SAVINIEN LAPOINTE, Cordonnier de Paris.
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Né à Sens, en 1812, Savinien fut transporté à Paris par ses parents, lors de l’invasion de 1814. Cette famille devint pauvre par une maladie cruelle, qui en jeta le chef à l’hôpital, où il resta deux ans. Ce fut, pendant ce temps d’épreuve, qui obligea la mère de Savinien à se mettre nourrice, qu’il fut envoyé à la campagne chez son grand-père maternel. Si nous recherchons la cause première qui donna l’éveil à la vocation poétique de Savinien Lapointe, nous la trouvons dans le spectacle de la nature se déroulant à son imagination adolescente. Ce fut dans la vie calme des champs qu’il reçut ces impressions profondes qui devaient engendrer plus tard la pièce si charmante: le Bois, que nous donnons ici tout entière:
LE BOIS.
Oh! vous, pauvres puissants, que l’étiquette enchaîne, Allez au bois; Et là, vous entendrez, assis sous le vieux chêne, De douces voix. Muet comme l’extase, et, caché sous l’ombrage, Le soir, j’entends Les amours de l’oiseau, les amours du feuillage, Comme les vents. Tout est ravissement, dans ce paisible asile; Du rameau vert, De l’herbe, de la mousse et du genêt fertile Sort un concert. Là, la fleur dit à l’air, alors qu’elle se penche: Caresse-moi; Et l’air répond, dans la corolle blanche: Je suis à toi. Le brillant scarabée, en sa robe superbe, Appelle aussi; Une voix lui répond, sur le bout d’un brin d’herbe: Viens, me voici! Furtif, sur le gazon, à travers le feuillage Le soleil luit, Glisse de branche en branche, anime le bocage Qui lui bruït. Dans la tranquillité, vers une fleur agreste On voit encor Le soyeux papillon qui, gracieux et leste, Prend son essor. Et le sol, caressant la tête qui s’incline Sur son rameau, Entend balbutier à la fleur enfantine: «Vous êtes beau!» Voyez l’abeille, dans l’aubépine embaumée, Qui s’enfouit; Du fond d’un pur calice elle sort parfumée, Bourdonne et fuit. Écoutez, écoutez, du fond du taillis sombre, Où seul j’accours Ces chants mystérieux qui s’échappent de l’ombre: Amours! Amours! Oui, là, vous oublîerez de ce faste inutile L’éclat pesant, Les cris de la terreur, les pavés de la ville Rouges de sang! Pour moi, j’aime rêver à la douce innocence, Au bois profond, Où l’esprit qui se plaît dans un muet silence, Devient fécond. Hommes contemplatifs, la nature est un livre A vous offert; Cherchez dans ses feuillets la fleur qui vous enivre: Il est ouvert!
Lorsque Savinien revint à Paris, son père, guéri, pouvait subvenir aux besoins de sa famille. Le jeune homme quitta alors le toit paternel pour aller habiter un de ces combles mansardés où une vingtaine d’ouvriers travaillent en commun. Très habile déjà, Savinien se perfectionna tellement dans son état qu’il parvint à faire, en un seul jour, sept paires d’escarpins, et, une autre fois, quatorze paires de chaussons. Ce sont deux véritables tours de force que très peu d’ouvriers, même parmi les meilleurs, seraient capables d’exécuter.
Cependant, sa tête ardente demandait une alimentation: il chantait donc, le jour, tout en travaillant, les chansons de Béranger, et, la nuit, il lisait Rousseau, l’auteur de la Nouvelle Héloïse et du Contrat social. L’explosion de juillet arriva: Savinien fut un des premiers à prendre les armes. Les mots d’abaissement continu, de jésuitisme, d’absolutisme bourdonnaient systématiquement depuis de longues années dans les feuilles de l’opposition; le moment était venu pour tout bon patriote de réhabiliter la gloire et la liberté. Le jeune poète le crut ainsi, avec bon nombre de Français. Il fut arrêté, les armes à la main, et il aurait, peut-être, payé de la vie son généreux élan, si la victoire n’était restée à ceux qui partageaient ses opinions et ses espérances. Il avait mérité la croix de juillet; mais comme il était trop fier pour la demander, il ne doit pas se plaindre de ne l’avoir pas obtenue. D’autres, moins modestes, furent plus heureux.
Le mouvement qui éclata, au mois d’avril, ne devait pas le trouver inactif. Arrêté et conduit à Sainte-Pélagie, Savinien put juger comment le pouvoir entendait cette gloire et cette liberté. En réfléchissant sur le passé dans sa prison, il se souvint, peut-être, de l’expédition d’Espagne en 1823, faite malgré les puissances du nord; de l’expédition d’Alger entreprise et heureusement terminée en quelques jours, en dépit des menaces de l’Angleterre; peut-être encore en est-il venu à penser que la branche aînée avait du bon et qu’elle n’eût jamais voulu de l’entente cordiale, non plus que de la paix à tout prix.
Sorti de prison, Savinien Lapointe se maria et publia ses premiers essais poétiques dans la Ruche populaire, journal rédigé par des ouvriers. Bientôt, soutenu par les encouragements les plus honorables et les plus illustres, il fut mis dans le cas de publier un recueil de poésies intitulé: Une voix d’en bas. Ce livre remarquable a suffi pour faire prendre à Savinien une place distinguée parmi nos poètes contemporains.
Le talent de Savinien n’a pas été façonné par une main étrangère; il est le brillant résultat de méditations solitaires, d’études assidues, fécondées par les dons naturels les plus précieux: une imagination puissante; un esprit prompt, alerte, vif, observateur; un sentiment délicat de la mélodie et du nombre. La voix de Savinien est parfois rude, âpre, incisive; elle ne chante pas alors pour plaire, mais pour instruire, amender et réformer. Si les versificateurs de nos jours avaient compris leur époque, ils se seraient abstenus de publier leurs contre-sens, harmonieux, sans doute, mais de purs contre-sens, et la poésie ne serait pas tombée comme jadis la vérité, au plus profond d’un puits, où elle se serait indubitablement noyée sans le secours que lui ont prêté deux poètes de génie.