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Les morts commandent

TROISIÈME PARTIE (continued 2)

Berthe Delaunay translation

Plusieurs fois, au cours de la journée, Febrer relut cette missive. Ces nouvelles l’avaient un peu ému, éveillant brusquement les souvenirs de sa vie passée, que son existence actuelle avait quelque peu effacés: les cafés du Borne!... ses amis du cercle!... Dire qu’il allait retrouver tout cela! Le sort en était jeté. Il s’éloignerait sans tarder, bien résolu à mettre à profit le retour du vapeur qui avait apporté sa lettre et qui repartait le matin suivant.

Soudain, comme pour le retenir, le souvenir de Margalida surgit dans sa mémoire.

Il revoyait la jeune fille au teint de camélia, son corps aux adorables rondeurs et ses grands yeux baissés, dont le doux regard timide semblait vouloir dissimuler, comme un péché, la sombre ardeur des larges pupilles.

Il allait la quitter à tout jamais. Il ne la reverrait plus! Elle deviendrait la compagne, la chose, d’un de ces rustres barbares, qui flétrirait la beauté de cette jolie fleur en la faisant travailler aux champs. Elle serait bientôt pareille à une bête de somme, son teint se hâlerait, son échine, si souple, se courberait vers la terre, ses mains mignonnes se durciraient, calleuses...

Il s’arracha à ces regrets pénibles en songeant, hélas! que Margalida ne l’aimait pas, ne pouvait l’aimer! A ses pressantes déclarations d’amour elle n’avait répondu que par un déconcertant mutisme et par de mystérieuses larmes. A quoi bon poursuivre une impossible conquête?

La joie des nouvelles récentes inclinait Febrer vers le scepticisme. Bah! personne ne meurt d’amour! Certes, il devrait faire un grand effort pour quitter cette île; le lendemain, en perdant de vue la blancheur africaine des murs de Can Mallorquí, il éprouverait certainement une amère tristesse. Mais, peut-être, lorsqu’il vivrait loin de ces gens grossiers et qu’il reprendrait son ancienne vie, Margalida ne lui apparaîtrait plus que comme une pâle image, et il serait le premier à rire de son intempestive passion pour cette petite paysanne, fille d’un fermier de sa famille.

Il ne tergiversa donc plus. La soirée suivante, il la vivrait devant la table d’un café de Palma de Majorque, sous l’éclat des globes électriques, en voyant passer de fringants équipages. Il n’habiterait plus son palais. L'antique demeure des Febrer était à jamais perdue pour lui, par suite de l’arrangement qu’avait conclu en son nom l’ami Valls. Mais il aurait une petite maison, claire et propre, sur le «Terre-Plein» ou dans tout autre quartier dominant la mer. Et, comme jadis, la fidèle Mado Antonia l’entourerait de ses soins maternels. Nul ennui, nulle honte ne l’attendaient là-bas. Il serait même délivré de la présence de don Benito Valls et de sa fille, qu’il avait quittés de si incivile façon!

A la nuit tombante, le Capellanét apporta le dîner. Tandis que Febrer mangeait avec l’appétit que donne la joie, le jeune homme fureta dans la pièce, tâchant de découvrir la fameuse lettre qui avait si fort excité sa curiosité. Son esprit fut déçu, mais la gaieté de don Jaime finit quand même par le gagner, et, sans savoir pourquoi, il se mit, lui aussi, à rire, se croyant obligé de faire comme le señor.

Febrer le plaisanta sur son prochain retour au séminaire; il lui annonça qu’il comptait lui faire un cadeau magnifique, mille fois plus précieux que le couteau lui-même. Et en disant cela, il regardait son fusil accroché au mur.

Quand Pepét fut parti, Jaime ferma sa porte et, à la lueur de la bougie, s’amusa à faire l’inventaire des objets qui remplissaient sa chambre. Dans un antique coffre de bois, grossièrement sculpté au couteau, étaient rangés, soigneusement plies par Margalida, au milieu d’herbes odorantes, les habits de ville qu’il portait lors de son arrivée dans l'île. Il s’en revêtirait le lendemain matin. Il pensa, non sans effroi, au supplice que lui feraient endurer les bottines et surtout le faux col, après ces longs mois de vie libre en pleine campagne; mais il voulait quitter l'île tel qu’il y avait débarqué. Il comptait donner tout le reste à Pép, sauf son fusil qui était pour le Capellanét. Il riait d’avance de la mine que ferait le petit séminariste devant un tel cadeau, qui lui paraîtrait, sans doute arriver un peu tard... Mais bah! l’arme lui servirait pour chasser, quand il serait curé dans un des districts de l'île.

De nouveau, Febrer tira de sa poche la lettre de Valls, et se plut à la relire lentement, comme s’il y trouvait chaque fois des nouvelles qu’il n’avait pas remarquées. Ce bon Pablo! comme ses conseils tombaient bien! Il arrachait son ami à Iviça au moment le plus opportun, quand celui-ci était en guerre ouverte avec tous ces rustres. Avec son esprit d’à propos, Valls le sauvait du danger.

Quelques heures auparavant, alors que la lettre n’était pas encore entre ses mains, sa vie lui apparaissait absurde et ridicule. Maintenant il se sentait un tout autre homme. Il souriait de pitié et rougissait de lui-même, quand il songeait à cette espèce de fou qui, la veille, le fusil en bandoulière, avait pris le chemin de la montagne pour aller provoquer un ancien forçat et lui proposer un duel à la mode des barbares, dans la solitude du bois. Comme si on ne pouvait vivre qu’à la façon de ces insulaires, en tuant pour ne pas périr! Comme si la civilisation n’existait pas au delà de l’écharpe azurée qui entourait ce petit coin de terre!... Cette nuit était la dernière de sa vie de sauvage. Le lendemain, tout ce qui lui était arrivé dans l'île ne serait plus pour lui qu’une série d’incidents curieux, dont le récit amuserait sans doute ses amis du Borne...

Soudain un cri résonna. Moins éclatant que ceux de l’avant-veille, il semblait plus lointain, mais Jaime eut l’impression qu’il avait été poussé tout près, par quelqu’un, caché parmi les tamaris. C'était le même genre de hurlement, mais sourd et rauque, comme si le provocateur, craignant qu’il ne se fît entendre de trop loin, mettait ses mains autour de sa bouche pour le lancer, avec ce porte-voix naturel, uniquement dans la direction de la tour.

Le premier moment de surprise passé, Febrer rit en silence et haussa les épaules. Il n’avait pas l’intention de bouger. Que lui importaient ces coutumes primitives, ces défis de rustres?

Pour distraire son attention, il relut dans la lettre de Valls les noms de ces créanciers, dont plusieurs lui rappelaient de vaines colères ou des scènes grotesques.

Les hurlements, stridents et rauques, continuèrent de résonner à de longs intervalles. Chaque fois, Febrer frémissait de colère et d’impatience. Mordieu! allait-il passer une nuit blanche à cause de cette sérénade menaçante?

Il réfléchit que peut-être l’ennemi, caché dans les broussailles, voyait la lumière qui filtrait à travers les fentes de la porte, et que c’était pour cela qu’il persistait dans ses provocations. Il éteignit la bougie et s’étendit sur son lit. Il éprouva une sensation de bien-être, à se trouver dans l’obscurité, le dos mollement enfoncé dans sa paillasse. Ah! il pouvait s’égosiller pendant des heures jusqu’à perdre la voix, cet animal! Jaime ne bougerait point.

Il s’endormit presque, bercé par ces cris de menace. Il avait barricadé la porte comme la veille. Tant que les cris se feraient entendre, il était sûr de ne courir aucun danger.

Tout à coup, il tressaillit violemment et se dressa sur son lit, s’arrachant à cet assoupissement qui précède le sommeil. Les hurlements avaient cessé. Ce qui l’avait éveillé, c’était le mystérieux silence, plus inquiétant, plus redoutable que les vociférations hostiles.

Il avança la tête et crut percevoir parmi les rumeurs confuses de la nuit un léger craquement, comme si un chat montait l’escalier de la tour, en grimpant prudemment, avec de longues pauses.

Jaime chercha son revolver, le saisit et attendit. L'arme tremblait dans sa main. Il commençait à éprouver la colère de l’homme énergique qui devine la présence d’un ennemi, rôdant à sa porte.

La lente ascension s’arrêta à peu près au milieu de l’escalier; puis après un long silence, quelqu’un parla a voix basse de façon à n'être entendu que de Jaime. C'était bien la voix du Ferrer. Il la reconnaissait. Le vérro l’invitait à sortir, le traitant de lâche, et vomissant des injures contre les Majorquins et leur île abhorrée.

Cédant à un élan irréfléchi, Jaime se leva brusquement. La paillasse craqua sous le poids de ses genoux. Une fois debout dans l’obscurité, son revolver à la main, il se jugea ridicule et se remit à mépriser son agresseur.

Pourquoi attacher de l’importance aux cyniques paroles de ce repris de justice? Mieux valait se recoucher.

Un moment s’écoula sans que le Ferrer redonnât signe de vie, comme si, ayant entendu les craquements du lit, il croyait que Jaime se disposait à sortir. Mais comme aucun bruit ne se faisait entendre dans la tour, la voix injurieuse s’éleva de nouveau, bien distincte dans le calme environnant:

—Lâche! lâche! Sors donc, fils de p...!

Poussé à bout par un tel outrage, Jaime trembla de colère. Sa pauvre mère, si pure, si pâle, si faible, elle qui avait la douceur d’une sainte, il fallait que son image fût évoquée devant lui, salie par la plus ignoble des injures, que vomissait la bouche de ce misérable forçat!...

D'instinct, il se dirigea vers la porte, mais se heurta, dès les premiers pas, à la table et aux chaises qu’il avait entassées là.

—Non, pas la porte!...

Un rectangle de lueur bleue, indécise, se dessina sur le mur.

Jaime venait d’ouvrir silencieusement la fenêtre.

Il sauta sur l’appui, laissa pendre ses jambes dans le vide et lentement commença de descendre, tâtant du pied pour s’accrocher aux saillies, tout en évitant de faire choir de petites pierres, ce qui eût dénoncé sa tactique.

En touchant terre, il tira le revolver de sa ceinture, et baissé, presque à genoux, s’appuyant d’une main au sol, il contourna la base de la tour. Ses pieds se prirent dans les racines de mélèze que le vent avait insensiblement déterrées et qui s’agrippaient au sable comme de noires couleuvres enlacées. Chaque fois qu’il trébuchait ou se sentait accroché, ce qui l’obligeait à tirer violemment sur la racine pour se dégager, chaque fois qu’un caillou roulait sous ses pas ou que les feuilles froissées faisaient entendre leur bruit de soie, il s’arrêtait, haletant, la respiration coupée. S'il pouvait tomber à l’improviste sur ce misérable en train de lancer à mi-voix, près de la porte, ses mortelles injures!

Sans cesser de se traîner, de ramper comme un reptile, il parvint à apercevoir les premières marches, puis l’escalier entier, enfin la porte, toute noire au milieu de la tour, que blanchissait la lueur des étoiles.

Personne!... l’ennemi avait disparu.

La surprise fit redresser Jaime, qui se mit à examiner avec inquiétude la sombre et mouvante tache formée par les buissons qui s’étendaient sur la pente droite du promontoire.

Cet examen fut de courte durée.

Une lueur rouge, qui sillonna l’air, suivie d’une légère fumée et d’une forte détonation, partit des tamaris, à très peu de distance de Jaime. Celui-ci crut recevoir une pierre dans la poitrine, une pierre chaude que le coup de feu avait fait sauter jusqu’à lui...

«Ce n’est rien», pensa-t-il.

Mais, au même instant, et sans savoir comment, il se trouva étendu sur le dos, parmi les fougères.

«Ce n’est rien», s’affirma-t-il encore, mentalement.

Et se retournant instinctivement, il se mit à plat ventre, s’appuya sur la main gauche et tendit son bras droit armé du revolver. Il se sentait plein de vigueur et ne voulait pas se croire sérieusement blessé; cependant son corps, saisi d’une soudaine torpeur, semblait ne plus obéir à sa volonté. Il avait la pénible impression d'être rivé au sol.

Bientôt il vit les arbustes se mouvoir lentement, comme s’ils étaient remués par un animal prudent et avisé. C'est là qu’était caché l’ennemi. Celui-ci, n’entendant plus rien bouger, avança d’abord la tête hors de son abri, puis le buste, enfin retira ses jambes du fouillis des branches.

Avec la rapidité de vision d’un moribond, vision en laquelle se concentrent les fugitifs souvenirs de la vie entière, Jaime pensa à sa jeunesse, alors qu’il s’exerçait au tir au pistolet dans son jardin de Palma, étendu sur le sol et feignant d'être blessé, dans une illusoire rencontre avec de féroces ennemis acharnés à sa perte. Pour la première fois, cette capricieuse fantaisie d’adolescent allait lui être utile.

Il distingua nettement une masse noire: c’était le Ferrer, immobile juste en face du point de mire de son revolver. Il le vit s’avancer cauteleusement, un couteau à la main, sans doute pour l’achever. Alors, bien que ses yeux s’obscurcissent de plus en plus, que tout lui apparût maintenant enveloppé de brouillard, il pressa la détente, une, deux, trois fois, et crut que l’arme ne fonctionnait pas, car le bruit des détonations ne parvenait pas à ses oreilles; désespéré, il se disait que son meurtrier allait fondre sur lui, maintenant sans défense.

Il ne le voyait plus. Un nuage opaque s’interposa entre ses regards affaiblis et les objets environnants, ses oreilles se mirent à bourdonner.

Au moment où il croyait sentir son ennemi près de lui, le nuage se dissipa, il revit la lumière bleue de la nuit et il aperçut, étendu à quelques pas de lui, le corps d’un homme qui s’agitait convulsivement, grattant la terre des ongles, jetant des cris rauques, secoué par le hoquet de la mort.

Jaime ne parvenait point à comprendre ce prodige. Voyons, était-ce lui, vraiment, qui avait tiré?

Il voulut se lever, mais ses mains en s’appuyant au sol, s’enfoncèrent dans une flaque bourbeuse et tiède. Il tâta sa poitrine et la sentit mouillée par un liquide épais et chaud qui coulait en petits filets continus. Il essaya de plier les jambes pour se mettre à genoux... ses jambes demeurèrent inertes. Alors, seulement, il se rendit compte de la gravité de son état.

De nouveau, sa vue devint trouble. La tour lui apparut double, puis triple, enfin elle se changea en une suite de remparts fortifiés, s’étendant tout au long de la côte et allant se perdre dans la mer.

Sa gorge et ses lèvres furent envahies par une saveur âcre. Il lui semblait qu’il buvait un liquide chaud et fort, mais que, par un caprice de son organisme bouleversé, il l’avalait à l’envers, comme si ce breuvage réconfortant arrivait à sa bouche en venant du plus profond de ses entrailles. La masse noire qui, à quelques mètres de lui, se convulsait et râlait, lui parut grandir et prendre des proportions gigantesques. C'était maintenant une bête apocalyptique, un monstre nocturne qui, en se soulevant, semblait atteindre les étoiles.

L'aboi furieux d’un chien et un bruit de voix dissipèrent bientôt toute cette fantasmagorie enfantée par la solitude et la fièvre. Des lumières surgirent du sentier:

—Don Jaime! Don Jaime!

Quelle était cette voix de femme? Où donc l’avait-il entendue?

Il aperçut des ombres qui s’agitaient, et se baissaient vers lui, tenant à la main comme des étoiles rouges. Il distingua deux paysans, un grand et un petit. Ce dernier brandissait au-dessus du monstre, qui soubresautait toujours, l’éclair d’une arme blanche; mais son bras était retenu par le grand...

Puis il ne vit plus rien. Il eut l’impression que deux mains à la peau fine et tiède, lui prenaient doucement la tête... Une voix, tremblante et mouillée de larmes, la voix qui avait prononcé son nom tout à l’heure, résonna de nouveau à son oreille, avec un frémissement qui lui sembla se communiquer à tout son corps.

—Don Jaime! don Jaime!

Sur sa bouche, un frôlement tiède et soyeux se fit sentir. Puis, peu à peu, le contact fut plus appuyé et se changea bientôt en un baiser ardent, frénétique, sauvage, tout imprégné de passion, de douleur et de rage...

Avant de perdre la notion de ce qui l’entourait, le blessé sourit faiblement en reconnaissant, penchés sur son visage, deux grands yeux humides, ivres d’amour et de souffrance, les yeux de Margalida.

IV

Lorsque Febrer se retrouva dans une chambre de Can Mallorquí, couché dans un lit en bois—peut-être le lit de Margalida—il comprit ce qui s’était passé.

Il avait pu, avec l’aide de Pép et de son fils, qui le soutenaient chacun d’un côté, se traîner jusqu’à la ferme, tandis que deux petites mains douces maintenaient sa tête vacillante. Vaguement, il se remémorait tout cela; c’étaient des impressions presque irréelles, tenant du rêve, semblables à la confuse mémoire que l’on conserve des faits de la veille, après un jour d’ébriété.

Il se souvenait que son front, pris d’une mortelle faiblesse, avait dû chercher un appui sur l’épaule de Pép, qu’il avait senti ses forces l’abandonner comme si sa vie s’échappait de lui avec l’écoulement chaud et visqueux qui le chatouillait tout le long du dos et de la poitrine. Il se souvenait que, derrière lui, il avait entendu des gémissements désespérés, des paroles entrecoupées implorant l’assistance de toutes les puissances célestes. Et lui, malgré sa croissante faiblesse, malgré ses tempes qui battaient, malgré le bourdonnement qui annonçait l’évanouissement proche... il concentrait toute son énergie pour empêcher ses jambes de fléchir; péniblement, il avançait, pas à pas, avec la crainte de tomber pour toujours sur le chemin. Combien interminable lui avait paru la descente à Can Mallorquí!

Il avait éprouvé un inimaginable bien-être, quand, à la lueur apaisante de la lampe, on l’avait couché dans le lit aux draps frais. Ah! ne plus jamais quitter cette couche molle! Demeurer étendu ainsi jusqu’à la fin de ses jours!...

Du sang... Du sang partout! sur la veste et la chemise, tombées, comme des éponges imbibées, au pied du lit; sur les draps blancs, dans le seau d’eau où Pép trempait un linge pour laver le buste du blessé. A chaque vêtement de dessous qu’on arrachait à Jaime, une pluie fine de sang jaillissait autour de la place où il étaient collés, et des frissons parcouraient tout son corps.

Les femmes ne cessaient de se lamenter. La mère de Margalida, oubliant toute prudence, joignait les mains, levait les yeux au ciel avec une expression de folle terreur.

Febrer, à qui le repos avait rendu toute sa sérénité, s’étonnait de ces exclamations. Il se sentait bien; pourquoi les femmes s’alarmaient-elles ainsi? Margalida, silencieuse, les yeux encore agrandis par la frayeur, vaquait aux soins nécessaires, cherchant du linge, ouvrant des coffres sans bruit, mais avec les mouvements fébriles qu’inspire le danger.

Pép, les sourcils froncés, son brun visage, couvert d’une pâleur livide, s’occupait du blessé tout en donnant des ordres brefs: «De la charpie! Beaucoup de charpie! Silence! A quoi bon tant de cris et de lamentations! Toi, femme, soutiens la tête du señor et aide-moi à le tourner sur le coté, pour que je puisse laver le dos comme la poitrine.»

Dans sa jeunesse, le pacifique Pép avait vu des drames plus tragiques, et il s’entendait à panser les blessures.

Ayant enlevé, avec un fin linge mouillé, le sang coagulé, il avait mis à découvert deux trous dont était percé le buste de Jaime: l’un dans la poitrine, l’autre dans le dos.

—Bon! La balle a traversé le corps, murmura-t-il, il sera donc inutile de l’extraire.

De ses grosses mains de campagnard, auxquelles il s’efforçait de donner une délicatesse féminine, il introduisait des tampons de charpie dans ces trous sanglants, bordés de chair déchirée, d’où le sang continuait à couler.

Margalida, les yeux baissés, pour ne pas rencontrer le regard de Jaime, s’approcha de son père et le pria de s’écarter en disant:

—Laissez-moi faire, père; je crois que je m’y prendrai mieux.

Et le blessé crut sentir sur sa chair, mise à vif et toute vibrante encore de la cruelle déchirure, une impression de fraîcheur délicieuse et calmante, dès que, de ses doigts blancs, tout menus, la jeune fille eut délicatement pansé les plaies.

L'optimisme, qui l’avait soutenu lorsque ses jambes s’étaient dérobées sous lui et qu’il était tombé au pied de la tour, reparut alors. Certainement, ce ne serait pas grave... tout au plus une blessure le contraignant à garder le lit deux ou trois jours. D'ailleurs, il se sentait mieux déjà. Il voulut rassurer Pép et les siens, mais, dès qu’il essaya de prononcer un mot, il se sentit horriblement las et faible. Le paysan l’arrêta d’un geste.

—Chut, don Jaime, il faut rester immobile. Le médecin va venir. Pepét est monté sur notre meilleur cheval pour aller le chercher à San José.

Et voyant que son malade continuait à sourire, les yeux grands ouverts, Pép se mit à bavarder pour le distraire et l’empêcher de parler.

—J'étais endormi d’un sommeil lourd et profond, disait-il, quand les cris de ma femme, qui me tirait violemment par le bras, m’éveillèrent en sursaut. Les enfants couraient à la porte, en manifestant aussi une grande frayeur. Hors de la ferme, là-bas, vers la tour éclataient des coups de feu. On attaquait de nouveau le señor. Pepét, en entendant les dernières détonations, sembla se réjouir. «Je reconnais le bruit du revolver de don Jaime, s’écria-t-il, il se défend!»

J'allumai la lanterne dont je me sers pour aller dans la campagne, quand il n’y a pas de lune; ma femme prit la lampe et nous gravîmes tous le raidillon de la tour sans penser au danger que nous pouvions courir. Nous nous heurtâmes tout d’abord au Ferrer moribond dont la tête trouée laissait couler un flot de sang. Il gémissait et se tordait comme un démon. Maintenant il a cessé de souffrir. Que Dieu l’accueille en sa miséricorde! Devant cette agonie, Pepét, rageur et malin comme un singe, sortit de sa ceinture un couteau et voulait achever le mourant. Il a fallu le battre pour l’en empêcher. Mais d’où ce garçon a-t-il sorti cette arme magnifique? Les enfants sont de véritables diables.... Enfin nous vous avons aperçu, étendu à plat ventre auprès de l’escalier de la tour. Ah! don Jaime, quelle horrible peur nous avons eue, tous! Nous vous avons cru mort... Voyez-vous, c’est dans ces moments-là que l’on se rend compte de l’affection qui nous attache aux personnes!

Et le brave homme accompagnait ces paroles d’un bon regard de chien, regard humble et tendre qui semblait caresser le blessé, tandis que les deux femmes, se tenant timidement près du lit, avaient l’air de vouloir lui rendre la santé, en le contemplant avec une tendresse mêlée d’inquiétude. Les yeux de Jaime se fermèrent pendant qu’on le regardait ainsi, et doucement, il tomba dans un assoupissement profond, sans rêves, sans délire, molle torpeur, voisine de l’anéantissement, comme si sa pensée s’était endormie avant son corps.

Quand il rouvrit les yeux, la lumière qui éclairait la pièce n’était plus rouge. Il vit la lampe suspendue, toujours à la même place, mais la mèche éteinte était noire. Une lueur livide pénétrait par l’étroite fenêtre de la pièce: c’était le petit jour. Jaime éprouva une cruelle sensation de froid. Quelqu’un soulevait les couvertures. Des mains agiles tâtaient les bandes qui recouvraient ses blessures. La chair, insensible à la douleur, quelques heures auparavant, se contractait et frissonnait maintenant au plus léger contact. Il éprouvait l’impérieux besoin de se plaindre.

De son regard voilé, il suivait les mains qui le suppliciaient. Il vit des manches noires, puis levant les yeux, aperçut, une cravate, un col de chemise bien différents de ceux dont usaient les paysans et, sur tout cela, un visage avec une moustache blanche, visage qu’il avait rencontré souvent par les chemins, mais sur lequel sa mémoire troublée ne pouvait mettre un nom. Peu à peu, cependant, il se souvint. Ce devait être le médecin de San José qu’il avait si souvent aperçu sur son cheval: vieux praticien philosophe, chaussé d’espadrilles, ne différant des paysans que par son faux col et sa cravate.

Quand l’homme à la blanche moustache eut disparu et qu’il ne sentit plus ces mains qui le martyrisaient, il retomba dans une torpeur apaisante. Il ferma les yeux, mais son ouïe s’affina dans ce grand silence et ces demi-ténèbres. On parlait à voix basse hors de la chambre, dans la cuisine contiguë et il put saisir quelques phrases de la conversation. Une voix inconnue, celle du médecin, résonnait faiblement: il se félicitait de ce que la balle ne fût pas restée dans le corps. Elle avait seulement traversé le poumon. Ce fut alors un chœur d’exclamations épouvantées, d’hélas! contenus, puis la même voix se fit entendre:

—Oui, le poumon! mais il ne faut pas perdre la tête pour cela. Le poumon se cicatrise facilement. Seulement la pneumonie traumatique est à redouter.

Tout en écoutant ce diagnostic, le blessé persistait dans son optimisme. «Ce n’est rien», pensait-il, et il se replongeait insensiblement dans son assoupissement profond.

A partir de ce moment, Febrer perdit la notion du temps et de la réalité. Il vivait, c’était certain, mais d’une vie d’ombre et d’inconscience, traversée de courts intervalles de lucidité. Par moments, il ouvrait les yeux, mais ses paupières ne pouvaient longtemps se tenir relevées et, lentement, venaient abriter de nouveau ses prunelles contre la lumière du jour.

Comme il s’éveillait ainsi, une fois, ses yeux rencontrèrent ceux du Capellanét. Le jeune homme le croyant en meilleure santé, se mit à lui parler tout bas, afin de ne pas s’attirer la colère du père qui exigeait un silence absolu:

—On a enterré le Ferrer. Le bravache est en train de pourrir dans la terre. Ah! qu’elles ont bien porté, vos balles, don Jaime!... Quelle sûreté de tir! Vous lui avez fracassé la tête!

Le juge était venu de la ville, avec sa canne à glands, ainsi que l’officier de gendarmerie et deux messieurs porteurs de papiers et d’encriers, escortés de tricornes et de fusils. Ces personnages omnipotents, après s'être reposés à Can Mallorquí, étaient montés jusqu’à la tour, inspectant tout, regardant, mesurant, parcourant le terrain et forçant le Capellanét à s’étendre à la place où l’on avait trouvé le corps de don Jaime et à se placer dans la même posture. Avec l’assentiment du juge, des voisins compatissants avaient emporté le corps du Ferrer jusqu’au cimetière de San José. Et le cortège imposant des autorités était alors redescendu à la ferme, afin d’interroger le blessé. Mais il fut impossible de lui arracher une parole. Le señor dormait et, quand on l’eut réveillé, il regarda tout ce monde avec des yeux vagues, inconscients, que tout aussitôt il referma.

—Vraiment, vous ne vous souvenez de rien de tout cela, don Jaime? Ces messieurs, ont alors déclaré qu’ils reprendraient leur interrogatoire quand vous seriez guéri. Il n’y a rien à craindre. Tous les honnêtes gens et tous ceux de la justice sont pour nous en cette affaire. Chacun a dit la vérité. Le vérro s’était rendu à deux reprises, la nuit, devant la tour pour provoquer le señor majorquin, et le señor s’était défendu. Certainement, don Jaime n’a rien à craindre. Je l’affirme, moi qui suis au courant des choses de justice. Cas de légitime défense, don Jaime... Dans toute l'île, on ne parle que de l’événement. Il paraît qu’au casino et dans les cafés de la ville, tout le monde vous donne raison. On a même envoyé le récit de cette affaire à Palma, pour qu’il soit inséré dans les journaux. A cette heure-ci, vos amis de Majorque sont au courant de tout. Le procès sera vite jugé. Le seul que l’on ait arrêté et conduit à la prison d'Iviça, c’est le Cantó, à cause de ses menaces et de ses mensonges. Il essayait de faire croire que c’était lui qui était allé vous défier, il faisait l’éloge du vérro qu’il représentait comme une innocente victime. Mais il sera remis en liberté d’un moment à l’autre, dès que les juges seront las de ses mensonges et de ses fourberies.

Parfois, c’était la figure ridée de la femme de Pép qu’apercevait Jaime, en rouvrant les yeux. Elle était là, à côté du lit, se précipitant, dès qu’elle rencontrait le regard vitreux du malade, vers une petite table surchargée de tasses et de fioles. Sa tendresse pour Jaime se manifestait par un incessant désir de lui faire ingurgiter tous les liquides ordonnés par le médecin.

Quand c’était le doux visage de Margalida qu’apercevait Jaime à son réveil, il éprouvait aussitôt une sensation de bien-être qui l’aidait à demeurer plus longtemps lucide. Elle paraissait implorer miséricorde, avec ses pupilles humides sous les paupières cernées de bleu, qui faisaient deux taches sombres dans la pâleur délicate de son teint. Hésitante, elle s’approchait du lit, mais nulle rougeur ne venait animer ses joues, comme si, en ces circonstances, sa grande timidité passée se fût évanouie. Doucement, elle arrangeait les oreillers, rajustait les couvertures qu’avaient rejetées en tous sens les mouvements fébriles du malade. Elle lui donnait à boire et soutenait sa tête avec des gestes maternels.

Un jour le blessé saisit au passage une de ses mains, et longuement y appuya sa bouche. Margalida n’osa pas retirer sa main, mais elle détourna la tête, comme si elle voulait cacher les larmes qui gonflaient ses paupières. Puis, elle se mit à gémir douloureusement et Jaime crut l’entendre exprimer ses remords: «C'est ma faute! C'est à cause de moi!»

Mais l’effort qu’il venait de faire l’avait affaibli. Un nuage obscurcit sa vue. Il tomba dans un sommeil lourd, peuplé d’incohérentes hallucinations, de cauchemars qui lui arrachaient des cris d’angoisse. C'était le délire. Parfois, il s’éveillait pendant quelques instants, assez pour constater qu’il était étendu sur sa couche, que des bras puissants avaient saisi les siens et le maintenaient dans ses draps, d’où il s’efforçait de s’échapper.

Au cours de ces fugaces réveils, pareils à la rapide vision lumineuse d’un soupirail dans la noirceur d’un tunnel, il reconnaissait, penchés autour de lui, les visages amis de toute la famille de Can Mallorquí. Souvent aussi, c’était la bonne figure du médecin et, enfin, un jour il crut même apercevoir les favoris grisonnants et les yeux couleur d’huile de son ami Pablo Valls.

Parfois, tandis qu’il demeurait ainsi plongé vivant dans l’irréel, des phrases qui semblaient venir de très loin, parvenaient à son oreille: Pneumonie traumatique! Délire!...

Son cerveau, déséquilibré par la fièvre, semblait tourner, tourner, et ce mouvement éveillait en sa mémoire une image confuse, qui, jadis, avait bien souvent occupé sa pensée.

Il voyait une immense roue, énorme comme la sphère terrestre, dont la partie supérieure se perdait dans les nuages, tandis que l’inférieure s’enfonçait en d’infinis abîmes. La jante de cette roue était faite de chair humaine, de millions et de millions de créatures soudées les unes aux autres, qui agitaient leurs membres restés libres pour se convaincre de leur individualité, tandis que leurs corps demeuraient irrévocablement unis aux corps voisins. L'attention du malade était attirée par les rayons de la roue dont les formes et la matière étaient différentes. Les uns étaient faits avec des épées aux lames sanglantes, couvertes de guirlandes de laurier, symbole d’héroïsme; d’autres étaient formés de sceptres d’or, de bâtons de justice; d’autres étaient composés de rouleaux d’or, d’autres de crosses d’évêque ornées de pierres précieuses, symbole de divine autorité, depuis que les hommes sa réunirent en troupeau pour bêler, craintifs, en levant leurs yeux vers le ciel...

Le moyeu de la roue était un crâne, poli comme l’ivoire, brillant et immobile, dont la bouche et les orbites vides semblaient railler en silence cet inutile mouvement...

La roue tournait, tournait sans cesse, et les millions d'êtres entraînés par elle, criaient, gesticulaient, enthousiasmés par la vitesse.

Jaime avait à peine le temps de les apercevoir au sommet, que déjà ils étaient précipités en bas, la tête en avant; mais eux, dans leur illusion, croyaient avancer en droite ligne et, à chaque tour, saluaient l’apparition d’espaces nouveaux, admiraient mille choses inconnues jusque-là. L'endroit où ils avaient passé quelques instants auparavant leur paraissait merveilleux. Ignorant l’immobilité de l’axe autour duquel ils tournaient, ils étaient persuadés qu’ils allaient vers un but déterminé: «Comme nous courons! Où nous arrêterons-nous?» Et Febrer plaignait leur ingénuité, en les voyant se féliciter d’aller si vite, alors qu’ils se retrouvaient toujours à la même place.

Soudain, il se sentit lui-même poussé par une force irrésistible. Le gigantesque crâne lui disait avec un rire moqueur:

«Et toi aussi!... A quoi bon te révolter contre ton destin!...»

A son tour, il se trouvait entraîné par la roue, confondu avec toute cette humanité crédule et puérile, sans avoir, comme elle, le réconfort de l’illusion. Ses compagnons de voyage l’insultaient, le jugeant fou, puisqu’il doutait de ce qui était visible pour eux.

Bientôt la roue éclatait, peuplant l’immensité des flammes de l’explosion. Puis c’étaient des cris d’épouvante poussés par des millions d'êtres, précipités dans l’insondable mystère de l’éternité.

Et Jaime se sentait tomber, tomber, tomber durant des années, des siècles, jusqu’à ce que son dos vînt tout à coup s’étendre et se reposer mollement sur sa couche. Il ouvrit alors les yeux.

Margalida était là, le contemplant à la lueur de la lampe, avec une inexprimable expression de terreur. La pauvre enfant soupirait avec angoisse et lui saisissait les bras de ses petites mains tremblantes:

—Don Jaime! vous parliez d’une roue et d’une tête de mort; quel affreux rêve faisiez-vous donc?

Au contact des mains douces, Febrer se calmait et reprenait possession de lui-même. Quelle joie d'être ainsi dorloté par la jeune fille qui s’occupait de lui comme d’un petit enfant. Il sentit le souffle tiède de son haleine tout près de ses lèvres, qui frémirent sous la caresse, légère comme un frôlement d’aile.

—Dormez, don Jaime, disait-elle. Il faut dormir.

Toute respectueuse qu’elle fût, sa voix avait un ton de tendre intimité. Jaime n’était plus le même à ses yeux, maintenant que le malheur les avait rapprochés.

Cela ne dura qu’un moment; le délire de la fièvre entraîna de nouveau Jaime dans des mondes chimériques; mais enfin, après des heures d’angoisse, il lui sembla qu’une main venait de très loin, surgissant de l’ombre, une main de chair, une main de vivant. Il la tira vers lui, et peu à peu dans la brume, se dessina la tache pâle d’un visage humain... Plus il tirait vers lui cette main, plus les traits d’abord vagues du visage se précisaient; il croyait reconnaître Pablo Valls, penché sur lui, et remuant les lèvres, comme pour murmurer des paroles affectueuses qu’il ne parvenait pas à entendre. Encore lui!... Toujours le capitaine lui apparaissait dans ses accès de délire.

Le malade retomba une fois de plus dans l’inconscience après cette rapide vision. Maintenant, c’était un assoupissement paisible. L'horrible soif qui l’avait torturé jusque-là, commença d'être moins ardente. Dans son délire lui étaient apparus de clairs ruisseaux, des fleuves immenses dont ses jambes paralysées ne pouvaient s’approcher; maintenant il contemplait une cataracte écumante, et ses jambes n’étaient plus engourdies; il pouvait enfin cheminer vers elle; il la voyait à chaque pas grandir et sentait sur son visage la caresse de la fraîcheur humide.

Malgré le bruit de l’eau tombant en cascade, il entendait des gens parler à voix basse. L'un d’eux reparlait de la pneumonie traumatique. «Plus rien à craindre, disait-il. Le mal est conjuré!» Et une autre voix ajoutait joyeusement: «Bravo! notre homme est sauvé!» Le malade reconnut cette voix, «Toujours Pablo Valls qui reparaissait dans son délire!»

Cependant Jaime continuait à marcher vers la cataracte. Il finit par se mettre juste au-dessous du torrent qui se précipitait avec fracas et frissonna voluptueusement en le sentant s’abattre sur son dos. Une exquise sensation de fraîcheur parcourut tout son corps. Il lui sembla que ses membres se dilataient, que sa poitrine s’élargissait et que l’oppression dont il souffrait tant peu auparavant, avait disparu. Il sentit aussi que le brouillard épais qui obscurcissait son cerveau, se dissipait. Il délirait encore, mais ses visions n’étaient plus que des rêves paisibles, où son corps s’étirait avec délice, où sa pensée s’ouvrait à un riant optimisme. Maintenant Jaime contemplait les teintes irisées de l’eau écumante, le ciel couleur de rose, et, dans une région fantastique où s’exhalaient de suaves parfums et résonnait une musique lointaine, une apparition mystérieuse et souriante, la santé, qui venait à lui...

La chute incessante de l’eau, qui se courbait en s’élançant du haut du rocher, lui rappela des songes antérieurs. De nouveau il évoqua la roue immense, image de l’humanité, qui tournait toujours sans jamais changer de place et repassait invariablement par les mêmes points.

Ranimé par la sensation de fraîcheur qu’il éprouvait, et persuadé que désormais il pouvait mieux se rendre compte des choses, il regarda plus attentivement cette roue qui recommençait devant lui son éternelle révolution, et se mit à douter de ce qu’il avait cru jusque-là.

«Etait-il vrai qu’elle ne changeait point de place? Ne se serait-il pas trompé, et ces millions d'êtres qui lançaient des cris de joie dans leur prison roulante, n’avaient-ils pas raison de s’imaginer qu’ils avançaient à chaque tour? Il serait cruel que la vie se déroulât pendant des milliers de siècles dans une agitation illusoire. A quoi bon alors la création? L'humanité n’avait-elle d’autre destinée et d’autre fin que de s’abuser elle-même? Quelle dérision!»

Soudain la roue disparut. Jaime vit passer devant lui un globe immense, bleuâtre, où se dessinaient des mers et des continents. C'était la Terre. Elle tournait aussi sur elle-même avec une monotonie désespérante, mais ce mouvement le plus visible était peu important. Celui qui avait vraiment de l’importance, c’était le mouvement de translation par lequel le globe terrestre était entraîné, comme d’ailleurs le soleil et le chœur des autres planètes, à travers l’infini, dans un éternel voyage, sans jamais passer par les mêmes lieux.

Ce n’était pas la roue fatale, la roue maudite, pensa Jaime, qui était l’image de la vie, c’était la Terre. De même que sur la terre se répétaient les jours et les saisons, de même dans l’histoire de l’humanité se répétaient les grandeurs et les ruines, mais il y avait une autre ressemblance bien plus significative; le mouvement qui entraînait la Terre à travers l’infini, figurait le progrès qui emportait l’humanité en avant... toujours en avant. La théorie qui proclamait l’éternelle recommencement des choses, était fausse.

Non, les morts ne pouvaient commander. Le monde dans sa course en avant, allait trop vite pour qu’ils réussissent à l’arrêter. Ils avaient beau se cramponner à sa surface, s’y maintenir même pendant des siècles; il arrivait un moment où ils devaient lâcher prise et tombaient dans le néant. Et le monde des vivants poursuivait sa carrière sans passer deux fois par le même point.

Jaime ne songea pas à se révolter dans une protestation suprême, au nom de ses anciennes idées. Maintenant il maudissait le symbole de la roue, il croyait que des écailles tombaient de ses yeux, que pour lui se renouvelait le miracle de saint Paul sur le chemin de Damas. Il contemplait une lumière nouvelle. Oui, l’homme était libre et pouvait échapper à l’emprise des morts, organiser sa vie selon ses désirs et rompre les liens de servitude qui l’enchaînaient à ces despotes invisibles.

Il cessa alors de rêver et se replongea dans le néant, avec la joie profonde et muette du travailleur qui se repose après une journée d’utile labeur. Quand après de longues heures il rouvrit les yeux, il rencontra ceux de Pablo Valls, fixés sur lui. Son ami lui tenait les deux mains et le regardait tendrement.

Jaime ne pouvait plus douter; ce qu’il voyait était bien une réalité. Il sentit cette odeur de tabac anglais, légèrement parfumée d’opium, qui semblait toujours flotter autour de Pablo...

Le capitaine se mit à rire, découvrant ses dents jaunies par le tabac.

—Ah! mon vieux! s’exclama-t-il, ça va, hein?... Partie, la maudite fièvre?... Allons, tout danger est conjuré. Les blessures sont en bonne voie de guérison. Tu dois sentir à l’intérieur une démangeaison de tous les diables! comme si l’on t’avait fourré des guêpes sous tes pansements... Ce n’est rien; c’est la poussée de la chair neuve qui produit cette cuisson.

Jaime se rendit compte de l’exactitude de ces paroles. Il éprouvait à l’endroit de ses blessures une rigidité qui tirait les chairs.

Valls devina une prière dans le regard curieux de son ami.

—Ne parle pas, ne te fatigue pas, lui dit-il, tu veux savoir depuis quand je suis ici? Il y a bien près de deux semaines. J'ai appris ton aventure par les journaux de Palma et j’ai accouru, sans perdre une minute. Ton ami le chueta sera toujours le même. Ah! quels mauvais moments tu nous as fait passer! Une pneumonie, mon cher! Tu ouvrais les yeux et tu ne me reconnaissais pas. Enfin, tout cela n’est plus. Nous t’avons bien soigné, va! Regarde qui est ici.

Et il s’effaçait un peu, pour que son ami pût apercevoir Margalida, cachée derrière lui.

Elle était redevenue timide, depuis que le señor pouvait la regarder avec des yeux que ne troublait plus la fièvre.

—Ah! Fleur-d'Amandier...

Le regard tendre de Jaime la fit rougir. Elle eut peur que le malade se souvînt de ce qu’elle avait fait dans les moments critiques, alors qu’elle le croyait perdu.

—Maintenant, fais-moi le plaisir de te tenir tranquille—ajouta Valls—je resterai ici, jusqu’à ce que nous puissions repartir ensemble pour Palma. Je suis au courant de tout... et, tu me connais! j’arrangerai tout, tu me comprends, n’est-ce pas?

Le chueta clignait de l'œil et riait malicieusement, sachant qu’il s’entendait à deviner les désirs de ses amis. L'excellent capitaine! Depuis son arrivée à Can Mallorquí, tout le monde était à ses ordres. Chacun l’admirait, et son humeur toujours joviale lui gagnait tous les cœurs.

Margalida devenait toute rouge, en écoutant ses incessantes allusions, accompagnées de clignements d’yeux significatifs. Elle l’aimait pour le dévouement et la tendresse qu’il témoignait à son ami. Durant une nuit d’angoisse, elle l’avait vu pleurer comme un enfant, parce qu’on croyait venue la dernière heure.

Le Capellanét adorait ce Majorquin, depuis qu’il l’avait vu rire aux larmes en apprenant que Pép voulait faire de lui un curé.

Quant au fermier et à sa femme, ils lui obéissaient comme des chiens soumis.

Pendant plusieurs après-midi, Pablo et Jaime parlèrent du passé.

Valls était l’homme des rapides décisions.

—Tu sais que rien ne m’arrête quand il s’agit d’un ami. En débarquant a Iviça, j’ai vu le juge. Tout se terminera pour le mieux. Tu étais dans ton droit; tous les témoins le reconnaissent: cas de légitime défense; quelques formalités ennuyeuses, mais rien à craindre. Quant à ta santé, la question est résolue également. Qu’y a-t-il encore? Ah, oui, autre chose! mais je m’en charge!

Et, narquois, il riait bruyamment, en serrant les mains de Febrer, qui, de son côté, ne voulut pas lui en demander davantage, par crainte d’une déception.

Un jour, comme Margalida entrait dans la chambre, Valls la prit par le bras et l’amena près du lit.

—Regarde-la! cria-t-il avec une gravité bouffonne. C'est bien là celle que tu aimes? On ne te l’a pas changée? Non? Alors, donne-lui la main, grand niais! Qu’est-ce que tu as à la regarder avec des yeux stupéfaits?

Les deux mains de Febrer étreignirent celles de la jeune fille. Ainsi, c’était donc vrai?... Il chercha le regard de la bien-aimée, mais elle baissait obstinément ses paupières ambrées, tandis que l’émotion pâlissait ses joues et faisait palpiter ses narines.

—Maintenant, embrassez-vous! dit Valls en poussant doucement la jeune fille vers son ami.

Mais Margalida, comme si elle se sentait en danger, prompte, se dégagea et s’enfuit.

—Je comprends, murmura le capitaine, vous aimez mieux vous embrasser quand je ne serai plus là.

Il approuvait ce mariage qu’il jugeait beaucoup plus raisonnable que l’union projetée de Febrer et de sa nièce. Margalida était une maîtresse femme, et le capitaine avait la prétention de s’y connaître.

—J'ai arrangé ton avenir, petit inquisiteur. Tu sais bien que ton ami le juif arrive toujours à ses fins. Il te reste, à Majorque, de quoi vivre modestement... Ne hoche pas la tête... Je sais que tu désires travailler, maintenant surtout que tu es amoureux et que tu veux fonder une famille... tu travailleras donc. A nous deux, nous monterons une affaire, tu verras. Si tu préfères quitter Majorque, je te procurerai une occupation à l’étranger.

Sur la famille de Can Mallorquí, le capitaine exerçait l’autorité d’un maître. Pép et sa femme n’osaient lui désobéir. Comment discuter avec un señor qui s’entendait si bien à tout! Puisque don Pablo Valls désirait que s’accomplît le mariage de Margalida avec don Jaime et donnait sa parole que l’atlóta ne serait pas malheureuse, ils accordaient leur consentement.

C'était un grand chagrin pour les deux vieux de la voir quitter l'île. Mais ils aimaient mieux se résigner à cette triste séparation que de conserver auprès d’eux, comme gendre, leur ancien maître, envers qui ils professaient un respect incompatible avec de tels liens de famille.

Quant au Capellanét, peu s’en fallait qu’il ne s’agenouillât devant Valls.

—Et l’on ose dire, à Palma, que les chuetas sont méchants!... On voit bien que ce sont des Majorquins qui parlent ainsi.... Que ces gens-là sont donc orgueilleux et injustes!... Le capitaine est un saint. Grâce à lui, je ne retournerai pas au séminaire... je serai agriculteur, et Can Mallorquí m’appartiendra.

Dès que Margalida sera mariée, j’irai choisir une fiancée dans le bourg et j’aurai, toujours avec moi dans ma ceinture, deux vaillants compagnons. La race des vérros ne doit pas s’éteindre dans notre île... Je sens dans mes veines le sang héroïque du grand-père.

Par une matinée ensoleillée, Febrer, appuyé sur Valls et sur Margalida, s’avança d’un pas de convalescent jusque sous le porche de la ferme. Assis dans un fauteuil, il contemplait avidement le tranquille paysage qui s’offrait à sa vue:

Au faîte du promontoire, là-bas, se dressait la tour du Pirate. Ah! comme il avait rêvé et souffert entre ses murs! comme il l’aimait, en songeant que là, seul et oublié du monde, il avait nourri cette passion qui allait remplir le reste de sa vie, jusque alors vide et inutile!

Faible encore, il aspirait avec joie l’air tiède de cette matinée lumineuse, où passaient des coups de vent venus du large.

Margalida, après avoir contemplé Jaime avec des yeux pleins d’amour, où persistait un peu de timidité, rentra pour préparer le déjeuner.

Longtemps, les deux hommes gardèrent le silence. Valls qui avait tiré sa pipe de sa poche et l’avait bourrée de tabac anglais, lançait d’odorantes bouffées. Febrer, les yeux fixés sur le paysage, embrassant d’un regard ébloui le ciel, les montagnes, la campagne et la mer, se mit à murmurer une sorte de monologue. La vie était belle! il l’affirmait avec la conviction d’un homme qui a échappé inespérément à la mort. L'homme pouvait se mouvoir librement, comme l’oiseau et l’insecte au sein de la nature. Il y avait en elle place pour tous. Pourquoi s’immobiliser en supportant les chaînes que d’autres avaient forgées pour ceux qui devaient venir après eux, disposant ainsi à l’avance de leur destinée?...

Valls sourit en regardant son ami d’un air narquois. Plusieurs fois il l’avait entendu, pendant ses accès de délire, parler des morts, en agitant ses bras, comme s’il se battait avec eux, et tâchant de les chasser au milieu de ses angoisses et de ses terreurs. Il écouta les explications que lui donna Jaime, et quand il sut combien le respect aveugle du passé et l’humble soumission à l’influence des morts avaient pesé sur la vie de son ami, jusqu’à le forcer à se confiner dans une île écartée, il resta silencieux et absorbé.

—Crois-tu que les morts commandent? demanda tout à coup Jaime.

Le capitaine haussa les épaules. Pour lui, il n’y avait dans le monde rien d’absolu. Peut-être l’empire des morts était-il ébranlé et déjà en décadence. Autrefois ils commandaient en despotes, c’était incontestable. Maintenant il était possible que leur autorité ne s’exerçât que dans certains pays, et que dans d’autres ils eussent perdu tout espoir de la rétablir. A Majorque, ils gouvernaient encore tyranniquement, il le disait, lui, le chueta. Ailleurs il n’en était peut-être pas ainsi.

Febrer ressentait une profonde irritation en se rappelant ses erreurs et ses angoisses passées. Oh! les morts! l’humanité ne serait pas heureuse, tant qu’on n’en aurait pas fini avec eux.

—Pablo, tuons les morts!

Le capitaine jeta sur son ami un coup d'œil inquiet, mais en voyant la sérénité de son regard, il se rassura et dit en riant:

—Je ne demande pas mieux, qu’on les tue!

Puis il reprit son sérieux, se renversa dans son fauteuil en lançant une bouffée de fumée et ajouta:

—Tu as raison, tuons les morts! Foulons aux pieds les préjugés, et ne consultons que nous-mêmes.

Jaime regarda derrière lui comme pour chercher à l’intérieur de la maison la douce figure de Margalida; puis il résuma toutes ses angoisses passées et toutes les vérités nouvelles qu’il avait découvertes, en répétant énergiquement:

—Tuons les morts!

La voix de Pablo le tira de ses réflexions:

—Alors aujourd’hui, tu pourrais épouser ma nièce sans remords ni crainte?

Febrer hésita avant de répondre...

Oui, il pourrait l’épouser s’il n’y avait pour l’arrêter que les scrupules qui autrefois l’avaient tant fait souffrir. Mais il manquerait quelque chose pour que cette union fût possible, quelque chose de plus fort que la volonté des hommes et de plus puissant qu’eux, quelque chose qui ne pouvait s’acheter et qui régnait sur le monde, quelque chose qu’apportait avec elle l’humble Margalida, sans le savoir...

Les angoisses de Febrer étaient terminées. Pour lui commençait une nouvelle existence.

Non, les morts ne commandent pas.

Qui commande, c’est la vie, et par-dessus la vie, l'Amour.

FIN

E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY

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