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Les morts commandent

TROISIÈME PARTIE

Berthe Delaunay translation

I

Deux jours après, comme Jaime, revenu de la pêche, attendait dans sa tour qu’on lui apportât son repas, il vit entrer Pép qui disposa sur la table le petit panier aux provisions, avec une certaine solennité.

Le paysan tenta de s’excuser pour cette visite insolite. Sa femme et Margalida s’étaient rendues une fois encore à l’ermitage des Cubells, et le gamin les avait accompagnées.

Febrer, qui avait passé toute la matinée en mer, se mit à manger de bon appétit; mais l’air grave de Pép finit par attirer son attention.

—Pép, tu as quelque chose à me dire et tu n’oses pas.

—C'est vrai, maître.

Et Pép, comme tous les timides, qui hésitent et tergiversent avant de parler, mais qui, après s’y être risqués, vont de l’avant, poussés par leur timidité même, exposa sa pensée avec une rude franchise.

«Oui, il avait quelque chose à dire; quelque chose de très important. Il y pensait depuis deux jours... et maintenant il ne pouvait plus se taire. S'il s’était aujourd’hui chargé d’apporter lui-même le dîner du señor, c’était pour lui parler. Voyons! Que voulait don Jaime? Pourquoi se moquait-il de ceux qui l’aimaient tant?»

—Me moquer de vous? se récria Febrer.

—Hélas! c’est la vérité pourtant, affirmait Pép avec tristesse.

Avait-il fait autre chose, le soir de l’orage? Quel caprice avait poussé le señor à se présenter en plein festeig et à s’asseoir auprès de Margalida comme s’il eût été l’un de ses prétendants?

—Ah! don Jaime, les veillées d’amour sont choses sérieuses pour lesquelles des hommes s’entretuent. Je sais bien que les messieurs de la ville ridiculisent ces vieilles coutumes et considèrent presque comme des sauvages les paysans de notre île! Mais il convient de respecter les usages des humbles et de ne pas troubler les rares occasions qu’ils aient d'être joyeux!

Cette fois, ce fut Febrer qui prit un air de tristesse.

—Mais, mon bon Pép, je te jure que je n’ai jamais eu l’intention de me moquer de vos coutumes... sache-le, une fois pour toutes; je prétends à la main de ta fille, tout comme le Cantó, comme ce vérro antipathique, comme tous les jeunes gens qui accourent chez toi pour faire leur cour à Margalida... L'autre soir je me suis présenté au festeig parce que je suis las de souffrir, parce que j’ai enfin compris la cause des tristesses qui, depuis longtemps, m’accablent, parce que j’aime Margalida, enfin, et que je l’épouserai... si elle y consent.

Son accent, sincère et passionné, effaça les derniers doutes du paysan.

—Alors, c’est bien vrai? s’exclama-t-il. L'atlóta m’avait bien laissé entendre cela, au milieu de ses larmes, quand je l’interrogeai sur le but de votre visite... Je n’avais pas ajouté foi à ses paroles, tout d’abord; les filles sont si présomptueuses!... Elles s’imaginent que tous les hommes sont follement épris d’elles... Ainsi, c’est la vérité?

Cette certitude faisait sourire Pép, comme quelque chose d’inattendu et de bouffon.

—Voyons, don Jaime, nous sommes assurément très honorés, moi et les miens, de cette marque d’estime que vous donnez à Can Mallorquí. Il n’y a que la jeune fille qui en souffrira. Vous comprenez qu’elle va désormais être gonflée d’orgueil; elle s’imaginera qu’elle est digne d’un prince et ne voudra plus accepter pour mari un paysan... Non, non, cela ne peut être, señor... vous sentez bien que cela ne peut être... Vous avez déjà réfléchi, n’est-ce pas, don Jaime, et vous allez convenir avec moi que votre acte de l’autre soir était une plaisanterie... un caprice?...

Febrer secoua la tête énergiquement.

Ni plaisanterie, ni caprice! Il aimait la gentille Fleur-d'Amandier. Il avait conscience de la passion qu’il éprouvait pour elle et il irait jusqu’au bout. Il se proposait d’aller de l’avant, suivant sa volonté, en dehors de tous scrupules et préjugés. Il aimait Margalida et se déclarait un de ses prétendants, usant des mêmes droits que n’importe quel atlót d'Iviça. Il avait dit.

Pép, scandalisé par ces paroles, froissé dans son respect des traditions, leva les bras au ciel:

—Señor Dios!... Señor Dios!...

Il éprouvait le besoin de prendre le Seigneur à témoin de son émoi et de son étonnement. Un Febrer voulant donner son nom à une fille de Can Mallorquí!... Il semblait à Pép que toutes les lois de la nature étaient bouleversées, comme s’il voyait la mer près d’engloutir l'île; comme si les amandiers devaient fleurir au-dessus des vagues.

Tout le respect déposé dans l’âme de ce paysan durant ses longues années de servitude; la vénération religieuse que lui avaient inculquée ses parents lorsque, tout enfant, il voyait arriver, de Majorque, ceux qu’on nommait «les maîtres», se réveillaient en lui pour protester contre cet absurde projet, qui lui paraissait un défi à la hiérarchie sociale et à la volonté divine.

—Voyons, don Jaime. Je recommence à croire que tout ceci n’est qu’un jeu... mais votre air sérieux m’avait trompé. Don Horacio, se plaisait aussi à nous conter les choses les plus comiques sans perdre un instant sa gravité de juge. Non! le descendant d’une famille comme la vôtre, ne peut s’allier à de pauvres paysans!

—Mais je suis plus pauvre que toi, puisque je vis à tes dépens!... Si tu me chassais, je ne saurais où me réfugier.

—Pauvre! allons donc! Un Febrer n’est jamais pauvre! C'est impossible! Vous verrez certainement des jours meilleurs.

Jaime renonça à convaincre le fermier. Tant mieux, après tout, s’il le considérait comme riche. De cette façon, au moins, tous ces atlóts, dont il était devenu le rival, ne pourraient dire qu’il cherchait à s’allier à la famille de Pép, pour rentrer en possession de Can Mallorquí.

—Mais enfin, sais-tu si Margalida m’aime ou ne m’aime pas? Es-tu sûr que, comme toi, elle juge mon idée extravagante?

Pép demeura un instant silencieux. Il porta la main sous son feutre et se gratta la tête avec embarras, mais ne tarda pas à sourire malicieusement et, avec une expression de dédain non dissimulé, il manifesta le peu d’importance qu’il attachait à la pensée des femmes... ces êtres inférieurs, selon l’opinion des paysans.

—Les femmes! Qui peut jamais savoir ce qu’elles pensent, don Jaime?... Margalida est semblable à toutes ses pareilles; vaniteuse et toute disposée à croire aux aventures extraordinaires. A cet âge, toutes s’imaginent qu’un comte ou un marquis viendra quelque jour les enlever dans un carrosse doré, et que leurs amies en crèveront de jalousie.

Mais bientôt, cessant de plaisanter, il ajouta:

—Au fait, il est possible que la fillette vous aime sans s’en rendre bien compte elle-même. Quand on est jeune, le cœur s’enflamme plus facilement! Elle pleure quand on lui parle de ce qui est arrivé l’autre soir. Elle dit que ce fut une folie, mais elle ne prononce pas un mot de blâme contre vous... Ah! que je voudrais voir ce qui se passe au fond de son cœur!

Febrer écoutait le paysan avec un sourire de bonheur, mais celui-ci dissipa bientôt sa joie en ajoutant énergiquement:

—De toute façon, ce mariage ne peut se faire et il ne se fera pas... Qu’elle pense ce qu’elle voudra! Je m’y oppose formellement, parce que je suis son père et que je veux son bien. Voyez-vous, don Jaime, il ne faut pas mélanger les torchons avec les serviettes; il n’en résulte rien de bon.

Tout en prononçant cet adage, Pép débarrassait la table et se préparait à partir.

—Restons-en là, don Jaime, continua-t-il, avec son obstination de rustre, convenons que tout ceci ne fut qu’une plaisanterie et que, désormais, vous ne tourmenterez plus l’atlóta par vos fantaisies...

—Non, Pép. J'aime Margalida, et j’irai lui faire ma cour du même droit que n’importe quel jeune homme de l'île.

Pép hocha la tête en signe de protestation. Non! Il répétait encore que cela était impossible. Les autres filles du village allaient se gausser de Margalida, amusées par cet étrange prétendant; les méchants iraient peut-être jusqu’à calomnier la famille de Can Mallorquí, dont le passé d’honneur était un des plus respectés, dans le pays. Et ses amis, à lui, Pép, comment prendraient-ils la chose quand il irait à la messe à San José et qu’il se joindrait à eux dans le cloître de l’église? N'allaient-ils pas le qualifier d’ambitieux et dire qu’il voulait faire de sa fille une demoiselle?... Et il n’y avait pas que cela à redouter. Il fallait penser aussi à la colère des rivaux, à la jalousie qui allait s’allumer chez ces atlóts que la surprise avait paralysés, l’autre soir, quand, au milieu de la tempête, il était entré pour s’asseoir à côté de Margalida. Certainement, ils étaient, maintenant, revenus de leur stupeur; ils parlaient de don Jaime et se concertaient pour lutter contre l’étranger. Les Ivicins ont une forte tête; il faut les prendre comme ils sont. Ils se battent, s’entre-tuent sans mêler à leurs différends les gens du dehors, parce qu’ils les savent étrangers à leur vie, indifférents à leurs passions. Mais si l’étranger s’immisce dans leurs affaires, surtout s’il est un Majorquin, que va-t-il se passer?

—Don Jaime, au nom de votre père, au nom de votre noble aïeul, je vous en supplie, moi qui vous connais depuis votre petite enfance, renoncez à cet extravagant projet. Vous êtes chez vous à Can Mallorquí, disposez de la maison, des terres et de tous les habitants, qui seront heureux de vous servir... mais ne persistez pas dans ce caprice. Il ne peut vous attirer que des malheurs!

Febrer qui, tout d’abord, avait écouté Pép avec déférence, se révolta avec toute la violence de son caractère, quand le paysan exprima ces craintes. Vouloir lui faire peur? Il se sentait capable de se battre avec tous les atlóts de l'île. Il n’existait pas, dans tout Iviça, un seul garçon capable de le faire reculer. A sa passion d’amant se joignait toute la superbe de sa race, et aussi la haine qui, de temps immémorial, divise les deux îles. Certes, il irait au festeig. Il avait d’ailleurs deux bons compagnons pour le défendre au besoin.

Et il regardait tour à tour sa ceinture où était caché son revolver, et le fusil accroché au mur.

Devant cette attitude résolue, Pép baissa la tête avec une expression de découragement profond. Ah! les fougueux jeunes gens! Lui-même avait été ainsi autrefois. C'étaient toujours les femmes qui faisaient commettre les plus grandes folies!... Inutile d’essayer de convaincre le señor. Il était têtu et orgueilleux comme tous les siens!

—Que Votre Seigneurie fasse ce qu’elle voudra, don Jaime. Mais souvenez-vous de ce que je vous dis: un malheur, un grand malheur nous attend!...

Le paysan sortit de la tour, et Jaime le vit descendre la côte et se diriger vers la ferme d’un pas alourdi, puis disparaître derrière les buissons de Can Mallorquí.

Febrer allait quitter le seuil où il s’était attardé à le suivre de l'œil, quand il aperçut, entre les arbustes, un jeune homme qui, après avoir prudemment regardé de tous côtés si nul ne pouvait l’apercevoir, accourut vers lui. C'était le Capellanét. Il grimpa quatre à quatre l’escalier de la tour et, en se trouvant en présence de Febrer, il se mit à rire de tout son cœur. Depuis le soir où le señor s’était inopinément présenté à la ferme, le Capellanét était plus familier avec lui. Ce n’était pas lui qui protestait! Il trouvait tout naturel que Margalida plût au señor et que celui-ci désirât en faire sa femme...

—Tu n’étais donc pas aux Cubells! demanda Febrer.

Le garçon éclata de rire... Il avait laissé sa mère et sa sœur à moitié chemin et, caché derrière les tamaris, il avait attendu que son père fût revenu de la tour. Il avait bien pensé que Pép voulait causer de choses sérieuses avec don Jaime et que c’était pour cela qu’il les avait éloignés tous et s’était chargé de porter le dîner. Depuis deux jours, le vieux ne parlait plus chez lui que de cette entrevue. Il avait longtemps hésité, retenu par le respect qu’il portait au maître et aussi par sa timidité naturelle, mais, finalement, il s’était décidé.

«Et Fleur-d'Amandier, que disait-elle lorsque le Capellanét parlait de lui?»

Le jeune garçon se redressa, tout fier de pouvoir se poser en protecteur du señor. Sa sœur ne disait rien: tantôt elle souriait, quand on prononçait le nom de don Jaime, tantôt ses yeux s’emplissaient de larmes et, presque toujours, elle changeait brusquement de conversation, en conseillant au Capellanét de ne point se mêler de cette affaire et de donner satisfaction à leur père en retournant au séminaire.

—Tout cela s’arrangera, don Jaime, continuait le petit paysan, fier de l’importance que prenait sa personne, cela s’arrangera, c’est moi qui vous le dis. Je suis sûr que ma sœur vous aime beaucoup... seulement elle est retenue par une certaine crainte... Qui pouvait espérer que vous la remarqueriez?... A la maison nous avons tous l’air fou: le père est renfermé et parle tout seul; la mère gémit et appelle la Vierge à son secours; Margalida pleure...

Pendant que le Capellanét parlait des sentiments de Margalida, il avait une autre préoccupation.

Il songeait à ses anciens amis, les atlóts qui courtisaient Fleur-d'Amandier.

—Attention! Ouvrez l'œil!... Je ne sais rien de précis, ils ont l’air de se méfier de moi et cessent de parler en ma présence. Mais certainement ils trament quelque chose. Il y a huit jours, ils paraissaient se détester et se fuyaient. Aujourd’hui, ils sont unis contre l’étranger. Ils ne disent rien, mais leur sombre silence est peu rassurant. Le seul qui crie et qui s’agite comme un mouton enragé, c’est le Cantó. Il redresse son pauvre corps rachitique de poitrinaire en jurant, entre deux quintes de toux, qu’il veut tuer le Majorquin.

Ils n’ont plus de respect pour votre personne, don Jaime. Quand ils vous ont vu entrer à la ferme et vous installer à côté de Margalida, ils sont d’abord demeurés hébétés de surprise. Moi aussi, je n’en ai pas cru mes yeux, et pourtant, depuis longtemps, je me doutais que ma sœur ne vous était pas indifférente... Vous me parliez trop souvent d’elle, mais maintenant les prétendants de ma sœur se sont ressaisis, et ils vont agir. Et ils n’ont pas tort! A-t-on jamais vu un étranger venir à San José pour enlever la jeune fille qu’ils courtisaient, aux plus vaillants atlóts de l'île!

Mais n’importe! Vous l’aimez, cela suffit. Pourquoi ma sœur irait-elle travailler la terre et mener une pénible existence de fatigues, quand un monsieur comme vous l’a distinguée?... En outre (et en disant ces mots, l’espiègle souriait avec malice), ce mariage me plaît à moi. Vous n’allez pas cultiver les champs, n’est-ce pas? Vous emmènerez Margalida; alors le vieux, n’ayant plus de gendre à qui laisser Can Mallorquí, me permettra d'être fermier, de me marier et... adieu l’état de curé!... Je vous dis, don Jaime, que vous aurez ma sœur. Je suis là, moi, le Capellanét, pour vous soutenir et me battre avec la moitié du pays, s’il le faut.

Bientôt, et non sans quelque hésitation, il prenait un air de grand homme modeste qui craint de révéler son importance, et, plongeant sa main dans la haute ceinture pourpre qui ceignait ses reins, il en tirait un couteau.

—Hein? disait-il en admirant l’acier qu’il faisait miroiter sous les yeux de Febrer.

C'était la fameuse navaja que Jaime lui avait offerte peu de jours auparavant.

—Hein? répéta-t-il en regardant Jaime comme s’il le prenait sous sa protection.

Et il passait amoureusement l’extrémité de son doigt sur le fil tranchant, ou l’appuyait sur la pointe, ne dissimulant pas la volupté qu’il éprouvait d’en sentir la piqûre. Quel bijou!

Febrer approuva de la tête. Oui, c’était une arme sûre; il l’avait soigneusement choisie à Iviça pour l’offrir à Pepét.

—Avec une telle amie, poursuivait l’aventureux garçon, nous ne craignons personne. Le Ferrer? Qu’il y vienne. Le Cantó et tous les autres?... Nous n’en avons cure. Et Dieu sait si je grille d’envie de m’en servir! Aussi, que nul ne tente quoi que ce soit contre vous: il est d’avance condamné à mort!

Avec la tristesse d’un grand homme qui voit le temps s’écouler sans qu’il lui soit permis de donner la mesure de sa valeur, Pepét ajouta:

—Quand mon grand-père avait mon âge, on raconte qu’il était déjà vérro et qu’il était redouté dans toute l'île.

Le Capellanét passa une grande partie de l’après-midi à la tour. Les ennemis supposés de don Jaime qu’il regardait comme les siens, firent l’objet principal de la conversation. Il contemplait son couteau, en rêvant de combats terribles se terminant toujours par la fuite ou la mort des adversaires, tandis que lui, Pepét, sauvait don Jaime, au prix d’héroïques efforts.

Celui-ci s’amusait beaucoup de la pétulance du jeune garçon et raillait son humeur batailleuse.

Le soir venu, Pepét se dirigea vers la ferme afin d’aller quérir le souper du señor. Il rencontra sous le porche plusieurs prétendants de sa sœur qui, venus de très loin pour le festeig, attendaient, assis sur les bancs de pierre, que l’heure d’entrer dans la maison eût sonné.

A la nuit, Febrer se disposa à descendre à Can Mallorquí. L'œil durci, la figure renfrognée, la main agitée d’un imperceptible frémissement homicide, il allait, tel un guerrier des premiers âges, prêt à quitter son roc inaccessible pour entreprendre une importante expédition dans la vallée. Avant de jeter son burnous sur ses épaules, il tira son revolver de sa ceinture et l’examina scrupuleusement, faisant fonctionner avec soin le barillet et le garnissant de cartouches neuves. Sans l’ombre d’une hésitation, il enverrait les six balles dans la tête du premier qui lui chercherait noise. Il se sentait redevenu barbare, implacable, comme l’un de ces Febrer, lions de la mer, qui abordaient en bondissant sur les plages ennemies, tuant sans merci pour ne pas mourir.

Il dévalait la pente entre les bouquets de tamariniers qui balançaient dans l’obscurité leurs panaches ondoyants. Sous la ceinture, sa main était crispée à la crosse de son arme... Rien!... Quand il arriva devant le porche de Can Mallorquí, il y aperçut, les uns assis, les autres debout, tous les atlóts, attendant que la famille eût achevé de souper dans la cuisine.

En outre, les étincelles des cigarettes indiquaient, aux environs, la présence d’autres groupes dans l’attente.

—Bona nit, dit Febrer en arrivant.

Seul un grognement sourd répondit à son salut. Les conversations cessèrent; un silence hostile et pénible vint peser sur tous ces hommes.

Jaime, le front haut, l’air altier, s’appuya contre un pilier du porche. Il n’éprouvait aucune crainte et cependant une émotion insurmontable s’emparait de lui. Il oubliait presque ces ennemis qui l’entouraient, pour concentrer toute sa pensée sur Margalida. En lui passaient ces frissons qui agitent les amoureux à l’approche de la bien-aimée, quand ils ignorent encore le sort qui leur est réservé. La porte de la ferme s’ouvrit soudain, et, dans le rectangle lumineux qui se dessina, la silhouette de Pép apparut.

—En avant, les gars!

Ils entrèrent, l’un après l’autre, saluant gravement le maître de la maison et sa famille, et s’installèrent sagement sur les bancs et les chaises de la cuisine.

Pép eut un geste de stupeur en apercevant Jaime. Comment, il était là, parmi les autres, lui, le señor! Il attendait comme un simple prétendant, sans oser pénétrer dans cette maison qui était la sienne?... Febrer, devant la douloureuse surprise du fermier, haussa les épaules. Il voulait être traité sur le même pied que les autres. Il croyait d’ailleurs mieux arriver à ses fins en agissant ainsi. Il désirait que rien ne rappelât son ancienne condition de maître respecté, de grand seigneur. Il ne voulait être qu’un prétendant au même titre que les atlóts qui l’entouraient.

Pép lui fit place à sa droite, et s’efforça de le distraire par sa conversation; mais Febrer ne détachait pas ses regards de Fleur-d'Amandier qui, selon le rite des festeigs, demeurait droite sur son siège, au centre de la pièce, accueillant avec des airs de reine timide l’admiration de ses courtisans.

L'un après l’autre, ils prenaient place auprès d’elle et lui adressaient de galants propos, auxquels elle répondait à voix basse. Les garçons, ce soir-là, se montraient taciturnes et l’on n’entendait pas, comme à l’accoutumée, la vive et joyeuse causerie par laquelle ils trompaient l’énervement de l’attente.

On eût dit qu’une pensée funèbre les contraignait au silence, maintenait leurs regards fixés au sol et scellait leurs lèvres, comme s’il y avait un mort dans la pièce voisine.

Seule, la présence de l’étranger, de l’intrus dont la race et les mœurs étaient si différentes des leurs, causait ce malaise. Ah! maudit Majorquin! Quand chacun des jeunes gens eut occupé le siège voisin de celui de Margalida, Jaime se leva à son tour, puisqu’il avait été le dernier à se présenter comme prétendant. Pép, qui ne cessait de l’entretenir pour essayer de détourner sa pensée de la jeune fille, resta bouche bée, lorsqu’il le vit s’éloigner sans attendre la fin de sa phrase.

Febrer s’assit auprès de Margalida qui ne le regarda pas, tenant obstinément ses yeux baissés. Le silence se fit plus absolu, comme si tous les assistants voulaient entendre les moindres paroles prononcées par l’étranger. Mais Pép, devinant l’intention des atlóts, se mit à causer à voix haute, avec sa femme et son fils, de travaux qu’ils devaient exécuter le jour suivant.

—Margalida! Fleur-d'Amandier!

La voix de Febrer s’était faite douce et caressante.

Il était venu, elle pouvait s’en convaincre, pour lui prouver que son amour était sincère et que ce n’était pas un caprice passager qui le poussait vers elle, ainsi qu’elle avait paru le croire. Et lui-même ne savait comment cette passion avait pris racine en son cœur. Il avait ressenti un malaise cruel en sa solitude, une aspiration vague vers une vie meilleure basée sur une affection vraie; longtemps il était demeuré hésitant, cherchant à voir clair en lui-même... mais il avait enfin compris de quel côté était pour lui le salut, le bonheur.

Le bonheur? C'était-elle, Margalida, la douce Fleur-d'Amandier. Il n’était plus très jeune... il était pauvre... mais il l’aimait si ardemment! Qu’elle prononçât un mot, un seul, pour dissiper la torturante incertitude dans laquelle il vivait...

...Margalida, en sentant tout près de son oreille les lèvres de Febrer et son souffle ardent, hocha lentement la tête.

—Non, non... dit-elle. Partez, je vous en conjure, partez... j’ai peur pour vous!

Et elle regarda les jeunes gens basanés qui semblaient vouloir les brûler tous deux de leurs yeux enflammés.

Peur!... Ce mot suffit pour faire sortir Jaime de sa timidité de suppliant. Il jeta un regard dédaigneux sur ses rivaux... Peur de qui? de quoi?

Il se sentait capable de lutter contre tous ces rustres et contre tous leurs parents et amis réunis.

—Non, Margalida, je n’ai nulle crainte, il ne faut pas avoir peur, ni pour vous, ni pour moi. Mais ce dont je vous supplie, c’est de répondre à ma question: Puis-je espérer? que comptez-vous me dire?

La craintive enfant ne sortait pas de son mutisme. Ses lèvres étaient décolorées; ses joues d’une pâleur livide; elle remuait ses paupières pour cacher, sous les longs cils, ses yeux pleins de larmes. Elle était prête à pleurer.

On devinait ses efforts pour contenir les sanglots qui montaient à sa gorge. Sa respiration devenait oppressée. Margalida comprenait que ses larmes pouvaient, dans ce milieu hostile, donner le signal du combat en provoquant l’explosion de toutes les colères sourdes amassées autour d’elle; mais la contrainte qu’elle s’imposait ne faisait qu’accroître son angoisse; elle baissait obstinément la tête, comme les animaux, doux et timides, qui croient échapper au danger en cachant leur tête pour ne le point voir.

La mère qui, auprès de l’âtre, tressait des corbeilles silencieusement, devina, avec son instinct de femme, ce que souffrait la jeune fille. Pép, de son côté, ému de l’inquiétude qui se lisait dans ses yeux, intervint à propos.

—Neuf heures et demie! cria-t-il.

Il y eut un mouvement de surprise et de protestation parmi les atlóts. Voyons, il était tôt encore; l’heure n’avait pas sonné, il s’en fallait de plusieurs minutes... les conventions faisaient loi. Mais Pép, avec son entêtement d’homme des champs, fit la sourde oreille et, se levant, il se dirigea vers la porte qu’il ouvrit toute grande. «Neuf heures et demie!» Chacun est maître chez soi et il faisait ce que bon lui semblait. D'ailleurs, il devait se lever de bon matin le jour suivant. «Bona nit!...»

Il salua ainsi chacun des prétendants à mesure qu’ils sortaient. Comme Jaime, sombre et dépité, passait devant lui, il tenta de le retenir par le bras en lui disant qu’il devrait attendre un instant et que lui-même, Pép, l’accompagnerait jusqu’à la tour. Il regardait avec inquiétude le Ferrer qui était resté derrière les autres, retardant intentionnellement son départ.

Mais, d’un brusque mouvement, Jaime s’était dégagé, et, sans répondre, il quitta la maison. Qu’avait-il besoin qu’on l’accompagnât? Il était exaspéré par le silence de Margalida qu’il interprétait comme une défaite; par l’attitude hostile des atlóts; enfin par la façon étrange dont la veillée avait pris fin.

Les jeunes gens se dispersèrent, ce soir-là, sans les cris, les chansons et les joyeux hennissements coutumiers. Ils allaient, mornes, comme s’ils revenaient d’un enterrement. Quelque chose de tragique semblait flotter dans les ténèbres.

Sans retourner la tête, Febrer continua son chemin. Il avait comme un vague espoir d'être suivi par quelqu’un et prenait pour les pas d’un ennemi acharné à sa poursuite les légers froissements des branches de tamaris agitées par la brise nocturne.

En arrivant au pied de la colline, à l’endroit où les buissons étaient plus épais, il se retourna. Immobile au milieu du sentier seulement éclairé par le rayonnement des étoiles, sa silhouette se détachait nettement. Sa main se crispait sur son revolver dont il caressait nerveusement la crosse, posant inconsciemment son doigt fébrile sur la détente, comme impatient de faire feu. Aucun ennemi ne l’avait donc suivi? le fameux vérro n’apparaîtrait-il pas, ou n’importe quel autre de ses rivaux?

Les minutes s’écoulèrent et nul adversaire ne survint.

Autour de lui, la végétation sauvage, agrandie par l’ombre et le mystère, semblait railler sa colère; la sérénité de la nature endormie le gagnait enfin. Il haussa les épaules avec mépris et, toujours le revolver au poing, continua sa route jusqu’à la tour, où il s’enferma.

Il passa toute la journée suivante en mer, en compagnie de Ventolera. De retour chez lui, il trouva son souper déjà froid sur la table. Des croix et son nom: Febrer, gravés au couteau sur la muraille, lui révélèrent la visite du Capellanét. Le séminariste ne pouvait laisser passer une occasion de se servir de son arme, ne fût-ce que pour gratter la pierre.

Le lendemain, Pepét arriva à la tour avec un air mystérieux. Il avait des choses de la plus haute importance à communiquer à don Jaime. L'après-midi précédent, comme il poursuivait un oiseau dans le bois de pins qui avoisine la maison du Ferrer, il avait aperçu, de loin, sous le hangar de la forge, le vérro, en grande conversation avec le Cantó.

—Et après? demanda Febrer.

—Comment! cela ne vous fait rien soupçonner? repartit le malicieux garçon, mais c’est très clair. Le Cantó n’aime pas à gravir les côtes, car la montée l’essouffle et le fait tousser. Il se promène toujours dans les vallées où il s’assied sous les amandiers et les figuiers, pour y composer ses chansons. S'il est monté aujourd’hui jusqu’à la forge, c’est assurément parce que le Ferrer l’y a convoqué. D'ailleurs ils s’entretenaient avec la plus grande animation. Le vérro semblait donner des conseils que l’autre écoutait avec des gestes approbateurs.

—Et après?... répéta Febrer.

Le Capellanét sembla prendre en pitié la naïveté du señor...

—Il faut ouvrir l'œil, don Jaime, vous ne connaissez pas les gens d’ici. Cette conversation à la forge ne me dit rien qui vaille. C'est aujourd’hui samedi, jour de festeig. On tramé sûrement quelque chose contre vous, pour le cas où vous vous présenteriez ce soir à Can Mallorquí.

Febrer prit un air méprisant. Il descendrait à la ferme malgré tout...

Toute la journée, il fut dans un état de surexcitation nerveuse et ne rêva que combats. Il avait hâte de voir arriver la nuit. Dans ses promenades, il évita de s’approcher de Can Mallorquí, se contentant de contempler de loin la paisible demeure, avec l’espérance d’apercevoir par moments la gracieuse silhouette de Margalida, toute menue sous le porche. Il n’osait pas venir rôder tout près de l’aimée, tant que brillait la lumière du soleil. Maintenant qu’il était prétendant, il ne devait plus fréquenter la maison de Pép comme ami. Sa présence pouvait gêner ces gens simples... il craignait aussi que la jeune fille ne se cachât, si elle le voyait venir.

Dès que le crépuscule vint envelopper la terre et que les premières étoiles eurent fait leur apparition, Febrer quitta la tour et s’achemina vers la ferme.

En arrivant sous le porche il trouva, réunis, tous les prétendants, qui semblaient discuter à mi-voix. A sa vue, ils se turent aussitôt.

—Bona nit! jeta-t-il d’une voix assurée.

Personne ne répondit. On ne l’accueillit même point par le grognement qui avait salué son arrivée, lors du précédent festeig.

Dès que Pép eût ouvert la porte et que les galants eurent pris place dans la cuisine, Febrer put constater que le Cantó portait le tambourin pendu à son bras gauche, tandis que sa main droite était armée de la légère baguette destinée à frapper le parchemin.

Ce serait donc une veillée en musique. Certains atlóts souriaient, non sans malice, en allant occuper leur place. Ils semblaient se réjouir à l’avance d’un événement extraordinaire qui ne pouvait manquer de survenir.

D'autres, avaient l’air ennuyé d’honnêtes gens qui redoutent d’assister à une mauvaise action qu’ils ne peuvent empêcher. Quant au Ferrer, il demeurait impassible, dans le coin le plus écarté, comme s’il cherchait à passer inaperçu.

Quelques-uns des jeunes gens s’étaient déjà entretenus avec Margalida, quand le Cantó profitant d’un instant où la chaise du prétendant était inoccupée, s’en empara vivement. Puis il assujettit le tambourin entre son genou et son coude gauches, et appuya le front sur sa main ouverte.

De sa baguette, il frappa lentement la peau de l’instrument, pendant que dans la salle des chut! impératifs réclamaient le silence. Chaque samedi, il apportait des vers qu’il avait composés en l’honneur de la belle atlóta. Ce soir-là c’était un poème nouveau qu’il allait faire entendre. Cette musique barbare et monotone qu’ils admiraient dès leur enfance, tint tous les auditeurs silencieux. L'émoi sacré de la poésie s’emparait de ces âmes simples.

Le poète phtisique commença à chanter, scandant chaque fin de vers d’un gloussement douloureux qui secouait sa poitrine et rougissait ses joues. Mais il semblait plus fort que d’habitude; ses yeux brillaient d’un éclat singulier.

Dès la première stance, un rire général retentit dans la vaste cuisine, accueillant la spirituelle ironie du rustique poème. Febrer ne comprenait pas grand’chose.

Quand cette musique discordante et sauvage—souvenir des naïves cantilènes des premiers marins sémites qui parcoururent la Méditerranée—arrivait à ses oreilles, il s’abandonnait au caprice de sa pensée vagabonde pour essayer d’attendre patiemment qu’eut prit fin l’interminable romance.

Mais les rires bruyants des atlóts attirèrent son attention. Il pressentit en tout ceci une attaque dirigée contre sa personne. Que disait donc ce mouton enragé de Cantó?

La voix du chanteur, sa prononciation campagnarde et les continuels gloussements dont il ponctuait les vers, étaient peu intelligibles pour Jaime. Cependant il parvint, peu à peu, à comprendre que la romance s’adressait aux jeunes atlótas tentées d’abandonner la vie des champs et d’épouser des messieurs de la ville, pour être vêtues comme des dames et porter de luxueuses parures. Le chanteur ridiculisait, en les décrivant à sa façon, les modes féminines, et ce, pour la plus grande joie de son auditoire.

L'honnête Pép riait aussi de tout son cœur à ces brocards qui flattaient à la fois sa vanité de paysan et son orgueil d’homme habitué à ne voir dans la femme qu’une compagne de fatigue.

—Très bien! très exact! criait-il. Est-il drôle, ce Cantó!

Après les premières strophes, l’improvisateur affecta de ne plus adresser son chant aux atlótas en générât, mais bien à une seule dont l’ambition avait étouffé le cœur.

Instinctivement, Febrer regarda Margalida.

Celle-ci conservait une immobilité de statue. Les yeux baissés, les joues pâles, elle semblait effrayée, non de ce qu’elle entendait, mais de ce qui, certainement, allait suivre.

Jaime commença de s’agiter sur son siège avec une visible impatience. Il était un peu fort, vraiment, que ce rustre vînt ainsi molester la jeune fille... en sa présence! Un nouvel éclat de rire plus strident, plus insolent, attira de nouveau son attention sur les vers du Cantó. Celui-ci se gaussait de l’atlóta qui, pour devenir une dame, voulait se marier avec un sans-le-sou, ne possédant ni maison, ni famille; un étranger qui n’avait même pas de terre à cultiver...

L'effet de ce couplet se produisit instantanément.

Si épaisse que fût son intelligence, Pép comprit. Il se leva brusquement, étendit les bras d’un geste impérieux et s’écria:

—Assez! assez!

Mais cette intervention avait trop tardé. Entre le fermier et la lumière, Febrer venait de bondir sur le Cantó. D'un mouvement brusque, il lui arracha son tambourin et lui en coiffa la tête avec une telle impétuosité que les deux peaux de l’instrument crevèrent, et que la caisse bosselée resta comme un bonnet tordu sur le front ensanglanté du chanteur.

Sans se rendre un compte exact de ce qu’ils allaient faire, les atlóts quittèrent tous ensemble leurs sièges et portèrent vivement la main à leurs ceintures, où étaient dissimulés leurs couteaux. En gémissant, Margalida alla se réfugier auprès de sa mère et le Capellanét crut enfin le moment venu de sortir son arme. Avec l’autorité que lui donnait son âge, le père intervint:

—Hors d’ici! hors d’ici, cria-t-il.

Les jeunes gens obéirent. Ils quittèrent la ferme et allèrent tenir conseil en pleins champs. Febrer sortit à son tour, malgré la résistance de Pép.

Les atlóts semblaient en désaccord. Ils discutaient âprement, quelques-uns protestant contre l’acte de Febrer... Attaquer ainsi le pauvre Cantó, un malade incapable de se défendre... D'autres hochaient la tête: cela devait arriver. On ne peut impunément insulter un homme. Pour eux, ils s’étaient opposés à ce que le Cantó chantât ces couplets agressifs; ils étaient partisans de ceci: quand on a quelque chose à reprocher à un individu, on le lui dit en face.

Chacun soutenant sa manière de voir, ils allaient en venir aux mains, quand le Cantó vint les distraire de leur querelle.

Il s’était délivré du tambourin incrusté sur son crâne, et, tout en essuyant son front sanglant, il pleurait avec cette rage des faibles qui rêvent les pires vengeances, tout en se sentant esclaves de leur impuissance.

—M'avoir traité ainsi, moi! moi! gémissait-il, stupéfait de cette attaque.

Soudain, il se baissa et, ramassant des pierres sur le chemin, il les lança contre Jaime. Mais ses bras étaient trop faibles; les projectiles se perdirent dans l’ombre. Les amis du Cantó l’emmenèrent dans la nuit. Il proférait des menaces, jurant de se venger, de tuer l’insolent... Le Majorquin ne mourrait que de sa main.

Febrer demeura immobile au milieu de ses ennemis. Il avait honte de son emportement. Pour étouffer ses remords, il lança à mi-voix d’orgueilleux défis. C'était un autre qu’il aurait voulu entendre chanter!... Et, des yeux, il cherchait le Ferrer, prêt à le défier. Mais le redoutable vérro avait disparu.

Quand, une demi-heure plus tard, tout bruit se fut évanoui, Febrer reprit le chemin de la tour, le revolver au poing, comme s’il eût craint une mauvaise rencontre... Personne ne parut.

II

Le lendemain, dès le lever du soleil, le Capellanét courut à la tour. L'expression de son visage fit comprendre à Jaime qu’il était porteur d’importantes nouvelles.

A Can Mallorquí, tous avaient passé une mauvaise nuit. Margalida ne cessait de pleurer. La mère gémissait sans trêve sur les regrettables événements qui troublaient la maison...

Pép, après avoir soigneusement clos la porte de la maison, s’était promené de long en large pendant plus d’une heure à travers la cuisine, tout en maugréant et en serrant les poings.

«Ah! ce don Jaime... Vouloir l’impossible!... Entêté comme tous les siens!»

Le Capellanét n’avait pas dormi non plus, car en sa cervelle de petit sauvage, défiant et astucieux, il avait senti naître un soupçon qui, peu à peu, s’était mué en certitude. A peine entré, il en fit part à Jaime. Le señor savait-il quel était l’auteur de l’injurieuse chanson? il croyait que c’était le Cantó, n’est-ce pas?... Eh bien! pas du tout... c’était le Ferrer.

Les vers avaient bien été composés par le Cantó, mais l’idée, l’intention malfaisante étaient du méchant vérro. C'était lui qui avait suggéré à l’autre la pensée d’insulter don Jaime, car il était bien certain que le señor ne laisserait point passer l’injure. Pepét comprenait bien, maintenant, le mobile des secrètes entrevues du Cantó et du vérro, qu’il avait surprises et la forge.

Febrer accueillit avec indifférence cette nouvelle à laquelle le jeune garçon attachait une grande importance.

—Et après? J'ai châtié le chanteur insolent. Quant au vérro, il s’est éloigné de moi, dès qu’il a vu que je le cherchais, devant la ferme. C'est un lâche, ton terrible Ferrer!

Pepét hocha la tête en signe d’incrédulité.

—Attention, don Jaime! Vous ignorez les habitudes des atlóts, l’astuce dont ils font preuve pour s’assurer l’impunité dans leurs représailles. Vous devez, plus que jamais, vous tenir sur vos gardes. Le Ferrer sait ce que c’est que le bagne, il fera tout pour n’y point retourner. Ce qu’il vient de machiner prouve son habileté. D'autres vérros l’ont fait avant lui...

Jaime s’impatienta:

—Pourquoi tant de mystères?... Parle!

Le Capellanét se décida à faire part de ses soupçons à Jaime:

—Le forgeron peut entreprendre tout ce qu’il voudra contre vous, don Jaime. Il peut, embusqué sous les tamaris, vous attendre au pied de la tour et vous tuer d’un coup de fusil... les soupçons se porteront immédiatement sur le Cantó, car tout le monde se rappelle ce qui s’est passé à la métairie et ses serments de vengeance. En agissant ainsi, et en ayant soin de se préparer un alibi, en se transportant à toute vitesse sur un point très éloigné d’ici, où tout le monde pourra le voir, il lui sera facile de se venger de vous impunément.

—Ah! s’écria Febrer en fronçant le sourcil, comme s’il venait de comprendre toute l’importance de ces paroles.

Le Capellanét, satisfait de la perspicacité dont il venait de faire montre, continua ses sages avis. Don Jaime devait se montrer plus prudent, fermer avec soin la porte de la tour et ne tenir aucun compte, la nuit venue, des cris qui retentiraient au dehors. Certainement, le vérro, pour le faire sortir de chez lui dans l’obscurité, lancerait des appels de défi, des cris de provocation.

—Même si l’on vous appelle, pendant la nuit, faites le mort, don Jaime, croyez-moi. Je connais le procédé, ajouta le Capellanét avec l’assurance d’un vérro endurci. Il poussera de grands cris, tout en restant invisible, caché dans les buissons. Son fusil ou son pistolet sera tout armé et, si vous vous montrez, il vous enverra une balle dans la tête avant que vous ayez pu le découvrir. Ces conseils ne sont bons que pour la nuit. Le jour vous pouvez sortir sans crainte. D'ailleurs, je suis là, moi, Pepét, pour vous accompagner.

En disant ces mots, il se redressait avec une belliqueuse vanité qui faisait sourire Febrer. Il portait la main à sa ceinture, pour s’assurer que son couteau était bien à sa place, mais la mine moqueuse de Jaime lui causait une visible déception...

—Riez, señor, riez. Moquez-vous de moi, mais vous verrez bientôt que je suis bon à quelque chose... Rappelez-vous que je vous ai averti du péril! Il faut se méfier. Ce n’est pas pour rien que le Ferrer a manigancé le coup de la chanson.

Tout en disant ces mots, il jetait autour de lui des regards inquisiteurs, comme un chef qui prépare ses troupes à soutenir un long siège. Ses yeux se portèrent sur le fusil accroché au mur entre les coquillages.

—Très bien. Il faut charger à balle les deux canons et mettre par-dessus une bonne poignée de petit plomb.

Puis, Pepét fronçait le sourcil en apercevant le revolver abandonné sur la table.

—Très imprudent! Les armes courtes sont faites pour être portées sur soi, nuit et jour. Moi, je dors avec mon couteau sur le ventre... Et si l’on entrait à l’improviste, sans vous donner le temps de chercher votre revolver?...

Bientôt l’attention du Capellanét se porta sur la tour elle-même qui jadis avait été si souvent attaquée par les pirates. Il se dirigea vers la porte qu’il ouvrit avec précaution, comme si un ennemi l’eût guetté au pied de l’escalier. Dissimulant son corps a l’intérieur, il n’avança au dehors qu’un œil et un partie de son front. Puis, il hocha la tête, mécontent:

En s’avançant ainsi, même avec la plus grande prudence, on pouvait être vu de nuit par un ennemi embusqué au-dessous qui, le bras appuyé sur une branche ou contre un rocher, viserait tout à son aise et serait sûr de son coup. Ce serait pis encore de vouloir descendre par l’escalier, en découvrant tout son corps. Si obscure que fût la nuit, l’ennemi pourrait toujours prendre pour point de mire une tache dans le feuillage, une étoile à l’horizon ou n’importe quelle saillie dans la direction de l’escalier. Et au moment précis où la forme noire de celui qui descendrait cacherait l’objet visé, feu!... à coup sûr!

Décidément non; cette porte ne plaisait pas au Capellanét, non plus que cet escalier à l’air libre. Il fallait absolument trouver une autre sortie. Ses yeux se portèrent alors sur la fenêtre qu’il ouvrit et où il s’accouda.

Avec une agilité simiesque, il sauta sur le rebord et disparut. Puis, s’aidant des pieds et des mains, il s’agrippa aux aspérités du soubassement, cherchant les trous et, s’en servant comme de degrés naturels, il atteignit promptement le sol. Febrer courut après lui à la fenêtre et le vit, au pied de la tour, ramassant son chapeau et l’agitant triomphalement.

Ayant ensuite contourné la construction, l’agile garçon gravit rapidement l’escalier de bois, sur lequel Febrer entendit résonner ses pas pressés.

—C'est la chose du monde la plus facile! s’écria-t-il, rouge d’émotion et d’orgueil, en pénétrant dans la pièce, c’est un escalier pour grandes dames!

Et comprenant toute l’importance de sa découverte, il prit un air grave et mystérieux:

—Don Jaime, ceci doit rester entre nous deux. Pas un mot à qui que ce soit. Voilà une sortie précieuse en cas de danger. C'est un secret que nous devons garder.

Au fond, le Capellanét enviait le señor. Ah! s’il avait, lui, un ennemi venant jeter des cris de défi pendant la nuit, au pied d’une tour solitaire! Pendant que le Ferrer hurlerait dans son embuscade, les yeux fixés sur l’escalier, il descendrait tranquillement par la fenêtre du côté opposé et, faisant le tour, sans bruit, il donnerait la chasse au chasseur. Quel coup de maître!...

L'adolescent riait de tout son cœur à cette pensée, découvrant ses dents blanches sur lesquelles se relevaient ses lèvres presque trop rouges, avec une expression quasi féroce, où se retrouvait toute la sauvagerie de ses aïeux qui, autrefois, considéraient la chasse à l’homme comme le plus noble des exercices.

La gaieté de Pepét sembla gagner Febrer. S'il s’exerçait, à son tour, a descendre par la fenêtre!... Il s’assit sur le rebord, les jambes pendantes à l’extérieur, et, lentement, il tâta le mur avec ses pieds, jusqu’à ce qu’il rencontrât des trous où il pût les poser. Il descendit sans se presser, en faisant rouler quelques pierres branlantes, et enfin atteignit le sol avec un soupir de satisfaction.

Très bien! Après quelques essais successifs, il descendrait aussi aisément que le Capellanét. Ce dernier qui l’avait suivi avec l’agilité de son âge, ayant presque les pieds sur la tête de Jaime, sourit avec la satisfaction d’un maître content de son élève et se mit à répéter ses conseils. Que don Jaime ne les oubliât pas! Aux premiers cris dans la nuit, il devait descendre par la fenêtre, et surprendre son ennemi par derrière.

Quand arriva midi et que Febrer se retrouva seul, il se sentit enflammé d’une ardeur belliqueuse, d’un désir de bataille qui l’incitèrent à contempler longuement son fusil accroché à la muraille.

Au pied du promontoire, sur la plage, retentit soudain la voix de Ventolera. Il chantait la messe en mettant sa barque à l’eau.

Febrer parut sur le seuil de la tour.

—Merci bien, cria-t-il, je n’irai pas à la pêche aujourd’hui.

Ventolera insista de sa voix chevrotante qui, à distance, était pareille au vagissement d’un enfant:

—L'après-midi est propice; le vent a changé. Dans les alentours du Vedrá on va prendre du poisson en abondance.

Febrer haussa les épaules:

—Non, non; grand merci; je suis occupé.

Il avait à peine achevé ces mots que le Capellanét reparut, lui apportant son repas.

Il semblait triste et courroucé. Son père, furieux de la scène qui avait eu lieu la veille, avait fait retomber sur lui sa colère.

Une véritable injustice, don Jaime! Il n’a cessé de crier en arpentant la cuisine, tandis que les femmes, les yeux humides, se faisaient toutes petites et fuyaient son regard. Il attribue tout ce qui est arrivé à sa faiblesse de caractère, à sa bonté. Mais il jure qu’il va y mettre un terme sans tarder. D'abord, il n’autorise plus le festeig ni les visites. Quant à moi!... «C'est ce mauvais fils—a-t-il dit—désobéissant et révolté qui est cause de tout.»

—C'est fini!... avait déclaré le fermier à son fils.—Dès lundi prochain je te ramènerai au séminaire... et si par malheur tu avais l’intention de me résister et de t’échapper encore, souviens-toi qu’il vaudrait mieux pour toi t’embarquer tout de suite comme mousse et oublier que tu as des parents, car il ne faudrait pas songer à rentrer à la maison. Je serais capable de te briser les deux jambes avec la barre de fer de la porte!

—Et, ajoutait Pepét, pour se faire la main et donner une preuve de sa future sévérité, il m’a allongé quelques gifles et force coups de pied, me faisant ainsi payer à nouveau le désappointement qu’il a éprouvé lorsque je suis revenu d'Iviça.

Le Capellanét avait plié l’échiné et s’était réfugié dans un coin, derrière les jupons de sa mère tremblante, afin d’échapper à la fureur paternelle. Mais à présent qu’il se trouvait en sûreté, à la tour, une rage s’emparait de lui au souvenir de l’imméritée correction. Il grinçait des dents, roulait des yeux blancs; ses joues verdissaient, il serrait les poings.

Ce qui affligeait le pauvre Pepét, plus encore que les coups reçus et sa dignité humiliée, c’était la perspective du prochain emprisonnement au séminaire. Il frémissait à la pensée de porter la soutane, pareille aux jupes des femmes, d’avoir les cheveux coupés ras, ses beaux cheveux dont les boucles dépassaient si élégamment les bords de son chapeau, sans compter la tonsure, qui ferait rire les atlótas ou leur inspirerait un respect qui les glacerait. Et alors, adieu les danses et les amours! Adieu, le couteau chéri!

Bientôt don Jaime ne le verrait plus. Le voyage à Iviça aurait lieu avant qu’une semaine fût écoulée. D'autres lui apporteraient désormais ses repas à la tour...

A ces mots, Febrer ne put dissimuler un geste d’espérance. Peut-être serait-ce Margalida, comme autrefois!

Mais en dépit de sa tristesse, le Capellanét sourit avec malice. Non, Margalida ne reviendrait plus jamais à la tour. Pép n’y consentirait pas. Quand la pauvre mère avait voulu défendre son fils, en insinuant timidement que la présence de Pepét à la ferme était nécessaire pour le service du señor, Pép s’était remis à vociférer. Dorénavant, lui-même se chargerait de porter chaque jour le repas de don Jaime, et quand il serait empêché, sa femme le remplacerait ou même on prendrait une fille du pays pour servir ce señor, puisqu’il s’entêtait à vivre auprès d’eux.

Le Capellanét ne rapporta pas tout ce qu’avait dit son père à ce sujet, mais Febrer devina les imprécations que le paysan avait dû lancer contre lui.

Le jeune homme revint à la métairie en ruminant des idées de vengeance et en jurant qu’il ne retournerait pas au séminaire.

Pouvait-il, en conscience, abandonner ainsi son ami, don Jaime au moment où il le voyait environné de périls!... Était-il possible qu’il allât s’enfermer dans cette grande maison sinistre, au milieu d’hommes vêtus de robes noires qui parlent une langue étrange, tandis qu’ici, en pleine campagne, soit à la lumière du jour, soit dans le mystère des nuits, des hommes allaient s’entr’égorger?...

Quand il se trouva seul, de nouveau, Febrer décrocha son fusil et l’examina longuement, la porte ouverte. Sa pensée s’en allait au loin, bien au delà de la portée de son escopette, dont les canons semblaient viser la montagne... Ah! ce forgeron! cet insupportable bravache!...

Dès le premier moment où il l’avait vu, il avait éprouvé contre lui un irrésistible sentiment d’antipathie. Ce sinistre épouvantail de l'île, nul autre que lui ne le frapperait!

Il avait résolu d’aller chasser dans la montagne, mais quel gibier!

Enlevant les cartouches dont son arme était chargée,—cartouches de petit plomb destinées aux bandes d’oiseaux qui, venant d'Afrique, passaient au-dessus des Baléares,—il prit dans un sac des cartouches à balles et les introduisit à la place des premières.

Le fusil en bandoulière, il descendit son escalier d’un pas sûr, en sifflotant comme si la résolution qu’il venait de prendre l’eût rendu tout joyeux.

Comme il passait devant Can Mallorquí, le chien s’élança vers lui avec des aboiements joyeux. Mais personne ne se montra sur la porte pour le saluer, comme d’habitude. Le chien le suivit un instant, puis, le voyant prendre le chemin de la montagne, l’abandonna comme à regret.

Febrer marchait d’une allure rapide entre les murets destinés à soutenir les terres des champs en pente. Il suivait les sentiers empierrés de cailloux bleus, si souvent changés en torrents par les pluies d’hiver. Bientôt, aux terres cultivées où la charrue avait laissé ses traces, succédèrent les landes couvertes de végétation sauvage et drue. Les arbres fruitiers, le figuier, l’amandier, étaient remplacés maintenant par les pins tordus et les mélèzes pliés sous l’âpre vent de mer. Jaime montait de toute la vitesse de ses jarrets, comme s’il eût craint d’arriver tardivement et un rendez-vous. Deux palombes sauvages surgirent tout à coup d’un taillis devant lui, avec le froufroutement d’un éventail que l’on déploie, mais le singulier chasseur ne sembla pas les voir. Le chemin devint tout a fait désert. Pas un humain ne troublait la grande paix de la nature, quand soudain, à travers le murmure des feuilles agitées par la brise, le bruit d’un lointain tintement de marteau, frappant le fer parvint à l’oreille du promeneur. Puis, entre les frondaisons, il aperçut une légère colonne de fumée bleue. C'était la forge du Ferrer.

Jaime déboucha sur la clairière qui formait comme une petite place devant la forge.

L'habitation du vérro se composait d’un seul étage. Construite en briques crues, elle était toute noircie par la fumée et couverte d’un toit inégal, qui, par endroits, bombait comme s’il allait s’écrouler. Sous un hangar, près du foyer, le Ferrer, debout devant l’enclume, frappait de son marteau une barre de fer rouge, qui ressemblait à un canon de carabine.

Febrer fut satisfait de sa théâtrale apparition sur la petite place. Au bruit de ses pas, le forgeron avait levé la tête. En le reconnaissant, il demeura immobile, le marteau en l’air. Mais ses yeux froids ne laissaient pas transparaître ses impressions.

Jaime s’avança en fixant sur le forgeron un regard de défi, et sans un mot, sans un salut, il passa devant la forge, puis, dès qu’il eut traversé la clairière, il s’arrêta au pied de l’un des premiers arbres qu’il rencontra, et finalement s’assit sur une grosse racine, en ayant soin de garder son fusil entre ses genoux; puis il tira sa blague de sa ceinture et se mit à rouler une cigarette.

Le marteau avait repris son tintement sonore et cadencé sur le métal.

De sa place, Jaime voyait fort bien le Ferrer, qui se tenait, le dos tourné, sans montrer de défiance ni prendre de précautions, comme s’il eût ignoré la présence de l’étranger. Il semblait n’avoir d’autre préoccupation que de mener à bien son travail. Ce calme déconcerta quelque peu Jaime. Vive Dieu! ce coquin n’aurait-il point deviné ses intentions? L'indifférence de son ennemi l’exaspérait et le flattait un peu aussi, car cette obstination à lui tourner le dos prouvait bien qu’il savait le dernier des Febrer incapable de profiter de cette circonstance pour lui envoyer une balle traîtresse.

Le marteau ayant cessé de retentir, Jaime leva les yeux vers le hangar et fut tout surpris de n’y plus voir le forgeron. Cette insolite disparition le mit sur ses gardes. Pensant que l’autre, irrité de sa provocation muette, allait surgir et le coucher en joue, il arma son fusil... On ne pouvait pas savoir... Peut-être, par une des fenêtres étroites éclairant à peine la masure, le vérro allait-il tirer sur lui!

Il était donc prudent de se prémunir contre une attaque subite. Jaime se plaça derrière un épais tronc d’arbre, afin d’effacer son corps le plus possible. Quelqu’un remua à l’intérieur de l’habitation. Quelque chose d’informe et de noir s’avança vers le seuil, en rasant le sol... Ah! l’adversaire allait enfin se montrer... Attention! Nerveux, Febrer épaula, prêt à faire feu, dès qu’apparaîtrait le canon du fusil ennemi.

Mais il demeura immobile et confus en voyant que, seule, une jupe élimée, se balançant au-dessus de deux vilains pieds nus dans de sordides espadrilles, sortait de la forge. La jupe noire était surmontée d’un buste misérable, courbé, osseux, portant une tête au visage ridé, à la peau tannée, qu’éclairait un œil unique et que couronnaient de rares mèches grises. Il reconnut cette vieille sorcière. C'était la tante du forgeron, la borgnesse dont avait parlé le Capellanét, seule compagne du Ferrer dans sa sauvage solitude.

La vieille vint se planter au milieu de la place, mit ses poings sur ses hanches, avança son ventre flasque. Elle fixa sa pupille enflammée de colère sur l’intrus qui venait ainsi provoquer un honnête travailleur.

Elle marmottait des insultes et des menaces que le señor ne pouvait entendre, furieuse qu’on osât s’en prendre à son neveu, son louveteau qu’elle adorait, et sur lequel cette femme stérile avait concentré toute la passion d’un cœur de mère.

Jaime se rendit compte de ce que sa conduite avait d’odieux. Était-ce bien digne de lui, en vérité, de venir ainsi braver un homme en plein jour jusqu’en sa demeure? La vieille avait raison de l’insulter. En cette occurrence, ce n’était pas le Ferrer qui jouait le rôle odieux de matamore, mais bien lui, le civilisé, le descendant de tant d’illustres guerriers, lui si fier de ses origines!

La honte le rendit timide et confus. Il ne savait comment ni par quel chemin s’enfuir. Finalement, ayant remis à son épaule la bretelle du fusil, il reprit sa marche vers la vallée, le regard levé vers les branches, comme s’il poursuivait quelque oiseau.

Il pressait le pas maintenant, pour dévaler la pente qu’il avait gravie avec tant de hâte quelques instants auparavant, poussé par une fureur homicide. Peu après il aperçut plusieurs atlótas qui cueillaient des herbes sauvages, non loin d’un groupe de paysans occupés à herser leurs champs. Au creux d’un sentier, il croisa trois vieillards marchant lentement auprès de leurs baudets. Il les salua poliment:

—Bonas tardes tenguin! Ayez bon après-midi!

Les laboureurs lui répondirent par un grognement sourd; les fillettes détournèrent la tête d’un air contrarié, feignant de ne le point voir; quant aux trois vieux paysans, ils le saluèrent tristement, l’examinant de leurs petits yeux scrutateurs, comme pour déchiffrer l’énigme qu’il portait en lui.

Sous un figuier, sombre parasol formé de branches entrelacées, plusieurs rustres entouraient l’un d’entre eux qui contait une nouvelle, apparemment extraordinaire. A l’approche de Febrer, un mouvement se produisit parmi les auditeurs, puis, soudain, un jeune homme se détacha du groupe, comme mû par un subit accès de colère. Mais les autres s’emparèrent aussitôt de lui et réussirent sans peine à le contenir.

Jaime n’eut pas de peine à reconnaître l’impétueux Cantó aux bandages blancs qui, sous son chapeau, lui enserraient la tête.

Maintenu par la forte poigne de deux solides campagnards, le maladif garçon, faisant de vains efforts pour se dégager, exhalait sa rage en tendant ses poings vers le chemin, tandis que les pires imprécations s’échappaient de sa bouche.

Il était certainement en train de narrer à ses amis la scène de la veille.

Jaime entendit les menaces que le Cantó, de sa voix aiguë, proférait contre lui. C'étaient les malédictions dont il l’avait gratifié à Can Mallorquí. Il jurait qu’il se rendrait une nuit à la tour du Pirate afin d’y mettre le feu et d’y faire rôtir, comme un damné, son propriétaire.

Jaime haussa les épaules et poursuivit sa route sans s’arrêter.

Mais combien il se sentait mélancolique et découragé par cette hostilité chaque jour plus accentuée. Qu’avait-il fait? Dans quel guêpier s’était-il fourré!...

Dans son abattement, il crut que l'île tout entière, y compris les êtres inanimés, s’associait à cette protestation des habitants. Dès qu’il passait, les chaumières semblaient se dépeupler, leurs habitants se cachant pour n’avoir point à le saluer. Les montagnes lui semblaient plus abruptes, plus rébarbatives, avec leur cime de roche aride; les pierres du chemin roulaient sous ses pieds comme pour fuir son contact. Le malheureux se sentit seul, abandonné. Tout était contre lui. Pép et sa famille lui restaient, mais eux-mêmes ne seraient-ils pas bientôt forcés de le tenir aussi à l’écart, s’ils voulaient continuer à vivre en bonne intelligence avec leurs voisins?

Les habitants l’avaient accueilli avec politesse; et, il avait répondu à cette courtoisie en frappant le plus faible, le plus malheureux d’entre eux, celui dont l’infortune avait conquis la bienveillante sympathie de tous les paysans. Et tout cela, pourquoi?... pour un amour absurde, pour une passion insensée, pour la conquête d’une fillette dont il pourrait être le père; pour un caprice quasi sénile, car enfin, malgré sa jeunesse relative, ne se jugeait-il pas lui-même vieilli, triste, misérable et désabusé devant l’éclatante aurore de Margalida et la fougue des jeunes atlóts qui tournaient autour de sa beauté!

Si, aux temps lointains de sa prospérité, alors qu’il habitait son palais à Palma, Margalida avait été l’une des femmes de chambre de sa mère, il n’eût assurément ressenti pour elle que le désir fugace qu’inspire la fraîcheur de la jeunesse. Mais, ici, en pleine solitude, dominé pas le plus impérieux des instincts, qu’irrite la privation, il avait été pris de folie, en voyant la radieuse Margalida au milieu de ses vulgaires compagnes, dont la laideur faisait si étrangement ressortir sa merveilleuse beauté.

Il n’y avait plus qu’à fuir...

A quoi bon persister à vivre en ce pays? Nulle espérance ne pouvait désormais l’y retenir. Margalida l’évitait. Elle se cachait et pleurait en silence...

Ce n’était d’ailleurs que par un reste de vénération atavique pour le maître que le vieux Pép avait jusqu’ici toléré, sans trop murmurer, ce caprice de grand seigneur, mais sa colère ne pouvait tarder à éclater.

—Toute résistance est donc inutile... Soit, je partirai!

En prononçant cette phrase définitive, Jaime promena ses regards sur l’immense étendue des flots qu’on apercevait entre deux collines. Ce morceau de mer représentait pour lui le chemin du salut, l’espoir d’un devenir meilleur, l’inconnu qui ouvre aux désemparés ses bras mystérieux, aux heures où l’existence se fait cruelle. Tout était préférable à la perspective de continuer à vivre à Iviça.

Instinctivement, ses pas le portèrent vers la mer, qui était alors sa dernière espérance. Il évita de passer auprès de Can Mallorquí, et, en arrivant à la plage, il se dirigea vers l’extrême pointe du promontoire, à l’endroit même où il avait si longuement réfléchi, un soir d’orage, et où il avait pris la résolution de se présenter au festeig dans la maison de Margalida. Aujourd’hui, il raillait amèrement son optimisme d’alors qui lui avait fait rejeter avec dédain ses idées de jadis sur les morts présidant à notre destinée, sur leur autorité et leur pouvoir posthumes...

Comment avait-il pu méconnaître cette irréfragable et désespérante vérité? Ah! ces obscurs tyrans lui faisaient bien sentir, à présent, tout l’écrasant poids de leur puissance! Qu’avait-il fait, lui, pour qu’en ce petit coin de terre, son dernier refuge, on le regardât comme un intrus?... Les innombrables générations d’humains dont les cendres et l’âme sont confondues avec la terre de leur île natale ont donc laissé en héritage à leurs descendants cette haine invétérée de l’étranger, cette répulsion pour tout ce qui vient de l’extérieur?

Les morts commandent, et il est oiseux d’essayer de résister à leur volonté. Toutes nos tentatives pour nous libérer de cette géhenne, pour rompre la chaîne qui relie les siècles, seront stériles et vaines. Febrer songeait à la roue sacrée des Hindous, symbole bouddhiste qu’il avait vu représenter à Paris un jour qu’il assistait à une cérémonie religieuse d’une peuplade de l'Orient. La roue est l’image de la vie. Nous croyons avancer parce que nous nous mouvons; nous croyons progresser, parce que nous allons de l’avant, et, quand la roue a fait un tour complet, nous nous retrouvons à la même place. L'histoire... la vie de l’humanité... tout, tout n’est qu’un recommencement. Les peuples naissent, croissent, progressent; la hutte se convertit en château, puis plus tard en usine. Les cités colossales aux millions de citoyens se créent; surviennent ensuite les catastrophes, les guerres, les tueries.

Peu à peu, les villes se dépeuplent et tombent en ruines. L'herbe et les mousses envahissent les orgueilleux monuments; les métropoles s’enfoncent petit à petit dans la terre et dorment d’un sommeil millénaire sous les collines qui les recouvrent. C'est maintenant une forêt vivace qui étend ses ramures au-dessus de ce qui fut une somptueuse capitale. Le chasseur sauvage passe à l’endroit précis où, autrefois, la foule en délire acclamait, tels des demi-dieux, les chefs vainqueurs, de retour des batailles. Les brebis broutent, guidées par un pasteur soufflant en ses pipeaux, sur les ruines d’un édifice qui fut la tribune où s’édictèrent des lois, mortes depuis. Les hommes se groupent à nouveau, la cabane surgit encore, puis le village, le château, l’usine, la cité... et tout se répète, invariablement à des centaines de siècles d’intervalle, comme se répètent, d’une génération à l’autre, les mêmes êtres avec les mêmes gestes, les mêmes idées, les mêmes préoccupations, au cours des années. La roue! l’éternel et inévitable recommencement...

Toutes les créatures de l’immense troupeau humain changent d’étable, mais de bergers, jamais.

Febrer demeura longtemps sur le rocher solitaire. Sans un mouvement, les coudes aux genoux, le menton dans ses paumes, il restait là, abîmé dans la profondeur de ses décevantes réflexions.

Quand il s’arracha à cette douloureuse méditation, le soir était venu.

Il suivrait donc sa destinée. Il était écrit qu’il ne pouvait vivre que sur les sommets sociaux, fût-ce avec l’humilité du besogneux. Devant lui se fermaient tous les chemins qui descendent. Adieu le bonheur qu’il avait cherché en vain dans un retour à la vie naturelle et primitive! Puisque les morts s’opposaient à ce qu’il fût un homme, il deviendrait un parasite.

Ses regards, en parcourant l’horizon, se fixèrent sur les vapeurs blanchâtres, amoncelées à la limite visible des eaux. Un groupe de nuages épais, argentés comme un duvet de cygne, attira sa vue. Cette blancheur lumineuse évoquait l’image d’un crâne poli. Des flocons légers de vapeur sombre flottaient au milieu de cette sorte de nébuleuse. L'imagination de Febrer crut voir dans les uns deux trous noirs, dans d’autres, au-dessous, un triangle obscur, semblable à celui qui se creuse dans les têtes de mort, à la place du nez; dans d’autres, plus bas encore, une déchirure énorme, pareille au rire muet d’une bouche sans lèvres et sans dents.

C'était la Mort, l'Impératrice du monde, qui se montrait à lui dans sa pâle majesté, en plein jour, défiant la splendeur du soleil, l’azur du ciel, le vert translucide de la mer. Oui, c’était bien elle! Des nuages épars au ras de la mer simulaient les plis d’un suaire; d’autres qui flottaient au zénith, dessinaient une ample manche d’où s’échappaient quelques vapeurs indécises, formant un bras osseux, terminé par une main, dont l’index, sec et crochu comme une griffe, montrait à Jaime au loin, une destinée mystérieuse...

Le mouvement des nuages effaça promptement cette image effrayante; ils prirent d’autres formes capricieuses, mais quoique la vision eût disparu, l’hallucination de Febrer persista.

Il acceptait cet ordre, sans révolte: il partirait! Les morts commandent; il était leur esclave sans défense.

Il se leva, ramassa son fusil qu’il avait abandonné à terre à côté de lui, et reprit le chemin de la tour. Mentalement, il préparait le programme de son départ. Mais il résolut de n’en parler à personne. Il attendrait que le vapeur faisant le courrier de Majorque touchât au port d'Iviça, et au dernier moment il aviserait Pép de sa détermination.

La certitude de quitter bientôt cet asile lui fit regarder avec plus d’intérêt l’intérieur de sa tour, à la lueur de la bougie qu’il venait d’allumer. Il voyait son ombre qu’agrandissaient les déplacements et les oscillations de la petite flamme se poser, de-ci, de-là, sur les murs blancs, et sur les objets dont ils étaient ornés, quand une toux rauque bien connue le fit se lever et se diriger vers le seuil. Un homme se tenait au haut de l’escalier: c’était Pép.

—Le souper! prononça-t-il sèchement, en tendant un panier.

Jaime vit que le paysan n’était pas en humeur de causer, et lui-même n’y tenait pas.

—Bona nit!

Pép reprit le chemin de la métairie après ce laconique salut de serviteur mécontent, mais respectueux, qui ne veut échanger avec son maître que les mots indispensables.

Jaime rentra, ferma la porte et laissa le panier sur la table. Il n’avait pas le moindre appétit. Plus tard il souperait.

Il prit une pipe de cerisier, naïvement décorée par le couteau d’un rustre, la bourra et se mit à fumer en suivant d’un œil distrait les arabesques de la fumée bleue dont la finesse prenait, en passant devant la lumière, une transparence irisée. Puis, il prit un livre et voulut concentrer sa pensée sur sa lecture, mais ce fut en vain.

Autour de cette carapace de pierre, dans laquelle rêvait Febrer, la nuit régnait. Le grand silence solennel qui tombe de l’éther semblait filtrer à travers les murs et donnait aux plus légers craquements l’apparence de bruits terrifiants. Dans ce calme imposant, il croyait entendre les battements de ses artères. De sa respiration placide, la mer rythmait le silence. Pour la première fois, Jaime éprouva toute l’amertume de l’isolement auquel il s’était condamné. Lui serait-il possible de mener plus longtemps cette existence d’anachorète? A l’extérieur, se devinait l’ombre, grosse de mystères et de périls, ne recelant plus de bêtes féroces comme aux âges préhistoriques, mais pouvant donner asile à des ennemis à l’affût.

Soudain Jaime, qui gardait jusque-là une parfaite immobilité, tressaillit sur sa chaise. Un bruit étrange avait déchiré l’air. C'était un hurlement prolongé, un de ces appels agressifs par lesquels les atlóts vindicatifs se défiaient à la faveur de la nuit.

Febrer fut tenté de se lever, de courir à la porte... mais il réfléchit et ne bougea pas. Le hurlement traditionnel avait retenti à quelque distance. C'étaient sans doute des jeunes gens du district qui avaient choisi les environs de la tour du Pirate pour se rencontrer, les armes à la main... Cela ne lui était pas destiné; il s’informerait le lendemain de ce qui s’était passé.

Il rouvrit son livre, mais à peine avait-il parcouru quelques lignes qu’il bondit et jeta sur la table pipe et volume.

Aououououou! Le hurlement de défi avait été poussé presque au bas de l’escalier, et son retentissement prolongé avait éveillé au loin les échos.

C'était bien pour lui! On venait le défier jusqu’à sa porte!... Il regarda fixement son fusil, porta la main droite à sa ceinture, palpa la crosse de son revolver, toute tiède de son contact avec le corps; puis, il fit deux pas vers la porte... mais il s’arrêta en haussant les épaules. Après tout, il n’était pas du pays; il ne connaissait pas ces mœurs de sauvages et se jugeait à couvert de semblables provocations.

Il reprit son livre et se rassit en souriant d’une gaieté forcée.

—Crie, mon bonhomme, hurle, siffle! Je le regrette pour toi, car tu peux t’enrhumer à la fraîcheur de la nuit, tandis que je suis chez moi bien tranquille.

Mais cette ironique satisfaction n’était qu’apparente... Le hurlement retentit une fois encore, non plus au bas de l’escalier, mais plus loin, peut-être au milieu des tamaris, voisins de la tour. L'homme s’était porté là, semblait-il et attendait la sortie de Febrer.

Qui pouvait-il être?... Peut-être ce misérable vérro qu’il était lui-même allé provoquer durant le jour. Peut-être le Cantó qui jurait publiquement qu’il aurait sa peau, avant peu! Il était possible aussi que ceux qui le guettaient fussent deux ou même davantage.

Un nouvel hurlement se fit entendre, mais Jaime se contenta encore de hausser les épaules. L'inconnu pouvait crier tant qu’il voudrait... mais, il était tout à fait impossible de lire! Inutile de feindre la quiétude. Les hurlements se succédaient, rageurs, comme le cri de guerre d’un coq en furie. Ils devenaient sarcastiques, insultants; ils reprochaient outrageusement à l’étranger sa prudence et semblaient le traiter de lâche.

En vain Febrer tenta de n’y point prêter attention. Ses yeux se voilaient; pendant les intervalles de silence, le sang bourdonnait dans ses oreilles. Une vague de colère montait en lui. Il songea que Can Mallorquí était bien peu éloigné et que, peut-être, Margalida tremblante, penchée à sa fenêtre, entendait ces appels insultants dirigés vers la tour, où un peureux se cachait en faisant le sourd. Non, cela ne pouvait durer. Il jeta son livre et souffla sa bougie. Dans l’obscurité il fit quelques pas, oubliant totalement les plans d’attaque qu’il formait un instant auparavant. Il avait déjà tâté son fusil, quand il renonça à s’en munir. C'était une arme moins encombrante qu’il lui fallait, car il serait peut-être forcé de descendre et de marcher au milieu des buissons. Il prit son revolver, se dirigea à tâtons vers la porte, et, avec lenteur, l’entr’ouvrit juste assez pour que sa tête pût passer. Les gonds rouillés tournèrent avec un léger grincement.

En passant brusquement de l’obscurité de sa chambre à la diffuse clarté des étoiles, il aperçut la tache sombre des broussailles, au pied de la tour; plus loin, la vague blancheur de la ferme, et, en face, les sommets sombres des montagnes. Cette vision ne dura qu’un instant, il ne put en voir davantage. Deux brefs éclairs, deux serpents de feu se dessinèrent successivement dans l’ombre des fourrés, suivis de deux détonations qui se confondirent presque.

Jaime sentit monter à ses narines une âcre odeur de poudre brûlée; il pensa d’abord que c’était peut-être une illusion. Cependant, au même instant, le sommet de son crâne fut ébranlé sans bruit par quelque chose d’étrange qui eut l’air de le toucher, sans toutefois le toucher réellement, comme s’il était frôlé par une pierre. Une espèce de pluie fine et légère tomba sur son visage... Du sang? ou de la poussière? Il se ressaisit presque immédiatement. On avait tiré sur lui du buisson de bruyères, tout près de l’escalier. C'était là que se cachait l’ennemi; là!... Il apercevait, dans l’obscurité, l’endroit précis d’où étaient partis les coups de feu... Avançant la main au dehors, il fit feu à son tour avec le revolver; une, deux... cinq fois, tant qu’il y eut des cartouches dans le barillet.

Il avait ainsi tiré au juger, dans un mouvement de colère folle. Un léger bruit de branchages cassés, une ondulation presque imperceptible du buisson remplirent son âme d’une joie sauvage... Il avait sûrement atteint l’ennemi!... Il porta alors la main à son front pour s’assurer qu’il n’était pas blessé. En la passant sur son visage, il fit tomber de ses sourcils et de ses joues de la poussière de mortier. Ses doigts, glissant sur son crâne encore ébranlé par la commotion, rencontrèrent dans le mur, deux trous en forme d’entonnoir où l’on sentait un reste de chaleur. Les deux balles l’avaient frôlé avant d’aller s’enfoncer dans le mur, à une imperceptible distance de sa tête.

Febrer se réjouit de sa chance. Ainsi il était sauf... Mais l’autre?... Où pouvait-il être maintenant?... Il fallait descendre entre les tamaris et tâcher de le reconnaître, tandis qu’il agonisait... Soudain le cri sauvage éclata au loin, aux environs de la ferme. Un cri moqueur, triomphal, que Jaime interpréta comme l’annonce d’un prochain retour.

Le chien de Can Mallorquí, excité par les coups de feu, aboyait lugubrement. Dans la campagne, d’autres chiens lui répondaient... Le hurlement s’éloigna, mais ne cessa de se faire entendre, chaque fois plus faible, plus vague, et finit par se perdre dans le mystère de la nuit.

III

Au petit jour, le Capellanét se présentait à la tour. Il avait tout entendu; mais son père, dont le sommeil était lourd, ne savait rien encore des événements de la nuit. Le chien pouvait japper désespérément; on pouvait bombarder la maison... quand le bon Pép se couchait, après les durs travaux de la journée, il devenait aussi insensible qu’un mort. Quant aux autres membres de la famille, ils avaient passé une nuit d’angoisses.

La mère, après avoir vainement tenté de le réveiller, n’obtenant de lui que quelques incohérentes paroles, suivies aussitôt de nouveaux ronflements, s’était, dans son épouvante, mise à prier jusqu’à l’aube, pour l’âme du señor qu’elle croyait trépassé. De sa chambre, voisine de celle de Pepét, Margalida avait appelé celui-ci d’une voix craintive, aux premiers coups de feu:

—Entends-tu, Pepét?...

La pauvre enfant, terrorisée, s’était levée et avait allumé la lampe. Pâle, tremblante, avec des regards de folle, se tordant les bras et pressant sa tête dans sa main, elle criait:

—On a tué don Jaime... on l’a tué! mon cœur me le dit...

A ce moment, l’écho lointain de nouvelles détonations l’avait rejetée sur son lit, tremblante et bouleversée.

—Ah! ah! ah! continuait le Capellanét, c’était un vrai chapelet de coups de revolver, qui répondait aux deux premiers. En les entendant, j’ai été tout de suite rassuré, car ceux-là j’étais bien sûr que c’étaient les vôtres. Pas vrai? Je l’ai dit tout de suite à Margalida: «Il n’est pas mort puisqu’il tire sur son meurtrier». Pour cette sorte de musique, moi, j’ai beaucoup d’oreille.

Et le garçon disait maintenant à Febrer comment sa sœur, désespérée, s’était vêtue en silence et avait voulu, tout d’abord, courir à la tour. «Tu m’accompagneras», avait-elle dit à Pepét, puis, subitement prise de peur, elle avait renoncé à ce projet; elle ne savait que pleurer... Ils avaient entendu le hurlement poussé près de la métairie, longtemps après les coups de feu; puis Margalida, rassurée par son frère, s’était recouchée. Mais tout le reste de la nuit, elle avait soupiré et prié.

Dès le matin, ils s’étaient tous levés, sauf Pép, qui continuait à dormir.

Les deux femmes, en proie aux plus lugubres pressentiments, s’attendaient, en ouvrant la fenêtre, à voir quelque terrifiant spectacle: la tour démolie et, dans ses ruines, le cadavre sanglant de don Jaime...

Aussi, comme le Capellanét avait ri de bon cœur, en voyant, de loin, la porte ouverte et, sur le seuil, tout comme les autres matins, don Jaime lui-même, plongeant son torse nu dans le baquet d’eau de mer qu’il lui apportait lui-même chaque soir. Il avait donc eu raison de se moquer des terreurs irraisonnées des femmes. On ne ferait pas aussi facilement passer de vie à trépas son grand ami. Et cela, il le disait... parce qu’il se connaissait en hommes.

Quand Febrer lui eut fait le récit détaillé des événements survenus au courant de la nuit, il examina très attentivement les deux trous creusés par les balles, puis il dit:

—Et votre tête se trouvait bien ici, où je place la mienne... Quelle chance!...

Dans son regard se reflétait l’admiration et une sorte d’enthousiasme pour cet homme extraordinaire que venait de sauver un véritable miracle.

Febrer, se fiant à la sagacité du jeune homme qui connaissait bien les gens du pays, lui demanda quel était, selon lui, l’agresseur. Le Capellanét sourit en prenant un air important.

—J'ai bien écouté le hurlement, fit-il. C'était tout à fait la manière du Cantó; et pourtant, ce n’était pas lui, j’en suis sûr! Si on interroge le Cantó, il répondra que c’était lui, pour se faire valoir. Mais non; l’agresseur, c’est le Ferrer. Il avait beau déguiser sa voix; Margalida et moi l’avons bien reconnue.

Ensuite, d’un air grave, le Capellanét parla de la ridicule peur des femmes, qui voulaient faire avertir les gendarmes de San José, et il ajouta:

—Vous ne ferez pas cela, don Jaime, n’est-ce pas que ce serait absurde? Les gendarmes ne sont bons qu’à défendre les lâches!

Le sourire méprisant et le haussement d’épaules de Jaime lui rendirent sa gaieté.

—Ah! j’en étais bien sûr! Ce n’est pas l’usage dans l'île... seulement, comme vous êtes étranger!... Un homme doit se défendre lui-même, et dans les cas graves, il fait appel à ses amis.

Le Capellanét voulut tirer quelque profit des événements en conseillant à Febrer de le prendre avec lui pour habiter la tour.

—Demandez-le à mon père, don Jaime; il n’osera vous refuser un si petit service. Il est nécessaire que je reste nuit et jour auprès de vous: ainsi nous serons deux pour recevoir les ennemis! Et faites votre demande sans retard. Vous savez que mon père est irrité contre moi, qu’il va certainement me ramener à Iviça, au début de la semaine prochaine, pour m’enfermer au séminaire. Que ferez-vous quand vous serez privé du meilleur de vos amis?

Pour démontrer l’utilité de sa présence, le malin garçon censurait les regrettables oublis de Febrer au cours de la nuit précédente:

—Quelle idée avez-vous eue, don Jaime, de mettre la tête à la porte, alors que votre ennemi vous défiait, de l’abri sûr où il se dissimulait avec une arme toute prête?

Alors, à quoi a servi la leçon que je vous avais faite? C'est par miracle que vous n’avez pas été tué. Ne vous souvient-il plus de mes conseils? Ne vous avais-je pas expressément recommandé de sortir par la fenêtre, de l’autre côté de la tour, pour surprendre le bandit?

—Tiens, c’est vrai! fit Jaime, réellement confus de son impardonnable oubli.

Le Capellanét se félicitait orgueilleusement d’avoir donné de si sages conseils, quand il sursauta soudain en regardant du côté de la porte ouverte.

—Le père!...

C'était Pép, en effet. Les yeux à terre, l’air préoccupé, il gravissait lentement la côte, les mains derrière le dos. Le Capellanét s’alarma. Evidemment le vieux était de mauvaise humeur. Il ne fallait pas qu’il trouvât là son fils.

Et, répétant une fois encore à Febrer combien il était sage qu’il le gardât auprès de lui, le gamin enjamba la fenêtre et dégringola avec l’agilité dont il avait déjà fait preuve en accomplissant ce même exercice.

Dès qu’il eut pénétré dans la pièce, le paysan parla, sans émotion apparente, des événements de la nuit, comme s’il s’agissait d’un incident ordinaire.

Les femmes les lui avaient racontés, car ayant le sommeil lourd, il n’avait rien entendu...

—En somme, rien de grave, n’est-ce pas?

Les mains jointes, les yeux baissés, il écoutait en silence le bref récit du señor. Quand il fut terminé, il se dirigea vers la porte afin d’examiner sur le mur les traces des projectiles.

—Un miracle, don Jaime, un vrai miracle! Le diable court en liberté par ici... Il fallait s’y attendre, d’ailleurs... Quand on désire l’impossible, tout se complique, s’embrouille... et adieu la paix!

Puis, levant la tête, il fixa ses yeux froids et scrutateurs sur Febrer.

—Il faudrait prévenir le maire et rapporter tout cela aux gendarmes.

Jaime fit un geste négatif.

—Non, du tout! Ceci est une affaire qui se videra entre hommes; je m’en charge!

Les yeux de Pép ne quittaient pas le visage de son interlocuteur. Sur sa face, énigmatique jusque-là, une fugitive lueur de satisfaction passa.

—Vous avez raison, finit par dire le paysan. Je sais bien que, d’ordinaire, les étrangers ne partagent pas nos idées là-dessus, mais je suis bien content que vous, du moins, vous pensiez comme nous, comme pensait aussi mon pauvre père.

Cela dit et sans consulter Jaime, Pép exposa ses projets pour l’aider à se défendre. C'était un devoir d’amitié. Il avait son vieux fusil, chez lui. Ah! voici bien longtemps qu’il ne s’en servait plus, mais en sa jeunesse, quand son vénéré père vivait encore (que Dieu l’ait en sa gloire!), il avait été aussi un bon tireur. Il viendrait donc désormais passer les nuits à la tour, auprès de don Jaime, pour que celui-ci ne demeurât pas seul, exposé à une surprise pendant son sommeil.

Le paysan ne s’étonna pas du refus très net que lui opposa Febrer, que cette proposition parut offenser.

—Je suis un homme et non un enfant auquel il faut un gardien. Chacun chez soi, advienne que pourra!

Pép marqua, par des signes d’approbation, qu’il partageait cette manière de voir. Son père disait la même chose, et avec lui tous les gens de bien, fidèles aux anciens usages. Febrer était vraiment digne d'être né dans l'île... Emu par l’admiration que lui inspirait son énergie, il lui proposa un autre arrangement. Puisque le señor ne voulait pas de compagnon, pourquoi ne viendrait-il pas coucher à Can Mallorquí?

Cette fois, Febrer fut tenté d’accepter... Voir Margalida! Mais la mollesse avec laquelle le père avait formulé son invitation et l’air inquiet dont il attendait sa réponse, le poussèrent à refuser.

—Ah! señor, señor!... dit Pép. Le diable est déchaîné, vous dis-je. Nous n’aurons plus jamais de tranquillité. Et tout cela, parce que vous n’avez pas voulu me croire, parce que vous n’avez pas respecté les coutumes établies par des hommes plus sages assurément que ceux d’aujourd’hui...

Comment tout cela finirait-il?

Febrer s’efforça de tranquilliser le paysan et laissa échapper quelques mots révélant un projet qu’il désirait tenir caché.

—Tu peux te réjouir, Pép. Je vais partir pour toujours; je ne veux pas troubler ton repos et la paix de ta famille.

—Ah! c’est vrai? réellement, vous allez partir?

La joie du fermier était si vive, si grande sa surprise, que Jaime ne sut qu’en penser. Il lui sembla distinguer une certaine malice dans les yeux de Pép, animés par le plaisir que lui causait cette nouvelle inespérée:

«Ah ça! pensa-t-il, est-ce que cet insulaire s’imagine que mon départ, si subitement décidé, ne serait qu’une fuite?»

—Oui, je quitterai le pays, reprit-il, mais je ne sais quand... Plus tard, quand le moment me semblera opportun. Mais avant, il faut que je rencontre celui qui me cherche...

Pép, à ces mots, eut un geste de résignation; toute sa joie sembla soudain disparaître. Cependant, au fond de sa conscience, il ne pouvait qu’approuver cette façon d’agir.

Quand le paysan se leva pour regagner Can Mallorquí, Febrer, qui venait d’apercevoir au loin le Capellanét, se rappela ce que lui avait demandé le jeune homme.

—Si tu n’y vois pas d’inconvénient, Pép, laisse-moi donc ton fils pour compagnon.

Le vieux accueillit fort mal cette requête.

—Non, don Jaime. Si vous avez besoin de compagnon, je suis à votre disposition, moi qui suis un homme. Quant à Pepét, il faut qu’il aille terminer ses études. La semaine prochaine je conduirai le petit au séminaire... c’est là mon dernier mot.

Resté seul, Febrer descendit à la plage. Ventolera réparait les joints de sa barque, qui était à sec, avec de l’étoupe et du goudron. Etendu au fond de la coque, il cherchait, de ses yeux affaiblis, les interstices, et quand il découvrait une fente, il lançait à pleine voix des chants en latin estropié, pour témoigner sa joie.

L'embarcation ayant remué, il leva les yeux et aperçut Febrer appuyé sur le plat-bord. Il sourit malicieusement, puis, interrompant ses cantiques:

—Salut, don Jaime!

Il était au courant de tout. Les femmes de Can Mallorquí lui avaient conté la nouvelle, qui, à cette heure, faisait le tour du pays.

—Alors, on vous a défié, don Jaime, on a voulu vous faire sortir de chez vous? Ah! on me donna aussi pareille sérénade, quand je faisais la cour entre deux voyages, à ma défunte femme. C'était un de mes anciens camarades devenu mon rival. Mais l’atlóta fut pour moi parce que j’eus la main plus preste. Je frappai mon ami d’un coup de couteau en pleine poitrine, et il fut longtemps entre la vie et la mort. J'eus grand soin ensuite, chaque fois que je descendais à terre, de me tenir sur mes gardes pour échapper à sa vengeance. Mais les années passèrent: tout s’oublie; nous finîmes par faire la contrebande ensemble, entre Alger et Iviça, et le long des côtes de l'Espagne.

Ventolera riait d’un rire puéril, se plaisant à ces histoires de jeunesse:

—Hélas! disait-il, on ne viendra plus hurler devant ma porte! C'est bon pour les jeunes gens, cela!

Et l’accent du vieillard se faisait mélancolique, quand il songeait que jamais plus il ne serait mêlé à ces luttes d’amour et à ces combats, sans lesquels il n’y avait pas de bonheur.

Febrer le laissa chanter la messe en continuant son calfatage. Il trouva chez lui le panier de provisions sur la table. Le Capellanét l’avait déposé là sans attendre, obéissant probablement à un appel impérieux de son père, toujours de mauvaise humeur. Après avoir déjeuné, Jaime examina de nouveau les deux trous creusés dans le mur par les balles. Maintenant qu’il n’était plus surexcité par l’ivresse du danger et qu’il appréciait froidement les choses, il sentait monter en lui une colère plus violente qu’au moment où, la nuit précédente, il s’était précipité vers la porte. Que l’on eût visé quelques millimètres plus bas... et il serait tombé sur le seuil dans l’obscurité, comme une bête frappée par le chasseur.

—Mordieu! s’écria-t-il, quand je pense qu’un homme de mon rang pouvait mourir ainsi, victime d’un guet-apens organisé par ces rustres!

Sa colère lui inspira alors une ardente soif de vengeance. Il éprouva le besoin de provoquer à son tour, de se montrer arrogant, et d’apparaître, calme et menaçant, au milieu de ses ennemis.

Il décrocha son fusil, en vérifia la charge, et prit le chemin qu’il avait suivi la veille, dans l’après-midi. Comme il passait près de Can Mallorquí, les aboiements du chien firent courir à la porte Margalida et sa mère. Les hommes étaient dans un champ lointain que cultivait Pép. En pleurnichant, la mère saisit les mains de Febrer et balbutia d’une voix entrecoupée par l’émotion:

—Ah! don Jaime!... soyez bien prudent, sortez peu, et tenez-vous sur vos gardes.

Margalida, muette, les yeux démesurément ouverts, contemplait Febrer avec une admiration mêlée d’inquiétude. Dans l’ingénuité de son âme, elle semblait se recueillir humblement, faute de mots pour exprimer ses pensées.

Jaime poursuivit sa route. Plusieurs fois, il se retourna et vit, debout à l’entrée de la métairie, Margalida qui le suivait des yeux avec une anxiété visible...

Tout en marchant, il ruminait des projets d’attaque. Il était résolu à l’action immédiate. A peine verrait-il le Ferrer apparaître sur le seuil de sa masure, il tirerait sur lui ses deux coups de fusil. Il viderait ses différends en plein jour, lui, et il serait plus heureux. Ses deux balles n’iraient point s’enfoncer dans un mur.

En arrivant à la forge, il la trouva fermée. Personne! Le forgeron avait disparu, ainsi que la vieille dont l'œil unique lui avait lancé des regards foudroyants.

Febrer s’assit comme la veille au pied d’un arbre, le fusil tout prêt, se dissimulant derrière le tronc, pour le cas où cette solitude cacherait quelque piège.

Un assez long temps s’écoula. Les palombes, que ne troublait plus le ronflement de la forge, voltigeaient dans la clairière. Un chat se promenait lentement sur le toit qui menaçait ruine, en rampant pour tâcher d’attraper les moineaux qui sautillaient. Febrer, indifférent à tout, ne songeant qu’à la vengeance, restait là patiemment, espérant toujours que le vérro allait brusquement apparaître. A force d’attendre inutilement sans bouger, il se calma.

Que faisait-il là, en pleine montagne, loin de sa maison, tandis que le crépuscule descendait? pourquoi se tenait-il prêt à châtier un ennemi sur la culpabilité duquel il n’avait, après tout, que de vagues indices? Peut-être que le forgeron était chez lui et qu’il s’était enfermé en le voyant arriver... En ce cas, il était bien inutile de l’attendre. Il pouvait aussi être parti au loin, avec la vieille, et il ne reviendrait qu’à la nuit close. Allons, mieux valait rentrer tout de suite à la tour. Il y passa tranquillement la soirée. Quand il eut dîné et que le Capellanét fut reparti, emportant la triste certitude d’avoir à réintégrer le séminaire, Febrer ferma sa porte et plaça, tout contre, la table et les chaises, car il craignait d'être surpris dans son sommeil. Il éteignit la lumière et se mit à fumer dans l’obscurité. Son fusil était posé à côté de lui, son revolver n’avait pas quitté sa ceinture. Au bout de quelque temps, il regarda sa montre à la lueur de son cigare. Dix heures!... Au loin, un aboiement se fit entendre; il crut reconnaître la voix du chien de Can Mallorquí. Peut-être le vigilant animal éventait-il la présence de quelque intrus rôdant aux environs de la tour... Alors c’est que l’ennemi était proche. Peut-être allait-il s’avancer en rampant sous les branchages, à couvert dans les fourrés de tamaris. Il saisit ses armes et se tint prêt à descendre par la fenêtre, au premier cri, à la première secousse, pour surprendre l’ennemi par derrière.

Les minutes s’écoulèrent. Rien! Febrer voulut regarder l’heure, mais sa tête tomba sur l’oreiller, ses yeux se fermèrent. Une ombre épaisse, une nuit profonde se fit en sa pensée où toute conscience disparut.

Jaime ne se réveilla que le matin quand un rayon de soleil, filtrant à travers une fente, vint donner droit dans ses yeux.

Il se leva presque joyeux et, en défaisant la barricade de meubles qui obstruait sa porte, il se sentit presque honteux de cette précaution qu’il regardait comme de la couardise.

Pour se distraire, il alla passer la matinée en mer. En compagnie de Ventolera, il pêcha à l’abri des roches du Vedra jusqu’au milieu de l’après-midi.

En revenant à la côte, il aperçut le Capellanét courant vers la plage et agitant en l’air quelque chose de blanc.

Avant qu’il eût sauté à terre et tandis que la barque enfonçait sa proue dans le gravier, le garçon lui avait déjà crié, avec l’impatience de celui qui apporte une grande nouvelle:

—Une lettre, don Jaime!

Le Capellanét prodiguait les explications.

Le piéton avait apporté la lettre dans la matinée. Cette lettre faisait partie du courrier de Palma, que le vapeur avait débarqué la veille à Iviça. Si le señor voulait y répondre, il devait le faire sans tarder, car le bateau repartait pour Majorque dès le lendemain. En chemin, Jaime ouvrit le pli et ses yeux cherchèrent tout de suite la signature: Pablo Valls!

Dès les premières lignes, Febrer retrouva le bon Valls tout entier, avec son exubérance tapageuse, avec son caractère à la fois agressif et sympathique.

Jaime croyait voir sur le papier le grand nez crochu, les favoris gris, les prunelles couleur d’huile, tachetées de tabac, enfin, le large feutre bosselé qu’il mettait de travers.

Le début de la lettre était terrible: «Cher sans-vergogne»... et les premiers paragraphes étaient du même style.

Il mit la lettre dans sa poche, mû par ce sentiment qui nous pousse à nous réserver un plaisir pour mieux le savourer. Il monta à la tour, après avoir congédié Pép.

Assis auprès de la fenêtre, il commença de lire attentivement.

Les premières phrases n’étaient qu’un débordement de fureur comique, d’insultes affectueuses, d’indignation, à cause des oublis dont Jaime s’était rendu coupable.

Pablo Valls donnait libre cours à sa verve, avec une amusante incohérence, comme un bavard longtemps condamné au silence, qui a souffert le martyre de ne pouvoir parler à son aise.

Il reprochait à Febrer son origine et son orgueil qui l’avaient poussé à fuir sans prendre congé de ses amis: «Ah! tu es bien de la race des inquisiteurs! Tes ancêtres ont brûlé les miens, ne l’oublie pas. Mais il faut que les bons se distinguent des méchants. Moi, le réprouvé, le chueta, l’hérétique abhorré, j’ai répondu à vos mauvais procédés envers mes pères et à ton manque de confiance envers moi-même en m’occupant de tes affaires. Tu dois d’ailleurs en avoir été informé par notre ami Toni Clapès qui l’a écrit plusieurs fois et dont le négoce ne cesse de prospérer, quoiqu’il ait éprouvé, ces temps derniers, quelques contrariétés. Les douaniers ont saisi deux de ses barques, chargées de tabac.

«Mais ne divaguons pas. Ayons de l’ordre, de la précision et de la clarté. Du coté de ta chipie de tante, la Papesse Jeanne, ne conserve nulle espérance. Cette vénérable dévote ne se souvient de toi que pour flétrir ta conduite indigne, ta fin misérable—comme elle se plaît à dire—et pour glorifier la justice de Dieu, qui châtie ceux qui ont suivi les mauvaises voies et oublié les saintes traditions de la famille.

«De toutes façons, rejeton d’inquisiteur, ta sainte tante ne t’aidera jamais en quoi que ce soit. On se raconte sous le manteau, à Palma, que renfonçant définitivement aux pompes de ce monde et même à la «Rose d’or» si longtemps convoitée, et que le pontife tarde trop à lui envoyer, elle fera don de tous ses biens aux quelques moines et prêtres qui composent sa petite cour, après quoi elle ira finir ses jours comme dame pensionnaire, dans un couvent.

«Tu n’as donc rien à espérer d’elle. Or, ici, j’entre en scène, comprends-tu bien, petit père Garau? Moi, le réprouvé, le chueta, je vais remplacer auprès de toi la Providence.»

Et le style se faisait soudain concis, d’une netteté toute commerciale.

Il était d’abord question des biens que possédait encore Jaime avant de quitter Majorque. Longuement ils étaient énumérés, évalués, ainsi que les charges, hypothèques, etc.

Venait ensuite l’interminable liste des créanciers, suivie d’un état détaillé des intérêts et engagements réciproques, le tout formant une sorte d’écheveau terriblement embrouillé, dans les fils duquel s’égarait la mémoire de Febrer, mais que Valls démêlait avec cette maëstria, cette sûre adresse propres aux enfants d'Israël, quand il s’agit d’affaires, si confuses soient-elles.

Si le capitaine Valls était resté six mois sans écrire à son ami, il n’avait pas laissé passer un jour sans s’occuper à mettre de l’ordre dans ses finances. Il avait bataillé avec les plus féroces usuriers de l'île, insultant les uns, gagnant les autres d’astuce, se servant, tantôt de la persuasion, tantôt des menaces, avançant de l’argent pour apaiser les créanciers les plus pressants. En définitive, après cette terrible bataille, Valls avait reconstitué, pour le dernier des Febrer, une petite fortune libre de toute charge, mais considérablement amoindrie.

Il restait à peine quinze mille douros, mais cela ne valait-il pas mieux que la vie qu’il menait auparavant, dans son palais de grand seigneur, sans avoir de quoi manger, harcelé par les exigences des créanciers?

«Il est temps que tu reviennes parmi nous. Que fais-tu là-bas? Vas-tu passer tout le reste de ton existence, transformé en Robinson dans ta tour du Pirate?

«Allons, fais ta malle et arrive; la vie n’est pas coûteuse à Majorque, et comme rien ne t’empêchera de solliciter un emploi de l'État—avec ton nom et tes relations, tu l’obtiendras facilement,—tu pourras vivre ici, très convenablement. Guidé et conseillé par moi, tu pourrais même faire du commerce. Si tu désires voyager, je me charge de te trouver un poste en Algérie, en Angleterre ou ailleurs.

«Tu sais que j’ai de dévoués amis dans tous les pays du monde. Hâte-toi donc de revenir, sympathique rejeton d’inquisiteur... je ne t’en dis pas davantage.»

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