MARIE LAURE.
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Pendant que les salons de Paris résonnaient de la voix pure et mélodieuse d’Élise, une autre jeune fille, dans un coin retiré de la Normandie, sentait aussi s’allumer en son cœur la flamme de la poésie en présence d’une nature riante et pittoresque. Sa venue au monde avait été déplorable:
Enfant j’étais muette, aveugle et si débile Que, durant tout le jour, je restais immobile, Et chacun tristement et le bras étendu Vers moi, disait tout bas: cet enfant est perdu. Pourtant on me sauva.
Bientôt ses infirmités disparaissent. Habitante d’une petite ville avec sa mère et sa sœur, elle parcourt presque toujours seule les belles campagnes qui l’environnent, et laisse flotter ses pensées sous le souffle des émotions qu’elles lui causent.
Mais un jour apparut la solitude austère; Le chagrin la suivit; puis un fatal mystère Que mon cœur garde en soi comme un dard dans sa chair, Qui s’envenime, hélas! sur ce qui m’était cher Vint tomber.—Ce secret courba ma jeune tête, Épouvanta mon âme et puis me fit poète. Alors notre vieux toit s’attrista; les soucis Chassèrent le bonheur sur notre seuil assis, Nous offrant pour toujours des larmes;—peine amère, Qui frappa mon aïeul,—et qui brisa ma mère. Je compris mal alors ce chagrin étouffant, Car il n’avait touché que mon âme d’enfant; Mais, plus tard, il m’offrit sa coupe toute pleine De fiel, me la fit boire et m’enseigna la haine. Puis je sentis l’orgueil qui germait dans mon front; Ce que vaut de douleur la crainte d’un affront, Je le sus, et, pourtant, mon âme était si pure Qu’elle eût, par sa candeur, épouvanté l’injure; Car, étrangère en tout à ce malheur profond, Je puis sonder sans peur cette âme jusqu’au fond.
Ce secret fatal lui fait prendre, à vingt ans, une résolution virile: elle viendra à Paris, ce rendez-vous universel des douleurs et des infortunes, et, chevalier anonyme, elle se jettera sans peur dans le tournoi sanglant de la renommée pour conquérir la palme qui doit cacher la rougeur du front de Marie Laure.
Elle y vint en effet, il y a quatre ans, seule, sans autre appui qu’une lettre de recommandation, ce roseau vermoulu du malheur. Elle alla se loger dans une petite chambre de la rue de Vaugirard, d’où elle apercevait les marronniers du Luxembourg, qui lui rappelaient les ombrages de ses campagnes. C’est là qu’elle écrivit les dernières pièces de ses Églantines et toutes les nouvelles qui forment la première partie du volume qu’a publié un loyal et consciencieux éditeur.
«Infatigable,» dit-il, «elle se reposait du travail en courant les bureaux de journaux et les éditeurs. Elle parvint à placer comme feuilletons quelques unes de ses nouvelles, qui, malheureusement, n’eurent pas le temps de paraître.—Ses amis avaient déjà réuni pour son volume de poésies plus de 500 souscripteurs. Enfin, au mois de juillet, fatiguée de cette lutte sans trêve, elle alla se retremper dans l’atmosphère calme de la famille. Pendant trois mois, elle vécut avec délices dans ses campagnes tant regrettées, entre sa mère qui l’avait attendue impatiemment et sa sœur qu’elle ne devait plus revoir.»
C’est peut-être pendant cette courte trêve qu’elle publia cette touchante pièce de vers, Un regard en arrière, qui nous fait pénétrer dans l’intimité de sa pensée.
UN REGARD EN ARRIÈRE.
Pourquoi ne suis-je pas la bonne jeune fille Qui, ne cherchant jamais rien hors d’elle, ne brille, Fleur, que de son éclat; lys, que de son parfum? Pourquoi voit-on, hélas! sur mon front pâle et brun, Le stigmate d’une âme ardente, austère et forte? Et d’où vient que mon cœur, où l’espérance est morte, Vibre à tous les sanglots amers ou décevants, Comme une harpe à tous les vents? Quel vain désir de gloire est venu me séduire? Pourquoi mon front veut-il méditer et produire? Qui donc a suspendu le vieux luth à mon bras? Et pourquoi le Dieu grand, qui ne se trompe pas, Qui suit chacun de nous, le guide et le regarde, M’a-t-il donné le cœur et la robe du barde, Des larmes pour apprendre a chanter la douleur, La pensée au lieu du bonheur?
Mais la lutte qu’elle avait engagée ne pouvait être interrompue plus longtemps: il fallut retourner à Paris. A son arrivée, elle s’occupa de la publication de ses premières poésies: Les Églantines, qui parurent à la fin de décembre 1842. Au plus fort de ses préoccupations littéraires, elle reçut une autre lettre de sa mère, exprimant de vives inquiétudes sur la santé de sa fille aînée. Marie Laure crut que sa mère s’exagérait l’état de sa sœur et chercha à la rassurer dans sa réponse. La pauvre mère, incertaine alors, craignant; d’une part, de troubler Marie Laure au milieu de ses travaux, et, de l’autre, ne sachant pas au juste jusqu’à quel point la santé de sa fille devait l’alarmer, écrivit en termes moins inquiétants. Au commencement de mars, Marie Laure reçut des nouvelles rassurantes sur la santé de sa sœur. Elle se flatta alors que le printemps amènerait une guérison, et l’espérance vint se placer entre ses vœux et ses prières. Mais comme un coup de foudre, la nouvelle de la mort de sa sœur vient la frapper, et, peu de temps après, sa mère entre dans sa petite chambre.
A la vue de sa fille, naguère encore si charmante, de sa fille affreusement pâle et maigrie; de sa fille dont la voix est faible et altérée, dont la taille s’est voûtée, dont la démarche est chancelante et le regard est terne, la pauvre mère est saisie d’effroi, et elle conduit sans retard son enfant chez un médecin célèbre. Ce médecin reconnaît une phtisie pulmonaire mortelle... cependant l’air de la campagne a fait quelquefois des miracles, et il recommande l’air de la campagne.
Marie Laure respira encore l’air pur des champs, auquel elle dut un soulagement momentané; mais son sort était décidé sans retour. Les secours de la religion lui furent administrés. Elle vécut encore quelques jours, plongée dans un assoupissement presque continuel. Dans un moment lucide, où le sourire errait sur ses lèvres pâles, et où elle pensait à Dieu et à sa bonté infinie, sa pauvre mère lui entendit dire très distinctement à voix basse:
«Mon Dieu, je vous demande un million de fois pardon.»
Le lendemain de sa mort, c’était la fête du village, les jeunes, filles, vêtues de blanc, voulurent la porter elles-mêmes jusqu’au cimetière. Elles jetèrent sur sa tombe des milliers de fleurs et l’entourèrent de rosiers blancs.
Voici l’épitaphe qui fut gravée sur la pierre de son tombeau:
Ici dort un enfant, fleur un seul jour fleurie, Vierge au front inspiré; Elle avait les doux noms de Laure et de Marie, Nom charmant! nom sacré! La mort seule a calmé son mystique délire. Comme vers un autel Son âme virginale et l’âme de sa lyre Montent ensemble au ciel. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La vie de Marie Laure a été trop courte pour que son talent put briller dans toute sa force et dans toute sa pureté. Le recueil de nouvelles en prose et de poésies qu’on a publié après sa mort est empreint d’un délicieux parfum de jeunesse et d’une originalité native qui décélait l’inspiration. C’est comme poète de la nature que Marie Laure figure dans cet ouvrage; poète spirituel et penseur, qui, s’il eût vécu plus longtemps, fût devenu sans doute un grand poète.
La pièce qui suit a été composée par Marie Laure, pendant le mois qui a précédé sa mort. Elle en écrivit les derniers vers quelques heures avant son agonie.
LES PREMIERS SOUVENIRS.
Enfant, quand je courais active et vagabonde, Croyant que mon vallon, là bas, c’était le monde, Du toit aimé, le soir, je passais le vieux seuil, Et ne comprenant pas ni la mort, ni le deuil, Ni la souffrance au cœur s’attachant comme un lierre, Je demandais pourquoi sous la rouge paupière Des femmes qui passaient, le front voilé de noir, Roulaient toujours des pleurs? Pourquoi j’avais pu voir Près d’elles, au saint lieu, quand j’étais arrêtée, Des sanglots soulever leur épaule voûtée? Ma mère répondait que mon ange gardien Me le dirait plus tard si je le priais bien; Et plus tard je l’ai su... Ce ne fut pas mon ange Qui vint me révéler tout ce mystère étrange De mort, de deuil, de pleurs; mais je vis tant d’absents Qui ne revenaient pas; je connus tant d’accents Que je n’entendrai plus; tant d’âmes envolées Mirent sur mon chemin tant de femmes voilées; Tant de grands cœurs battaient qui ne tressaillent plus; Hélas! et j’en sais tant dans la fosse reclus, De ceux que nous perdons, lorsque la feuille tombe, Qu’ainsi j’ai vu la mort et j’ai compris la tombe. . . . . . . . . . . . . . . . Pourtant on me sauva; dans mes belles vallées, Je vis des jours brûlants et des nuits étoilées, Et lorsque je marchai, dans mon premier sentier, La première fleur fut la fleur de l’églantier, Que ma main déroba. Durant plus d’une année, Je courus par mes prés doucement étonnée, Regardant la nature et devinant le beau Comme mon cœur plus tard devina le tombeau. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il me souvient; je vis venir la poésie, Soutenant d’une main sa coupe d’ambroisie, Et de l’autre deux luths;—les posant devant moi, «Tiens,» me dit-elle, «enfant, voici deux luths pour toi. Quand le chagrin fuira de ta triste demeure, La paix viendra vers toi,—ne fuirait-il qu’une heure. Tu prendras ce vieux luth entouré d’oranger, A la fleur virginale, au parfum étranger; Sur lui tu peux chanter la riante ballade, Rome, si tu l’as vue, ou Séville ou Grenade; C’est le luth de la joie et des douces amours; Ne va pas y chercher chagrins et mauvais jours. Mais lorsque tu verras revenir la souffrance, Faisant fuir de frayeur la paix et l’espérance, Tu prendras l’autre luth, posé sur un cercueil; Il est encore couvert de larmes et de deuil; Sur lui chantons toujours quand la peine t’oppresse; Tu pourras quelquefois affaiblir ta tristesse. Pour la muse, attends-la, mais ne la poursuis pas; Si tu la laisses libre elle suivra tes pas. Adieu, garde longtemps ton âme forte et juste.» (Ainsi m’avait parlé la poésie auguste.) Sur la lyre des pleurs j’ai tant de fois chanté Que souvent j’égarais le luth de la gaîté, Le délaissant toujours. Mais, un matin, joyeuse Ou calme,—j’essayais la ballade amoureuse, Lorsqu’on vint m’appeler auprès du saint vieillard, L’aïeul agonisant, dont le blême regard Sortait péniblement de paupières mi-closes, Tombé dans le jardin près d’un buisson de roses; Son teint était semblable aux suaires jaunis, Et comme Dieu l’accorde à ses élus bénis; La mort, lente à venir, sainte et mystérieuse, Ferma l’œil sans regard de l’agonie affreuse.