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Les poètes du peuple au XIXe siècle

MARIE CARPANTIER, De la Flèche.

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Quelle est cette frêle jeune fille, au teint pâle, aux longs cheveux blonds! Assise sur le sommet d’une colline, le front appuyé sur sa main, elle suit, d’un regard mélancolique, à travers les prairies, le Loir, dont le cours sinueux semble être l’image des méandres de sa pensée; puis, détachant ses yeux de ce spectacle magnétique, elle relève la tête et arrête sa vue sur les tours imposantes du collége militaire, bâti par le roi populaire, par le bon Henri, et sa pâleur s’efface, sa tristesse s’envole, car les rêves de son imagination, les pressentiments de son âme se dissipent au souvenir de cette éclatante mais douce et pure gloire qui, comme un baume bienfaisant, a rasséréné son cœur alarmé. Malheureuse jeune fille aux nobles pensées, aux instincts généreux, orpheline, sans parents, sans appui, tu n’as, pour défier l’avenir, que ta mère, pauvre veuve, avant le temps, d’un brave militaire; que ta mère énervée par la douleur.

Mais rien n’est si fécond que les pleurs d’une mère! L’enfant sentit bientôt, sous leur rosée amère Sa raison s’épurer, son âme s’agrandir. Nue et morne à ses yeux apparut l’existence; Et, pour encourager sa mère à la souffrance, Elle se hâta de souffrir.

Mais sur cette existence menacée par un sombre avenir luit tout d’un coup une vive lumière: la Bienveillance, sous les traits d’une femme poète[Q], éveille de nombreuses sympathies en faveur de la jeune muse abandonnée, attire sur elle l’attention de personnages puissants. Bientôt, grâce à cette intervention généreuse, la pauvre Marie, délivrée de ses noirs pressentiments, rassemble ses poésies, feuilles éparses qu’elle avait écrites sous de pénibles impressions, et, le cœur gros d’attendrissement et de reconnaissance, elle peut inscrire sur leur frontispice cette dédicace expansive:

Ce livre est la première, la seule richesse que je possède en ce monde; qu’ELLE[R] me laisse le lui offrir, ELLE qui a délivré mon âme de ses douloureuses préoccupations, en répandant la sécurité pour l’avenir et la douce quiétude du présent sur les vieux jours de ma mère bien aimée.

Les préludes sont empreints d’une tristesse maladive, apanage funeste de ces organisations délicates qui, à leur entrée dans la vie, sont si brutalement étreintes par la misère et la douleur qu’elles se croient fatalement appelées à subir ce double joug. On reconnaît la trace du malheur dans cette pièce touchante: Si je mourais!...

SI JE MOURAIS!...

J’ai dit: «au milieu de mes jours je verrai donc les portes de la mort,» et j’ai cherché en vain le reste de mes années. Cantique d’Ézéchias.

Si je mourais! cette sombre pensée Retombe à chaque instant sur mon âme oppressée; Si je parle d’espoir, une vague terreur Fait expirer les mots sur ma lèvre glacée, Étouffe sous son poids les élans de mon cœur, Et, boisson vénéneuse en ma coupe versée, Transforme en cris d’effroi tous mes cris de bonheur! Mourir! oh Dieu!... mais non, je suis trop jeune encore! Le jour ne s’éteint pas au lever de l’aurore; Le soleil du matin resplendit jusqu’au soir: Moi je naquis hier, et je n’ai, sur la terre, Qu’à petits pas d’enfant commencé ma carrière; J’ai de longs jours à vivre et de beaux cieux à voir! Et puis, à mon berceau, pendant la nuit muette, Ma mère a tant veillé! tant prié sur ma tête! Tant demandé pour moi de joie à l’avenir! Non, je ne mourrai pas! Quoi! fuir ma vieille mère! Quoi! dévaster son ciel! quoi! triste et solitaire L’abandonner! ma mère!... Oh! si j’allais mourir!... Quand reviennent les nuits, les nuits froides et sombres, Et que le soir lugubre, en longs habits de deuil, S’avance tristement pour évoquer les ombres, J’entends, j’entends les morts entr’ouvrir leur cercueil. Je les vois, secouant leur funèbre poussière, Se dresser lentement décharnés et sans bruit; Et, muets, s’éloigner, couverts d’un long suaire Que soulève à regret le souffle de la nuit. Je crois entendre au loin leur voix mystérieuse Gémir en m’appelant au pied d’un noir cyprès, Et malgré moi revient cette pensée affreuse: Si je mourais!... si je mourais!... O mes tendres amis! vous si chers à mon âme! Vous par qui s’embellit ou s’attriste mon sort, Venez fortifier mon faible cœur de femme; Venez! délivrez-moi de ces rêves de mort! Au bruit de vos chansons engourdissez mes peines; Que vos voix, s’unissant dans un accord divin, Pénètrent tous mes sens et glissent dans mes veines Le désir de la joie et l’oubli du destin. N’est-il plus sur les monts une fleur pour nos têtes? Les lis, ainsi que moi, se sont-ils tous flétris? Ah! venez! guidez-moi vers ces grottes muettes, Je veux à leurs échos dire vos noms chéris! Je veux, d’un pied léger, sur la verte colline Bondir! et me bercer dans les vagues du ciel! D’un air limpide et frais abreuver ma poitrine, M’enivrer de parfums! m’enivrer de soleil! Là, je vivrais, amis! car c’est la peur qui tue! Oh! la peur, de ma vie a fait un long trépas. Cette horreur de la mort, d’où m’est-elle venue? Avant de vous aimer, je ne la craignais pas. Elle n’était pour moi qu’un fantôme docile Aux appels suppliants des fils de la douleur; Je croyais que pour eux, ange libérateur, Des heureux d’ici-bas elle fuyait l’asile; Et, dans mes jeux d’enfant, bien souvent immobile, Je feignais d’être morte... Oh! je n’avais pas peur! Mais voyez!... à pas lents les ténèbres s’avancent... Ecoutez!... écoutez le bruit sourd des tombeaux!... Sur l’horizon déjà des ombres se balancent.... Du jour! de la lumière! apportez des flambeaux! Amis, entourez-moi! rapprochons-nous de l’âtre; Chassons du noir sommeil les perfides appas! Chantons de gais refrains jusqu’à l’aube bleuâtre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais si la mort venait!... cachez-moi dans vos bras....

C’est peu après sa première nomination à un emploi honorable que mademoiselle Carpantier dut composer sa pièce intitulée Sur le côteau de Saint-Germain-du-Val, pendant la nuit. Le ton de cette pièce est bien différent de la précédente; on y respire l’allégement du cœur, la satisfaction intime, la sérénité, le calme après la tourmente. Nous en citerons une partie pour montrer ce jeune talent sous un autre jour.

SUR LE COTEAU DE SAINT-GERMAIN-DU-VAL,

Pendant la nuit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je vois, je vois d’ici ma cité bien aimée Sommeiller, vaporeuse, au bord de l’horizon, Comme un léger esquif que la brise embaumée Endort sur l’Océan profond. A voir ses toits de marbre et ses maisons d’ivoire, Sa ceinture de monts, ses ombrages en fleur, Quels flots de souvenirs inondent ma mémoire! O mon enfance! ô paix du cœur... Puis je vois, se dressant dans l’épaisseur des ombres, —Des secrets de la nuit témoins silencieux,— Ces tours[S] aux fronts hautains qui, des nuages sombres, Déchirent les flancs orageux. Aux superbes sommets de ce noble édifice, Orgueil de mon pays, œuvre d’un roi chéri, Ne voit-on pas planer une ombre protectrice? L’ombre du magnanime Henri? Et là-bas ce beau Loir dont la blanche surface S’illumine aux clartés de la lampe des cieux; Semblable au sentier d’or que parcourt, dans l’espace, Un archange aux pieds lumineux. La Flèche, ô mon doux nid! ô ma belle patrie! Asile où je vécus du fruit de mon labeur; Toi qui compris mes chants, qui protégeas ma vie; Quel amour t’a voué mon cœur! Oh! moi, je donnerais pour ta grâce pudique, Pour ton ciel nuageux, pour tes monts verdoyants, Et la vieille Italie, et la jeune Amérique, Et l’Asie aux cieux flamboyants! Que me font les splendeurs des cités orgueilleuses! Athène et ses débris............ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Paris, ce vaniteux qui veut briller et plaire, A mes yeux un instant sembla royal et beau; Mais bientôt j’aperçus la fraude et la misère Sous la pourpre de son manteau. Ces bruits, ces chants, ces cris de la foule empressée, Où pas un œil ami ne s’arrêtait sur moi, D’un lourd penser d’exil oppressaient ma pensée Et me glaçaient d’un vain effroi. Alors, ô mon pays, rêveuse et désolée, Loin de ces inconnus je courais me cacher, Pour songer doucement à ta fraîche vallée, A tes bois, à ton vieux clocher. Il me semblait revoir ce castel solitaire, Qui dort sombre et muet sur tes côteaux fleuris, Et qui, puissant jadis, sous ton toit séculaire Abrita le saint roi Louis. Et mon cœur bondissait!—pourtant, ô ma patrie! Jamais tu n’eus pour moi ni fêtes ni plaisirs; Mais le doux souvenir de ma mère chérie Parfumait tous mes souvenirs. La Flèche, ah! si jamais, à mes désirs contraire, Le destin, loin de toi, m’entraînait quelque jour, Pour consoler mon cœur sur la terre étrangère, Garde, ah! garde-moi ton amour! Je ne demande rien à l’aveugle fortune; Mon front de fiers lauriers ne s’est point ombragé; La gloire me fait peur, le faste m’importune; Je ne veux rien que ce que j’ai. Mais quand la mort viendra, céleste messagère, M’emporter, libre enfin, vers un monde nouveau, Qu’on dépose ma cendre où le sort tutélaire Posa mon fragile berceau.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On le voit, la vie de mademoiselle Carpentier ne présente qu’une physionomie monotone; le grand événement qui l’a marquée a été son voyage à Paris. Mais nous disons tant mieux avec l’excellent M. Primrose[T], cet ami du foyer domestique, dont toutes les émigrations s’étaient bornées à passer, dans sa maison, de la chambre bleue à la chambre rose, et nous répéterions volontiers aussi, avec les voyageurs aux pays lointains, désenchantés, au retour, ces vers d’un charmant poète français, Léonard:

Quel fol espoir trompait mes vœux Dans cette course vagabonde! Le bonheur ne court pas le monde; Il faut vivre où l’on est heureux.

Comme Élise Moreau, comme Marie Laure, mademoiselle Carpantier doit presque tout à la nature. Ses dispositions précoces pour la poésie lui valurent les plus vives sympathies. L’étude vint ensuite les développer; mais ce fut l’étude individuelle, l’étude telle qu’elle a été pratiquée par nos poètes artisans, l’étude sans maître.

L’auteur des Préludes a composé son recueil de pièces assez différentes de forme, de ton, de couleur et de sentiment. La critique sévère y reprendra des alliances de mots et des rimes usées, et réclamera moins d’abondance et de facilité. Mais ce sont là des taches légères. Mademoiselle Carpentier excelle dans les tableaux sombres ou sauvages; son pinceau, tout viril alors, nous transporte par sa touche énergique et fière. Nous citerons, en ce genre, Une création de Satan, et surtout Indépendance, dont les cinq dernières strophes resteront dans la mémoire des littérateurs.

Notes in this chapter

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