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Les Touâreg du nord

LIVRE IV. (continued 2)

Reading edition

§ II. — Confédération des Ahaggâr.

Dans le classement des quatre confédérations des Touâreg, j’ai donné le premier rang aux Azdjer, mais je suis forcé d’assigner le dernier aux Ahaggâr.

Depuis la révolution, qui a réduit à néant le pouvoir des anciens rois Imanân et permis aux deux groupes des Touâreg du Nord de se gouverner eux-mêmes, la plus grande anarchie règne chez les Ahaggâr.

A l’autorité de l’amghâr, souvent contestée, s’est substitué un gouvernement à quatorze têtes, représenté par les quatorze chefs des tribus nobles, qui, dans toutes les contestations, ont pour habitude de recourir à la force des armes.

La tribu des Kêl-Rhelâ, la plus importante de la confédération, a le droit, comme celle des Orâghen chez les Azdjer, de conférer le titre d’amghâr à son chef héréditaire : mais autant vaut l’homme, autant vaut la chose.

Malheureusement, le chef actuel des Kêl-Rhelâ, par droit de naissance, est Guemâma, le doyen des centenaires du Sahara, depuis longtemps aveugle et depuis longtemps dans l’impuissance de gouverner.

Cependant le besoin d’une autorité supérieure se faisait sentir, non-seulement chez les Ahaggâr, mais encore à In-Sâlah, à Timbouktou, pour la sécurité des routes, et dans les autres confédérations Touâreg, pour les rapports de bon voisinage.

Que faire ? Ouvrir la succession de Guemâma, de son vivant, était contraire à la loi du pays. L’héritier d’aujourd’hui transmet le pouvoir dans une branche de la famille, tandis que l’héritier de demain pourra le transmettre dans une autre, le droit de succéder étant réservé au fils de la sœur. Quand l’oncle est vieux comme Guemâma, les neveux utérins doivent être bien près de la tombe.

Donner à Guemâma un successeur, par droit de naissance, la mort n’ayant pas saisi le vif, n’était pas une solution, car c’était allumer le feu de la guerre civile entre toutes les familles des Kêl-Rhelâ et autres ayant épousé des sœurs, peut-être des nièces ou des petites-nièces de l’amghâr vivant.

On tourna cette difficulté en trouvant miraculeusement réunies sur la tête d’un homme trois conditions importantes :

Le titre de marabout, qui imposait le respect ;

La qualité d’étranger, qui anéantissait toutes les rivalités locales ;

La condition de fils d’une sœur de Guemâma.

Cet homme est le marabout El-Hâdj-Ahmed, frère du Cheïkh-’Othmân, de la tribu des Ifôghas, de la confédération des Azdjer, mais appartenant aux Ahaggâr et aux Kêl-Rhelâ par sa mère.

Ce choix, dicté par la sagesse, fut au moins une solution provisoire. Pour la faire accepter, le marabout Sîdi-el-Bakkây, de Timbouktou, dut envoyer un de ses frères sur les lieux : mais Dieu seul sait quelles prétentions rivales vont surgir à la mort de Guemâma.

En attendant, le nouvel amghâr, par l’intermédiaire de son frère Si-’Othmân, a donné aux Ahaggâr une sorte de sécurité du côté des Cha’anba, leurs plus redoutables ennemis.

De même, le voyage d’’Othmân à Paris, les présents qu’il en a emportés pour El-Hâdj-Ahmed, contribueront à consolider son autorité, et peut-être à amener pacifiquement dans la confédération des Ahaggâr une révolution analogue à celle qui, chez les Azdjer, a transporté le pouvoir des anciens sultans aux mains des Orâghen. L’appui d’un gouvernement fort exerce un grand prestige sur des populations comme les Touâreg.

Par son esprit conciliateur, par l’autorité que lui donnent son âge et son titre de marabout, El-Hâdj-Ahmed, s’il n’est pas encore parvenu à rétablir la paix, l’ordre et l’harmonie entre toutes les tribus, a au moins conjuré la guerre civile et établi de meilleurs rapports entre les Ahaggâr et leurs voisins. Déjà même quelques heureux symptômes de progrès matériel, fruits de la sécurité pour les biens et les personnes, commencent à se manifester. Ainsi, le village d’Idélès, situé dans le Haut-Igharghar, et qui date d’une vingtaine d’années à peine, voit chaque jour augmenter ses constructions et tend à devenir une petite ville. Au Sud-Est de cet établissement se trouve un autre village, celui de Tâzeroûk, où il a été entrepris, en 1861, des cultures de céréales assez importantes pour donner, à la récolte, environ 350 charges de grains.

Les Touâreg Ahaggâr jouissent, généralement, de la réputation d’avoir un caractère indépendant, irascible et emporté, qui rend les relations très-difficiles avec eux, et ils avouent mériter cette réputation, même dans leurs rapports entre eux, et ils s’en vantent de manière à laisser croire qu’ils tiennent à honneur de se montrer intraitables en toutes choses.

Ce caractère indompté, qui fait des Ahaggâr des hommes redoutés dans le Sahara, est, en dehors de la situation anarchique du pays, le résultat de nombreuses causes matérielles, parmi lesquelles je signale en première ligne : l’habitation dans un pâté de montagnes déchirées, dénudées et d’une sauvagerie exceptionnelle, ou dans des déserts arides dont presque toutes les plantes sont épineuses ; l’impossibilité de vivre des produits de leur sol, à moins d’avoir la sobriété du chameau ; enfin l’abandon des routes commerciales qui longent ou traversent leur territoire et qui, jadis, suppléaient, par les bénéfices retirés du passage des caravanes, à l’improductivité de leurs montagnes ou de leurs déserts. En tout pays, le caractère et la nature de l’homme subissent l’influence du milieu qu’il habite. Les autres peuplades Touâreg, quoique de même race, ont un caractère plus souple et plus docile, parce que le pays habité par elles est moins sauvage et plus clément. Sans aucun doute, l’introduction possible de quelques cultures dans les vallées et le rétablissement des routes abandonnées, en améliorant l’existence matérielle des Ahaggâr, contribueront aussi à adoucir leurs mœurs.

Probablement ils valent mieux que leur réputation. Partout on m’a dit et répété qu’ils n’avaient jamais permis à un étranger, même musulman, de visiter leurs montagnes, parce qu’ils voulaient réserver pour eux seuls le secret du dédale de leurs repaires. Cependant tous mes rapports avec eux protestent contre cette assertion.

Ils m’ont donné, sans réserve, tous les itinéraires à l’aide desquels j’ai dressé la carte de leur pays.

Afinguenân, l’un de leurs chefs, que je rencontrai à Methlîli, en 1859, à l’époque de la plus grande puissance de notre ennemi Mohammed-ben-’Abd-Allah, accepta, si je voulais me confier à lui et payer, suivant la coutume, sa protection la somme de 1,000 francs, de me conduire au sein de leurs tribus et de me mettre en rapport avec tous les chefs.

Le Cheïkh-’Othmân, auquel je demandai, en 1861, si, avec sa protection et celle de son frère El-Hâdj-Ahmed, je pourrais visiter le Ahaggâr avec la même sécurité que le pays des Azdjer, me répondit comme Afinguenân : « Tout Français qui voudra explorer le Ahaggâr sera bien accueilli, s’il se conforme aux usages. »

Donc, si je n’ai pas traversé ce pâté de montagnes, par la route de Rhât à In-Sâlah, comme j’en avais le désir, ce n’est pas que les Ahaggâr s’y soient opposés, mais parce que les gens sages qui avaient répondu de ma sécurité au gouvernement français, connaissant les intentions de Mohammed-ben-’Abd-Allah de tenter un coup de main contre nos établissements, ne voulurent pas m’exposer à être capturé par lui en arrivant à In-Sâlah, où cet agitateur avait établi son quartier général.

Les Ahaggâr ont aussi la réputation d’être batailleurs, querelleurs, par un amour particulier de la guerre, du sang et du carnage. Ils avaient une magnifique occasion de satisfaire cette passion en s’enrôlant sous le drapeau de Mohammed-ben-’Abd-Allah. Ils y ont été vivement sollicités et par les promesses de riches captures et par l’exemple des Touâreg à voiles blancs du Touât, mais pas un d’entre eux n’a succombé à la tentation. Le veto des marabouts Ifôghas a suffi pour maintenir leur neutralité.

Il est cependant vrai qu’ils ont à peu près pour ennemis tous leurs voisins : ainsi, ils ne peuvent se rencontrer, ni avec les Berâber du Sud du Maroc, ni avec les Berâbîch du Nord de Timbouktou, sans que du sang soit versé. Avec les Touâreg Aouélimmiden, les Kêl-Ouï et les Azdjer, il y a, en ce moment, trève d’hostilités, parce que les intérêts de chacune des confédérations se meuvent dans des cercles distincts, mais il y a abstention presque complète de rapports et plutôt tendance à l’antipathie qu’à la réconciliation.

Par unique exception, les Ahaggâr sont les alliés des Touâtiens et les amis des commerçants d’In-Salâh, et cette exception donne la raison de leur attitude hostile vis-à-vis de leurs autres voisins. In-Sâlah a aujourd’hui le monopole du commerce de Timbouktou avec le Nord ; ses caravanes ont besoin de la protection et du concours des Ahaggâr, et In-Sâlah, ainsi que les autres villes du Touât, les fait vivre par les coutumes qu’elle paye aux chefs et les transports qu’elle procure aux serfs.

Le commerce, en donnant d’une main, reprend de l’autre, car les Touâreg du Ahaggâr, en raison de leur isolement, sont forcés d’acheter au Touât, au poids de l’or, tout ce dont ils ont besoin, et d’y vendre, à vil prix, tout ce qu’ils produisent.

En dehors de l’influence de celui qui remplit leurs ventres, pour me servir d’une expression consacrée, les Ahaggâr en subissent peu d’autres, même quand elles se présentent au nom des principes de la religion. Le grand marabout de Timbouktou, El-Bakkây, qui a passé une partie de sa jeunesse dans leurs tribus, est bien un peu écouté quand il fait entendre de sages conseils ; le chef de la confrérie des Tedjâdjna, qui compte beaucoup de khouân chez les Ahaggâr, jouit bien aussi d’un peu de crédit, mais il ne faut pas que la faim, cette mauvaise conseillère de tous les peuples, ferme les oreilles et empêche d’entendre le langage de la raison. Le Cheïkh-’Othmân seul est apprécié des Ahaggâr, non parce qu’il est marabout, chef d’une tribu puissante et frère de leur amghâr, mais parce qu’il a contribué, par ses relations avec les Français, à rendre la sécurité à la route de Ghadâmès et à faire arriver à In-Sâlah plus de marchandises.

A donneur donnant. Les Ahaggâr ne connaissent pas d’autre politique, et c’est la seule à suivre avec eux.

A nombre égal, les Ahaggâr, habitués à une lutte constante, triomphent toujours de leurs ennemis, mais leurs forces collectives sont de beaucoup inférieures à celles de leurs voisins. En bloc, le chiffre de leur population est d’un tiers inférieur à celui des tribus des Azdjer ; du moins, c’est l’opinion générale.

Mais, protégés par leurs montagnes, inaccessibles aux chameaux habitués à vivre dans les plaines, ils n’ont pas à redouter, dans une guerre offensive, l’enlèvement de leurs familles ou de leurs troupeaux. Dans la guerre offensive, au contraire, ils sont redoutables, parce que, sans inquiétude pour ceux des leurs qu’ils abandonnent, ils peuvent aller au loin porter la ruine et la désolation.

A part quelques jardins autour d’In-Sâlah, d’Idélès et de Tâzeroûk, quelques champs ensemencés exceptionnellement au débouché des vallées, après les inondations, les Ahaggâr ne cultivent pas.

Les seules industries qu’ils connaissent sont celles de la fabrication des armes et de la préparation des vêtements de peaux, le tout à leur usage.

Exclusivement pasteurs, ils pratiquent l’art pastoral dans les conditions les plus défavorables du monde : au sein de leurs montagnes abruptes, où il y a des eaux et de la sécurité, l’herbe manque ; dans les plaines où les pâturages sont plus abondants, l’eau et la sécurité font souvent défaut.

Cette obligation de sortir des montagnes pour nourrir les troupeaux entraîne les Ahaggâr à errer dans les plaines et à changer de campements chaque fois que les eaux et les pâturages sont épuisés. La famille est obligée de suivre le bétail, d’abord parce que le bétail la nourrit de son lait, ensuite parce que des bras sont nécessaires pour abreuver les bêtes et repousser les attaques de l’ennemi.

Il résulte de l’état continuellement nomade dans lequel vivent quelques-unes des tribus de cette confédération qu’on ne peut leur assigner de territoires. Toutes ont, dans la montagne, des asiles pour le cas de nécessité, mais, dans les terres de parcours, elles vont là où une pluie accidentelle peut leur assurer de l’eau et de l’herbe pendant quelque temps.

Dans un pays où l’on a vu des périodes de douze ans sans pluies, les habitants sont quelquefois amenés à mettre fin à toutes leurs discordes et à se grouper, amis et ennemis, autour du seul point où les puits donnent encore un peu d’eau. Ainsi, pendant la période contemporaine, Azdjer et Ahaggâr ont dû abandonner complétement leur pays et venir partager, avec les Touâtiens, le peu d’eau qui restait dans les bas-fonds de leurs oasis, et si la sécheresse eût continué, les Touâreg eussent dû émigrer, soit vers le littoral méditerranéen, soit vers le bassin du Niger.

Dans le climat où nous vivons, nous ne saurions nous rendre compte de ce que peut être un pays, sous le tropique, après une sécheresse de douze ans. Faute d’eau, les plantes meurent ; faute de plantes, les animaux meurent, et l’homme, malgré son intelligence, a besoin d’être fabriqué avec du bronze pour résister aux causes qui détruisent tout autour de lui.

En de telles conditions on ne vit pas, on ne peut pas vivre, et, pour ne pas périr, il faut nécessairement, faute d’autre moyen d’existence, piller ceux que le ciel a plus favorisés.

Je ne me sens pas le courage de jeter la pierre à des gens qui, s’ils n’existaient pas, devraient être inventés : car, sans eux, les déserts qu’ils habitent et qui séparent la race blanche de la race noire seraient infranchissables.

Chez les Touâreg du Ahaggâr, il n’y a que des tribus nobles et des tribus serves. Quand les conditions de l’existence sont aussi difficiles, on est fatalement sollicité à asservir, si on n’est pas soi-même asservi. Inutile d’ajouter que les serfs sont beaucoup plus nombreux que les nobles. Si, chez les Azdjer, quatre serfs sont nécessaires pour nourrir un noble, il en faut au moins huit chez les Ahaggâr.

Pendant la durée de mon exploration, j’ai toujours espéré pouvoir visiter les Ahaggâr et prendre sur place les renseignements indispensables à l’établissement de l’historique de chacune de leurs tribus. On sait pourquoi j’ai dû m’abstenir : on ne sera donc pas étonné si je n’entre pas dans de plus grands détails sur chaque tribu, mais on peut considérer comme exact ce qui va suivre.

A l’origine, tous les Ahaggâr ne formaient qu’une seule tribu, celle des Kêl-Ahamellen, divisée en quatorze fractions, mais, par suite de l’impossibilité de vivre réunies, chacune des divisions a dû se séparer de la souche mère et se constituer à l’état de tribu indépendante, avec son autonomie spéciale. Les fractions qui avaient des imrhâd se sont réservé pour leurs besoins des territoires particuliers dans les parties protégées de la montagne ; celles qui ne possédaient pas de serfs ont adopté la vie errante des nomades dans les déserts qui les séparent de leurs voisins.

De ces généralités je passe aux détails.

Tribu des Kêl-Ahamellen proprement dits.

Cette tribu, qui a d’abord embrassé quatorze fractions, en comprendrait encore trois aujourd’hui, d’après quelques Touâreg, savoir :

Les Tédjéhé-n-Esakkal,

Les Tédjéhé-n-Eggali,

Les Kêl-Ahamellen-wân-Taghert.

Selon cette version, la confédération des Ahaggâr ne comprendrait que douze divisions.

D’après d’autres Touâreg, les Essakal et les Eggali constitueraient des tribus ayant une vie propre, et les Kêl-Ahamellen-wân-Taghert seraient aujourd’hui les seuls représentant la tribu mère. J’adopte cette dernière version.

Cette tribu vit dans le Mouydîr, entre In-Sâlah et le Ahaggâr. De tous les Touâreg de l’Ouest, elle est la plus rapprochée de l’Algérie et celle qui fréquente le plus souvent nos marchés.

Elle n’a pas de serfs.

Le voisinage d’In-Sâlah, la fertilité relative de son territoire, assez abondamment pourvu d’eau, permettent à cette tribu de vivre dans de meilleures conditions d’aisance que les autres.

On est généralement d’accord pour donner le titre d’hommes sages à tous ses membres, première preuve à l’appui de l’opinion que tous les Ahaggâr abandonneraient la carrière des aventures, si, comme les Kêl-Ahamellen, il pouvaient ajouter aux produits de leurs troupeaux quelques bénéfices réalisés par le commerce.

Tribu des Tédjéhé-Mellen.

Son chef est Mohammed-eg-Brahîm.

Cette tribu, faible par le petit nombre de ses nobles, a une importance réelle par les serfs dont elle dispose et par la position qu’elle occupe sur la frontière du territoire des Azdjer, dans la partie occidentale du plateau de Tasîli.

Les serfs des Tédjéhé-Mellen sont :

Les Kêl-Ouhât (fraction des Isaqqamâren),

Les Aït-Lôahen (une partie),

Les Kêl-Taroûrit.

On accorde aux Tédjéhé-Mellen un esprit de conciliation utile aux bons rapports entre les deux branches de la grande famille des Touâreg du Nord.

Tribu des Kêl-Rhelâ.

La plus puissante de la confédération par le nombre de ses hommes nobles, de ses serfs et des tribus satellites qui gravitent autour d’elle, la tribu des Kêl-Rhelâ est aux Ahaggâr ce que celle des Orâghen est aux Azdjer. La position qu’elle occupe à la tête et au centre du plateau, citadelle de la confédération, lui assigne aussi le rang de tribu capitale. On sait déjà, par la Note de Brahîm-Ould-Sîdi, que l’aïeul des Kêl-Rhelâ est un sultan du nom d’El-’Alouï.

A tous ces titres, cette tribu donne à la confédération son amghâr ou chef des chefs.

J’ai dit que le centenaire Guemâma était en possession de cette dignité, par droit de naissance, mais que, par suite de nécessité majeure, on avait dû en conférer les fonctions à El-Hâdj-Ahmed, de la tribu des Ifôghas, et frère du Cheïkh-’Othmân. Je ne reviendrai pas sur cette transaction.

Ahitârhen est le chef particulier de la tribu.

Les serfs des Kêl-Rhelâ sont :

Les Imesselîten (un tiers),

Les Kêl-Rhâfsa (la moitié),

Les Isaqqamâren (une partie),

Les Kêl-Ingher,

Les Kêl-Rhârîs,

Les Kêl-Tesôka,

Les Kêl-Adenek,

Les Kêl-Tîfedest,

Les Kêl-Tâzhôlet,

Les Kêl-Tahât,

Les Isândaten,

Les Martamaq,

Les Dag-wân-Taouât.

J’ai à faire ici plus d’une remarque sur le rôle, l’importance et la position des tribus imrhâd de la dépendance des Kêl-Rhelâ.

In-Sâlah est le marché des Ahaggâr ; les Kêl-Ingher habitent le petit village de ce nom dans le Tidîkelt et servent de point d’appui aux nobles quand ils se rendent au marché.

La route de Rhât à In-Sâlah est la principale artère qui traverse les montagnes ; les Isaqqamâren dans le Tasîli et les Kêl-Rhârîs dans le Mouydîr en commandent les principaux passages.

Sur cette route s’effectuent de nombreux transports ; les Isaqqamâren, riches en chameaux, en ont le monopole.

La seule production de quelque valeur commerciale dans le Ahaggâr est celle du séné ; les Kêl-Rhâfsa occupent les territoires de Wahellidjen et d’Arhafra qui le produisent.

Les nobles seigneurs peuvent redouter des surprises dans leur citadelle du Ahaggâr ; quatre tribus serves, sédentaires, veilleront, sentinelles vigilantes, aux quatre points cardinaux de leur territoire : les Kêl-Tahât au Sud-Ouest, les Kêl-Tazhôlet au Sud-Est, les Kêl-Tîfedest et les Kêl-Adenek au Nord. Par ces deux dernières tribus, les Kêl-Rhelâ commandent les deux routes d’Idélès à In-Sâlah, et d’Idélès à Ouarglâ.

A ces signes, on reconnaît une tribu qui domine et qui veut conserver sa prépondérance.

M. le commandant Hanoteau, dans sa Grammaire temâchek’, donne quelques détails sur les Isaqqamâren ; je les consigne ici :

« Les Isaqqamâren comptent deux douârs de quarante tentes chacun. Ils ont beaucoup de chameaux.

« Leur territoire est compris entre Tiferkan du côté du Touât, Tîn-Zaouâten du côté de Rhât et Tîn-Gharest du côté du Ahaggâr. »

L’esclave duquel M. le commandant Hanoteau a obtenu ces renseignements se souvenait encore d’un chant sur les Isaqqamâren ; il le cite comme exemple de poésie temâchek’. Je le copie, car il reproduit l’opinion des Touâreg sur eux-mêmes :

« Les Isaqqamâren, dit-il, ne sont pas des hommes, car ils n’ont ni lances en fer, ni lances à hampe de bois, ni harnachements, ni selles, ni boucliers, rien, en un mot, de ce qui rend l’homme joyeux, pas même de chameaux gras et bien portants.

« Cependant ne portez pas sur eux un jugement trop absolu, car ils sont très-mélangés, et l’on trouve chez eux des gens de toute condition.

« Quelques-uns n’ont que leur bâton pour tout bien ; d’autres sont pauvres, mais à l’abri du besoin ; d’autres sont possédés du démon.

« Il y en a qui font le pèlerinage de la Mekke et le renouvellent ; il y en a qui savent lire le Coran et qui l’apprennent par cœur.

« Il y en a, enfin, qui ont aux pâturages des chamelles avec leurs petits et des lingots d’or bien enveloppés dans des chiffons.

« Quant aux armées, ils ne se joignent pas à elles : c’est pourquoi les pointes de leurs lances sont aussi aiguës et leurs boucliers si beaux. »

Nonobstant le dire du poëte, les Isaqqamâren passent pour des convoyeurs de caravanes très-braves, et même on les accuse d’aimer un peu trop les querelles.

Tribu des Irhechchoûmen.

Petite tribu, satellite des Kêl-Rhelâ, vivant comme ces derniers sur les plateaux les plus élevés du Ahaggâr.

Son chef est Ouân-Sella.

Tribu des Ibôguelân.

Le nom d’Ibôguelân est un objet d’effroi dans tout le Sahara, car cette tribu ne vit que du produit de ses courses.

Nomade, elle n’a pas de territoire, si ce n’est un centre de réunion entre le Tîfedest et les sommets du Ahaggâr, chez les Kêl-Rhelâ, leurs parents et alliés.

Assurée de sa retraite et certaine d’être protégée au besoin, en cas de revers, elle ne craint pas de s’aventurer au loin, et même d’aller en course jusque dans l’Azaouad, au Nord de Timbouktou.

Les autres indigènes, Arabes ou Touâreg, ne pouvant s’expliquer comment les Ibôguelân ne succombent pas au rude métier qu’ils font, prétendent très-sérieusement qu’ils sont fils d’un djinn ou génie et d’une fille d’Ève. Le généalogiste Brahîm-Ould-Sîdi s’abstient même de les mentionner.

Leur chef est Akourzelli.

Leurs serfs sont les Imesselîten (un tiers) et les Iberbêren.

Ce dernier nom, comme celui des Iworworen, tribu serve des Orâghen, rappelle celui de Berbères que nous donnons à toute la race.

Tribu des Tâïtoq.

Cette tribu, à peu près égale en forces à celle des Kêl-Rhelâ, leur sert de contre-poids, dans le Ahaggâr, comme les Imanghasâten contre-balancent la puissance des Orâghen chez les Azdjer.

Elle occupe le versant Ouest du massif du Ahaggâr, position qui la rapproche de la route d’In-Sâlah à Timbouktou.

Son chef est Si-Mohammed.

Leurs serfs sont :

Les Kêl-Ahenet, placés en sentinelle avancée entre la route de Timbouktou et la montagne ;

Les Kêl-Rhâfsa (par moitié avec les serfs des Kêl-Rhelâ), dans la contrée productrice du séné ;

Les Imesselîten (un tiers) ;

Les Ikelân, tirant leur origine de nègres affranchis ;

Les Tédjéhé-n-Afîs.

Ces deux dernières tribus serves sont nomades et chargées de la garde des troupeaux.

Les principales familles des Tâïtoq passent pour avoir conservé des traces de leur noble origine et pour mener une existence moins matérielle que celle des autres tribus.

Tribu des Tédjéhé-n-Eggali.

Tribu nomade, satellite des Kêl-Ahamellen.

Pas de territoire propre, pas de serfs.

Son chef est El-Ouahâb.

Tribu des Ikadéen.

Autre satellite des Tâïtoq, habitant le versant occidental du Ahaggâr.

Cette tribu a pour serfs les Eharhân.

Son chef est Mohammed-Eg-Semâna, sorte de géant, redouté à cause de sa bravoure.

Tribu des Inembâ-Kêl-Tahât.

Le mont Tahât, que cette tribu habite, est un des points les plus élevés du Ahaggâr.

Ces montagnards ont peu d’importance ; un tiers de la tribu serve des Imesselîten leur appartient.

Leur chef est Ourzîg.

Tribu des Inembâ-Kêl-Émoghrî.

Les vallées d’Ouâdinki et d’Emoghrî, qui descendent du versant Nord-Est du Ahaggâr, pour aboutir à la Sebkha d’Amadghôr, sont les lieux de résidence de cette tribu, peu importante d’ailleurs.

Ses serfs sont :

Les Aït-Loâhen (une partie),

Les Ehen-n-Ehôlagh,

Les Aït-Loâhen-kêl-Tazhôlet.

Son chef se nomme Oû-Rhalla.

Tribu des Ikerremôïn.

Petite tribu sans importance, n’ayant pas de serfs vivant à Tazhoûlt.

Elle a pour chef El-Kounti-eg-Findeguema.

Tribu des Tédjéhé-n-oû-Sîdi.

La tribu qui porte ce nom n’a aucun point de résidence fixe ; elle erre dans le désert, sous la conduite de Mettoûk.

Tribu des Ennîtra.

Autre tribu nomade qui, de même que la précédente, parcourt l’immensité du Sahara.

Son chef, Eg-Antéouen, a la réputation d’être un brigand.

Tribu des Tédjéhé-n-Esakkal.

Encore une tribu, annexe des Kêl-Ahamellen, qui a pour chef Afinguenân, et sur laquelle, comme pour les trois précédentes, il m’a été impossible d’avoir des renseignements.

On les connaît de nom, on sait quels sont leurs chefs. Que peut-on savoir de plus de tribus n’ayant ni feu ni lieu, et dont toute l’existence se consume à suivre des troupeaux et à disputer des puits et des pâturages à leurs voisins ?

Sans aucun doute, ces tribus trouvent beaucoup de charmes dans leur vie vagabonde, mais il faudrait se faire nomade comme elles pour pouvoir les apprécier.

CHAPITRE IV.

CARACTÈRES DISTINCTIFS DES TOUÂREG.

Le mouvement de migration des Touâreg, du Nord au Sud, s’est opéré avant les grandes conquêtes qui ont amené tant de peuples différents dans le Nord de l’Afrique.

Refoulant une race inférieure, beaucoup d’entre eux, les nobles surtout, paraissent avoir mis un point d’honneur à s’abstenir de toute union avec les vaincus.

Préservés, depuis leur implantation au centre du Sahara, de toute invasion : du côté du Nord, par la zone défensive des dunes de l’’Erg ; du côté du Sud, par la barrière que leurs frères d’Aïr et les Aouélimmiden ont opposée à la réaction de la race noire contre la race blanche, les Touâreg du Nord semblent devoir, au plus haut degré, représenter le type primitif de la race berbère, si ce type peut être retrouvé en toute pureté.

Seuls, du haut de leurs montagnes, ils ont pu contempler toutes les révolutions qui ont tant de fois bouleversé l’Afrique occidentale, sans jamais être atteints par elles.

On ne sera donc pas étonné que je consacre un chapitre spécial à l’étude des caractères qui distinguent les Touâreg du Nord des autres peuplades qui les environnent.

Caractères physiques.

En général, les Touâreg sont de haute taille, quelques-uns même paraissent de vrais géants.

Tous sont maigres, secs, nerveux ; leurs muscles semblent des ressorts d’acier.

Blanche est leur peau, dans l’enfance ; mais le soleil ne tarde pas à lui donner la teinte bronzée spéciale aux habitants des tropiques.

Chez les serfs, une teinte plus foncée de la peau est souvent due au mélange du sang noir avec le sang blanc.

Le type caucasique est celui de leur figure : face ovale et allongée chez les uns, ronde chez les autres ; front large, yeux noirs, nez petit, pommettes saillantes, bouche moyenne, lèvres fines, dents blanches et belles, quand elles n’ont pas été cariées par l’usage du natron, barbe noire et rare, cheveux lisses et noirs. Quelques-uns ont des yeux bleus, mais cette nuance se rencontre peu fréquemment.

Les yeux, chez toutes les personnes qui ont dépassé quarante ans, paraissent voilés et obscurs. Cet effet est dû à l’intensité de la lumière et à l’action de la réverbération solaire. Beaucoup deviennent borgnes ou aveugles avant l’âge de la vieillesse.

Le tronc, aussi bien chez l’homme que chez la femme, est largement développé.

Les membres supérieurs et inférieurs, allongés, musculeux, se terminent par des mains petites et bien faites et par des pieds qui seraient également beaux, si le gros orteil, effet ou cause de la chaussure employée, ne faisait une saillie désagréable à l’œil.

Les hommes sont généralement forts, robustes, infatigables, quoique leur alimentation moyenne soit de beaucoup inférieure à celle de l’Européen ; chez eux, pas d’individus chétifs, rachitiques. Le climat fait rapidement justice de tout ce qui est mal constitué.

Les femmes, grandes aussi, au port altier, sont généralement belles, mais de cette beauté à laquelle l’éducation ne donne pas de distinction. Leur physionomie les rapproche cependant beaucoup plus des femmes européennes que des femmes arabes.

Un des caractères physiques auxquels un târgui peut se reconnaître entre mille, est l’attitude de sa démarche grave, lente, saccadée, à grandes enjambées, la tête haute, attitude qui rappelle un peu celle de l’autruche ou du chameau en marche, mais qui est due principalement au port habituel de la lance.

Cette démarche a été remarquée par tous les Algériens, chaque fois que des Touâreg sont venus dans la colonie.

Pour l’ensemble, voir la planche ci-contre.

Pl. XX. Page 382. Fig. 34.

TYPES TOUÂREG. D’après des photographies de M. Crémière.

Illustration from Les Touâreg du nord

Caractères moraux.

Ebn-Khaldoûn, dans son Histoire des Berbères[120], trace, en ces termes, les caractères moraux de cette race :

« Citons, dit-il, les vertus qui font honneur à l’homme et qui étaient devenues, pour les Berbères, une seconde nature : leur empressement à s’acquérir des qualités louables, la noblesse d’âme qui les porta au premier rang parmi les nations, les actions par lesquelles ils méritèrent les louanges de l’univers : bravoure et promptitude à défendre leurs hôtes et clients ; fidélité aux promesses, aux engagements et aux traités ; patience dans l’adversité, fermeté dans les grandes afflictions, douceur de caractère, indulgence pour les défauts d’autrui, éloignement pour la vengeance, bonté pour les malheureux, respect pour les vieillards et les hommes pieux, empressement à soulager les infortunés, industrie, hospitalité, charité, magnanimité, haine de l’oppression, valeur déployée contre les empires qui les menaçaient, victoires remportées sur les princes de la terre, dévouement à la cause de Dieu et de sa religion : voilà, pour les Berbères, une foule de titres à une haute illustration, titres hérités de leurs pères et dont l’exposition, mise par écrit, aurait pu servir d’exemple aux nations à venir. »

Les Touâreg ont encore, au plus haut degré, quelques-unes des belles vertus assignées à leur race, il y aura bientôt six siècles, par un historien impartial, car il était Arabe.

La bravoure des Touâreg est proverbiale. Quoi qu’on en ait dit, ils n’empoisonnent jamais leurs flèches ni leurs lances ; entre eux ils dédaignent l’emploi des armes à feu, qu’ils appellent armes de la traîtrise, parce qu’un homme embusqué derrière une broussaille peut tuer son adversaire sans courir aucun danger.

La défense de leurs hôtes et de leur clients est encore la vertu par excellence des Touâreg, et, si elle n’était érigée chez eux à l’état de religion, le commerce à travers les déserts du Sahara serait impossible.

La fidélité aux promesses, aux traités, est poussée si loin par les Touâreg, qu’il est difficile d’obtenir d’eux des engagements et dangereux d’en prendre, parce que, s’ils se font scrupule de manquer à leur parole, ils exigent l’accomplissement rigoureux des promesses qui leur sont faites. Il est de maxime chez les Touâreg, en matière de contrat, de ne s’engager que pour la moitié de ce qu’on peut tenir, afin de ne pas s’exposer au reproche d’infidélité. Comme tous les autres musulmans, ils subordonnent bien leur exactitude à la volonté de Dieu, mais ils ne spéculent pas sur cette réserve.

Quand un târgui quitte sa famille pour aller en voyage, il confie à son voisin l’honneur de sa maison, et le voisin venge les affronts faits à l’absent avec plus de rigueur que s’il s’agissait de lui-même.

La patience, la résignation et la fermeté des Touâreg dans la misère, peuvent être égalées, mais non surpassées : car, sans ces vertus, comment pourraient-ils vivre au milieu de déserts où l’on ne voit souvent ni une plante, ni le plus petit des animaux ?

Je n’ose pas affirmer les qualités du cœur des Touâreg, dans les termes qu’Ebn-Khaldoûn employait en parlant des Berbères, au temps de la plus grande puissance de cette race, parce que, dans plus d’une circonstance, je les ai vus emportés, vindicatifs, indifférents aux souffrances des autres. Cependant, au fond, il faut que les nobles soient bons envers leurs serfs et leurs esclaves, pour que ceux-ci ne se révoltent pas, ne les abandonnent pas. Et puis, là où il n’y a rien, la charité, comme le roi, perd ses droits. Chez les Touâreg, nobles et serfs, riches et pauvres, se serrent le ventre avec une ceinture quand il n’y a plus de vivres au logis, et vont dans les champs disputer aux troupeaux les quelques plantes qui peuvent entretenir leur existence. La générosité, dans ce cas, serait une vertu plus qu’humaine.

Les capacités industrielles des Touâreg sont encore à la hauteur de celles des autres Berbères. Ils ne sont pas riches en matières premières, mais ils approprient à leurs besoins tout ce qu’ils ont sous la main.

Quant à la haine de l’oppression, elle est encore aussi vivace chez eux qu’aux plus beaux jours de la puissance des Berbères, car c’est leur amour de l’indépendance qui les a conduits et les maintient au désert.

Il est une qualité, spéciale aux Touâreg, qu’Ebn-Khaldoûn ne mentionne pas et qui a une valeur réelle pour des hommes perdus dans l’immensité des déserts ; je veux parler de leur aptitude aux grands voyages, au milieu de dangers de toute nature. Essentiellement cosmopolite, le târgui passe sans transition du climat sain de ses montagnes dans les marécages de l’Afrique centrale, d’une température quelquefois au-dessous de zéro à celle de la zone torride, d’un pays où il pleut rarement dans des contrées où les pluies tropicales amènent des déluges d’eau. Dans ces pérégrinations, il résiste à des épreuves qui tuent les animaux les plus robustes.

J’ajouterai encore que le mensonge, le vol domestique et l’abus de confiance sont inconnus des Touâreg.

Un târgui a-t-il commis un crime, il fuira ; mais, s’il est pris, il l’avouera, dût sa vie dépendre de son aveu.

Un târgui arme-t-il en course et fait-il huit cents kilomètres pour aller enlever au pâturage du bétail appartenant à une tribu ennemie ; s’il rencontre en chemin des marchandises ou des vivres déposés par une caravane, il les respectera. Jamais il ne pénétrera dans une tente ou dans un bivac pour y prendre quoi que ce soit.

Confie-t-on à un târgui des marchandises, de l’argent, pour les porter d’une ville dans une autre, il aura beau, à mi-chemin, séjourner dans sa tente ; ni lui, ni sa femme, ni ses enfants, fussent-ils dans le plus grand dénûment, n’y toucheront.

Prête-t-on sur parole, même sans témoin, de l’argent à un târgui, il le rendra, fût-ce vingt ans après, s’il lui a fallu ce temps pour réaliser la somme empruntée, et il passera trois mois sur les routes pour aller la restituer. Si le prêteur est mort, la dette est remboursée à ses héritiers, et si l’emprunteur meurt insolvable, ses enfants tiennent à honneur de payer dès qu’ils pourront.

Il est bien entendu qu’il ne s’agit pas ici de ces dons, déguisés sous le nom de prêts, que les Touâreg sollicitent souvent de leurs clients, voyageurs ou commerçants, en sus du prix de protection stipulé.

Un târgui meurt-il en voyage, ses compagnons de caravane acceptent, ipso facto, le mandat de gérer ses affaires au mieux de ses intérêts, et, au retour, ils rendent un compte fidèle de leurs opérations à ses héritiers.

Un peuple qui a de telles qualités, au milieu de quelques défauts inséparables de l’humanité, ne mérite pas la réputation que lui ont faite des écrivains renseignés par ses ennemis.

Conservation de l’écriture berbère.

(Tefînagh.)

Depuis longtemps on savait que les plus anciens habitants de l’Afrique septentrionale se servaient de différents dialectes d’une langue à laquelle, sans la connaître, on avait donné le nom de langue berbère, comme on avait appelé Berbères ceux qui la parlaient. Des vocabulaires de divers dialectes avaient même été publiés, avant et depuis l’occupation de l’Algérie, par Venture, MM. Delaporte et Brosselard.

On savait aussi par Ebn-Khaldoûn que le Coran avait été traduit, au Maroc, de l’arabe en berbère, mais que cette traduction, écrite d’ailleurs avec les lettres de l’alphabet arabe, avait été détruite, la parole de Dieu ne pouvant, sans profanation, être exposée à être altérée par des traducteurs.

On savait, enfin, par la narration du voyage de Denham et Clapperton dans l’Afrique centrale, que le docteur Oudney, leur compagnon d’exploration, qui succomba dans le Soûdân, avait recueilli, en 1822, un alphabet de dix-neuf lettres, au moyen duquel les Touâreg représentaient les mots de la langue de leur pays.

Depuis, nos découvertes en cette matière ont beaucoup progressé. Aujourd’hui nous possédons une Grammaire de la langue temâchek’, par M. le chef de bataillon du génie, A. Hanoteau, avec un recueil de fables, d’histoires, de poésies, de conversations et de fac-simile d’écriture tefînagh et, de plus, les caractères typographiques qui ont été fondus pour composer ce remarquable ouvrage. Aussi quand, l’année dernière, les marabouts Touâreg furent conduits à l’Imprimerie impériale, ont-ils été émerveillés de voir sortir des presses un magnifique tableau commémoratif de leur visite, imprimé en français et en tefînagh.

Plus récemment (1862), l’imprimeur Harrison, de Londres, a publié une seconde grammaire du même dialecte, Grammatical sketch of the temâhuq, par M. Stanhope Freeman, gouverneur de Lagos, ancien vice-consul britannique à Ghadâmès.

Antérieurement, la Société biblique de Londres avait aussi publié dans la même langue quelques fragments des Écritures, d’après James Richardson, mort depuis dans l’exploration dont M. le docteur Barth est le seul survivant.

Par quelle exception les Touâreg, ces enfants perdus dans le désert, avaient-ils conservé l’écriture de leur langue, quand toutes les autres peuplades berbères du littoral méditerranéen avaient même perdu le souvenir de son ancienne existence ?

L’invasion par les Arabes de tous les pays berbères, la conversion forcée à l’islamisme, la substitution de la langue du Coran à toute autre, la destruction même des traductions berbères du Livre saint, l’ardeur avec laquelle quelques-uns des nouveaux convertis se mirent à la tête du prosélytisme religieux, expliquent comment la langue arabe a partout remplacé, comme langue écrite, toutes celles antérieurement en usage dans le Nord du continent africain.

Carthage aussi avait vu de même sa langue et son écriture nationales, qui étaient celles des Phéniciens, effacées par le fanatisme politique, terribles exemples de ce que peut l’homme en matière de destruction quand la passion l’anime. Toutefois, au centre du Sahara, dans un de ces lieux arides où des hommes simples abritent leur indépendance et où l’ambition des conquérants ne pénètre pas, il y avait des peuplades de la race vaincue, mais non asservie, qui purent conserver et transmettre à la postérité ce qui avait été anéanti avec tant de soin partout ailleurs.

Au nombre de quatre, ces peuplades, représentant les quatre fractions des Touâreg, ont conservé la même écriture malgré la divergence de leurs dialectes parlés. Il y a bien quelques différences dans la forme donnée à certaines lettres, suivant les contrées ; mais ces variantes n’ont rien d’étonnant. Dans toute langue écrite, quand l’imprimerie n’est pas là pour rappeler au type primitif, la forme des lettres varie à l’infini, suivant le caprice des maîtres et des copistes. Sous ce rapport, le tefînagh offre moins de types différents que les écritures de nos anciennes chartes, car les lettres modernes, à quelques exceptions près, sont les mêmes que celles de l’inscription de Tugga, contemporaine de l’époque carthaginoise.

Tout est exceptionnel dans la conservation de cette écriture ; car c’est principalement aux dames târguies que nous sommes redevables de ce miracle.

Miracle en effet ! dans tout le continent africain, les femmes lettrées se comptent par unités, tandis que chez les Touâreg presque toutes les femmes savent lire et écrire, dans une proportion plus grande même que les hommes.

Dès mon arrivée au milieu de leurs tribus, je manifestai le désir d’apprendre le temâhaq, et je demandai qui pourrait m’enseigner la lecture et l’écriture de cette langue. A mon grand étonnement, on m’apprit que l’enseignement du tefînagh était réservé exclusivement aux femmes, et quelques-unes s’offrirent pour me donner des leçons.

Pour me guider dans mes études, j’avais un exemplaire de la Grammaire temâchek’ de M. Hanoteau. Cette circonstance me fit trouver, en station comme en voyage, autant de professeurs que je pouvais le désirer ; car toutes les dames târguies voulaient voir, examiner, contrôler cette œuvre merveilleuse. Jamais livre en Europe n’a eu plus de succès. D’abord, il flattait l’amour-propre national ; puis, il témoignait du grand intérêt que nous portons à tout ce qui concerne les peuples conservateurs de la langue temâhaq ; il était imprimé sur beau papier, avec le luxe typographique de l’Imprimerie impériale ; enfin, il contenait un recueil de fables, de poésies, d’histoires qui n’étaient pas toutes connues dans le pays et qui apportaient une grande distraction dans la vie monotone du désert.

J’ai lu la Grammaire de M. Hanoteau avec les Touâreg, et je dois dire que le contrôle des linguistes du pays est tout en faveur de ce travail. Le seul reproche qu’on puisse lui adresser est d’avoir été fait loin des lieux où l’on parle le temâhaq, ce qui n’a pas permis à l’auteur de distinguer les différences propres à chaque dialecte. D’ailleurs le nom de temâchek’ qu’il donne à l’idiome objet de ses études témoigne que M. Hanoteau a puisé principalement ses connaissances dans le dialecte du Sud ; car celui du Nord porte le nom de temâhaq.

Chez les Azdjer, presque toutes les femmes savent lire et écrire, tandis qu’un tiers des hommes à peine est arrivé à ce degré d’instruction. La majorité sait mal, et il est facile, même à un Européen, de constater beaucoup de fautes ; mais quelques-unes écrivent correctement et paraissent être guidées par de véritables règles.

On a publié plusieurs alphabets tefînagh plus ou moins complets. Les plus corrects sont ceux de MM. Richardson, Hanoteau et Freeman. Nonobstant, je crois utile de donner ici celui que j’ai recueilli dans mon voyage, en faisant remarquer toutefois que les différences les plus importantes tiennent à la forme variable de quelques lettres.

Pl. XXI. Page 388. Fig. 35.

ALPHABET TEFÎNAGH.

Illustration from Les Touâreg du nord

J’ajouterai à ce qu’ont dit mes devanciers, savoir :

1o Que le tefînagh s’écrit à volonté, horizontalement ou verticalement ;

2o Que, dans l’écriture horizontale ou verticale, les caractères sont tracés indistinctement de droite à gauche, de gauche à droite, de haut en bas, de bas en haut, bien que la manière arabe ou hébraïque, de droite à gauche, soit la plus généralement adoptée ;

3o Que les lettres n’ont pas, comme dans nos caractères, d’une manière absolue, un haut, un bas, un côté droit et un côté gauche, mais s’emploient à volonté dans tous les sens ; ainsi, la lettre iedh, correspondant à notre dh, s’emploie indistinctement comme il suit : .

[Variants d’ⴹ]
[Variants d’ⴹ]

D’après le Cheïkh-’Othmân, guide excellent dans toutes les recherches spéciales à l’étude de son pays, il existerait un livre de droit, traduit en bon temâhaq, mais écrit en lettres arabes. Un exemplaire de ce livre existe à Aqabli, et un autre entre les mains de Brahîm-Ould-Sîdi, le savant des Ifôghas. Le brave cheïkh m’a promis d’en faire prendre une copie.

Autrement, on ne trouve écrits en tefînagh que des inscriptions sur les rochers, sur les armes, sur les anneaux de bras, les bracelets, les instruments de musique, les lanières de cuir, les boucliers ou des broderies sur les vêtements. Tous les écrits sérieux, les livres, les chroniques, la correspondance, les amulettes sont en arabe, langue que beaucoup parlent, mais que les lettrés seuls savent écrire.

Les inscriptions sur les rochers sont les unes anciennes, les autres modernes ; les unes gravées en creux au burin, les autres en relief et exécutées au moyen d’un mastic auquel le goudron sert de base et qui a la double propriété, comme l’encre des transpositions lithographiques, de faire corps avec la pierre et de se conserver plus ou moins longtemps.

Sur les rochers aussi, on trouve souvent, soit isolées, soit rapprochées, des sculptures, des gravures, informes bien entendu, mais qui, quelquefois, ont la prétention de représenter des scènes allégoriques.

M. le docteur Barth a déjà livré à la publicité quelques fac-simile de tableaux rupestres qu’il a rencontrés sur sa route. Moins heureux que lui, je n’ai pas eu la chance d’en trouver d’assez importants pour mériter la reproduction ; mais, par contre, ma collection d’inscriptions est plus riche, et j’en donne, dans la planche ci-contre, quelques-unes, principalement celles qui ne me paraissent pas se borner à de simples noms d’hommes[121].

Tôt ou tard, l’examen comparé des sculptures et des inscriptions rapportées par les divers voyageurs pourra donner lieu à d’importantes remarques ethnographiques.

En général, les lettres des inscriptions sur les rochers ont environ 6 centimètres de hauteur ; le trait se ressent de l’inhabileté des graveurs. Quelques-unes sont frustes et d’une lecture difficile.

Les Touâreg disent que les inscriptions en creux sont anciennes, car les modernes se bornent aux inscriptions en relief, en noir avec le charbon, ou en rouge avec l’ocre.

Pl. XXII. Page 390. Fig. 36.

INSCRIPTIONS TEFÎNAGH.

Illustration from Les Touâreg du nord

Usage du voile.

Si, pour les hommes de science, la conservation de l’écriture, d’une écriture perdue, et qui fut jadis celle exclusivement en usage dans tout le Nord du continent africain, est un fait capital qui permettrait de donner aux Touâreg le surnom de Conservateurs du tefînagh, l’usage du voile est pour le vulgaire un signe plus caractéristique encore ; car, dès leur arrivée en Afrique, les Arabes ont immédiatement appelé ces peuples : Molâthemîn, les voilés, ou Ahel-el-lithâm, les gens du voile ; et les historiens arabes leur ont depuis conservé ce surnom.

Le voile, en effet, est d’usage général chez les Touâreg, et ils ne le quittent jamais, ni en voyage, ni au repos, pas même pour manger, encore moins pour dormir ; de là, grande difficulté pour voir le visage d’un târgui.

Quoique, par imitation, les chefs arabes de Timbouktou, les princes Fellâta, les gens d’In-Sâlah, de Ghadâmès, de Rhât, les Arabes nomades du Touât, et les Teboû, aient aussi la figure voilée ou couverte, les Touâreg sont réellement les seuls chez qui l’usage du voile est général et passé dans les mœurs.

Il est difficile de remonter à l’origine de cette coutume et de lui assigner une cause.

L’usage du voile est hygiénique, dit-on. Il préserve les yeux de l’action trop intense du soleil, le nez et la bouche de la poussière fine des sables et il entretient l’humidité à l’entrée des deux principales voies respiratoires, ce qui est important sous un climat où l’air est excessivement sec.

Mais, si une raison exclusivement hygiénique a fait adopter le voile, pourquoi les femmes ne le portent-elles pas ? pourquoi les hommes ne se débarrassent-ils pas la nuit, au repos, quand il n’y a ni soleil, ni sables, ni air chaud et sec, d’un vêtement toujours gênant, malgré la grande habitude de le porter ?

Un târgui, quel qu’il soit, croirait manquer aux convenances en se dévoilant devant quelqu’un, à moins que ce ne soit dans l’extrême intimité ou pour satisfaire à la demande d’un médecin à l’effet de constater la nature d’une maladie. A part ces cas exceptionnels, le voile doit toujours couvrir le visage.

A Paris, j’ai vainement sollicité le Cheïkh-’Othmân et ses deux disciples de laisser tomber leur voile devant l’appareil photographique, en leur affirmant que ce n’était à autre fin que d’avoir une image fidèle des traits d’hommes aimés ; je ne pus obtenir cette faveur.

Ce n’était pas affaire de religion, car le Cheïkh-’Othmân avait sous les yeux les photographies d’’Abd-el-Kâder et du chef de la confrérie dont il est un des principaux dignitaires, et il ne les blâmait pas de leur condescendance ; mais sa qualité de târgui lui faisait considérer comme une sorte de profanation de se dévoiler, en dehors de tout regard, même devant le miroir d’un appareil.

On a cru, d’après des informations inexactes, que les Touâreg portaient le voile parce qu’ils ne voulaient pas être reconnus comme auteurs des cruautés qu’ils exercent sur leurs ennemis.

Cette interprétation est fausse pour trois motifs : d’abord les Touâreg ne sont pas cruels ; puis, malgré leur voile, ils se reconnaissent entre eux comme s’ils n’étaient pas voilés ; enfin, ils repoussent les armes à feu, qu’ils appellent armes de traîtrise, considérant comme seul honorable le combat à l’arme blanche, corps à corps, face à face.

Parmi les porteurs de voile, on distingue ceux qui font usage du voile blanc de ceux qui ont le voile noir.

Par un contraste fréquent dans la nature, les Touâreg à figure blanche, aux traits caucasiques, les nobles en particulier, ont adopté exclusivement le voile noir ; au contraire, les hommes de race inférieure, ceux chez lesquels le sang du nègre se manifeste, ont donné la préférence au voile blanc. Ce dernier, plus facile à laver, d’un prix inférieur, est aussi préféré par un grand nombre des habitants des villes de Rhât, de Ghadâmès et d’In-Sâlah.

De là, deux classes de Lithâmiens : les blancs et les noirs.

Dans le langage vulgaire, et par abréviation, les Arabes disent quelquefois aussi Touâreg blancs pour Touâreg serfs et Touâreg noirs pour Touâreg nobles.

Ceux qui ont fait de cette division en blancs et en noirs, d’après la couleur du voile, une division basée sur la couleur de la peau, ont donc commis une erreur.

Anneau de pierre au bras.

Tous les Touâreg, dès que leur âge leur permet de prendre les armes, portent au bras droit, entre le ventre du biceps et l’attache inférieure du deltoïde, un anneau en pierre qui, une fois mis en place, n’est jamais enlevé.

Le but de cet usage, disent les Touâreg, est de donner plus de force au bras pour assener un coup de sabre.

Dans les combats corps à corps, quand deux champions se tiennent enlacés de manière à ne pouvoir plus faire usage de leurs armes, chaque combattant cherche à écraser les tempes de son adversaire sous l’anneau de son bras.

Ces anneaux, en serpentine, de couleur verte, avec des raies d’un vert plus foncé, sont larges et arrondis, de manière à ne pas blesser celui qui les porte. On les fabrique dans les contrées où se trouve la serpentine, chez les Aouélimmiden et chez les Azdjer.

Quoique chaque târgui, à l’exception des marabouts, ait un anneau à son bras, cet article est assez rare dans le pays pour que je n’aie pas eu l’occasion d’en acheter un pour mes collections.

Seuls, au milieu de tous les peuples qui les environnent, les Touâreg portent l’anneau de pierre au bras droit.

Poignard d’avant-bras.

Il est une arme aussi dont un târgui ne se sépare jamais ; c’est un poignard plat, de la longueur d’une coudée, fixé par un large bracelet en cuir à la face interne de l’avant-bras gauche, de manière que la poignée soit toujours à la disposition de la main droite, sans gêner aucun mouvement.

Cette arme exceptionnelle, portée d’une manière si exceptionnelle, n’appartient encore qu’aux Touâreg seuls.

Succession maternelle. — Droit d’aînesse politique au profit du fils de la sœur aînée.

(Benî-Oummïa.)

Déjà, la Note de Brahîm-Ould-Sîdi sur leurs origines a fait connaître que les Touâreg attachent un aussi grand prix à la filiation maternelle qu’à la descendance paternelle, et qu’entre eux ils distinguent les tribus qui suivent l’ordre de succession maternelle, par le nom de Benî-Oummïa, de celles qui, exceptionnellement, et depuis l’introduction de l’islamisme, ont adopté la succession paternelle, et qu’ils appellent Ebna-Sîd.

Déjà, dans le paragraphe consacré à Rhât, j’ai été amené à constater chez les Berbères Ihâdjenen, fondateurs de cette ville, une constitution de la famille et une loi d’hérédité différentes de celles des autres peuples de religion juive, chrétienne ou musulmane.

Déjà aussi le lecteur a pu pressentir qu’une sorte de droit d’aînesse, comme dans les familles patriarcales, sanctionnait l’hérédité de pouvoir aux mains d’un aîné, à l’exclusion de ses cadets.

Enfin, l’étude de la constitution sociale de la famille et de la tribu chez les Touâreg a signalé, au profit de la femme, des priviléges dont on ne retrouve aucun exemple, ni chez les autres peuples musulmans, ni même dans les autres tribus berbères de l’Afrique occidentale.

Mais, jusque-là, l’observation ne constate pas un droit sui generis, caractéristique d’une civilisation spéciale et dont on ne retrouve la trace ni dans le présent, ni dans le passé.

Le droit d’aînesse, aussi ancien que l’histoire, a été et est encore de droit commun dans la législation des sociétés aristocratiques.

Dans tous les temps et dans tous les lieux, la loi et les mœurs ont consacré des priviléges en faveur de la femme.

La formule romaine : « Partus sequitur ventrem, » ne diffère pas de la coutume târguie : « Le ventre teint l’enfant. »

Dans l’ancienne Égypte, d’après Diodore de Sicile (liv. Ier, chapitre XX), la femme pouvait, par contrat de mariage, se réserver l’autorité sur son mari, même entre reine et roi.

Aux îles Maldives, d’après Fr. Picard, non-seulement les femmes transmettent aux enfants leur condition sociale, mais encore elles exercent dans la famille des droits supérieurs à l’autorité du mari.

La transmission du pouvoir par les fils de la sœur n’est même pas sans précédents dans l’histoire :

Montesquieu (Esprit des lois, liv. XXVI, chap. VI) dit, d’après l’autorité de documents de la Compagnie anglaise des Indes :

« Dans les pays où la polygamie est établie, le prince a beaucoup d’enfants. Il y a des États où l’entretien des enfants du roi serait impossible au peuple ; on a pu y établir que les enfants du roi ne lui succéderaient pas, mais ceux de sa sœur.

« Un nombre prodigieux d’enfants, ajoute-t-il, exposerait l’État à d’affreuses guerres civiles. L’ordre de succession qui donne la couronne aux enfants de la sœur, dont le nombre n’est pas plus grand que ne serait celui des enfants d’un prince qui n’aurait qu’une seule femme, prévient ces inconvénients. »

Tacite (Mœurs des Germains, liv. XX), avant de constater que chez les Germains le fils hérite du père, dit : « Le fils d’une sœur est aussi cher à son oncle qu’à son père ; quelques-uns pensent même que le premier de ces liens est le plus saint et le plus étroit, et, en recevant des otages, ils préfèrent des neveux comme inspirant un attachement plus fort et intéressant la famille par plus d’endroits. »

Guillaume Bosman, dans son Voyage de Guinée (un vol. in-18, Utrecht, 1705), donne aux nègres de toute la côte des lois et des coutumes sur lesquelles j’appelle l’attention.

Il dit, Lettre onzième, page 197 et 198 : « On marie beaucoup de princesses étant fort jeunes, et on ne regarde point au bien ni à la naissance comme parmi nous ; car il n’y a pas la moindre différence entre les enfants des rois et ceux de leurs sujets. Chacun se choisit une femme comme il veut, sans que les mariages soient pour cela inégaux, quand même la fille d’un roi épouserait un esclave, ce qui arrive tous les jours, et cela s’accorde mieux que si le fils du roi épousait une fille esclave ; car, comme les enfants suivent la mère dans ce pays, les enfants de la fille du roi mariée avec un esclave sont libres, au lieu que les enfants du fils du roi, qui a épousé une esclave, sont aussi esclaves. »

Dans sa Douziéme lettre, page 207, Bosman ajoute : « L’hérédité est ici réglée d’une assez plaisante manière, et, autant que je l’ai pu comprendre, voici comme cela va. Les enfants du frère ou de la sœur sont les véritables et légitimes héritiers ; en sorte qu’un garçon, qui est l’aîné de la famille hérite des biens du frère de sa mère et de ceux de son fils s’il en a un, et la fille aînée hérite des biens de la sœur de sa mère ou de ceux de sa fille si elle en a une.

« Les nègres ne nous en peuvent point dire la raison, mais je crois que cet usage a été introduit à l’occasion de la débauche des femmes. Comme ceux qui ont voyagé dans les Indes orientales rapportent qu’il y a des rois qui déclarent pour leur successeur le fils de leur sœur au lieu de leur propre fils ; car ils se peuvent assurer que le fils de leur sœur est de leur propre sang, au lieu qu’ils n’ont pas la même certitude de leurs propres enfants. Ces rois en usent ainsi pour empêcher que leur couronne ne passe dans une autre famille ; et les nègres, afin que leurs biens ne tombent pas entre les mains des étrangers. »

Bosman constate cependant que toutes les tribus nègres ne suivent pas la succession maternelle, et que chez quelques-unes l’héritage direct du père au fils est la règle.

M. Paul du Chaillu (Voyages et aventures dans l’Afrique équatoriale, Paris, 1863), retrouve la même loi de succession en usage dans quelques peuplades nègres qu’il a visitées. Il dit, chap. XVI, page 282 : « Ce qu’il y a de particulier chez ce peuple, c’est que la filiation et les successions proviennent du chef de la mère. Le fils d’un Commi et d’une femme étrangère n’est pas réputé Commi. D’après ce principe appliqué aux familles, pour être un véritable Abouya (citoyen de Goumbi), il faut être né d’une femme Abouya. Si le père seul est Abouya, les enfants sont regardés comme de demi-sang. »

Mais toutes ces coutumes anciennes et modernes, romaines, féodales, orientales et nigritiennes, diffèrent de la loi Benî-Oummïa des Touâreg, par leur origine, leur esprit et leur caractère.

Voici, autant qu’il est permis à un étranger de les formuler, les principales dispositions de cette loi.

Les Touâreg Benî-Oummïa distinguent deux sortes de biens transmissibles par héritage :

Les biens légitimes,

Les biens illégitimes.

Je me sers des mots légitimes et illégitimes à défaut d’autres, dans notre langue, pour remplacer l’expression technique de la langue temâhaq.

Les premiers sont ceux acquis par le travail individuel et dont la possession est sacrée : l’argent, les armes, les esclaves achetés, les troupeaux, les récoltes et les provisions ;

Les seconds, éhéré-n-boûtelma, mot à mot : biens d’injustice, sont ceux conquis les armes à la main, et dont la possession ne repose que sur le droit de la force, biens conquis collectivement par tous les membres actifs de la famille et conservés par leur concours, savoir :

Les rhefer ou droits coutumiers, perçus sur les caravanes et les voyageurs ;

La gharâma ou tribut de protection, payé par les ra’aya ;

Les imrhâd ou droits sur les personnes et sur les biens des tribus réduites en servage ;

Les melâk ou droits territoriaux, tant sur les terres de parcours que sur les terres de culture, les eaux, etc. ;

Enfin le soltna ou droit de commander et d’être obéi.

A la mort d’un chef de famille, quand l’héritage s’ouvre, tous les biens légitimes sont divisés, par parts égales, entre tous les enfants, sans distinction de primogéniture ou de sexe.

Cette pratique est observée dans toutes les classes de la société târguie : nobles, marabouts, tributaires ou serfs.

Quant aux biens de la seconde catégorie, les illégitimes, apanage exclusif de la noblesse, ils reviennent, par droit d’aînesse, sans division ni partage, au fils aîné de la sœur aînée :

Sans division, sur une tête unique, mais sans possibilité d’aliéner, afin de conserver au chef de la famille, et à la famille elle-même, les moyens matériels de maintenir son influence et sa prépondérance ;

Au fils aîné de la sœur aînée, pour assurer, contre toute éventualité, la transmission du sang, la conservation de la tradition familiale, à la tête des tribus.

On serait dans l’erreur si on attribuait exclusivement à la crainte d’infidélités de la part de l’épouse d’aussi grandes précautions pour éviter l’avénement d’un homme de sang étranger à la tête de la famille, car, en général, la femme târguie, sévère sur ses droits, l’est aussi sur ses devoirs.

Les inconvénients de la polygamie, aussi, doivent rester étrangers aux motifs qui ont fait préférer l’aîné des neveux utérins au fils aîné du chef de famille, car si la monogamie a pu lutter contre le polygamisme musulman, c’est qu’elle devait être d’institution très-ancienne chez les Touâreg.

D’autres motifs, puisés dans les superstitions du paganisme, doivent avoir contribué plus puissamment à faire adopter la loi Benî-Oummïa.

Rappelons-nous avoir déjà lu au chapitre consacré aux tribus du Ahaggâr que, d’après la croyance générale et inébranlable de tous les Touâreg, les Ibôguelân passent pour être les fils d’un esprit surnaturel et d’une fille d’Ève.

Nous verrons plus loin qu’en fait d’idées superstitieuses les Touâreg dépassent tout ce que l’imagination la plus féconde peut inventer.

En attendant, voici ce que racontent les Touâreg sur les causes qui leur ont fait adopter la loi de succession en usage chez les Benî-Oummïa.

Dans les temps très-anciens, dit la tradition, un de leurs sultans se trouva atteint par le mauvais œil.

Le mauvais œil, quelque chose comme la jettatura des Italiens !

L’effet du mauvais œil fut que la première femme du sultan conçut de lui un djinn ou génie qui, aussitôt entré dans ce monde, alla rejoindre ses frères dans le royaume des esprits.

Le sultan, comme il arrive toujours en pareil cas, accusa sa femme et la répudia.

Il prit une seconde femme. Même résultat, avec cette différence que le produit de leurs amours fut un inn, autre être surnaturel, au lieu d’être un djinn.

Nouveau divorce, nouveau mariage, renouvelé une troisième, une quatrième, une cinquième fois.

On dit même que le sultan eut la vertu d’aller jusqu’au chiffre de soixante femmes sans pouvoir obtenir, pour héritier de son royaume, autre chose que des inn ou des djinn qui, tous, à leur naissance, disparaissaient, laissant en deuil père et mère et tous ceux intéressés à leur malheureux sort.

Pendant toute cette série d’épreuves, le sultan était devenu vieux et, le chagrin aidant, il ne pouvait songer à convoler à de nouvelles noces.

Quel parti prendre en telle occurrence ?

En homme sage, désireux d’épargner à ses sujets les malheurs de la guerre civile, inévitable à sa mort, pour le partage de ses biens et de son pouvoir, le sultan réunit, de son vivant, une assemblée générale de tous ses sujets, masculins et féminins, et leur demanda leur opinion sur les mesures à adopter pour assurer la paisible transmission de son héritage : grave question, souvent agitée dans le monde.

Beaucoup d’avis furent ouverts. Chaque opinant, voulant être sultan, présentait une solution favorable à ses prétentions. Après de longs et vifs débats, les concurrents au trône allaient en appeler à la force des armes, lorsqu’un des assistants, silencieux jusque-là, parce qu’il ne voulait pas changer sa modeste condition contre un trône, demanda et obtint la parole.

Ce sage était un savant marabout, très-versé dans les sciences occultes : la magie, l’astrologie, la sorcellerie et la connaissance des génies.

Il rappela à l’assemblée les malheurs advenus à un homme aussi respectable que le sultan régnant et à ses soixante femmes, toutes choisies parmi l’élite des plus nobles familles ; il disculpa ces dernières, une à une, des soupçons qui avaient injustement pesé sur elles, — tactique habile pour se rendre favorable la plus belle moitié de l’assemblée et tous ceux de l’autre moitié qui, en galants chevaliers, avaient pris les couleurs de leurs belles, pour assister à la délibération.

Après l’exposé d’une infortune sans précédents dans l’histoire, il démontra que le Grand-Maître des hommes et des choses, celui par la volonté duquel tout arrive, n’avait pas voulu, sans motifs, soumettre le peuple des Imôhagh à une pareille épreuve, et qu’au lieu de se disputer la succession d’un trône qui, grâce à Dieu, n’était pas encore vacant, il était bien plus conforme à la raison de rechercher le motif pour lequel le Grand-Maître avait refusé au sultan un fils, héritier de son sang et de son pouvoir.

C’est ce que fit le marabout en interrogeant successivement toutes les probabilités des secrets desseins de la Divinité.

L’énumération des causes possibles ou probables fut longue ; la critique de ces hypothèses fut plus longue encore. Pendant ce temps la passion des prétendants s’était calmée, et l’assemblée, subjuguée par l’éloquence d’un homme qui savait se taire, quand il savait si bien parler, attendait avec impatience la conclusion d’un discours qui révélait une si grande connaissance de choses mystérieuses pour tout le monde.

La conclusion tant attendue arriva.

Dans le cas particulier, Dieu n’avait pas voulu que la transmission du pouvoir s’effectuât par le ventre des épouses ; c’était incontestable.

Cependant, un peuple ne pouvait rester sans sultan, et sans sultan de sang royal ; c’était incontestable encore.

Alors, il fallait chercher ce sang dans le ventre où on était assuré de le trouver, avec le plus de garanties de consanguinité.

La sœur du sultan se trouvait naturellement indiquée, non pour régner, mais pour donner la couronne à son fils aîné.

On le croira sans peine, les femmes applaudirent à une solution qui donnait tant d’importance à leur sexe ; les chevaliers Imôhagh saisirent avec empressement l’occasion de donner une nouvelle preuve de leur galanterie, et la loi Benî-Oummïa, proposée par un saint marabout, approuvée avec bonheur par le sultan, aux malheurs duquel elle mettait fin, fut acclamée avec enthousiasme par l’assemblée générale.

Depuis cette époque, le fils aîné de la sœur aînée du sultan est l’héritier légitime du trône, et, par extension du même principe, le droit d’aînesse suit le même ordre de succession dans la famille, dans la tribu.

Quoi qu’il en soit des circonstances qui ont pu déterminer les ancêtres des Touâreg à adopter une pareille coutume, il est hors de doute que son origine est antérieure à l’islamisme, car les marabouts Ifôghas et les Aouélimmiden, serviteurs des marabouts de Timbouktou, y ont renoncé pour adopter les lois du Coran sur les héritages.

D’après les Touâreg, les Kounta et les Tadjakânt, tribus berbères de la côte de l’Océan Atlantique, et d’origine sanhâdjienne comme eux, sont aussi Benî-Oummïa.

Le géographe arabe Ebn-Batoûta, qui a voyagé dans tous les pays musulmans de son époque et dont les écrits sont justement appréciés, a constaté la même loi de succession chez les Massoûfa, sis alors à l’Ouest de Timbouktou et aussi frères consanguins des Touâreg, en tant que membres de la grande famille des Sanhâdja de la seconde race.

Il est donc probable que, dans le principe et avant la conquête de l’Afrique par les musulmans, toutes les tribus Sanhâdja suivaient la même loi.

Ebn-Batoûta ajoute à ce qu’il dit des Massoûfa que nulle part, ni en Afrique ni en Asie, il n’a trouvé semblable coutume, si ce n’est chez les Malabares idolâtres de la côte occidentale de l’Inde.

Assurément les Berbères Sanhâdja ne viennent pas de l’Inde. Cependant, à l’appui de l’observation d’Ebn-Batoûta, j’ajouterai que M. P. E. Botta m’a donné quelques médailles fort anciennes, trouvées à Ben-Ghâzi, dont une est incontestablement indienne.

Avant de clore ce paragraphe, je ferai remarquer à nouveau que, dans les légendes historiques des Touâreg, les femmes jouent toujours le principal rôle.

Une révolution doit-elle détrôner la famille des Imanân, la plainte d’une vieille femme armera le bras vengeur d’Eg-Tînekerbâs ;

Le territoire doit-il être distribué entre les tribus, il est donné aux dames douairières de chaque tribu noble.

L’islamisme est-il assez difficilement accepté par les Touâreg pour que leurs convertisseurs les surnomment les renégats, la faute en est à la nouvelle religion qui subalternise la femme à l’homme.

Les Touâreg sont-ils forcés de constater l’existence du sang noir dans quelques-unes de leurs familles, la nécessité politique est invoquée : la victoire ou la défaite les a contraints de recevoir ou de donner un tribut annuel de jeunes vierges.

Enfin, ont-ils à remonter à l’origine d’un ordre de succession qui semble mettre en suspicion la régularité de la vie de leurs épouses, la puissance surnaturelle des djinn vient les venger de tout soupçon d’infidélité.

Abstinence de la chair de poissons et d’oiseaux.

Encore un caractère distinctif des Touâreg, et l’un des plus remarquables !

Le Sahara est le pays de la famine, et, en général, tous les Sahariens, non Touâreg, mangent tout ce qui tombe sous leur main, même les viandes qui répugnent aux peuples civilisés : entre autres celles du chien, du lézard, etc., etc. Le poisson, la chair et les œufs des oiseaux sont pour eux pain bénit.

Plus pauvres que leurs voisins arabes, les Touâreg devraient être moins difficiles encore sur le choix de leurs aliments. Loin de là, les ihaggâren (les nobles) n’admettent guère dans leurs repas que les viandes de chameau, de mouton et de chèvre, et repoussent, comme immondes, les poissons, les oiseaux et leurs œufs.

Non-seulement ils ont une répugnance instinctive pour la chair de ces animaux, mais encore ils n’aiment pas à en voir faire usage. Ainsi, quand les esclaves nègres, qui n’ont pas les mêmes scrupules de conscience pour s’abstenir, ont mangé du poisson, il leur est interdit, pendant un temps plus ou moins long, de boire dans les vases servant à l’usage commun.

Interroge-t-on les Touâreg sur les motifs de cette abstinence exceptionnelle, ils répondent ne pas savoir quelles raisons leurs pères ont eues pour proscrire de leur nourriture le poisson et les oiseaux, mais qu’ils s’en abstiennent comme tous les bons musulmans, eux compris, s’interdisent l’usage de la viande de porc.

Cependant, tous les Touâreg ne partagent pas la répugnance commune ; ainsi, les marabouts, qui ont le plus complétement rompu avec les anciennes traditions du paganisme, mangent-ils du poisson, de la volaille, des œufs, comme de tous les autres aliments que le Coran n’interdit pas.

Les serfs et les esclaves aussi, à l’imitation des marabouts, mangent les poissons qu’ils pêchent dans les lacs de leurs montagnes. Mais, malgré ces exemples, les nobles des Azdjer et des Ahaggâr, chez lesquels la tradition des cultes antérieurs à l’islamisme est plus vivace, s’abstiennent et croiraient faillir à leurs quartiers de noblesse en ne se conformant pas à la tradition.

CONCLUSION DE CE CHAPITRE.

Sans doute, ces caractères ne suffisent pas encore pour autoriser le classement des Touâreg dans l’une ou l’autre des races de la grande famille humaine, mais déjà ils fournissent à l’observation des éléments de comparaison assez nombreux pour guider les recherches ultérieures.

J’ai attaché une grande importance à l’étude de ces caractères distinctifs, parce que les Touâreg, surtout ceux du Nord, me paraissent avoir le mieux conservé, à travers les âges, les coutumes, les mœurs et les habitudes des anciens Berbères ; parce que la connaissance du type le plus pur me semble un commencement sérieux de conquête sur l’inconnu.

CHAPITRE V.

TOUÂREG DANS LEUR VIE INTÉRIEURE.

Les Touâreg étant nomades, pasteurs, musulmans, et habitant le désert, leur vie intérieure a beaucoup d’analogie avec celle des Arabes nomades de la même région. La manière de vivre de ces derniers étant connue, je la prendrai pour terme de comparaison.

J’entrerai peut-être dans des détails qui, au premier abord, peuvent paraître surabondants. J’ai eu l’heureuse chance de voyager en tribu, de voir, d’observer la vie du peuple târgui ; je puis donc essayer de la raconter, ce qui n’a pas encore été fait.

Campements. — Habitations.

Les Touâreg ont des campements de station et des campements de marche.

Dans leurs campements de station, toujours choisis près des points les plus riches en eaux et en pacages, les nobles habitent la tente, les serfs la chaumière.

Un grand camp de tentes est un âmezzâgh ; un petit camp, un êrhêouen.

L’habitation, qu’on appelle tente, comprend :

Un velum ou abri contre les intempéries des saisons, tantôt en tissu de chaume, êhen, tantôt en peau, ehakît, tantôt en laine, abêrdjen ;

Un pilier, support de la couverture, têmankaït ;

Des piquets, âmateïté.

Un groupe de chaumières, au nombre de six à douze environ, dans lequel les familles consanguines se concentrent pour se protéger en cas d’attaque, mais pas assez pour se gêner, constitue une taousit ou tribu.

Généralement, les réunions de tentes sont disposées en rond, comme les douâr des Arabes ; l’espace circulaire qu’elles laissent entre elles, la cour, dans laquelle on réunit les troupeaux pour la nuit, porte le nom de tasaguîft.

La tente a la forme de la kheïma arabe ; mais elle est beaucoup plus petite.

Les peaux de l’ehakît sont tannées, peintes en rouge et bien cousues.

La chaumière, tîkabert, dont les murailles sont en branchages et les toits en roseaux et en paille de marais, ressemble assez au gourbi des indigènes de l’Algérie, quoique généralement plus grande.

Pour le climat du Sahara, ces deux habitations sont d’assez médiocres abris.

Dans les campements fixes des serfs, chaque habitation a souvent son petit jardinet, avec une haie sèche en palmes, dans lequel on cultive quelques légumes. Ce petit potager porte le nom d’âfaradj.

En marche, à l’exception des nobles et des riches, qui ont des tentes, la masse campe en plein air, sans ordre, au milieu des bagages, en se servant de ces bagages, kâya, comme abri contre le vent.

Quoique voyageant avec les chefs, et pendant huit mois, je n’ai peut-être pas vu dix tentes.

Mobilier. — Ustensiles.

Le mobilier d’un ménage târgui comprend :

Des nattes en sparterie, êhen, tenant lieu de plancher ;

Des nattes paravent, âsalâ ;

Des tapis en laine, de diverses couleurs, tâhouârt, très-rares ;

Des tapis en laine, rouges, tâgdoûmfest, également rares ;

Des peaux de bœuf tannées, îserkow, servant de table à manger ;

Des matelas, ettorâh ; des oreillers, âsâmou ; des couvertures, elbottânîet ; des lits, tâftaq ; mais ces objets de luxe sont à peine connus même des chefs, la plèbe se contentant de l’âdebên ou lit creusé dans le sable avec la main ;

Des coussins en cuir, âdafôr ;

Des corbeilles en sparterie, tarhéennat ;

Des sacs en peaux, âdjerâ ou ârheredj, tenant lieu d’armoires et fermés à l’aide d’une clef, asârou, au moyen d’un cadenas, tenâst ;

Des cages à dromadaire, takhâouit, avec leur couverture, âhenneka, pour abriter les dames en voyage ;

Des bâts d’âne, eroûkkou ;

Des outres, abeôq, pour les provisions d’eau ;

Des seaux en cuir, adjâ, et des cordes, erhorêfi, pour puiser l’eau ;

Des outres, tânouart, pour le lait ;

Des gourdes, titakalt, tenant lieu de vases ;

Des cruches en terre, îmekî ;

Des cruches en bois, tahattint, pour le beurre ;

Des vases en bois, akoûs, pour boire ;

Des tasses, têbênt ;

Des plats en bois, târhelâlt : grands, ârhelâl ; petits, târhehoût ;

Des vases en fer battu, êrhêr : ceux pour manger, êrhêr-wân-efoûs ; ceux pour se laver, êrhêr-wân-emoûd ;

Des cuillers en bois, tesôkalt ;

Un mortier en bois, âkabar, pour remplacer le moulin à bras des Arabes, avec un pilon en pierre, tîndi, pour écraser les grains dans le mortier ;

Une lampe, tâftîlt ;

Des miroirs, tîsit ;

Des violons, amzhâd (la rebâza des Arabes), avec leur archet, tadjegnhé ;

Si, à ces principaux ustensiles, on joint quelques menus objets, on aura l’inventaire de tout le mobilier d’une famille târguie ; cependant il ne faut pas que j’oublie l’écuelle, êbedjî, du chien, ce fidèle gardien de la maison.

Vêtements. — Coiffures. — Chaussures. — Parures.

Les Touâreg, nobles et serfs, portent les mêmes vêtements, plus ou moins beaux, plus ou moins nombreux, suivant leur richesse respective.

Presque tous ont une chemise longue, tikamist, à manches, îhenfâssen, le tout en toile de coton blanc.

Ceux qui n’ont pas la chemise portent une blouse large, refîrha, également en toile de coton blanc, mais très-forte.

Un long pantalon large, karteba, à la façon de ceux des anciens Gaulois, en toile de coton bleue, lustrée, provenant du Soûdân, couvre la partie inférieure du corps, de la ceinture à la cheville du pied.

Une longue blouse, tikamist-koré (le tob des Arabes), en toile de coton bleue, teinte à l’indigo, lustrée, sert de pardessus.

Des broderies, êzhiren, décorent ce vêtement ; des poches, alhîb, le rendent utile pour serrer le mouchoir, elmakharmet, la tabatière, la pipe et ses accessoires.

Une ceinture en coton bleu, tâmentika, ou tachêrbit quand elle est en laine rouge, fixe ce pardessus au niveau de la taille et donne de la tournure à ce vêtement.

Quelques-uns ont le pardessus en peau ; c’est même un vêtement estimé.

Ceux des Touâreg qui ont des relations avec les Arabes portent quelquefois, par fantaisie, différentes pièces de leurs vêtements : la gandoura, qui est une longue robe, akhbay ; le haïk, longue pièce d’étoffe de laine, elhaouli, ordinairement blanche, mais quelquefois teinte en bleu ; alors elle prend son nom de sa couleur, ennîl.

Une longue calotte rouge de Tunis, tekoûmbout, avec un gland en soie, sert de coiffure.

Le voile, tiguêlmoust, couvre la tête, le front, la nuque, la figure et le cou. C’est une longue pièce de toile de coton, peu large, teinte à l’indigo et lustrée d’un côté, qu’on arrange de façon que les yeux seuls soient visibles, et encore sont-ils masqués par un large pli qui forme en avant une sorte de visière. Le tiguêlmoust est fabriqué au Soûdân.

La partie du voile qui recouvre la tête s’appelle îtelli.

Ceux trop pauvres pour acheter cette pièce se voilent avec de la gaze blanche d’Europe, achchâch, qu’ils roulent autour de la tête en forme de turban.

Pendant la saison des grandes chaleurs, les voyageurs sahariens portent volontiers un grand chapeau de paille parasol, têli, mais cette coiffure est rarement adoptée par les Touâreg.

La chaussure consiste en une forte et large semelle composée de quatre épaisseurs de cuir de chameau, habilement cousues avec des lanières de cuir, et en une bride à trois attaches, posée sur la semelle, sous forme de trépied ; deux des attaches, plates, posées latéralement comme les brides de nos sabots découverts, servent à maintenir le cou-de-pied ; la troisième, arrondie, de la grosseur du petit doigt, est fixée sur la ligne médiane de la semelle, en un point central, à peu près à égale distance de son rebord circulaire. Cette troisième attache, introduite entre le gros orteil et le premier doigt, sert à asseoir l’ensemble du pied sur la semelle. Le dessus de la semelle et les brides sont en peau de chèvre maroquinée, de couleur rouge, avec des dessins variés. (Voir planche XXV, fig. 9.)

Les chaussures ou sandales faites à Kanô (Soûdân) sont appelées irhâtimen, celles fabriquées dans le pays, îmerkeden.

Les chefs ont quelquefois des bottes molles en maroquin, ibôhadjen.

La chaleur du sol, sa nature pierreuse et sablonneuse empêchent les Touâreg de marcher pieds nus comme les Arabes.

Les pauvres seuls n’ont pas de chaussure.

Tel est, avec un chapelet, îçedhenen, autour du cou, le costume national.

Les chefs y ajoutent quelquefois, à la manière arabe, un gilet, une veste à manches, un burnous en drap de couleur rouge ou bleu clair. Le rouge est préféré.

Le costume des femmes est plus simple encore.

Il comprend une, deux ou trois longues blouses de coton, tikamist-koré, serrées autour de la taille par une ceinture de laine rouge, tachêrbit.

Par-dessus ces blouses, une longue pièce de laine, tantôt blanche, alhaouli, tantôt rouge, tabarrakamt, tantôt à bandes rouges et blanches, tâbrogh, dans laquelle elles se drapent à la façon orientale, achève de couvrir leur corps.

La coiffure consiste en bandeaux faits avec les cheveux, qu’elles recouvrent d’une pièce d’étoffe, îkar-hay, plus ou moins riche, en laine ou en coton, et dont elles encadrent leur face.

La chaussure est la même que celle des hommes, mais plus légère et plus ornementée.

Les seuls objets de parure à leur usage sont :

Des bagues, tîsak ;

Des bracelets en verre, tihokaouîn, ou en argent, îouoki ;

Quelques grains de verroterie, tâserhâlt.

Avec d’aussi minces éléments de toilette, les femmes trouvent cependant le moyen de rappeler la pose altière des déesses de l’antiquité. Le mariage de couleurs tranchantes se prête à de nombreuses combinaisons qui sont étudiées avec soin.

Aliments. — Boissons. — Thé. — Café. — Tabac.

Jamais peuple ne fut plus pauvre en ressources alimentaires ; aussi, à l’exception d’une bouillie, asînk, ne trouve-t-on pas chez les Touâreg, comme ailleurs, un mets national, base de leur nourriture. Chacun mange ce qu’il trouve ou ce qu’il peut se procurer au plus bas prix possible, généralement en petite quantité et tout juste ce qu’il faut pour ne pas mourir, excepté dans le cas où l’occasion se présente de manger gratuitement ; car alors l’appétit, surexcité par la gourmandise, ne connaît pas de limites.

Les Touâreg, comme tous les animaux de leur pays, supportent admirablement la faim et la soif. Il est de notoriété publique parmi eux qu’un homme, contraint par la nécessité, peut voyager sans boire ni manger pendant plusieurs jours. Alors, pour supporter plus facilement la privation, on se serre le ventre avec une courroie ou avec une ceinture.

En voyage, les Touâreg ne mangent qu’une fois, quand la marche de la journée est terminée. L’unique repas se dit azhebri.

En station, ils font deux repas : le déjeuner, âmeklî ; le dîner, amedjîn.

Par le nombre des matières premières qui entrent dans l’alimentation, il est facile de se convaincre que le pays ne suffit pas aux besoins de ses habitants.

Je les énumère ici par ordre de nature :

Graines : blé, orge, sorgho, millet, toûlloûlt (graine de l’arthratherum pungens) ;

Fruits : dattes, figues, raisin sec, jujube sauvage, fruits du Salvadora Persica ;

Légumes domestiques : oignons, tomates, aubergines, melons, pastèques, concombres, courges, citrouilles, potirons ;

Légumes sauvages : les principaux sont connus sous les noms indigènes de tânekfâït, harharha, tanesmîm, inekkân, azezzedja ; ils sont principalement fournis par la grande famille botanique des Crucifères ;

Viande d’animaux domestiques : chameau, mouton, chèvre ;

Viande d’animaux sauvages : mouflon, antilope, gazelle, gerboise, rat des champs, sauterelles, vers ;

Condiments : lait, beurre, huile, graisse, suif, miel, cassonade, gomme, ail, poivre, poivron, sel et un piment du Soûdân, la chitta ;

Des fromages, importés du pays d’Aïr, complètent la liste des ressources alimentaires des Touâreg.

Le riz, tâfarhat, abondant dans tout le Soûdân occidental, est quelquefois acheté par les caravanes comme provisions de retour ; on le mange cuit et assaisonné comme le pilau dans le Levant.

Avec les farines du blé, de l’orge et du toûlloûlt, soit prises isolément, soit mélangées, on fait quelques galettes, mais principalement une bouillie cuite, grossière et épaisse, qui rappelle le brouet des anciens Spartiates.

Cette bouillie, qui est la base de la nourriture des Sahariens, porte, suivant les contrées, les noms d’asînk, táraouit, en temâhaq, et d’’açîda, en arabe.

La même bouillie, non cuite, la mohamsa des Arabes, est appelée tikhammazîn par les Touâreg.

Le kouskousou, mets national des Arabes, apparaît quelquefois, mais en de rares circonstances, sur la table des nobles et des marabouts ; on lui a conservé son nom, kaskasoû, ce qui constate son origine étrangère.

Dans les jours de fête aussi, on prépare une pâtisserie, alkâk, sorte de gâteau à base de farine, lait, beurre et miel.

Avec les farines du gâfoûli et du gueçob, on fait aussi des bouillies, mais principalement des crêpes, elfêtât, que les Arabes appellent cherchîch.

Dans les villes seules on fabrique du pain :

Frais, on le nomme takeïa et tadjella ;

Biscuité, pour l’usage des caravanes, takeïa-taqqôret.

La datte (âheggarh pl. îheggarhen), la figue et la jujube sont souvent mangées en nature ; le raisin sec est mis dans les ragoûts.

La datte, pilée dans de l’eau et du beurre, constitue le târekît ;

Pétrie avec la farine du gueçob et du piment, et mise en gâteaux crus, sous forme de petits bondons, elle constitue le takodart, conserve que l’on mange ensuite en la délayant dans de l’eau.

Les légumes de jardins ne se trouvent que près des villes ou des campements fixes des serfs ; ils sont assez peu abondants pour qu’on ne les mange jamais secs ; les légumes sauvages constituent souvent la principale ressource des malheureux.

On les cuit à l’eau et au sel, avec ou sans beurre ou graisse.

Ordinairement, on ne tue d’animaux domestiques que pour célébrer la bienvenue d’un hôte.

Le repas de l’hospitalité, âmadjârou, doit toujours être assez copieux pour rassasier trois ordres de convives : l’hôte, âmadjâr ; le voisin, anâradj, qui, sous prétexte d’honorer l’étranger, ne manque jamais l’occasion de remplir son ventre ; et le mendiant, dadâla, auquel reviennent de droit les miettes du festin.

Suivant le rang du visiteur et la fortune du visité, c’est tel ou tel animal qui est égorgé : la jeune chamelle grasse est le grand extra de l’hospitalité ; viennent ensuite, par ordre de mérite, le chamillon, le chameau, le mouton, la brebis, le chevreau et la chèvre.

Les viandes de ces animaux sont mangées en rôti ou en ragoût.

Les Sahariens excellent dans l’art du rôtisseur, quoiqu’ils n’aient pour tout appareil qu’une broche en bois, deux piquets fourchus, plantés au-dessus de tisons ardents.

Bien que les viandes des animaux nourris avec les plantes odorantes du Sahara aient généralement du goût, on augmente encore leur fumet en les garnissant des mêmes espèces odorantes.

Les viandes en ragoût sont ou pilées dans du beurre, ou découpées en petits morceaux et cuites, avec assaisonnements, dans des vases en terre ou en fer étamé. Les ragoûts de la première espèce sont des tâlebadjdjat, les seconds des ikerrâyen.

Quoique cette cuisine ne ressemble pas à la nôtre et se recommande surtout par les épices, elle est cependant bonne, et ceux qui sont admis à la goûter la trouvent délicieuse.

Mais voici le revers de la médaille !

Pendant que le grand seigneur, âhaggar, le maître, mess, se régalent d’une manière aussi somptueuse, il n’est pas rare de voir la plèbe des pauvres, talekki, prendre leur part de la fête en mangeant la peau de l’animal sacrifié, si cet animal est un mouton ou une chèvre. A cet effet, après avoir ébouillanté la peau pour en détacher le poil, on la découpe en petites lanières, sous forme de vermicelle, puis on la fait cuire ou frire, suivant qu’elle est supposée dure ou tendre.

J’ai été initié à ce détail de mœurs d’une assez singulière façon. En route, à l’occasion, j’achetais quelquefois une chèvre ou un mouton pour ma nourriture et celle de mes serviteurs. D’après l’usage, la peau de ces animaux revient de droit à celui qui a eu la peine de le tuer, le nettoyer et le dépecer. Un beau jour, une bête ayant été abattue, un de mes serviteurs, qui n’avait pas droit au pourboire de la peau, vint me la demander, au détriment d’un de ses camarades. A ma question : « Pourquoi il voulait me faire commettre une injustice ? » il me répondit : « J’ai une femme et des enfants qui souffrent peut-être de la faim, moi absent, et je la leur enverrai pour la manger. » Je me fis expliquer comment on faisait du vermicelle avec la peau d’un mouton, et, en homme qui n’avait jamais été réduit à un tel mets, je payai la leçon le prix d’un mouton, pour que la pauvre femme et les pauvres enfants pussent au moins en goûter la viande, ce qui leur était arrivé bien peu souvent. Probablement ma charité n’a pas reçu sa destination, car mon malheureux serviteur aura englouti mon argent dans son escarcelle, et j’en suis à me demander si je n’ai pas commis une mauvaise action, en refusant à une pauvre famille le régal d’une peau de mouton.

La viande des mouflons, des antilopes et des gazelles, chassés dans les dunes pour les besoins de la boucherie, est séchée et gardée précieusement pour les voyages. Cet article est l’objet d’un commerce assez important à Ghadâmès.

La chair de ces animaux sauvages est excellente, et serait très-appréciée si elle pouvait arriver sur nos marchés.

Les sauterelles, considérées comme un fléau dans le Tell, sont une bénédiction de Dieu dans le Sahara. On les sale, ou on les confit dans l’huile pour les conserver.

Le poisson, fourni par les lacs du plateau du Tasîli, est mangé frais, mais par les serfs et les nègres seulement.

Avec les vers des lacs du Fezzân, on fait une pâte alimentaire dont le goût rappelle celui des crevettes ; c’est presque une friandise dans un pays si dépourvu, mais les Fezzaniens seuls en font usage, en délayant cette pâte dans leurs sauces.

Le lait est la base essentielle de la nourriture des Touâreg ; dans la saison des pâturages, ils ne consomment guère autre chose. En toute saison, il fournit le principal condiment de l’alimentation.

Le lait pur se dit akh ou akh-wâkafâyen, le lait aigre akh-wân-tenouârt, le lait caillé et écrémé aoulîs.

On fait peu de beurre, oûdi, le lait étant presque tout consommé en nature.

Par la même raison, le caseum manque pour les fromages. Ceux que l’on consomme chez les Touâreg du Nord, fromages secs, tikammârin, viennent du pays d’Aïr et du Soûdân.

L’huile, ahatîm, le suif, tâdent, et la graisse (suif fondu), îsîm, viennent du Nord.

Avec le beurre, ces trois matières grasses, toujours rares, sont les seuls assaisonnements de la nourriture.

Les Touâreg ont, pour remplacer le sucre, trois sortes de miel : le toûraout, de qualité supérieure, le tâment et le kharnît, de qualité inférieure. (Voir liv. II, chap. III, page 241.)

La gomme, tahaha, produite par l’Acacia Arabica, est souvent mangée, à défaut d’autre aliment, avant qu’elle soit concrète.

Tout le sel, tîsemt, employé dans les aliments, vient de la sebkha d’Amadghôr, ou des salines du Fezzân.

Les boissons en usage chez les Touâreg sont :

L’eau, le lait pur, le lait coupé, le lait aigre et le lait caillé.

Ils font une boisson rafraîchissante avec de la farine de sorgho, du fromage du Soûdân, du poivre et des dattes ; elle se nomme aghâhara.

Dans les oasis, à l’occasion, ils font usage de la séve de palmier, le lâgmi des Arabes, qu’ils appellent ilâjbi ; mais ils ne la boivent pas fermentée.

Le thé en infusion, le café en décoction sont des boissons de luxe que les chefs seuls connaissent. Ces articles, de provenance étrangère, sont à un prix si élevé que la masse, trop pauvre, ne peut s’en procurer.

L’usage du tabac, tâberha, tâba, est presque général chez les Touâreg, car, à l’exception des marabouts, hommes et femmes fument et prisent ou chiquent, les femmes moins que les hommes cependant.

Le tabac employé vient du Fezzân, de Tripoli, du Soûf ou du Touât, contrées où on le cultive en assez grande quantité. Il est d’une qualité très-inférieure.

L’arsenal du fumeur se compose d’une blague en peau, abelboûdh, et d’une pipe composée d’un fourneau, tekoûgna, et d’un tuyau, annefêr. Un chapeau en cuivre, fixé au tuyau par une chaînette, couvre le fourneau, précaution très-utile pour éviter les incendies et qui devrait bien être imitée en Algérie.

La tabatière consiste en un segment de roseau. Le tabac prisé est en poudre très-fine.

Le tabac de chique est toujours mélangé avec du natron, pour atténuer les effets de l’âcreté du tabac, mais le correctif est loin d’être innocent, car son usage gâte promptement les dents.

Religion. — Superstitions.

Les Touâreg sont musulmans, mais à l’exception des marabouts et de quelques hommes pieux, ils ne pratiquent pas.

L’islamisme impose aux vrais croyants de nombreuses obligations : la prière, précédée d’ablutions, le jeûne du ramadhân, le pèlerinage à la Mekke, l’aumône, etc.

Comment les Touâreg pourraient-ils s’acquitter de ces prescriptions ?

La prière et le pèlerinage exigent du temps, le jeûne et l’aumône supposent le superflu, et ils n’ont ni l’un ni l’autre.

A peine compterait-on chez les Touâreg du Nord une trentaine d’individus ayant visité le tombeau du prophète, quoique le titre de hâdj soit très-considéré chez eux ; c’est que, pour aller à la Mekke, il faut être riche et avoir quelqu’un qui, en l’absence du chef de la famille, réponde de sa sécurité.

L’aumône ne saurait être pratiquée dans un pays qui semble avoir pour loi générale de vivre aux dépens d’autrui.

Ainsi, les principales prescriptions de l’islamisme ne sont pas observées.

D’ailleurs, rien au milieu d’eux qui rappelle aux devoirs religieux : pas d’imâm, pas de mufti, pas de mosquées, pas de chapelles. La zâouiya de Timâssanîn est une exception comme le marabout Si-’Othmân, qui en est le chef ; aussi les Arabes disent-ils des Touâreg : « ma’andhoum-ed-dîn, ils n’ont pas de religion. »

Le reproche d’impiété que les Arabes formalistes adressent aux Touâreg n’est cependant pas complétement fondé, car si, comme tous les hommes aux prises avec les difficultés matérielles de l’existence, ils sont forcés de négliger la forme, ils pratiquent la morale mieux que les Arabes.

Néanmoins, les Azdjer reconnaissent l’autorité spirituelle du sultan de Constantinople, et les Ahaggâr, comme les Touâtiens, celle de l’empereur du Maroc, pour lesquels ils font la prière officielle dans les grandes solennités.

Si on interroge les croyances, les superstitions des Touâreg, on retrouve vivantes encore dans leurs âmes les traces des diverses religions qu’ils ont professées.

Leur Dieu est Amanaï (l’Adonaï de la Bible) ; il est unique ;

Le ciel, adjenna, le paradis, idjennaouen, où l’homme reçoit la récompense de ses bonnes actions après la mort, est habité par les anges, andjeloûs pl. andjeloûsen (ἄγγελος, angelus) ;

L’enfer est tîmsi-tân-elâkhart, le dernier feu ;

Le diable, iblîs, y règne.

La croix se trouve partout : dans leur alphabet, sur leurs armes, sur leurs boucliers, dans les ornements de leurs vêtements. Le seul tatouage qu’ils portent sur le front, sur le dos de la main, est une croix à quatre branches égales ; le pommeau de leurs selles, les poignées de leurs sabres, de leurs poignards, sont en croix.

Les selles des chameaux sont garnies de clochettes, quoique partout l’islamisme ait détruit et repoussé la cloche comme une sorte de cachet du christianisme.

Dans les mœurs, les traces du christianisme sont encore plus évidentes : la monogamie, le respect de la femme, l’horreur du vol, du mensonge, l’accomplissement de la parole donnée, etc., etc.

Quoique musulman, le târgui n’a jamais qu’une femme ; quoique musulmane, la femme est l’égale de son mari en toutes choses.

Ebn-Khaldoûn semble douter que les Sanhâdja Lithâmiens aient jamais été chrétiens, et il affirme même qu’ils professaient le magisme quand ils ont été si difficilement convertis à l’islamisme ; car, d’après les historiens du temps, ils ont renié quatorze fois leur nouvelle religion.

Probablement, ils n’ont pas été meilleurs chrétiens qu’ils ne sont aujourd’hui bons musulmans. Les traditions païennes devaient, à cette époque, comme de nos jours, dominer dans leurs croyances.

Souvent, soit pour le commerce, soit pour le pillage, les Touâreg vont en expéditions lointaines et, pendant ces longues absences, leurs familles sont privées de leurs nouvelles. Pour se mettre en communication avec ceux qui leurs sont chers, les femmes, parées de leurs vêtements et ornements les plus riches, vont se coucher sur les anciennes tombes, où elles évoquent l’âme de celui qui les renseignera. A leur appel, Idebni, un esprit, se présente sous la forme d’un homme. Si l’évocatrice a su plaire à l’esprit, Idebni lui raconte tout ce qui s’est passé dans l’expédition ; dans le cas contraire, il l’étrangle. Il va sans dire que les femmes, connaissant les exigences d’Idebni, font si bien qu’elles reviennent toujours avec des nouvelles qui, dit-on, sont confirmées par les voyageurs à leur retour.

Pomponius Mela (Afrique intérieure, ch. IX) constate la haute antiquité de cette superstition : « Les Augiliens, dit-il, ne reconnaissent d’autres divinités que les âmes des morts. Ils ne jurent que par elles et ils les consultent comme des oracles ; à cet effet, après avoir expliqué leur demande, ils se couchent sur quelque tombeau et reçoivent la réponse en songe. »

Augilæ manes tantum Deos putant ; per eos dejurant ; eos ut oracula consulunt : precatique quæ volunt, ubi tumulis incubuere, pro responsis ferunt somnia.

L’oasis d’Aôudjela, où les mânes étaient consultés comme des oracles, est la première station que l’histoire et la tradition assignent aux peuples objet de cette étude.

La perpétuité de cette superstition est d’autant plus étrange, qu’à part cette évocation exceptionnelle des âmes les Touâreg ont horreur de tout ce qui leur rappelle le souvenir des morts. Ils n’en parlent jamais, ne veulent pas qu’on en parle devant eux, qu’on prononce leurs noms, et, quand une tombe se rencontre sur leur route, ils l’évitent avec le plus grand soin.

Mais rien n’est comparable à la croyance aux génies, âlhîn, âlhînen, êtres surnaturels, auxquels l’imagination donne la forme humaine, avec des cornes, une queue et du poil pour vêtements.

D’après la tradition orientale, les génies sont partout, mais chez les Touâreg Azdjer, les âlhînen occupent un pâté de montagnes isolées qui leur est entièrement abandonné et où nul n’oserait pénétrer.

Cette montagne est située sur la route des caravanes de Ghadâmès à Rhât, près la chaîne de l’Akâkoûs, à 30 kilomètres au Nord de Rhât. Les Arabes l’appellent Qaçar-el-Djenoûn, les Touâreg Idînen.

Ce palais enchanté, dont on distingue tous les détails de la route, est composé d’une série d’énormes blocs de pierres lavées par les eaux et représentant les formes les plus bizarres. Pour peu que l’imagination vienne vivifier ces masses inertes, on y voit des temples, des fortifications, des tours, des châteaux, tout ce que l’on veut. (Voir la planche ci-contre.)

Notes in this chapter

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