XIII
Reading edition
DIANE AU BAIN
I
Mr Arnold de Montmartel se ruina avec les actrices, mais surtout avec Nina la rousse. Que voulez-vous! Il ne respirait bien que dans les coulisses et les avant-scènes.
Vous la connaissez cette Nina qui se croit comédienne et qui joue tous ses rôles avec ses yeux. On frappa Arnold d'un conseil judiciaire; ce qui l'obligea bientôt à retourner dans ses terres. C'est la suprême ressource de tous ceux qui veulent vivre en se croisant les bras.
Noblesse oblige—à ne rien faire—hormis le métier de soldât. Arnold s'y était risqué par son volontariat, disant qu'il se ferait héros si l'occasion s'en présentait; mais son année de prise d'armes fut toute pacifique, et il jugea comme tant d'autres qu'il était ridicule de monter à cheval et de porter un sabre pour ne tuer que le temps.
Il revint à Paris et se jeta tête perdue dans le monde où l'on s'amuse, faisant du jour la nuit—et de la nuit le jour. On vit son nom trois ou quatre fois dans les Échos de Paris, parce qu'il eut deux duels et qu'il fut de deux steeple-chase.
Le vrai steeple-chase, c'était la course à la comédienne dont il avait eu le malheur de faire le bonheur, c'est-à-dire la fortune. Maintenant, il ne lui restait qu'à faire le tour de ses terres ou le-tour de son château,—ou le tour de lui-même pour se juger.
Il vécut seul pendant trois mois au château de Montmartel. Sa mère était chez une de ses filles à Biarritz; son père, ministre de France en Amérique, ne voulait plus qu'on lui parlât d'un tel fils.
Arnold n'aimait pas les livres, ne voulant lire que le livre de la vie; aussi il s'ennuyait comme la nuit sans étoiles. Il méditait une nouvelle bordée, sur Paris. Il écrivait des lettres tour à tour railleuses et éplorées à Mlle Nina, laquelle ne lui répondait jamais que par le télégraphe, cette admirable invention qui nous prive au moins de lire des romans par lettres.
J'ai voulu, par ces quelques mots, peindre l'état de l'âme de M. de Montmartel, que j'ai connu chez une femme à la mode, qui donnait à dîner et qui panachait sa table de viveurs, et de philosophes, dans son insatiable curiosité.
Arnold se demandait s'il lui faudrait, en attendant qu'une vraie poignée d'or lui retombât dans la main, se résigner à vivre ainsi en cénobite dans le château silencieux où l'on s'ennuyait en famille, témoin ses ancêtres en peinture qui semblaient tous jouer le rôle des chevaliers de la triste figure.
Dans son désespoir, il appela un de ses amis, un décavé comme lui, qui profita de l'invitation pour dire à ses créanciers—et surtout à ses créancières des coulisses—qu'il allait faire un tour dans ses terres: ce qui reconstitua presque son crédit, car jusque-là on ne savait pas de biens au soleil à ce Gascon, point hâbleur, ce qui lui donnait un caractère.
Voilà donc les deux amis bras dessus bras dessous dans l'avenue du château.
—C'est merveilleux! ton manoir.
—Oui, mon cher, et bâti sur les plans de Du Cerceau.
—Rien que ça? C'est amusant de vivre ici.
—Si amusant, que je m'y ennuie à mourir; mais puisque te voilà, nous nous ennuierons à deux.
—Ou à trois, reprit M. de Versillac, car Nina est bien capable de pousser une pointe jusqu'ici.
—Oh! il ne faut pas qu'elle s'y hasarde.
—Pourquoi donc?
On était arrivé au haut du perron.
—Tu vas comprendre.
Arnold conduisit Versillac dans l'ancienne salle des gardes, qui n'était plus gardée que par les araignées.
—Des ancêtres, s'écria Versillac.
—Tu comprends, mon ami, que ces gens-là fronceraient joliment le sourcil, si Nina venait leur faire un pied de nez.
—Oh! mon Dieu! jusqu'ici tu t'es si bien moqué des remontrances de ton père et de ta mère, que tu te fiches pas mal de tes glorieux ascendants.
II
On déjeuna à fond de train. Versillac fit venir la cuisinière pour la complimenter; il daigna aussi, quoique Bordelais, féliciter Arnold sur le vin de Champagne du château.
Après le déjeuner, Arnold eut beau faire pour l'entraîner en pleine campagne: Versillac avait décidé qu'il pécherait à la ligne, il n'en voulut point démordre, pour s'habituer aux moeurs agrestes ou pour faire pénitence.
On marcha jusqu'à la rivière qui était au bout du parc. Versillac trouva bientôt un coin favorable pour jeter sa ligne. Arnold continua son chemin tout en fumant.
A une demi-lieue de là, la rivière jette un de ses bras à travers le parc du château de Belmarre, habité par les Saint-Amant, une ancienne famille oubliée en province. Arnold ne connaissait ce château que de loin, parce que les Saint-Amant et les Montmartel étaient en guerre depuis un demi-siècle pour des limites de propriétés; aussi Arnold eut-il la curiosité du fruit défendu quand il passa devant ce château style Louis XV, qui souriait mieux aux passants que Montmartel. Le parc, d'ailleurs, était plus beau par le bras de rivière et plus touffu par les vieux arbres. Aussi, ce jour-là, Arnold ne se crut-il pas obligé de détourner les yeux devant une des grilles, qui n'était pas d'ailleurs la grille de la façade.
Il arrivait à temps, car une jeune fille vêtue en héroïne de roman, bouquet de roses au corsage, chapeau frondeur sur une opulente chevelure, l'oeil noir perdu dans un rêve bleu, traversait alors la grande allée pour s'enfoncer dans les massifs. C'était comme une apparition.
—Comme elle est jolie! murmura Arnold.
Mlle de Saint-Amant n'était pas jolie, elle était belle.
Elle marchait avec une grâce suprême, parce qu'elle était grande, mince, souple, presque aérienne. Et pourtant, quoique sa robe fût flottante, les seins et les hanches s'accusaient harmonieusement.
Elle disparut sous les ramées, sans se douter qu'elle eût été en spectacle. Pendant tout un quart d'heure, Arnold demeura le front contre la grille, espérant que la jeune fille repasserait, mais elle ne reparut pas.
Il finit par s'arracher à cette vision charmante. Quand il s'éloigna, il retourna plus d'une fois la tête en redisant le vers de Théophile Gautier:
Tout mon bonheur est-il enfermé là?
Il retrouva Versillac endormi sur la berge, ayant abandonné sa ligne aux poissons.
—Que diable aussi, tu fais boire du vin de Champagne à un Bordelais. Et toi, as-tu dormi?
—Non, moi, je rêve tout éveillé.
—A quoi rêves-tu?
Arnold voulait parler, mais la parole s'arrêta sur ses lèvres. Il lui sembla qu'il ferait évanouir cette douce apparition s'il ouvrait sur elle les yeux de Versillac. Il ne s'était jamais passionné qu'aux amours du steeple-chase, aux passions du casse-cou. Il se sentait tout emparadisé par sa belle voisine, ce contraste adorable des filles à la mode.
Quand les deux amis furent de retour au château, Arnold prit un livre pour échapper à Versillac, qui, de son côté, s'en alla droit à la cuisine pour savoir de quoi il retournait par là, car il était gourmand comme pas un. D'après le menu projeté pour le soir, il jugea qu'on le traitait trop sans façon; aussi prépara-t-il un plat de son métier, en envoyant une dépêche à Paris.
La réponse à la dépêche ne se fit pas longtemps attendre.
Le lendemain, à l'heure du déjeuner, on fit arriver au château un convive inattendu: c'était Mlle Nina.
—Oui, mon ami, dit-elle en sautant au cou d'Arnold: ta petite Nina en rupture de coulisses; vois-tu, la vraie comédie est celle où le coeur joue un rôle.
—Chut! dit Arnold. J'ai peur que ma mère ne revienne de Biarritz.
—Oui, cher, mais en attendant, nous allons faire sauter le château. N'est-ce pas, Versillac?
Le Bordelais approuva, tout heureux de retrouver l'atmosphère de Paris dans les senteurs pénétrantes de Mlle Nina.
On déjeuna gaiement et tristement; à peine eut-on servi le café que le maître de là maison se leva et sortit comme si on l'eût appelé. C'est qu'il se sentait appelé par Mlle de Saint-Amant; c'est qu'il y a des voix pour le coeur comme pour l'oreille. En moins de vingt minutes, Arnold se retrouva à la grille du château de Belmarre.
Il arrivait à point, car Mlle de Saint-Amand descendait du perron; cette fois elle ne rêvait plus et elle marchait à grande vitesse, mais toujours avec une grâce ailée, avec une désinvolture idéale.
Comme la veille, elle suivit la grande allée, mais elle disparut bientôt sous les massifs.
Où allait-elle? car on ne se promène pas quand on marche si vite. Arnold contourna la grande haie du parc pendant quelques secondes, espérant suivre la jeune fille des yeux; mais tout d'un coup, une vieille muraille se dressa devant lui. Ce n'était pas la grande muraille de la Chine; aussi Arnold qui avait fait ses preuves au cirque Molier sauta sur la croupe comme sur celle d'un cheval. Il avait trouvé sa stalle pour le plus beau spectacle du monde. Une fois monté sur le vieux mur, il fut ébloui par la réverbération du soleil sur un étang qu'il entrevoyait à travers les branches flottantes des tilleuls, des frênes et des saules. On eût dit des jeux de lumière de Rousseau et de Diaz, tant la feuillée riait et flamboyait.
Ce n'était que le décor. Tout en regardant les menus détails, Arnold vit se dessiner un cygne sur l'étang. Il pensa alors que Mlle de Saint-Amant était peut-être venue là pour le goûter du cygne, mais il ne la voyait pas.
La solitude était charmante, le merle malin sifflait le coucou, le rossignol jaloux étouffait la voix de la fauvette à tête noire. Toute une orchestration rustique.
—La voilà, dit tout à coup Arnold ravi.
Il était deux fois ravi, car non seulement il avait entrevu, grâce à un coup de vent qui détournait les branches, Mlle de Saint-Amant, mais encore il comprit qu'elle était venue pour se baigner. Elle se trouvait à la porte d'un tout petit pavillon où sans doute elle avait l'habitude de se déshabiller, mais ce jour-là elle se contentait d'une anfractuosité de rochers artificiels. Déjà elle avait jeté son grand chapeau à la Marie-Antoinette et sa pelisse de laine blanche qui recouvrait une simple robe de chambre rouge, à peine retenue par une ceinture d'argent.
La ceinture dégrafée, il ne resta que la chemise, un nuage transparent.
Mlle de Saint-Amant avait trop le sentiment de l'art pour se baigner dans un parc solitaire avec cet abominable costume de bain qui déshonore la beauté corporelle. Elle ne se croyait certes pas en spectacle; mais ne se voyait-elle pas elle-même? Pourquoi offenser ses yeux.
D'ailleurs il lui semblait que dans la solitude il y avait toute une peuplade d'oiseaux, de papillons et de fleurs, familière à la beauté des choses visibles.
Arnold était aux anges, il eût payé sa place d'une année de sa vie. A chaque mouvement de la jeune fille, il décidait que c'était là un chef-d'oeuvre d'art vivant. On n'avait jamais modelé une statue avec plus de génie; tout avait son caractère et sa grâce; les lignes serpentaient en ondulations charmantes. Les hauts reliefs s'accusaient, ni trop ni trop peu, par une précision exquise. Arnold croyait voir à la fois Vénus Astarté marchant sur les ondes et Diane chasseresse fuyant dans la forêt.
Par malheur, selon les caprices du vent, les branches voilaient plutôt qu'elles ne dévoilaient ces miracles de séduction. La chemise ne fut pas plus tôt jetée sur l'herbe que Mlle de Saint-Amant se précipita dans l'étang, dont l'eau toute frémissante la baisa de ses mille lèvres, la cachant à demi. Mais comme Arnold l'avait vue de face, il n'était pas fâché de la voir d'un autre côté, car Dieu fit si bien tout ce qu'il fit qu'une femme est belle à voir au nord comme au midi, à l'orient comme à l'occident, témoin le groupe des Trois Grâces, témoin les deux Odalisques d'Ingres, témoin le Lever de Van Loo et le Coucher de Chaplain. Un voluptueux disait: «Ce qui me fait douter d'un autre monde, c'est que la beauté de la femme est parfaite dans celui-ci.»
Pendant que M. de Montmartel était si heureux de cette perspective adorable, Mlle de Saint-Amant était désespérée; aussi ne la vit-il qu'à la surface?
Elle s'abritait tout à coup sous les grands roseaux. Ce n'était pas pour chercher l'ombre: elle avait vu Arnold sur le mur. Je peindrais mal sa colère soudaine. Que faire, sinon se cacher dans l'eau et contre la rive? Elle n'avait pas, comme Diane, sa vengeance toute prête. Certes elle eût bien voulu changer M. de Montmartel en cerf, pour qu'il se sauvât à toutes jambes.
Heureusement Versillac et Mlle Nina la débarrassèrent de cet importun; mais le coup était porté.
Arnold ne détournait pas la tête lorsqu'il entendit rire à quelques pas dans la campagne. C'étaient Versillac et Nina. Il aurait voulu les foudroyer; on peut juger de sa fureur quand Versillac accourut pour sauter lui aussi sur le mur.
—Attends! lui dit Nina, tu me feras la courte échelle.
Heureusement Versillac était gris: à peine sur le mur, il retomba à terre. Arnold eut beau lui dire: Chut! et lui faire signe de se tenir coi, le Gascon voulait être de la comédie. Il tenta encore l'aventure; mais Arnold sauta à terre, le prit par les pieds et le rejeta dans sa colère à quelques pas du mur.
C'est que ce n'était pas pour le libertinage des yeux qu'il était resté là: il se fût offensé qu'un dépravé comme Versillac dépoétisât ce beau corps virginal par un regard impur. Lui, au moins, tempérait sa curiosité par l'adoration. Déjà l'idée d'épouser Mlle de Saint-Amant lui donnait l'auréole du bonheur. Jusque-là il avait eu des femmes sans comprendre les divines pudeurs de l'amour, mais il venait, comme par miracle, d'être initié à tous les chastes trésors que doit révéler le mariage.
Or, que faire de Versillac et de Nina? Il fallait commencer à tout prix par les éloigner de ce château enchanté. Il leur dit qu'il était là, étudiant la valeur des arbres du parc de Belmarre, parce que tout le domaine était à vendre. Versillac aurait bien voulu lui-même faire son estimation, mais Arnold le prit par le bras pour l'entraîner bien vite, pendant que Nina effeuillait des marguerites.
Au dîner, on trouva bien morose le maître de la maison, on menaça de le laisser à sa solitude, il prit la balle au bond, sous prétexte qu'il avait peur d'une surprise de sa mère. Le lendemain matin, les oiseaux s'envolèrent, aile dessus aile dessous: Versillac avec dix louis que lui prêta son ami, Nina avec une miniature de Beaudouin et deux éventails anciens qu'elle avait trouvés dans sa chambre. Il ne faut jamais perdre son temps.
III
Cependant, dès que Mlle de Saint-Amant avait vu disparaître Arnold, elle s'était hâtée de remettre sa chemise tiède encore et sa robe flottante pour reprendre le chemin du château. Elle était si confuse et si désolée qu'elle passa par les sentiers les plus sombres, presque à travers les aulnaies et les épines, tant elle avait peur de la lumière. Elle n'osa pas se montrer au perron. Elle rentra par la porte de l'office et courut s'enfermer dans sa chambre. La fille de Jephté gravissait la montagne pour aller pleurer sa virginité: Mlle de Saint-Amant, qui se sentait violée par le regard d'Arnold comme Nausicaa par le regard d'Ulysse, cacha sa honte dans le coin le plus obscur de sa chambre.
Au dîner, sa mère fut effrayée de la voir si pâle; Diane parla d'une migraine. Le lendemain, sa figure était plus ravagée encore, car elle n'avait pas dormi. Elle ne pouvait s'habituer à cet effeuillement de sa pudeur. Elle aurait voulu mourir, mais, même dans la mort, il lui semblait que son linceul serait profané, tant elle avait au plus haut degré le sentiment de la splendeur virginale.
Comment avoir raison de cet outrage? Comment se venger de cet homme qu'elle croyait, comme tous les siens, l'ennemi de sa famille? Elle pria Dieu, comme si la justice de Dieu frappait de telles félonies.
Diane avait ses cahiers roses et ses cahiers bleus: des confidents muets de ses joies et de ses peines. Ce jour-là, elle prit un cahier noir. Elle se confessait bien plus à elle-même qu'à son confesseur. Voici une page écrite aux premières secousses de son indignation.
«Je suis exaspérée! j'ai vécu dans la fièvre depuis cette après-midi. Je me croyais dans le parc comme dans une salle de bain; ma mère m'avait pourtant avertie du danger. Un étranger, un ennemi m'a surprise au moment où je descendais dans l'étang. C'en est fait de toutes mes illusions. Je suis empêchée à tout jamais d'être heureuse, car je ne me sens plus dans l'atmosphère virginale des jeunes filles. Je me hais et je hais M. de «Montmartel! O mes larmes! mes larmes!»
Le désespoir de Mlle de Saint-Amant fût si profond qu'un peu plus elle se réfugiait au couvent pour trouver une retraite inaccessible.
IV
Dès que Nina et Versillac furent partis, Arnold s'en fut tout droit chez le curé de Belmarre qui avait été un instant son précepteur.
—Mon cher maître, je renonce à Satan, à ses pompes, à ses oeuvres. Je suis éperdument amoureux de Mlle de Saint-Amant. Nos familles sont des Capulet et des Montaigu, il faut effacer ces haines par un mariage qui sauvera ma jeunesse et qui fera la joie de mon coeur.
Le curé, quelque peu surpris, demanda à Arnold où il avait vu Mlle de Saint-Amant. Un peu plus Arnold répondait «au bain», mais il se reprit et dit «à la messe». Ce mot lui regagna le coeur de l'homme en soutane.
—Vous a-t-elle vu?
—Jamais! Mais je sens à mon coeur qu'elle daignera m'écouter; sa mère non plus ne sera pas bien féroce, car vous vous souvenez qu'il y a sept ou huit ans, je l'ai sauvée d'un grand péril en me jetant à la tête de ses chevaux.
—Oui, mais depuis vous avez chassé sur ses terres. Enfin, puisque c'est pour le bon motif, je veux bien me mettre en campagne.
—Vous direz à la jeune fille....
—N'allons pas si vite, vous prenez feu et flamme comme un fagot de la Saint-Jean. Je vous promets d'aller tout à l'heure au château.
—Dites à la mère que je fais mes Pâques.
Le curé ne put s'empêcher de sourire.
—Taisez-vous, profane, ou je ne prêche pas pour vous.
Le soir, le curé de Belmarre vint au château de Montmartel et conta à Arnold que tout n'était pas désespéré. La mère avait jeté de hauts cris et la fille avait dit qu'elle sacrifierait bien tous ses aspirants pour devenir la comtesse de Montmartel. Elle était offensée de la vie endiablée de M. Arnold à Paris, mais elle avait une raison pour vouloir l'épouser. «Quelle raison? avait demandera mère.—C'est mon secret,» avait répondu la fille.
Quelle pouvait bien être cette raison? Arnold y perdit son latin et celui de M. le curé.
V
Je ne dirai pas le mot à mot des préliminaires du mariage. Arnold s'évertua à triompher de tous les obstacles. Ce ne fut pas sans peine; il fallut d'abord rapprocher les familles, ce qui se fit grâce au génie de Mlle de Saint-Amant qui mit en avant un grand personnage à qui on n'avait rien à refuser. On fit dix fois par jour jouer le télégraphe; les haines s'adoucissent à distance. M. de Montmartel, qui n'était pas content d'un fils prodigue, fut presque heureux de le savoir à mi-chemin d'un mariage avec Mlle de Saint-Amant.
Mme de Montmartel qui était revenue de Biarritz en toute vapeur présenta son fils, après avoir fait une visite quelque peu humiliante à Mme de Saint-Amant. Beaucoup d'obstacles, beaucoup de va-et-vient, des remontrances de la mère, des larmes de la fille. L'éloquence des larmes l'emporte toujours. Le mariage fût decidé et fixé au jour de la fêle de Mme de Saint-Amant, sur la fin de novembre.
Arnold, qui ne quittait plus Montmartel, ne vint à Paris que pour la corbeille. Naturellement il y rencontra Versillac.
—On dit que tu te maries? chanta le Gascon; je t'en fais mon compliment.
—Pourquoi?
—Ta fiancée est adorablement belle.
Quoique Arnold, mécontent du séjour de Versillac chez lui, voulût le tenir à distance, il ne put s'empêcher de lui demander où il avait vu Mlle de Saint-Amant.
—Tu ne te souviens pas?
Arnold semblait chercher.
—Voyons, tu as oublié le jour où je t'ai vu juché sur un mur? Te figures-tu donc que je n'ai pas eu l'esprit de chercher à voir ce que tu voyais....
—Je ne comprends pas.
—Eh bien, j'ai vu comme toi Mlle de Saint-Amant qui se baignait plus blanche que son cygne—non pas dans la pose de Léda.
Arnold se retint pour ne pas sauter à la gorge de Versillac. Après tout, le soleil luit pour tout le monde, même quand les femmes sont au bain.
—Tu sais que je m'invite aux noces, reprit Versillac, car je veux voir ta femme en robe de mariée?
Arnold pensa qu'en parlant de robe, Versillac faisait allusion au déshabillé de Mlle de Saint-Amant au bord de l'étang, prête à aller retrouver son cygne.
De son gant il souffleta Versillac.
—Je vous défends de parler ainsi.
Le lendemain Mlle de Saint-Amant apprit par une dépêche que son fiancé avait donné un coup d'épée à un de ses amis dans un duel sans merci après trois reprises sanglantes.
Versillac fut laissé pour mort. Il eut alors un bon mouvement: il mentit pour la première fois de sa vie. Il écrivit à Arnold:
«Si je t'ai offensé, c'est sans le vouloir, mon cher ami. C'était donc un crime de voir Mlle de Saint-Amant, tout habillée, jetant du pain à son cygne?»
Arnold alla embrasser Versillac qui lui dit:
—Vois-tu, Arnold, il faut être bon diable dans l'amitié. Ainsi si Nina se jetait à travers ton mariage, je l'enlèverais!
Ce duel jeta pourtant un nuage sur les jours qui précédèrent le mariage. «Pourquoi vous êtes-vous battu?» demandait sans cesse la fiancée à Arnold. Il répondait invariablement: «Pour une offense.»
Le jour des noces, le nuage fut dissipé, le soleil des beaux jours rayonna sur les épousés.
VI
Le lendemain, au point du jour, Mlle de Saint-Amant se souleva sur le lit nuptial et regarda le feu qui brûlait encore, car on avait jeté dans l'âtre des bûches de Noël.
—Dieu soit loué! dit Arnold qui se réveillait d'un demi-sommeil; j'avais peur que ce ne fût qu'un rêve.
—Et si ce n'était qu'un rêve?
Arnold regarda Diane avec inquiétude. Elle se leva majestueusement, dans l'attitude où il l'avait vue toute nue au bord de l'étang.
—Arnold, le jour où je vous ai donné ma main, je ne vous ai pas donné mon coeur, car je ne vous aimais pas.
—Vous ne m'aimiez pas?
—Non, parce que vous m'avez surprise au bain.
Elle rouvrit ses bras à Arnold:
—Mais maintenant je vous aime.
—Pourquoi, Diane?
—Parce que vous êtes dans mon lit.
Moralité du mariage selon Xénophon.
