CINQUIEME CONVERSATION.
Reading edition
Emilie.
Maman, Maman, embrassez-moi !
La Mere.
Très-volontiers. Vous me direz, sans doute, pourquoi.
Emilie.
Oui, Maman ; c’est que je le mérite bien. C’est que je suis bien sçavante à présent, je sçais trois choses de plus.
La Mere.
Trois choses, mais vraiment c’est beaucoup de choses. Sont-elles belles ? Sont-elles utiles ?
Emilie.
Vous allez voir, Maman, c’est que je sçais qu’il y a quatre Eléments, le feu, l’eau, la terre & l’air.
La Mere.
Bon !
Emilie.
Oui, Maman, c’est très-vrai. Et puis élément veut dire principe qui fait agir. Vous voyez que je l’ai bien retenu. Mais ce n’est pas tout.
La Mere.
Eh bien ?
Emilie.
Tenez, Maman, écoutez. Il y a trois choses encore qu’on appelle les trois regnes ; le regne végétal, que vous avez eu la bonté de m’expliquer l’autre jour ; ce sont les fruits, les arbres, tout ce qui se seme ou se plante ; vous sçavez bien ? Et puis le regne minéral, qui sont les pierres, l’or, l’argent, le fer, qu’on appelle mines, & qui se forment au fond de la terre ; & puis le regne animal, qui sont tous les animaux, les bêtes, les poissons, les oiseaux & les hommes, & voilà de quoi tout le monde est composé.
La Mere.
Et c’est pour tout cela qu’il a fallu vous embrasser ?
Emilie.
Oui sûrement, ma chere maman, est-ce que vous n’êtes pas bien aise, bien contente de moi ? Je sçais tout ce qu’il y a dans le monde à présent.
La Mere.
Vous croyez cela ?
Emilie.
Mais, oui, Maman ; est-ce qu’il y a encore autre chose ?
La Mere.
Et à qui avez-vous l’obligation de cette belle science ?
Emilie.
Maman, j’aurai l’honneur de vous le dire. Mais dites-moi donc, ma chere Maman, si vous n’êtes pas bien contente de moi ?
La Mere.
Je le suis de votre émulation & du plaisir que vous avez en croyant m’en avoir fait. Je vous en sçais très-bon gré, je vous en remercie même, parce que cela me prouve que vous cherchez à me plaire. Mais, ma chere Enfant, si vous voulez me faire un bien plus grand plaisir encore, il faut oublier tout cela.
Emilie.
Pourquoi donc, Maman ?
La Mere.
C’est que vous ne comprenez pas un mot de ce que vous croyez si bien sçavoir, & que rien n’est si dangereux à votre âge que de parler de choses qu’on n’entend pas ; il en arrive toutes sortes d’inconvénients.
Emilie.
Mais pardonnez-moi, Maman, j’entens très-bien tout ce que j’ai appris.
La Mere.
C’est ce que nous allons voir. Reprenons un peu ce que vous avez dit. Sçavez-vous qu’il y a de quoi causer huit jours, avant de comprendre un seul des grands mots dont vous m’avez fait une si belle litanie.
Emilie.
Ah ! tant mieux. Maman, j’aime tant à causer avec vous ; & puis il pleut depuis ce matin ; j’espere qu’il ne viendra personne, nous aurons bien du temps.
La Mere.
Profitons-en. Eh bien, vous dites donc qu’il y a quatre Eléments.
Emilie.
Oui, Maman, le feu, l’air, l…
La Mere.
Oh ! doucement, je ne vais pas si vîte, moi, je dis comme Monsieur Gobemouche, entendons-nous.
Emilie rit de tout son cœur.
Monsieur Gobemouche… c’est un drolle de nom. Qu’est-ce que c’est que Monsieur Gobemouche ?
La Mere.
C’est un original qui n’a que faire à notre conversation, nous en parlerons une autre fois. Nous disions qu’il y a quatre Eléments, & n’y en a-t-il que quatre.
Emilie.
Je ne sçais pas, on ne m’en a montré que quatre.
La Mere.
Et qu’est-ce qu’ils font ces quatre Eléments que vous connoissez ?
Emilie.
Ah ! j’avois oublié… ils font aller le monde.
La Mere.
Mais qu’est-ce que c’est que le monde ?
Emilie.
Mais, Maman, c’est tout cela ; c’est Paris, c’est le bois de Boulogne, c’est Saint Cloud… Voilà tout.
La Mere.
Voilà tout ce que vous en connoissez. Eh bien, vos quatre Eléments font donc aller Saint Cloud & le bois de Boulogne ? Mais comment cela ?
Emilie.
Ah ! je ne sçais pas.
La Mere.
Bon, voilà déja votre science en défaut ! Tâchons de nous remettre un peu sur la voie. Voyons qu’est-ce qu’il y a dans le monde que vous connoissez ? De quoi est-il composé ? qu’est-ce que vous y voyez ?
Emilie.
Des champs, des maisons, des rivieres, des hommes, des animaux ; est-ce cela, Maman, qui est le monde ?
La Mere.
Oui, il y a de tout cela dans le monde. Mais le ciel, les astres & beaucoup d’autres choses dont je ne vous parlerai pas encore en font aussi partie. Revenons à nos moutons. Vous m’avez parlé de rivieres. Qu’est-ce que c’est que des rivieres ?
Emilie.
C’est de l’eau.
La Mere.
Mais voilà de l’eau dans cette caraffe ; est-ce que c’est une riviere ?
Emilie.
Non, Maman ; mais une riviere, c’est pourtant de l’eau.
La Mere.
Cela est vrai, il y a de l’eau dans une riviere ; mais pour que cette eau forme une riviere qu’est-ce qu’il faut ?
Emilie.
Ah ! je le sçais, je m’en souviens, ma bonne me l’a dit. D’abord elle sort de terre, elle forme un petit ruisseau, & puis ce petit ruisseau augmente, augmente, & puis quand il est bien grand, on l’appelle riviere. N’est-ce pas cela, Maman ?
La Mere.
A la bonne heure. Une riviere est donc composée d’une grande quantité d’eau qui suit son cours…
Emilie.
Qu’est-ce que cela veut dire qui suit son cours ?
La Mere.
Cela veut dire qu’elle ne se perd pas dans la terre depuis l’endroit où elle en est sortie, jusqu’à ce qu’elle trouve une autre riviere où elle retombe, & où elle se perd.
Emilie.
Ah ! ah ! & la Seine, où est-ce qu’elle se perd ?
La Mere.
La Seine va tomber dans la mer, & à cause de cela on l’appelle un fleuve. Voilà la différence des fleuves aux rivieres. Les fleuves retombent dans la mer, & les rivieres retombent dans d’autres rivieres.
Emilie.
Mais on dit pourtant la riviere de Seine.
La Mere.
Cela est vrai, mais c’est un fleuve. Ah çà, il y a une heure que nous parlons & d’eau & de riviere, & il n’est pas bien sûr encore que nous nous entendions. Qu’est-ce que c’est que de l’eau ?
Emilie.
C’est ce qui sert à boire, à faire du thé.
La Mere.
Vous me dites là son usage, mais vous ne me dites pas ce que c’est.
Emilie.
Maman, je ne le sçais pas ; je vous prie de vouloir bien me le dire.
La Mere.
Ah ! je sçavois bien que votre science étoit une science de perroquet, dès qu’on vous change la demande, vous n’y êtes plus, & c’est une preuve que vous n’attachez nulle idée à ce que vous dites. L’eau est un des quatre Eléments de la nature.
Emilie.
Ah ! cela est vrai.
La Mere.
Mais ces quatre Eléments, qui font aller le monde, à ce que vous dites, comment s’y prennent-ils pour le faire aller ?
Emilie.
Ah, Maman, cela n’y étoit pas !
La Mere.
Comment cela n’y étoit pas ? où cela n’étoit-il pas ?
Emilie.
Dans le Livre où j’ai appris.
La Mere.
Vous avez appris dans un Livre ?
Emilie.
Oui, Maman.
La Mere.
Emilie, sonnez. Qu’on apporte de l’eau froide dans une petite jatte.
Emilie.
Pourquoi faire, Maman ?
La Mere.
Vous allez voir. (On apporte une jatte d’eau sur la table.) Venez ici, Emilie, approchez votre main, & voyez comme cette eau est froide.
Emilie.
Oui, c’est bien froid.
La Mere.
Je vais mettre mes mains dans cette jatte, & je les y laisserai tandis que nous allons parler d’autres choses, ensuite vous verrez. Dites-moi, qu’est-ce que c’est que ce Livre qui vous a rendu si habile ?
Emilie.
Maman, vous sçavez bien qu’hier, quand vous m’avez amenée à Paris, vous m’avez descendue au Palais Royal avec ma bonne, pendant que vous alliez à vos affaires.
La Mere.
Eh bien !
Emilie.
J’ai trouvé Mademoiselle Louise, c’est ma bonne amie, Maman, vous sçavez bien ; elle m’a montré un joli petit Livre qu’on lui a donné pour apprendre & pour s’amuser. Il est joli !… il est tout bleu, & il y avoit cela dedans ; & je l’ai appris bien vîte, parce que j’ai dit, Maman sera bien surprise, & cela lui fera plaisir.
La Mere.
Emilie, si vous voulez être bien raisonnable, nous ne nous quitterons plus, & vous ne sortirez plus sans moi.
Emilie.
Ah, Maman, que je serai aise ! Oh je vais être bien sage ; mais pourquoi donc êtes-vous fâchée de ce que j’ai appris les Eléments & les… les quoi donc ? Comment est-ce que l’on appelle ce que j’ai appris encore ?
La Mere.
C’est que je ne veux pas faire de vous un perroquet.
Emilie.
Un perroquet ! c’est un oiseau ?
La Mere.
Oui, c’est un oiseau qui répéte les mots qu’il a entendus, mais qui ne sçait ce qu’il dit, parce qu’il ne peut pas comprendre les mots qu’il prononce, & quand vous répétez ce que vous avez entendu dire à tort & à travers, comme cela vous arrive souvent, vous êtes comme un perroquet.
Emilie.
Mais, Maman, quand je demande l’explication des choses que je n’entens pas, je ne suis pas comme un perroquet.
La Mere.
Cela est vrai ? mais il y a des choses que l’on ne sçauroit vous expliquer, parce que vous n’êtes point en âge de les comprendre ; ce que l’on pourroit vous dire ne serviroit qu’à brouiller vos idées, ou vous en donneroit de fausses. Par exemple, vous sçavez très-bien lire à présent ; mais avant que vous le sçussiez, si l’on avoit commencé à vous faire lire un mot en entier sans vous faire connoître vos lettres, qu’est-ce qui en seroit arrivé ?
Emilie.
Je crois que je n’aurois pas pu.
La Mere.
Pardonnez-moi ; le mot Maman, par exemple, à force de vous le montrer & de vous le faire prononcer, toutes les fois que vous auriez retrouvé ce mot dans un Livre, vous l’auriez enfin reconnu, & vous auriez dit, c’est Maman ; mais vous n’auriez pas sçu que par-tout où vous auriez trouvé une M & un a, cela fait Ma, que par-tout où vous auriez trouvé M, a, n, cela faisoit man. De même si l’on commence par vous expliquer aujourd’hui nombre de mots qui demandent des connoissances que vous n’avez point encore, vous n’en serez pas plus avancée que si l’on vous avoit fait lire par routine & par mémoire, sans vous apprendre à épeler.
Emilie.
Ah ! cela est vrai, Maman, je comprens cela.
La Mere.
Voilà pourquoi il est si essentiel de ne rien faire, absolument rien sans ma permission. Voilà pourquoi je ne vous laisse pas lire dans tous les Livres, & pourquoi je ne vous laisse pas causer avec toutes sortes de personnes. Et voilà pourquoi, Emilie, je vous recommande tant de ne jamais vous servir de termes & de mots que vous ne comprenez pas, avant de m’en avoir demandé l’explication, soit que vous les ayez lus, soit que vous les ayez entendu dire.
Emilie.
Et pourquoi, Maman, ne faut-il demander qu’à vous ?
La Mere.
C’est que personne ne prend à vous un aussi grand interêt que moi. C’est que les questions des enfants fatiguent & importunent tout autre que leur mere, & pour s’en débarrasser, on leur répond souvent la premiere chose qui vient en tête, qu’elle soit juste ou non.
Emilie.
Fort bien, on m’attrape donc quand je demande aux autres ce que je n’entens pas ?
La Mere.
Cela arrive très-souvent, & lorsque l’on a une fois une idée fausse dans la tête, il est très-difficile de la détruire, sur-tout à votre âge où vous n’êtes pas en état d’en sentir le défaut.
Emilie.
Maman, voilà qui est fait, je ne passerai plus un mot que je n’entens pas sans vous le demander, & je ne le demanderai qu’à vous, puisque vous voulez bien m’instruire… & puis je dois vous obéir.
La Mere.
Voilà ce qui s’appelle de la raison.
Emilie.
Et puis vous ne m’attrapez pas, vous Maman, vous ne m’avez jamais trompée… mais pourquoi donc avez-vous toujours les mains dans cette eau ?
La Mere.
Vous souvenez-vous comme elle étoit froide quand on l’a apportée ?
Emilie.
Oui, Maman, elle étoit bien froide.
La Mere.
Eh bien, touchez-la à présent.
Emilie.
Ah ! elle ne l’est plus. Vos mains l’ont échauffée.
La Mere.
Et comment cela s’est-il fait ?
Emilie.
C’est que vous aviez chaud.
La Mere.
Mais qu’est ce qui fait que j’avois chaud ?
Emilie.
Je ne sçais pas.
La Mere.
Qu’est-ce qui vous réchauffe quand vous avez froid ?
Emilie.
C’est le feu. Mais on n’a pas de feu dans le corps.
La Mere.
Pardonnez-moi, on y a du feu, & si l’on n’en avoit pas, on ne pourroit pas vivre ; le sang se glaceroit dans les veines & l’on mourroit. Ce feu s’accroît & ensuite diminue avec l’âge, & voilà pourquoi le vieux bon homme que vous avez vu l’autre jour ne pouvoit pas se rechauffer, quoique nous souffrions tous de la chaleur.
Emilie.
Oh ! ce pauvre bon homme, je m’en souviens, comme il trembloit ; ma bonne lui fit boire du vin. Il n’avoit donc plus de feu dans le corps ? Mais moi, ai-je du feu ?
La Mere.
Sans doute ; mais nous y avons aussi de l’eau.
Emilie.
Bon !
La Mere.
Sûrement, quand vous pleurez, qu’est-ce qui tombe de vos yeux ?
Emilie.
Ah ! cela est vrai ; les larmes, c’est de l’eau.
La Mere.
Si l’on n’avoit pas cette eau qui dans le corps humain s’appelle liqueur, on mourroit desséché comme les plantes que vous voyez flétries & prêtes à périr, quand la pluie ne les secoure pas.
Emilie.
Voilà pourquoi vous les arrosez, n’est-ce pas, Maman ?
La Mere.
Et voilà pourquoi vous buvez ; c’est pour entretenir…
Emilie.
Ah !… mais, Maman, pourquoi est-ce que j’ai soif, puisque j’ai de l’eau dans le corps ?
La Mere.
On a plus ou moins de soif, suivant que le feu qui nous anime est plus ou moins fort & qu’il nous desséche plus ou moins.
Emilie.
C’est donc pour l’éteindre qu’il faut boire ?
La Mere.
Non, c’est pour maintenir l’équilibre nécessaire à la vie entre les solides & les liquides.
Emilie.
Je n’entens pas cela, Maman.
La Mere.
Je le crois bien ; aussi je ne vous ai répondu que pour vous faire voir qu’il y a des choses au-dessus de votre entendement, & dont il vaut mieux remettre l’explication à un autre temps. Reprenons où nous en étions. Vous voyez que le feu & l’eau sont nécessaires à la vie ?
Emilie.
Oui, Maman.
La Mere.
A présent, retenez votre respiration… bouchez-vous bien la bouche & le nez.
Emilie.
Maman, j’étouffe, je ne peux pas.
La Mere.
Vous voyez donc bien que l’air est aussi nécessaire à la vie que le feu & l’eau. Mais ce n’est pas tout, Emilie. Notre chair est une matiere qui est sujette à la corruption, & lorsqu’elle est desséchée, elle tombe en poussiere & devient terre.
Emilie.
Oui, Maman, j’ai vu cela dans mon Catéchisme historique.
La Mere.
Eh bien, cette terre, le feu, l’air & l’eau sont les principes de la vie. Si vous étiez privée d’une de ces choses, vous ne pourriez pas vivre, comme je vous l’ai fait voir.
Emilie.
Cela est vrai.
La Mere.
Et ces quatre choses, le feu, l’eau, la terre & l’air sont ce qui donne la vie à tout ce qui existe dans la nature.
Emilie.
Mais ce n’est donc pas des Elements, comme dit ce Livre ?
La Mere.
Pardonnez-moi, on appelle la terre, le feu, l’air & l’eau, les quatre Elements de la nature, parce qu’élément veut dire principe d’une chose, ce qui lui fait être ce qu’elle est. A présent, vous entendez bien qu’élément veut dire principe d’une chose ?
Emilie.
Oui, Maman.
La Mere.
Eh bien, on dit aussi les éléments d’une science, les éléments de l’écriture, les éléments de la lecture. Qu’est-ce que cela veut dire, par exemple, les éléments de l’écriture ?
Emilie.
Mais, ce n’est pas le feu, la terre…
La Mere.
Non ; ce sont les éléments de la nature, ceux-là.
Emilie.
Mais on ne m’a pas dit les autres.
La Mere.
Qu’est-ce que nous sommes convenues qu’éléments vouloient dire ?
Emilie.
Eléments veut dire principes.
La Mere.
Eh bien, qu’est-ce que c’est que les éléments de l’écriture ?
Emilie.
Ah ! c’est-à-dire les principes de l’écriture.
La Mere.
Cela est vrai, quand on dit les éléments d’une science, on entend les principes d’une science, & quand on dit les quatre éléments de la nature, on entend le feu, l’eau, la terre & l’air, qui sont les principes de la vie.
Emilie.
A présent, j’entens bien, & je ne l’oublierai pas… Maman, vous avez donc lu tous les Livres ?
La Mere.
Je ne vous en donne point à lire sans les avoir lus, & je vous en ai dit la raison.
Emilie.
Je m’en suis bien apperçue ; car l’autre jour en lisant l’histoire de la mauvaise fille, vous sçaviez que cette Dame que je trouvois si méchante n’avoit pas d’enfants… A propos, Maman, pourquoi n’est-il pas nécessaire que nous fassions lire cette histoire à un certain Monsieur qui polissonne toujours avec moi ?
La Mere.
C’est que j’espere que vous serez bientôt assez raisonnable pour qu’on ne polissonne plus avec vous.
Emilie.
Mais, Maman, si vous lui disiez que vous ne voulez pas ?
La Mere.
Ne vous rappellez-vous pas que le Baron répondoit à Mademoiselle d’Orville, que comme elle ne se respectoit pas elle-même, il croyoit que les autres pouvoient être dispensés de la respecter.
Emilie.
Oui, Maman.
La Mere.
C’est donc la faute d’une Demoiselle quand les hommes ont un air trop libre avec elle, & c’est votre faute quand on polissonne avec vous.
Emilie.
Mais comment faut-il donc faire pour se faire respecter ?
La Mere.
Il faut rester assise auprès de sa mere ou à sa table à s’amuser. Il ne faut point courir par la chambre comme une folle, en jettant ses bras par-dessus la tête, & levant les pieds d’une maniere indécente. Il ne faut pas adresser la parole aux hommes ; mais quand ils vous parlent, il faut seulement leur répondre poliment, & avec assez de sérieux pour montrer que vous ne voulez pas qu’on vous approche ; & toutes ces attentions sur soi-même & sur son maintien s’appellent la pudeur.
Emilie.
Mais, Maman, pourquoi ne voulez-vous pas dire à ces Messieurs que j’ai de la pudeur ?
La Mere.
C’est qu’ils ne me croiroient pas en vous voyant vous conduire comme vous le faites. Lorsqu’on en a, elle se voit bien sans qu’il soit besoin de le dire, & il ne faut pas qu’on croie que c’est moi qui vous empêche de vous familiariser avec les hommes ; il faut que ce soit votre contenance, votre conduite qui leur en impose ; car si elle se trouvoit contraire à mes propos, tout ce que je dirois ne vous garantiroit de rien, & on croiroit que ma tendresse pour vous m’empêche de vous voir comme vous êtes.
Emilie.
Cela est vrai. Mais, Maman, tout ce que vous dites est vrai.
La Mere.
Si vous en êtes persuadée, comme je l’espére, vous en profiterez. Mais j’ai encore une autre vérité à vous apprendre, qui est une suite de ce que nous venons de dire, c’est qu’une Demoiselle bien née…
Emilie.
Qu’est-ce que c’est qu’une Demoiselle bien née ?
La Mere.
C’est-à-dire, qui a des dispositions naturelles à la vertu & un desir très-vif de fuir le mal.
Emilie.
Eh bien, Maman, qu’est-ce que fait une Demoiselle bien née ?
La Mere.
Elle doit s’accoûtumer de bonne heure à n’avoir pas de garde plus sûre qu’elle-même ; c’est à vous à en imposer, ce n’est pas à moi. Car si c’est moi qui oblige les hommes à vous respecter, vous voyez bien que si je suis un instant éloignée de vous, ils ne vous craindront plus, & c’est votre ressentiment qu’il faut leur faire craindre, ce n’est pas le mien.
Emilie.
Allons, je prendrai bien garde à moi, & je ferai le mieux que je pourrai.
La Mere.
Vous voyez bien aussi que si vous faisiez lire l’histoire de la mauvaise fille, vous vous exposeriez à vous faire dire que vous lui ressemblez à beaucoup d’égards. Il vaut bien mieux vous corriger de votre étourderie, de votre legéreté, & vous verrez que vous n’aurez plus besoin alors de me prier de faire des leçons aux autres.
Emilie.
Maman, je croyois… Ah ! Maman, à propos j’ai oublié… ma bonne m’a dit de vous prier, si vous envoyez à Paris, de faire passer chez la Couturiere ; elle n’a pas apporté ma robe neuve, elle l’avoit promise pour aujourd’hui.
La Mere.
Eh bien, apparemment qu’elle n’est pas finie, ce sera pour un autre jour.
Emilie.
Oh ! c’est que je serai bien heureuse quand j’aurai ma robe neuve.
La Mere.
Eh ! qu’est-ce qu’une robe neuve peut faire au bonheur ?
Emilie.
C’est que je suis bien aise d’être parée.
La Mere.
Est-ce que vous n’avez jamais eu de chagrin les jours où vous avez été bien parée ? N’avez-vous jamais pleuré avec une robe neuve ?
Emilie.
Oh, pardonnez-moi !
La Mere.
Est-ce que l’on vous accorde tout ce que vous voulez les jours de parure ?
Emilie.
Non pas toujours.
La Mere.
Est-ce que mes amis, est-ce que moi-même, nous faisons plus d’attention à vous, quand vous avez une belle robe ?
Emilie.
Mais non, Maman.
La Mere.
Quelles sont les occasions où l’on s’occupe le plus de vous ? où l’on vous accorde tout ce que vous desirez, & où vous éprouvez cette satisfaction intérieure qui fait que vous êtes si contente de vous, de moi & des autres ?
Emilie.
C’est quand je n’ai point d’humeur, quand j’ai été bien obéissante, & que j’ai rempli tous mes devoirs… Là… tout couramment sans chercher à me distraire.
La Mere.
Vous voyez donc bien qu’une robe neuve ne rend pas heureuse ; car vous avez beau être parée, vous n’en avez pas été moins chagrine quand vous avez eu des reproches à vous faire ; & je vous ai vu très-gaie, très-contente avec un petit fourreau de toile, souvent même à la fin du jour assez sale ; mais puisque nous y sommes, cherchons un peu, quelles sont les conditions nécessaires au bonheur ?
Emilie.
Oui, cherchons… J’allois dire quelque chose, mais je crois que je me trompe.
La Mere.
Qu’est-ce que cela fait ? dites toujours ! Ce n’est qu’en me disant tout ce qui vous passe par la tête que vous apprendrez à penser juste.
Emilie.
Oui, Maman, mais si je dis mal ?
La Mere.
Eh bien, je vous en avertirai.
Emilie.
Maman, c’est que je voulois dire, cherchons les éléments du bonheur !
La Mere.
Eh bien, vous auriez très-bien dit ; car c’est précisément ce que je veux que vous trouviez.
Emilie.
Mais le bonheur, c’est une chose… Je voudrois le sçavoir… Mais non, ce n’est pas une science.
La Mere.
C’est la premiere de toutes les sciences ; celle qui importe le plus aux hommes de connoître.
Emilie.
Est-elle bien difficile à apprendre ?
La Mere.
Très-difficile & même impossible aux méchants, mais très-aisée pour ceux qui se servent de leur raison.
Emilie.
Ah ! Maman, j’espére qu’elle ne sera pas difficile pour moi.
La Mere.
Je l’espére aussi. Nous avons déja dit que les beaux habits ne rendoient point heureux ; voyez votre bonne, elle n’a pas de beaux habits, elle n’est point riche ; eh bien, la croyez-vous heureuse ?
Emilie.
Oh ! sûrement, Maman, car elle rit & chante toujours. Je ne l’ai jamais vue triste.
La Mere.
Tous ces paysans, tous ces domestiques que vous voyez danser les Dimanches à la porte du bois de Boulogne, vous les voyez contents ; vous les voyez rire, ils ne sont point riches ; ce n’est qu’à force de travailler toute la semaine qu’ils gagnent de quoi vivre & de quoi se vêtir eux & leurs enfants. Vous m’avez souvent parlé de leur gaieté, nous pouvons donc conclure que les richesses ne sont sûrement pas nécessaires au bonheur.
Emilie.
Mais qu’est-ce qui fait que tous ces pauvres gens sont contents ?
La Mere.
Voyez, dites-moi votre idée.
Emilie.
Mais je crois, c’est parce qu’ils ont bien travaillé & parce que l’on est content d’eux.
La Mere.
Vous avez raison. Eh bien, quel sera donc le premier élément du bonheur dans tous les âges & dans toutes les conditions ?
Emilie.
Ce sera d’avoir rempli son devoir & d’être content de soi, n’est-ce pas, Maman ?
La Mere.
Cela est certain, on peut avoir tous les avantages réunis, bien des richesses, une bonne santé, & n’être point heureux ; mais sans bien, avec une santé foible telle que vous m’en voyez, on peut se trouver heureux, car le vrai bonheur dépend de nous-mêmes.
Emilie.
Oui, il n’y a qu’à être bien sage.
La Mere.
Et il n’y a pas de bonheur quand on n’a pas rempli ses devoirs, parce qu’alors on n’est content ni de soi, ni des autres.
Emilie.
Voilà pourquoi les méchants ne sont pas heureux, n’est-ce pas, Maman ?… Bon, voilà du monde !
La Mere.
Je n’en suis pas fâchée ; nous avons assez causé aujourd’hui, & il est temps que vous alliez apprendre votre Évangile & achever vos études.
Emilie.
Maman, j’ai encore quelque chose à vous dire sur ce bonheur que je n’entens pas bien ; demain vous me permettrez de vous le dire, n’est-ce pas ?
La Mere.
Oui, si vous avez mérité que nous causions ensemble.

