← Table of contents
Les conversations d'Émilie

SEPTIEME CONVERSATION.

Reading edition

Emilie.

Maman, sçavez-vous que le petit Duplessis est mort ?

La Mere.

Oui, je le sçais.

Emilie.

C’est donc pour cela que sa mere est venue ce matin ?

La Mere.

Oui. Et sçavez-vous la cause de la mort de son fils ?

Emilie.

Non, Maman.

La Mere.

Il est mort pour s’être obstiné à cacher à sa mere une faute qu’il avoit faite.

Emilie.

Comment donc cela, Maman ?

La Mere.

Il y a environ cinq ou six semaines que cette pauvre femme ayant à sortir, avoit enfermé son enfant dans sa chambre. Elle lui avoit défendu de monter sur les chaises. Dès qu’il fut seul, il monta sur un fauteuil, & de-là sur la commode, pour prendre des confitures qu’il avoit vu mettre sur une planche. Il en mangea, & en descendant il tomba sur la tête & se fit grand mal ; mais il n’en voulut rien dire, de peur d’être grondé. Quelque temps après, il lui prit de grands maux de tête & de la fiévre. On le questionna beaucoup, pour sçavoir s’il n’avoit pas fait de chûte. Ne prévoyant pas la conséquence de ce qu’il avoit fait, il soûtint toujours qu’il ne lui étoit rien arrivé, & enfin ce n’est que deux jours avant sa mort qu’il avoua tout ; mais il étoit trop tard. Le dépôt étoit formé dans la tête, & il n’y avoit plus de reméde.

Emilie.

Et s’il l’avoit dit tout de suite ?

La Mere.

On auroit pu le sauver. Vous voyez bien, Emilie, qu’une faute cachée n’en est pas moins une faute, & pour être ignorée, n’en a pas moins ses effets dont un enfant ne peut pas prévoir les conséquences souvent funestes.

Emilie.

Je le vois bien, Maman.

La Mere.

Et voilà pourquoi il faut me dire tout ce que vous faites, afin que je juge pour vous des suites de vos démarches, & que je vous les fasse connoître.

Emilie.

Oui, Maman, je vous dirai tout. Mais pourquoi sa mere est-elle si affligée, puisqu’il étoit si méchant ?

La Mere.

C’est qu’une mere espere toujours que son enfant se corrigera, tant par les avis qu’on lui donne que par sa propre expérience.

Emilie.

Maman, voulez-vous bien me dire ce que c’est que l’expérience ?

La Mere.

Ce sont les connoissances que nous acquerons par le souvenir de ce qui nous est arrivé. Par exemple, votre expérience vous a montré qu’on est malheureux quand on ne fait pas le sacrifice de ses fantaisies à ses devoirs.

Emilie.

Bon ! Voilà encore un mot que je n’entens pas. Qu’est-ce que c’est que sacrifice ?

La Mere.

On en fait pour soi & pour les autres. Ceux que l’on fait pour soi consistent à renoncer à un avantage présent auquel nous attachons beaucoup de prix, pour s’en procurer un autre souvent plus éloigné.

Emilie.

Comment cela, Maman ?

La Mere.

Quand vous obéissez sur le champ & sans replique, lorsque je vous dis de cesser votre jeu & d’aller travailler, vous faites le sacrifice d’un plaisir présent, pour vous en procurer un plus grand, qui est de remplir vos devoirs.

Emilie.

Ah ! oui, j’entens bien cela à présent.

La Mere.

Cela s’appelle sacrifier son plaisir à son devoir. Et les sacrifices que l’on fait aux autres consistent à renoncer à un plaisir ou à un avantage pour leur en procurer. C’est ce qu’on appelle la bonté. Quelquefois même on consent à son propre dommage, on s’attire des peines volontaires pour procurer aux autres un très-grand bien, & cela s’appelle ou de la générosité ou de l’héroïsme, suivant que l’objet du sacrifice est plus ou moins grand.

Emilie.

Maman, me permettez-vous de vous demander une chose ?

La Mere.

Dites.

Emilie.

Pourquoi avez-vous fait entrer la femme Duplessis dans votre cabinet ?

La Mere.

Qu’est-ce que vous trouvez de singulier à cela ?

Emilie.

Mais vous l’avez fait asseoir.

La Mere.

Pourquoi pas ?

Emilie.

Mais vous lui avez donné votre main. Elle s’est mise à pleurer, & les larmes vous sont venues aux yeux ; vous l’avez appellée mon enfant.

La Mere.

Qu’est-ce que vous concluez de tout cela ? Qu’est-ce que vous imaginez ?

Emilie.

Mais je crois qu’elle étoit bien affligée, & que vous vouliez la consoler.

La Mere.

Cela est vrai.

Emilie.

Je croyois qu’il ne falloit pas causer avec les domestiques.

La Mere.

Non, il ne faut pas causer avec eux sans nécessité ; mais la premiere de toutes les nécessités est de consoler ceux qui ont de la peine, & particulierement nos domestiques.

Emilie.

Et pourquoi cela, Maman ?

La Mere.

Puisqu’ils sont soumis à nos ordres, puisqu’ils nous servent, puisqu’ils nous donnent journellement des preuves de zéle & d’attachement, il est bien juste que nous nous chargions de leur bonheur autant qu’il dépend de nous.

Emilie.

Cela est vrai. Mais comment faire, puisqu’on ne joue pas avec eux ?

La Mere.

En n’exigeant pas d’eux plus qu’ils ne peuvent faire, en les payant exactement, en les soignant dans leurs maladies, & en les consolant quand ils ont de la peine, en ne les laissant pas d’ailleurs manquer à leur devoir, en les tenant dans le respect ; en un mot, en se conduisant avec eux comme un pere juste & bon le fait avec ses enfants.

Emilie.

Maman, vous êtes donc le pere de toute la maison ?

La Mere.

Votre pere & moi, nous sommes les chefs de la maison ; je suis votre mere, & j’en tiens lieu à tous ceux qui sont sous mes ordres.

Emilie.

Voilà donc pourquoi tout le monde vous obéit ?

La Mere.

Oui. Chaque maison est regardée comme une famille, chaque famille a un chef qui la gouverne, à qui on est convenu de s’en rapporter, qui protége, qui veille aux interêts de chacun, & à qui chacun est soumis.

Emilie.

Et moi, Maman, qu’est-ce que je suis ?

La Mere.

Vous êtes un des membres de la famille.

Emilie.

Comment un des membres ? Je suis un membre, moi ?

La Mere.

C’est une façon de parler, comme on désigne celui qui est le premier de la famille & qui la gouverne par le chef, qui veut dire tête, on continue la comparaison, & l’on dit les membres pour désigner les autres personnes qui composent la famille.

Emilie.

Mais les domestiques sont donc mes freres ?

La Mere.

Comme hommes nous sommes tous freres, c’est-à-dire, que toute créature humaine mérite notre bienveillance…

Emilie.

Maman, que veut dire bienveillance ?

La Mere.

Le mot même vous l’explique. Bien vouloir, vouloir du bien.

Emilie.

Ah, c’est vrai ! Eh bien, Maman, il faut donc vouloir du bien à tout le monde ?

La Mere.

Sans doute, si vous voulez que tout le monde vous veuille du bien. Mais ensuite il y a différents états, différentes classes dans la société. Chacune vit entre elle dans l’égalité, & lorsque nous avons à faire aux hommes des autres classes, nous nous conduisons avec eux suivant leur rang. S’ils sont d’une classe au-dessus de la nôtre, nous leur devons de la déférence, du respect ; s’ils sont au-dessous, nous leur marquons de la bonté, de la protection, &c.

Emilie.

La classe, c’est comme au Couvent, n’est-ce pas ?

La Mere.

Pas tout-à-fait, mais cela en donne l’idée. De même qu’au Couvent il y a la classe des grandes pensionnaires, la classe des petites, la classe des novices, &c. de même dans le monde il y a la classe des gens de la Cour, celle des Militaires, celle de la Magistrature, &c. On range dans la même classe les personnes de la même profession. Par exemple, tous les Militaires, qui ne sont pas décorés, sont de la même classe que votre papa.

Emilie.

Qu’est-ce que c’est que décoré ?

La Mere.

C’est d’avoir les Ordres du Roi, le Cordon bleu, le Cordon rouge, &c.

Emilie.

A propos, Maman, je voulois toujours demander ce que c’étoit que le Roi, je l’ai toujours oublié.

La Mere.

C’est le chef d’une grande famille.

Emilie.

Mais qu’est-ce que c’est ? Pourquoi est-ce que tout le monde est obligé de lui obéir ? Est-ce que nous sommes de sa famille ? tout le monde est-il de sa famille ?

La Mere.

Nous sommes une des familles qu’il gouverne.

Emilie.

Bon ! il est donc le chef de toutes les familles ?

La Mere.

Oui, tous les habitants d’une Ville ou d’un Village sont partagés par familles. Un pays est composé de beaucoup de Villes & de Villages. Un royaume est composé de plusieurs pays, & le Roi est le chef de tout son Royaume.

Emilie.

Quoi ? de toutes les familles ?

La Mere.

Oui.

Emilie.

Il a bien des affaires.

La Mere.

Il en a tant qu’il ne peut pas les faire seul.

Emilie.

Et comment fait-il donc ?

La Mere.

Il choisit des personnes à qui il donne sa confiance, & qui gouvernent son Royaume sous ses ordres, & on est obligé de leur obéir lorsqu’ils parlent au nom du Roi.

Emilie.

Tenez, c’est comme votre Maître d’hôtel à qui vous dites le matin tout ce que vous voulez qu’on fasse dans la maison.

La Mere.

Précisément.

Emilie.

Et ceux qui gouvernent pour le Roi, les appelle-t-on aussi des Maîtres d’hôtel ?

La Mere.

Non, ce sont des Ministres, des Gouverneurs, des Intendants. Ils ont différents titres suivant leurs fonctions.

Emilie.

Mais est-ce que tout son Royaume est obligé de venir tous les matins sçavoir de ses nouvelles, comme je viens sçavoir des vôtres ?

La Mere.

Avec un peu de réflexion, vous verriez que cela est impossible. D’ailleurs tous ses Sujets ne sont pas admis à cet honneur. Il n’y a que les Princes de son sang, c’est-à-dire ses parens, & la Noblesse de son Royaume qui aient le droit de lui faire leur cour.

Emilie.

On lui doit donc bien du respect ?

La Mere.

Autant que vous m’en devez & par la même raison.

Emilie.

Et Monsieur le Dauphin, c’est son fils ?

La Mere.

Dauphin est le titre qu’on donne à l’héritier du thrône de France, c’est-à-dire à celui qui doit être Roi après celui qui regne.

Emilie.

C’est beau d’être Roi !

La Mere.

Oui, car il est le maître de faire du bien à tout le monde.

Emilie.

Il est donc bien heureux ; on le doit bien aimer ?

La Mere.

Sans doute, & c’est la récompense de tous ceux qui font du bien.

Emilie.

Je ne l’ai jamais vu. Pourquoi ne vient-il pas vous voir, Maman, puisque vous avez le droit de lui faire votre cour ?

La Mere.

Le Roi ne va voir personne.

Emilie.

Pourquoi ? Est-ce qu’il est malade ?

La Mere.

C’est qu’il est par sa dignité si fort au-dessus des autres qu’il n’est pas d’usage qu’il accorde cet honneur à des particuliers.

Emilie.

Qu’est-ce qui fait qu’on est Roi ? Tout le monde peut-il être Roi ?

La Mere.

C’est suivant les pays. En France, c’est le plus proche parent du Roi qui lui succede, & pour vous dire la même chose dans les termes d’usage, en France la couronne est héréditaire : dans d’autres pays le peuple se choisit & s’élit un Roi ; c’est ce qui s’appelle un royaume électif. Chaque royaume a ses loix & ses usages.

Emilie.

Maman, est-ce que papa ne tient pas aussi lieu de pere à ses domestiques ?

La Mere.

Certainement. Qu’est-ce qui vous en feroit douter ?

Emilie.

C’est que c’est toujours vous qui ordonnez tout dans la maison.

La Mere.

C’est que lorsqu’une femme, par sa conduite & par sa vigilance, a mérité la confiance de son mari, il lui abandonne le soin de l’intérieur de la maison, & se contente du soin des affaires qui ne peuvent se traiter qu’au dehors.

Emilie.

Qu’est-ce que cela veut dire, les affaires du dehors ?

La Mere.

Il faut mettre cette question au nombre de celles dont vous ne pouvez pas encore comprendre l’explication. Nous la renverrons à un autre temps.

Emilie.

Maman, vous m’avez dit que vous me diriez ce que c’est que Monsieur Gobemouche.

La Mere.

Cela ne vient pas trop à propos ; mais n’importe, c’est le nom qu’on donne aux gens qui n’ont point d’avis à eux, qui n’entendent rien aux choses dont ils parlent, & qui veulent cependant en paroître instruits, & moyennant cela, pour ne pas montrer leur ignorance, ils ne disent que des mots qui ne signifient rien.

Emilie.

Comment font-ils donc ?

La Mere.

Comme vous faites quelquefois, ils parlent au hazard.

Emilie.

Oh, je m’en corrigerai ; je ne parlerai plus de ce que je n’entens pas. Je ne veux pas qu’on m’appelle Mademoiselle Gobemouche. Je voulois encore vous demander autre chose… Ah ! Maman, quand est-ce que je lirai l’histoire de Titus & celle de Domitien ?

La Mere.

Tout-à-l’heure, si vous voulez, aussi-tôt que vous aurez fini votre ouvrage.

Emilie.

Oh ! Maman, j’en ai encore un grand bout à finir, si vous vouliez, je lirois à présent, car cela ne sera pas fait d’une demi-heure.

La Mere.

Non, je veux que vous finissiez votre ouvrage.

Emilie.

Maman, je vais le finir, me permettez-vous de vous demander pourquoi je ne puis pas lire à présent ; car il me semble que je finirois tout aussi bien mon ouvrage après avoir lu ?

La Mere.

A douze ou quatorze ans, cela seroit fort égal ; mais ne croyez pas que cela le soit à présent.

Emilie.

Mais pourquoi, Maman ?

La Mere.

C’est que l’habitude de ne point interrompre ce que l’on fait est très-essentielle à prendre & doit influer sur toute votre vie. C’est que vous êtes dans l’âge où l’on prend le plus facilement les habitudes que l’on conserve, & que si vous n’en prenez pas de bonnes dès-à-présent, il vous en coûteroit beaucoup pour les prendre par la suite. Souvenez-vous qu’il ne faut point passer sans raison d’une occupation à une autre.

Emilie.

Oui, quand je joue, par exemple, il ne faut pas m’interrompre pour travailler, & quand je travaille il ne faut plus penser à jouer, sans quoi je ne ferois rien qui vaille.

La Mere.

Et quand vous quittez votre ouvrage, il faut le serrer, de même que quand vous quittez vos jeux, il ne faut rien laisser traîner des choses qui ont servi à votre amusement.

Emilie.

Oui, il faut remettre chaque chose à sa place, cela donne l’esprit d’ordre. Vous voyez bien, Maman, que je retiens bien ce que vous me dites.

La Mere.

Mais il ne suffit pas de retenir les mots, il faut les mettre en pratique.

Emilie.

Maman, cela viendra.

La Mere.

Ma fille, cela ne viendra pas si vous ne commencez pas dès-à-présent.

Emilie.

Maman, permettez-moi encore une petite, petite question.

La Mere.

Et c’est ?

Emilie.

A quoi sert-il d’avoir l’esprit d’ordre ?

La Mere.

C’est que sans cela on ne sçait jamais ce qu’on fait, & que cela fait gagner du temps, qui est une chose très-précieuse.

Emilie.

Comment cela fait-il gagner du temps ?

La Mere.

Quand vous laissez traîner toutes les choses qui servent, soit à votre travail, soit à votre amusement, qu’est-ce qui arrive, lorsque vous voulez les retrouver ?

Emilie.

Que je ne sçais plus où elles sont, parce que les domestiques les ont rangées je ne sçais où, & que je ne sçais plus où les prendre.

La Mere.

Eh bien, comment faites-vous pour les retrouver ?

Emilie.

Je les cherche.

La Mere.

Mais vous perdez du temps en les cherchant.

Emilie.

Cela est vrai.

La Mere.

Et c’est du temps fort mal employé ; car si vous les eussiez rangées la veille, vous les retrouveriez tout-de-suite.

Emilie.

Cela est vrai.

La Mere.

Et les trouvez-vous toujours ?

Emilie.

Non, il y en a souvent de perdues.

La Mere.

Et vous n’avez jamais pensé que c’étoit par votre faute ?

Emilie.

Mais c’est la faute des domestiques. Pourquoi ne rangent-ils pas ce qu’ils trouvent ?

La Mere.

Et pourquoi voulez-vous qu’ils mettent plus d’importance aux choses qui vous appartiennent, que vous n’y en mettez vous-même ? Ils ne sont pas fondés à croire que ce que vous laissez traîner mérite d’être conservé.

Emilie.

Cela est encore vrai.

La Mere.

Ainsi voilà deux fautes pour une : celle de perdre par votre négligence & votre manque de soins des choses qui vous appartiennent, & l’injustice de vous en prendre aux autres de la faute que vous avez faite. Eh bien, quand on n’a pas l’esprit d’ordre, les idées se perdent & se confondent dans la tête comme vos joujoux dans la chambre, on ne sçait ce qu’on dit, & l’on passe pour une folle ou pour une bête. Comprenez-vous à présent à quoi l’esprit d’ordre est bon ?

Emilie.

Oui, Maman !… Voilà mon ouvrage fini.

La Mere.

Allons, il est tard, nous pouvons passer dans ma chambre, & nous y lirons l’histoire des deux Empereurs que vous voulez connoître.

Illustration from Les conversations d'Émilie
Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings