IV
Reading edition
LE STOÏCISME D'UNE PARISIENNE OU COMMENT IL FAUT LIRE UN ROMAN
I
Je ne lis pas de romans parce que j'en fais. Ou plutôt je lis sans cesse le roman toujours ouvert qui s'appelle Paris. Voilà le roman des romans, mais encore faut-il savoir le lire. Quelques romanciers en chambre se torturent l'esprit pour inventer des chapitres vraisemblables. Plus d'un dépense beaucoup de talent à faire verser des larmes aux personnages de son imagination, sans se douter qu'en regardant par la fenêtre il verrait des scènes bien plus émouvantes.
Le tout-Paris déborde au Café des Ambassadeurs par les beaux jours, avec le même entrain qu'à la foire de Neuilly. Quand je dis le tout-Paris, pour me servir d'un mot consacré, je devrais dire aussi le tout-Pontoise, car il y a là, comme ailleurs, les acteurs et les spectateurs, ceux qui aiment à entrer en scène et ceux qui aiment à regarder la comédie sans y rien comprendre, ce qui rappelle le mot d'une provinciale au Conservatoire, en pleine symphonie: «Quand ça commencera-t-il?»
La comédie, il n'est pas de jour qu'on ne la donne au Café des Ambassadeurs: comédie imprévue, comédie bouffonne, mais aussi tragi-comédie. Quand on entre là, on n'est pas bien sûr de n'y trouver une aventure ou un duel.
J'y dîne çà et là en gaie et docte compagnie: avec Albéric Second, Carolus Duran, Camille Rogier, Monjoyeux, Coupvent des Bois, Du Sommerard, Du Boisgobey—et quelques princesses égarées.—Il m'arrive d'y dîner tout seul, presque toujours dans le jardin sous les grands ormes plantés par le duc d'Antin, devant le parterre de fleurs en vue de la fontaine jaillissante. Ce sont là des apéritifs inappréciables.
C'est surtout quand je dîne seul, étudiant mes voisins et mes voisines, que je lis le roman parisien. Chaque petite table pourrait fournir un chapitre.
II
Un soir que j'étais arrivé tard, j'eus toutes les peines du monde à trouver un coin presqu'en dehors des limites, si bien que les promeneurs des Champs-Élysées m'effleuraient en passant.
Un de mes amis, beau pourfendeur de moulins à vent, Parisien de Madrid, car il y a là des Parisiens de tous les pays, m'avait offert une place à sa table, mais il était en trop bonne fortune et je le remerciai en saluant sa Dulcinée. C'était la première fois que je voyais cette dame. Je m'aperçus bientôt qu'on la regardait beaucoup, parce que c'était une nouvelle venue, aussi ne se sentait-elle pas bien chez elle à cette table pourtant hospitalière, égayée par une bouteille de vin de Champagne dans un seau tout perlé de glace, ce qui n'empêchait pas une bouteille de Château-Laffitte, datée de 1865, de faire bonne figure, sans parler des crevettes et des radis, qui sont comme le sourire rose d'un bon dîner.
La dîneuse était fort jolie, beauté expressive et parlante sous son chapeau-ombrelle, cette féerique création de la mode pour le minois parisien.
A première vue, cette jeune femme paraissait s'amuser à cette petite fête plus ou moins intime; mais pour quiconque la regardait bien, l'inquiétude prenait son coeur.
Elle semblait enchantée d'être là, comme tant d'autres qui s'y déploient en queue de paon, mais elle aurait bien voulu être ailleurs. Elle semblait craindre les oeillades qui la dévisageaient, ce qui lui donnait plus de charme encore.
—Eugénie, vous ne m'écoutez pas! lui cria l'Espagnol.
Elle était distraite et n'appréciait pas tout l'esprit de son compagnon d'aventure. C'était bien dommage.
III
Le dîner touchait à sa fin. Je fumais ma dernière cigarette, la dame buvait sa dernière coupe de vin de Champagne, l'Espagnol jetait dans le vide son dernier mot, quand je vis passer tout près de moi un homme et un enfant:
Cet homme, jeune encore, figure sévère, chapeau d'une autre saison, redingote râpée, paraissait appartenir à l'honorable corporation des travailleurs à la plume d'un ministère ou d'une banque.
Il y en a comme cela cent mille dans Paris, des héros du devoir quotidien, qui traînent la misère sans jamais lui jeter sur le dos la robe d'or de la fortune. Ils assistent à toutes les fêtes sans en être, vrais comparses à qui on ne sert que des festins illusoires.
Celui-ci promenait une petite fille de sept à huit ans, toute pâle, quelque peu attristée, mais qui prenait un vif plaisir à voir au passage tous les tableaux de la vie aux Champs-Élysées.
Elle s'était arrêtée devant les chevaux de bois, en demandant à son père de la mettre à califourchon sur le plus joli; mais le père avait répondu de sa voix grave: «Pas aujourd'hui!» Déjà il avait dit le même mot devant le petit carrosse des chèvres. Pareille réponse devant le cirque. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de payer les plaisirs qui ne coûtent rien. La petite fille, d'ailleurs, n'insistait pas: elle savait que son père était pauvre et qu'il lui fallait souvent se refuser le tramway, même les jours de pluie.
Elle sembla s'amuser à voir tant de gourmands et de gourmandes attablés à toutes ces petites tables si bien servies.
—Vois, papa, il y a aussi des enfants. Le père soupira.
—Oui, dit-il en embrassant sa fille, mais ce n'est pas là notre cuisine.
Et comme l'enfant voulait s'attarder:
—Allons-nous-en, reprit-il, tu sais qu'il y a loin d'ici à l'île Saint-Louis.
Une soudaine émotion avait pâli la figure du père.
S'il voulait entraîner l'enfant, ce n'était pas parce qu'il y avait loin des Champs-Élysées à l'île Saint-Louis, c'est qu'il venait de voir la jeune femme qui dînait avec l'Espagnol.
On ne saurait peindre les sentiments qui passèrent dans ses yeux et sur ses lèvres. C'était la colère, l'indignation, l'amour trahi, la jalousie résignée.
Il ferma les yeux comme s'il rêvait. Deux larmes sillonnèrent ses joues. Ce fut à cet instant qu'un mot inattendu s'échappa des lèvres de là petite fille.
—Maman!
L'homme prit l'enfant dans ses bras pour étouffer ses sanglots. Que voulez-vous, ce n'était pas un stoïcien. C'était un pauvre mari qui venait de retrouver sa femme et qui n'avait pas le courage de comprimer son coeur.
Sa femme avait quitté la maison, son homme et son enfant depuis six mois. On ne s'était pas revu; on avait beaucoup pleuré à la maison; peut-être avait-on pleuré hors la maison.
Mille fois la petite fille avait demandé à son père si sa mère reviendrait le lendemain. Elle ne savait pas pourquoi elle était partie; mais, quoiqu'elle fût jeune encore, elle ne questionna pas son père quand elle vit sa mère attablée en face de l'Espagnol: les enfants comprennent tout.
IV
Le père s'était donc éloigné; mais à l'instant où la petite fille disait «maman!», la dîneuse ressentait un coup au coeur.
—Lui!
Ce n'était qu'une demi pervertie; elle se leva, cette mère, et courut à sa fille, sans s'inquiéter de l'Espagnol, qui se demandait si elle était folle. Le père n'était pas à dix pas de moi quand la mère lui voulut prendre l'enfant dans les bras.
—Marguerite, dit-elle toute égarée.
Mais le père gardait bien sa fille. Vainement Marguerite voulut se jeter dans les bras de sa mère, l'homme tenait l'enfant à distance.
—Madame, votre dîner refroidit, vous savez bien que votre fille n'est plus votre fille: je vous défends de la toucher. Vivez de votre luxe, comme nous vivrons de notre misère. Nous serons encore plus riches que vous, grâce à Dieu.
Et, parlant à Marguerite:
—Tu vois bien, mon enfant, que cette femme n'est pas ta mère, puisqu'elle a des diamants aux oreilles et que tu n'as pas de souliers à tes pieds.
L'homme, par sa colère comme par sa dignité et sa tristesse, avait frappé la femme d'immobilité. Elle baissait la tête, et ne savait que faire; d'un côté son coeur, de l'autre côté son orgueil.
Le mari disparut, emportant Marguerite.
L'Espagnol survint.
—Vous êtes folle, ma belle amie, de nous donner ainsi en spectacle. Qui est-ce donc que cet homme?
La femme dit tout haut, de l'air du monde le plus dégagé:
—C'est mon frère. J'ai voulu embrasser ma nièce qui est ma filleule.
Et l'Espagnol, entraînant la dame:
—Toutes ces scènes de famille me font pitié. Prenez-vous une glace avant le café?
Naturellement j'avais tout vu sans avoir l'air de ne rien voir. Pour mes voisins, je n'avais suivi des yeux que la fumée de ma cigarette. Aussi l'Espagnol me dit-il, comme si rien ne s'était passé.
—Vous ne me refuserez pas de prendre le café avec nous.
—Oui, répondis-je, dans ma curiosité de mieux connaître cette femme.
J'allai donc m'asseoir à la table de l'Espagnol qui, pour me faire honneur, demanda au petit Japonais, car il y a là un Japonais, comme partout, de la fine champagne vraiment fine: quatre francs le petit verre. Et Dieu sait si le verre est petit!
On causa de ceci et de cela, sans rappeler le moins du monde la scène de famille.
Mais l'Espagnol s'étant éloigné de quelques tables, appelé par Angel de Miranda, qui régalait deux femmes du monde, je dis sans préambule à la jeune mère.
—Vous avez bien envie de pleurer, n'est-ce pas?
Elle me regarda et montra deux larmes. Je lui pris la main.
—A la bonne heure, voilà le coeur qui parle.
—En doutiez-vous?
—Eh bien, alors, que diable faites-vous ici?
—Ah! c'est toute une histoire, l'histoire d'une fille bien élevée, mariée à un brave homme qui meurt à la peine. Si vous saviez ce que c'est que la vie à Paris avec dix-huit cents francs par an!
—Oui, c'est la misère noire, parce que c'est la misère qui ne rit jamais.
—Que voulez-vous qu'on fasse dans un intérieur où il n'y a ni de quoi vivre ni de quoi s'habiller. Je me suis exténuée à faire de la tapisserie et du coloriage, ne me couchant jamais qu'après minuit. J'avais fait le sacrifice de moi-même, mais ma fille était si gentille! Comment n'avoir pas de quoi la faire belle, la pauvre petite? Mon mari! Je n'avais plus le courage de sortir avec lui, si mal habillés, lui comme moi. Et la cuisine! Je ne suis pas gourmande, mais à la fin l'estomac se révolte.
—Et vous aimez mieux cette cuisine des Ambassadeurs?
—Ma foi, oui; je ne me fais pas meilleure que je ne suis; mais quand j'ai vu ma fille, qui peut-être n'avait pas dîné, j'aurais voulu être à cent pieds sous terre.
—Croyez-moi, lui dis-je, puisque Dieu vous a donné une fille, soyez sa mère.
—Et que voulez-vous que je fasse?
Je ne suis pas un apôtre, mais je crois que je pris la parole évangélique.
—C'est bien simple, madame, vous allez sauter dans un fiacre qui arrivera plus vite que votre mari et votre fille dans l'île Saint-Louis; vous monterez quatre à quatre, après avoir défendu à la portière de rien dire; un quart d'heure après vous, le père et l'enfant ouvriront la porte. Vous les recevrez à genoux, et tout le monde sera content.
La jeune femme me regarda pour voir si je ne me moquais pas d'elle.
—Pourquoi me dites-vous ça.
—Je vous dis ça, parce que j'ai vu votre enfant pleurer.
Mais j'eus beau dire, la mère coupable ne se laissa pas gagner à sa cause. Elle fit la superbe; elle déclara qu'elle s'était fanée dans cette vie absurde. Elle «engueula» son mari—le pauvre homme!—parce qu'il n'avait pas eu le génie, comme tant d'autres, de lui donner sa place au soleil. Quand il revenait vers elle, il ne lui apportait que sa tristesse. Elle parla de son héroïsme à elle pour lutter contre la cuisine des pauvres gens. Elle en était devenue anémique. Elle se promettait de faire sa fille riche pour l'affranchir de toutes les peines de sa mère.
Comme elle était en train de se donner raison, l'Espagnol vint reprendre sa place. Je désespérais de rendre à la mère l'enfant. Mais voilà qu'à propos d'un mot malsonnant, ils se disputent tous les deux, comme on se dispute quand on ne s'aime pas, car ils en étaient, comme a dit Chamfort, au contact de deux épidermes.
Naturellement, j'attisai la dispute en donnant raison à tous les deux; si bien que tout à coup elle s'emporte, elle se lève, elle brise sa coupe, elle s'enfuit comme une bourrasque.
L'Espagnol, qui latinisait un peu, éclata de rire en disant: Fugit ad salices.
Eh bien! qui le croirait? elle retourna chez son mari, dont tous les torts étaient effacés par les torts de l'amant. Dans sa gourmandise des joies de ce monde, elle avait déjà mangé trop de fruit défendu. Le foyer la reprit à l'enfer.
V
Le lendemain, je reçus un petit billet renfermant ces lignes:
«Monsieur, vous avez raison. Dieu peut me faire subir toutes les misères sans pour cela effacer le bonheur que j'ai eu de me retrouver mère sous le pardon de mon mari. Il m'a dit: J'ai tout oublié. Mais moi, je me souviens. Ma fille dans mes bras, tous les sacrifices me seront doux. C'est égal, puisque vous aimez les enfants, faites-moi vendre des éventails, c'est tout ce que je sais faire. EUGÉNIE.»
Plaignons les femmes pauvres qui veulent vivre de leur travail. En voilà une qui peint des éventails, tout juste au moment où les Japonais nous en envoient de très jolis à vingt-quatre sous la douzaine.
Heureusement que le mari a fait un pas en avant dans son petit emploi au ministère des finances, sur la recommandation d'un de mes amis. La pauvre petite Marguerite aura une robe de plus à chaque saison.
VI
Le 14 juillet,—un jour de fête, pour ceux qui travaillent, un jour de travail pour ceux qui ne font rien—je dînais encore dans le jardin du Café des Ambassadeurs.
Ce ne fut pas sans émotion que je vis tout à coup passer le mari, la femme et l'enfant.
Le mari donnait le bras à sa femme et tenait sa fille par la main. Il était grave et pensif, mais presque souriant; on pouvait juger que les blessures du coeur étaient fermées.
La femme, toute rêveuse, me parut, hélas! bien moins jolie. Elle détourna la tête en passant, en proie peut-être aux souvenirs et regrets!
—Maman, lui dit Marguerite en lui montrant les tables pavoisées de dîneuses, maman, te souviens-tu?
Sans regarder, la mère répondit à mots rapides:
—Je ne me souviens pas.
La famille rapatriée allait écouter les chanteuses de l'Alcazar, mais extra muros, promeneurs du dehors qui ne payent pas leur place. Le mari dit à sa femme:
—Nous en sommes pour longtemps encore aux plaisirs qui ne coûtent rien, mais n'y a-t-il pas les plaisirs qui coûtent trop cher!
VII
N'avais-je pas vu en action un roman à la Diderot sur un fond de Florian. Cela me reposait de tant d'histoires à haut ragoût qui finissent mal.
Mais je n'en étais pas au dernier mot.
Hier, a l'Opéra, j'ai vu la femme au bras de l'Espagnol.
Et plus belle que jamais!
Elle vint à moi d'un air dégagé: «Je vois bien ce que vous me dites par vos regards? Tant pis! C'était au-dessus de mes forces.»
Elle conta comment elle avait été stoïque—pendant six semaines!—en reprenant le collier de misère. Elle avait encore une fois ruiné ses mains à laver ses nippes et celles de sa fille. C'était le travail de Pénélope. Elle ne pouvait plus s'accoutumer à la vertu, peignant des éventails devant le pot-au-feu. Son mari, un saint à encadrer, avait beau lui promettre à vingt ans de là une chaumine en Normandie avec une vache, des cochons et des poules, ces joies-là étaient trop lointaines: elle aimait mieux un hôtel à Paris, la coquine!
—Voyez-vous, lui dis-je, vous feriez mieux de continuer à peindre des éventails que de jouer de l'éventail.
—Pour se donner raison, elle me dit:
—Je ferai une dot à ma fille.
A quoi je répondis:
—Et votre mari, lui ferez-vous une dot?
