II
Reading edition
JANINA.
I
La scène se passe au beau milieu du tout-Paris, boulevard Malesherbes, dans un somptueux appartement.
Madame s'ennuie dans sa chambre à coucher et s'impatiente en voyant la pendule, qui lui semble marcher à rebours. Elle caresse son beau lévrier et regarde par la fenêtre. Mais il ne vient pas!
Heureusement elle entend résonner le timbre. «Oh! qui que tu sois, j'attends!»
Et, pour commencer, qu'est-ce que Madame? C'est une jolie jeune femme qui soupire sur trois années de mariage. Son mari est charmant, quand il est là,—mais il n'est jamais là!—Pourquoi? puisque sa femme est charmante. Une douce pâleur, légèrement bistrée sous les yeux; des lèvres rouges qui ne sont pas peintes et qui ont faim; la passion les agite, comme les ailes du nez, qui est d'un millimètre trop court, mais qui est bien dessiné. Les lèvres, qui ne se touchent pas tout à fait, permettent de voir, comme dans un écrin, des dents qui voudraient mordre. Le menton s'accuse un peu trop; mais quelle adorable volupté dans les ondulations du cou, sous les vagues rebelles des cheveux noirs!
Si nous étions au bal, nous en verrions bien d'autres; je pourrais peindre tout à loisir—puisque je le verrais—le sein provocant de Janina, c'est le nom de la jeune mariée;—je pourrais peindre les épaules et les bras dans toute la volupté de leur frémissement, brûlés par les flammes vives de la valse. Mais, Janina étant chez elle et non chez les autres, je ne veux pas être indiscret.
Cependant, le valet de chambre annonce Mme Hamilton, une Américaine francisée qui court le monde parisien à toute vapeur.
Elle n'a pas une seconde à elle, tant elle est à ses bonnes oeuvres. Elle se jetterait au feu pour faire le bien, si elle avait le temps. Ses bonnes oeuvres sont de plus d'une sorte. Curieuse comme Ève, elle veut être de tout; prenant sa part des chagrins comme sa part des joies, elle brouille les amoureux, sauf à les raccommoder. Elle ne permet pas qu'on fasse rien sans elle. Celle-là n'est pas jolie; voilà pourquoi sa vie est si occupée—pour les autres.
Elle entre chez Janina comme une petite bourrasque.
—Ah! ma chère amie, tu ne sais pas ce qui m'arrive?... Mais que vois-je?... tu as pleuré!... Es-tu folle de ne pas prendre gaiement la vie, dans une si jolie chambre à coucher!
Cette chambre à coucher était tendue de peluche bleue, piquée de broderies Louis XIII. L'ameublement contrastait, puisque c'était du pur Louis XVI, en bois laqué blanc, filets rose tendre ou bleu de ciel, dans le ton du plafond légèrement azuré et semé de nuages touchés par l'aurore.
Mme Hamilton embrassa Janina.
—Comment, mamour, tu t'ennuies ici? Ah! si j'avais comme toi ce beau lit estrade à baldaquin, cette armoire à trois battants où tu peux te voir trois fois dans ses glaces biseautées. Et ce secrétaire pour écrire de ton style à la Sévigné. Et ce chiffonnier pour cacher tes lettres. Heureuse femme!
Janina soupira.
—Ah! oui, c'est un paradis. Mais, dans ce beau lit, il manque un homme. Si je me mire dans ces trois glaces, c'est pour voir mon chagrin. Ce secrétaire ne me sert qu'à écrire à moi-même des pages folles que je cache bien vite dans ce chiffonnier. Mais je n'ai peur de rien, j'ai pleuré toutes mes larmes et je me vengerai....
—Voyons, voyons, ma Janina.... Un million de dot! une figure d'ange! Et ton mari te trompe; mais n'es-tu pas vengée en pensant qu'il te trompe avec une drôlesse sans orthographe, celle qu'on appelle la Faramineuse.
—Hélas! à quoi me sert-il de savoir la grammaire, si ce n'est à conjuguer le verbe je souffre à tous les temps.
—Ne te désole pas, nous arrangerons cela.
Un silence.
—Que veux-tu que je fasse? J'ai tout tenté pour reconquérir Fernand. Il est affolé par cette fille. Ah! quel est donc son secret pour l'enchaîner ainsi?
—L'amour n'a pas de secret; c'est l'amour, voilà tout.
—Et quand on pense qu'on a supprimé les lettres de cachet! Ah! si j'étais roi, comme j'enverrais toutes ces coquines à Saint-Lazare.
—Il est vrai qu'il n'y a plus de place!
Encore un silence!
Tout d'un coup, Mme Hamilton bondit sur son fauteuil comme la pythonisse sur son trépied.
—Euréka! pour dire un mot grec en latin.
—Tu as trouvé?
—Oui. Dans les naufrages, il faut tout risquer. Puisque c'est ici le naufrage de ton bonheur, mets les chaloupes à la mer.
—Pourquoi ces métaphores hors de propos?
—C'est que je lis des romans. Écoute bien. Tu vas aller de ce pas à l'hôtel du Louvre, où il n'y a jamais de Parisiens, car ce n'est pas comme au Grand-Hôtel. Tu écriras à la Faramineuse,—on dit qu'elle s'appelle Caroline Berlin.—Tu la prieras de venir te trouver pour une affaire qui l'intéresse. N'oublie pas de signer ta lettre: princesse Pacinska, ou Pacinskoff.
—Eh bien! quand j'aurai cette fille sous la main?
—Je sais bien que tu auras envie de la mettre en pièces. Mais il faudra que tu aies le courage de lui sourire...
A cet instant, le valet de chambre annonça la comtesse d'Oriac, une femme austère, qui ne riait plus, peut-être parce qu'elle avait trop ri. Sur quoi, Mme Hamilton salua et s'éloigna en toute hâte.
—Pardonnez-moi, madame, dit Janina à la nouvelle venue, je cours après cette folle, car j'ai un mot à lui dire.
La jeune mariée rejoignit Mme Hamilton, qui lui dit en quelques mots ce qu'elle devait faire à l'hôtel du Louvre.
—Tu es toquée, dit Janina en éclatant de rire pour cacher ses larmes.
II
Ce qui n'empêcha pas Janina d'aller à l'hôtel du Louvre.
C'est là que se passe la seconde scène, dans une de ces chambres bien numérotées qui font la joie d'une étrangère et qui feraient le désespoir d'une Parisienne.
Elle avait écrit à la Faramineuse, par la main de Mme Hamilton.
Il n'y avait pas une heure qu'elle attendait, quand Caroline Bertin, qui ce jour-là n'avait rien à faire, vint en personne pour répondre à la lettre d'appel, inquiétée d'ailleurs par ce singulier autographe.
Dès que la jeune femme entendit frapper, elle noua un double voile. Elle ouvrit et se mit à contre-jour pour parler à Caroline Bertin.
—Mademoiselle, j'arrive de Russie. Je sais que vous êtes à la mode et je ne m'en étonne point en vous voyant. Vous faites la pluie et le beau temps dans les régions de la galanterie. Voulez-vous que je vous donne dix mille francs pour...
—Donnez toujours, princesse, nous verrons après. C'est que le mari de Janina n'était pas si généreux. Il fallait lui arracher les billets de cinq cents francs. La jeune mariée déploya dix billets de mille francs comme si elle eût déployé son éventail. La Faramineuse les saisit avec ivresse.
—Tout ce qu'il vous plaira, madame.
Caroline Bertin s'attendait à recevoir une déclaration à bout pourtant.
—Mademoiselle, je sais votre vie intime. Vous avez pour amant le vicomte de***, qui a été le mien. Je veux le voir sans l'avertir. Faites-moi le sacrifice de m'ouvrir pour cette nuit votre chambre à coucher, où vous ne serez pas.
—De tout mon coeur, princesse.
—A quelle heure rentre votre amant?
—Il vient toujours à minuit et demi.
—Eh bien! je serai là avant minuit.
Disposez tout pour que la comédie soit bien jouée; je donnerai cinq cents francs à votre femme de chambre. Naturellement, il n'y aura pas une bougie allumée; il n'y aura pas même une bougie dans la chambre à coucher, car je ne veux pas être reconnue.
Caroline Bertin était silencieuse. Elle ne voulait pas rendre les dix mille francs, mais elle ne voulait pas perdre le vicomte. Enfin, une idée folle lui passant pas l'esprit, elle parut se résigner.
—Soyez tranquille, princesse. J'ai une petite gueuse de femme de chambre qui est trop futée pour faire une bêtise... Donnez-moi toujours les cinq cents francs... Ça lui donnera du coeur à l'ouvrage.
Naturellement, elle trouvait que ce serait de la folie de donner plus de cinq louis à une femme de chambre.
Janina, qui déjà n'avait pas une haute estime pour la Faramineuse, lui donne cinq cents francs sous un regard de pitié.
—Donc, à minuit, dit-elle.
Caroline Bertin tendit la main à Janina, qui ne daigna pas comprendre; la jeune femme voulait bien qu'on lui tendît la main pour recevoir de l'argent, mais non pour serrer la sienne.
En descendant le grand escalier de l'hôtel du Louvre, la courtisane rencontra le prince Rio.
—D'où viens-tu, Caroline?
La Faramineuse prit un air mystérieux pour conter l'histoire au prince.
—Voilà un mari heureux! s'écria-t-il en riant.
—Prince, vous avez votre coupé, mettez-moi à ma porte pour causer un peu.
Que se dirent-ils?
Cependant la pseudo-princesse éclatait en sanglots.
Est-il possible que je vais jouer cette comédie? Oh! non, je ne la jouerai pas.
Elle s'offensa de toute sa dignité.
—Et pourtant, comme je serais heureuse de dire demain à mon mari: «Comment avez-vous passé la nuit?»
Affolée par sa passion, la téméraire jeune femme était capable de tout, hormis de trahir Fernand. Elle se disait que peut-être Mme Hamilton avait raison et qu'il fallait tout risquer pour ne pas tout perdre. Qui sait s'il ne voudrait pas recommencer toujours cette nuit-là?
III
Jusqu'à onze heures, Janina, comme un roseau au vent, s'inclinait tour à tour sous la volonté et l'indécision, se disant: «Je n'irai pas,» quand elle était décidée à tenter l'aventure; se disant: «J'irai,» quand elle avait renoncé à tout.
Ce qui la décida, coûte que coûte, vaille que vaille, c'est que son mari ne rentra pas pour dîner. Il lui écrivit un mot qui la glaça.
Comme il aspirait à un secrétariat d'ambassade, il lui parlait du ministre.
—Encore un mensonge! dit-elle en jetant la lettre au feu. Le ministre, c'est sa maîtresse; eh bien! je serai son ministre, moi!
La Faramineuse demeurait rue Royale, dans un petit appartement qui était une première station vers les splendeurs de la vie de courtisane. Jusque-là elle avait eu plus de dettes que de rentes sur l'État. Son capital se composait de cinquante mille francs de diamants, d'un mobilier de toutes les paroisses et d'un tempérament de soupeuse. Pas une obole de plus!
Janina fut presque surprise de trouver cet intérieur quelque peu mélancolique.
—Comment, murmura-t-elle en entrant, il se plaît mieux sur ce fumier que dans mon nid de dentelles!
Elle jeta ses yeux partout, avec la curiosité d'une grande dame chez une courtisane. Elle commença par déchirer une photographie de son mari, à la glace de la cheminée. Presque aussitôt, en feuilletant un roman de cuisinière, elle trouva comme signet une autre photographie. On pourrait croire que c'était celle de M. Alphonse, placée à la bonne page. Pas du tout. C'était le portrait d'un prince Rio, qui aime toutes les compagnies—même les mauvaises.
La Faramineuse se servait de cette photographie en guise de coupe-papier.
Janina reconnut le prince. Elle le rencontrait dans le monde. Elle constata une fois de plus qu'il ressemblait à son mari.
Cependant, l'heure allait sonner. La jeune femme, de plus en plus pâle, entendait battre son coeur. Il lui semblait qu'elle allait mourir. Elle tomba agenouillée et demanda pardon à Dieu.
Quand elle se releva, le hasard la mit en présence d'une bouteille de fine champagne. Pour se donner du courage, elle fit comme ces comédiennes qui ont peur à leur entrée en scène: elle but à pleine volée.
Je ne sais si le courage lui vint plus tard, mais la fine champagne ne l'empêcha pas de s'écrier:
—Quoi! c'est moi, moi Janina de R., qui vais me mettre dans ce lit!
Elle avait reconnu, d'ailleurs, que la Faramineuse lui avait donné luxe du beau linge. Caroline Bertin, en la quittant, avait acheté au Louvre une magnifique paire de draps brodés au plumetis avec une couronne de princesse.
Ce n'était pas une vaine dépense: cela lui servirait pour les grands jours. Mais au moins la princesse en aurait la virginité!
A peine déshabillée, Janina s'écria: «Jamais!» Un peu plus, elle remettait sa robe.
Mais elle entendit du bruit. Il fallait franchir le Rubicon.
Elle éteignit les deux bougies du candélabre, elle les jeta dans la cheminée et se nicha dans le lit, où elle fit semblant de dormir.
La Faramineuse lui avait dit que son amant la surprenait toujours endormie.
La porte s'ouvrit.
—Lui! murmura Janina. O mon Dieu, faites-nous mourir tous les deux.
A ce moment, la femme de chambre répétait encore au nouveau venu sa leçon—bien apprise.
IV
Ici, les documents font absolument défaut à l'historien. Ce qu'il sait bien, c'est ceci:
Le lendemain, bien avant l'aurore. Janina s'envola comme un oiseau qui ne bat que d'une aile; ou plutôt, pour parler en prose, elle s'habilla en toute hâte vers quatre heures du matin, l'heure où elle savait que son mari s'échappait des bras de la Faramineuse. Sa longue pelisse cachait sa tête comme son corps, mais elle ne se trouvait pas encore assez cachée pour sortir de chez une fille et pour rentrer chez une honnête femme!
Rentra-t-elle chez une honnête femme?
Fut-elle vraiment bien surprise quand sa fille de chambre lui dit, tout ébahie de la voir rentrer si tard sans être en toilette de bal:
—Madame sait-elle que Monsieur est revenu de très bonne heure avec une fièvre de cheval?
Fut-ce pour Janina le Mané, Thécel, Pharès venant la surprendre dans l'enivrement de son triomphe,—ou de sa défaite? Savait-elle, à ce moment, que le beau prince entrevu en photographie dans le vulgaire roman que lisait la Faramineuse avait pris—nouveau Jupiter—les plumes et le nid d'Amphitryon?
Je ne sais par quelle indiscrétion l'histoire courut vaguement, sans toutefois qu'on arrachât les masques. Ce qui est certain, c'est qu'une amie de la Faramineuse lui dit un jour: «On prétend que tu as touché dix mille francs pour rapatrier une femme avec son mari.
—Ma chère amie, j'ai touché quinze mille francs: dix mille francs de la dame, et cinq mille francs du prince.
—C'était donc un prince?» La Faramineuse se mordit les lèvres.
Ste Thérèse a dit: «Nous avons dans le coeur la source des larmes qui lavent nos péchés.» Janina qui avait tant pleuré, pleura encore.
Son mari ne retourna pas chez la Faramineuse.—Ni elle non plus.