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Les douze nouvelles nouvelles

XII

Reading edition

L'INCOMPARABLE LÉONA

I

J'ai cognu une très honneste dame qui a pris toutes les figures pour charmer son monde. Aussi elle a toujours beaucoup d'amoureux comptant pour rien, un mari qui voyage et peut-être un amant, à moins qu'elle n'en ait deux—simple jeu d'éventail!.—Elle défie la fortune et les hivers, quoiqu'elle soit née pauvre et que bien des printemps aient passé sur sa figure. C'est que la fée la plus souriante l'a douée à son berceau d'une vertu qui domine toutes les autres: la charmerie!

On ne peut pas la voir sans l'aimer, pour mille et une amorces. Elle est belle quand elle n'est pas jolie, et elle est jolie quand elle n'est pas belle. Dieu lui a donné une de ces figures parisiennes venues de Dijon, de Reims ou de Rouen, qui prennent les coeurs, parce qu'elle reflète, par je ne sais quel art savant, toutes les figures aimées, la Joconde comme la Pompadour.

Le regard bleu est noyé dans une volupté magnétique qui grise les sceptiques; la bouche a des sourires qui vous prennent par leur charme cruel et divin. Et, dans l'attitude, des serpentements inouïs, des ondulations perfides, des câlineries de bête fauve, des abandonnements qui jettent un homme à ses pieds comme un feu de mousqueterie.

Ceux qui ne sont pas là disent du mal d'elle; mais, dès qu'ils lui ont baisé la main, ils deviennent des adorateurs. Quelques-uns veulent faire les beaux, tout en prenant le grand air dédaigneux; mais, dans son coffret d'ébène, elle a plié des lettres qui prouvent leur servage caché.

Un prince célèbre disait d'elle: «La première fois que je l'ai vue, il m'est venu l'idée de la battre et de l'aimer.»

Il l'a aimée, elle l'a battu.

Un peintre célèbre voulut la représenter en Diane ou en Vénus, pour mieux accentuer sa grâce de déesse.

—Oui, dit-elle, mais debout.

—Pourquoi pas couchée.

—Non, debout.

—Dites-moi pourquoi?

—Pour me reposer.

Elle se calomniait pour faire un mot. Elle se calomniait, parce qu'elle a été plus souvent Minerve que Vénus. Cependant, elle ne joue pas à la femme savante. Un de ses amis lui disait: «Vous avez trop d'esprit.»

—Chut, dit-elle, ne dites pas ça tout haut, car on ne m'aimerait plus.

Molière et Goethe eussent applaudi à ce mot charmant, si féminin et pourtant si profond: Il faut dire à l'homme: Cache ton bonheur; il faut dire à la femme: Cache ton esprit.

La Bruyère aurait du plaisir à peindre cette adorable et irritante créature, vraie femme de la cour de Versailles et de Trianon, quand les Aspasies étaient de la cour; mais n'a-t-elle pas elle même une cour? Aujourd'hui qu'on a brûlé les Tuileries, où trouverait-on un salon plus royalement habité? Tous les jours, de cinq à six heures, ce qu'il y a encore du tout-Paris de l'esprit, des arts, de l'armée et du sport, vient dire son mot et prendre l'air de la mode: il y a là des princes,—et des princes du sang,—des philosophes, des poètes, des artistes, des sportsmen, des diplomates; mais non pas les premiers venus, même parmi les princes; il faut avoir marqué par une oeuvre ou par une action d'éclat pour avoir droit de cité chez l'archidéesse.

Le vendredi, dîner temporel et spirituel; beaucoup de fleurs, beaucoup de railleries, beaucoup d'imprévu. Elle conduit elle-même a causerie, non pas sur la carte du Tendre, mais à travers tous les abîmes, tous les précipices, tous les casse-cou; tire-toi de là comme tu pourras. Au dernier dîner, Renan et Rochefort ont fait sauter Dieu et la société; aussi a-t-on dit que les dîners de l'incomparable continuaient les dîners du vendredi de M. de Sainte-Beuve.

II

Mais ne nous attardons pas trop à vouloir peindre cette femme, que nul ne connaît bien et qui ne se connaît pas elle-même. Le philosophe a dit: «Toutes les femmes sont la même;» ce qui veut dire que dans toutes les femmes, il y a une parcelle de la femme; car, au fond, l'ennemie de l'homme est ondoyante et diverse.

Un soir, au dessert, notre très honneste dame parut s'ennuyer.

—Vous avez beau rire, nous dit-elle, j'ai des nuages dans mon ciel, toute la journée je me suis embêtée académiquement; il me semblait, comme disait Alfred de Musset, que j'étais sous la coupole de l'Institut.

Renan défendit sa paroisse et promit à la dame de lui amener deux ou trois académiciens de la plus haute gaieté.

—Eh bien! non, dit-elle, ce n'est pas mon esprit qui s'ennuie, c'est mon coeur.

Son voisin de gauche mit doctement sa main sur le coeur de l'incomparable, en lui disant:

—Il y a donc toujours quelque chose là?

Elle répondit par un coup d'éventail.

—Deux impertinences, dit-elle. Me croyez-vous de l'autre côté de l'eau, comme les douairières?

—Oh! pas du tout, vous êtes la plus vaillante parmi les batailleuses de la vie, mais je vous croyais revenue des bêtises du coeur.

—N'en revient pas qui veut, dit-elle avec un profond soupir.—Ou plutôt, reprit-elle en jetant tout autour un regard de flamme,—je sens que pour être belle il faut aimer.

—Comme il faut être belle pour aimer, dit un prince en s'inclinant.

—Quand on veut aimer et qu'on a des amoureux, dit Henry, on est déjà à moitié chemin.

—Il y a, dit un général, beaucoup de femmes qui trouvent que c'est bien assez d'être aimé.

—Quelle bêtise! dit Léona; être aimé c'est un supplice, et aimer c'est une bénédiction. Être aimé, c'est à la portée de tout le monde. Mon perruquier est adoré de ma femme de chambre, comme mon cocher. Mais aimer, voilà l'oiseau rare, qui ne vient pas quand on l'appelle; allez voir un peu si le rossignol qui chante dans les bois se fera prendre pour chanter en vôtre cage!

—Eh bien! madame, aimez-nous, dit un jeune diplomate qui avait pris ses grades chez Léonide Leblanc ou chez Alice Regnault.

La dame parut se recueillir.

—Je sens, reprit-elle, que je ne prendrai pas feu au premier coup de foudre; j'ai deux fois vingt ans; mon coeur ne se donnera qu'à un homme étrange qui aura fait une grande chose.

—Aimez M. de Lesseps.

—Non, j'aurais trop peur des enfants.

—Aimez M. de Brazza.

—Il est parti.

—Aimez Rivière, qui vous enchinoisera.

—C'est mon ami; je n'aime pas mes amis, ou plutôt j'aime trop mes amis pour les aimer, car vous savez que je suis fatale à ceux qui sont tombés sous mon éventail.

Léona rappela que, dans les contes de fées, les princesses étaient bien heureuses, puisque trois paladins partaient pour elles du même pas à la conquête de l'impossible.

Or, ce soir-là, tout le monde jura de tenter l'aventure et de se surpasser, qui par un beau tableau, qui par un beau poème, qui par une victoire sur l'ennemi, qui par une victoire sur le champ de courses, qui par ceci, qui par cela.

Renan promit d'avoir une entrevue avec Dieu, Rochefort jura qu'il chasserait les vendeurs du temple.

Moyennant ces promesses, et beaucoup d'autres, Léona s'engagea sinon à aimer, du moins à faire croire qu'elle aimerait celui d'entre ses convives qui, au bout d'un an et un jour, aurait accompli la plus belle oeuvre ou la plus belle action.

Ceci n'est pas un conte du vieux temps, c'est de l'histoire de 1882.

III

Au bout d'un an et un jour, c'était encore le vendredi. Tout le monde se retrouva. Pas un qui ne répondît à l'appel, hormis Rivière.

On s'était remis à sa place accoutumée. Le commencement du dîner fut quelque peu solennel. Quoiqu'on n'eût pas pris au sérieux les serments de l'an passé, chacun de nous, pour amuser Léona, était décidé à lui dire: «J'ai fait ceci, j'ai fait cela.»

Léona prit la parole:

—Je commence par donner une larme à notre ami Henri Rivière mort en héros. Lui donner une larme, c'est lui donner le prix. Mais puisqu'il faut vivre avec le vivants, causons de notre tournoi, quoique le mot soit bien démodé. Il y a aujourd'hui un an et un jour, vous m'avez promis, sans doute pour vous moquer de moi et pour m'amuser, de revenir ici les mains pleines de vos hauts faits et de vos chefs-d'oeuvre inspirés par moi. J'ai pris cela au sérieux. Qui d'entre vous s'en souvient?

Plus d'un avait oublié, mais naturellement tout le monde affirma son esclavage.

Le voisin de droite commença:

—Voulez-vous savoir....

—Chut! dit-elle, je sais. Vous avez fait un beau livre où vous vous êtes peint vous-même avec tout l'accent de la vérité—qui se voile; —aussi je vais vous embrasser avec tout l'accent du coeur—qui se cache.

Le philosophe fut embrassé sur les deux joues par ces lèvres rebelles qui ne donnaient presque jamais et qui se donnaient moins encore.

—Eh bien! mon philosophe, reprit-elle, j'aimerai votre livre, ce qui vous fera plus de plaisir que si je vous aimais moi-même.

Elle se tourna vers son voisin de gauche:

—Et vous, mon général?

—Moi, j'ai conduit mes soldats au feu; ils ont tous été braves, il n'y a pas de quoi se glorifier; mais, un jour, les journaux vous l'ont dit; je me suis trouvé avec un capitaine et trois soldats, ce qui faisait en tout quatre hommes et un caporal, dans une nuée d'Arabes, qui nous ont assaillis comme des abeilles en fureur. J'ai perdu deux hommes, le troisième est aux Invalides, mon capitaine est défiguré, j'ai été blessé à quatre reprises; mais les Arabes que j'ai touchés ne se portent pas bien. J'avais juré de dîner ici, me voilà; je n'ai fait que mon métier, et je ne veux pas être aimé.

Léona embrassa le général:

—Eh bien! mon général, je vous aimerai plus en vous aimant moins; d'ailleurs, que feriez-vous de moi, puisque vous allez repartir pour le désert?

Et se tournant vers un romancier:

—Je sais ce que vous avez fait, le meilleur de vos romans; aussi je vous ai aimé toute une nuit.

—Oui, mais je n'étais pas là; donnez-moi ma revanche.

—Ah! c'est fini! Il fallait venir avec votre livre à la main.

—Oui, mais alors vous ne l'auriez pas lu et....

Et ainsi chacun eut son tour et son mot, chacun eut son baiser de consolation.

—Vous, dit Léona à un peintre de marque, je vous ai aimé tout un jour au dernier Salon. Vous savez, mon ami, que votre Vénus me ressemble beaucoup.

—Je crois bien; je ne pensais qu'à vous.

—C'est risqué ce que vous avez fait là, car j'ai l'air d'être déshabillée sur le rivage.

On put croire un instant que le peintre allait l'emporter et qu'elle se déshabillerait pour lui sur le rivage. Ce n'était certes pas le premier venu. Il avait la figure de l'emploi; on parlait de ses succès dans le monde comme de ses succès au Salon. Le ministre avait mis une fleur rouge à son habit noir par amour de la couleur.

Ceux qui regardent bien, lisaient déjà sur le front de Léona les pensées amoureuses d'une belle désoeuvrée qui trouve à peu près son homme. Le peintre, qui n'est pas fat à demi, dit à un de ses voisins, comme il avait l'habitude de dire devant ses tableaux: Ça y est. Mais dans le pays de la galanterie on bâtit toujours sur le sable.

IV

—Oh! mon Dieu, dit tout à coup Léona, j'oubliais Gontran.

C'était un tout jeune Parisien, qui portait un nom célèbre et qui ne savait pas encore son chemin dans la vie.

Il leva la tête et regarda l'incomparable avec de beaux yeux qui jetaient des flammes.

—C'est tout naturel qu'on m'oublie, dit-il tristement, puisque je n'ai rien fait.

—Rien du tout?

—Rien du tout!

Il nous fut aisé à tous de voir que ce jeune homme était amoureux de la dame, car depuis le commencement du dîner, son regard avait rayonné sur elle comme le soleil frappe le lac quand il a soif.

Gontran avait la pâleur de ceux qui ont le coeur inquiet.

Il se troublait chaque fois que Léona disait un mot.

—Voyons, mon ami, reprit-elle, expliquez-moi pourquoi vous n'avez pas suivi le programme de la maison; qu'avez-vous donc fait depuis un an et un jour?

Gontran répondit:

—Je vous ai aimée.

L'incomparable n'alla pas embrasser celui-là, mais....

Mais à minuit, quand tout le monde fut parti, elle lui offrit de chanter, avec elle Plaisir d'amour.

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