ÉLISE MOREAU.
Reading edition
A nos ingénieux artisans, à nos poètes incultes vient se joindre ici la jeune fille agreste; gaie comme l’oiseau du bocage, vive et alerte comme la biche de la forêt, simple comme la fleur des champs: Élise Moreau dont les chants poétiques, un jour, salués par les applaudissements de notre grande ville, iront retentir sous les chênes séculaires de Mazières; Mazières, du département des Deux-Sèvres, aux grands bois, aux prés herbeux, et si solitaire qu’il n’est connu que de ceux qui l’habitent. C’est dans cet endroit perdu que s’écoula l’enfance d’Élise, loin de tout enseignement primaire, par l’excellente raison que cet enseignement n’avait pas alors pénétré jusque là. A défaut de maîtres et de leçons, elle lisait dans ce merveilleux livre de la nature qui ne s’ouvre que pour ses adeptes: le chant d’un oiseau, le souffle d’une brise, les parfums d’une fleur, étaient pour elle autant de thèmes vivants pour les modulations de la poésie. Elle avait six ans à peine lorsque sa première pièce de vers lui fut inspirée par la circonstance suivante:
On avait célébré, le 6 janvier, la fête des rois, en famille, en compagnie du curé, du notaire et du médecin. La fève était tombée à Élise. Les convives déclarèrent qu’elle devait, à son tour, payer un gâteau. Son embarras fut grand, car elle ne possédait qu’un très mince capital, destiné, disait-elle, à jeter les fondements de sa bibliothèque.
«Si je faisais une chanson?» se demanda-t-elle. «Maman qui a bien voulu se charger de confectionner le gâteau, l’acceptera peut-être en paiement.»
La chanson fut faite, et chantée, le soir même, aux grands applaudissements de tous les invités. Ce premier succès encouragea l’enfant au point que, à compter de ce moment elle dédaigna tous les amusements de son âge et ne s’occupa plus que de traduire dans un langage cadencé tout ce qui frappait ses regards et sa pensée.
Mais elle comprit bientôt que, pour écrire, il fallait savoir et savoir beaucoup, et que, pauvre enfant, confinée au fond d’un obscur village, elle ne savait rien. Un jour, des voyageurs visitèrent le pays. L’un d’eux causa longtemps avec la petite fille, conseilla aux parents de la mettre, sans tarder en pension, soit à Niort, soit à Parthenay, et laissa à dessein un exemplaire des œuvres de Racine sous un des berceaux de noisetiers du jardin. La lecture de ce modèle de toutes les perfections littéraires ouvrit un monde nouveau à Élise, et fut probablement la cause de cette pureté d’expression qu’on remarque dans ses vers.
Peu après, sa famille quitta Mazières, pour aller habiter Coulonges, autre bourg plus considérable à quatre lieues de Niort. Là vivait un savant médecin, qui, émerveillé du talent précoce de cette enfant, lui ouvrit sa bibliothèque et voulut même faire des démarches pour qu’elle entrât dans la meilleure pension de sa ville. Élise accepta les livres avec une reconnaissance infinie, mais quant à l’invitation d’aller en pension, pouvait-elle l’accepter, elle qui avait passé presque tout son temps, au grand air, à la campagne? Et puis son esprit actif et vagabond comme l’abeille, ne butinerait plus les fleurs des livres, d’après ses caprices et ses instincts elliptiques. Au règne de la fantaisie enivrante succéderait celui de l’ordre et de la méthode: il faudrait tout ranger au cordeau, tout mesurer au compas, suivre, sous peine de réprimande les explications, ou lourdes, ou obscures, ou insuffisantes de maîtres routiniers. Quand on apprenait si bien et tant de belles choses au bord d’un frais ruisseau, coulant en doux murmures, titillant sourdement la paresse de l’esprit et de l’imagination sous l’ombrage parfumé d’un tilleul ou d’un maronnier en fleur; bercée par le gazouillement des mésanges et des chardonnerets, par le roucoulement des tendres ramiers; charmée, à chaque instant par les métamorphoses riantes de légers et brillants nuages se jouant à l’horizon.... Quoi donc! échanger cet admirable spectacle de la nature et ses sublimes émotions contre la cellule d’une classe! Cet échange eût été un trop grand sacrifice; cet échange eût tué toute inspiration; mademoiselle Moreau refusa net.
Ce fut vers cette époque qu’elle composa une touchante élégie sur la mort de mademoiselle Élisa Guizot. Par l’entremise de M. Heim, préfet des Deux-Sèvres, qui avait pour elle une bienveillance paternelle, mademoiselle Moreau envoya cette élégie à M. Guizot, alors ministre de l’instruction publique. Ce dernier répondit à la jeune fille une longue lettre écrite en entier de sa main, et ne borna pas à de vaines paroles ce qu’il appelait sa reconnaissance: il fit parvenir à mademoiselle Moreau un encouragement de 500 francs et, l’engageant à quitter Coulonges pour Paris, il lui assura qu’elle trouverait un ami dans le ministre. Cette promesse, il l’a tenue. Si la jeune fille sans fortune et sans prôneurs a vaincu les difficultés de sa position, c’est au constant appui de M. Guizot qu’elle le doit.
Cependant la renommée d’Élise Moreau grandissait; on ne parlait que d’elle dans son département. Il fut de nouveau question de la mettre en pension. Ses parents crurent bien faire en la faisant entrer dans le pensionnat de mademoiselle Bérat à Niort. Malgré toutes les bontés qu’on eut pour elle dans cette maison, elle ne put y demeurer qu’un mois. Loin de sa mère, loin de la nature, cette âme aimante souffrait trop.
Une dernière épreuve était réservée à la pauvre enfant: on croyait encore à l’initiation obligée de la poésie, qu’on regardait comme l’arcane des arcanes; les poètes de la nature n’existaient pas alors. Il advint donc qu’un professeur de littérature, octogénaire, M. Briquet, se mit en tête que, avant de mourir, il pourrait doter son pays d’un poète féminin. Finis coronat opus, a dit un ancien, et le professeur de littérature avait résolu de clore sa carrière par l’accomplissement de cet excellent adage. Cette résolution passa à l’état d’idée fixe dans le cerveau du bon vieillard et ses instances devinrent si pressantes que mademoiselle Moreau dut partir pour Niort, afin de profiter de ses leçons. Elle descendit, suivant les intentions de M. Briquet, dans la maison de madame Goujon. Au bout de trois mois, le vieillard mourut, et mademoiselle Moreau, en quittant le pensionnat jura qu’elle ne rentrerait jamais dans aucun établissement de ce genre. Des professeurs, consultés par sa famille, dirent qu’il fallait la laisser s’abandonner à toute la liberté de ses inspirations. Revenue à Coulonges, elle sentit qu’il lui restait beaucoup à apprendre encore et se mit au travail avec une ardeur que ne ralentissait même pas la faiblesse de sa santé. Une grande joie vint l’y trouver: à des vers qu’elle avait adressés à M. de Lamartine sur la mort de sa fille elle reçut de l’illustre poète une réponse, aussi en vers, accompagnée d’un exemplaire des Méditations et des Harmonies.
En 1834, le premier congrès scientifique se tint à Poitiers, ville peu distante de Coulonges. Le préfet des Deux-Sèvres, M. Léon Thiessé, protecteur zélé de la jeune fille, engagea ses parents à la conduire au congrès. L’enfant eut un succès complet. Elle improvisa une ode sur les travaux de cette assemblée, qui lui décerna une médaille à l’effigie de Malherbe. Dès ce moment, sa destinée poétique fut fixée. L’année suivante, elle vint à Paris avec sa mère, qui ne l’a jamais quittée depuis. M. Guizot l’accueillit comme un ami et lui donna immédiatement une pension de 400 francs. Cette pension a été depuis augmentée deux fois par M. de Salvandy et le sera sans doute encore.
Mademoiselle Moreau publia, en 1837, la première édition des Rêves d’une jeune fille, qui fut rapidement épuisée. En 1838, son ode sur l’arc de Triomphe de l’Étoile obtint une mention honorable de l’Académie française. Elle fit paraître ensuite un roman intitulé: Une destinée, puis un livre pour la jeunesse, en prose aussi, Les Souvenirs d’un petit enfant. Ce dernier ouvrage a obtenu, en 1841, un encouragement de 800 francs de l’Académie française. L’année suivante, cette même académie a décerné à l’unanimité à mademoiselle Moreau le prix de 1,500 francs de M. de Maillé, de la Tour Landry, destiné au talent poétique qui donne le plus d’espérances.
Les poésies de mademoiselle Moreau forment principalement un recueil d’élégies qui brillent par un remarquable talent de versification; on y trouve de la grâce, de l’harmonie, de l’élégance jointe à l’abondance des images, à l’habileté et au naturel des tours, à une variété de pensées justes, ingénieuses, délicates, exprimées d’une manière ferme et concise. Le talent de ce poète de la nature appartient, selon nous, au genre tempéré; il s’élève rarement vers les grands horizons de la pensée; mais quand élargissant ses cadres, il passera de sujets privés à des sujets d’intérêt général, quand il déploiera enfin ses ailes dans toute leur largeur, il se montrera sans doute sous un jour plus splendide qui le fera paraître plus saisissant, plus profond et plus sympathique.
La pièce suivante qui ne se trouve pas dans les poésies publiées par mademoiselle Moreau, et qu’elle nous a obligeamment communiquée donnera une idée de son talent poétique.
A MADEMOISELLE MARIA DE F....
Le jour de sa première communion.
Va recevoir celui de qui tout bien dérive, Maria! qu’en ton cœur, vase d’élection, Il verse les parfums de cette foi naïve, La plus belle des fleurs de la sainte Sion. Que sa divine main, sur ta tête posée, Courbant les longs rameaux de l’arbre de la croix, En fasse découler la céleste rosée Qui nous rend l’innocence une seconde fois. Porte aux pieds des autels ta candeur angélique; Les cœurs simples et purs sont aimés du Seigneur; Saint Jean, ce Fénélon du livre évangélique, Ce frère de Jésus était simple de cœur. Ne cherche point, enfant, à soulever le voile Qui cache l’Éternel aux regards d’ici bas; Les Rois-Mages suivaient la lueur d’une étoile, Sans savoir en quels lieux elle guidait leurs pas... Adore avec respect cet auguste mystère, Où nous voyons l’auteur des mondes et des cieux, Se donner en pâture aux enfants de la terre, Et laver nos erreurs dans son sang précieux. Tu franchis aujourd’hui ces plaines du jeune âge, Dont l’herbe est si touffue et l’horizon si beau; Colorant l’avenir des reflets d’un mirage, Tu fais les premiers pas dans un sentier nouveau. Que ce jour, Maria, le plus doux de la vie, Te laisse un souvenir solennel et touchant; Nul n’aura sa blancheur ni sa paix infinie; Nul ne sera plus pur de l’aurore au couchant. Ce qu’on nomme bonheur, en ce siècle profane, De son charme divin ne saurait approcher; Qu’importent les parfums de la fleur qui se fane Et la splendeur du lys qu’un souffle fait pencher? Si tu veux que, pour toi, le sort soit sans orages, Des plaisirs décevants éloigne-toi toujours; Enfant! ne bâtis point sur nos tristes rivages Le nid qui jusqu’au soir abritera tes jours... Garde-toi de placer tes fraîches espérances Sur de fragiles biens, car tous s’envoleront... Songe que Dieu n’admet aux saintes récompenses Que ceux dont la douleur a sillonné le front... Oh! bénis-le ce Dieu qui te donne pour mère Un ange de vertus, d’indulgente bonté, Qui, détournant de toi toute boisson amère, T’a fait le sol de mousse et le ciel argenté. Aime-la comme on aime, au sortir de l’enfance, Avec ce dévoûment, cet entier abandon Qui survivent aux temps, aux revers, à l’absence, Et dont les nobles cœurs seuls ont reçu le don... Puis, enfant, aime aussi, d’une égale tendresse, Ton père, cet ami, cet aimable mentor, Poète sans orgueil, et savant sans rudesse, Qui du bonheur des siens fait son plus cher trésor... Va! livre ta nacelle à ce fleuve perfide, Que peu, même au printemps, traversent sans effroi; L’amour de tes parents, comme une double égide, S’élèvera toujours entre la vague et toi. Mai 1846.