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Les poètes du peuple au XIXe siècle

THÉODORE LEBRETON, Ouvrier imprimeur en indiennes, à Rouen.

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Fils d’un journalier et d’une blanchisseuse, qui gagnaient difficilement leur vie, à la sueur de leur front, Lebreton fut élevé à l’école de la misère: sa constitution grêle et maladive le rendait peu propre au travail du corps. Mais la nécessité, cette irrésistible puissance, ne le jeta pas moins, à sept ans, dans une fabrique d’indiennes de la rue Duguay-Trouin, à Rouen, en qualité de tireur, c’est à dire qu’il était occupé quatorze heures par jour à étendre de la couleur sur les chassis, dans cette fabrique invariablement chauffée à vingt-cinq degrés, quelle que fût la température extérieure.

Théodore Lebreton était, sans doute, un des plus ignorants des jeunes ouvriers de la fabrique; il épelait médiocrement, grâce à la sollicitude de son père, qui, s’étant contenté de ce pauvre savoir, croyait fermement que son fils s’en contenterait aussi.

Mais, comme la plupart des êtres souffrants, le petit Théodore demanda des consolations à Dieu. A force d’étude assidue, s’étant appris tout seul à lire couramment, il obtint la faveur d’entrer enfant de chœur à Saint-Vincent. Il remporta le prix de catéchisme, et ce prix était la Bible. La joie de Théodore fut extrême: il lut et relut ce livre admirable: ce fut pour lui comme un soleil intellectuel, qui donnait à son âme, à son cœur, à son esprit, une efflorescence spontanée. C’est là qu’il puisa sa haute raison, sa résignation touchante, sa sensibilité profonde. C’est ce livre divin qui lui fit cette touche à la fois noble et simple, tendre et fière, qui engendre une sympathie universelle en s’attaquant aux côtés les plus vulnérables de l’humanité.

Cependant cette jeune et délicate intelligence souffrait de l’atmosphère lourde et délétère des ateliers; il lui fallait plus d’air, plus d’espace, et, surtout, une correspondance d’idées et de sentiments plus en conformité avec les siens pour se rasséréner, pour se vivifier, pour se retremper. Le cynisme a sa rouille comme la barbarie.

C’était au théâtre que le jeune ouvrier allait se détendre de la contrainte de ses travaux matériels. Là, les mâles accents de Corneille le transportaient jusqu’au délire, tandis que les mélodies passionnées de Racine lui faisaient verser des larmes. Aussi, lorsque son génie poétique, éveillé par la voix de ces grands maîtres de la scène, voulut se débarrasser, en les jetant sur le papier, des pensées qui l’obsédaient, il ne pensa à les produire que sous la forme dramatique.

Mais le pauvre enfant est d’une ignorance rare; les tragédies qu’il a entendu réciter, il ne les a jamais lues; elles ne lui ont laissé que des impressions et non des sujets d’étude. Pour son coup d’essai, inexpérimenté comme il est, ira-t-il, sans guide, se fier aux élans de son imagination, aux mouvements de son cœur? Non, le timide, le modeste, l’humble ouvrier, réduit à ses forces personnelles, est incapable de rien entreprendre; il lui faut un auxiliaire puissant: il le cherche dans la Bible, le seul livre qu’il ait jamais lu, et, circonstance aussi étrange qu’authentique, les deux sujets qu’il choisit d’abord pour les mettre au théâtre sont Esther et Athalie.

Une fois ces deux sujets trouvés, il se mit à l’œuvre avec une ardeur incroyable, et, bientôt, il eut achevé les plans de deux tragédies. Il avait déjà versifié le premier acte d’Esther et quelques scènes d’Athalie quand, un jour, arrêté devant l’étalage d’un bouquiniste, il lut sur le dos d’un volume crasseux ce titre séduisant: Chefs-d’œuvre d’éloquence. Lebreton acheta ce volume moyennant quelques sous et rentra chez lui, impatient de goûter le plaisir que lui promettait sa précieuse acquisition. Mais quels furent son désappointement et sa surprise quand d’admirables fragments lui révélèrent l’existence de Racine, dont il se trouvait le compétiteur, sans le savoir!

Ainsi, les saintes inspirations de sa muse juvénile, à la veille de prendre leur essor, se trouvèrent, en un clin d’œil, annihilées. Ce coup imprévu fut terrible, sans être mortel; Lebreton renonça à la tragédie, mais non pas à la scène. En 1824, il avait achevé une pièce en un acte, intitulée Ma tante, et, deux ans après, une autre, ayant pour titre: Hardiesse et Timidité. En 1832, il fit jouer sur le théâtre du Grand Cours le vaudeville: Le Jardin des Artistes, qui obtint plusieurs représentations; enfin, pour courir toutes les chances du théâtre, il composa, dans le goût du jour, un drame en cinq actes et en neuf tableaux: L’Amour et l’échafaud. A ce petit répertoire dramatique si nous ajoutons quelques chansons étincelantes de verve, d’esprit et de gaîté, composées à une époque où Lebreton jouissait de la plénitude de ses facultés physiques et morales nous aurons dressé l’inventaire des œuvres de notre poète.

Quand la vocation n’éclate pas spontanément, c’est un secret mis par la Providence au cœur de l’homme pour se révéler au contact de certaines éventualités, ou pour mourir avec lui. Égaré, d’abord, sur les pas de Racine, Lebreton ne trouva pas non plus dans ces compositions médiocres l’issue propice au développement de son génie. Aux demandes inquiètes de son être intellectuel ces canevas dramatiques laborieusement brodés par l’esprit, la mémoire et la fantaisie sont-ils bien la réponse éloquente qui devait calmer ses inquiétudes? Doit-il, comme tant d’autres, se traîner péniblement dans des sentiers incessamment battus? Et la poésie, pour lui, pauvre prolétaire, voué à toutes les misères humaines, doit-elle, comme chez les écrivains plus fortunés, prendre des habits de fête, un masque riant, un langage de circonstance? Serait-ce donc pour l’imitation plus ou moins servile de ces œuvres frivoles que Dieu, dès son enfance, a serré son cœur dans un étau de fer? qu’il l’a rendu témoin de douleurs navrantes, de détresses poignantes, de désespoirs frénétiques? Non, non, évidemment non; s’il s’interroge, il n’est point satisfait; en vain tourne-t-il les yeux de tous côtés pour voir ce but où il doit tendre; aveugle à son insu, ce but il ne peut l’apercevoir. Enfin, une femme, douée des plus belles qualités, nouveau Tobie, devait dissiper cet aveuglement et lui montrer sa voie. Cette femme fut Mᵐᵉ Desbordes Valmore.

Ce fut, surtout, à l’exquise délicatesse de son organisation que Mᵐᵉ Valmore dut la révélation du secret de la vocation de Lebreton. Elle démêla instinctivement dans les compositions médiocres de l’ouvrier rouennais le germe fécond destiné à produire des fruits excellents. Elle avait chanté (on sait avec quelle aimable effusion) les joies pures et naïves de la famille, les sollicitudes maternelles, mais il restait pour une autre lyre, semblable à la sienne, montée à un ton plus grave, à étaler, sous l’inspiration d’une ineffable mélancolie, quelques scènes vivantes des misères humaines de nos jours. Elle pressentit quel charme triste et puissant la muse candide et énergique de Lebreton prêterait aux souffrances de l’infortuné prolétaire, se débattant sous le rocher sisyphéen d’une civilisation égoïste. De son côté, Lebreton étudia les poésies de Mᵐᵉ Valmore; elles l’inspirèrent, sans lui servir de modèle; elles lui enseignèrent un rhythme flexible, se prêtant aux diverses émotions de l’âme, et qu’il sut diversifier en le dotant d’accords plus vibrants et plus mâles.

Les premières pièces de vers de Lebreton ne lui conquirent pas tous les suffrages. On trouvait assez généralement que sa poésie correcte, élégante, harmonieuse, sentait un peu l’académie. On y entendait bien par intervalles la voix du poète, mais on eût voulu des productions frappées d’un cachet individuel: des chants émouvants, dramatiques surtout..... A ces exigences que nous ne discuterons pas et où se trouvait, du moins, une vérité spécieuse, Lebreton répondit par l’Oiseau captif, plainte touchante de la douleur résignée. Mais ce n’était là qu’un chant isolé, et pour donner à la critique pleine et entière satisfaction, il composa sous ce titre collectif: LES PLAINTES DU PAUVRE, une série de tableaux terribles, qui mettent à nu les plaies hideuses de notre ordre social. Il expose éloquemment, mais il ne récrimine pas. Il résulte pourtant de ces tableaux dessinés d’après nature, que le pauvre ouvrier n’est pas, pour l’ordinaire, vicieux par tempérament. La certitude de manquer d’un travail suffisant pour lui et sa famille est un épouvantail dont il ne peut supporter la vue; c’est une menace qui retentit sans cesse à ses oreilles, et pour ne voir ni n’entendre, pour anéantir son humanité, le malheureux va droit au cabaret.

Nous donnons les deux premiers morceaux qui ouvrent la série de ces scènes dramatiques et touchantes où Lebreton a montré qu’il ne lui fallait qu’un sujet vrai pour être original, vigoureux et puissant.

LES PLAINTES DU PAUVRE.

I.

Dans la riche vallée où règne l’industrie, A peine si le jour lance un premier rayon Que tout va s’éveiller et répandre la vie, Car c’est un vaste champ où le travail convie Le pauvre à creuser son sillon. Dans chaque fournaise allumée, Le feu pétille; et dans les airs S’élève, en nuage formée, Une épaisse et noire fumée Dont les ateliers sont couverts. Les eaux qu’on retenait captives, Reprenant leurs courses actives, Roulent dans leurs étroits canaux; Mus par ces éléments qui baignent nos fabriques, Ces puissants moteurs hydrauliques, Comme un bruit d’ouragan, commencent leurs travaux. Debout! peuple artisan, debout! la voix aiguë De l’airain vibre dans la nue, Et déjà suspend ton sommeil! Soulève ta lourde paupière Et recommence encor ta pénible carrière Avec la course du soleil! C’est assez de repos: il faut vaincre ton somme. Debout! la cloche tinte, elle a dit: ouvrier, Voici l’heure où pour toi va s’ouvrir l’atelier; Viens traîner tout le jour, comme un cheval de somme, La lourde chaîne et le collier. Et, d’un sommeil profond secouant les entraves, Pour demander du pain au travail de ses bras, Tout ce peuple, soumis comme un troupeau d’esclaves, Vers des sentiers connus précipite ses pas! Et plus d’un ouvrier qui, depuis son jeune âge, A subi du travail les rigoureuses lois, Se dit, sans espérer d’en alléger le poids; Je fus lié pour l’esclavage, Il faut jusqu’à la tombe obéir à sa voix!... Mais jusqu’au fond de l’âme ardente Du travailleur, qui sent sa chaîne trop pesante, De ce timbre d’airain le son répercuté Vient en étouffer l’énergie, Comme un écho de tyrannie Étouffe un cri de liberté!... Il approche, il lève la tête Vers le ciel où finit son obscur horizon; Et déjà son regard ne voit plus que le faîte De son éternelle prison. C’est là qu’il vient, soumis par la faim qui le traîne, S’enfermer au milieu d’une vapeur malsaine, Dont sa poitrine va s’emplir. Ainsi que goutte à goutte une source est tarie, C’est là que jour à jour il vient user sa vie, Pour chercher l’aliment qui doit le soutenir. Pour la cloche se tait! de ces tristes demeures Chaque esclave a passé le seuil: Les voilà tous brisés contre le même écueil; Dans sa course, le temps doit mesurer quinze heures Avant de voir sortir ces spectres du cercueil. Pour ce peuple, dont l’existence, Comme un moteur matériel, S’épuise à bâtir l’opulence Et l’orgueil de l’industriel; Pour ce peuple englouti dans son étroite sphère, Jamais d’autres tableaux que souffrance ou misère; Mais, touché par la main de Dieu, Dans son cœur résigné ne vibre point la haine; Il dit, en se pliant sous le poids de sa chaîne: Repos et liberté..... jusqu’à ce soir, adieu! Le voilà l’atelier aux allures mouvantes; L’atelier où l’on voit s’agiter tant de bras, Des bras mus par la faim, des machines vivantes, Que la douleur n’arrête pas; Que le ciel soit brillant ou sombre, Rien ne change cette prison: Pour l’ouvrier souffrant le soleil n’a qu’une ombre. De miasmes impurs avalant le poison, Il voit se dévider ses actives journées; Pour ces tristes lambeaux de ses longues années, Les hivers, les printemps ont les mêmes couleurs Jusqu’au moment heureux où la mort, pour salaire, Ouvrira le sein de la terre A son corps abattu sous le poids des douleurs!..... Enfin la cloche est balancée: Dans les airs sa voix élancée Retentit!... tout s’arrête en ces chantiers mouvants; Au bruit sourd et confus succède le silence: L’atelier s’est ouvert, et ce cercueil immense Rend à la liberté des squelettes vivants! O bonheur!... bonheur d’être libre; L’ouvrier joyeux, en sortant, De sa franche gaîté fait résonner la fibre: Voilà qu’il chemine en chantant. Il fait nuit: la lueur de l’étoile qui brille Suffit pour diriger ses pas Vers l’humble toit où sa famille Lui prépare un maigre repas; Il a franchi l’espace, il est dans sa chaumière; Là, son repas du soir est à peine englouti Que, malgré lui, se clôt sa pesante paupière. Vers sa poitrine, ainsi que le fruit vers la terre, Il a laissé tomber son front appesanti; Minuit sonne et lui dit: ta course est achevée, Toi, pour qui tout le jour a passé sans soleil, Repose de ton corps la machine énervée, Car, pour recommencer ta pénible corvée, Dans quatre heures tes yeux chasseront le sommeil. Un jour qui fuit trop prompt clôt la longue semaine; Du dimanche l’aurore a lui: Bon dimanche! il dit: aujourd’hui, En repos, l’ouvrier peut déposer sa chaîne; Toutes mes heures sont à lui. On voit le travailleur oublier sa détresse Et la fatigue des travaux; Son corps incliné se redresse; Pour ses yeux le soleil a des rayons nouveaux. Libre dans l’air sain qu’il respire, La nature vient lui sourire, Pour lui le jour est le bonheur; Sa rude et large main où jamais l’or ne brille, A reçu le denier qui donne à sa famille Le pain gagné par son labeur. Mais ce fruit du travail que l’on nomme salaire, Ce métal de cuivre ou d’argent, Qui jamais ne demeure aux mains du mercenaire, Ne suffit pas au prolétaire Pour acheter le pain promis à l’indigent. De rendre heureux les siens tout espoir l’abandonne; Par le malheur découragé, Il se dit: à quoi bon le tourment que se donne Mon corps, que, nuit et jour, la fatigue a rongé? Eh quoi! pour arracher aux mains de l’industrie Le pain de chaque jour que réclame sa vie J’ai sué jusqu’au sang... et, robuste à souffrir, J’ai mis comme un forçat mes bras à la torture, Et je ne puis encore assurer la pâture Aux enfants qu’ici-bas Dieu me donne à nourrir! Mais il veut, oubliant sa triste destinée, Terminer plus joyeux cette courte journée; Il laisse aux siens un pain qu’à peine il a goûté, Et, presque à jeun, il se hasarde A chercher loin de sa mansarde, Une consolante gaîté. Où va-t-il la trouver? Son instinct le gouverne Vers un antre fumeux que l’on nomme taverne. Dégagé des chagrins qui lui navraient le cœur, C’est là, dans ce taudis où la raison s’enterre Qu’il vient étourdir sa misère Dans le gaz empesté d’une ignoble liqueur. De ses rudes travaux c’est là qu’il se repose, Là qu’il vient savourer ce poison alcool, Fléau du corps humain qu’il brûle et décompose, Ainsi que ferait une dose D’arsenic et de vitriol. Puis, dans son ivresse, il oublie Qu’à souffrir il est condamné; D’espoir il est environné; Son calice n’a plus de lie; Il ne dit plus au ciel: Eh! pourquoi suis-je né? Dans cette enivrante fumée Son existence est ranimée: Il voit son avenir moins sombre... et ses douleurs Cachent sous la gaîté leurs atteintes subtiles; Comme ces dangereux reptiles Qui dorment cachés sous les fleurs. Prolonge ton beau rêve, ô fils de l’indigence! Car sous ton humble toit la misère t’attend; Endors dans l’opium ton intime souffrance, Et que la main de l’espérance Te caresse encore un instant! Mais songe qu’aux plaisirs succède la disgrâce, Oui, c’est assez te consoler; Songe que ta raison ne doit point s’exhaler. Surtout dans le chemin où le grand du jour passe, Garde-toi bien de chanceler, Car, te trouvant sur son passage, Ce rigoureux censeur, arrêté par tes pas, Dans un injurieux langage, Du haut de son dédain t’insulterait tout bas. Puis pour ton repos songe encore Que l’heure où se lève l’aurore Doit t’éveiller le lendemain, Et que de tes travaux la voix impérieuse Te dira, réclamant ta main laborieuse: Ouvrier, tes enfants ont demandé du pain.

II.

Depuis trois jours sans pain, entre quatre murailles, Couché sur un grabat, du pauvre seul ami, Epuisé par la faim qui rongeait mes entrailles, Dans un transport fiévreux je m’étais endormi; Pour me faire un instant oublier ma souffrance, Le sommeil, en fermant mes yeux, Sur les ailes d’un songe heureux Soudain me transportait au sein de l’abondance, Où pour moi tous les cœurs se montraient généreux. Je me rêvais assis à la table opulente, Où l’on voit chaque jour de splendides festins; Ma dent y dévorait une chair succulente, Qui trompait l’appétit de mes creux intestins; Je buvais, et ma soif n’était point étanchée, Sans me rassasier je broyais l’aliment, Par un ardent foyer ma bouche desséchée Semblait humer le frais du liquide élément. Mais la réalité me rendait à mes peines; Un douloureux frisson s’infiltrant dans mes veines Réveilla tous mes sens... Oh! comme je souffrais! Supplice de Tantale enfanté par la fièvre, C’était, c’était ma langue et la chair de ma lèvre Que dans mon sommeil je rongeais?

Nous ne reviendrons pas ici sur quelques légers défauts de détail, dont s’est déjà défait dans son second volume de poésies, l’illustre ouvrier imprimeur en indiennes. Oui, il est illustre, celui qui, né débile, souffreteux, pauvre, sans appui, sans amis, a fait surgir son nom des limbes de l’obscurité la plus profonde pour le placer comme une étoile brillante dans la petite pléïade de nos poètes contemporains; il est illustre celui pour qui la misère du peuple a été une muse éloquente et miséricordieuse, et qui, dans les admirables élans de son génie tendre et passionné, a jeté de vivaces semences qui lèveront un jour, pour l’amélioration et le bien-être des masses;—il est illustre, aux yeux des hommes religieux de tous les pays, le pauvre ouvrier, qui, dans ses plus chaudes peintures des misères du peuple, n’a pas laissé échapper un mot, un cri, un murmure contre l’égoïsme, la cupidité et l’oppression systématique;—illustre suivant le monde et suivant l’Évangile, cet homme doux, simple, modeste, qui, nourri de bonne heure des préceptes de la Bible, mit en pratique les préceptes de ce divin livre pour l’édification et l’amélioration morale de ses frères malheureux, et dont le cœur sans fiel ne respire que paix, vertu et charité!

Les poésies de Lebreton ne seront pas admirées seulement comme poésies par les cœurs nobles et les grandes âmes, elles seront lues avec une sévère attention par des hommes, en général, peu sensibles à l’harmonie des vers: les publicistes, les hommes d’état, les philosophes; car elles révèlent des misères horribles; elles signalent des barbaries énormes. L’existence de la société est précaire, quand la condition de cette société est anormale. Que les misères des classes laborieuses, si pathétiquement décrites dans les Heures d’un ouvrier deviennent donc l’objet des méditations les plus sérieuses. Le poète, qui aurait rempli la première partie de son mandat en exhalant de tendres plaintes en faveur de l’humanité, éprouverait l’indicible satisfaction de s’être acquitté de la seconde en s’attribuant une consolation effective. Plaindre et consoler, ce sont là les plus beaux attributs de la poésie.

C’est pour avoir ignoré ces deux vérités élémentaires que tant de jeunes versificateurs, épris à tort de leurs propres mérites, ont cru pouvoir mettre leur individualité vulgaire à la place de l’humanité. Cette préoccupation égoïste nous a valu cette foule de recueils nuageux, publiés sous ces titres ou leurs analogues: Soupirs et regrets, Soucis et plaintes, Mélancolies, Désespoirs, etc., etc. C’est ainsi que nous sommes initiés, bon gré mal gré, aux pensées secrètes, aux rêveries vagues, aux déceptions cuisantes d’esprits inquiets ou ambitieux qui, trop faibles d’action pour repousser le courant envahisseur du trop plein de notre population, croient, en vertu, peut-être, de la sentence philosophique Nosce te ipsum, s’être lancés dans une voie sûre en nous dévoilant sans réserve le fond de leurs cœurs ulcérés; en nous conduisant jusqu’aux limites extrêmes de leur imagination en délire; en nous peignant leurs troubles, leurs anxiétés, leurs misères. Le jargon du jour a confondu toutes ces poésies dans une seule dénomination: Poésies intimes. Les révélations de l’homme à l’homme ont, en effet, un caractère de grandeur, comme si de cette communication secrète devaient surgir des lumières pour l’humanité. Mais, pour que ces révélations excitent puissamment l’intérêt, il faut, ou qu’elles viennent d’une grande renommée ou qu’elles se produisent, frappées du sceau du génie. Il y aurait toute une poétique à faire pour ce genre, le pire de tous pour les esprits médiocres, et dont nous n’aurions rien dit, s’il n’eût contribué, plus que tout autre, à discréditer notre poésie moderne.

Lebreton a publié deux recueils de poésies: Heures de repos d’un ouvrier et Nouvelles heures de repos d’un ouvrier. Le premier a déjà eu plusieurs éditions et le second obtiendra, sans doute, le même succès. Au moment de l’apparition des Nouvelles heures de repos (1842), un heureux changement s’opéra dans la position de l’auteur: sur la proposition du maire de Rouen[J], le conseil municipal appela Lebreton à un emploi rétribué dans la bibliothèque de sa ville natale. Il serait à désirer que l’autorité supérieure comprît qu’elle doit aussi quelque chose à ce pauvre père de famille, dont la résignation, pendant trente-deux ans, est aussi touchante que ses œuvres sont pures, morales, nobles et élevées. Nous ne saurions mieux terminer cette notice qu’en extrayant de son second volume: Nouvelles heures de repos d’un ouvrier, la belle pièce de vers adressée aux poètes artisans.

AUX POÈTES ARTISANS.

Quand le Christ apparut aux enfants de la terre, Qu’il venait affranchir en leur prêchant sa loi, Il choisit, pour remplir un sacré ministère, Des hommes qu’il marqua du signe de la foi. Pour qu’ils fussent un jour l’écho de sa parole, Il les rendit témoins de sa divinité; Il leur fit écouter sa sage parabole Qui leur parlait d’amour et de fraternité. Quels étaient ces élus dont toute l’existence Allait se consacrer au grand apostolat? Étaient-ils nés puissants ou gorgés d’opulence? Avaient-ils des grandeurs le vaniteux éclat? Non, ils étaient du peuple, et leur plus noble marque Était la pauvreté, compagne du Sauveur; Leurs seuls trésors étaient leurs filets et leur barque, Et leur seul titre était le titre de pêcheur. Et, pourtant, quand leur maître eut, par une victoire, Racheté les mortels avec le sang d’un Dieu, Quand il eut envoyé, du séjour de sa gloire, L’esprit consolateur dont les langues de feu D’un baptême nouveau sanctifiaient leur âme, On les vit tous, armés d’une éloquente voix, Voix qui laissait tomber des paroles de flamme Sur le monde où planait l’étendard de la croix; On les vit, pleins d’amour, de force et de courage, Proclamer en tous lieux l’œuvre du Rédempteur: On les vit, abreuvés de mépris et d’outrage, Convertir l’incrédule et le persécuteur; Ardents à l’éclairer, ils disaient à la foule: «Écoutez! à la terre un Dieu s’est révélé; »Devant lui, de vos dieux il faut que l’autel croule.» Ils parlaient, et soudain l’autel avait croulé! Vous que l’intelligence en ces temps illumine, Vous, poètes éclos dans le plus humble rang, Si votre mission n’est point aussi divine, Pourtant, elle est sacrée et son pouvoir est grand; Car le poète, un jour, peut devenir prophète, Comme il devient apôtre en recevant des cieux L’esprit inspirateur, qui sait dans la tempête Faire entendre un accent sublime et généreux. Si, pour rendre en ce jour votre voix triomphante, Dieu qui vous la donna voulut y joindre encor Un des célestes chants que le génie enfante; Si dans la main du pauvre il mit la harpe d’or; S’il voulut enfermer dans un vase d’argile Une âme qu’il éprouve et qu’il veut consoler; S’il fit luire à vos yeux un nouvel évangile, C’est qu’il vous choisissait pour nous le révéler. C’est qu’il vous a choisis pour prêcher sa justice, Que de tous les humains il voulait faire aimer; Il a dit:... «Que par vous mon arrêt retentisse »Dans le cœur du puissant qui veut vous opprimer.» Il voulut vous choisir, au sein de la tourmente, Pour être le pilote et sauver de l’écueil Vos frères engloutis dans l’abîme où fermente Le flot des passions agité par l’orgueil. A vous qui partagez la fatigue et les larmes Du peuple qui s’épuise en longs gémissements, A vous il appartient de calmer ses alarmes Par un chant qui console au milieu des tourments; A vous il appartient de ranimer sa vie, D’éclairer son chemin, de diriger ses pas... Et de laisser tomber sur sa lente agonie L’espoir qui soutient l’âme à l’heure du trépas. De votre apostolat tel est le but sublime; Mais, dans vos saints transports gardez-vous d’éveiller Le fanatisme affreux qui conseille le crime; Notre siècle de sang ne doit point se souiller. La parole suffit au peuple qui se lève, Pour faire entendre un cri que l’on veut étouffer; Contre ses oppresseurs sa parole est un glaive Que, dans la main du temps, on verra triompher. Si, pour vous arrêter au bord de la carrière, Si, pour vous arrêter au seuil de l’avenir, L’iniquité puissante élève une barrière; Si d’oser l’attaquer l’orgueil veut vous punir, Pour forts et généreux faites-vous reconnaître; Toujours calmes, songez qu’en sapant les erreurs, Les apôtres du Christ, comme ce divin maître, Mouraient en pardonnant à leurs persécuteurs.

Notes in this chapter

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