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Les morts commandent

PREMIÈRE PARTIE (continued 2)

Berthe Delaunay translation

Dans cette vie accidentée de marin, le récit des jours de misère et de tempête n’intéressait pas Febrer; il ne sentait s’éveiller sa curiosité que lorsque Valls évoquait ses amours de jeunesse, alors qu’il commandait les bateaux de son père, au temps où il avait connu des femmes de toutes conditions et de toutes couleurs et pris part à ces orgies de matelots où coule le whisky, et où l’on finit par jouer du couteau.

—Pablo, conte-nous tes amours à Jaffa, tu sais, quand les Maures voulaient t’assassiner.

Et Febrer riait aux éclats, en écoutant le marin qui se disait que Jaime était un bon garçon, digne d’un meilleur sort. Il ne lui trouvait qu’un défaut, c’était d'être un butifarra, un peu trop attaché à ses préjugés de famille.

Lorsqu’il fut monté dans la voiture de Febrer, sur la route de Valldemosa après avoir donné l’ordre à son cocher de retourner à Palma, il rejeta en arrière le feutre mou qu’il portait en toute saison, un chapeau au fond aplati, dont le bord était toujours relevé par devant, et baissé sur la nuque.

—Nous voici réunis, dit-il. Vrai, tu ne m’attendais pas? mais je sais tout. On m’a mis au courant, et puisqu’il y a une fête de famille, il faut qu’elle soit complète.

Febrer feignit de ne pas comprendre. Bientôt la voiture entra dans Valldemosa. Elle s’arrêta tout près de la Chartreuse, devant une maison de construction moderne. Quand les deux amis eurent franchi la grille du jardin, ils virent venir à eux un homme âgé, aux favoris blancs, qui s’appuyait sur une canne. C'était don Benito Valls. Il souhaita la bienvenue à Febrer d’une voix lente et couverte, en s’arrêtant entre les mots pour respirer. Il parlait avec humilité, et insistait sur l’extrême honneur que lui faisait son hôte en se rendant à son invitation.

—Eh bien, et moi? interrogea le capitaine avec un malicieux sourire. Je ne suis donc rien! N'es-tu pas content de me voir?

Don Benito répondit qu’il était enchanté, il le répéta même plusieurs fois, mais on lisait dans ses yeux de l’inquiétude. Son frère lui inspirait une certaine crainte. Il était si mauvaise langue! Mieux valait pour eux ne pas se voir.

—Nous sommes venus ensemble, ajouta le marin. Quand j’ai appris que Jaime devait déjeuner ici, je me suis invité, sûr de te faire plaisir. Ces réunions de famille sont charmantes.

Ils étaient entrés dans la maison, décorée avec simplicité. Les meubles étaient modernes et vulgaires. Aux murs pendaient des chromos et d’atroces peintures, représentant des paysages de Valldemosa et de Miramar.

Catalina, la fille de don Benito, accourut de l’étage supérieur. Quelques grains de poudre de riz, saupoudrant son corsage, révélaient l’empressement avec lequel elle avait mis la dernière main à sa toilette, en voyant arriver la voiture.

Jaime put l’examiner longuement pour la première fois. Elle était grande; elle avait le teint d’un brun mat, des sourcils noirs, des yeux pareils à deux gouttes d’encre, la lèvre et les tempes ombragées d’un léger duvet. Son corps était d’une sveltesse juvénile, avec des contours fermes et pleins, présage de l’embonpoint propre aux femmes de sa race. Elle semblait avoir un caractère doux et soumis. C'était bien la bonne compagne, incapable d'être jamais gênante dans le voyage à deux qu’est la vie commune. Elle avançait, les yeux baissés. Ses joues se colorèrent, quand elle fut en face de Jaime. Son attitude, ses regards furtifs marquaient le respect, la vénération qu’éprouvent les gens intimidés par la présence de quelqu’un qu’ils regardent comme un être supérieur.

Le capitaine caressa tendrement sa nièce avec une certaine liberté, en prenant cet air jovial de vieux viveur qu’il avait en parlant aux filles de Palma, dans quelque restaurant du Borne, à une heure avancée de la nuit.

Don Benito les conduisit dans la salle à manger. Le déjeuner attendait depuis longtemps déjà. Chez lui, on avait conservé les anciens usages; on déjeunait à midi précis. Les convives se mirent à table, et Jaime, qui était assis à côté de don Benito, se sentit bientôt agacé par sa respiration haletante.

Dans le silence qui accompagne toujours le début d’un repas, on entendait le sifflement pénible de ses poumons. Comme tous les malades, il éprouvait le besoin de parler, et ses discours n’en finissaient pas, tant il balbutiait et faisait de longues pauses, pendant lesquelles il demeurait sans souffle, les yeux révulsés, comme s’il allait mourir asphyxié. Une atmosphère d’inquiétude envahissait la pièce. Febrer le regardait, alarmé, comme s’il s’attendait à le voir tomber mourant de sa chaise. Sa fille et le capitaine, habitués à ce spectacle, semblaient plus indifférents.

—C'est ce maudit asthme... don Jaime, articula péniblement le malade. A Valldemosa... je me porte mieux... A Palma, je me mourais...

Catalina profita de l’occasion pour dire d’une voix de petite religieuse timide, qui contrastait avec ses yeux ardents d’orientale.

—Oui, ici papa se porte mieux.

—Ici, tu es plus tranquille, mon frère, ajouta le capitaine, et tu fais moins de péchés.

Febrer songeait que ce serait un supplice de passer sa vie à côté de ce soufflet crevé. Heureusement qu’il n’en avait pas pour longtemps. Ce ne serait qu’un ennui de quelques mois. Sa résolution d’entrer dans la famille n’était pas ébranlée. Allons, courage!

L'asthmatique, dans sa manie de bavardage, parlait à Jaime des illustres Febrer, ses ancêtres, les meilleurs gentilshommes de l'île.

—J'ai eu l’honneur d'être le grand ami de monsieur votre grand-père, don Horacio.

Febrer le regarda, étonné... Quel mensonge! Oui, son grand-père était connu de tous et il parlait à tous avec une gravité qui imposait le respect aux gens, sans les froisser. Mais de là, à être son ami!... Peut-être Benito Valls avait-il été en rapport avec don Horacio, à l’occasion d’un de ces emprunts que celui-ci était forcé de contracter pour soutenir l’éclat de sa maison en pleine décadence.

—J'ai connu aussi beaucoup monsieur votre père, continua don Benito, encouragé par le silence de Febrer. Je fis campagne pour lui, quand il fut élu député. Ah! cela date de loin! J'étais jeune et je n’étais pas riche... Dès ce temps-là, je figurais parmi les rouges.

Le capitaine l’interrompit en riant. Aujourd’hui son frère était membre de toutes les confréries de Palma.

—Oui, je suis conservateur, cria le malade en suffoquant. J'aime l’ordre... j’aime les vieilles coutumes... je veux voir commander ceux qui ont quelque chose à perdre. Et la religion? Ah, la religion!... Pour elle, je donnerais ma vie.

Et il mettait la main sur son cœur en respirant avec angoisse, comme si son enthousiasme l’étouffait. Il levait au ciel ses yeux de moribond, adorant avec le respect de la peur, la sainte institution qui avait brûlé ses ancêtres.

—Ne faites pas attention à ce que dit Pablo, continua-t-il, après avoir repris haleine, en s’adressant à Febrer; vous le connaissez; une mauvaise tête, un républicain, un homme qui pourrait être riche, et qui va atteindre la vieillesse, sans avoir deux pesetas.

—A quoi bon les avoir! pour que tu me les prennes!

Après cette brusque interruption du marin, le silence se fit. Catalina prit un air triste, comme si elle craignait de voir se reproduire devant Febrer, les scènes bruyantes auxquelles elle avait souvent assisté, quand les deux frères discutaient.

Don Benito haussa les épaules, et affecta de parler pour Jaime seul. Son frère était fou. De l’esprit, un cœur d’or, mais une tête à l’envers! C'était à cause de ses idées exaltées et de ses vociférations dans les cafés, que les gens comme il faut gardaient encore certaines préventions contre... et qu’ils disaient du mal de...

Et le vieillard accompagnait ses phrases tronquées de gestes timides, évitant de prononcer le mot chueta et de nommer la fameuse Calle.

Le capitaine qui, tout rouge, regrettait d’avoir cédé à son humeur agressive, voulait faire oublier ses paroles de tout à l’heure, et mangeait, la tête baissée.

Sa nièce rit de son bon appétit. Chaque fois que Pablo dînait chez eux, elle admirait la capacité de son estomac.

—C'est que moi, je sais ce que c’est que la faim! dit le marin avec un certain orgueil. Oui, j’ai souffert de la faim, de cette faim qui nous donne envie de manger nos compagnons.

Et brusquement amené par ce souvenir à conter ses aventures maritimes, il parla de ses jeunes années, de ce temps où il avait été engagé à bord d’un des trois-mâts qui se rendaient aux côtes du Pacifique. Comme il s’obstinait à être marin, son père, le vieux Valls, l’avait embarqué sur une de ses goélettes, qui allait chercher du sucre à la Havane. Mais ce n’était pas naviguer, cela! Le cuisinier lui gardait les meilleurs plats, et le capitaine n’osait pas lui donner d’ordres, ne voyant en lui que le fils de l’armateur. Jamais, dans ces conditions, il ne serait devenu un bon marin, endurci et expérimenté. Avec l’énergie tenace de sa race, il s’était embarqué, à l’insu de son père, sur un trois-mâts qui faisait voile vers les îles Chinchas, pour y charger du guano. L'équipage était composé d’individus de divers pays: anglais déserteurs de la flotte, bateliers de Valparaiso, indiens du Pérou, tout ce qu’il y avait de pire. Ils étaient commandés par un Catalan ladre, qui prodiguait les coups de garcette plus que les rations. A l’aller, pas d’incidents. Mais, au retour, une fois le détroit de Magellan franchi, calme plat: le trois-mâts était demeuré immobile dans l'Atlantique, pendant près d’un mois. Les vivres s’épuisaient rapidement. L'armateur, un avare, avait approvisionné le bateau avec une parcimonie scandaleuse, et le capitaine avait lésiné à son tour sur les vivres en s’appropriant une partie des sommes destinées aux achats.

—On nous donnait deux biscuits par jour, et ils étaient pleins de vers. Quand on me distribua les deux premiers, je pris soin, en jeune homme de bonne maison, d’enlever une à une ces petites bêtes; mais, après cette épuration, il ne restait plus que deux croûtes, minces comme des hosties, et je mourais de faim. Ensuite...

—Oh, mon oncle! protesta Catalina, devinant ce qui allait suivre et repoussant assiette et fourchette avec une mine dégoûtée.

—Ensuite, continua le marin impassible, je supprimai ce nettoyage, et j’avalai mes biscuits tels quels. Il est vrai que je les mangeai la nuit... Ah! si j’avais pu en avoir beaucoup, ma petite! A la fin, on ne nous en distribuait plus qu’un par jour. Quand j’arrivai à Cadix, je dus être au régime du bouillon, pour me remettre l’estomac.

Quand le déjeuner eut pris fin, Catalina et Jaime allèrent dans le jardin. Don Benito, avec un air de bon patriarche, avait dit lui-même à sa fille d’accompagner le señor Febrer, pour lui montrer des rosiers exotiques qu’il avait plantés. Les deux frères demeurèrent dans la pièce qui servait de bureau, regardant le jeune couple qui se promenait dans le jardin, et finit par s’asseoir dans deux fauteuils d’osier, à l’ombre d’un arbre.

Catalina répondait aux questions de son compagnon avec la timidité d’une demoiselle chrétienne, pieusement élevée, qui devine le but caché sous la galanterie banale du langage. Cet homme venait pour elle, et son père était le premier à souscrire à ses désirs. Affaire conclue! Le prétendant était un Febrer; elle allait lui répondre: oui! Elle se rappelait ses années de pensionnat, où elle était entourée de fillettes moins riches qu’elle, qui profitaient de toutes les occasions pour la taquiner, poussées par la jalousie et par la haine que leur avaient inculquées leurs parents. Elle était la chueta! Elle n’avait d’amies que parmi les petites filles de sa race, et encore celles-ci, désireuses de se mettre bien avec l’ennemi, se trahissaient mutuellement, sans énergie ni esprit de solidarité pour la défense commune. A l’heure de la sortie, les chuetas partaient les premières, sur l’invitation des religieuses, pour éviter les insultes et les attaques des autres élèves, dans la rue. Même les bonnes qui accompagnaient les fillettes se battaient, adoptant les haines et les préjugés de leurs maîtres. Il en était de même dans les écoles de garçons: les chuetas sortaient d’abord pour éviter les coups de pierre ou de courroies des «vieux chrétiens».

La fille de Valls avait enduré les traîtrises cruelles de ses camarades, coups sournois d’épingle ou de griffe, coups de ciseau dans sa tresse; plus tard, la haine et le mépris de ses anciennes compagnes l’avaient suivie hors du pensionnat, remplissant d’amertume tous ses plaisirs de jeune fille riche. A quoi bon être élégante?... Sur les promenades, elle n’était saluée que par les amis de son père. Au théâtre, sa loge ne recevait d’autres visites que celles des gens de la Calle. Il lui faudrait se résigner à épouser un chueta, comme l’avaient fait sa mère et sa grand’mère.

Poussée par le désespoir et par le mysticisme de l’adolescence, elle avait voulu se faire religieuse, mais son père avait failli en mourir de chagrin. Il avait fini par consentir, mais aucun couvent n’avait voulu lui ouvrir ses portes. Et, au moment où, forcée de se retourner vers le monde, elle vivait en garde-malade auprès de son père, voilà que le noble Febrer se présentait ainsi qu’un prince de conte de fées. Que la bonté de Dieu est grande! Elle se voyait dans ce palais, voisin de la cathédrale, dans le quartier des nobles aux rues étroites et silencieuses, pavées de pierres bleuâtres, où passaient, aux heures somnolentes de l’après-midi, des chanoines appelés par la cloche du chœur. Elle se voyait, se promenant dans une luxueuse voiture, avec Jaime à côté d’elle, parmi les pins de la montagne de Bellver ou le long du môle. Elle se réjouissait en songeant aux regards haineux de ses anciennes compagnes qui lui envieraient non seulement sa fortune et son nouveau rang, mais encore et surtout cet homme à qui ses lointaines aventures avaient fait une éblouissante auréole de séducteur redoutable.

Toute à son rêve, elle prêtait l’oreille aux paroles de Febrer, comme, à un doux gazouillement... C'était une musique qui l’enivrait, tandis qu’elle pensait à l’avenir, s’ouvrant devant elle, avec l’éclat d’un lever de soleil qui perce les nuages. Elle entendait Febrer parler des grandes villes, lointaines et magnifiques, et elle songeait qu’il lui serait bien doux de les visiter, au bras de ce gentilhomme.

—Oh! quand verrai-je toutes ces choses? murmura-t-elle... Hélas! je suis condamnée à vivre éternellement dans cette île. Je n’ai jamais fait de mal à personne, et pourtant on ne m’aime pas, on me fait toutes sortes d’ennui. Je dois être antipathique...

Febrer saisit l’occasion que lui présentait l’adresse féminine.

Antipathique?... Elle, Catalina?... Mais il n’était venu à Valldemosa que pour la voir, pour lui parler. Il lui offrait une vie nouvelle... Toutes ces belles choses qui l’émerveillaient, elle n’avait qu’un mot à dire pour les goûter. Voulait-elle accepter sa main?

Catalina, qui, depuis une heure, attendait cet offre, pâlit et trembla d’émotion. Elle demeura longtemps sans répondre, et enfin balbutia quelques mots. Elle était heureuse assurément, plus qu’elle ne l’avait jamais été; mais elle pensait qu’une jeune fille bien élevée ne devait pas répondre tout de suite.

—Moi!... je ne sais vraiment!... c’est une telle surprise.

Jaime voulut insister, mais à cet instant, le capitaine Valls apparut dans le jardin, et l’appela à grands cris. Ils devaient retourner à Palma. Il avait déjà donné au cocher l’ordre d’atteler. Febrer protesta sourdement. De quel droit ce fâcheux se mêlait-il de ses affaires? Mais la présence de don Benito le fit taire. Le père de Catalina, le visage congestionné, grognait, tout haletant. Le capitaine allait et venait, avec une nervosité hostile, et maugréait contre le cocher. On devinait que les deux frères venaient d’avoir une violente discussion. Don Benito regarda tour à tour sa fille et Jaime, et, persuadé qu’ils s’étaient entendus, sembla se rasséréner.

Accompagné de Catalina, il reconduisit ses hôtes jusqu’à leur voiture. L'asthmatique prit la main de Jaime et la serra fortement. Febrer pouvait considérer cette maison comme la sienne; il avait là un ami véritable, désireux de lui rendre service. S'il avait besoin de son aide, il n’avait qu’un signe à faire.

Il nomma une fois encore don Horacio, rappelant leurs anciennes relations d’amitié; puis il invita Jaime à déjeuner avec eux le surlendemain, sans faire le moins du monde mention de son frère.

—C'est entendu, je reviendrai, dit-il, en jetant sur Catalina un regard qui la fit rougir.

Quand les voyageurs eurent perdu de vue la grille de la maison derrière laquelle le père et la fille agitaient encore leurs mains en signe d’adieu, le capitaine Valls lança un bruyant éclat de rire.

—Alors il paraît que tu veux que je devienne ton oncle? demanda-t-il ironiquement.

Febrer, qui était déjà furieux de l’intervention de son ami et du rude sans-gêne avec lequel il lui avait fait quitter la maison de don Benito, donna libre cours à sa colère.

En quoi cela le regardait-il? De quel droit se mêlait-il de ses affaires?

—Tout beau! répliqua le marin, en s’installant à son aise et en portant la main à son chapeau de mousquetaire, rejeté en arrière. Tout beau, mon galant! Je me mêle de ça, parce que je suis de la famille. Il s’agit de ma nièce, n’est-ce pas? C'est du moins ce qui me semble.

—Et si je veux en faire ma femme, qu’as-tu à dire? Il se peut que Catalina accepte; il se peut que son père l’approuve.

—Sans doute, mais moi je suis son oncle, et son oncle proteste et soutient que ce mariage est une folie.

Jaime le regarda avec étonnement.

Une folie, épouser un Febrer? Pablo espérait mieux sans doute pour sa nièce?

—Folie de leur part, et folie de la tienne! affirma Valls. As-tu donc oublié quelle est ta naissance? Tu peux être mon ami, l’ami du chueta Pablo Valls, que tu rencontres au café, au cercle, et qu’au surplus les gens considèrent comme à moitié fou, mais de là à épouser une femme de ma famille!...

Et le marin riait en songeant à cette union. Les parents de Jaime allaient s’indigner et ne voudraient plus le saluer. Ils se montreraient plus indulgents, s’il commettait un assassinat. Sa tante, la papesse Juana, jetterait les hauts cris, comme si elle venait de voir un sacrilège. Il se perdrait, et Catalina, jusqu’ici tranquille et oubliée, mènerait une existence infernale où on lui prodiguerait les humiliations.

—C'est impossible, je te le répète; moi, son oncle, je m’y oppose.

Febrer regarda le capitaine d’un air hostile:

—Allons! dit-il, finissons-en. Il vaut mieux ne plus parler de cela, si nous voulons rester amis...

Ils firent en silence le reste du voyage. Arrivés au Borne, ils se séparèrent en se saluant froidement, sans se serrer la main.

A la nuit tombante, Jaime rentra chez lui. Mado Antonia avait placé sur une table de l’antichambre une petite lampe dont la lumière faisait paraître encore plus denses les ténèbres de la vaste pièce.

Les gens d'Iviça venaient de partir. Après avoir déjeuné avec elle et erré à travers la ville, ils avaient attendu Jaime jusqu’au soir; puis ils avaient regagné la felouque qui les avait amenés; ils devaient y passer la nuit, car le patron voulait mettre à la voile avant l’aube. Mado Antonia parlait avec sympathie de ces gens qui lui semblaient venir du bout du monde... La bonne Mado n’exprimait que la moitié de ses pensées; et, pendant qu’elle suivait Jaime jusqu'à la chambre à coucher, elle l’examinait à la dérobée, essayant de lire sur son visage. Que s’était-il passé à Valldemosa, sainte Vierge de Lluch? Qu’adviendrait-il du projet extravagant dont monsieur avait parlé en déjeunant? Mais Jaime était de mauvaise humeur et répondait d’un ton bref à ses questions: «Non! il ne resterait pas ce soir à la maison; il souperait au cercle.»

A la lueur d’un quinquet qui éclairait faiblement sa vaste chambre à coucher, il changea de vêtements, puis ayant pris des mains de Mado l’énorme clef de la grande porte, il s’achemina vers le cercle.

Il était neuf heures. Comme il passait devant le café du Borne, il aperçut son ami, le contrebandier Toni Clapès. C'était un gros homme à la face joufflue et rasée. Il avait l’air d’un curé de campagne, vêtu en paysan, qui serait venu passer la nuit à Palma. Malgré ses espadrilles blanches, son col de chemise sans cravate, et son chapeau rejeté en arrière, il était partout reçu avec de vives démonstrations d’amitié. Les membres du cercle le considéraient avec respect en voyant avec quel flegme il tirait de ses poches des poignées de billets de banque. Originaire d’un village de l’intérieur, il était arrivé, à force d’énergie et de courage, à devenir le chef d’un État mystérieux que tout le monde connaissait par ouï-dire, mais dont la secrète organisation demeurait dans l’ombre. Il avait des centaines de sujets capables de donner leur vie pour lui, et une flotte invisible qui naviguait la nuit, sans crainte des tempêtes, abordant aux points les moins accessibles de la côte. Ses préoccupations et ses craintes au cours de ces entreprises, ne se reflétaient jamais sur sa figure joviale. Il ne se montrait triste que s’il restait plusieurs semaines sans nouvelle de quelque barque partie d'Alger par le mauvais temps. «Perdue! elle est perdue! disait-il à ses amis. La barque et le chargement importent peu; mais il y avait des hommes à bord... Pauvres diables! On tâchera de faire quelque chose pour que leurs familles ne manquent pas de pain.»

Parfois, sa tristesse était feinte; il se pinçait les lèvres ironiquement. Un garde-côte venait de capturer une de ses barques. Et tout le monde riait, sachant que Toni la plupart du temps laissait saisir quelque vieille embarcation, avec quelques ballots de tabac pour toute cargaison, afin que les agents du fisc pussent faire parade de ce triomphe. Lorsqu’une épidémie sévissait dans les ports africains, les autorités de l'île, impuissantes à surveiller une aussi longue étendue de côtes, faisaient appel au patriotisme de Toni, qui promettait de cesser momentanément son trafic avec les pays contaminés, et chargeait sur d’autres points, pour éviter la contagion.

Febrer témoignait une confiance fraternelle à cet homme fruste, généreux et gai. Souvent il lui avait conté ses embarras financiers, demandant des conseils à la finesse de ce paysan madré. Lui, Febrer, qui n’eût jamais rien voulu emprunter à ses amis du cercle, acceptait, dans les moments difficiles, l’argent de Toni, qui jamais ne paraissait se souvenir des prêts antérieurs.

Les deux amis se serrèrent la main.

—Alors, tu as été à Valldemosa?

Toni connaissait déjà le voyage de Jaime, tant les plus insignifiantes nouvelles circulent rapidement dans une ville de province.

—On conte même autre chose, ajouta Toni dans son rustique langage, autre chose qui me paraît être un mensonge. On dit que tu te maries avec la fille à don Benito Valls.

Febrer n’osa pas nier. «Oui, c’était bien vrai. Et il ne voulait avouer la chose qu’à Toni seul.»

Le contrebandier fit un geste de répugnance, tandis que ses yeux, pourtant accoutumés à toutes les surprises, exprimaient un vif étonnement.

—Tu agis mal, Jaime; tu agis mal.

Il disait cela gravement, comme si une question d’une importance capitale était en jeu.

Le grand seigneur montra plus de confiance à cet ami-là qu’il n’eût osé en témoigner à aucun autre.

—Mais je suis complètement ruiné, mon cher Toni. Rien de ce qui est encore chez moi ne m’appartient. Si mes créanciers me respectent encore, c’est uniquement parce qu’ils comptent sur ce mariage.

Toni continuait à secouer la tête en signe de dénégation. Lui, le rude paysan, le contrebandier qui se moquait des lois, paraissait stupéfait de cette nouvelle.

—De toutes façons, tu agis mal. Tu dois te tirer d’affaire comme tu pourras, mais pas ainsi... Nous, tes amis, nous t’aiderons. Mais toi, épouser une chueta!...

Il prit congé de Febrer, en lui serrant vigoureusement la main, comme s’il le voyait marcher à la mort.

—Tu agis mal... penses-y bien, dit-il sur un ton de reproche. Tu agis mal, Jaime!

IV

Quand, à trois heures du matin, Jaime se fut couché, il crut revoir dans l’obscurité de sa chambre le visage du capitaine Valls et celui de Toni Clapès.

Ils semblaient lui tenir le même langage que la veille. «Je m’y oppose formellement,» répétait le marin avec un rire ironique. «Ne fais pas cela!» conseillait le contrebandier, d’un air grave.

Jaime avait passé au cercle les premières heures de la nuit, silencieux et de mauvaise humeur, obsédé qu’il était par le souvenir de cette double protestation. Qu’est-ce que son projet avait de si étrange, de si absurde, pour être également condamné par ce chueta, quoique ce mariage fût un honneur pour une famille comme la sienne, et par ce rude paysan sans scrupule, qui vivait presque hors la loi?

Incontestablement, cette union allait faire scandale et soulever des protestations. Mais enfin, il avait bien le droit de chercher son salut par tous les moyens. Était-ce donc la première fois qu’un homme de sa classe tentait par un riche mariage de rétablir sa fortune? Ne voyait-on pas, chaque jour, princes et ducs aller en Amérique se vendre à des filles de millionnaires, dont l’origine était moins avouable que celle de don Benito?

N'importe, il avait en partie raison, ce fou de Pablo Valls. Dans le reste du monde, ce genre d’alliances pouvait exister, mais non à Majorque. Cette terre rocheuse, tant aimée, avait une âme toujours vivante, l’âme des siècles passés, avec toutes ses haines et tous ses préjugés. Les gens y étaient tels qu’avaient été leurs pères, et tout progrès demeurait impossible dans cette terre routinière et rebelle aux idées de l’étranger.

Febrer s’agitait sans cesse dans son lit. Il ne pouvait dormir. Il songeait à ses ancêtres. Quel passé glorieux! Et comme il le sentait peser sur lui, chaîne d’esclavage qui rendait plus douloureuse encore sa misère présente!

C'était en 1514 que sa famille s’était vraiment illustrée, lorsque Charles-Quint avait entrepris de conquérir Alger. Dans cette expédition désastreuse, l’aîné des Febrer avait sauvé la vie de l'Empereur, mais celui qui s’y était le plus couvert de gloire, c’était le cadet, don Priamo, commandeur de Malte, qui, à la tête de deux cents chevaliers de l'Ordre, combattait toujours à l’avant-garde, dispersait et massacrait les Turcs, et même un jour, blessé au visage et à la jambe, s’était traîné jusqu’à une des portes d'Alger, où il avait cloué son poignard, pour montrer jusqu’où il s’était avancé. Ah! ce don Priamo! c’était à la fois le héros et le maudit de la famille. Jaime l’aimait parce qu’il représentait dans sa noble lignée, outre la bravoure folle, le désordre, l’esprit de liberté et le mépris des préjugés. En voilà un à qui importaient peu les différences de religion et de race, quand il aimait une femme! Arméniennes, grecques, juives, musulmanes, tout lui était bon. Il avait des bâtards partout. On contait même qu’un moment il avait été renégat par amour; toujours était-il qu’à Tunis il avait habité un palais au bord de la mer avec une Mauresque admirablement belle, parente de son ami le bey. Rentré à Malte, il avait bientôt rompu ses vœux, et s’était retiré à Majorque où son libertinage avait fait scandale. Quel homme que ce commandeur! Jaime l’admirait comme un précurseur dont l’audace dissipait ses hésitations. Qu’y avait-il d’étrange à ce que lui, son descendant, s’unît à une chueta, pareille après tout aux autres femmes par ses mœurs, ses croyances et son éducation, puisque le plus célèbre d’entre les Febrer, à une époque d’intolérance, avait vécu avec des filles d’infidèles?... Mais les préjugés de la famille se réveillant bientôt dans l’âme de Jaime, lui remettaient en mémoire une clause qu’il avait lue dans le testament du commandeur. Celui-ci laissait de quoi vivre aux fils de ses esclaves, mais il leur défendait de porter le nom de leur père, le nom des Febrer, qui s’étaient toujours maintenus purs de tout croisement honteux, dans leur palais de Majorque.

En se souvenant de cette affirmation, Jaime se prenait à sourire. Qui pouvait répondre du passé? Quels secrets devaient être cachés dans les mystères de son arbre généalogique, aux temps lointains où les Febrer s’associaient, pour leurs opérations commerciales, avec les riches juifs des Baléares? Plusieurs membres de sa famille, et même lui, ainsi que d’autres représentants de la noblesse majorquine, avaient quelque chose du type israélite. La pureté des races est une illusion! Mais voilà! il y avait, hélas! les orgueilleux scrupules de famille et les barrières dressées par les mœurs entre les hommes!

Lui-même, qui prétendait se rire des préjugés légués par le passé, n’éprouvait-il pas un insurmontable sentiment de dédain à l’égard de don Benito, qui allait être son beau-père? Il se regardait comme supérieur à lui; il le tolérait par bonté, par pitié, mais il s’était révolté intérieurement, quand le riche chueta lui avait parlé de sa prétendue amitié avec don Horacio. Non, jamais les Febrer n’avaient traité d’égal à égal avec ces gens-là...

Febrer s’endormit enfin d’un profond sommeil, tandis que sa pensée se perdait dans des rêveries de plus en plus confuses.

Le lendemain matin, en s’habillant, par un effort énergique de volonté, il se décida à faire une visite qui lui répugnait fort.

«Avant de me résoudre à ce mariage, pensait-il, je dois jouer ma dernière carte. Je vais aller voir la Papesse Juana. Il y a plusieurs années que je ne l’ai vue, mais après tout, c’est ma tante... et légalement, je devrais être son héritier... Dire que si elle voulait... il lui suffirait de faire un geste, et je serais hors d’affaire.»

Il calcula quelle serait l’heure la plus propice pour se présenter chez la grande dame. Chaque après-midi, avait lieu sa fameuse réception de chanoines et de personnages graves qu’elle accueillait d’un air de souveraine. C'étaient ceux-là qui allaient être ses héritiers, comme mandataires et représentants de plusieurs sociétés religieuses. Il fallait que Jaime fît sa visite immédiatement, afin de la surprendre dans sa solitude, après la messe et les exercices spirituels de la matinée.

Doña Juana habitait un palais tout proche de la cathédrale. Elle était restée célibataire, ayant horreur du monde depuis la cruelle déception que le père de Jaime lui avait fait éprouver dans sa jeunesse. Toute la combativité de son caractère bilieux, tout l’enthousiasme de sa foi sèche et hautaine, elle les avait mis au service de la politique et de la religion. «Tout pour Dieu et pour le roi!» se plaisait-elle à répéter. Jeune, elle avait rêvé des héroïnes de la Vendée, elle s’était enthousiasmée pour les hauts faits et pour les malheurs de la duchesse de Berry. Elle eût voulu, à l’exemple de ces femmes énergiques qui défendaient la religion et la légitimité, monter à cheval, avec l’image du Christ sur sa poitrine, et un sabre pendant le long de sa jupe d’amazone. Mais ces désirs n’avaient jamais été chez elle que de vagues fantaisies. En réalité, sa seule expédition avait été un voyage en Catalogne pendant la dernière guerre carliste, voyage qu’elle avait fait pour voir de plus près les progrès de la «sainte entreprise» qui dévorait la majeure partie de ses biens.

Les ennemis de la Papesse Juana affirmaient qu’au temps de sa jeunesse elle avait caché dans son palais le comte de Montemolin, le prétendant à la couronne, et que là elle l’avait mis en rapport avec le général Ortega, capitaine général des Iles. A ces médisances on ajoutait que doña Juana avait éprouvé un amour romanesque pour le prétendant. Ces on-dit faisaient sourire Jaime: ce n’étaient là que mensonges. Son grand-père, don Horacio, qui était bien informé, avait conté maintes fois toute cette histoire à son petit-fils. La Papesse n’avait jamais aimé que le père de Jaime. Le général Ortega était une espèce d’illuminé que doña Juana recevait avec mystère. Au fond d’un grand salon, qui était presque dans les ténèbres, vêtue de blanc, elle lui parlait d’une voix lointaine, une douce voix d’outre-tombe, comme si elle était l’ange du passé; elle lui disait la nécessité de rendre à l'Espagne ses antiques coutumes, de balayer les libéraux et de rétablir le gouvernement des gentilshommes. «Pour Dieu et pour le roi!» Ortega avait été fusillé sur la côte de Catalogne, après avoir échoué dans sa tentative de débarquement avec les Carlistes. Quant a la Papesse, elle était restée à Majorque, prête à donner encore son argent, le jour où l’on renouvellerait la «sainte entreprise».

Beaucoup la croyaient ruinée par ses prodigalités pendant la dernière guerre civile, Jaime connaissait la fortune de la dévote dame. Sa vie était simple comme celle d’une paysanne; elle possédait encore dans l'île d’immenses domaines, mais elle dépensait toutes ses économies pour faire des cadeaux à des églises et à des communautés, et des dons au Denier de saint Pierre; maintenant elle ne se passionnait plus que pour Dieu. Une dernière illusion la faisait vivre encore. Le Saint Père ne lui enverrait-il pas la Rose d’or, avant qu’elle mourût? Cette distinction n’était conférée jadis qu’aux reines, mais elle avait été obtenue depuis quelques années par quelques riches dévotes de l'Amérique du Sud. Doña Juana réduisait ses dépenses et vivait dans une sainte pauvreté, afin d’envoyer plus d’argent au Saint-Siège. Avoir la Rose d’or, et puis mourir!...

Febrer était arrivé devant la maison de la Papesse. Il franchit une vaste cour d’honneur, pareille à la sienne, mais mieux entretenue, sans herbe entre les pavés, sans crevasses dans les murs, d’une propreté de couvent. Au haut de l’escalier, la porte lui fut ouverte par une servante jeune et pâle, vêtue d’une robe bleue monacale ceinte d’une cordelière blanche, qui eut l’air tout étonnée en le reconnaissant.

Elle le laissa dans l’antichambre, pleine de portraits de famille, comme celle du palais de Febrer, puis en trottinant légèrement comme une souris, elle courut annoncer à sa maîtresse cette visite extraordinaire qui venait troubler la paix monastique de la maison.

De longues minutes s’écoulèrent dans le silence. Jaime entendit des pas furtifs dans la pièce voisine. Il vit des portières se soulever doucement, comme agitées par une brise légère; il devina que derrière elles on l’épiait. La servante revint ensuite et le salua avec une politesse grave. Elle l’introduisit dans un grand salon et disparut.

Febrer trompa l’ennui de l’attente en examinant la vaste pièce, d’un luxe tout archaïque. Une portière de damas se souleva enfin; il vit entrer une femme qui avait l’air d’une vieille domestique, tout en noir, avec une jupe unie et un modeste corsage de paysanne. Ses cheveux gris étaient en partie couverts par un fichu sombre auquel le temps avait donné une teinte de rouille. Sous sa jupe on voyait ses pieds chaussés de pantoufles d’étoffe, d’où sortaient des bas blancs très épais. Jaime s’empressa de se lever. Cette espèce de vieille domestique, c’était la Papesse.

Doña Juana s’installa dans un fauteuil pareil à un trône, où, tous les après-midi, elle présidait avec la majesté d’une reine, le conseil composé de ses fidèles chanoines, de vieilles dames, ses amies, et de personnages bien pensants.

—Assieds-toi, dit-elle d’une voix brève à son neveu.

Machinalement, par habitude, elle étendit ses mains au-dessus d’un monumental brasero d’argent, quoiqu’il fût vide; puis de ses yeux gris au regard perçant qui imposait le respect, elle considéra Jaime fixement. Ce regard impérieux s’humanisa peu à peu jusqu’à trembler en se mouillant d’émotion. Plus de dix années s’étaient écoulées depuis que doña Juana n’avait vu son neveu.

—Tu es un Febrer pur sang, dit-elle; tu ressembles à ton grand-père... Ah! tu as bien le type de ta famille!

En parlant ainsi, elle cachait sa véritable pensée; elle passait sous silence l’unique ressemblance qui l’émût, celle de Jaime avec son père. Elle croyait revoir l’officier de marine qui jadis venait la voir. Il ne manquait que l’uniforme et le lorgnon... Ah! le monstre d’ingratitude! le libéral maudit!...

Ses yeux reprirent leur dureté habituelle. Son visage parut plus sec, plus blême, plus anguleux.

—Que désires-tu? dit-elle rudement. A coup sûr, ce n’est pas pour le plaisir de me voir que tu viens!...

Le moment terrible était arrivé. Jaime baissa les yeux, et redoutant d’en venir au fait, commença son récit en remontant très loin.

—Ma tante, je ne suis pas un mauvais garçon; j’ai gardé toutes les anciennes croyances; je désire maintenir le prestige de notre famille, et, si je puis, l’augmenter. Mais je ne suis pas un saint, je l’avoue. J'ai fait des folies et dissipé tous mes biens... Pourtant, l’honneur de notre nom est demeuré intact. De cette vie de péché et de prodigalité, j’ai retiré deux choses précieuses: l’expérience et le ferme propos de m’amender. Ma tante, je veux changer de manière de vivre; je veux devenir un autre homme.

Doña Juana approuva d’un air énigmatique. C'était très bien. Ainsi avaient agi saint Augustin et d’autres saints qui, après avoir passé leur jeunesse dans la licence, étaient devenus plus tard des lumières de l'Église.

Jaime fut encouragé par ces bonnes paroles. Lui, assurément, ne parviendrait pas à être une lumière de quoi que ce fût, mais il désirait devenir un bon gentilhomme chrétien. Il voulait se marier et bien élever ses enfants... Mais, hélas! après une vie aussi déréglée que la sienne, il était difficile de se relever et de revenir à la vertu. Il avait besoin d’un soutien. Il était ruiné. Ses domaines étaient presque entièrement la propriété de ses créanciers; sa maison était un vrai désert. Il s’était défendu contre la misère en vendant les souvenirs du passé. Lui, un Febrer, il allait se trouver dans la rue, si une main miséricordieuse ne lui prêtait son appui. Et il avait pensé à sa tante, qui en somme était sa plus proche parente, presque sa seconde mère; il espérait qu’elle allait le sauver.

La mention de cette pseudo-maternité fit rougir faiblement doña Juana; ses yeux étincelèrent, et son regard devint plus dur. Oh, le souvenir, quel cruel bourreau!

—Et c’est de moi que tu attends le salut! dit lentement la Papesse, d’une voix qui sifflait entre ses dents, écartées et jaunâtres, mais encore solides. Tu perds ton temps, Jaime. Je suis pauvre... je ne possède presque rien. A peine le nécessaire pour vivre et pour faire quelques aumônes.

Son ton était si affirmatif que Febrer perdit toute espérance, et jugea inutile d’insister. La Papesse refusait de lui venir en aide.

—C'est bien, reprit-il avec un visible dépit. Mais puisque votre appui me manque, je suis obligé de recourir à un autre moyen pour me tirer d’embarras. J'en ai trouvé un. Vous êtes maintenant la doyenne de ma famille, et je dois vous demander conseil. J'ai en vue un mariage qui peut me sauver; je songe à épouser une jeune fille riche, mais de basse extraction. Que dois-je faire?

Il espérait voir sa tante esquisser un geste de surprise et marquer de la curiosité; mais ce fut Jaime qui demeura surpris, en voyant un sourire froid sur les lèvres de la Papesse.

—Je le sais, dit-elle. On m’a tout raconté ce matin, à Sainte-Eulalie, à la sortie de la messe. Tu as été hier à Valldemosa. Tu te maries... tu épouses... une chueta.

Elle avait dû faire un effort pour prononcer ce mot et elle tressaillit quand il passa sur ses lèvres.

Un long silence, un silence lourd, tragique et absolu comme celui qui suit les grandes catastrophes, pesa sur le salon. On eût dit que la maison s’était effondrée et que venait de s’éteindre l’écho du dernier mur écroulé.

—Et... qu’en pensez-vous? se hasarda à demander Jaime, timidement.

—Fais ce qu’il te plaira, répondit froidement la Papesse. Tu sais que nous avons vécu de longues années sans nous voir, nous pouvons donc continuer à nous passer l’un de l’autre durant le reste de notre vie.. Toi et moi, nous ne sommes plus du même sang. Nous pensons de façon différente; nous ne pouvons plus nous comprendre.

—De sorte que je dois me marier? insista-t-il.

—Cela, demande-le à ta conscience. Depuis quelques années les Febrer se sont engagés dans de tels chemins que, désormais, rien de ce qu’ils feront ne peut me surprendre.

Jaime constatait dans les yeux et dans la voix de sa tante, une sorte de joie contenue, comme la volupté de la vengeance, la joie de voir commettre par son ennemi, ce qu’elle considérait comme une infamie. Il en fut irrité.

—Et si je me marie, reprit-il en imitant la froideur de doña Juana, puis-je compter sur vous? Assisterez-vous à la cérémonie?

Ces paroles eurent raison du calme apparent de la Papesse qui, hautaine, se redressa. Les romans qu’elle avait lus, dans sa jeunesse, lui revinrent en mémoire; elle parla comme une reine outragée:

—Monsieur, je suis Genovart par mon père. Ma mère était Febrer, mais leur naissance les faisait égaux. Pour moi, je renie le sang qui va se mélanger à celui de gens vils, meurtriers du Christ.

D'un geste impérieux elle lui montrait la porte, indiquant que l’entretien devait se terminer là-dessus.

Cependant, elle parut bientôt se rendre compte de ce que sa véhémente protestation avait de suranné, de théâtral. Elle baissa les yeux et, avec un air de mansuétude chrétienne, elle dit plus simplement:

—Adieu, Jaime! Que le Seigneur t’éclaire!

—Adieu, ma tante!

Il lui tendit la main machinalement, mais elle retira la sienne et la tint derrière son dos.

Febrer dissimula un sourire, en se souvenant de ce que l’on racontait sur doña Juana. Ce n’était ni par dédain ni par haine qu’elle lui refusait cette marque d’estime; mais elle avait fait vœu de ne plus toucher de sa vie d’autres mains d’hommes que celles des prêtres.

Quand il se retrouva dans la rue, Jaime se mit à murmurer de sourdes injures en regardant les balcons du palais qu’il venait de quitter:

—Vipère, va! se réjouit-elle assez de ce mariage! Oh! je sais bien que lorsqu’il sera un fait accompli, elle feindra la plus vive indignation et criera au scandale devant ses fidèles visiteurs. Peut-être même tombera-t-elle malade de chagrin, afin que tout le monde, dans l'île, la prenne en pitié... Et cependant sa joie est immense! C'est la joie de voir assouvi enfin un désir de vengeance, datant de longues années.

Jaime serrait les poings de rage, à la pensée de donner cette satisfaction à la vieille hypocrite. Et pourtant, dans sa situation désespérée, il allait être obligé d’en venir à ce qu’elle considérait comme le plus grave déshonneur.

Rentré chez lui, il prit son repas, silencieusement, sans savoir de quelle nature étaient les plats que la pauvre Mado lui servait. Pourtant celle-ci, inquiète et troublée depuis la veille, rôdait autour de lui, désireuse d’entamer la conversation, afin d’apprendre les nouvelles.

Dès qu’il eut terminé son repas, Jaime s’accouda aux lourds balustres couronnés de bustes romains, sur la terrasse qui conduisait au jardin. Sous ses pieds se balançait le feuillage vernissé des magnolias et des orangers. En face, les troncs sveltes des palmiers coupaient d’un trait net l’espace azuré, et, par-dessus les remparts, la mer s’étendait lumineuse, immense, avec son incessant frémissement de vie, comme si les barques qui passaient, toutes voiles au vent, eussent chatouillé son épiderme glauque. A sa droite, il voyait le port tout hérissé de mâts et de cheminées et, plus loin, avançant dans les eaux de la baie, la masse obscure des pins de Bellver, couronnée par le château circulaire, que dominait la tour de l'Hommage. Au-dessous, les constructions de la ville moderne et, plus loin, à l’extrémité du cap, l’antique Puerto Pi, avec la tour des signaux et les batteries de San Carlos.

De l’autre côté de la baie, se perdait dans la mer, entre les brumes flottantes de l’horizon, un cap de sombre verdure et de rochers rouges, triste et inhabité. La cathédrale détachait sur le bleu profond du ciel ses arcs-boutants et ses arcades. Elle semblait un grand navire de pierre que les vagues auraient jeté entre la ville et la côte. Par derrière, l’antique Alcazar de la Almudaina érigeait ses tours fauves, aux rares ouvertures. Dans le palais épiscopal on voyait briller les vitres des miradors, pareilles à des lames d’acier rougi. Elles semblaient refléter un incendie.

Insensible à l’éblouissement du soleil, aux lumineuses vibrations de l’atmosphère, à l’allègre pépiement des oiseaux qui voletaient autour de lui, Jaime se sentait envahi d’une intense mélancolie, d’un immense découragement. A quoi bon lutter contre le passé? Comment se libérer de cette pesante chaîne? Chacun de nous trouve en naissant sa place et sa fonction marquées pour toute l’existence. Il est donc bien inutile d’essayer de changer de situation ou d’attitude.

Maintes fois, alors qu’il était encore un tout jeune homme, il s’était senti hanté par de funèbres pensées en contemplant, de quelque point élevé, cette ville de Palma et ses riants alentours. Au delà de l’enceinte de la vieille cité, Jaime apercevait des murs tristes d’où émergeait la pointe aiguë de noirs cyprès; une agglomération de constructions blanches, aux ouvertures pareilles à des bouches de four, et, ça et là, des dalles qui semblaient couvrir des entrées de cave.

Quel était le nombre des habitants dans la cité des vivants? Combien étaient-ils ceux-là qui occupaient les somptueux palais, les minables masures, les vastes places et les larges rues?... Soixante mille... Quatre-vingt mille?... Hélas! Dans la nécropole, située à peu de distance, dans les petites maisons blanches, serrées entre les sombres cyprès, combien d’habitants invisibles?... Quatre cent mille?... Six cent mille?... peut-être un million!...

Beaucoup plus tard, à Madrid, Jaime, un après-midi qu’il se promenait dans la banlieue, à San Isidro, en compagnie de deux jeunes femmes, avait soudain cessé de plaisanter parce qu’il avait ressenti la même impression, en contemplant les muettes nécropoles, qui, pareilles à un cordon serré de forts du néant, se dressent au milieu des cyprès, tout autour de la ville. Un demi-million d'êtres vivants s’agitait dans ses rues, croyant être les seuls à gouverner leur vie, et ils oubliaient les quatre, six ou huit millions de leurs semblables qui demeuraient invisibles tout près d’eux.

Febrer avait été poursuivi également par ces pensées lugubres à Paris et dans toutes les grandes villes qu’il avait visitées. Non, en aucun lieu, les vivants n’étaient seuls. Partout ils étaient entourés par les morts, qui, infiniment plus nombreux, avec toute l’autorité du passé, posaient lourdement sur toute leur existence. Non, les morts ne s’en allaient pas, ainsi que le prétendait le dicton populaire. Ils demeuraient immobiles au bord de la vie. Et quelle tyrannie! quel pouvoir illimité! Inutile de détourner nos yeux et de chercher à les effacer de notre mémoire. Nous les trouvions partout; ils surgissaient devant nous pour nous rappeler leurs bienfaits et nous contraindre à une aveugle gratitude, qui nous avilissait en nous asservissant.

Notre maison, c’étaient eux qui l’avaient construite; les religions, c’étaient eux qui les avaient fondées; les lois qui nous régissaient, c’étaient eux qui les avaient dictées; nos passions, nos goûts, la morale, les usages, les préjugés, l’honneur, tout était leur œuvre.

Febrer souriait tristement. Ainsi, se disait-il, nous croyons penser par nous-mêmes, et ce qui agit en nous, c’est une force qui a jadis animé d’autres organismes, semblable à la sève transmise par la greffe, qui communique aux jeunes plantes sauvages la vie et l’énergie des arbres séculaires. Bien des idées que nous prenons pour des créations de notre esprit, ont été formulées déjà, et sont demeurées depuis notre naissance à l’état latent dans notre cerveau pour en jaillir soudain un jour. Les vertus, les défauts, les affinités et les antipathies ne sont qu’un héritage légué par les morts, qui se survivent dans leurs descendants.

On les croit disparus, mais ils sont là, vigilants, formant un invisible camp retranché autour des agglomérations humaines. Ils nous surveillent avec sévérité, nous suivent, et, si nous dévions de la route qu’ils nous ont tracée, ils nous y ramènent par un imperceptible, mais sûr avertissement. Ils s’unissent tous, pour maintenir les hommes en un troupeau passif et rejeter dans le rang ceux qui se lancent à la conquête d’un idéal nouveau. Vite, ils rétablissent, par une violente réaction, le calme uniforme de la vie, qu’ils veulent silencieuse, semblable au murmure mélancolique des herbes balancées, au bruissement d’ailes des papillons, à la paix d’un cimetière endormi sous le soleil. L'âme des morts emplit le monde. Les morts ne nous quittent point parce qu’ils sont nos maîtres. Les morts commandent, et il est vain de résister à leurs ordres.

Ah! l’homme qui mène l’existence vertigineuse des grandes villes, ignorant par qui fut construite sa maison, qui fabriqua le pain qu’il mange; cet homme ne connaît pas tout cela. Il ne peut se rendre compte de cette vérité: que sa vie lui a été transmise par des milliers d’ascendants dont les dépouilles gisent à quelques pas de lui, ascendants qui le guettent et, à son insu, dirigent sa volonté. Il obéit aveuglément par la force du lien auquel son âme est fixée et dont il ne sait ni l’origine ni la fin. Il croit, le pauvre automate, que tous ses actes émanent de son libre arbitre, alors qu’ils lui sont imposés par les invisibles tout-puissants.

Jaime, qui connaissait tous ses ancêtres, savait aussi l’histoire de tout ce qui l’entourait: meubles, linge, objets familiers. Et tout cela, sa maison surtout, semblait avoir une âme... Aussi, mieux que personne, sentait-il peser sur lui la tyrannie des êtres et des choses du passé.

Il retrouvait en lui son grand-père, le grave don Horacio et un autre aïeul plus lointain qui avait été Grand Inquisiteur de Majorque, comme aussi l’âme héroïque et perverse du fameux commandeur et de plusieurs de ses courageux ancêtres. Sa mentalité d’homme moderne gardait même confusément quelque chose de l’esprit des anciens majorquins qui tenaient pour vils et méprisables les juifs convertis. Cela expliquait l’invincible répugnance qu’il avait ressentie en se trouvant en contact avec ce don Benito, si obséquieux, si humble... Et ces sentiments étaient insurmontables. Il ne pouvait réagir contre sa propre nature! D'autres, plus forts, plus puissants que lui s’y opposaient: les morts commandaient, il fallait obéir!

Ce pessimisme le rappela à la réalité. Tout était perdu! Il se savait incapable de mettre de l’ordre dans ses affaires en se livrant à ces transactions qui prolongent longtemps une vie d’expédients.

Il renonçait à ce mariage, son unique planche de salut; et, dès que ses créanciers connaîtraient ce renoncement qui renversait toutes leurs espérances, ils l’accableraient de leurs exigences. Il allait se voir expulsé de la maison de ses pères; il ferait pitié à tout le monde, et cette compassion générale l’affligerait plus qu’une insulte. Il ne se sentait pas la force nécessaire pour assister au naufrage définitif de sa maison et de son nom. Que faire? Où aller?...

Il resta ainsi, une grande partie de l’après-midi, à contempler la mer, suivant la trace des voiles blanches qui disparaissaient derrière le cap, ou s’évanouissaient à l’horizon de la baie.

En quittant la terrasse, Febrer, sans savoir comment, se surprit à franchir la porte de l’oratoire de la maison, une porte antique oubliée, qui, en grinçant sur ses gonds oxydés, détacha des toiles d’araignée et de la poussière.

Qu’il y avait longtemps qu’il n’était entré là!... En cette atmosphère dense de pièce fermée, il crut percevoir une vague odeur d’essences précieuses, de flacons de parfums ouverts et abandonnés; une odeur qui lui rappela les dames de la famille dont les portraits ornaient le grand vestibule.

L'autel, en vieux chêne sculpté, brillait discrètement dans la pénombre, la lumière se reflétant sur les ornements d’or vieilli. Sur la sainte table, un balai de lisières et un seau gisaient, oubliés là depuis le dernier nettoyage, datant de plusieurs années. Deux prie-Dieu d’ancien velours bleu de roi paraissaient garder encore l’empreinte des nobles dames défuntes. Sur les pupitres étaient restés deux livres d’heures, aux coins usés par un trop long service. Jaime reconnut un de ces livres. C'était le missel de sa mère, la belle jeune femme pâle et dolente qui partageait sa vie entre la prière et l’adoration de son fils, pour lequel elle rêvait les plus hautes destinées. L'autre avait sans doute appartenu à sa grand’mère, cette américaine de l’époque romantique, qui faisait jadis vibrer les murs de l’antique palais aux accords de sa harpe et au froufroutement de ses robes blanches.

Cette image du passé, présente et latente en cette chapelle désertée, le souvenir de ces deux pieuses femmes, l’une toute mystique, l’autre sentimentale, achevèrent de troubler Febrer.

Et dire que sous peu, les griffes des usuriers viendraient profaner ces choses si vénérables!... Non, il ne pourrait jamais assister à cela. Adieu! Adieu!...

Quand la nuit fut venue, il chercha sur le Borne son ami Toni Clapès. Comptant sur la sympathie et la confiance que celui-ci lui témoignait, il lui emprunta quelque argent.

—Je ne sais quand je pourrai te le rendre... Je quitte Majorque. Que tout s’effondre, mais que je n’y sois pas!

Clapès lui donna plus qu’il ne lui demandait. Toni demeurait dans l'île; avec l’aide du capitaine Valls, il tâcherait d’arranger les affaires de Febrer, si cela était encore possible. Le capitaine était brouillé avec Jaime, depuis la veille, mais cela n’avait nulle importance. Valls était un noble caractère, un ami sûr, qui ne l’abandonnerait jamais.

—Ne dis à personne que je quitte Palma, ajouta Jaime. Toi et Pablo, vous devez être seuls à le savoir...

—Et quand pars-tu?

—Je prendrai le premier vapeur en partance pour Iviça. Il paraît que je possède encore un bout de terre par là: un tas de rochers, couverts de broussailles... une tour presque en ruines, datant de l’époque des pirates. Or, que je sois dans ce coin perdu ou ailleurs, c’est tout un... c’est même beaucoup mieux ainsi. Je chasserai, je pécherai... et je vivrai en sauvage, sans voir personne.

Clapès, se souvenant des conseils qu’il avait donnés à Jaime, la nuit précédente, fut satisfait de constater que celui-ci les avait écoutés. Il lui serra la main affectueusement. Enfin, c’était fini, cette vilaine histoire de la chueta. Son âme! de paysan se réjouissait de cette solution inattendue.

—Tu fais bien de partir, Jaime!... Tes projets d’hier, vois-tu, n’étaient que pure folie!

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