurs divisions intestines, toujours à la discrétion d’étrangers pour les besoins de leur consommation, un grand déploiement de vitalité extérieure, ici pour conserver de bonnes relations, là pour défendre leur territoire. L’examen des procédés par lesquels ils font face aux besoins de leur politique n’est donc pas sans intérêt.
Ces procédés sont ceux des nations civilisées : les négociations amiables ou la lutte à main armée. A l’exception de rares moments de trève, la vie des nobles se passe ou à prendre part à des assemblées, mia’âd, ou à faire la guerre, âmdjer, sous la forme de course, êdjen.
§ Ier. — Assemblées ou Mia’âd.
Je suppose le cas, journalier d’ailleurs, où s’élèvent des contestations, soit entre Touâreg, soit entre Touâreg et étrangers. On essaie d’abord les voies de la conciliation. A cet effet, un mia’âd est proposé et presque toujours accepté, parce que si les Touâreg tiennent à leur réputation d’hommes de guerre, ils aiment aussi à faire preuve d’habileté diplomatique, à se montrer éloquents, mais surtout à prendre leur large part des repas homériques qui ouvrent et terminent les assemblées publiques.
Le choix du lieu de la réunion est toujours une affaire importante, car chaque parti élève ordinairement la prétention de placer son adversaire dans des conditions défavorables pour sa défense, si le démon de la traîtrise venait à s’introduire dans l’assemblée.
Quand les circonstances sont délicates, on choisit ordinairement un terrain neutre et on détermine à l’avance le nombre d’hommes armés qui pourront, de part et d’autre, assister à la réunion.
Une fois les préliminaires réglés et le lieu de la réunion fixé d’un commun accord, les chefs, les hommes graves, s’y rendent avec l’escorte convenue.
La politesse la plus exquise préside à la rencontre. Les salutations, les compliments durent le temps nécessaire à la cuisson d’un chameau et de plusieurs moutons.
« Quand le ventre est satisfait, dit un proverbe local, le cerveau est bien près de l’être aussi. »
Conformément aux habitudes musulmanes, la première entrevue s’effectue sans qu’il soit question de l’objet de la réunion.
En attendant, chaque parti scrute les regards de l’autre, sonde les dispositions hostiles ou favorables des hommes influents et demande à la nuit quelque bon conseil.
Le lendemain, la conférence s’ouvre.
Ces congrès, inutile de le dire, ont toujours lieu en plein air et en présence de toute l’assistance.
Deux arcs de cercle concentriques, formés vis-à-vis l’un de l’autre par les plénipotentiaires, gravement assis à la façon orientale et roulant leurs chapelets dans leurs doigts, marquent la limite de l’enceinte réservée aux orateurs.
Autour, deux autres arcs de cercle réunissent la foule des auditeurs, debout ou assis, qui écoutent, dans le plus grand respect, toutes les raisons pour ou contre, afin d’en rendre un compte exact aux absents.
Toujours le silence est rompu par une imprécation contre le démon :
« Que Dieu éloigne ses mauvais conseils ! »
« Amîn, ainsi soit-il, » répondent tous les assistants.
Chacun prend la parole, à tour de rôle, les chefs des chefs, ceux qui doivent tirer la conclusion, se réservant de parler les derniers.
L’habitude, dans ces réunions, est de parler lentement, distinctement, sobrement, après avoir pesé, avec une grande réserve, les arguments de la partie adverse.
Aucun secrétaire ne dresse procès-verbal de la séance, mais personne n’a d’effort de mémoire à faire pour se rappeler tout ce qui a été dit, tant il y a de calme dans toute la délibération.
Rien n’est simple, mais rien n’est majestueux comme ces assemblées d’hommes voilés, aux vêtements noirs, désarmés pour délibérer, mais dont les lances et les javelots, plantés en terre, se dressent en faisceaux derrière eux.
Enfin le moment solennel de la conclusion est arrivé.
La conclusion ordinaire d’Ikhenoûkhen peut se résumer en ces quelques mots :
« Tout ce que vous venez de dire n’a pas le sens commun. Voilà ce qui sera, quia ego nominor leo. »
Chez les Touâreg, comme ailleurs, la raison du plus fort est souvent la meilleure.
Cependant, comme la diplomatie saharienne ne se tient pas pour battue après un insuccès, elle en appelle d’un premier mia’âd à un second, même à un troisième. Souvent, dans l’intervalle, les passions s’appaisent, la réflexion l’emporte sur la colère et un marabout arrive à point pour tout concilier.
Dans ces cas heureux, on ne se sépare pas sans sceller l’alliance nouvelle en mangeant le même pain et le même sel, avec l’accompagnement obligatoire de chamelles et de moutons rôtis, et, souvent, pour perpétuer la mémoire d’un aussi heureux résultat, on dresse une pyramide en pierres sèches sur le point où le mia’âd a été tenu.
Mais quand, de chaque côté, il y a un Ikhenoûkhen, malgré les efforts des marabouts, malgré l’intérêt général qui réclame la paix, il faut avoir recours à la force des armes.
§ II. — Guerre.
Les Touâreg distinguent la guerre, âmdjer, de la course, êdjen (le rhezî des Arabes), quoique le plus souvent la course soit l’unique manifestation d’un état hostile après une déclaration de guerre.
La guerre offensive et défensive n’est qu’exceptionnellement possible de nomade à nomade. La surprise ou la fuite constitue la seule tactique dans le Sahara, aussi les Touâreg doivent-ils toujours veiller et être prêts à lever leurs camps.
Mais avant d’arriver sur le champ de la lutte, il y a lieu de faire connaître, de pied en cap, le chevalier târgui, son armement, son équipement, sa monture, en un mot tous les détails d’une guerre exceptionnelle.
Armement.
L’armement complet d’un târgui comprend un sabre, un poignard, une lance, un javelot, un arc, des flèches, un anneau de pierre, un bouclier, quelquefois un fusil et des pistolets.
Le sabre, takôba, est un glaive droit et long, tranchant des deux bords ; les plus estimés sont fabriqués dans le pays ; le plus grand nombre vient de Solingen en Allemagne. (Voir planche XXV, fig. 2.)
Le fourreau du sabre, partie en fer ou cuivre et partie en cuir, s’appelle tedoummân. Il est toujours un produit de l’industrie locale.
Le poignard, têlaq, porté sur la face interne de l’avant-bras gauche, est tantôt un long couteau de chasse droit, tantôt un large poignard qui représente en petit le sabre actuel de notre infanterie.
Cette arme, que le târgui ne quitte jamais, comprend une poignée, une lame, un fourreau et un bracelet.
La poignée est en bois d’ébène, avec des incrustations en cuivre ;
La lame est en acier à trempe douce ;
Le fourreau, en cuir rouge avec des garnitures en cuivre festonnées à l’emporte-pièce, peut être considéré comme un ornement ;
Le bracelet, en maroquin rouge avec des broderies de soie ou de cuir jaune, permet tous les mouvements sans les gêner. Il fait corps avec le fourreau.
Le tout, sauf la lame, est de fabrication locale. (Voir fig. 8.)
La lance, âllârh, de 2m 70 centimètres à 3 mètres de hauteur environ, est une verge en fer, de quatre centimètres de circonférence, fabriquée dans le pays avec du fer tendre de première qualité. Latéralement, sur ses quatre faces, au-dessous du fer tranchant destiné à ouvrir la voie, elle est armée de crochets comme les harpons, de sorte qu’en la retirant du ventre ou de la poitrine de l’ennemi, on ramène au dehors une partie des intestins ou des poumons. (Voir fig. 1.)
Le javelot est une arme de jet, sous forme de lance, avec hampe en bois et pointe en fer à crochets. Un petit javelot se dit târhda, un grand, âdjedel. Cette arme ne peut être lancée qu’à une distance très-rapprochée. (Voir fig. 1 bis.)
Pl. XXIV. Page 444. Fig. 39.
ÉQUIPEMENT DE MARCHE DES TOUÂREG. D’après une photographie de M. Puig.

L’arc, tanâchchabt, faite avec un bois léger nommé kînba, est plus en usage chez les Touâreg du Sud que chez les Touâreg du Nord. (Voir fig. 3.)
Les flèches, enderbâ, sont en roseau ou en bois léger avec pointes ailées en fer. (Voir fig. 4.) Jamais elles ne sont empoisonnées.
L’anneau de bras, âhabedj, a un double but : donner plus de force pour porter le coup de sabre ; offrir un point d’appui solide pour écraser la tête de son ennemi, en cas de prise de corps. Cette manière de tuer prend le nom de temârhaît.
Cette arme, je l’ai déjà dit, est portée au bras droit, entre l’attache inférieure du deltoïde et le ventre du biceps.
Le bouclier, ârhar, est la seule arme défensive des Touâreg. C’est un grand disque, en peau épaisse, qui couvre tout le corps, moins la tête et les pieds.
La peau adoptée pour la confection des boucliers est celle de l’antilope mohor, très-commun dans le pays d’Aïr.
Impuissant contre la balle, le bouclier résiste aux flèches, amortit les coups de sabre et de lance. On voit qu’ils sont utiles, car beaucoup sont couverts d’honorables cicatrices.
Les armes à feu, très-rares chez les Touâreg nomades, sont plus communes chez les serfs pacifiques du Fezzân, qui s’en servent principalement pour la chasse ; cependant quelques chefs ont des fusils et des pistolets à pierre, du même modèle que ceux des Arabes du Sud de l’Algérie.
Les noms donnés à ces armes témoignent du peu d’habitude de s’en servir :
On appelle : un fusil albârôd, du mot arabe qui signifie poudre ; un pistolet elrhodrîyet, d’un mot également arabe qui signifie traîtrise ; la poudre, etoû ; la balle, tabellâlt ; la pierre à fusil, tafarâst ; la corne à poudre, attelkhîg.
A la joie qu’Ikhenoûken a éprouvée en recevant de moi une paire de pistolets, et de M. le gouverneur général de l’Algérie un magnifique fusil, je dois croire que les Touâreg apprécient à leur valeur les armes à feu, et que, s’ils n’en sont pas tous pourvus, il faut l’imputer à la difficulté de s’en procurer.
Cependant, la substitution des armes à feu aux armes blanches mettra le pouvoir aux mains du premier groupe qui pourra faire entendre la poudre. S’il entrait jamais dans la politique française de constituer un makhzen târgui, pour la protection de notre commerce et la sécurité des routes, ainsi que l’a proposé M. le commandant Hanoteau, la délivrance de quelques centaines de fusils à ces auxiliaires les aurait bientôt rendu les arbitres des destinées du pays.
En l’état de l’armement, les rencontres ont lieu de très-près, presque corps à corps, mais, en somme, elles sont très-peu meurtrières. Le combat cesse dès qu’il y a quelques hommes tués ou blessés de part ou d’autre.
En 1860, les Azdjer et les Ahaggâr en sont venus aux prises ensemble ; les premiers ont eu quatre hommes tués.
Antérieurement, les Cha’anba avaient opéré une grande rhazia sur les Azdjer, au pied du Tasîli ; la perte a été de quelques hommes seulement.
Dans leurs rencontres avec les Teboû, les Touâreg sont exposés aux blessures très-dangereuses du changuermanguer, à la fois arme de jet et d’escrime. (Voir planche XXV, fig. 5.)
Équipement.
Le méhari, aredjdjân, est, par excellence, l’animal de guerre, car on n’en connaît pas d’autre. C’est à peine si, dans la totalité des tribus des Azdjer, on trouverait une dizaine de chevaux de selle.
Le méhari est au chameau porteur ce que, chez nous, le cheval de selle est au cheval de trait. Autant l’un est lourd et lent, autant l’autre est léger et vif.
Le méhari marche, trotte et galope, mais ses allures accélérées sont très-dures. Généralement, on le tient au pas.
Comparé au cheval, il peut faire une plus longue marche sans boire ni manger ; il peut porter un poids plus lourd, mais il a moins de vitesse, il est moins docile ; quand le méhari est en fureur, ce qui arrive souvent, c’est un animal terrible. Parfois il jette à terre celui qui le monte, et les chutes sont suivies d’accidents graves.
Pour monter un méhari ou pour en descendre, il faut qu’il se soit mis à genoux, et un long dressage est nécessaire pour qu’il se prête à cette manœuvre. Par précaution, les chefs sont assistés d’un homme à pied chaque fois qu’ils veulent monter ou descendre.
Pl. XXV. Page 447. Fig. 40 à 54.
ARMEMENT ET HARNACHEMENT. No 7, fouet. — No 9, sandale. — No 11, coussin. — No 15, boîte en cuir.

L’équipement du méhari est à peu près celui du cheval.
La selle ordinaire, ârhazer (rihla des Arabes), la selle de luxe des chefs, âtarâm, sont construites sur le modèle de celles de nos spahis. Le dossier en est moins large et moins élevé, le pommeau est en croix au lieu d’être rond. En somme, ce serait un bon siége de marche s’il était rembourré. (Voir planche XXV, fig. 6 et planche XXIV.)
A la différence de la selle du cheval, la selle du dromadaire n’a pas d’étriers, îlekif, support inutile, les pieds du cavalier à dromadaire, eg-emîs, étant croisés sur le cou de la bête. Mais, en revanche, elle est ornée d’une masse de lanières en cuir, de toutes couleurs, qui tombent sur les jambes de l’animal et le sollicitent à la marche.
Des groupes de clochettes, anaïna, en cuivre et étain, fixées à l’avant et à l’arrière de la selle, servent de parure et tiennent continuellement le dromadaire en éveil.
La selle est posée sur le garot, à l’endroit où le cou s’attache au corps, en avant de la bosse. Elle est fixée au moyen d’une sangle en fines lanières de cuir tressées à plat. Ce genre de sangle, à la fois souple et solide, doit avoir une très-grande durée.
Entre la selle et le dos de l’animal, un feutre épais, isâtfâr, prévient les blessures.
La bride, tîrhounîn, est aussi une corde tressée, en cuir, qui s’attache à un anneau en métal fixé au nez de l’animal, et qui le fait obéir à la main du cavalier. (Voir planche XXV, fig. 10.)
Les accessoires de la selle sont considérables, car ils doivent contenir tout ce que l’homme de guerre emporte avec lui. Ils consistent :
1o En un grand sac de cuir, ârheredj, orné de lanières, de franges et de dessins, dans les divers compartiments duquel entre tout l’arsenal du cavalier : sabre, fusil, javelot, arc, flèches, pistolets, quand on ne les porte pas à la ceinture ; en un mot, les armes et les munitions. Ce sac est à droite, pour être toujours à la disposition de la main. Il est recouvert et protégé par le bouclier. (Voir planche XXV, fig. 12.)
2o En un second sac en cuir, servant de pendant à l’ârheredj, et contenant les provisions de bouche : farine de gafoûli, farine de gueçob, tabac à fumer, tabac à chiquer, natron, pipes, etc., etc., le tout dans des compartiments séparés. (Voir planche XXV, fig. 14.)
3o En une ou plusieurs outres, abeôq, ou peaux tannées, dans lesquelles est la provision d’eau.
Les chefs ont quelquefois la djebîra des Arabes, pour y serrer leurs objets les plus précieux. (Voir planche XXV, fig. 13.)
A part ce qui est sur le méhari, les guerriers Touâreg n’ont pas d’autres bagages, ni tentes, ni vivres, ni bêtes de somme.
Si l’expédition est heureuse, les chameaux conquis sur l’ennemi porteront les prises. En cas de revers, on ne veut pas d’embarras.
Rencontres.
Les éclaireurs, amârhelâi, jouent un grand rôle dans les guerres de surprise ; c’est par eux que la proie est signalée, guettée, livrée aux capteurs. Si tous les Touâreg, en général, ont la vue et l’ouïe d’une délicatesse qui les fait voir et entendre à des distances incroyables, les éclaireurs ont ces qualités au suprême degré. Devançant la troupe au loin, pour observer, ils savent toujours où ils retrouveront leurs amis. La subtilité de leurs sens est pour eux un guide certain.
Les interrogatoires que les Touâreg font subir à tous les étrangers traversant leurs territoires sont aussi un moyen de savoir ce qui se passe autour d’eux, car on s’expose peu à les tromper.
La rapidité de la transmission des nouvelles par les voyageurs est quelque chose d’incroyable. Pendant mon séjour dans le Sahara, j’ai toujours appris les événements importants longtemps avant d’en avoir été avisé par ma correspondance ; ainsi l’entrée de notre khalîfa Sîdi-Hamza à El-Golêa’a, la marche de M. le commandant Colonieu sur Timmîmoun, la mort du sultan ’Abd-el-Medjîd, ont été connues très-rapidement.
L’ennemi découvert, on cherche toujours à l’aborder en le surprenant.
Les hommes montés se battent du haut de leurs chameaux ; les serfs, qui n’ont pas de méharis, se battent à pied.
L’armement exige qu’on s’aborde de très-près, à la distance d’un fer de lance.
Chaque târgui, dit M. le commandant Hanoteau, tient le bouclier de la main gauche et le javelot de la droite ; le sabre est suspendu au côté. Le combat commence en lançant le javelot, dont on pare les coups avec le bouclier, puis on s’aborde au sabre.
L’agilité des Touâreg, leur habileté à manier le bouclier, le long apprentissage qu’ils ont fait de l’escrime, font qu’ils peuvent se battre longtemps sans résultat. Tant que l’un des deux partis ne tourne pas le dos, il n’y a pas d’action décisive. Mais, malheur à celui qui est obligé de battre en retraite, car il est poursuivi, la lance dans les reins. Quoique les combats, akennâs, cessent dès que l’honneur peut être réputé satisfait et dès qu’il y a un certain nombre de tués ou de blessés, on cite cependant des batailles qui ont été très-meurtrières et dans lesquelles la destruction du parti vaincu a été la conséquence de la victoire.
Mais, généralement, on préfère la surprise à la rencontre. Voici ce qui a lieu dans ce cas. Les tribus enveloppées n’opposent pas de résistance et fuient, abandonnant tout ce qu’elles possèdent. De leur côté, les assaillants, plus préoccupés de piller que de poursuivre leur ennemi, se hâtent de s’emparer au plus tôt du butin, dans la crainte d’un retour offensif, qui est à redouter, même après quatre et cinq jours de capture.
C’est dans les retours offensifs que les Touâreg paraissent redoutables.
Les pillés, imîhaghen, (sing. amîhagh), réunissent leurs méharis, font appel à leurs amis et alliés, et quelle que soit la célérité que les pilleurs, imôhagh, apportent à la retraite, on se met à leur poursuite.
On tâchera de les devancer aux premiers puits où ils doivent abreuver leurs montures et leurs bêtes de somme, et là, on est sur que le besoin de boire amènera toutes les bêtes de prise au pouvoir de leurs anciens maîtres.
Les capteurs, chargés de butin, traînant à leur remorque des bêtes de somme, au pas lent, et obéissant mal à la voix de nouveaux conducteurs, n’ont d’autre expédient, pour échapper à la poursuite d’ennemis légers et résolus à reconquérir leurs biens, qu’en dérobant leur marche de retraite, ce qui n’est pas facile avec des rôdeurs comme les Touâreg.
On cite un retour offensif d’Ikhenoûkhen contre les Cha’anba, où après quatre grands jours de marche forcée ces derniers ont été obligés d’abandonner toutes leurs prises, en perdant beaucoup de monde.
Par nature, par tempérament, les Touâreg sont constitués pour être de braves guerriers, et ils le sont, sans quoi ils eussent déjà été dévorés par leurs voisins, bien plus nombreux, bien mieux armés qu’eux, surtout ceux du Nord, les Cha’anba et autres. Mais indépendamment de leurs dispositions naturelles à la bravoure chevaleresque, les Touâreg sont encore sollicités à l’héroïsme par leurs femmes qui, dans leurs chants, dans leurs improvisations poétiques, flétrissent la lâcheté et glorifient le courage. Un târgui qui lâcherait pied devant l’ennemi et qui, par sa défection, compromettrait le succès de ses contribules, ne pourrait plus reparaître au milieu des siens. Aussi est-ce sans exemple.
Entre Touâreg, quand deux partis en sont venus aux mains, et que l’un des deux est battu, les vainqueurs crient aux vaincus, de ce cri sauvage particulier aux Touâreg :
Hia hia ! hia hia !
Il n’y aura donc pas de rebâza !
Le rebâza est le violon sur lequel les femmes chantent la valeur de leurs chevaliers.
A la menace du silence des rebâza, les vaincus reviennent à la charge, tant est grande la crainte du jugement défavorable des femmes.
Chants de guerre.
Comme tous les peuples guerriers, les Touâreg ont leur chants de guerre.
Les Arabes, ces grands mangeurs, qui vivent dans une abondance enviée et enviable, ont surtout excité la verve de poëtes affamés. Voici leur Marseillaise contre les Cha’anba, jadis leurs plus intimes ennemis :
Abâ mak, Ma’talla, alhîn, keïhân !
Mîdden dîh souort arhêledh iyyân
Ezzâin asîkel aked aoudân
Ezzâin înnen înhâyen ôdouân
Ezzâin iddâsin âles insân
Nanesberhôr sâdhittes telâ djân
Tekenâs atiti âberdjen îkenân
Tekenâs tâftaq imêzhen îmedân
Ietkâr derhêred idemânen ingngân
Dakh-an-tlemîn sîkid izzedj edsân
Sarhtîn des âllarh ioulân desennân
Ieqqân isîfef âttedjmodan mân
Nellilouet ournoûye oualâmân
Ietkît tekhamkhâm iôkây ezegzân.
Voici la traduction, mot à mot, de ce chant. Les mots en italiques sont sous-entendus dans le texte original.
« Que Dieu maudisse ta mère, Ma’talla[124], car le diable est en ton corps !
« Ces hommes, les Touâreg, tu les prends pour des lâches ;
« Cependant, ils savent voyager, et même guerroyer ;
« Ils savent partir de bon matin et marcher le soir ;
« Ils savent surprendre, dans son lit, tel homme couché ;
« Surtout le riche qui dort, au milieu de ses troupeaux agenouillés ;
« Celui qui a orgueilleusement étendu sa large tente ;
« Celui qui a déployé, en leur entier, et ses tapis et ses doux lainages ;
« Celui dont le ventre est plein de blé cuit avec de la viande,
« Et arrosé de beurre fondu et de lait chaud sortant du pis des chamelles ;
« Ils le clouent de leur lance, pointue comme une épine,
« Et lui se met à crier, jusqu’à ce que son âme s’envole.
« Nous le laverons de son bien, sans même lui laisser d’eau ;
La traduction est impuissante à rendre et l’harmonie imitative et le laconisme de cette poésie sauvage.
Que de choses en peu de mots !
La guerre est sainte, car Ma’talla est un suppôt de Satan.
Elle est juste, car Ma’talla traite de lâches des hommes qui sont les plus braves de la terre.
Puis vient l’appel à toutes les passions qui remuent le cœur d’un târgui :
Ma’talla dort,
Sur de moelleux tapis,
Dans une large tente,
Entourée de gras troupeaux !
Ma’talla a le ventre plein :
De blé cuit,
Avec de la viande.
Et cet assaisonnement n’a pas suffi à sa gourmandise ; il a encore arrosé son blé et sa viande de beurre fondu et de lait chaud.
La femme de Ma’talla,
Celle qui fait tekhamkhâm en mangeant,
Elle est là aussi,
Avec le ventre plein.
Toutes ces jouissances, inconnues des Touâreg, car ils n’ont ni lits, ni tapis, ni tentes ; car leurs troupeaux maigres ne donnent pas assez de lait pour faire du beurre ;
Toutes ces richesses, dont leurs femmes, à l’estomac vide, sont toujours privées ;
Un coup de lance les leur donnera.
Quel bonheur pour un târgui d’aller sonder un ventre si bien plein, avec une épine bien pointue et armée de harpons !
Et ce coup de lance lui donnera, non-seulement la vie de Ma’talla, mais encore tous ses biens.
Et on emportera tout, même l’eau.
Quant à la tekhamkhâm, en lui épargnant la douleur de la lance, on lui réserve un supplice bien plus cruel : celui de vivre avec rien, comme les femmes des Touâreg. Mais elle ne résistera pas, parce qu’elle n’est pas habituée aux privations.
D’où la conclusion, sous forme de morale, que les femmes târguies doivent apprécier le mérite de leur misère habituelle, puisqu’elle les préserve du sort de la tekhamkhâm.
Mais, quelles que soient les chances diverses de la lutte, quel que soit le parti qui entonne les chants de victoire, il y aura toujours lieu à traiter de la paix. Alors recommence la série des mia’ad. S’ils sont vainqueurs, les Touâreg se montrent de bonne composition, car ils sont généreux dès que leur amour-propre est satisfait. D’ailleurs, il est à remarquer, quoiqu’ils soient souvent en guerre, qu’ils font tout leur possible pour l’éviter.
CONCLUSION.
Dans leurs rapports avec les Français, les Touâreg se sont montrés, jusqu’à ce jour, fort dociles. On leur a demandé de venir à Alger ; ils y sont venus. On m’a envoyé au milieu d’eux, ils m’ont bien accueilli. On a invité leur principal marabout à visiter la France ; malgré l’imprévu de la demande, malgré l’inconvénient d’abandonner sa famille, pendant plusieurs mois, sans avoir pourvu à tous ses besoins, le Cheïkh-’Othmân s’est rendu à nos désirs. En vain Mohammed-ben-’Abd-Allah a sollicité le concours des Touâreg dans la prise d’armes qui l’a fait tomber en nos mains, les Touâreg se sont abstenus.
Espérons qu’il en sera toujours ainsi. D’ailleurs, en terminant, je constate un fait capital : jusqu’à ce jour, aucun des voyageurs européens qui ont exploré l’intérieur de l’Afrique n’a été victime d’un acte de brutalité ou de fanatisme, ni sur le territoire des Touâreg, ni de la main d’un târgui.
Cette honorable exception répond à toutes les calomnies que les Arabes, leurs ennemis, avaient propagées sur leur caractère indomptable.