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Les morts commandent

SECONDE PARTIE

Berthe Delaunay translation

I

Jaime, incliné sur le plat bord d’une petite embarcation, contemplait machinalement son image, ombre transparente, dont le frémissement de l’eau rendait les contours indécis. Sa main soutenait le volanti, ligne de fond, garnie de multiples hameçons, qui drainait le fond de la mer.

Midi était proche. La barque était à l’ombre. Derrière Febrer s’étendait avec ses découpures, ses anfractuosités, et ses pointes saillantes, la côte d'Iviça. Devant lui, le pic isolé du Vedrá s’enlevait, imposant et superbe, à trois cents mètres, d’un seul jet, et par suite de son aspérité, cette roche déserte paraissait plus haute et plus énorme. Au pied de ce colosse, son reflet colorait magnifiquement les eaux d’une nuance à la fois dense et transparente. Par delà son ombre azurée, la Méditerranée bouillait et lançait des étincelles d’or sous le flamboiement du soleil, tandis que la côte rouge et dénudée semblait irradier du feu.

Chaque fois que le temps était beau et la mer calme, Jaime venait pêcher dans le chenal étroit qui sépare l'île du Vedrá. Ce chenal présentait alors l’aspect d’un tranquille fleuve d’eau bleue, troué par des rochers dont les têtes noires émergeaient à la surface. Dès que la brise fraîchissait, les récifs se couvraient de blanche écume en faisant entendre de formidables rugissements; des montagnes d’eau pénétraient, livides, avec un grondement sourd, dans cette gorge marine. Il fallait alors hisser la voile au plus vite et fuir ce redoutable couloir, chaos bruyant, plein de courants funestes et de périlleux remous.

A la proue de l’embarcation se tenait le père Ventolera, vieux matelot qui avait navigué sur des navires appartenant à toutes les nations, et qui, depuis que Jaime habitait l'île, l’accompagnait chaque fois qu’il allait en mer.

—J'ai près de quatre-vingts ans, monsieur, et je ne laisse point passer un seul jour sans aller pêcher sur mon bateau. J'ignore ce que c’est qu’une maladie, et les plus gros temps ne me font pas peur—disait-il à Febrer, avec fierté.

Sa figure était tannée par le soleil et l’air salin, mais il avait fort peu de rides. Ses jambes, sèches et nues sous son pantalon haut retroussé, montraient une peau fraîche, indiquant des membres vigoureux encore. Sa vareuse, ouverte sur la poitrine, laissait voir une toison grise, de même couleur que ses cheveux qui s’échappaient d’un béret noir orné d’un gland pourpre au sommet et d’un large ruban à petits carreaux rouges et blancs, souvenir de son dernier voyage à Liverpool.

Ses joues s’agrémentaient de deux favoris étroits et, à ses oreilles, pendaient deux petits anneaux de cuivre.

Les premières fois, quand Jaime venait pêcher à l’ombre du Vedrá, il oubliait de regarder l’eau et même de surveiller la ligne qu’il tenait à la main pour contempler ce colosse de granit qui, séparé de la côte, s’élevait majestueusement sur les flots.

Dans les cavités de la grande roche grise, obscurcies par les pins maritimes, les sabines et autres végétations, Febrer voyait sauter de gros points colorés, comme d’énormes puces rousses ou blanchâtres d’une constante mobilité. C'étaient les chèvres du Vedrá; des chèvres que l’isolement avait rendues à l’état sauvage; elles avaient été abandonnées depuis de nombreuses années et se reproduisaient en liberté, loin de l’homme, ayant perdu toute habitude de domesticité. Elles fuyaient sur la pente abrupte, grimpant vers la cime, avec des bonds prodigieux, dès qu’une barque abordait au pied du pic.

Par les matinées calmes, le bruit de leurs bêlements, décuplé par l’absolu silence, s’étendait, au loin, sur la surface de la mer.

Tirant d’une brusque secousse sa ligne hors de l’eau, Ventolera s’écria, avec un grognement de satisfaction:

—Et de huit!...

Accrochée à un hameçon, une espèce de langouste d’un gris sombre s’abattit sur le fond de la barque en donnant de formidables coups de queue et faisant crisser ses pattes. D'un coup de pied, le pêcheur l’envoya rejoindre quelques-unes de ses pareilles qui, déjà inertes, gisaient dans une corbeille, sur des lichens.

—Vous ne chantez donc pas la messe, aujourd’hui, père Ventolera?

—Volontiers, si vous me le permettez, monsieur!

Jaime connaissait les manies du vieillard. Il savait le plaisir qu’il éprouvait à entonner les versets de l’office divin, chaque fois qu’il avait le cœur en gaieté. Depuis qu’il ne faisait plus de voyages au long cours, son unique distraction était de remplir les fonctions de chantre, le dimanche à l’église de San José.

Ils demeurèrent longtemps ainsi: Febrer attentif à sa ligne qui s’obstinait à ne pas faire le plus léger mouvement, tous les poissons étant pour le vieux, et celui-ci continuant à lancer à pleine voix les O salutaris et les Kyrie. Aussi le señor fut bientôt de méchante humeur et imposa silence au chanteur:

—Assez pour aujourd’hui, père Ventolera... Vous effrayez les poissons.

—Cela vous a plu, n’est-ce pas? insista l’autre avec candeur. Oh! je sais aussi des chansons... Je sais la complainte du capitaine Riquer... une chose arrivée. Voulez-vous que je vous la chante?

Jaime fit un geste de protestation.

—Mais il est midi, grand-père!... Il faut rentrer.

Le vieux regarda le soleil qui dépassait le sommet du Vedrá. Il n’était pas encore midi, mais peu s’en fallait. Ensuite, il observa la mer...

—Le señor a raison. Maintenant d’ailleurs, les poissons ne mordraient plus guère... N'importe! Pour moi, je suis satisfait de ma journée.

De ses bras brunis, il tira la corde qui servait à hisser la petite voile triangulaire.

La barque pencha sur le côté, se balança de la poupe à la proue, sans avancer et, bientôt, commença de fendre l’eau, avec un doux clapotis.

Ils sortirent du chenal, laissant derrière eux le Vedrá et suivant la côte d'Iviça. Jaime tenait le gouvernail, tandis que le vieux, serrant le panier de poissons entre ses genoux, comptait et maniait les pièces avec satisfaction.

Ils doublèrent un promontoire et une nouvelle partie de la côte apparut. Sur un monticule de roches rouges, coupées çà et là par les taches foncées de buissons très verts, se détachait une tour massive et jaunâtre, un cylindre aplati, sans autre ouverture du côté de la mer qu’une haute fenêtre, trou noir aux contours irréguliers. Au faîte de la tour, une meurtrière qui avait servi jadis à placer un petit canon, se découpait sur l’azur du ciel. D'un côté du promontoire coupé à pic sur la mer, le terrain descendait, couvert de verdure, d’arbustes bas et touffus, au milieu desquels on découvrait la tache blanche du minuscule hameau.

L'embarcation mit le cap sur la tour et, avant d’y arriver, dévia vers une plage voisine, où la coque vint doucement toucher le fond de gravier.

La voile amenée, le bateau attaché à un petit rocher, Jaime et son matelot sautèrent sur le sol.

—Reprendrons-nous la mer tantôt, señor? Febrer ayant fait un geste négatif, le vieux le quitta en lui donnant rendez-vous pour l’aube prochaine.

—Je vous réveillerai de la plage, lui dit-il, en chantant l'Introït à l’heure où l’on peut encore distinguer les étoiles au ciel.

Puis il s’éloigna vers l’intérieur des terrés, en portant au bout de son bras le précieux panier de poissons.

—Donnez ma part à Margalida, père Ventolera, et dites que l’on m’apporte vivement mon déjeuner.

Le matelot acquiesça d’un mouvement d’épaules, sans tourner la tête, et Jaime s’achemina vers la tour. Ses pieds chaussés d’espadrilles s’enfonçaient dans le gravier où venaient se perdre les ultimes frémissements de la mer.

Bientôt il quitta la plage pour escalader les gradins naturels, taillés dans le rocher, qui conduisaient à son abri solitaire.

Les tamaris dressaient leur feuillage échevelé d’un gris de nickel et enfonçaient leurs racines dans le roc, comme s’ils s’alimentaient seulement du sel dissous dans l’atmosphère.

A l’écho de ses pas, un frôlement se fit entendre dans les buissons épais. C'était comme le bruit d’une fuite apeurée et l’on pouvait distinguer, courant entre les arbustes, une sorte de paquets de poils gris ou fauves terminés par une queue pareille à une houppette blanche. C'étaient des lapins qui fuyaient, et ils entraînaient dans leur fuite les beaux lézards couleur d’émeraude, paresseusement allongés sur le sol.

Dominant ces rumeurs légères, le roulement frêle d’un tambour, accompagnant une voix d’homme, arrivait aux oreilles de Jaime. La voix chantait une romance d'Iviça. Elle s’arrêtait, de temps en temps, comme indécise, répétant les mêmes vers, sans se lasser. Puis elle passait à une autre mélodie, lançant à la fin de chaque strophe, suivant la coutume du pays, un gloussement étrange ressemblant au cri du paon, une note gutturale et stridente comme celle qui termine les chants arabes.

Quand Febrer parvint au faîte, il aperçut le chanteur. Il était assis sur une pierre, derrière la tour et contemplait la mer.

Il portait, appuyé sur la cuisse, un petit tambour peint en bleu et orné de fleurs et d’arabesques dorées. Son bras gauche reposait sur l’instrument, tandis que la main soutenait sa tête, cachant presque entièrement sa figure entre les doigts et la paume.

De sa dextre, armée d’une courte baguette, il frappait lentement, en mesure, l’un des parchemins et sans faire d’autre mouvement, il demeurait là dans une attitude songeuse, la pensée sans doute concentrée sur son improvisation, et contemplait l’immense horizon bleu à travers ses doigts amaigris.

On l’appelait le Cantó comme tous ceux qui, dans l'île, improvisaient des couplets nouveaux durant les bals et les sérénades.

C'était un jeune garçon, grand, mince, étroit d’épaules, un atlót qui n’avait pas encore atteint dix-huit ans. Souvent une quinte de toux venait brusquement interrompre son chant. Son cou frêle se gonflait et son visage, ordinairement d’une pâleur transparente, rougissait soudain dans l’ardeur de l’improvisation.

Il avait des yeux trop grands, des yeux de femme avec une lacrymale d’un rose trop vif, qui tranchait violemment sur les paupières bleuies. En tout temps, il portait le costume de fête: pantalon de velours bleu, ceinture et cravate écarlate et, par-dessus cette cravate, un fichu de femme, enroulé autour du cou, et dont les pointes brodées pendaient sur la poitrine.

A chacune de ses oreilles, une rose était posée, et sous son feutre rejeté en arrière et orné d’un ruban damassé, on voyait flotter, comme une frange ondulée, les mèches frisées de sa longue chevelure, luisante de pommade.

Devant cette parure quasi féminine, ces yeux veloutés et ce teint diaphane, Febrer compara mentalement l’éphèbe à l’une de ces vierges exsangues qu’idéalise l’art nouveau.

Mais cette vierge-là laissait apercevoir dans sa ceinture rouge certaine excroissance inquiétante. C'était certainement un couteau ou un pistolet, compagnon inséparable de tout jeune Ivicin.

En apercevant Jaime, le Cantó se leva et laissa pendre son tambourin le long d’une courroie passée dans son bras gauche, tandis que sa main droite, qui n’avait pas lâché la baguette, touchait légèrement le bord de son chapeau.

—Ayez un bon jour!

Febrer, comme tout bon Majorquin, croyait à la férocité des Ivicins; aussi s’étonnait-il de l’aspect courtois qu’il leur trouvait quand il les rencontrait sur les chemins. Ils s’entre-tuaient parfois, toujours pour des rivalités d’amour, mais l’étranger était respecté avec ce scrupule traditionnel que professe l'Arabe pour l’homme qui vient lui demander l’hospitalité sous sa tente.

Le Cantó semblait honteux que le señor majorquin l’eût surpris aussi près de chez lui, sur un terrain lui appartenant. Il balbutia quelques excuses. Il était venu là, parce qu’il aimait à contempler la mer, d’un point élevé. Il était mieux à l’ombre de la tour. Ici nul ami ne venait le troubler par sa présence et il pouvait librement composer les vers d’une romance pour le prochain bal au village de San Antonio.

Jaime sourit avec bienveillance devant les timides explications du Cantó.

—Ah! ah! tu composes des vers. Et, sûrement, ils sont dédiés à quelque jeune atlóta?

Le jeune homme acquiesça de la tête.

—Et quelle est cette jolie fille?

—Fleur-d'Amandier, répondit le poète.

—Fleur-d'Amandier? Le joli nom!

Animé par l’approbation du señor, l’atlót continua ses confidences. Fleur-d'Amandier, c’était Margalida, la fille de Pép de Can Mallorquí. C'était lui, le Cantó, qui lui avait donné ce joli surnom en la voyant blanche et belle comme les fleurs qui viennent sourire sur les branches noircies par l’hiver, quand les gelées sont finies et que les premiers souffles tièdes annoncent le printemps.

Tous les garçons du voisinage répétaient maintenant ce nom, et Margalida n’était jamais désignée autrement.

Et, avec complaisance, le chanteur reconnaissait qu’il savait découvrir les pseudonymes et que ceux qu’il donnait aux gens leur restaient pour toujours.

Febrer s’amusait à écouter les paroles du jeune homme. Où diable la poésie allait-elle se nicher?

Il lui demanda s’il travaillait. L'atlót répondit négativement. Ses parents ne voulaient pas qu’il se livrât à une besogne manuelle. Un jour de marché, il avait été ausculté par un médecin qui avait conseillé à sa famille de lui éviter toute fatigue. Et lui, satisfait de l’ordonnance, passait ses journées en plein air, à l’ombre d’un arbre, à écouter chanter les oiseaux ou à guetter les atlótas quand elles passaient par les sentiers. Puis, quand il sentait s’élaborer en sa cervelle un chant nouveau, il s’asseyait au bord de la mer pour le composer lentement et le fixer dans sa mémoire docile.

Jaime prit congé du Cantó. Il pouvait continuer tranquillement son poétique labeur. Mais, au bout de quelques pas, il s’arrêta et tourna la tête, étonné de ne plus entendre le tambourin.

L'improvisateur s’éloignait en descendant la côte, craignant de molester le señor avec sa musique et cherchant un autre endroit solitaire.

Febrer arriva chez lui. Tout ce qui, de loin, paraissait former le rez-de-chaussée de la tour, était, en réalité, un soubassement massif. La porte était au même niveau que les fenêtres supérieures.

Les gardiens pouvaient ainsi, autrefois, éviter une surprise des pirates, en se servant, pour entrer ou sortir, d’une échelle qu’ils remontaient à l’intérieur, une fois la nuit venue. Jaime avait fait fabriquer, pour son usage, un grossier escalier de bois qu’il ne retirait jamais. La tour, construite en granit sablonneux, était comme usée, à l’extérieur, par la brise marine. De nombreuses pierres de taille avaient roulé hors de leurs alvéoles et ces trous formaient comme des degrés dissimulés pour permettre d’escalader la tour.

Le solitaire monta dans sa rustique demeure. C'était une vaste pièce circulaire sans autres baies que la porte et la fenêtre opposée, ouvertures semblables à des tunnels, dans l’épaisseur inusitée des murs.

Ceux-ci, à l’intérieur, étaient soigneusement enduits de cette chaux spéciale à Iviça, qui donne un aspect riant aux plus sordides chaumières des plus humbles hameaux.

Dans la voûte, coupée par une lucarne révélatrice de l’ancien escalier qui conduisait à la plate-forme, on voyait encore la suie des flambées qui avaient été allumées autrefois.

Quelques planches, mal réunies par des traverses de bois, fermaient la porte, la fenêtre et la lucarne. Il n’y avait pas une seule vitre. Mais on était en plein été et Febrer, indécis sur sa destinée, ou plutôt indifférent, remettait sans cesse à plus tard les travaux d’une installation définitive.

Cette retraite lui paraissait charmante malgré sa sauvagerie. Il y trouvait la trace de l’habile main de Pép et de la grâce de Margalida. Ce qui lui plaisait, c’était la blancheur des murs, la propreté des trois chaises et de la table de bois blanc, propreté qu’entretenait jalousement la fille de son ancien fermier. Des filets et des lignes s’étendaient sur les murs en brunes tentures; un peu plus loin étaient accrochés le fusil et la cartouchière. Enfin, de longues et étroites valves marines, qui avaient la transparence de l’écaille, étaient rangées en éventail, C'était là un cadeau de Ventolera, ainsi que deux énormes coquilles blanches hérissées d’épines aiguës, et dont l’intérieur était d’un rose humide comme de la chair de femme. Elles ornaient la table de travail.

Près de la fenêtre, étaient roulées en tas la paillasse de feuilles de maïs, l’oreiller et les draps, couche rustique que venaient arranger, chaque après-midi, Margalida et sa mère.

Jaime y dormait bien mieux que dans son palais de Palma. Les jours où Ventolera ne venait pas le réveiller en chantant la messe sur la plage ou en lançant de petites pierres à la porte de la tour, le dernier des Febrer restait sur sa paillasse assez tard dans la matinée.

Le bruit de la mer arrivait jusqu’à lui, de la grande mer berceuse. Une lumière mystérieuse, où se mêlaient l’or du soleil et l’azur des vagues, filtrait à travers les fentes et venait frémir sur la blancheur des murailles. Les mouettes poussaient leurs cris joyeux et, passant devant la fenêtre avec un léger battement d’ailes, traçaient des ombres rapides sur le mur opposé.

Le soir, le solitaire, tôt couché, songeait longtemps, les yeux grands ouverts, en voyant peu à peu disparaître la lumière du jour dans le bleu sombre de la nuit où s’allumaient les premières étoiles. Parfois la splendeur lunaire pénétrait jusqu’à lui par les volets entr’ouverts.

Durant cette demi-heure de veille, il revoyait tout son passé avec une extraordinaire lucidité. C'était pendant ces minutes précédant le sommeil que surgissaient en sa mémoire ses souvenirs les plus lointains. La mer grondait; les cris stridents des oiseaux de nuit déchiraient l’air, les courlis se lamentaient comme des petits enfants que l’on martyrise...

Que faisaient, en cet instant, ses amis de Palma? De quoi causait-on dans les cafés du Borne?...

Quand il s’éveillait, le matin, ces souvenirs le faisaient sourire de pitié. Le jour nouveau semblait embellir sa vie, la faire plus aimable. Et dire qu’il avait pu être comme les autres, qu’il avait adoré l’existence des villes!... La seule vie désirable était celle qu’il menait à présent.

Il promenait son regard sur l’intérieur de la tour.

C'était un véritable salon, plus calme et plus intime que tous ceux du palais de ses aïeux. Tout lui appartenait, au moins, et il ne craignait pas d’en partager la propriété avec des usuriers. Il possédait même ici de magnifiques antiquités que nul ne pouvait lui disputer.

Près de la porte, reposaient contre le mur deux amphores extraites du fond de la mer par des pêcheurs qui les avaient ramenées dans leurs filets. Deux vases de terre bleuâtre, terminés en pointe, durcis par la mer et ornés capricieusement par la nature de guirlandes de coquillages pétrifiés.

Au centre de la table, entre les coquilles, était délicatement placé un autre présent de Ventolera: une tête de femme surmontée d’une sorte de tiare ronde qui couronnait les cheveux tressés. La terre grise dont elle était formée était pointillée de petites sphères dures et blanches, granulations dues aux siècles accumulés et à l’eau salée.

Jaime, en contemplant cette compagne de sa solitude, démêlait à travers ce masque rugueux la sérénité de ses traits, et le mystère de ses yeux d’orientale, fendus en amande. Il la voyait comme nul ne pouvait la voir. A force de la contempler durant de longues heures, dans le silence, il avait fini par effacer le masque, œuvre du temps, et reconstituer le pur visage, tel qu’il était quelques milliers d’années auparavant.

—Regarde-la, c’est ma fiancée, avait-il dit un matin à Margalida. N'est-ce pas qu’elle est belle. Elle a dû être princesse à Tyr ou à Ascalon, je ne sais pas au juste. Mais ce dont je suis certain, c’est qu’elle m’était réservée, qu’elle m’aimait quatre mille ans avant ma naissance et qu’elle est venue me retrouver à travers le temps. Elle possédait une flotte, des esclaves; elle avait des manteaux de pourpre et des terrasses qui étaient des jardins suspendus; mais elle a tout abandonné pour se cacher dans la mer, attendant pendant une douzaine de siècles qu’une vague la jetât à la plage pour y être recueillie par Ventolera... Pourquoi me regardes-tu ainsi? Toi, ma pauvre petite, tu ne comprends rien à ces choses...

Margalida le regardait, en effet, avec les marques du plus profond étonnement. Elle avait hérité de son père le respect qu’il portait au señor, et s’imaginait que celui-ci ne pouvait dire que des choses graves et sensées... Et maintenant, voici que ses divagations sur la fiancée millénaire entamaient sa crédulité, la faisaient légèrement sourire, tout en lui inspirant une peur superstitieuse de cette grande dame des temps anciens, qui n’était plus qu’une tête. Mais enfin puisque don Jaime disait cela... ce devait être vrai. Tout ce qui le concernait était si extraordinaire!...

Il y avait déjà trois mois que Febrer était à Iviça. Son arrivée avait énormément surpris Pép Arabi, encore occupé à raconter à ses parents et à ses amis son incroyable aventure, son audace soudaine, ce récent voyage à Majorque, le séjour de quelques heures à Palma et sa visite au palais des Febrer, lieu enchanteur où se trouvait entassé tout ce qui peut exister au monde de luxueux et de seigneurial.

Les franches déclarations de Jaime étonnèrent moins le paysan.

—Pép, je suis ruiné; tu es riche, en comparaison de moi. Je viens habiter la tour... je ne sais pour combien de temps. Peut-être pour toujours.

Et il entra dans les détails de la sommaire installation qu’il projetait, tandis que Pép souriait d’un air incrédule. Ruiné!... Tous les grands seigneurs disent cela et, avec ce qui leur reste après leur prétendue ruine, on pourrait enrichir bien des pauvres.

Pép ne voulut pas accepter l’argent que lui offrit don Jaime. Il allait cultiver des terres qui appartenaient au señor; on réglerait les comptes plus tard.

Et voyant que don Jaime s’obstinait à vouloir vivre dans la tour, Pép s’employa à la rendre habitable. Il donna l’ordre à ses enfants d’apporter les repas au señor chaque fois que celui-ci ne voudrait pas descendre à Can Mallorquí pour s’asseoir à leur table.

Au cours du premier mois de cette nouvelle existence, un événement extraordinaire vint troubler sa paisible quiétude. Une lettre lui parvint, contenant quelques lignes d’une grosse écriture mal formée. C'était Toni Clapès qui lui écrivait. Il lui souhaitait beaucoup de bonheur dans sa vie nouvelle. Il lui disait qu’à Palma il n’y avait rien de changé. Il ajoutait que Pablo Valls ne lui écrivait pas parce qu’il était extrêmement mécontent de lui. Etre parti sans l’avertir!

Malgré cela, Pablo était un bon ami et s’occupait activement à débrouiller ses affaires. Il avait pour cela une habileté diabolique. Il était chueta, en un mot. Toni lui donnerait plus tard de plus abondantes nouvelles.

Après ce brusque rappel du passé, deux mois s’écoulèrent sans qu’il arrivât d’autre lettre. Qu’importait à Jaime ce qui se passait dans un monde où il ne devait jamais retourner?... Il ne savait certes pas ce que la destinée lui réservait; il n’y voulait même pas songer. Le hasard l’avait amené là, il y resterait. Il n’aurait d’autres plaisirs, que la chasse et la pêche, d’autres pensées et d’autres désirs que ceux d’un homme primitif; et cette perspective lui causait une sorte de volupté tout animale. Il se tenait à l’écart, et n’adoptait pas les habitudes des indigènes auxquels il ne se mêlait pas; mais il s’intéressait aux mœurs de cette race rude et quelque peu féroce.

Ainsi, quand un atlót avait atteint l’âge de puberté, son père l’appelait dans la cuisine de la métairie, devant toute la famille assemblée, et lui disait solennellement:

—Tu es maintenant un homme.

Et il lui remettait un couteau à forte lame. Ainsi armé chevalier, l’atlót perdait sa timidité. Dorénavant il se défendrait tout seul, sans recourir à la protection de sa famille.

Puis, quand il avait gagné un peu d’argent, il complétait son équipement de paladin en faisant l’acquisition d’un pistolet, orné d’incrustations d’argent, que lui vendaient les forgerons du pays dont les ateliers étaient enfouis au milieu des bois.

Il se joignait alors aux autres atlóts, et, de ce jour, commençaient sa vie de jeune homme et ses aventures amoureuses: les sérénades avec accompagnement de cris pareils à des hennissements, les bals, les excursions aux lointaines paroisses qui célébraient la fête de leur saint patron et où l’un des principaux divertissements consistait à tuer un coq d’un coup de pierre; enfin les festeigs, ces veillées d’amour où les jeunes gens s’assemblent pour faire la cour à une jeune fille: coutume respectable qui, malheureusement, était souvent l’origine de rixes et de meurtres.

Dans l'île, il n’y avait pas de voleurs. Les maisons isolées en pleine campagne restaient souvent désertes, la clef sur la porte, tandis que les propriétaires étaient absents. Les hommes ne s’entre-tuaient jamais pour des questions d’intérêt. La jouissance du sol était bien répartie; en outre, la douceur du climat et la frugalité des habitants rendaient ceux-ci généreux et peu attachés aux biens matériels. L'amour, l’amour seul amenait des rixes, mettait des éclairs de haine dans les regards et faisait sortir les couteaux de leurs gaines.

Pour une atlóta aux yeux noirs et aux mains brunes, ils se cherchaient, se provoquaient à la faveur des ténèbres avec des hennissements de défi. Ils ululaient de loin, avant d’en venir aux mains. L'arme moderne qui ne lance qu’un projectile leur semblait insuffisante et, par-dessus la cartouche, ils ajoutaient une poignée de poudre et une autre de balles, bourrant le tout fortement. Si l’escopette n’éclatait pas dans les mains de l’agresseur, l’ennemi était infailliblement réduit en miettes.

Les veillées d’amour duraient des mois et souvent des années. Quand un paysan avait une fille en âge d'être mariée, il voyait se présenter chez lui les jeunes gens du district et ceux des districts voisins, car tous les Ivicins ont des droits égaux.

Le père notait le nombre des prétendants. Dix, quinze, vingt, quelquefois trente. Il calculait ensuite de combien de temps il pouvait disposer au cours de la veillée, avant d'être terrassé par le sommeil. Puis, selon le nombre des soupirants, il assignait à chacun plus ou moins de minutes pour courtiser sa fille.

Dès que la nuit était tombée, les prétendants accouraient par tous les chemins, les uns en groupe, chantant avec accompagnement de hennissements et de gloussements; d’autres, solitaires, se contentant de souffler dans le bimbau, instrument composé de deux petites lames de fer, qui bourdonnait comme un frelon et semblait leur faire oublier la fatigue de la marche. Ils venaient de très loin. Il y en avait qui mettaient trois heures à l’aller et autant au retour, et cela deux fois par semaine, le jeudi et le samedi, jours consacrés au festeigo, pour parler pendant trois minutes à une atlóta.

En été, ils s’asseyaient en rond sous le porchú, espèce de vestibule à l’entrée de la métairie. L'hiver, ils pénétraient dans la cuisine. La jeune fille, assise sur un banc de pierre, conservait la plus parfaite immobilité. Elle avait quitté le chapeau de paille agrémenté de larges rubans qui, aux heures ensoleillées, lui donnait l’air d’une bergère d’opérette. Elle portait le costume de fête: jupe verte ou bleue à menus plis, qu’aux jours ordinaires elle conservait, suspendue au plafond, et maintenue entre des cordes, afin qu’elle gardât ses plis intacts. Sous cette jupe elle avait, huit, dix ou douze cotillons, de sorte qu’il était impossible d’imaginer qu’il y eût de la chair sous cet amoncellement d’étoffes.

Les concurrents délibéraient longtemps sur l’ordre à suivre, et, une fois tout bien réglé, ils allaient docilement s’asseoir, l’un après l’autre, auprès de la jeune fille, et chacun lui parlait durant les quelques minutes qui lui étaient assignées.

Si, dans le feu de la conversation, l’un d’eux dépassait le temps marqué, ses compagnons le rappelaient à la réalité en lui lançant des regards furieux, et toussant ou même en lui adressant des menaces. Si malgré cela, il persistait, le plus fort d’entre eux le saisissait par un bras et l’éloignait pendant qu’un autre prenait sa place. Parfois, quand les compétiteurs étaient nombreux et que le temps pressait, l’atlóta causait avec deux galants à la fois, accomplissant des prodiges d’habileté pour ne pas laisser voir de préférence.

Les veillées se succédaient ainsi, jusqu’à ce que la jeune fille eût fait choix d’un atlót, sans se laisser influencer par la volonté de ses parents.

Durant ce court printemps de sa vie, la femme est, à Iviça, vraiment reine. Puis, une fois mariée, elle abdique à tout jamais toute souveraineté, cultive la terre comme son mari, et n’est guère plus considérée qu’un animal domestique.

Les atlóts évincés se retirent quand ils n’éprouvent pas une grande passion pour la jeune fille, et ils vont porter leurs hommages quelques lieues plus loin. Mais, lorsqu’ils sont réellement épris, ils guettent la maison, tendent des pièges au préféré, qui doit maintes fois se battre avec ses anciens rivaux, et c’est miracle quand il arrive au jour des noces sans avoir reçu quelque estafilade.

Le pistolet est pour l'Ivicin une sorte de deuxième langue. Dans les bals du dimanche, il fait parler la poudre pour manifester son amour. Au sortir de la métairie de la jeune fille qu’il courtise, il décharge son arme pour donner à la belle et à sa famille une marque d’estime et crie ensuite: Bona nit! Bonne nuit!

Si, au contraire, il se retire, congédié, et désire outrager la famille, il fait les choses dans l’ordre inverse, criant d’abord: Bonne nuit! et tirant un coup de pistolet immédiatement après... Mais, dans ce dernier cas, il doit fuir sur-le-champ, car les membres de la famille, qu’il vient d’insulter ainsi, sortent aussitôt et répondent à cette déclaration de guerre par des coups de feu.

Jaime étudiait avec intérêt ces coutumes des douars qui s’étaient perpétuées dans l'île.

Il goûtait le plaisir que l’on éprouve quand on est installé à une place commode pour assister à un spectacle intéressant. Ces campagnards et ces pêcheurs, belliqueux petits-fils de corsaires, étaient pour lui d’agréables compagnons d’existence. Il s’était plu d’abord à les regarder à distance en témoin curieux, mais, peu à peu, subissant l’influence de leurs habitudes, il avait fini par adopter certaines d’entre elles.

Il n’avait pas d’ennemis, et cependant, quand il se promenait à travers l'île sans son fusil, il cachait un revolver dans sa ceinture... On ne sait jamais ce qui peut arriver.

Aux premiers temps de son séjour à la tour, comme les nécessités de son installation l’obligeaient à se rendre à la ville, il avait conservé son costume habituel. Mais, insensiblement, il s’accoutuma à ne plus porter de cravate; puis, ce fut le faux col qu’il abandonna; enfin, il renonça aux bottines. Pour chasser, il préférait la blouse et le pantalon de panne des paysans. A la pêche, il s’habitua à marcher les pieds nus dans des espadrilles, à travers les varechs et les rochers.

Le feutre de don Jaime était maintenant identique à celui de tous les atlóts de San José et se différenciait par quelques détails de ceux des villages voisins. C'était là, aux yeux de Margalida, un honneur pour sa paroisse.

Margalida! Febrer se plaisait à causer avec elle, ravi de l’étonnement que ses récits de voyages, et ses plaisanteries débitées d’un air grave, éveillaient dans cette âme ingénue.

Ce jour-là, il l’attendait. Elle allait lui apporter son dîner d’un moment à l’autre. Il y avait bien une demi-heure déjà qu’une colonne de fumée, mince et ténue, flottait au-dessus de la cheminée de Can Mallorquí.

Jaime voyait, en imagination, la fille de Pép préparant les aliments, allant et venant, près du foyer, suivie du regard par sa mère, qui n’osait pas mettre la main aux mets destinés au señor.

Tout à l’heure, il allait voir apparaître la jeune fille, portant au bras le panier où se trouvait le repas. Elle arriverait avec son large chapeau de paille garni de longs rubans qui préservait des rayons brûlants sa figure, si miraculeusement blanche que le soleil l’avait à peine dorée comme un ivoire ancien.

Quelqu’un remua sous la treille, se dirigeant vers la tour. C'était Margalida!... Non, ce n’était pas elle. C'était son frère, Pepét, qui était à la ville d'Iviça depuis un mois, Pepét qui se préparait à être séminariste et auquel les gens du pays avaient donné, pour ce motif, le surnom de Capellanét.

II

—Bon diá tanguí! Ayez un bon jour!

Pepét étendit une serviette sur un côté de la table et y déposa deux assiettes couvertes, plus une bouteille de vin de treille qui avait la couleur et la transparence du rubis.

Puis il s’assit sur le sol, prenant ses genoux entre ses bras et demeura immobile. La nacre lumineuse de ses dents brillait dans le sourire de son visage brun. Ses yeux malins se fixaient sur Jaime avec une expression de chien fidèle et gai.

—Comment, tu n’es donc pas à Iviça pour être curé? demanda celui-ci tout en commençant son repas.

Le jeune garçon hocha la tête.

—Si, monsieur, j’étais à la ville d'Iviça pour ce que vous dites. Mon père m’avait confié à un professeur du séminaire. Vous ne savez peut-être pas où se trouve le séminaire, don Jaime?

Le petit paysan parlait de cet établissement comme d’un lieu de tortures redoutable: il n’y avait ni arbres, ni air, ni liberté. La vie n’était pas possible dans cette prison.

En y pensant, le Capellanét devenait subitement grave. Le joyeux sourire qui éclairait sa figure au teint olivâtre, s’effaçait. Ah! quel mois il avait passé là!

Le maître trompait la monotonie des vacances en essayant—à l’aide de son éloquence... et d’une férule—d’initier ce petit paysan aux beautés des lettres latines. Il désirait faire de lui un petit prodige pour la rentrée des classes, et multipliait les coups en conséquence. La veille, le Capellanét avait reçu quelques coups d’étrivière qui avaient mis sa patience à bout. Le frapper, lui! Ah! si ce n’avait pas été un prêtre!... Il s’était échappé et avait fait à pied le chemin jusqu’à Can Mallorquí, mais avant de partir, pour se venger, il avait déchiré plusieurs livres auxquels le maître tenait beaucoup, renversé l’encrier sur la table et tracé sur les murs de vilaines inscriptions...

La soirée avait été fertile en émotions, à Can Mallorquí. Pép avait accueilli son fils à coups de bâton. Fou de rage, il voulait le tuer; Margalida et sa mère avaient dû s’interposer entre eux.

Le sourire de l’atlót avait reparu. C'est avec orgueil qu’il parlait de la bastonnade reçue «sans qu’on pût lui arracher un cri». C'était son père qui le frappait et un père peut châtier ses enfants, parce qu’il les aime; mais qu’un autre vînt essayer de le battre!... Il se condamnerait à mort, sûrement...

A ces mots, il se redressait, avec la belliqueuse pétulance d’une race habituée à voir le sang couler et à se faire justice par ses propres moyens.

Pép parlait de ramener son fils au séminaire, mais l’adolescent ne croyait pas cette menace sérieuse. Non, il n’y retournerait pas, même si son père voulait l’y conduire, attaché comme un sac au flanc d’un âne. Il fuirait plutôt dans la montagne ou sur l'îlot du Vedrá, où il vivrait en compagnie des chèvres sauvages.

Le maître de Can Mallorquí avait disposé de l’avenir de ses enfants, avec cette énergie du paysan qui n’admet nul obstacle à sa volonté, quand il croit avoir raison.

Margalida se marierait avec un laboureur auquel iraient les terres et la maison. Pepét serait curé, ce qui à la fois honorerait et enrichirait la famille.

Jaime s’amusait des protestations du jeune garçon contre sa destinée. Il n’y avait dans toute l'île d’autre centre d’enseignement que le séminaire; les paysans et les pêcheurs qui ambitionnaient pour leurs fils une condition meilleure ne pouvaient les envoyer que là.

Ah! les prêtres d'Iviça! Nombre d’entre eux, au temps de leurs études, avaient maintes fois pris part aux cours d’amour et joué du couteau et du pistolet. Petit-fils de corsaires et de soldats, ils gardaient, sous la soutane, l’arrogance et la farouche énergie de leurs aïeux. Ils n’étaient pas impies, d’ailleurs la simplicité de leurs pensées ne leur permettait pas un tel luxe, mais ils n’étaient pas non plus dévots ni austères. Ils aimaient la vie avec toutes ses douceurs et se sentaient attirés par le danger qu’ils affrontaient avec un enthousiasme hérité de leurs ancêtres. La petite île était une fabrique de prêtres courageux ayant le goût de l’aventure. Ceux d’entre eux qui restaient en Espagne, finissaient par être aumôniers dans les régiments. Les autres, plus entreprenants, s’embarquaient pour l'Amérique du Sud—aussitôt qu’ils avaient dit leur première messe. Ils y faisaient fortune, et leur grande ambition était de retourner dans leur île chérie où ils revenaient tous, au bout de peu d’années, avec l’intention de vivre tranquillement dans leurs terres. Mais le démon de la vie moderne les avait mordus au cœur. Ils finissaient par s’ennuyer dans cette modeste existence insulaire, traditionnelle et routinière. Ils se souvenaient des villes jeunes et prospères du nouveau continent et, finalement, ils vendaient leurs biens ou les offraient à leurs familles, et se rembarquaient pour ne plus revenir.

Pép s’indignait de l’entêtement de son fils qui s’obstinait à vouloir rester paysan. Il parlait de le tuer comme s’il le voyait sur une route de perdition. Il comptait les fils d’amis qui étaient partis pour le Nouveau Monde, revêtus de la soutane. Le fils de Treufóch avait envoyé d'Amérique près de six mille douros. Un autre qui était missionnaire chez les Indiens, avait acheté à Iviça, un vaste domaine que son père cultivait. Et ce vaurien de Pepét, plus intelligent que tous les autres, se refuserait à suivre d’aussi beaux exemples!... Il y avait de quoi le tuer!

La veille au soir, en un moment de calme, tandis que Pép, le bras las d’avoir frappé, se reposait dans la cuisine, avec cette mine attristée d’un père qui vient d'être obligé de sévir, l’atlót, tout en se frottant les côtes, avait proposé un arrangement.

Eh bien! c’était chose entendue. Il serait curé. Il obéirait à son père. Mais, avant, il voulait être un homme; il désirait se joindre aux garçons de son âge et de sa paroisse pour faire de la musique en leur compagnie, danser le dimanche, se mêler aux festeigs, avoir une fiancée et surtout porter un couteau dans sa ceinture!

Ce dernier point lui tenait particulièrement au cœur. C'était vraiment là ce qu’il désirait le plus ardemment. Si Pép lui faisait cadeau du couteau du grand-père, il passerait par tout ce qu’on voudrait.

—Le couteau du grand-père! implorait l’enfant. Le couteau de l'aguelo!

Pour le couteau de l'aguelo, il consentait à être curé et même, s’il le fallait, il irait vivre solitaire, de l’aumône qu’on voudrait bien lui faire, comme les ermites qui habitent le sanctuaire de Cubells au bord de la mer. Au souvenir de cette arme vénérable, les yeux du Capellanét fulguraient d’admiration; il la décrivait à Febrer en termes chaleureux. Un bijou! une antique lame d’acier, aiguisée et brunie. On pouvait percer une monnaie d’un coup de sa pointe, et, quand elle était dans la main de son aïeul, il fallait voir!... C'est que le grand-père était un rude homme! Lui, ne l’avait pas connu, mais il en parlait tout de même avec admiration, et le médiocre respect que lui inspirait son bonhomme de père n’était rien auprès de la vénération dont il entourait cette glorieuse mémoire.

Bientôt, poussé par son désir, il s’enhardit à solliciter la protection de don Jaime. Si le señor voulait l’aider!... Il suffirait qu’il demandât pour lui, une fois seulement, le fameux couteau, pour que son père le lui remit à l’instant.

Febrer accueillit cette requête avec bienveillance.

—Tu auras ce couteau, mon petit ami. Et si ton père refuse de te le donner, moi je t’en achèterai un, la prochaine fois que j’irai à la ville.

Cette certitude enthousiasma le Capellanét. Il était indispensable qu’il fût armé pour pouvoir se mêler aux hommes. Bientôt sa maison ne serait-elle pas visitée par les plus courageux garçons de l'île? Margalida était une femme maintenant, et le festeig allait commencer. Pép avait été pressenti à ce sujet par les jeunes gens. On l’avait prié de fixer les jours et les heures où pourraient venir les prétendants.

—Ah! Margalida! dit Febrer surpris, Margalida va avoir des amoureux!...

Ce qu’il avait vu dans tant de maisons de l'île lui paraissait absurde à Can Mallorquí. Il avait oublié que la fille de Pép était en âge d'être mariée. Mais, en vérité, cette enfant, cette poupée blanche et gracieuse, pouvait-elle plaire aux hommes?

Après quelques instants de réflexion, il n’était plus du même avis. Margalida lui apparaissait tout autre. C'était une femme, en effet. La transformation lui causait une sorte de malaise moral. Il lui semblait qu’il venait de perdre quelque chose. Mais il se résignait devant la réalité.

—Et... combien sont-ils? demanda-t-il d’une voix sourde.

Pepét agita une main tout en levant les yeux à la voûte de la tour. Combien? On ne le savait pas encore de façon certaine. Au moins trente. Ça allait être un festeig dont on parlerait dans toute l'île. Et encore, y avait-il beaucoup d’atlóts qui, tout en dévorant Margalida des yeux, n’osaient pas prendre part à la veillée, se sachant vaincus à l’avance.

Il y avait peu de filles comme Margalida, dans l'île. Elle était belle, gaie et apportait avec elle un bon morceau de pain, car Pép racontait partout qu’il donnerait Can Mallorquí à son gendre, quand il mourrait. Et lui, le fils, il pourrait bien crever avec sa soutane sur le dos, de l’autre côté de la mer, sans voir d’autres atlótas que les Indiennes. Ah! malheur!

Mais l’indignation du Capellanét durait peu. Il s’enthousiasmait à la pensée de voir accourir chez lui, deux fois par semaine, les nombreux garçons qui allaient courtiser sa sœur. Il se réjouissait en songeant à ces intrépides gars dont il allait faire la connaissance. Ils le traiteraient tous comme un camarade puisqu’il était le frère de Margalida. Mais, de ces futurs amis, celui qui flattait le plus son amour-propre, c’était Pierre, surnommé le Ferrer parce qu’il était forgeron. C'était un homme d’une trentaine d’années dont on parlait beaucoup dans la paroisse de San José.

Le Capellanét l’admirait infiniment, parce qu’il le considérait comme un grand artiste. En effet, quand le Ferrer se décidait à travailler, il fabriquait les plus beaux pistolets que l’on eût jamais vus dans les campagnes d'Iviça. Pepét énumérait ses travaux les plus fameux. D'Espagne on lui envoyait de vieux canons ayant appartenu à des armes maintenant hors d’usage—il est à remarquer que tout ce qui portait les marques de l’ancienneté inspirait un respect particulier au jeune atlót—et le Ferrer les reforgeait, les limait, les montait à nouveau, d’une manière à lui, sculptant les crosses avec une barbare, mais très personnelle fantaisie, y ajoutant une profusion d’ornements en argent incrusté. Une arme sortie de ses mains pouvait être chargée jusqu’à la gueule sans qu’il y eût à craindre qu’elle éclatât.

Mais l’admiration de Pepét pour le Ferrer était due à une autre circonstance. Pour la révéler à Jaime, il baissa la voix, et, sur un ton plein de mystère et de respect, il dit:

—Le Ferrer est un vérro.

Un vérro? Jaime, pendant quelques minutes, demeura pensif, essayant de coordonner ses connaissances sur les mœurs de l'île. Un geste expressif du Capellanét vint en aide à sa mémoire. Un vérro est un homme dont le courage n’a plus besoin d'être prouvé, un homme qui a déjà envoyé ad patres un ou plusieurs individus, pour prouver la justesse de son tir et la sûreté de sa main.

Voici à peine six mois que le Ferrer avait de nouveau débarqué à Iviça après avoir passé huit années dans un bagne d'Espagne. On l’avait condamné à quatorze ans de travaux forcés, mais il avait été gracié d’une partie de sa peine. A son retour dans le pays, il avait été reçu en triomphe. Pensez donc! Un enfant de San José qui revient d’un aussi héroïque exil!

Le Capellanét éprouvait pour le vérro un grand respect. Il décrivait les particularités de sa personne avec la prolixité des gens enthousiastes d’un héros.

—Il n’est ni grand, ni fort comme vous; à peine vous arriverait-il à l’oreille, disait-il à Jaime, mais il est très agile. Personne ne peut lui tenir tête au bal. Il a rapporté de son long séjour au bagne un teint pâle, un teint de nonne cloîtrée. Il vit à la montagne dans une petite maison qui touche au bois de pins, à côté des charbonniers qui fournissent sa forge de combustible. Ah! il ne l’allume pas tous les jours, sa forge! Le Ferrer a la prétention d'être un artiste. Il ne travaille que lorsqu’il doit réparer un fusil ou fabriquer ces beaux pistolets qui font l’admiration de tous.

Le Capellanét ajoutait d’un ton confidentiel, qu’il désirait voir le vérro entrer dans sa famille. Ah! si Margalida pouvait le choisir! Peut-être que grâce à leur future parenté, il se déciderait à lui faire cadeau d’un de ces bijoux si enviés; qu’en pensait don Jaime?

Il plaidait pour l’ex-forçat comme si celui-ci faisait déjà partie des siens.

Il vivait si mal, le pauvre! Pensez donc! Seul à la forge, sans autre compagnie que celle d’une vieille parente, toujours vêtue de noir, qui tirait le soufflet pendant qu’il battait le fer rouge! Sa maison n’était qu’un antre obscur, enfumé et maussade au milieu des pinèdes. Comme l’arrivée de Margalida éclairerait tout cela! Et puis, si elle vivait à la forge, il comptait bien obtenir de la générosité de son beau-frère, un couteau aussi affilé que celui de l'aguelo, si Pép continuait injustement à lui refuser ce glorieux héritage.

Le souvenir de son père parut jeter une ombre sur les espérances du jeune garçon. Il entrevoyait qu’il serait difficile que le maître de Can Mallorquí acceptât pour gendre le Ferrer. Cependant le vieux fermier ne pouvait rien dire de mal du vérro. Il regardait même sa réputation comme un honneur pour le village. Mais le Ferrer était un artisan peu entendu en agriculture, et quoique tous les Ivicins se montrassent également habiles à cultiver la terre, à jeter un filet dans la mer, ou à faire la contrebande, enfin à exercer une foule de petits métiers, Pép voulait pour sa fille un véritable laboureur, habitué durant toute sa vie à manier la charrue. Dans son cerveau dur et quelque peu vide, quand une idée germait, elle s’y enracinait si profondément qu’il n’y avait ni ouragan, ni cataclysme qui pût l’en arracher. Pepét serait prêtre et courrait le monde. Quant à Margalida, elle épouserait un cultivateur qui agrandirait le domaine de Can Mallorquí après en avoir hérité.

Le Capellanét s’inquiétait fort de savoir quel serait le préféré de Margalida. Ah! ils auraient du fil à retordre, les concurrents, ayant à lutter avec un homme comme le Ferrer. Même si sa sœur montrait ses préférences pour un autre, l’élu aurait maille à partir avec le brave des braves qui saurait bien se débarrasser de lui. On allait voir de grandes choses! On parlait déjà partout du festeig de Margalida. Dans toutes les maisons du district il en était question. Bientôt toute l'île s’en occuperait. Et Pepét souriait avec une joie féroce, comme un petit sauvage qui s’apprête à voir le sang couler.

Il avait une vive admiration pour Margalida, lui reconnaissant une autorité supérieure à celle de son père, d’autant plus que le respect qu’il avait pour elle n’était pas basé sur la crainte des coups. C'est elle qui dirigeait toutes choses dans la maison; chacun lui obéissait. La mère marchait à sa suite, comme une servante, n’osant rien faire sans la consulter. Pép, si absolu dans ses idées, s’arrêtait avant de prendre une résolution, se grattait le front avec un geste de doute et murmurait: «Il faudra, pour cela, consulter l’atlóta...»

Et le Capellanét lui-même, qui avait pourtant hérité de l’obstination paternelle, abandonnait souvent ses projets de protestation, sur une parole de la jeune fille, sur un conseil insinué avec un sourire par sa voix douce.

—Elle sait tout, je vous assure, don Jaime! disait l’enfant, convaincu. J'ignore si elle est jolie. Par ici, on dit qu’elle l’est: à moi, elle ne me plaît pas. J'aime mieux celles qui sont de mon âge, plus gaies, plus vives... Malheureusement, elles ne peuvent encore admettre le festeig!...

Il recommençait à vanter les mérites de sa sœur, énumérant ses talents et insistant avec un certain respect sur son habileté de chanteuse.

—Connaissez-vous le Cantó, don Jaime? C'est un atlót, faible de poitrine, qui ne peut travailler et qui passe ses journées, étendu à l’ombre des arbres, frappant en cadence sur un tambourin et balbutiant des vers... C'est un agneau blanc, une poule plutôt, avec une peau et des yeux de femme, incapable de se mesurer avec personne. Eh bien, celui-là aussi veut faire sa cour à Margalida!

Mais le Capellanét jurait de lui crever son tambourin sur la tête avant de l’accepter pour beau-frère. Il se refusait à contracter alliance avec un homme qui ne fût pas un héros... En revanche, pour tirer des chansons de sa tête, et les chanter, en y intercalant des cris de paon, personne n’égalait le Cantó. Il fallait être juste et Pepét reconnaissait bien son mérite. C'était une gloire pour la paroisse, autant que le valeureux Ferrer. Cependant, même avec ce compositeur réputé, Margalida pouvait brillamment lutter quand, par les soirées d’été, sous la treille de la métairie ou aux bals du dimanche, poussée par ses compagnes et toute rougissante, elle se décidait à s’asseoir au centre du cercle d’auditeurs et, le tambourin sur un genou, les yeux cachés sous un foulard, elle répondait, par une romance, entièrement improvisée, à ce qu’avait chanté, avant elle, le poète.

Si le Cantó chantait, un dimanche, de longs couplets contre les femmes, montrant combien elles sont fausses, et combien elles coûtent cher à leurs maris avec leur amour des chiffons, Margalida lui répondait, le dimanche suivant, par un chant deux fois plus long, dans lequel étaient critiqués la vanité et l’égoïsme des hommes. Et les atlótas reprenaient ses vers en chœur, et témoignaient de leur enthousiasme par des gloussements de joie, reconnaissant à l’improvisatrice la gloire de les avoir vengées.

—Pepét!... Atlót!

Comme un pur cristal, une voix de femme résonna au loin, rompant le profond silence des premières heures de l’après-midi, silence chargé de vibrations de chaleur et de lumière. En répétant son appel, la voix devenait de plus en plus forte, comme si elle se rapprochait de la tour.

Pepét abandonna sa pose de jeune animal au repos; libérant ses jambes prisonnières de ses bras, il se leva d’un bond... C'était Margalida qui l’appelait. Son père devait le réclamer pour quelque travail.

Jaime le retint par le bras.

—Laisse-la venir, dit-il en souriant. Fais le sourd pour qu’elle crie.

Le Capellanét sourit à son tour en montrant ses dents blanches dans son visage de bronze. Il était enchanté de cette innocente complicité et il voulut immédiatement la mettre à profit en parlant au señor avec une hardiesse toute familière.

«C'était vrai? don Jaime demanderait pour lui au siño Pép... le couteau de l'aguelo?»... Ah! ce couteau, il y pensait toujours.

—Oui, tu l’auras, dit Febrer. Et si ton père ne te le donne pas, je te promets que je t’achèterai le plus beau que je trouverai à la ville d'Iviça.

Le garçon se frotta les mains, et ses yeux lancèrent des éclairs de joie sauvage.

—C'est uniquement pour que tu sois un homme, comme les autres, ajouta Jaime, mais défense de t’en servir, hein! Que ce ne soit qu’un ornement; rien de plus.

Pepét, avide de voir son désir se réaliser au plus vite, répondit par d’énergiques signes de tête.

—Oui, un ornement, rien de plus...

Mais ses yeux se voilèrent d’un doute cruel... Un ornement! Mais si quelqu’un l’offensait, que devait faire un homme ayant un toi compagnon?

—Pepét!... Pepét... Atlót!...

Cette fois, la voix cristalline résonnait à plusieurs reprises, au pied même de la tour. Febrer espérait bien l’entendre de plus près et voir apparaître, d’abord la tête de Margalida, puis enfin toute sa personne à la porte d’entrée. Mais il attendit longtemps en vain. La voix maintenant se faisait plus pressante, avec de gentils tremblements d’impatience.

Jaime se pencha au dehors et vit, immobile au bas de l’escalier, la jeune fille qui, dans son ample jupe bleue, paraissait plus menue, plus fragile. Sous les bords très amples de ce chapeau, pareil à une auréole, le fin visage se détachait, d’une pâleur rosée, où semblaient trembler les deux perles noires de ses yeux.

—Salut, Fleur-d'Amandier! dit Febrer, d’une voix mal assurée, mais avec un sourire.

Fleur-d'Amandier! En entendant ces mots dans la bouche du señor, la jeune fille sentit ses joues se couvrir de rougeur. Quoi! don Jaime connaissait ce surnom?... Était-il possible qu’un monsieur grave comme lui, fit attention à de tels enfantillages?

Margalida avait baissé la tête; dans son trouble, elle jouait avec les pointes de son tablier, saisie de cet émoi qu’éprouve toute fille d'Ève, qui, pour la première fois, se rend compte qu’elle est femme et s’entend adresser une déclaration d’amour.

III

Le dimanche suivant, dès le matin, Febrer descendit au village. C'était l’un des derniers jours de l’été. Les métairies, d’une blancheur éblouissante, reflétaient, comme des miroirs, le feu d’un soleil africain. Dans l’air bourdonnaient des essaims d’insectes. Des figuiers bas et ronds, appuyés sur leurs tuteurs et formant des toits de verdure, tombaient les figues ouvertes par la chaleur et éclatant sur le sol comme d’énormes gouttes de sucre pourpre. De chaque côté du chemin, les nopals érigeaient leurs haies d’épines. Entre leurs racines poudreuses, des lézards, peureux et ivres de soleil, glissaient, mobiles émeraudes.

A travers les colonnades torses des oliviers, on apercevait au loin, sur tous les sentiers, des groupes de paysans se dirigeant vers le bourg. Les atlótas marchaient devant. A côté d’elles cheminaient les prétendants, escorte fidèle et tenace, échangeant des regards hostiles et se disputant la plus légère marque de préférence, car plusieurs d’entre eux faisaient à la fois le siège de la même jeune fille. Les parents fermaient la marche. C'étaient, pour la plupart, des travailleurs vieillis avant l’âge par les fatigues et les privations de la vie des champs, humbles bêtes de somme soumises et résignées, pauvres hères, à la peau noire, aux membres secs comme des sarments. Dans la torpeur de leurs pensées, ils ne se souvenaient des années où ils jouaient un rôle dans les feisteigs que comme d’un printemps lointain.

Quand Febrer parvint au village, il se dirigea tout droit à l’église. Autour d’elle se groupaient six ou huit maisons, y compris la mairie, l’école et le cabaret. Elle dressait sa masse, superbe et puissante, symbole du lien qui unissait toute la population, éparse par monts et par vaux, à plusieurs kilomètres à la ronde.

Jaime, après avoir ôté son chapeau, épongé son front moite, se réfugia sous les arcades d’un petit cloître précédant l’église.

Il demeura longtemps à regarder les paysans arrivant par groupes et se hâtant aux derniers appels de la cloche qui sonnait au haut de la tour. Par la porte entr’ouverte arrivait jusqu’à lui un épais relent de respirations ardentes, de sueurs et de vêtements d’étoffe grossière. Il éprouvait de la sympathie pour tous ces braves gens quand il les rencontrait séparément, mais, dès qu’ils étaient réunis en foule, ils lui inspiraient une insurmontable aversion, et il évitait le plus possible leur contact.

Cependant, la solitude de son logis lui faisait sentir le besoin de voir du monde. En outre le dimanche était pour lui un jour monotone, fastidieux, interminable. Il ne pouvait aller en mer, faute de batelier, le père Ventolera chantant l’office, et les campagnes solitaires avec leurs maisonnettes fermées, lui donnaient l’impression d’un cimetière.

Avec un regard de curiosité et un léger salut, les familles retardataires défilaient devant Febrer. Tout le monde le connaissait dans le district. Quand les paysans le rencontraient seul dans la campagne, ils lui ouvraient volontiers la porte de leur maison, mais leur affabilité n’allait pas plus loin, et ils semblaient incapables de se rapprocher de lui spontanément. C'était un étranger, et, qui pis est, un Majorquin. Sa qualité de señor inspirait une mystérieuse défiance à ces rustres qui ne parvenaient point à s’expliquer pourquoi ce citadin s’obstinait à rester dans sa tour isolée.

Dans l’église, s’éleva un long murmure, comme si mille respirations, longtemps contenues, s’exhalaient enfin dans un soupir de satisfaction. Puis des pas, des salutations échangées à voix basse, des heurts de chaises, des grincements de bancs, des traînements de pieds indiquèrent la fin de l’office. Et la porte fut obstruée parce que tout le monde voulait sortir à la fois.

Les femmes sortaient en groupes: les vieilles vêtues de noir; les jeunes, fières de montrer leurs beaux atours. Les hommes s’arrêtaient un instant devant la porte, pour remettre sur leur tête tondue, sauf une couronne de longues boucles sur le front, le foulard qu’ils portaient sous le chapeau, ornement qui rappelait le capuchon de l’ancien haïck arabe autrefois en usage dans le pays, mais qui ne se montrait plus maintenant que dans les circonstances extraordinaires.

Les vieux tiraient de leur poche une pipe rustique, fabriquée de leurs propres mains, et la remplissaient de tabac de póla, herbe à l’odeur âcre qui se cultive dans l'île. Les jeunes gens, prenant de fières attitudes, passaient, les mains dans leur ceinture, la tête haute, devant les femmes et les atlótas aimées qui feignaient l’indifférence, tout en les regardant du coin de l'œil.

Peu à peu, la foule se dispersait:

—Bon día!... Bon día!...

La famille de Pép vint saluer Febrer qui l’accompagna jusqu’à Can Mallorquí.

Pepét, le bimbau aux lèvres, ouvrait la marche. L'instrument rythmait ses pas avec un bourdonnement de grosse mouche. De temps en temps le jeune homme s’arrêtait pour lancer une pierre aux oiseaux ou aux lézards qui montraient leur tête fine dans les interstices des pierres. Margalida marchait auprès de sa mère, muette et distraite, ses immenses yeux fixés dans le vague, des yeux superbes de ruminant qui se posaient de tous côtés sans voir et sans refléter la moindre pensée. Elle ne paraissait pas se douter que le señor, l’hôte respecté de la tour, cheminait derrière elle. Pép, également absorbé, révélait ses pensées par des mots brefs qu’il adressait à Jaime, comme s’il éprouvait la nécessité de lui faire partager ses idées.

Febrer déjeuna à Can Mallorquí afin d’éviter aux enfants de Pép l’ascension de la tour. On s’assit autour d’une petite table basse, devant une grande casserole de riz, et bientôt les convives se mirent à causer gaiement.

Le Capellanét, oubliant tout à fait sa vie de séminariste et osant affronter les regards sévères de son père, parla du bal qui aurait lieu l’après-midi. Margalida songeait aux regards langoureux du Cantó et à l’orgueilleuse attitude qu’avait prise le Ferrer quand elle était passée devant les atlóts en entrant à l’église. La mère se contentait de soupirer:

—Ah! mon Dieu!... Ah! mon Dieu!...

Elle n’en disait jamais plus long, d’ailleurs, et accompagnait, de cette même exclamation, sa pensée confuse, dans la joie comme dans la douleur.

Pép avait souvent caressé la grosse jarre remplie du vin rosé, que lui fournissait sa treille. Son visage olivâtre prit de la couleur, et il s’endormit sur un banc, lança des ronflements sonores, tandis que, sans être effarouchées par le bruit, les mouches et les guêpes voltigeaient autour de sa bouche.

Febrer regagna sa tour. Margalida et son frère faisaient à peine attention à son départ. Les premiers, ils avaient quitté la table, afin de parler plus librement du bal de l’après-midi, avec cette gaieté de la jeunesse que gêne la présence d’une personne grave.

Arrivé chez lui, Jaime s’étendit sur sa paillasse et s’efforça de dormir. Il était triste; il se rendait compte de son isolement et en souffrait. Oh! l’effroyable ennui du dimanche! Où aller? que faire? Tout en s’abandonnant à ces tristes pensées, il finit par s’endormir. Il ne se réveilla que lorsque le soleil commençait à descendre lentement derrière la ligne des îlots, au milieu d’une buée d’or pâle faisant paraître l’azur de la mer plus intense et plus profond.

Quand il redescendit à Can Mallorquí, il trouva la métairie fermée. Personne! Les abois du chien familier ne saluèrent même point ses pas, comme à l’accoutumée. Le vigilant animal avait quitté la place qu’il occupait d’ordinaire sous le porche, pour accompagner la famille à la fête.

«Ils sont tous au bal, pensa Febrer. Si je descendais aussi au village?...»

Il demeura longtemps perplexe. Qu’irait-il faire, là-bas?

Ce genre de distractions ne lui plaisait guère, car sa qualité d’étranger semblait paralyser la gaieté des paysans et leur imposer une certaine contrainte.

A la fin, il se décida à gagner le village. Il avait peur de la solitude. Plutôt que de passer ainsi le reste de la soirée, tout seul, il préférait supporter la conversation lente et monotone de gens simples... une conversation rafraîchissante, comme il disait, qui ne le forçait pas à réfléchir et laissait sa pensée dans une quiétude presque animale.

Arrivé près de San José, il aperçut le drapeau espagnol flottant sur le toit de la mairie, et bientôt parvinrent à ses oreilles les battements secs des baguettes sur les tambourins, ainsi que le son pastoral de la flûte de roseau et le claquement sonore des castagnettes.

Le bal avait lieu en face de l’église. Jeunes filles et jeunes gens, debout, se groupaient auprès des musiciens qui étaient assis sur des sièges bas. Jaime alla se placer à côté de Pép, au milieu d’un groupe de vieux paysans.

Avec un respect silencieux, ceux-ci s’écartèrent pour laisser passer le señor de la tour, puis, après avoir tiré quelques bouffées de leurs pipes, bourrées de tabac de póla, ils renouèrent leur conversation interrompue et devisèrent des rigueurs probables du prochain hiver et de l’espoir que donnait la récolte des amandes.

Le tambourin, la flûte, et les castagnettes continuaient de résonner, mais nul couple ne s’aventurait au milieu de la place.

Les atlóts semblaient indécis. Ils se consultaient du regard, comme si chacun d’eux eût redouté d’ouvrir le bal. D'ailleurs, l’arrivée imprévue du Majorquin intimidait beaucoup les danseuses.

Jaime sentit qu’on lui touchait le bras. C'était le Capellanét qui lui désignait quelqu’un du doigt et qui, se penchant mystérieusement vers son oreille, lui disait:

—Celui que vous voyez là-bas... c’est Pierre, dit le Ferrer, le fameux vérro.

L'homme qu’il montrait était jeune, d’une taille au-dessous de la moyenne; cependant son attitude était arrogante et prétentieuse. Les atlóts se groupaient autour du héros.

Le Cantó lui parlait en souriant, et lui, l’écoutait avec une gravité protectrice, tout en lançant de temps en temps un jet de salive, satisfait quand ce jet parvenait à une grande distance.

Soudain le Capellanét bondit au milieu de la place en agitant son chapeau.

«Eh quoi! allait-on passer ainsi tout l’après-midi à écouter la musique sans danser?»

Il courut vers les jeunes filles, saisit par les mains la plus grande et l’entraînant:

—Toi!... lui dit-il.

C'était suffisant comme invitation. Plus le geste était rude, plus il semblait marquer de tendresse et mériter de reconnaissance.

Le hardi garçon resta, d’abord en face de sa compagne, une fille bien plantée, mais laide, aux mains rudes, aux cheveux huileux, à la peau noire, qui le dépassait de la tête; puis il alla vers les musiciens et protesta violemment:

«Non, non; pas de Longue; il voulait danser la Courte.»

La Longue et la Courte étaient les deux uniques danses du pays. Febrer n’avait jamais pu parvenir à les distinguer. La différence ne consistait que dans le rythme, mais l’air et les mouvements semblaient identiques.

La jeune fille, un bras courbé en forme d’anse et l’autre pendant le long de sa jupe, commença à tourner sur ses espadrilles. Son rôle se bornait là; elle n’avait pas autre chose à faire. Elle baissait les yeux, pinçait les lèvres, c’était de rigueur, avec un air de dédain pudique, comme si elle eût dansé contre son gré. Et elle tournait, tournait, traçant sur le sol de grands huit.

Le vrai danseur, c’était le jeune homme. Cette danse traditionnelle, probablement inventée par les premiers habitants de l'île, rudes pirates de l’époque héroïque, symbolisait et mimait l’éternelle histoire: la poursuite et la chasse de la femme. Elle, froide et insensible, tournait avec le détachement, l’indifférence asexuelle d’une vertu inébranlable, fuyant les sauts et les contorsions de l’homme et lui présentant le dos avec dédain, tandis que celui-ci devait, au contraire, se placer constamment devant les yeux de la rebelle, en se portant à sa rencontre, pour la forcer à le voir et à l’admirer. C'était une suite de mouvements frénétiques comme dans les danses guerrières des tribus africaines.

La fille ne rougissait pas, ne transpirait pas. Froidement, elle continuait son mouvement giratoire, sans jamais l’accélérer, tandis que le danseur, pris de vertige dans sa vitesse folle, la figure congestionnée, haletait et se retirait, tout tremblant de fatigue, au bout de quelques minutes. Chaque atlóta pouvait ainsi danser sans effort avec plusieurs jeunes gens de suite, et les laisser fourbus. C'était le triomphe de la passivité féminine qui sourit devant la jactance prétentieuse du sexe ennemi, sachant bien qu’il finira par s’humilier devant elle.

L'initiative du premier couple parut entraîner les autres. En un instant, tout l’espace resté libre fut envahi. Sous les jupes lourdes aux plis multiples et rigides, s’agitaient les petits pieds, chaussés de blanches espadrilles ou de fins souliers jaunes.

Les hommes saisissaient rudement celles qu’ils avaient choisies. «Toi!» s’écriaient-ils et aussitôt ils les entraînaient violemment. Quelques atlóts qui s’étaient laissé devancer, demeuraient immobiles, surveillant leurs camarades. Quand ils en voyaient un donner des signes de fatigue, ils le tiraient rudement par le bras, et l’éloignaient de la danseuse, en criant: «Laisse-moi là!» Et, sans autre explication, il prenait sa place, sautant autour de la fille avec une ardeur toute fraîche, sans que celle-ci, continuant à pirouetter, les yeux baissés, la lèvre dédaigneuse, parût remarquer ce brusque changement.

Pour la première fois, Jaime vit Margalida prendre part à la danse. Jusque-là elle était restée cachée parmi ses compagnes.

La jolie Fleur-d'Amandier! Il la trouvait plus belle encore, quand il la comparait à ses amies, hâlées par le soleil et les travaux des champs. Sa peau blanche douce comme une fleur, ses yeux humides et brillants, sa sveltesse et jusqu’à la finesse satinée de ses mains, la distinguaient, comme si elle était d’une race différente. En la contemplant, Jaime pensait que, dans un autre milieu, elle eût pu devenir une adorable créature. Il devinait en elle une infinie délicatesse qu’elle-même ne soupçonnait pas; mais, hélas! lorsqu’elle serait mariée, elle cultiverait la terre comme les autres; elle finirait par être semblable à toutes les autres paysannes, noueuses et tordues comme des troncs d’olivier.

Quelque chose d’extraordinaire vint le distraire de ses pensées. La flûte, le tambourin et les castagnettes continuaient à résonner, les danseurs à bondir, les atlótas à tournoyer, mais dans les yeux de tous on lisait l’inquiétude; les vieux suspendaient leurs conversations, en regardant du côté où les femmes étaient assises. Le Capellanét courait d’un couple à l’autre, parlant à l’oreille des danseurs. Ceux-ci quittaient la danse aussitôt, disparaissaient, puis revenaient au bout de quelques secondes, reprendre leur place autour des atlótas qui n’avaient pas cessé de tournoyer.

Pép esquissa un sourire en devinant ce qui se passait, et il dit à l’oreille de Febrer:

—Ce n’est rien; l’histoire de tous les bals! il y a du danger, et les atlóts ont été mettre en sûreté leurs petites affaires...

Ces petites affaires, c’étaient les pistolets et les couteaux que portaient les jeunes gens pour bien prouver qu’ils étaient citoyens d'Iviça. Pendant quelques instants, Jaime vit apparaître des armes de dimensions extraordinaires; c’était merveille qu’elles pussent être dissimulées sur ces corps sveltes et nerveux. Les vieilles femmes les réclamaient, tendant leurs mains osseuses, désireuses de partager les risques des hommes, et leurs yeux agressifs brillaient de colère et d’ardeur héroïque: «Dans quels temps d’impiété maudite vivons-nous, se disaient-elles, pour que l’on moleste ainsi les gens et que l’on s’attaque à leurs antiques coutumes?» Et elles criaient: «Par ici! par ici!» Puis, saisissant ces joujoux meurtriers, elles les fourraient sous les plis innombrables de leur jupe et de leurs cotillons. Les jeunes femmes, de leur côté, se carraient sur leurs sièges, et écartaient les jambes pour offrir aux armes prohibées une cachette plus spacieuse. Toutes les femmes se lançaient des regards résolus et belliqueux. Qu’ils y viennent, ces bandits! Elles se laisseraient mettre en pièces plutôt que de bouger!

Febrer aperçut quelque chose de brillant sur un chemin qui menait à l’église. C'étaient des buffleteries, des fusils, et, au-dessus, les tricornes de deux gendarmes. Ils s’approchèrent lentement, convaincus sans doute qu’ils avaient été flairés de loin et arrivaient trop tard. Jaime était le seul qui les regardait; tous les autres, la tête baissée ou les yeux tournés du côté opposé, feignaient de ne pas les voir. Les musiciens faisaient de plus en plus de tapage, mais les couples un à un quittaient le bal. Les atlótas abandonnaient les jeunes gens pour aller se joindre au groupe des mamans.

—Bonsoir, messieurs!

A ce salut du plus âgé des deux gendarmes, le tambourin répondit en s’arrêtant court, tandis que la flûte lançait encore quelques notes nasillardes, comme une sorte de riposte ironique. Quant aux paysans, quelques-uns à peine répliquèrent sèchement par un mot bref.

Il y eut ensuite un long silence, qui sembla gêner les deux policiers.

—Allons, continuez à vous amuser, dit le plus vieux. Nous ne voulons pas être des trouble-fête.

Il fit un signe aux musiciens, et ceux-ci attaquèrent un air endiablé; mais pas un des jeunes gens ne bougea. Ils demeuraient tous immobiles, l’air renfrogné, songeant à l’issue que pourrait avoir l’arrivée soudaine des gendarmes. Ceux-ci, au milieu du vacarme infernal que faisaient le tambourin, la flûte et les castagnettes, se mirent à passer lentement devant les atlóts, et à les examiner:

—Toi, joli garçon, disait avec une autorité paternelle le plus âgé, haut les mains!

Et celui qu’il désignait obéissait docilement, heureux d'être ainsi distingué; il levait ses bras, avançait son ventre, et se laissait fouiller, en regardant fièrement le groupe des jeunes filles.

Jaime s’aperçut vite que les gendarmes affectaient de ne pas remarquer la présence du vérro. Pép, s’approchant de Jaime, lui dit à l’oreille: «Ces gens à tricorne sont plus malins que le diable. En ne fouillant pas le Ferrer, ils lui font presque une offense.»

La perquisition suivait son cours, au son de la musique; enfin les gendarmes se lassèrent de ces recherches inutiles. Le plus vieux regarda malicieusement le groupe des femmes. La cachette ne devait pas être loin de là; mais ces maigres et sèches moricaudes, pouvait-on les forcer à quitter leurs places? Leurs regards hostiles parlaient clairement. Il faudrait les en arracher de vive force, et après tout, c’étaient des dames.

—Messieurs, bonsoir!

Remettant leur fusil sur l’épaule, les gendarmes s’en allèrent... Dès que le danger fut loin, les instruments se turent; le Cantó s’empara du tambourin et s’assit dans l’espace libre, précédemment occupé par les danseurs. Tous les assistants formèrent un demi-cercle autour de lui. Les respectables commères avancèrent leurs tabourets de sparterie pour mieux entendre, car il allait chanter une de ces romances qu’il improvisait de toutes pièces; une relation coupée, suivant l’usage du pays, par une clameur tremblotante, une sorte de roulade douloureuse qui se prolongeait tant que le chanteur avait de l’air dans ses poumons.

De sa baguette, il frappa lentement le tambourin afin de donner une gravité mélancolique à son chant monotone et somnolent.

«Comment voulez-vous que je chante, ô mes amis, alors que j’ai le cœur déchiré?...»

La voix du Cantó sanglotait doucement pour dire qu’une femme demeurait insensible à ses plaintes, et pour comparer le teint de cette femme à la transparence de la fleur d’amandier.

A ces mots, tout l’auditoire tourna les yeux vers Margalida qui demeurait impassible, sans qu’une timidité virginale fît rougir son visage. Elle était habituée à recevoir ces hommages d’une poésie fruste, qui étaient comme le prélude de toute déclaration d’amour.

Le Cantó continuait ses lamentations. Ses joues s’empourpraient sous l’effort qu’il faisait pour pousser un gloussement douloureux à la fin de chaque strophe. Son étroite poitrine se soulevait; ses pommettes s’enflammaient, son cou mince se gonflait et les veines d’azur pâle s’y dessinaient en relief.

Febrer éprouvait une véritable angoisse en écoutant cette voix dolente. Il lui semblait que la poitrine de l’improvisateur allait se déchirer, que sa gorge allait éclater... Mais les paysans accoutumés à ce chant, aussi exténuant que la danse qui l’avait précédé, ne prêtaient nulle attention à la fatigue du chanteur qu’ils ne se lassaient pas d’écouter.

Plusieurs atlóts, quittant la foule qui entourait le poète, parurent délibérer un instant et bientôt s’approchèrent du petit groupe composé d’hommes mûrs. Ils venaient chercher le siño Pép, le maître de Can Mallorquí, pour lui parler d’une importante affaire. Ils affectaient de tourner le dos au Cantó, un pauvre diable qui n’était bon qu’à faire des chansons en l’honneur des jeunes filles.

Le plus hardi s’avança vers Pép.

—Nous voulons vous parler du festeig de Margalida. Rappelez-vous, siño Pép, que vous nous avez promis d’autoriser, cette année, le festeigo de votre fille.

Le paysan les considéra un instant l’un après l’autre, comme s’il les comptait.

—Combien êtes-vous?

Celui qui avait pris la parole sourit:

—Ah! nous sommes nombreux!...

—Serez-vous vingt? demanda-t-il.

Les atlóts ne répondirent pas tout de suite. Ils calculèrent mentalement en murmurant les noms de quelques amis absents... Vingt?... Oh! plus que cela. On pouvait compter au moins sur trente.

Le paysan feignit de ressentir une grande indignation:

Trente! S'imaginaient-ils donc qu’il n’avait pas besoin de se reposer, le soir venu, et croyaient-ils qu’il allait veiller toute la nuit pour écouter leurs fadaises?

...Mais il se calma promptement, et se livra à des calculs compliqués, tandis qu’il répétait d’un air pensif: «Trente! trente!»

Sa décision fut impérieuse.

Il ne pouvait consacrer à la veillée d’amour plus d’une heure et demie. Puisqu’ils étaient trente, cela donnait droit à trois minutes par tête. Trois minutes, montre en main, pour parler à Margalida: pas une seconde de plus. Ces festeigs auraient lieu deux fois par semaine, le jeudi et le samedi.

—Et de la tenue! Je ne permettrai ni les altercations ni les querelles.

Les atlóts l’écoutaient d’un air humble que démentait certain pli ironique de la lèvre.

Le traité fut conclu. Le jeudi suivant aurait lieu la première veillée à Can Mallorquí.

Febrer, qui avait écouté cette conversation, regarda le vérro, qui se tenait à l’écart comme si sa grandeur ne lui permettait point de descendre jusqu’à discuter les détails de cet arrangement de famille.

Quand les jeunes garçons se furent éloignés pour se réunir à leurs compagnons, et discuter avec eux sur l’ordre dans lequel devraient à la veillée se succéder les prétendants, le Cantó acheva brusquement son élégiaque poésie, en lançant un dernier gloussement, d’une voix douloureuse qui sembla déchirer sa pauvre gorge. Il essuya la sueur de ses tempes, et porta les mains à sa poitrine avec une expression d’angoisse, tandis que ses joues se couvraient d’une rougeur violacée.

Les atlótas, avec la solidarité de leur sexe, félicitaient Margalida, lui pressaient les mains, la poussaient en lui demandant de chanter à son tour pour répondre à ce qu’avait imaginé le Cantó sur la fausseté des femmes.

—Non, non, je ne veux pas! je ne veux pas! protestait Fleur-d'Amandier se débattant entre les bras de ses compagnes.

Et sa résistance était si évidemment sincère qu’à la fin les mamans intervinrent et prirent sa défense.

—Laissez-la donc, cette petite! Margalida est venue pour se divertir et non pour servir d’amusement aux autres. Croyez-vous donc que ce soit si facile de tirer soudain de sa tête une réponse en vers?

Le tambourinaire avait repris son instrument des mains du Cantó et frappait dessus avec la baguette. La flûte, en des gammes rapides, imitait un rire clair de fillettes, avant d’attaquer la mélodie berceuse au rythme africain...

Allons, que le bal continue!

Les musiciens jouèrent l’air qui leur parut le plus de circonstance. La foule des curieux recula, et de nouveau, au centre de la place, on vit bondir les blanches espadrilles et tournoyer les plis raides des jupes bleues ou vertes.

Poussé par cette irrésistible attraction que provoque une antipathie spontanée, Jaime ne cessait de regarder le Ferrer. Le vérro demeurait silencieux et distrait parmi ses admirateurs qui faisaient cercle autour de lui. Ses yeux durs, fixés sur Margalida, ne semblaient voir qu’elle, comme s’il voulait la fasciner de ce regard qui effrayait les hommes.

Jaime sentit se réveiller en lui l’humeur batailleuse du camorriste qu’il avait été dans sa jeunesse. Il haïssait le vérro; il regardait comme une vague offense personnelle la terreur respectueuse que ce fanfaron inspirait à tous. Ne se trouvait-il donc pas un homme capable de gifler ce repris de justice?

Le Ferrer, pour la première fois de la journée, prenait part à la danse.

Tout de suite ses bonds furent salués par un murmure flatteur. Chacun lui témoignait son admiration avec cette lâcheté collective de la foule qui a peur.

Le vérro, se voyant applaudi, exagérait les attitudes imprévues, les contorsions bizarres. Il poursuivait Margalida, l’enveloppant dans le réseau compliqué de ses mouvements, tandis qu’elle virait, légère et rapide, les yeux baissés pour éviter de rencontrer le regard de ce redoutable galant.

L'heure passait et l’étrange danseur ne semblait point se lasser. Plusieurs couples avaient déjà quitté le bal. Chacune des danseuses avait plusieurs fois changé de cavalier, et le Ferrer continuait son violent exercice sans quitter son air impassible et dédaigneux.

Non sans l’envier, Jaime reconnaissait l’étonnante vigueur du terrible forgeron.

Soudain il l’aperçut occupé à chercher quelque chose dans sa ceinture et, sans arrêter ses évolutions, pencher une main vers la terre.

Un nuage de fumée se répandit autour de lui. Entre les blancs flocons on vit briller deux éclairs pâlis par la lumière du soleil, puis retentirent deux fortes détonations.

Les femmes, prises de peur, se précipitèrent les unes contre les autres en poussant des cris aigus. Les hommes, un instant surpris et indécis, applaudirent bientôt violemment et firent entendre d’enthousiastes clameurs d’approbation.

—Bravo!

Le Ferrer avait déchargé son pistolet aux pieds de sa danseuse: suprême galanterie des hommes forts et vaillants; hommage dont toute atlóta de l'île devait se montrer fière.

Et Margalida, bien femme déjà, continua son joli pas fuyant et provocant, sans se montrer le moins du monde effrayée par le bruit de la poudre, en digne fille d'Iviça. Elle fixa sur le Ferrer un regard de gratitude pour le récompenser de sa bravoure. Il venait, en effet, de lancer un défi à l’autorité, car les gendarmes ne devaient pas être loin.

Jaime était le seul que ne parût point avoir enthousiasmé cette prouesse galante du vérro.

Maudit forçat!... Jaime ne savait pas au juste pourquoi il était furieux; mais il y avait quelque chose d’inévitable. Ce drôle, c’était lui qui le frapperait!

VI

L'hiver était arrivé. La mer battait avec fureur la chaîne d'îlots et de récifs qui, entre Iviça et Formentera, forme une sorte de muraille coupée par des brèches, où s’engagent des chénaux étroits. Les vagues s’y précipitaient avec de furieux remous, sous le ciel, généralement chargé de nuages.

Le Vedrá semblait plus énorme, plus imposant, comme si, dans l’air assombri par la tempête, la pointe de sa cime conique se dressait plus haut. Les flots s’engouffraient dans ses grottes avec un terrible fracas de canonnade. Les chèvres sauvages qui d’ordinaire bondissaient sur ses hauts plateaux, poussaient des bêlements de terreur, quand grondait le tonnerre, et elles couraient se réfugier dans les cavernes, masquées par les branches de genévrier.

Febrer pêchait souvent en compagnie du père Ventolera, malgré le mauvais temps. Le vieux marin connaissait bien la mer et savait quand on pouvait sans danger faire une bonne pêche. D'autres fois, les pluies d’hiver obligeaient Febrer à rester dans sa tour. Par ces tristes journées, sa résignation l’abandonnait. Serait-il condamné à toujours végéter ainsi? N'avait-il pas commis une lourde erreur en venant s’enfermer dans ce coin perdu? Sans doute, l'île était fort belle; elle lui était apparue comme un riant asile, durant les premiers mois, quand le soleil brillait, que les arbres étaient verts et que les coutumes des Ivicins exerçaient sur lui la séduction de la nouveauté. Mais la mauvaise saison était venue, la solitude lui était intolérable et les mœurs des paysans lui paraissaient barbares. Il lui fallait fuir ce milieu; mais où aller?... Comment s’évader?... Il était pauvre. Toute sa fortune consistait en quelques douzaines de douros apportés de Majorque, capital qu’il conservait intact, grâce à Pép qui s’obstinait à refuser toute espèce de rémunération.

Cependant ses longues réflexions l’amenaient à se résigner à son sort. Il essaierait de ne plus penser, de ne plus aspirer à rien. En outre, cette sorte de vague espoir en des jours meilleurs qui n’abandonne jamais le cœur de l’homme, lui faisait escompter la possibilité d’une chance inespérée, d’un hasard extraordinaire qui arriverait à son heure pour l’arracher à cette situation. En attendant, comme la solitude lui était lourde!...

Pép et les siens constituaient maintenant son unique famille, mais sans qu’ils s’en rendissent compte et, obéissant peut-être à un instinct obscur, ils s’éloignaient imperceptiblement de lui, chaque jour. Jaime se confinait dans sa réclusion et eux l’oubliaient de plus en plus.

Depuis quelque temps, Margalida ne venait plus à la tour. Elle semblait éviter tous les prétextes pour s’y rendre, éludant même les autres occasions de rencontre avec Febrer. Elle était devenue tout autre. On eût dit qu’elle commençait une nouvelle existence. Le rire joyeux et confiant de son adolescence s’était mué en un sourire réservé, le sourire de la femme qui connaît les embûches du chemin et s’avance d’un pas prudent et mesuré.

Depuis que les jeunes gens venaient lui dire leur tendresse deux fois par semaine, selon le rite du traditionnel festeig, elle paraissait s'être rendu compte de grands périls qu’elle ne soupçonnait pas jusque-là.

Cette galante coutume qui semblait fort naturelle aux insulaires, avait le don d’exaspérer Febrer. Il ne pouvait s’empêcher de la considérer comme une bravade et une atteinte portée à ses droits. Il regardait presque comme une insulte à sa personne l’invasion de Can Mallorquí par ces atlóts bravaches et amoureux. Il avait jusqu’alors considéré un peu la métairie comme sa propre maison, mais maintenant que tous ces intrus y étaient bien accueillis, il n’y retournerait que le plus rarement possible.

Inconsciemment, il était aussi blessé dans son orgueil en constatant qu’il n’était plus, comme aux premiers jours, l’unique préoccupation de la famille. Pép et sa femme voyaient, certes, toujours en lui le maître, le señor. Margalida, ainsi que son frère, le vénérait comme un puissant personnage venu de pays lointains, parce qu'Iviça est assurément le lieu le plus agréable du monde, mais cependant ils n’étaient plus, comme naguère, exclusivement occupés de lui. Les visites de tous ces jeunes gens et les modifications qu’elles avaient apportées dans les habitudes de la maison, faisaient que l’on avait moins de prévenances pour Jaime. Ils étaient tous inquiets de l’avenir. Quel était celui qui mériterait de devenir le mari de Margalida?...

Durant les nuits d’hiver, Febrer, enfermé dans sa chambre circulaire, regardait obstinément une petite lumière qui brillait au loin dans la campagne. C'était la lampe de Can Mallorquí. Même les soirs où il n’y avait pas de veillée d’amour et où la famille devait être seule auprès du foyer, il s’obstinait à rester dans son isolement. Non, il ne descendrait pas.

Où étaient les belles soirées d’été durant lesquelles on se réunissait sous la treille couvrant le seuil de Can Mallorquí? Jusqu’à une heure avancée de la nuit, Febrer, assis sur le banc de pierre, en compagnie de toute la famille à laquelle était venu se joindre Ventolera, contemplaient avec eux le scintillement des étoiles dans l’obscurité du ciel.

Margalida chantait de vieux refrains du pays, d’une voix enfantine, plus fraîche et plus suave aux oreilles de Jaime que la brise qui peuplait de légers murmures le grand calme nocturne. Pép, avec des airs d’intrépide explorateur, narrait ses aventures sur la terre ferme durant les années où, soldat, il avait servi le roi dans ces contrées lointaines, et presque fantastiques, qu’étaient la Catalogne et la province de Valence.

Le chien blotti à ses pieds semblait écouter les récits du maître, qu’il contemplait inlassablement de ses larges prunelles d’or. Souvent, le fidèle animal se redressait lentement, en faisant entendre des grognements hostiles: c’est que quelqu’un passait non loin de l’habitation...

Douces veillées! Febrer en avait la nostalgie. Cependant, il n’y assisterait plus, désormais. Il évitait maintenant de descendre, le soir, à Can Mallorquí, craignant de troubler, par son insolite présence, les conversations de la famille sur l’avenir de Margalida.

C'était surtout les soirs de festeig que Jaime sentait plus que jamais le poids de son isolement. Sans s’expliquer ce qui l’y attirait, il restait sur le seuil de sa porte et regardait attentivement du côté de la métairie. La petite lumière brillait toujours du même éclat, l’aspect des choses n’avait point changé, et pourtant il s’imaginait entendre, dans le silence vespéral, des bruits nouveaux, l’éclat de chansons, la voix claire de Margalida. L'odieux Ferrer était là-bas, certainement, et aussi ce pauvre diable de Cantó ainsi que tous ces rustres atlóts avec leur costume grotesque. Comment avait-il pu se plaire parmi ces campagnards?

Le lendemain, quand le Capellanét venait apporter à la tour le repas de midi, Jaime l’accablait de questions sur ce qui s’était passé au cours de la soirée précédente.

En écoutant les réponses du gamin, il croyait voir la famille soupant en hâte afin d'être prête pour le début de la cérémonie. Margalida décrochait du plafond la lourde jupe de fête et, après s’en être parée, elle croisait sur sa poitrine, un foulard rouge et vert, en posait un autre, plus petit, sur ses cheveux et nouait d’un large ruban l’extrémité de sa longue tresse. Puis, elle passait à son cou les chaînes d’or que sa mère venait de lui céder et allait s’asseoir sur le châle d’hiver qui recouvrait de ses plis une des chaises de la cuisine.

Le père bourrait sa pipe de tabac de póta; dans un coin, la mère tressait des corbeilles de jonc, tandis que le Capellanét se tenait à la porte, sous la treille, où se groupaient en silence les atlóts venus pour faire leur cour.

Après s'être rapidement mis d’accord sur l’ordre qu’ils devaient suivre, à tour de rôle, pour converser avec la jeune fille, les rivaux se dirigeaient vers la cuisine; en hiver, il faisait trop froid pour que la veillée d’amour eût lieu sous la treille.

L'un d’eux frappait à la porte.

—Qui que vous soyez, entrez! criait gravement Pép, comme s’il recevait un visiteur inattendu.

Ils entraient comme un troupeau docile et saluaient la famille:

—Bona nít! Bona nít!

Puis, ils prenaient place sur des bancs, comme des enfants à l’école, ou restaient debout, tenant leurs yeux fixés sur l’atlóta. Auprès de celle-ci se trouvait une chaise vide, où prenait place un des prétendants qui, à voix basse, parlait à la jeune fille durant trois minutes, sous les regards hostiles de ses rivaux. S'il prolongeait un peu l’entretien, ceux-ci lançaient à mi-voix des protestations menaçantes.

Il se retirait alors et un autre atlót venait prendre sa place.

Le Capellanét se divertissait fort de ces étranges scènes et trouvait que la ténacité agressive des prétendants constituait un motif d’orgueil pour Margalida et sa famille; mais ils avaient beau faire, aucun d’eux n’avait encore pris l’avantage sur les autres. Depuis deux mois, Margalida avait répondu à chacun avec le même sourire, une égale bonne humeur. Elle les avait écoutés l’un après l’autre, sans marquer nulle préférence, et les mots qu’elle leur adressait les troublaient tous également. Pepét jugeait sa sœur très habile. Le dimanche, pour se rendre à la messe, Margalida marchait devant ses parents, entourée de toute sa cour. «Une véritable armée, affirmait Pepét. Don Jaime devait les avoir rencontrés plusieurs fois.» Les amies de Margalida, en la voyant ainsi escortée comme une reine, pâlissaient d’envie.

Les soupirants faisaient assaut de prévenances et d’esprit, s’efforçant de lui arracher un mot, un signe de particulière faveur. Mais elle, fidèle à sa manière, leur répondait à tous avec une surprenante discrétion, un tact parfait, tâchant de prévenir ainsi les querelles meurtrières qui pouvaient éclater soudain parmi ces jeunes gens belliqueux, armés et peu patients.

—Et le Ferrer? disait don Jaime au Capellanét.

Maudit vérro! Son nom sortait difficilement de ses lèvres, quoiqu’il y pensât depuis longtemps.

Le garçon secouait la tête négativement. Le Ferrer n’avançait pas plus que ses rivaux dans l’estime de Margalida, et le Capellanét ne semblait pas le regretter outre mesure.

Son admiration pour le vérro s’était quelque peu refroidie. D'ordinaire, l’amour éveille le courage chez les hommes, aussi tous les atlóts qui courtisaient Margalida avaient-ils soudain cessé de craindre le terrible vérro depuis qu’il était devenu leur rival. Ils s’enhardissaient même jusqu’à railler sa redoutable personne.

Un soir, il s’était présenté avec une guitare, se proposant de retenir l’attention de la jeune fille au détriment des ses autres prétendants. Quand son tour arriva, il s’assit auprès de Margalida, accorda son instrument et commença d’entonner des chansons de la terre ferme apprises au bagne de Valence. Avant de pincer les premiers accords, il avait tiré de sa ceinture un pistolet à deux coups et l’avait posé, tout armé, sur sa cuisse, prêt à faire feu sur le premier qui se permettrait de l’interrompre. Un silence absolu accueillit cette forfanterie et les visages demeurèrent impassibles.

Le vérro chanta tant qu’il en eut envie, gardant son pistolet à sa portée, d’un air triomphant. Mais à la sortie, tandis que les atlóts se dispersaient dans l’obscurité de la campagne endormie, en faisant entendre les sifflements d’ironiques adieux, deux pierres, lancées d’un main sûre, étaient venues abattre le fanfaron sur le sol et, durant plusieurs soirs, il avait cessé de venir faire sa cour, pour ne pas montrer sa tête entourée de bandages.

Il n’avait même pas cherché à connaître son agresseur. C'est que ses rivaux étaient nombreux et, à leur nombre, il convenait d’ajouter leurs pères, leurs oncles, leurs frères, c’est-à-dire un bon quart des habitants de l'île, toujours prêts, pour l’honneur de la famille, à prendre part à un acte de vengeance.

—Je me figure, disait Pepét, que le Ferrer n’est pas aussi brave qu’on le croit. Et vous, qu’en pensez-vous, don Jaime?

Quand la veillée touchait à sa fin et que Margalida avait causé avec tous les prétendants, le père qui dormait dans un coin, faisait entendre un bâillement sonore.

—Neuf heures et demie!... Au lit! disait-il. Bona nit!

Et sur cette invitation, tous les atlóts quittaient la maison; on entendait bientôt leurs pas et leurs clameurs se perdre dans la nuit.

En parlant de ces réunions aux cours desquelles il se trouvait dans un milieu de compagnons braves et bien armés, Pepét se reprenait à soupirer en songeant au fameux couteau, objet de sa convoitise. Quand donc Jaime se déciderait-il à parler au père, pour le persuader de remettre à son fils ce joyau de la famille?

Puisque le señor tardait tant à faire cette demande, il devait au moins se souvenir de sa promesse et lui faire cadeau d’un autre couteau.

Que pouvait faire un homme sans un compagnon comme celui-là? où pouvait-il se présenter?

—Patience! répondit Febrer. Un de ces jours j’irai à la ville et tu auras ton couteau.

Un matin, il s’achemina vers la capitale de l'île, désireux d’avoir sous les yeux un spectacle nouveau, de changer d’air et de varier ses impressions, après ce séjour parmi des rustres. Iviça lui fit l’effet d’une grande ville, à lui qui avait parcouru toute l'Europe. Il se dirigea vers un magasin où il acheta, pour Pepét, le plus grand, le plus lourd des couteaux à cran d’arrêt; une arme de dimensions extravagantes, bien capable de lui faire oublier celle de son illustre grand-père.

A midi, Febrer, las de ses allées et venues sans objet à travers le quartier des marins et les petites rues grimpantes de l’antique forteresse royale, pénétra dans l’unique hôtel de la ville. Il y rencontra les clients ordinaires. Dans la salle à manger, il aperçut quelques militaires, jeunes lieutenants du bataillon de chasseurs qui tenait garnison dans l'île.

Le seul désir de tous ces officiers, l’unique but de leur existence était d’obtenir une permission afin d’aller passer quelques jours à Majorque on sur le continent, loin de cette île vertueuse et hostile, où les jeunes hommes étrangers n’étaient admis que comme maris.

Le manque de femmes! ces malheureux garçons n’avaient point d’autre sujet de conversation. Et Febrer, assis à la grande table d’hôte, approuvait en silence leur colère et leurs lamentations. Il se sentait comme eux accablé d’ennui et de dégoût; il lui semblait qu’il était enfermé, lui aussi, dans une prison où il était soumis aux plus cruelles privations. Maintenant la capitale de l'île lui paraissait une ville d’une désespérante monotonie, avec ses demoiselles cloîtrées comme des nonnes, dans une austérité revêche. La campagne valait mieux; il voyait en elle une terre de liberté, où, dans l’ingénuité de leur âme, les femmes s’abandonnaient à leur tendresse naturelle, simplement retenues par l’instinct de défense que leur avaient légué les mœurs primitives.

Il quitta la ville l’après-midi. Rien ne restait en lui de l’optimisme du matin. Il s’apercevait que les rues de la marine étaient nauséabondes; un relent infect s’échappait des maisons. Dans le ruisseau grouillaient des essaims d’insectes qui s’élançaient hors des flaques quand résonnaient les pas d’un promeneur.

Le souvenir des collines qui avoisinaient sa tour, parfumées de plantes sauvages auxquelles se mêlait l’âcre senteur de la mer, avaient pour son esprit charmé la douceur souriante d’une idylle.

La charrette d’un paysan le ramena jusqu’à San José. Là, il quitta le fruste véhicule et entreprit, à pied, l’escalade de la montagne, en passant à travers les bois de pins courbés par les tempêtes. Le ciel était chargé de nuages, l’atmosphère lourde et brûlante.

Près de la cabane d’un charbonnier, Jaime aperçut deux femmes qui se hâtaient à travers la pinède. C'était Margalida et sa mère. Elles revenaient des Cubells, l’ermitage situé sur un sommet de la côte, près d’une source qui vivifiait ces pentes abruptes et faisait croître en abondance orangers et palmiers à l’abri des rochers.

Jaime rejoignit les deux femmes et il aperçut alors, surgissant des buissons, son ami Pepét qui marchait hors du sentier, une pierre à la main, pourchassant un oiseau de mer dont les cris aigus avaient dénoncé la présence.

Ils s’acheminèrent ensemble vers Can Mallorquí et bientôt, sans savoir comment, Febrer et Margalida ayant accéléré le pas, se trouvèrent en avant, tandis que la fermière les suivait péniblement, appuyée à l’épaule de son fils.

La pauvre femme était visiblement souffrante, atteinte d’un mal incertain qui faisait hausser les épaules au médecin, lors de ses rares visites, mais qui excitait l’imagination des guérisseuses. Elle venait avec sa fille de faire un vœu à la Vierge de Cubells, et elles avaient laissé allumés sur l’autel deux cierges achetés à la ville.

Tandis que Margalida parlait des souffrances de sa mère, elle était animée par l’inconscient égoïsme de sa jeunesse triomphante et robuste. Dans l’agitation de la marche, ses joues se coloraient et ses yeux brillants décelaient une sorte d’impatience. C'était en effet jour de festeig. Il fallait se hâter d’arriver à Can Mallorquí pour préparer le dîner de la famille.

Febrer, tout en marchant à ses côtés, admirait la jeune fille. Il s’étonnait du manque de perspicacité dont il avait fait preuve jusque-là en ne considérant Margalida que comme une insignifiante fillette, comme un être sans sexe. Elle était femme, et femme accomplie!

Il se rappelait avec dédain ces demoiselles de la ville pour lesquelles soupiraient les militaires claquemurés dans l’hôtel. Eh quoi! cette délicieuse créature allait devenir la proie d’un de ces paysans au teint sombre, qui la contraindrait au dur travail de la terre, comme une bête de somme?

—Margalida! murmura-t-il, comme s’il allait prononcer des paroles importantes. Margalida!

Mais il n’en dit pas davantage. En lui, l’ancien viveur se réveillait. Le parfum de jeunesse et de pureté qu’exhalait cette femme en fleur faisait renaître ses instincts de libertinage. En fin connaisseur, il savourait, plus avec l’imagination qu’avec les sens, l’arôme de la chair virginale et fraîche.

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