VIII
Reading edition
LA SIXIÈME LUNE DE MIEL
I
Quand on donna chez la duchesse cette jolie mascarade du Directoire où Blanche représentait Mme Récamier, tout le monde cria au miracle de sa grâce et de sa beauté.
—Et elle est si heureuse!
—Et il est si heureux!
Ils étaient heureux, mais dans la période du bonheur qui s'endort. Le soleil avait dépassé son zénith pour descendre à l'horizon; les nuages ne le cachaient point encore, mais ils montaient déjà vers lui.
Donc, c'était le bonheur à son déclin. M. de Chavannes trouvait que sa femme était la plus adorable des créatures, jolie, spirituelle, taquine, le coeur et l'esprit toujours en éveil. Mais enfin il commençait à connaître son répertoire. Elle lui semblait moins imprévue; il devinait le mot qu'elle allait dire; il avait dénoué tous les masques; il la perçait à jour. Or, pour certains hommes, l'amour est comme la mode qui vit de nouveauté; heureusement que pour certains autres l'amour est un égoïsme à deux qui rebâtit toujours sa chaumière en ruines de Philémon et Baucis.
Par bonheur, Blanche s'aperçut elle-même qu'elle se répétait souvent; c'est là le défaut des femmes babillardes: elles en abattent-elles en abattent jusqu'au jour où il n'y a plus à fagoter dans la forêt.
Le femmes silencieuses sont bien plus près de la sagesse; leur esprit est un puits dont on ne connaît jamais le volume d'eau; la vérité se montre quelquefois sur la margelle, mais le plus souvent elle se cache dans les ténèbres, tandis que les babillardes vous éblouissent d'abord par les diamants d'une source vive qui s'épuise bientôt en roulant sur le sable.
—Maurice, dit un jour Blanche à son mari, tu n'écoutes plus les jolies choses que je te dis.
—C'est peut-être vrai, répondit-il, mais je suis comme un homme ébloui par le soleil, je finis par aimer l'ombre.
—Tu te moques de moi, je ne dirai plus rien.
—Je ne suis pas inquiet. C'est là le privilège de l'esprit, d'être toujours prodigue.
Pendant quelques jours Blanche joua la silencieuse. Maurice avait beau lui jeter des points d'interrogation, elle se taisait. Cela le reposait, mais cela la fatiguait de ne plus parler. Il ne faut jamais chasser le naturel; aussi, le soir, dans le monde, elle s'en donnait à coeur joie: ne s'étant pas dépensée dans la journée, elle était plus éblouissante que jamais. Mais tout en babillant dans un cercle de vagues adorateurs et de femmes qui n'avaient rien à dire, elle suivait de l'oeil son mari et remarquait avec chagrin qu'il n'avait plus sa figure rayonnante des premiers jours heureux.
Que faire, pour ramener Maurice aux blanches clartés de la lune de miel? Si jamais il allait s'amuser ailleurs, pour ne pas s'ennuyer chez lui? Blanche n'était pas femme à jeter les cartes, après avoir gagné la première partie. Mais comment conjurer le dieu Hasard, qui retourne la dame quand il faudrait retourner le roi.
II
Dans un dîner chez la comtesse de Cormeilles, Blanche s'aperçut que Maurice, placé en face d'elle, était fort occupé de sa voisine. Il paraissait ne pas s'ennuyer du tout en l'écoutant parler:
—Ce que c'est que de n'avoir pas d'esprit, dit Blanche avec fureur, en voilà une qui a toujours parlé, et qui n'a jamais rien dit. Eh bien! Maurice ouvre la bouche pour boire ses paroles, comme si elle lui versait une coupe de perles et de diamants.
Tout justement le voisin de Blanche lui dit alors, dans le pur langage du faubourg Saint-Germain:
—Il paraît que votre mari ne s'embête pas en face de nous avec la belle vicomtesse.
—Oui, dit en riant la jeune mariée, celle que nous appelions au Sacré-Coeur: Élisabeth et la belle.
—Je sais, et vous ne manquiez pas de souligner la dernière syllabe d'Élisabeth. Que voulez-vous, c'est déjà beaucoup d'être belle.
—Je crois bien, la beauté est le premier trait d'esprit d'une femme.
—Et le second, c'est son coeur.
—Monsieur mon voisin, vous parlez comme un livre.
—Madame, la différence entre nous deux, c'est que je parle comme un livre qu'on a lu et que vous parlez comme un livre qu'on n'a pas encore lu.
Après le dîner, Mme de Cormeilles prit très amoureusement le bras de Maurice, s'appuyant et s'abandonnant avec une grâce affectée: un peu plus elle s'enroulait autour de lui.
—Voyez-vous ce serpent, murmura Blanche, que la jalousie mordait au coeur.
Elle ne joua pas la même comédie avec son voisin de table, elle alla se cacher dans un des petits salons, où il n'y avait personne, pour voir si son mari la chercherait.
Il ne la chercha pas.
Et pourtant elle était adorable ce soir-là; robe en indou blanc et en surah merveilleux avec flocons de dentelles; le corsage était un rêve, quoiqu'il ne renfermât pas deux chimères; ruban sur l'épaule pour mieux accentuer le nu du bras. On n'avait jamais si bien déshabillé une femme du monde. Sous les cheveux relevés à la Diane, quelques touffes rebelles caressaient un cou qui appelait toutes les lèvres.
—Ce n'est pas la peine d'être belle, dit-elle, en se mirant dans une attitude exquise tout à la fois coquette et abandonnée.
Comme Mme de Chavannes ne savait pas renfermer ses émotions, elle avisa une de ses amies qui lui avait dit la veille: «Es-tu assez «heureuse!»
—Comprends-tu, ma chère Emma, que mon mari puisse s'amuser aux propos éloquents que lui débite Elisabeth!
—C'est un comble, dit l'amie; mais, c'est égal, veille sur ton mari, car toutes les femmes le trouvent trop beau.
—Je ne puis pourtant pas le mettre sous clef.
—Non, mais ne lui donne pas la clef des champs!—et ne la prends pas toi-même.
La vérité, c'est que M. de Chavannes était trop beau pour un homme seul: il n'avait pas à se mettre en quatre pour que les chercheuses d'aventures lui fissent tourner la tête de leur côté. Il y a toujours à Paris, dans les hautes régions mondaines, trois ou quatre hommes qui sont maîtres du champ de bataille, parce que les femmes sont toutes des brebis de Panurge. Elles vont aveuglément où va la première. Don Juan aura éternellement raison: prendre une femme haut la main, c'est les prendre toutes,—je parle de celles qui se laissent prendre.—Et plus les femmes sont malheureuses avec lui, plus le flot monte et le submerge. Le poète espagnol n'a-t-il pas dit que Don Juan pouvait prendre un bain dans les larmes de ses victimes?
Maurice allait-il en arriver là? On lui promettait de le proposer pour le prix Montyon. Les femmes sont ainsi faites, qu'elles n'aiment pas le bonheur—des autres.
III
Une de ces railleuses dit un jour à Maurice:
—Voyons, il est temps de commencer votre cinquième ou sixième lune de miel avec une autre amoureuse, pour voir si c'est toujours la même chose.
Or, voici ce qui arriva. Maurice était d'un cercle, comme presque tous les mondains. Quoiqu'il fût absolument le mari—et l'amant—de sa femme, il n'avait pas brisé avec toutes les demi-mondaines. Quelques-unes lui écrivaient encore pour ceci ou pour cela,—question d'argent;—car il était couché sur le grand-livre de la dette publique de ces dames.
Naturellement toutes ces lettres lui arrivaient au cercle.
Un matin, il regarda à deux fois avant de briser le cachet d'une enveloppe japonaise. Ce cachet à la cire représentait une couronne de princesse, une couronne fermée sur un écusson sérieux. Il respira le parfum de la cire et de l'enveloppe.
—D'où diable cela vient-il? C'est un parfum tout nouveau pour moi: violette et lys.
En ouvrant le billet, il trouva que l'écriture était d'une haute distinction; aussi prit-il un vif plaisir à lire ces quelques mots:
Je vous aime! Je voudrais vous dire cela avec un masque. J'ai vingt-trois ans, pas un mois de nourrice en plus. Voyez mon portrait, pour savoir si je suis belle. Voulez-vous perdre une heure à causer, avec moi? Oui, n'est-ce pas? Passez ce soir avenue Montaigne, à dix heures, mais non pas dans votre coupé; prenez la première voiture venue, si elle est fermée. Je descendrai de l'hôtel d'une de mes amies. Nous ferons un tour au Bois; mais jurez-moi vos grands dieux que vous ne soulèverez pas mon triple voile. Le bonheur se cache; moi je veux cacher ma figure, comme mon bonheur. Il me semblera que mon crime sera à moitié pardonné. «CELLE QUI NE DIT PAS SON NOM.»
Tout en lisant, Maurice avait regardé la petite photographie que renfermait l'enveloppe. C'était une très jolie figure, animée par les plus beaux yeux du monde; la bouche était cruellement voluptueuse dans son sourire félin, les lèvres s'entr'ouvraient charmeuses et gourmandes. Maurice était ravi; mais il regretta de voir le cou, les épaules et le sein tout encharibotés de fourrures.
—Diable! dit-il, s'il y a trois voiles avec tout cela, je ne vois pas bien ce qu'il y aura à mettre sous les dents!
Tout homme a son confident: Maurice ne put s'empêcher de montrer cette lettre à un ami du Club.
—Que ferais-tu à ma place?
—La belle question! j'irais au rendez-vous.
—Et si les trois voiles cachaient une vieille folle?
—Non; je respire la jeunesse dans ce billet doux.
—Et bien! vas-y; moi je ne suis pas familier à ces plaisirs-là.
—Je comprends: tu as le bonheur chez toi; tandis que moi je suis obligé de courir après.
Un silence.
—Mais, mon cher Maurice, je ne puis pas jouer ce jeu-là. Dès que la dame verra que ce n'est pas toi, elle se jettera hors de la voiture. Elle n'y montera même pas.
—Tu es bête! elle cherche une aventure: un homme en vaut un autre.
—Tu ne sais pas ce que tu dis; Je te rends ton billet. C'est à toi de continuer le roman.
IV
Maurice resta indécis toute la journée; peut-être ne fût-il pas allé au rendez-vous, s'il n'eût trouvé dînant chez lui la soeur de sa femme; tout un contraste: pas jolie et pas spirituelle.
A neuf heures, il dit qu'il lui fallait aller à une réception ministérielle.
—Va où tu voudras, puisque ma soeur est avec moi; j'irai peut-être la conduire chez ma mère.
Maurice, qui demeurait près de l'Arc-de-Triomphe, descendit l'avenue des Champs-Elysées, tout en fumant un cigare inspirateur. Comme il remontait au rond-point, il vit que l'horloge des fiacres marquait dix heures moins dix minutes: c'était l'heure et le moment.
Il monta tout simplement dans une citadine qu'il conduisit presque au bout de l'avenue Montaigne, vis-à-vis le château gothique du comte de Quinsonas.
Il n'attendit pas longtemps; une femme tout en noir, qui lui parut grande et qui ne montrait pas ses talons, vint droit à la voiture. Il se précipita pour lui offrir la main. Elle monta d'un pied léger. Comme elle l'avait dit, elle était masquée d'un triple voile.
La voiture était déjà en route, car M. de Chavannes avait donné ses ordres au cocher.
—Princesse, dit-il en lui serrant la main, vous êtes dans une armature de fer: déshabillez au moins votre main.
—Oh! pas maintenant; demain, peut-être. Ne trouvez-vous donc pas que c'est déjà se toucher de bien près quand on se parle en tête à tête. Les paroles sont presque des actions.
Ce seul mot prouva à Maurice qu'il n'était pas en mauvaise compagnie. Il ne perdit pas son temps en phrases météorologiques, ne s'inquiétant pas du temps qu'il faisait.
A l'Arc-de-Triomphe; M. de Chavannes avait obtenu que la dame déboutonnât à moitié son gant.
—Pas un bouton de plus! dit-elle d'un air déterminé.
Il fallut bien que Maurice se contentât d'embrasser un petit coin du bras. Mais quel bras! mais quelle chair! mais quelle senteur amoureuse! Il était aux anges et aux diables.
Sa femme était bien loin!
Quand on fut aux premiers arbres du Bois, la dame voulut qu'on rebroussât chemin. Maurice eut beau supplier et se jeter à genoux,—ce qui est une des poses de Don Juan, parce que Don Juan sait se relever,—la dame fut héroïque. Maurice eut peur de tout gâter.
—Voyez-vous, lui dit la dame, figurez-vous que c'est un roman-feuilleton, je vous ai donné une part de moi-même: mon coeur et mon bras, sans parler d'un baiser que vous m'avez volé sur le cou. La suite à demain.
On n'est pas plus engageante. Maurice fut ensorcelé. Il reconduisit la dame avenue Montaigne, et s'en alla au cercle, convaincu qu'il triompherait de cette vertu de princesse à couronne fermée. Il n'était pas plus fat qu'un autre; mais l'idée qu'il enjôlait une princesse chatouillait agréablement sa vanité.
V
Ah! par exemple, le second jour, il ne se laissa plus prendre. Déjà, à la première rencontre, il avait presque reconnu sa femme à certaines manières de la princesse. Mais quelle idée aurait eue Mme de Chavannes de jouer ce jeu? D'ailleurs, la princesse lui paraissait plus grande et plus désinvolte. Ce jour-là, il ne douta plus de la comédie, ce qui l'amusa beaucoup. Et comme il voulait amuser sa femme, il tenta de brusquer l'aventure; mais Mme de Chavannes fut encore imprenable. Et pour se défendre mieux, elle lui parla de sa femme. Ici, le mari joua bien son jeu.
—Ah! que me dites-vous là, princesse? Pourquoi me rappeler si mal à propos une femme que j'adore? Vous seule pouvez un instant me la faire oublier.
La fausse princesse devint plus caressante.
—Il est passé, dit-elle, le temps des amours éternelles. Quand on se marie, on marie deux fortunes et non deux coeurs.
—Vous vous trompez, princesse: je me suis marié corps et âme.
Mme de Chavannes était ravie: un peu plus elle se jetait dans les bras de son mari; mais elle voulait jouer son rôle jusqu'au bout.
—J'en suis fâché, monsieur, vous m'avez pris le coeur, et je n'aurai pas la grandeur d'âme de vous renvoyer à votre femme. N'a-t-elle pas eu déjà quatre ou cinq lunes de miel?
Sur ce mot, elle embrassa voluptueusement M. de Chavannes sans pourtant lever son triple voile.
—A demain! lui dit-elle.
Maurice trouvait un vif plaisir à continuer cette aventure. N'était-ce pas étudier sa femme de plus près? Était-il sans inquiétude pour l'avenir avec une si parfaite comédienne, qui avait pu déguiser sa voix, son esprit, ses attitudes?
Il rencontra son ami du Club qui lui parla de l'aventure:
—Eh bien! es-tu heureux?
—Je crois bien! Tu as manqué là une rude bonne fortune.
—Voyons, dis-moi le nom de la dame?
—Je ne te le dirai jamais.
—Ce Maurice! profond comme la mer et muet comme la tombe!
Nous voici au troisième rendez-vous.
La voiture avait suivi le même chemin que la veille; mais une fois au bout du lac, les chevaux s'étaient égarés dans les chemins perdus de la cascade. On s'en revint par l'allée des Acacias; l'amoureuse appuyait doucement sa tête sur l'épaule de Maurice; elle lui avait permis de l'embrasser sous son triple voile. Et quels savoureux embrassements!
—A minuit, lui dit-elle doucement, vous me verrez chez la duchesse de C...; si vous m'aimez, vous me reconnaîtrez sans m'avoir vue, et vous me reconduirez chez moi. Ce sera le dernier mot.
—Le mot de la fin, dit Maurice en pressant Blanche sur son coeur.
VI
Il était minuit et demi quand Maurice entra au bal; naturellement il eut hâte, de traverser les quatre salons comme pour retrouver sa princesse. Il semblait dévorer toutes, les femmes du regard. Il passa tout un demi-quart d'heure à cette jolie course au clocher.
A la fin, comme il se trouvait tout près de sa femme, elle lui fit signe et lui montra un fauteuil:
—Monsieur mon mari, dites-moi, d'où vous vient cet air victorieux et inquiet?
—Je cherche.
—Vous trouverez; mais en attendant contez-moi ce que vous avez fait ce soir.
—Rien du tout.
Disant ces mots, Maurice regarda sa femme qu'il n'avait pas bien regardée depuis huit jours.
—Comme vous êtes belle, aujourd'hui.
—Je suis comme vous, j'ai l'air victorieux et inquiet. A propos, on m'a dit que vous étiez amoureux d'une belle princesse?
—Moi, pas pour deux sous.
—On m'a dit que ce soir on vous avait reconnu dans l'allée des Acacias, en tête à tête avec une femme tout en noir. Vous savez qu'on en parle autour de nous; mais je n'y crois pas, et vous?
—Moi non plus.
—J'imagine que vous n'avez pas baissé les stores. Il est vrai qu'il n'y a pas de lune. Maurice regardait bien sa femme, tout émerveillé de la voir si bonne comédienne.
—Monsieur mon mari, on vous accuse même d'avoir volé le mouchoir de la dame pour pouvoir la reconnaître. Mais pas si bête, l'amoureuse! car c'était un mouchoir sans couronne et sans chiffre.... Maintenant vous pouvez retourner à la duchesse; moi je vais demander ma séparation de corps, puisque je tiens toutes les preuves.
Maurice, riant sous cape, dit à sa femme:
—Chut! ne parlez pas si haut.
—Si, monsieur, je parlerai haut; je dirai que ce soir, à onze heures, on a surpris Monsieur et Madame de Chavannes dans l'allée des Acacias, recommençant leur sixième lune de miel.
—C'était toi! s'écria Maurice le plus naturellement du monde.
—C'était moi, sous la figure d'une autre: voilà pourquoi je t'ai retrouvé comme au premier jour.
—Blanche, tu es une femme de génie: tu serais capable de me faire voir la centième lune de miel!
—N'en doute pas, puisque je t'aime.
—Oh! je ne m'y fie pas! Une femme qui à ses débuts joue si bien les travestis est capable de se risquer dans une seconde aventure pour voir s'il n'y a pas d'autres lunes de miel que celles du mariage.
