SIXIEME CONVERSATION.
Reading edition
La Mere.
Eh bien, Emilie, qu’est-ce que vous vouliez me dire ?
Emilie.
Quoi ? Maman, je ne sçais pas.
La Mere.
Il y avoit quelque chose sur le bonheur que vous n’entendiez pas.
Emilie.
Maman, je ne m’en souviens plus.
La Mere.
Ce sera pour quand vous vous en souviendrez.
Emilie.
Si vous eussiez eu la bonté de causer hier & avant-hier avec moi, ma chere Maman, je m’en serois souvenue ; mais à présent…
La Mere.
Et qu’est-ce qui m’en a empêché ?
Emilie.
Maman, je le sçais bien, c’est ma faute, c’est que je ne l’ai pas mérité. J’avois pourtant grande envie de bien faire, mais je n’ai jamais pu.
La Mere.
Et pourquoi n’avez-vous pas pu ?
Emilie.
Je ne sçais pas, Maman, je n’étois pas en train d’étudier. Quand je voulois mettre les yeux sur mon Livre, mon esprit s’en alloit je ne sçais où !
La Mere.
Mais, mon Enfant, si l’on avoit toujours égard à la disposition où l’on se trouve, on ne feroit jamais rien. C’est une raison pour s’appliquer davantage, pour se donner plus de peine ; mais ce n’est pas une raison pour ne rien faire.
Emilie.
Mais, Maman, on n’est pas toujours disposé à étudier, Papa vous l’a dit.
La Mere.
Croyez-vous que je sois toujours disposée à causer ou à jouer avec vous ? Vous m’avez vu souvent malade & souffrante, ou la tête remplie d’affaires ; eh bien, je les oublie pour m’occuper même de vos amusements. Si j’écoutois alors mes dispositions, je vous renverrois, vous, votre poupée & votre petit ménage.
Emilie.
Mais comment donc faire ?
La Mere.
Il faut s’accoûtumer à vaincre sa paresse & à faire ce que l’on doit faire, quelque chose qu’il en coûte. Je vous l’ai déja dit, c’est cet effort que l’on fait sur soi-même qui s’appelle vertu.
Emilie.
Maman, je tâcherai…
La Mere.
Il faut, lorsque vous vous sentez portée à la distraction, demander vous-même à votre bonne à vous placer de maniere que vous ne voyiez rien de ce qui se passe dans la chambre. Il faut, si vous apprenez par cœur, apprendre tout haut, afin qu’elle vous avertisse s’il vous prend une distraction, & si vous cessez de répéter, sans vous en appercevoir ; il faut enfin montrer de la bonne volonté si vous voulez qu’on ait pour vous de l’indulgence. Il dépend toujours de vous de ne pas vous laisser aller à l’humeur & à l’opiniâtreté.
Emilie.
Oh, je le sens bien. Je sens que j’ai mérité mes punitions. Aussi, Maman, je suis bien heureuse qu’il ne soit venu personne ; car je n’aurois jamais osé me montrer. Maman, vous m’avez promis que vous ne le diriez pas.
La Mere.
Oh, certainement ! La bonne réputation d’une jeune personne est tout son bien ; c’est ce qu’elle doit chérir comme sa vie, & lorsqu’une fois l’on est prévenu contre elle, il lui est si difficile de la réparer que je n’ai garde d’aller dire vos défauts tant que j’aurai espérance de vous voir corriger.
Emilie.
Pourquoi la bonne réputation d’une jeune personne est-elle ce qu’elle doit chérir le plus, Maman ?
La Mere.
Pourquoi êtes-vous fâchée, quand on vous parle des fautes que vous avez faites ?
Emilie.
C’est que je voudrois qu’on dît toujours du bien de moi !
La Mere.
Et pourquoi ?
Emilie.
Mais c’est que c’est humiliant de mal faire ; on croiroit que je ne vaux rien.
La Mere.
Eh bien, voilà pourquoi la bonne réputation est précieuse, c’est qu’on ne peut pas se passer de la bonne opinion des autres.
Emilie.
On ne peut pas s’en passer ? Et pourquoi ?
La Mere.
Vous le voyez, puisque vous ne pourriez pas souffrir qu’on crût que vous ne valez rien. Ne sommes-nous pas convenues ces jours passés que les hommes avoient besoin les uns des autres ?
Emilie.
Oui, maman !
La Mere.
Pourriez-vous vous trouver à votre aise avec quelqu’un qui auroit mauvaise opinion de vous ?
Emilie.
Non sûrement.
La Mere.
C’est sur l’opinion que l’on a d’une personne, qu’on mesure l’estime ou l’amitié qu’on lui accorde, & l’on ne connoît une jeune personne que par sa réputation.
Emilie.
Comment cela, Maman ?
La Mere.
C’est qu’elle ne paroît dans le monde qu’environnée de ses parents ; on ne l’entend presque pas parler ; on ne la voit jamais agir ; on ne peut avoir d’opinion sur elle que par ce que l’on en entend dire par ceux qui l’approchent dans l’intérieur de la maison.
Emilie.
Oui, par les domestiques.
La Mere.
Par les domestiques, par les maîtres, & par tous ceux qui la voient de près.
Emilie.
Mais si tous ces gens-là ne disent pas vrai ?
La Mere.
Le mensonge est un vice si affreux qu’il ne se rencontre pas communément ; & pour un menteur, il se trouve vingt honnêtes gens, amis de la vérité, qui le démasquent.
Emilie.
Qu’est-ce que cela veut dire, qui le démasquent ? Est-ce que le mensonge met un masque ?
La Mere.
Non, c’est une façon de parler. Vous sçavez bien qu’un masque cache les traits du visage ?
Emilie.
Oui, Maman.
La Mere.
Comme un menteur veut être cru, on dit qu’il emprunte les traits de la vérité…
Emilie.
Oh oui, & ceux qui prouvent qu’il a menti, le démasquent. Mais, Maman, est-ce qu’un mensonge est toujours découvert ?
La Mere.
Toujours ; un peu plutôt, un peu plus tard, la vérité se découvre.
Emilie.
Et puis le menteur est bien attrapé, n’est-ce pas ?
La Mere.
Attrapé & puni autant qu’on le peut être ; car il prouve qu’il est bête d’avoir cru qu’il pouvoit faire passer le mensonge pour la vérité ; il est deshonoré, il perd la confiance de tout le monde ; on ne le croit plus, & personne ne veut avoir affaire à lui.
Emilie.
Mais pourquoi deshonoré ?
La Mere.
Parce que c’est un vice bas, un vice avilissant, qu’on ne suppose pas aux gens bien nés.
Emilie.
Qu’est-ce que c’est que des gens bien nés ?
La Mere.
Je vous l’ai déja dit ; ce sont ceux qui naissent avec le penchant à la vertu. On se sert aussi de cette expression pour désigner tous ceux qui ne sont pas nés d’un état obscur & bas.
Emilie.
Et qu’est-ce que c’est que d’être deshonoré ?
La Mere.
C’est d’avoir perdu l’estime de ses semblables, soit par ses actions, soit par sa façon de penser ; c’est de s’être dégradé & d’avoir mérité de descendre dans l’opinion des autres au-dessous de l’état où le sort nous a mis.
Emilie.
Mais, Maman, les domestiques diront… si vous les priez de ne rien dire de ce que j’ai fait.
La Mere.
Fi donc ! Vous voudriez vous abbaisser à prier des domestiques de ne pas parler de vous ? Voyez comme une faute peut avilir.
Emilie.
Mais, s’ils le disent, cela me fera tort !
La Mere.
Ce sera la suite nécessaire de vos fautes. On ne les répare pas par une bassesse, c’en seroit une de plus & bien plus humiliante ; & voilà pourquoi il est si essentiel de n’en pas faire. Croyez-moi, corrigez-vous bien vîte ! Que vos actions, que votre contenance marquent votre repentir, & faites mieux à l’avenir, vous ne craindrez pas qu’on parle de vous ; ou, comme je vous l’ai déja dit, si l’on veut absolument parler, on n’aura que du bien à dire.
Emilie.
Si je n’avois pas pleuré & crié comme une petite folle, ils n’en auroient rien sçu.
La Mere.
Qu’est-ce que cela fait ? En auriez-vous été moins coupable ?
Emilie.
Non ; mais…
La Mere.
Le mal est-il qu’on ait sçu votre faute ou que vous l’ayez commise ?
Emilie.
C’est que je l’aie faite.
La Mere.
Est-ce que vous pouvez vous pardonner d’avoir mal fait, quand même votre faute resteroit ignorée ? Ne voyez-vous pas que si vous prenez l’habitude de faire des fautes ignorées, vous en ferez bientôt de publiques ?
Emilie.
Pourquoi cela, Maman ?
La Mere.
Parce que tout est habitude, mon Enfant. Le premier jour que nous arrivons à la campagne, & que nous quittons Paris, êtes-vous aussi en train de courir & de vous promener que quand nous y avons passé plusieurs mois, & que vous vous êtes promenée tous les jours ?
Emilie.
Non, Maman.
La Mere.
La premiere fois que vous avez joué au volant, y avez-vous joué aussi long-temps, & avez-vous jetté votre volant aussi haut que vous l’avez fait depuis ?
Emilie.
Non, Maman.
La Mere.
Qui est-ce donc qui vous a donné la facilité d’y jouer comme vous le faites à présent, & de faire des promenades aussi longues sans vous fatiguer ?
Emilie.
Je ne sçais pas.
La Mere.
C’est qu’en vous promenant tous les jours vous acquerez la force de faire tous les jours un peu plus de chemin, & vous parvenez enfin à faire de très-grandes promenades sans vous fatiguer, parce que vous fortifiez votre corps par un exercice continuel.
Emilie.
Maman, si j’étois plusieurs jours sans marcher, je ne pourrois donc plus aller à Saint Cloud ?
La Mere.
Cela vous seroit beaucoup plus difficile, & vous reviendriez si lasse que cela vous dégoûteroit peut-être de la promenade. Vous éprouvez la même chose pour vos leçons ; quand vous avez été quelques jours sans apprendre par cœur, vous n’apprenez plus aussi facilement.
Emilie.
Oui, parce que j’en ai perdu l’habitude, n’est-ce pas ?
La Mere.
Oui, & il en est de même de l’exercice des vertus comme de l’exercice du corps & de l’esprit.
Emilie.
Bon !
La Mere.
Oui, sans doute ; si vous ne vous exercez pas seule & volontairement à bien remplir vos devoirs, sans prendre garde à la disposition où vous vous trouvez, & sans penser à la punition & à la récompense, vous n’acquerrez jamais de force sur vous-même, & vous ferez des fautes en public, parce que vous n’aurez pas contracté l’habitude de bien faire étant seule.
Emilie.
Eh bien ! je sens cela, par exemple. Cela est vrai, quand j’ai bien fait plusieurs jours de suite, j’ai moins de peine à étudier ; & quand j’ai bien étudié, je n’ai pas d’humeur.
La Mere.
C’est que rien n’en donne tant que d’être mécontent de soi.
Emilie.
Cela pourroit bien être.
La Mere.
Prenez donc l’habitude de faire toujours le mieux qu’il vous sera possible, & pour ne pas vous endormir sur le danger des fautes cachées, faites-vous une loi de ne me jamais rien taire de ce que vous ferez, que cela soit bien ou mal.
Emilie.
Oui, Maman, je vous le promets, je vous dirai tout.
La Mere.
Est-ce que vous n’avez pas remarqué une chose ?
Emilie.
Quoi, Maman ?
La Mere.
C’est qu’une faute a toujours des suites fâcheuses, & qu’on n’en est pas quitte pour dire, je ne la ferai plus.
Emilie.
Ah, je n’avois jamais remarqué cela !
La Mere.
Voyez vous-même. Repassez dans votre esprit tous les torts que vous avez eus, & vous connoîtrez bientôt que quand même votre faute seroit restée ignorée, elle auroit eu des suites fâcheuses pour vous.
Emilie.
Mais quand j’ai eu de l’humeur & de l’impatience, si on ne l’avoit pas sçu, qu’est-ce qui m’en seroit arrivé ?
La Mere.
Premierement, que l’humeur & l’impatience nuisent à la santé ; que tout ce que l’on fait avec humeur & impatience est mal fait & maussade. Que quand on s’y laisse aller, on prend par dépit & par déraison toujours le plus mauvais parti dans ce que l’on a à faire. Il en est de même lorsque vous n’étudiez pas ; en vous voyant rester ignorante, il ne seroit pas difficile de deviner que vous n’avez pas répondu à l’éducation qu’on vous donne.
Emilie.
Tout se sçait donc, Maman ?
La Mere.
Oui, tôt ou tard tout ce qui est se découvre & se sçait.
Emilie.
Hier, Maman, quand je me suis levée, j’ai dit à ma bonne : aujourd’hui je jouerai toute la journée, & je serai bien heureuse ; & point du tout, toutes les fois que je dis cela, cela va mal.
La Mere.
Ce n’est pas de faire le projet d’être heureuse qui vous porte malheur, c’est que vous vous trompez sur les moyens.
Emilie.
Qu’est-ce que c’est que de se tromper sur les moyens ?
La Mere.
Quand vous voulez aller promptement de la porte de Boulogne à la Muette, quel chemin prenez-vous ?
Emilie.
Je vais tout droit au rond de Mortemar, puis encore tout droit à la Muette.
La Mere.
Et si, voulant arriver promptement, vous preniez d’abord le chemin de la porte Maillot pour vous rendre par des allées détournées au rond de Mortemar ?
Emilie.
Mais, je n’y arriverois pas si vîte.
La Mere.
Et pourquoi ?
Emilie.
C’est qu’il y a plus de chemin.
La Mere.
Vous voyez donc bien que vous vous tromperiez sur les moyens d’arriver promptement, & c’est à-peu-près de même que vous vous trompez sur les moyens d’arriver au bonheur.
Emilie.
Mais qu’est-ce qui fait cela ?
La Mere.
Votre legéreté & votre ignorance. C’est que vous n’avez pas des idées assez justes sur ce qui vous est utile, & que vous entendez mal vos interêts.
Emilie.
Et comment faut-il faire pour les bien entendre ?
La Mere.
Il faut causer avec moi comme nous causons, & faire votre profit de ce que je vous dis.
Emilie.
Oui, il ne faut pas faire comme le petit Duplessis qui ne fait jamais ce que sa mere lui dit ; aussi son pere le bat toute la journée, à ce qu’on dit, car je ne l’ai pas vu, moi ; je ne sçais pas ce que font les Laquais. Vous m’avez dit qu’il ne falloit pas leur parler sans nécessité… Maman… bon ! je ne sçais plus ce que je voulois dire. Irons-nous promener aujourd’hui ?
La Mere.
S’il fait beau.
Emilie.
Oh ! je crois qu’il fera beau ; il faut aller bien loin, bien loin. Ah !… si vous voulez, Maman, nous irons boire du lait, & puis vous me direz comment il faut faire pour ne me plus tromper sur les moyens.
La Mere.
Et sur quels moyens voulez-vous apprendre à ne vous plus tromper ?
Emilie.
Mais sur ce que nous avons dit ; Maman, c’est pour n’être pas attrapée quand je veux être heureuse, & que je me propose de jouer toute la journée.
La Mere.
Mais, premierement, vous ne seriez pas heureuse si vous jouiez toute la journée.
Emilie.
Pourquoi donc ?
La Mere.
C’est que le jeu ne vous fait plaisir qu’autant qu’il vous délasse de votre étude.
Emilie.
Je crois pourtant que c’est bien joli de jouer toujours.
La Mere.
Si vous n’aviez autre chose pour votre amusement que votre poupée & votre petit ménage, n’en seriez-vous pas bientôt lasse ?
Emilie.
Oui, mais je change de jeu.
La Mere.
Et vous vous en lassez de même.
Emilie.
Ah ! cela est vrai pourtant ; car lorsque quelquefois j’ai joué toute la journée, il y a des moments où je ne sçais plus que faire de mon corps.
La Mere.
Le nombre des amusements est très-borné, & pour y trouver toujours du plaisir, il faut les faire précéder du travail & d’occupations sérieuses ; alors on n’est jamais désœuvré ni ennuyé.
Emilie.
Oui, je joue toujours avec grand plaisir quand j’ai travaillé… mais, Maman, vous sçavez donc tout ce que je pense ?
La Mere.
A-peu-près.
Emilie.
Ah, comment faites-vous ?
La Mere.
N’est-il pas vrai que l’objet de tous vos desirs est de vous éviter de la peine & de vous procurer du plaisir ?
Emilie.
Oui, Maman.
La Mere.
Quand vous étudiez mal, avec négligence, avec paresse, quelle est l’idée qui vous occupe alors ? Quelle en est la cause ?
Emilie.
C’est que d’apprendre me donne de la peine.
La Mere.
Et que vous aimeriez mieux aller jouer, chanter, danser, &c.
Emilie.
Cela est vrai.
La Mere.
C’est donc pour fuir la peine & pour avoir plutôt du plaisir que vous étudiez mal ? Eh bien, qu’est-ce qui en arrive ?
Emilie.
Ah, il en arrive tout le contraire ! Quand j’ai mal étudié, j’étudie plus long-temps ; l’humeur me prend, je sais tout de travers, & je ne joue pas.
La Mere.
Et quand vous êtes entêtée, & que vous suivez vos fantaisies sans égard pour ce que j’exige de vous, quelle est votre idée ?
Emilie.
C’est que ce que je veux me fait plaisir, & que ce qu’on exige de moi ne m’en fait pas.
La Mere.
C’est donc pour fuir la peine & pour vous procurer du plaisir ? Et qu’en arrive-t-il ?
Emilie.
Que je m’attire une bonne pénitence, que la peine dure tout le jour, & qu’il n’est plus question de jeu ni de plaisir.
La Mere.
Et quand vous étudiez bien, & que vous êtes docile, qu’en arrive-t-il ?
Emilie.
Oh, que mes devoirs sont bientôt faits, que je suis heureuse, heureuse !… Tenez, ma petite Maman, je sens là quelque chose dans mon cœur qui me rend si aise, si aise !… Oh, comme je suis gaie & contente !
La Mere.
Vous voyez donc bien que quand vous n’êtes pas raisonnable, vous vous trompez sur les moyens qui menent au bonheur. Lorsque vous vous sentez le desir de contenter une fantaisie que je desapprouve, ou quelque chose que je vous défens ; si vous vous disiez, au lieu du bien que je cherche, il va m’arriver malheur, si je m’obstine ; & si au contraire je céde, j’aurai un bonheur plus grand que celui auquel je renonce.
Emilie.
Et lequel donc ?
La Mere.
Le plus grand de tous, celui qui n’est au pouvoir de personne de vous faire perdre, quand une fois vous l’avez.
Emilie.
Maman, dites-moi donc vîte ce que c’est ; je vous en prie.
La Mere.
Celui d’être contente de vous, de sentir là, au cœur, ce qui vous rend si aise.
Emilie.
Oh ! c’est vrai, c’est le plus grand plaisir quand j’ai là, au cœur, je ne sçais quoi qui me fait rire toute seule, comment cela s’appelle-t-il, Maman ?
La Mere.
Cela s’appelle la joie de la bonne conscience.
Emilie.
Qu’est-ce que c’est que la conscience ?
La Mere.
C’est un sentiment intérieur qui nous avertit malgré nous de notre conduite.
Emilie.
Quoi ? Est-ce que cela parle ?
La Mere.
Oui, cela crie au-dedans de nous, & nous met mal à notre aise quand nous avons fait une faute, même ignorée, & cela nous fait rougir des louanges qu’on nous donne quand nous ne les méritons pas.
Emilie.
Et quand nous les méritons, qu’est-ce qu’elle dit, la conscience ?
La Mere.
Elle nous rend la louange agréable. Mais elle nous rend heureux toute seule, & indépendamment de l’approbation des autres. Voilà pourquoi une faute est tout aussi fâcheuse quand elle est ignorée que quand elle est connue, & voilà pourquoi une bonne action nous donne tout autant de satisfaction quand elle est cachée que quand elle est sçue ; c’est qu’au moment où l’on s’y attend le moins notre conscience nous fait un reproche, ou nous approuve, & nous met bien ou mal à notre aise.
Emilie.
Je l’ai entendue quelquefois, je crois ; mais je ne sçavois pas ce que c’étoit.
La Mere.
Vous ne sçauriez trop l’écouter ni trop chercher à entendre ce qu’elle vous dit. C’est un guide sûr. C’est un ami que nous avons toujours en nous, & qu’on ne sçauroit trop ménager. Il faut vous accoûtumer à questionner cet ami en vous-même plusieurs fois dans le jour.
Emilie.
C’est drolle, quelque chose qui parle comme cela tout bas en nous-mêmes. Je vous promets, Maman, que je lui parlerai tous les jours, je lui dirai, ma conscience, êtes-vous contente ?
La Mere.
Emilie, il est l’heure de quitter votre ouvrage & de vous mettre à l’étude.

