ONZIEME CONVERSATION.
Reading edition
Emilie.
Maman, je viens de me promener aux Thuileries.
La Mere.
Vous y êtes-vous amusée, ma fille ?
Emilie.
Mon Dieu non, Maman, je vous assure.
La Mere.
Pourquoi donc ?
Emilie.
On m’a fait un fort vilain compliment.
La Mere.
Et qui cela ?
Emilie.
Une Dame & un Monsieur qui passoient.
La Mere.
Qu’est-ce donc qu’ils vous ont dit ?
Emilie.
Ils ont dit en passant que j’étois bien noire.
La Mere.
Et cela vous a empêché de vous amuser ?
Emilie.
Mais oui, Maman, j’ai été fâchée.
La Mere.
Cela n’en valoit pas la peine.
Emilie.
Est-ce que ce n’est pas vilain d’être noire ?
La Mere.
Quand on est blanche, c’est un agrément de plus ; quand on est noire, c’est un agrément de moins : voilà tout.
Emilie.
Mais quand on est noire, on est laide.
La Mere.
Et quand on est laide, on est donc bien malheureuse selon vous ?
Emilie.
Est-ce qu’on ne l’est pas ?
La Mere.
Je vous le demande. Vous sçavez bien que vous n’êtes pas jolie jusqu’à présent. Vous trouvez-vous bien à plaindre ?
Emilie.
Non, Maman.
La Mere.
Cela ne vous a jamais empêché de rire, de danser, de vous réjouir.
Emilie.
Oh ! pour cela non.
La Mere.
Eh bien, répondez vous-même à votre question, croyez-vous la beauté nécessaire au bonheur ?
Emilie.
Je vois bien que non. Mais, Maman, je n’étois pas si noire l’année passée, & je n’étois pas si laide.
La Mere.
Cela est vrai. C’est que vous avez été beaucoup au soleil & à la campagne au grand air… Ainsi vous voyez bien que vous seriez très à plaindre si vous faisiez dépendre votre bonheur de la beauté de votre teint.
Emilie.
Pourquoi, Maman ?
La Mere.
Puisqu’il est si aisé à gâter, vous courriez risque à tout moment d’être malheureuse.
Emilie.
Ah ! oui, vraiment. Je ne pourrois ni aller promener, ni rien faire. J’aime mieux être laide & me divertir.
La Mere.
Voilà pourquoi toutes les personnes raisonnables & sensées tâchent de se procurer des avantages moins fragiles, qui établissent le bonheur d’une maniere plus solide, & qui les dédommagent de la beauté qu’elles n’ont pas, ou qui se perd du moins avec les années.
Emilie.
Et comment faut-il faire, Maman ?
La Mere.
Je vous en ai indiqué déja plus d’un moyen.
Emilie.
Maman, ayez la bonté de me le dire encore.
La Mere.
Votre expérience ne vous a-t-elle encore rien appris là-dessus ?
Emilie.
Oui, quand je suis contente de moi d’abord, & puis quand j’ai pu faire plaisir à quelqu’un, oh ! je suis heureuse ! heureuse !
La Mere.
Eh bien, voilà un bonheur dont rien ne peut vous priver, dès que vous êtes assez bien née pour le sentir & pour le goûter. Faire plaisir aux autres, secourir un malheureux qui souffre, le consoler dans ses peines, y prendre part, cacher les fautes des autres, les excuser dans leurs foiblesses, oublier le mal & le méchant, parce que son idée trouble & dégoûte : en un mot, être juste envers les autres & envers vous-même.
Emilie.
Maman, je voudrois apprendre cela par cœur pour ne jamais l’oublier.
La Mere.
Quand vous serez un peu plus grande, Emilie, je vous donnerai un Livre à lire & même à apprendre par cœur, où vous trouverez presque tous ces principes réunis.
Emilie.
Ah, Maman, à présent, je vous en prie, je vous en prie, je vous demande en grace !
La Mere.
Il y a dans ce Livre des choses fort au-dessus de votre portée.
Emilie.
Mais, Maman, seulement un petit endroit à apprendre par cœur, je vous demande en grace, je vous promets que vous serez bien contente de moi. Tenez, je serai sage. Ah, ma bonne Maman !… Ah ! vous souriez ; c’est bon.
La Mere.
Eh bien, je vous en ferai un extrait au premier moment que j’aurai de libre, & je vous le donnerai.
Emilie.
Ah, Maman, que je vous remercie ! Que vous êtes bonne ! Sera-ce bientôt ?
La Mere.
Oui ; mais reprenons notre conversation.
Emilie.
Oui, Maman… Eh bien, tenez, je ne sçais plus moi, où nous en étions.
La Mere.
Tant pis ; car pour être heureuse, il ne faut pas avoir une tête de linotte.
Emilie.
Maman, je voulois vous demander… Qu’est-ce que c’est qu’un extrait ?
La Mere.
C’est de ne prendre d’un ouvrage que ce qui vous interesse en laissant tout le reste. Par exemple, dans celui dont je vous parle, je transcrirai tout ce qui a rapport aux principes que vous desirez graver dans votre tête & dans votre cœur, & je laisserai tout ce qui est étranger. Cela s’appelle extraire un ouvrage, faire un extrait.
Emilie.
J’entens… Eh bien, Maman, qu’est-ce que vous voulez bien me dire encore ?
La Mere.
Nous parlions des différents objets sur lesquels il faut fonder son bonheur.
Emilie.
Ah ! oui, j’ai bien retenu.
La Mere.
Retenez bien aussi qu’un des plus sûrs & des plus indépendants de tout événement, c’est le goût du travail & de l’occupation, parce qu’il nous rend indépendants des autres, comme je vous l’ai déja dit.
Emilie.
Oui ; c’est il y a aujourd’hui huit jours que nous avons dit cela.
La Mere.
L’occupation est une distraction sûre quand on a des peines & des contradictions. C’est une ressource contre l’ennui. La lecture, les talents, l’ouvrage, en un mot toutes les diverses occupations auxquelles peuvent se livrer les personnes de notre sexe, qui, comme vous, reçoivent une bonne éducation, sont une compagnie toujours prête, avec laquelle on ne craint pas de suites fâcheuses, ni de mauvais compliments, comme vous en a fait votre Dame des Thuileries.
Emilie.
Oh ! Maman, laissons cette Dame, je vous en prie, je suis fâchée…
La Mere.
De quoi ?
Emilie.
De m’être fâchée.
La Mere.
Eh bien, vous en tirerez du profit ; & les fautes qui tournent à profit sont moins fâcheuses que d’autres à votre âge. Mais comme vous dites, laissons cette conversation. Comme je suis contente de vous, il faut que je vous lise un Conte de Fée qui a assez de rapport à notre conversation.
Emilie.
Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne ! Est-il vrai ce Conte ?
La Mere.
Autant que peut l’être un Conte de Fée ; la morale n’en est point exagérée, elle est vraie, la fable ne l’est pas. Ecoutez-vous ?
Emilie.
Oui, Maman.
La Mere.
La Princesse Régentine, Souveraine de l’Isle Heureuse, avoit deux filles, qui toutes deux pouvoient se promettre de faire un jour des mariages avantageux. Elles étoient riches & de grande naissance. Régentine jouissoit d’une excellente réputation ; & l’on sçavoit qu’elle n’avoit rien épargné pour l’éducation de ses filles, & qu’elle ne les avoit jamais perdues de vue. Elles avoient toutes deux beaucoup d’esprit. L’aînée étoit belle comme un Ange, ce qui l’avoit fait nommer Céleste. Elle avoit un caractére vif & gai. La cadette, qu’on nommoit Reinette parce qu’elle étoit ronde comme une pomme, étoit laide, & avoit d’ailleurs tout autant d’agrément que sa sœur dans le caractére.
Régentine voyoit beaucoup de monde. Ses filles étoient toujours avec elle. Chacun se récrioit sur la beauté de Céleste ; tout le monde lui adressoit la parole, & personne ne disoit rien à Reinette. Quelquefois on rioit de ses reparties ; on disoit qu’elle avoit de l’esprit, mais que son aînée en avoit autant qu’elle, & que sa figure étoit si séduisante qu’on ne pouvoit pas s’empêcher de s’occuper d’elle de préférence…
Emilie.
Quel âge avoit-elle, Reinette ?
La Mere.
Elle avoit treize ans.
Emilie.
Et l’aînée ?
La Mere.
Elle en avoit près de quinze. Reinette se désoloit d’être ainsi délaissée ; elle en avoit même quelquefois de l’humeur. Sa mere, qui les jugeoit très-bien toutes deux, leur dit un jour : « Mes enfants, il y a long-temps que je vous examine l’une & l’autre en silence. J’étudie votre caractére. Vous êtes sœurs, vous ne devez rien avoir de caché l’une pour l’autre ; votre bonheur réciproque doit vous toucher également. Il ne peut rien arriver à l’une de vous que l’autre n’y prenne part. Malheur, plaisir, bonheur, en un mot l’amitié entre deux sœurs est si intime, que tout doit être commun. Je vais vous faire part de mes remarques ; d’ailleurs il est temps que je vous révéle un secret que je vous ai toujours tenu caché pour ne pas vous affliger. » Céleste & Reinette prierent leur mere de vouloir bien les en instruire. « Vous, ma fille, dit-elle à l’aînée, la nature vous a accordé une figure distinguée, & c’est un des moindres dons que le Ciel pouvoit vous faire. La beauté est souvent plus nuisible qu’utile au bonheur. D’ailleurs c’est un avantage passager ; quand vous aurez atteint l’âge de vingt ou vingt-cinq ans, chaque jour apportera une petite dégradation à votre beauté ; & si vous continuez à fonder sur elle votre bonheur, vous vous trouverez insensiblement fort à plaindre & sans ressource. Vous vous enyvrez journellement des hommages & des complaisances que vos charmes vous attirent. Vous y bornez votre existence. Vous vous accoûtumez peu-à-peu à penser que tout est fait dans le monde pour être soumis à vos volontés. Il arrive de-là que la plus legere contradiction est pour vous un malheur, & que vous trouvez injustes tous ceux qui ne vous admirent pas ; vous ne prévoyez pas, comme je l’ai dit souvent, que c’est dès la grande jeunesse & tout en jouissant de ses belles années, qu’il faut se prémunir contre les événements de la vie, & se préparer des ressources sûres contre l’adversité & les inconvénients d’un âge plus avancé. C’est dès-à-présent qu’il faut établir votre bonheur sur des fondements solides. Je vous ai dès l’enfance donné des principes qui me répondent de votre vertu & de votre honnêteté. Je vous ai donné des maîtres pour vous instruire & multiplier vos connoissances ; vous auriez pu en acquérir beaucoup, car vous avez de l’esprit ; mais vous négligez vos études, vous n’êtes occupée que de votre toilette & de vos ajustements. Vous avez beau faire ; ils ne vous dédommageront pas dans quelques années de votre beauté perdue. »
« L’exemple de votre sœur vous a donné la même tournure, Reinette. Vous vous affligez de n’être point jolie ; vous en avez de l’humeur, & vous passez des heures entieres devant votre miroir, pour voir si, à force de pompons, la beauté n’arrivera pas. Vous avez beau faire, mes enfans, je le répéte, Céleste ne sera pas toujours belle, & vous, Reinette, vous resterez comme vous êtes. Croyez-moi, au lieu de perdre votre temps dans des regrets inutiles, travaillez à vous dédommager de la beauté qui vous manque. Chacune de vous a été douée en naissant de divers avantages. Céleste a reçu la beauté, mais la Fée Prévoyante, qu’on oublia d’inviter à mes couches, n’a jamais voulu depuis se laisser fléchir en sa faveur, & a prononcé qu’elle ne verroit jamais plus loin que le bout de son nez sur tout ce qui concerne les événements de la vie. La Fée Prudente eut pitié de mes alarmes. Je ne puis, me dit-elle, m’opposer aux volontés de Prévoyante, qui est mon ancienne. J’ai vu dans le Livre des Destinées, qu’un sort heureux attend Céleste, mais elle n’en jouira que lorsqu’elle aura perdu sa beauté, & qu’elle aura pu faire naître une passion sans le secours de ses charmes.
« Vous voyez, ma fille, continua-t-elle, en adressant la parole à Céleste, que vous avez un grand intérêt à profiter de mes conseils, & que vous avez grand tort de n’être occupée que de votre beauté, qui sera toujours un obstacle à votre bonheur.
« La faute que j’avois faite en vous mettant au monde, me rendit attentive, lorsque votre sœur naquit. J’envoyai huit jours d’avance inviter Prévoyante & ma bonne amie Prudente ; ma marraine la Fée Lumineuse ne fut point oubliée : la Fée Beauté étoit absente & ne put pas venir ; mais elle m’envoya sa cousine issue de germaine, Laidronette. Elles vous reçurent, Reinette, & vous prirent l’une après l’autre entre leurs bras. Laidronette vous doua d’une physionomie spirituelle & vive. La Fée Lumineuse vous donna l’aptitude à tous les talents, & vous doua de fermeté & de courage. Prévoyante, qui est rancuniere, vous permit seulement d’être réfléchie, mais ne vous accorda la prévoyance que lorsque vos malheurs vous auroient éclairée. Et moi, s’écria promptement la Fée Prudente, je la doue du talent d’être heureuse au milieu de l’adversité. Lumineuse ajoûta, j’y consens, & pour multiplier son bonheur, je la doue d’une ame sensible & bienfaisante. Voilà, Reinette, le sort qui vous attend. Nous pressâmes en vain Prévoyante de s’expliquer sur les malheurs dont vous êtes menacée, elle s’est obstinée au silence. C’est à vous, mes filles, à profiter de ce que je viens de vous révéler ; vous, Céleste, en vous efforçant de plaire par votre caractére & par votre esprit, sans le secours de vos charmes ; vous, Reinette, en acquérant promptement des connoissances & des talents, pour vous en faire des ressources dont il paroît que vous aurez besoin. »
Emilie.
Est-ce que c’est déja tout, Maman ?
La Mere.
Oh ! que non.
Emilie.
Tant mieux, car cela m’amuse bien.
La Mere.
Ce discours fit peu d’impression sur Céleste. Une visite arriva, on la trouva belle comme un Ange ; elle oublia bientôt l’Oracle, & ne pensa qu’au plaisir de plaire & d’entendre louer sa beauté. Reinette fit quelques réflexions, fut touchée des alarmes de sa mere, résolut de s’appliquer davantage au dessein, à la musique, à la lecture ; mais elles étoient l’une & l’autre priées à un bal : l’heure de la toilette arriva, elles y coururent avec le même empressement & le même désouci, que si elles n’avoient rien appris de leur sort à venir.
Céleste trouva dans sa chambre un bel habit de bal de satin bleu & argent, dont chaque falbalas étoit attaché avec un diamant jaune. La Fée Prévoyante l’avoir envoyé, afin de la séduire & de lui faire oublier plus promptement les avis de sa mere. Ce présent produisit tout l’effet qu’elle en attendoit. Céleste ne se possédoit pas de joie. Elle courut montrer à Reinette son bel habit. Celle-cy, qui étoit encore un peu occupée de la conversation qu’elle venoit d’avoir, fut affligée pour sa sœur de l’yvresse où elle la voyoit. Elle alloit lui communiquer ses réflexions lorsque la fenêtre de son appartement s’ouvrit, & elles virent tout-à-coup entrer quatre pigeons, blancs comme la neige. Ils portoient une grande corbeille, qu’ils poserent aux pieds de Reinette ; elle s’ouvrit toute seule : les quatre pigeons déployerent un bel habit de satin couleur de Rose & argent, pareil à celui de Céleste, & relevé par des émeraudes. C’étoit encore un présent de Prévoyante qui prévoyoit tout. Les quatre pigeons, après s’être acquités de leur commission, s’en allerent par le même chemin, & la fenêtre se referma. Reinette fut bientôt aussi éblouie que sa sœur. Régentine, qui vit l’impression que les présents faisoient sur l’esprit de ses filles, fut un moment tentée de les leur ôter, mais la crainte d’attirer encore de plus grands malheurs sur elles, l’arrêta.
Dans cette perplexité, elle se retira dans son boudoir ; elle appella intérieurement Prudente à son secours, qui lui apparut tout-à-coup. « Vous avez raison, lui dit la Fée, d’être inquiette de l’effet que ces présents peuvent produire sur vos filles. Vous n’en connoissez pas encore tout le danger. Ils ont la vertu d’ôter à celles qui les portent la réflexion & la mémoire, & de ne les rendre sensibles qu’au plaisir de s’admirer. Je vous ai déja dit, que je ne pouvois rien changer à la destinée de Céleste, il faut qu’elle subisse son sort. Quant à Reinette, je viens de lui faire trouver sur sa toilette une parure de tête, qui la garantira du fort jetté sur son habit. Toutes les fois qu’elle se trouvera exposée à faire mauvais usage de ses réflexions, (car elle n’en feroit que de fausses) les roses qu’elle aura dans sa tête la piqueront si fort qu’elle en perdra de vue ce qui l’occupoit, & que, lasse de ce supplice, elle quittera d’elle-même sa parure. » Régentine remercia beaucoup la Fée. « Ce n’est pas tout, reprit-elle ; voici un miroir que je vous donne, qui a la vertu de faire voir les objets tels qu’ils sont. Aussi-tôt que vos filles commenceront à être lasses du bal, présentez leur ce miroir, & suivez exactement ce que, dans le premier mouvement de surprise, elles vous prieront de faire. » En finissant ces mots elle disparut.
Régentine plus tranquille, mit son miroir dans sa poche, & revint assister à la toilette de ses filles, qui étoient déja prêtes à partir. Reinette lui montra les roses & les pierreries qu’elle avoit trouvées sur sa toilette & dont elle s’étoit parée, & après maintes & maintes folies que la joie fit dire aux deux sœurs, elles partirent pour le bal.
Elles éblouirent toute l’assemblée. Céleste étoit si belle qu’on ne pouvoit pas soûtenir sa vue. Elle eut comme à l’ordinaire, la préférence sur sa sœur ; mais Reinette étoit si contente de sa parure, si gaie, si yvre, qu’elle ne s’en appercevoit pas, & qu’elle se croyoit aussi belle que Céleste, ce qui revenoit au même.
Le Prince Colibri pensa perdre la tête en voyant danser Céleste. Il forma dès cet instant le projet de la demander en mariage. Céleste reçut avec complaisance tous les hommages de cette brillante assemblée, & elle pensoit en elle-même qu’il n’y avoit pas de bonheur plus grand sur la terre que d’être belle, & d’avoir un habit de satin bleu & argent relevé de topases. La même réflexion venoit à Reinette sur son habit couleur de rose & argent relevé d’émeraudes ; car ces deux habits ayant reçu de la Fée Prévoyante le même pouvoir, la même idée vint en même temps aux deux sœurs. Reinette porta la main à la tête & jetta un cri qui fit retourner tout le monde ; chacun s’empressa de la secourir, mais elle ne pouvoit définir ce qu’elle avoit senti. Tout ce qu’on lui dit d’obligeant excita en elle un mouvement de sotte vanité, qui lui valut une seconde piquure plus forte encore que la premiere. Elle jetta un second cri. Elle dit alors qu’il lui avoit pris subitement une douleur insupportable à la tête, mais qu’elle avoit presque disparu. Elle remercia beaucoup ceux qui s’empressoient autour d’elle, & elle recommença la danse comme si de rien n’étoit. Ce ne fut pas pour long-temps. En passant devant une glace, les deux sœurs se contemplerent avec tant de satisfaction, qu’une troisieme piquure, plus longue & plus forte que les précédentes, faillit à la faire mal. Comme elle pensoit juste, tant que la piquure se faisoit sentir elle n’osa crier, de peur qu’à la fin on ne la prît pour folle. Elle chercha sa mere. Elle l’apperçut dans un coin de la sale. Elle lui vit les larmes aux yeux de la folie & de l’extravagance de ses filles. Son premier mouvement fut d’aller se jetter dans ses bras ; mais la piquure s’affoiblit, & elle cessa de la sentir en donnant la main à un Cavalier qui vint la prier à danser. Enfin le plaisir & la vanité l’enyvrerent tellement, & les piquures devinrent si fréquentes & si continues que l’une n’attendoit pas l’autre.
Ce fut alors qu’elle vint supplier sa mere de quitter promptement le bal. Heureusement pour elle, Céleste fit un faux pas en dansant, qui lui donna le même desir. Alors Régentine tira son miroir de sa poche, & leur dit : « Voyez vous-mêmes si vous n’avez pas perdu quelques pierreries. » Elles se regarderent toutes deux en même-temps. Céleste fit un éclat de rire, & Reinette fut si humiliée qu’elle se cacha de ses deux mains. « Maman, dit-elle, faites chercher par-tout ces vilains pigeons, qu’ils reprennent leur habit, je ne veux plus le voir. Et moi, dit Céleste, je vous prie, Maman, faites-moi peindre comme cela, pour que je ne sois plus tentée de m’habiller de même. J’ai l’air d’une folle. »
Emilie.
Mais qu’est-ce qu’elles avoient donc vu dans le miroir, Maman ?
La Mere.
Vous êtes bien pressée, Emilie, j’allois vous le dire. Eh bien ! dans ce miroir elles étoient si repetissées, elles paroissoient si petites, si petites, qu’un enfant qui vient de naître ne l’est pas davantage. Céleste n’apperçut dans sa tête que des hochets, des poupées, des polichinels & toutes sortes de jouets d’enfants, au lieu des fleurs qu’elle croyoit y avoir, & elle vit dans un coin de la sale la plûpart de ceux qui lui avoient prodigué tant d’éloges, la tourner en ridicule & lever les épaules de pitié en parlant d’elle.
Reinette vit toutes ses roses changées en épines. Son extrême parure lui parut faire un contraste ridicule avec sa figure qui n’étoit pas jolie, & elle entendit qu’on disoit quand elle partit, c’est dommage qu’avec de l’esprit on soit si ignorante & si frivole : Céleste & Reinette ne sçavent que sauter & rire comme des enfants. Régentine, qui a tant de mérite, est bien à plaindre d’avoir de tels hannetons à gouverner.
De retour chez elle, Régentine fit monter à cheval quatre de ses Pages pour chercher par-tout quatre pigeons blancs. Elle donna ordre aussi qu’on lui amenât le meilleur Peintre. En attendant, elle & ses filles se mirent au lit. Mais Céleste fut obligée de coucher toute habillée. Son habit resta collé sur son corps, quelqu’effort qu’on fît pour l’en débarrasser. Celui de Reinette tomba de lui-même dès qu’elle fut dans sa chambre. Il n’y eut que les fleurs qu’on ne put jamais détacher de sa coëffure. Ce qui lui fit faire des rêves couleur de rose.
A l’instant de son réveil, Régentine demanda si ses Pages étoient de retour. On lui dit qu’il y en avoit trois qui avoient parcouru en vain ses Etats, qu’ils n’avoient jamais pu trouver quatre pigeons blancs. Quant au Peintre, il y avoit une heure qu’il attendoit le réveil des Princesses. Régentine fit venir Céleste, & le Peintre commença aussi-tôt son portrait. A mesure que le tableau s’avançoit, l’habit de Céleste se détachoit de lui-même ; & le portrait achevé, elle se trouva vêtue de blanc, d’une toile très fine & sur laquelle se trouvoient peintes toutes sortes de mouches & de papillons.
Tandis qu’on peignoit Céleste, le quatrieme Page arriva tout essoufflé, & tout en nage. Il avoit parcouru, ainsi que ses camarades, tous les Etats de Régentine, & tout aussi inutilement qu’eux. Il s’en revenoit tristement, lorsqu’il apperçut au coin d’un bois une petite vieille qui donnoit à manger à quatre pigeons blancs. Il conduisit au grand galop son cheval vers elle. La vieille, le prenant pour un voleur, remit promptement ses pigeons dans un panier & s’enfonça dans le bois. Le Page y arriva presque en même temps qu’elle ; mais il ne comprit pas comment elle avoit pu faire, car le bois étoit si touffu qu’on ne pouvoit y pénétrer. Il tourna long-temps sans pouvoir trouver l’entrée ; il alloit renoncer à son entreprise lorsqu’il vit auprès de lui une jolie petite fille qui lui présenta un panier de chenevis. « Mon beau Seigneur, lui dit-elle, voulez-vous acheter mon reste ? J’ai là aussi de belles pommes ; croyez-moi, vous ferez bien de les acheter ; & puis vous ferez une bonne action, car j’ai ma mere bien malade, elle m’a donné tout cela à vendre, & je n’ai encore rien vendu d’aujourd’hui. » Le Page prit une de ses pommes, il mouroit de soif ; il la mangea avec avidité & la trouva délicieuse. Il lui vint en esprit, qu’en jettant du chenevis devant le bois, cela attireroit peut-être les pigeons, & enchanté de cette heureuse rencontre, il donna à la petite fille tout ce qu’il avoit d’argent dans sa poche, & elle s’en alla très-contente. Aussi-tôt le Page se mit à semer du chenevis le long des charmilles, & bientôt il entendit le roucoulement des pigeons. Il essaya d’entrer dans le bois ; mais cela lui fut impossible. Il jetta de nouveau du chenevis, & il vit paroître les quatre pigeons. La vieille suivoit le plus vîte qu’il lui étoit possible. Il voulut prendre ces pigeons qui alloient de branches en branches, mais ils lui échapoient toujours. Enfin, voyant que la vieille étoit hors d’haleine : « Remettez-moi vos quatre pigeons, lui dit-il, & je vous donnerai des pommes pour vous rafraîchir. — Ne perdez pas votre temps à en offrir, lui cria-t-elle, jettez-les contre la charmille jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus dans le panier. » Le page obéit à la vieille, & s’en trouva bien ; car la charmille prit feu & s’enflamma à mesure qu’il jettoit les pommes. La vieille rappella ses pigeons, qui vinrent se percher sur sa tête & sur ses épaules, & tout le bois fut consumé sans qu’il lui en coûtât un cheveu, ni une plume à ses pigeons. Le Page comprit alors qu’il avoit à faire à une Fée, & se prosterna devant elle. « Vous êtes courageux & constant, mon beau jeune homme, lui dit-elle, & vous en recevrez la récompense. Ramassez votre chenevis & mettez-le dans vos poches pour nourrir mes pigeons, & marchons ; car la Princesse Régentine nous attend avec impatience. » Il obéit sans hésiter, tant il étoit rempli de vénération pour elle.
Lorsque la vieille fut seule avec la Princesse, elle se fit connoître pour la Fée Prudente. « Aussi-tôt que je vous eus quittée hier, lui dit-elle, je courus m’emparer des pigeons de Prévoyante ; car ce ne sont qu’eux qui puissent débarrasser Reinette de son habit. Je m’étois auparavant munie de la permission de notre Souveraine, qui me donna une de ses filles d’honneur pour me secourir des piéges que me tendroit Prévoyante. En effet, dès que votre Page parut, je vis en même temps un faucon prêt à fondre sur les pigeons. Je connus qu’il étoit envoyé par mon ancienne, & je me retirai dans le bois. Aussi-tôt il s’éleva une charmille impénétrable. La fille d’honneur de la Souveraine vint à mon secours, en donnant au Page les moyens d’abbatre le bois enchanté, & me voilà ! Ne perdons point de temps, remettons l’habit dans la corbeille ! Dès que les pigeons seront envolés, Reinette sera débarrassée de sa coëffure qui étoit un préservatif contre le pouvoir de Prévoyante. »
Elles passerent ensemble dans l’appartement des jeunes Princesses. Elles trouverent le portrait achevé : mais Céleste n’en fut pas contente ; car il la représentoit telle qu’elle devoit être, quand elle auroit perdu sa beauté. Reinette faisoit de profondes réflexions sur tout ce qui lui étoit arrivé, & le Page jettoit du chenevis aux pigeons comme la vieille le lui avoit recommandé. Elle donna un coup de son bâton sur les deux habits, qui tomberent en poussiere & s’évaporerent en fumée. Alors elle congédia les pigeons dont elle n’avoit plus que faire. Ils partirent en jettant de longs sifflements & se transformerent en hiboux. La vieille dit au Page qu’il pouvoit faire l’usage qu’il voudroit de ce qui lui restoit de chenevis. Il mettoit déja la main dans sa poche pour le jetter par la fenêtre : mais il la retira pleine de diamants & de pierres précieuses de toutes couleurs. « C’est, lui dit la Fée, la récompense de votre bienfaisance & de votre zéle à exécuter les ordres de Régentine. Vous avez offert de partager vos pommes avec moi, tandis que vous mouriez de faim & de soif. Je vous donne de quoi faire la fortune de plus d’un cadet comme vous. — Grand merci, Madame la Fée, lui répondit le Page, je m’en vais porter cela à ma mere. »
« Souvenez-vous, Céleste, continua Prudente, de regarder ce tableau toutes les fois que vous voudrez vous en faire accroire. Et vous, Reinette, vous avez eu tout le temps de faire des réflexions sur votre oreiller, vous pouvez détacher vos roses & vos pierreries. — Ah ! ma marraine, s’écria Reinette, de grace, laissez-moi au moins une des roses pour m’avertir toutes les fois que je serai tentée d’oublier vos leçons. — Je ne le peux, mon enfant, répondit la Fée ; mais quand vous vous trouverez dans l’embarras, je vous en tirerai, si vous n’oubliez pas de m’appeller ; car je n’ai le pouvoir de secourir que ceux qui m’appellent avant de prendre un parti. » Reinette en donna sa parole, la Fée partit, & on lui souhaita un bon voyage.
Cependant le Prince Colibri…
Emilie.
Mais pourquoi s’appelloit-il Colibri, Maman ? Voilà un drolle de nom !
La Mere.
C’est que par le pouvoir d’une méchante Fée, il avoit été transformé pendant plusieurs années en un oiseau qui porte ce nom. Le Prince Colibri avoit été si frapé de la beauté de Céleste, qu’il retourna promptement chez le Prince Tout-Rond, son pere, pour obtenir la permission de la demander en mariage. On prépara une belle ambassade. Le Prince Tout-Rond n’aimoit cependant pas trop les cérémonies ; mais il sentit que dans cette occasion on ne pouvoit s’en dispenser, & il fit les choses de bonne grace. Son pays étoit limitrophe de celui de Régentine, & rien ne convenoit mieux aux intérêts des deux Cours que cette alliance. Aussi la demande fut-elle agréée, les préparatifs de la noce se firent promptement & avec la plus grande magnificence. Le pere de Colibri céda à son fils la souveraineté, & se réserva une seule Terre, où il se retira. Le mariage fut célébré, & Céleste partit avec le Prince son époux pour se rendre dans ses Etats, où elle fut reçue en Souveraine.
Reinette comprit à merveille qu’elle ne seroit pas si aisée à marier que sa sœur. Elle pensa donc sérieusement à se consoler de n’être pas jolie, & à se procurer d’autres avantages. Elle prit du goût pour l’occupation & l’étude. Elle avoit toujours appris avec assez de facilité, mais elle n’approfondissoit rien ; elle choisit la musique comme un genre d’étude qui lui parut préférable, & elle tenta de s’y perfectionner. De-là elle se fit un plan de lectures, les unes instructives, les autres amusantes, & insensiblement elle acquit un très-grand nombre de connoissances. Elle en retira plus d’un avantage, car indépendamment de son amusement journalier, l’instruction donna un nouvel agrément à son esprit, & bientôt elle fut plus recherchée & plus fêtée que ne l’avoit été sa sœur avec toute sa beauté.
Le fils cadet du Prince des Trois-Étoiles, qui étoit sans apanage, n’ayant rien à faire dans les Etats de son pere, voyageoit pour son plaisir. On l’appelloit Pacifique, parce qu’il terminoit tous les différends & toutes les querelles qui survenoient dans sa famille. Il vint à la Cour de Régentine pour y passer trois semaines, mais il fut si enchanté de la réception qu’on lui fit, qu’il y resta trois ans. Le Prince Colibri lui donna des fêtes. Céleste & lui saisissoient toutes les occasions de montrer leur magnificence, & ils étoient si accoûtumés à ce genre d’amusement que, quand on étoit par hazard cinq ou six jours sans inventer un nouveau spectacle, ils s’ennuyoient, ils baailloient, & finissoient par prendre de l’humeur & par gronder tout le monde. Comme on se lasse de tout, quand on en abuse, Céleste & Colibri ne trouverent bientôt plus rien de saillant dans les plaisirs qu’on leur offroit. L’Intendant des menus plaisirs du Prince fut menacé d’être chassé, s’il ne faisoit pas mieux. Il écrivit dans tous les pays, pour requérir les idées de toutes les gens célébres. On lui envoya des plans, des ouvrages & des sujets pour les exécuter. Le Prince & la Princesse trouverent tout cela très-beau, mais la fête n’étoit pas finie qu’ils baailloient comme auparavant. Enfin on eut recours aux Fées. Quelques-unes prétendirent que si Céleste & Colibri s’ennuyoient, c’étoit la faute de la vie oisive & désœuvrée qu’ils menoient. D’autres plus indulgentes se prêterent à les secourir & se firent fort de les faire mourir de rire ; mais le rire est un bien-être momentané, & ne rend pas heureux. Le Prince & la Princesse l’éprouverent. La Fée Fanfreluche, dont tous les revenus consistoient dans les contributions qu’elle tiroit des Marchandes de Modes & des Fabricants d’Etoffes, fit présent à Céleste de deux mois de son revenu pour effiloquer. Ce présent enchanta Céleste ; elle effiloqua du matin au soir pendant quelques jours ; mais cette occupation lui donna bientôt des vapeurs. Alors Fanfreluche ordonna un spectacle d’un nouveau genre. On l’établit dans une prairie en face du château, de sorte que Céleste pouvoit en jouir sans quitter sa chaise longue ; elle n’avoit que la peine de tourner la tête, ce qui lui coûtoit beaucoup, car à force de ne rien faire, elle étoit devenue extrêmement paresseuse. Cette fête devoit se passer la nuit. Par le pouvoir de la Fée la prairie fut tout-à-coup environnée d’une colonnade d’albâtre avec des feuillages en or & en pierreries, montant autour des pilastres ; il y avoit des amphithéatres dans toutes les travées où les Dames & les Seigneurs de la Cour étoient placés. Le peuple étoit derriere, & voyoit par le moyen de grandes & grosses lunettes où dix personnes pouvoient regarder à la fois pour la commodité du public. La Fée fit distribuer de belles tabatieres aux Dames & aux Seigneurs ; ensuite elle donna un signal, toutes les tabatieres s’ouvrirent à la fois, & il sortit de chacune une jolie petite paire de doigts bien potelés, qui saisissant chaque spectateur par le nez, les forçoit à lever la tête tous en même temps, & ils virent dans les airs le plus beau feu d’artifice dont on eût jamais ouï parler. Les doigts enchantés dirigeoient leur attention avec une dextérité surprenante, en leur faisant tourner le nez à propos. La Princesse & le Prince firent de grands éclats de rire, en voyant tous ces nez en l’air. Mais bientôt un spectacle plus flateur s’offrit à leurs yeux. Tous les spectateurs prirent subitement la figure de Céleste & de Colibri, & ils eurent la satisfaction de se voir par-tout où ils jettoient leurs regards, dans différents âges & dans toutes sortes d’attitudes. Céleste & Colibri penserent mourir de plaisir ; mais bientôt ils sentirent l’ennui d’eux-mêmes qui les gagnoit, & ils prierent instamment Fanfreluche de faire cesser le charme. Tout disparut, dès qu’ils eurent formé le desir. Il n’y eut que les doigts enchantés qui vinrent se ranger auprès de la Fée pour recevoir ses ordres. Elle les mit tous dans un mortier, les fit piler, & bientôt il en sortit un beau jeune homme que le Prince & la Princesse trouverent si aimable, qu’ils en firent leur favori, & ensuite leur premier Ministre. Les affaires en allerent beaucoup mieux, mais leur ennui accroissoit tous les jours davantage, leur santé se dérangea, & bientôt ils se trouverent excessivement malheureux.
Tandis que Céleste & Colibri faisoient de vains efforts pour trouver le bonheur hors d’eux-mêmes, le Prince Pacifique devint tous les jours plus épris du mérite de Reinette, & regrettoit d’être un cadet sans apanage & de n’avoir pas un thrône à lui offrir. « Que je serois heureux, disoit-il, d’avoir une femme si douce, si modeste, si raisonnable ! Elle est remplie de talents, & il ne lui échape jamais un mot qui puisse la faire soupçonner d’en avoir, & qui puisse humilier celles qui ne sont pas si habiles qu’elle. La pudeur & la décence, qui sont la plus belle parure des femmes, se remarquent dans toutes ses actions. Elle n’a de volonté que celle de sa mere ; elle n’aura de volonté que celle de son mari. Elle sçait s’occuper, elle trouve ses ressources en elle-même ; elle sera œconome. Elle est sensible, elle sera bienfaisante & généreuse. Ah, que n’ai-je un thrône à lui offrir ! » C’étoit là son refrain.
De son côté, Reinette n’étoit point insensible au mérite du Prince Pacifique, & regrettoit comme lui qu’il ne fût pas un parti sortable pour elle. Régentine s’apperçut de leur vœu mutuel, & en parla à sa fille. Reinette, qui n’avoit rien de caché pour sa mere, lui confia l’inclination qu’elle avoit prise pour le Prince. Régentine trouva un moyen de tout arranger ; c’étoit de donner à Pacifique sa fille & ses Etats, & de ne se conserver que la régence. Elle n’en eut pas plutôt formé le projet, qu’il fut exécuté. On envoya des Ambassadeurs au Prince des Trois-Etoiles, son pere, qui se hâta de donner son consentement ; & le jour de la noce suivit de près le retour des Ambassadeurs. Comme le Prince Pacifique & Reinette n’avoient pas un goût décidé pour les fêtes, on n’en donna pas d’extraordinaires, on se contenta de tenir grand appartement à la Cour de Régentine & de donner un bal paré. Ce bal rappella à la Princesse Reinette celui où elle avoit été deux ans auparavant. Ce souvenir la fit penser à la Fée Prudente, à qui elle avoit tant d’obligations. Elle rougit en réfléchissant qu’elle avoit négligé de la consulter sur son mariage, & courut à sa mere pour lui faire part de cette réflexion. Régentine la rassura du mieux qu’elle put, & se reprocha néanmoins intérieurement la précipitation avec laquelle elle avoit conclu le mariage de sa fille sans l’avis de ses protectrices. Elle eut beau se dire que sa tendresse pour Reinette & l’envie de lui faire promptement un sort heureux ne lui en avoient pas donné le loisir, elle ne pouvoit se dissimuler son tort. Elle quitta l’assemblée, & appella Prudente à haute voix. Prudente ne répondit pas. Enfin, à force de lui demander grace, elle parut. « Je ne peux plus rien pour vous, lui dit-elle ; vous avez négligé de m’appeller vous & votre fille, dans l’occasion la plus importante de sa vie ; il faut qu’elle en subisse la peine ; il faut que son expérience lui apprenne de quelle importance il est de ne rien faire sans moi. Et vous, Princesse, pour vous punir de n’avoir pas dirigé votre tendresse & vos démarches par mes avis, vous ne vous reveillerez que quand vos filles seront changées. » En disant ces mots, Prudente frapa Régentine de sa baguette, & elle s’endormit profondément.
Cependant Reinette inquiéte de ne point voir revenir sa mere, la fit chercher par-tout. On la trouva endormie dans son boudoir. On crut d’abord qu’elle s’étoit trouvée mal, mais on ne tarda pas à s’appercevoir qu’elle étoit enchantée. Alors tout le palais retentit des cris de Reinette. Chacun parla diversement de cet événement ; chacun en tira parti pour mettre à profit le moment où personne ne tenoit encore les rênes du gouvernement, & le Prince Pacifique travailla à se faire reconnoître Régent comme héritier de la souveraineté, en attendant qu’il plût aux Fées de réveiller sa belle-mere. « Doucement, lui dit sa femme, il faut appeller Prudente & Lumineuse à notre secours ; Prévoyante doit être aussi consultée pour sçavoir comment nous devons nous y prendre. — Je n’ai que faire de cette bande de Sorcieres, répondit Pacifique ; chez mon pere des Trois-Étoiles je me gouvernois tout seul ; je crois que vous me prenez pour mon beau-frere Colibri ? Je m’en vais assembler le conseil, & tout ira bien. — Vous ne sçavez pas, lui répondit affectueusement Reinette, à quoi vous vous exposez, cher Prince. » Alors elle lui révéla tous les secrets de famille & le sort dont elle étoit menacée. « Eh bien, lui répondit-il, assemblez-les, consultez-les, divertissez-vous bien. Si leur avis est bon, je le suivrai, car j’aime la paix ; s’il ne vaut rien, je suis votre serviteur, & je vais au Conseil. »
Reinette invita promptement Lumineuse, Prévoyante & Prudente. Elles arriverent. « Vous avez bien fait de nous appeller, lui dit tout bas la Fée Prudente. Quant à moi, mon avis vous est interdit ; mais ma présence vous garantira d’une partie des piéges que pourroient vous tendre mes anciennes. » Reinette leur exposa la situation où le Prince son époux & elle se trouvoient. Lumineuse aussi-tôt donna vingt projets, que Prévoyante détruisoit à mesure que sa compagne les exposoit. Reinette expliqua humblement ceux de son mari. Prévoyante se mit à sourire, & lui fit une longue énumération de tout ce qu’il ne falloit pas qu’il fît. Le Prince arriva, les écouta, se tenoit les côtes de rire, & partit pour ne suivre que son avis. Les trois Fées se retirerent en lui souhaitant bien du succès.
Pendant l’espace d’une année tout alloit assez bien ; mais un jour, en entrant dans l’appartement de Régentine, on la trouva disparue. Peu de jours avant, Reinette avoit mis au monde un Prince & une Princesse. Elle n’étoit pas encore éveillée, le Prince défendit qu’on lui annonçât cette nouvelle avant qu’on eût fait toutes les recherches possibles. Elles furent vaines. On ne put sçavoir ce que Régentine étoit devenue. Enfin il fallut bien en instruire ses filles. Elles furent dans un desespoir si violent qu’elles penserent en perdre la vie. Cet événement redoubla la mélancolie dans laquelle Céleste étoit depuis long-temps tombée. Colibri faisoit ce qu’il pouvoit pour la distraire, & n’y put réussir. « Vous êtes une singuliere femme, lui disoit-il quelquefois ; vous avez tout à souhait ; vous n’avez pas une fantaisie qui ne soit sur le champ satisfaite ; vous ne formez pas un desir, qui ne devienne une réalité ; je n’ai d’yeux que pour vous ; je fais vos volontés du matin au soir, & vous ne vous trouvez pas heureuse. Que vous faut-il donc ? — Je n’en sçais rien, répondit-elle ; mais je m’ennuie. »
Reinette fut aussi vivement touchée que Céleste de la perte de sa mere ; mais son caractére n’étant pas le même, la douleur produisit sur elle des effets différents. « Je suis mere aussi, se disoit-elle ; il faut que je me conserve pour élever mes enfants : mon mari est à la tête des Etats de ma mere ; il est surchargé d’affaires ; sans vouloir m’en mêler au-delà de ce qu’il jugera à propos, voyons si je ne peux pas lui être utile. Par exemple, visitons la veuve & l’orphelin, voyons si le pauvre dans sa chaumiere n’est point abandonné ! J’ai des peines, consolons ceux qui en ont plus que moi. Le soir, je rentrerai le cœur plein de joie du bien que j’aurai répandu autour de moi, & je me trouverai heureuse. Alors le Prince mon époux verra mon visage toujours serein & gai ; j’emploierai mes talents à le délasser des affaires, & il me verra chaque jour avec un nouveau plaisir. Je vois bien que je ne dois plus compter sur la protection des Fées. Rendons-nous heureuses par nous-mêmes & sans le secours des autres. »
Reinette mit à profit ses réflexions. Elle suivit son plan exactement. Elle eut bientôt sujet de s’en applaudir.
Le Prince Songecreux, dont les Etats n’étoient séparés de ceux de Régentine que par une petite riviere qui en bornoit les limites, trouva un jour en feuilletant dans ses archives, que son arriere-bisaïeul avoit été possesseur de l’apanage dont jouissoit Reinette. Il trouvoit bien la cession qui en avoit été faite en bonne forme ; mais il prétendoit qu’elle ne donnoit pas le droit à Régentine d’en disposer en faveur d’un gendre, & qu’il devoit lui revenir après elle, faute d’enfants mâles. Il dépêcha un Ambassadeur à Pacifique pour lui signifier ses prétentions. Pacifique ne laissa pas que d’en être alarmé. Il examina tous les titres de Régentine, & trouva qu’en effet elle avoit disposé en sa faveur un peu legerement de son héritage. Reinette lui représenta cependant que comme régent & comme gendre, il ne pouvoit se dispenser de défendre les droits de sa mere, & qu’il falloit promptement mettre tout le pays sous les armes & garnir les frontieres. L’avis du Conseil fut au contraire d’éluder la question, & de répondre qu’il seroit temps de l’examiner quand l’héritage seroit vacant. Régentine existoit ; elle pouvoit revenir d’un moment à l’autre ; enfin, ce n’étoit pas le moment d’écouter de telles prétentions, ni de les disputer. Cet avis pouvoit être le plus prudent, il plaisoit même assez à Pacifique ; mais la vanité de Reinette fut blessée qu’on osât mettre en question le pouvoir & les droits de sa mere. Les Ambassadeurs furent renvoyés & la guerre défensive résolue.
Emilie.
Sera-t-elle bientôt finie la guerre, Maman ; je ne l’aime pas, car je n’y entens rien.
La Mere.
Je m’en doute, aussi je veux vous en épargner les détails.
Emilie.
Mais Maman, pourquoi Reinette ne consulta-t-elle pas Prudente avant de faire la guerre ?
La Mere.
Vous avez raison ; elle auroit d’autant mieux fait, qu’il n’est pas sage de prendre un parti dans le premier mouvement du ressentiment. Enfin, elle négligea cette sage précaution, & tout fut en armes. Songecreux arriva en personne pour attaquer Pacifique dans ses Etats ; & comme vous n’aimez pas les détails, vous sçaurez seulement, qu’après s’être bien défendu, toujours battu & poussé de poste en poste, Pacifique fut fait prisonnier & ses troupes dispersées. Songecreux resta vainqueur, s’empara des Etats de Régentine par droit de conquête, & Reinette fut obligée de fuir chez sa sœur avec ses deux enfants, sans biens & sans moyen de racheter son mari. Sa désolation dans le premier instant fut extrême. Elle se repentit d’avoir déterminé son mari à faire la guerre ; mais il étoit trop tard ; elle sentit que de vains regrets ne remédient à rien. Elle avoit emporté avec elle toutes ses pierreries & ses diamants. Elle les vendit pour payer la rançon de son mari. Colibri & Céleste reçurent Pacifique, & lui offrirent, ainsi qu’ils avoient fait à Reinette, tout ce qui étoit en leur pouvoir. Pacifique reçut leurs offres avec reconnoissance, mais le malheur de se trouver à son âge frustré de belles espérances lui donna un profond chagrin. Sans état, sans revenu, chargé d’une femme & de deux enfants, cette situation l’affecta si vivement, qu’elle changea tout-à-fait son caractére. Il étoit sombre, inégal, inquiet, tout l’impatientoit & lui donnoit de l’humeur ; il grondoit sa femme, ses enfants : enfin, il devint insupportable. Reinette, peu accoûtumée aux mauvais traitements & bisarreries, gémissoit en secret d’un changement si funeste ; mais comme elle avoit un grand courage, elle n’opposa à ces mauvais traitements qu’une patience inaltérable, de la douceur & de la fermeté. Voyant combien elle étoit nécessaire à son mari & à ses enfants, elle fit taire jusqu’à sa douleur secrette, & pour y parvenir elle mit en usage toutes ses ressources ; elle passoit sans cesse d’une occupation à une autre ; elle n’étoit jamais un instant à rien faire, & elle parvint à se faire une maniere d’être agréable. Sa santé à la fin s’altéra, sans que son courage en fût ébranlé. On la voyoit toujours avec un visage serein & gai, & souvent elle parvenoit à tirer Pacifique de sa mélancolie.
« Qu’est-ce donc que les hommes, s’écrioit Colibri ! Ma femme possede tout ce que l’on imagine de plus nécessaire au bonheur ; elle meurt d’ennui & de chagrin ; elle est maussade & insipide. Ma belle-sœur est accablée de tous les revers possibles ; elle est gaie & heureuse, & sa conversation enchante ; on ne la quitte qu’à regret. J’ai épousé la plus belle femme de la terre ; sa figure se perd tous les jours par sa faute. Reinette étoit laide ; sa santé est foible & se détruit, & plus elle prend d’années, plus sa physionomie devient interessante. Ah ! je n’y comprens plus rien. »
Ces réflexions que faisoit Colibri, Céleste un beau matin les fit aussi. Elle comprit par l’exemple de sa sœur que son desœuvrement & l’yvresse où elle avoit été de sa belle figure, étoient la premiere cause de sa tristesse. Elle s’avoua que depuis qu’on ne lui disoit plus qu’elle étoit belle, on n’avoit plus rien à lui dire. Il lui vint dans l’esprit qu’apparemment il valoit mieux être aimable que d’être belle ; & elle forma la résolution de se retirer de l’apathie où elle vivoit depuis si long-temps. Elle demanda des Livres à sa sœur, & lui communiqua son projet. Reinette en fut enchantée & voulut l’aider dans sa reforme. Un événement qui fut le premier malheur réel que Céleste eût essuyé, acheva de la faire rentrer en elle-même ; car jusques-là elle avoit un peu confondu les contrariétés indispensables dans la vie, avec les malheurs. Le Prince Colibri fut tué à la chasse, d’un coup de fusil. Céleste fut au desespoir de la mort de son mari. Ce malheur touchoit de très-près Reinette & Pacifique, & par plus d’une raison. Quel alloit être leur asyle ? Céleste n’avoit point d’enfants & le pere de Colibri rentroit dans tous les droits dont il s’étoit dépouillé volontairement en mariant son fils. Reinette instruite par l’expérience & par le malheur, ne manqua pas cette fois d’appeller la Fée Prudente à son secours. Elle arriva. « Je suis contente, lui dit-elle, de la maniere dont vous vous êtes tirée de vos épreuves, & dont vous avez réparé vos fautes. Vos malheurs finiront bientôt. Il ne faut plus que perfectionner votre ouvrage, en rendant à votre sœur le service de la soûtenir dans le découragement qui s’emparera d’elle plus d’une fois avant d’embrasser une vie aussi utile & aussi occupée que la vôtre. — Et ma mere, s’écria Reinette ? Madame par pitié, donnez-m’en des nouvelles ; je ne cesse de la pleurer. — Votre mere existe, & vous la reverrez bientôt, répondit la Fée. — Et ses Etats… continua tristement Reinette ; elle les a perdus par ma faute ! — Ne veuillez point pénétrer dans l’avenir, reprit Prudente ; soyez plus circonspecte & espérez la récompense de votre mérite. — Et bien, je me tais, dit Reinette ; mais que devons-nous faire ma sœur & moi ? Quelle conduite devons-nous tenir ? — La plus simple est toujours la meilleure, répondit la Fée ; notifiez la mort du Prince à son pere, & attendez. Mais vous devez bannir toute crainte, je serai désormais toujours à vos côtés, & vous n’agirez plus qu’inspirée par moi. Je vous quitte pour vaquer à d’autres affaires ; mais je ne vous perdrai point de vue. Voici trois présents que je vous fais, servez-vous-en à propos. Quand vous vous trouverez embarrassée, vous casserez cette noisette, & vous suivrez la premiere pensée qui vous viendra dès qu’elle sera ouverte ; ensuite vous en remettrez les morceaux dans votre poche, ils se reprendront tout seuls, & à chaque nouvel embarras, vous la casserez de nouveau. Voici un flacon qui renferme une liqueur qui a la vertu de rendre la beauté, vous en ferez l’usage qu’il vous plaira. Ce Livre-cy est le plus précieux de mes dons, dit-elle, en tirant de sa poche un petit Livre bleu dont les feuillets étoient blancs. Vous êtes jeune encore, & il vous reste bien des choses à connoître. Ecrivez-y chaque jour vos réflexions, sur tout ce qui vous sera arrivé & sur ce que vous avez à faire le lendemain, mettez-le sous votre oreiller, en vous éveillant vous y trouverez mes réponses. Adieu, profitez & ne vous découragez pas. »
Reinette remercia beaucoup la Fée, mit ses présents dans sa poche, & courut chez sa sœur pour lui faire part des conseils de Prudente. Au moment d’entrer dans son appartement, elle pensa qu’elle n’avoit point demandé, si elle pouvoit lui parler de sa mere & des présents que la Fée lui avoit faits ; elle se trouva fort embarrassée, & elle cassa sa noisette. Elle y trouva un billet où il étoit écrit : De votre mere seulement. « C’est bon, dit-elle en elle-même ; ce sera un moyen pour hâter le changement de ma sœur. » Elle remit les morceaux de sa noisette dans sa poche. Elle lui annonça en effet que sa mere se réveilleroit aussi-tôt qu’elle se seroit corrigée des petits défauts contractés dans l’opulence & dans l’oisiveté, & elle parvint en même temps à calmer sa grande douleur, en lui montrant toujours le retour de sa mere attaché aux efforts qu’elle feroit sur elle-même.
On se hâta de faire part de la mort de Colibri à son pere. Ce bon vieillard s’étoit retiré dans une petite Terre, où il vivoit paisiblement avec quelques Gentilshommes de son voisinage. Il reçut cette nouvelle avec les démonstrations de la plus vive douleur. Celui qui avoit été chargé de la lui annoncer, lui dit, que Céleste attendoit ses ordres. Il rêva un moment, ensuite il dit : « Mon bien est bien à moi, j’en peux faire ce que je veux ; dites à Céleste, au Prince Pacifique & à Reinette de venir me voir, je leur ferai connoître mes intentions. » Plusieurs jours se passerent pendant lesquels Céleste, aidée des conseils de sa sœur, fit des progrès rapides ; mais la perte qu’elle avoit faite se représentoit toujours à elle avec amertume, & sa douleur détruisoit sensiblement sa figure. La premiere idée de Reinette fut de lui donner son flacon, mais se rappellant que sa beauté avoit été cause des défauts qui l’avoient rendue si malheureuse, elle remit à un autre temps à en faire usage.
Elles se préparerent avec le Prince Pacifique à aller rendre visite au Prince Tout-Rond. En arrivant chez lui, on leur dit que l’on doutoit qu’il pût les recevoir, parce que n’ayant pas de portrait du défunt, il étoit occupé à écrire dans le pays de Colibri, pour qu’on lui en envoyât un qui ressemblât à son fils quand il étoit sous cette forme, & il avoit défendu qu’on l’interrompît tant qu’il écriroit. Reinette demanda s’il étoit long-temps ordinairement dans son cabinet, on répondit qu’il n’étoit guere plus de vingt-quatre heures à écrire une Lettre. Pacifique, à qui cette visite repugnoit beaucoup, fut d’avis de s’en aller. Céleste & Reinette lui représenterent que le bon-homme pourroit en être blessé. Pacifique insista. Reinette passa dans un cabinet pour consulter sa noisette. Elle la cassa ; il en sortit un charmant Colibri. Reinette aussi-tôt rentra, & pria un Valet de chambre de présenter cet oiseau de sa part à son maître. Il n’hésita pas de lui obéir, bien sûr du plaisir qu’il alloit lui faire. Céleste & Pacifique ne comprenoient pas où Reinette avoit pris ce Colibri. Elle leur dit que c’étoit un présent que venoit de lui faire la Fée Prudente.
Le Prince & les deux Princesses furent bientôt admis en la présence du beau-pere de Céleste. Il combla Reinette de remerciments. « Vous m’avez rendu un grand service, lui dit-il, car je ne suis pas grand écrivain ; ce n’est pas que je n’aye écrit comme un autre ; mais, ma foi, il y a temps pour tout. » Après cette belle harangue, il embrassa sa belle-fille, & se mit en frais pour la consoler ; puis il passa avec Pacifique dans son cabinet : ils furent environ une heure ensemble pendant laquelle Céleste & Reinette ne laisserent pas que d’être fort en peine du motif de cette conversation. Enfin, elle finit. Ils revinrent. « J’ai voulu sçavoir, dit le bon-homme, ce que le Prince Pacifique avoit dans l’ame ; je suis content de lui, & comme je n’ai plus d’enfant, je l’adopte, & je le fais mon héritier. Dès aujourd’hui il peut entrer en jouissance de mes Etats ; je lui remets tous mes droits, tels que je les avois cédés à mon fils ; je ne me réserve que mon petit canton de terre. Mais j’y mets cependant la condition qu’il fera un sort convenable à la veuve du Prince Colibri, dit-il à Céleste. — Fixez-le vous-même, Madame, je m’en rapporte à vous, répondit Pacifique ; je n’ai aucun droit au bienfait que je reçois ; je serai trop content de ce qui me restera. — Prince, répondit Céleste, ce sera ma sœur qui me guidera sur la demande que j’aurai à vous faire… » Elle alloit continuer, mais un grand bruit qu’on entendit tout-à-coup l’interrompit. Une musique céleste se fit entendre, & l’on vit descendre du ciel un palais de crystal avec des portes de rubis & d’émeraudes. « Quel diable de train est-ce là, s’écria le Prince Tout-Rond ? Est-ce encore quelque Fée qui vient faire des siennes, elles ne me laisseront jamais en repos ? Mesdames, c’est à vous sans doute à qui elles en veulent, je vais m’enfermer dans mon cabinet avec mon charmant Colibri, & quand elles seront parties, vous n’avez qu’à me faire appeller ; il y a long-temps que je ne me mêle plus des affaires des Grands. — Je vous demande la permission de vous suivre, Prince, lui dit Pacifique, je ne suis guere plus curieux que vous de la conversation de ces Magiciennes. — A la bonne heure, reprit le vieillard, mais partons. »
Dès qu’ils furent sortis du salon, le palais, qui s’étoit placé dans la cour, s’ouvrit ; & les trois Fées, Lumineuse, Prévoyante & Prudente en sortirent. « Où sont les Princes, demanderent-elles ? » Les Princesses n’osoient répondre. « Point tant de façons », dit Prévoyante en frapant de sa baguette le cabinet où ils s’étoient retirés. La porte s’ouvrit. « Nous venons, dit la Fée, vous donner un bon avis, Prince. Nous approuvons fort le don que vous faites de vos Etats au Prince Pacifique, dit-elle au beau-pere de Céleste ; mais gardez-vous de le publier ; les succès de Songecreux pourroient l’engager à s’emparer aussi de vos Etats, s’il vous voyoit y renoncer. Il faut tenir vos dispositions secrettes. Il faut retourner prendre la place de votre fils. Pacifique gouvernera en effet ; mais il gouvernera en votre nom jusqu’à ce que vous n’ayez plus rien à redouter de Songecreux. — L’avis est bon, dit le vieillard, je n’en disconviens pas ; mais quand n’aurons-nous plus rien à redouter de Songecreux ? — Quand il plaira à Céleste, dit la Fée Lumineuse, voilà tout ce qu’il nous est permis de vous annoncer. — Moi, s’écria-t-elle, & comment cela dépend-il de moi ? — Oh qu’oui reprit Tout-Rond, attendez-vous qu’elles répondent à cela ? Allons, allons, il faut prendre son parti, & faire comme elles l’entendent. Mais, Mesdames, entre vous trois, ne pourriez-vous pas me rendre un service ?… — Il est rendu, se hâta de répondre la Fée Lumineuse, qui avoit pénétré la demande qu’il vouloit leur faire. — Oh parbleu ! Je vous défie, Madame Lumineuse, avec tout votre esprit, de deviner ce que je voulois dire. — Vous vouliez, lui dit-elle, nous demander de faire parler Colibri ; il répondra désormais à toutes les questions que vous lui ferez, toutes les fois que vous le tiendrez sur le doigt, & que vous le regarderez fixement ; mais il ne sera entendu que de vous, & il ne parlera jamais que vous ne l’interrogiez. — Bravo, répondit le bon-homme, c’est encore mieux que je ne demandois. Vivent les Fées ! C’est un plaisir d’avoir à faire à elles. Mais voyons cependant si vous ne m’attrapez pas. » Il prit le petit Colibri sur son doigt, & lui demanda quelque chose à l’oreille, puis le regarda fixement, ce qui fit venir les larmes aux yeux de Céleste. « Il parle comme un Oracle, s’écria-t-il ! Eh bien, Mesdames, vous dites donc… — Je dis, reprit Prudente, que vous perdez le temps en paroles inutiles. Partez, retournez dans vos Etats, abandonnez cette bicoque… — Bicoque vous-même, reprit Tout-Rond ; pourquoi injuriez-vous ma maison, Madame ? je la quitte avec peine, & puis je n’aime point à voyager. — Ne faut-il pas aussi vous en épargner la peine, reprit Prévoyante ? Allez vous coucher, & levez-vous demain de bonne heure, car vous aurez plus d’une affaire. — Je ne demande pas mieux, reprit-il encore, mais je suis en peine des Princesses & de Pacifique ; je n’ai d’appartement ici que pour moi, &… — Vous devenez modeste ou vilain, dit Prévoyante en l’interrompant ; où donne cette porte que voilà au fond de votre cabinet ? — Pardieu, dit-il, c’est ma garderobe, prétendez-vous les coucher là ? — Vous ne nous en imposez pas, reprit Prévoyante. » En disant cela, elle frapa la porte de sa baguette ; la porte s’ouvrit, & l’on vit un magnifique appartement destiné à Reinette & à son mari. De-là on passa dans un autre plus petit, & décoré suivant l’étiquette des veuves, ce qui désignoit que Céleste devoit l’occuper. « Vous avez très-bien fait d’y pourvoir, Mesdames, dit le bon-homme, en admirant les appartements ; tant que vous ne ferez que de ces tours-là, vous serez les bien venues. Si vous voulez aussi vous mêler du souper, je crois qu’il n’y aura pas grand mal, & alors je vous proposerai sans façon… — Et où est la sale à manger, demanda Prudente ? — La sale à manger, dit-il, partout où je me trouve quand j’ai faim. Ici par exemple ! » Aussi-tôt une table somptueusement servie descendit du plafond, & l’on se mit à table. Céleste paroissoit seule insensible à toutes ces merveilles. Elle regardoit les larmes aux yeux le petit Colibri que son beau-pere tenoit toujours sur son doigt. La Fée Lumineuse consulta ses compagnes pour sçavoir si elles ne tâcheroient pas par quelques charmes d’abréger le terme de ses regrets, & il fut résolu qu’on en donneroit le pouvoir à Reinette, dont Prudente guidoit toutes les actions.
Le souper fait, les Fées prirent congé de la compagnie, chacun se retira dans son appartement, se coucha, & le lendemain en se réveillant, ils se trouverent tous transportés dans le palais de Céleste. Tout rentra dans l’ordre ordinaire. Pacifique se mit à gouverner ; le bon vieillard causoit toute la journée avec son Colibri. Reinette reprit ses occupations, & Céleste fit tous ses efforts pour l’imiter. Elle consultoit toujours sa sœur ; celle-ci consultoit son Livre bleu & sa noisette, & tout alloit le mieux du monde. La paix & l’union regnoient entre eux. Céleste finit par se trouver heureuse. Tous les soirs on chantoit en chorus :
Où peut-on être mieux Qu’au sein de sa famille ?
Une année se passa ainsi sans qu’il arrivât rien de remarquable. Un jour où ils étoient tous rassemblés, on leur annonça la visite de Songecreux. Cela les fit trembler. Il fallut pourtant bien le recevoir. La curiosité l’attiroit, & il ne le cacha pas. Il avoit tant entendu parler du bonheur de cette famille & du mérite de celle qu’il avoit dépouillée de son héritage, qu’il voulut en juger par lui-même. Il se fit accompagner par un de ses neveux, qui étoit un jeune Prince d’une beauté parfaite ; aussi on l’appelloit Phénix. La réception qu’on leur fit, fut assez froide. Le jeune Prince trouva Céleste fort au-dessous de la réputation de sa beauté, mais beaucoup plus aimable qu’on ne le lui avoit dit.
De retour chez son oncle, il ne parloit que de la Famille heureuse ; c’est le nom qu’on lui donnoit à vingt lieues à la ronde. « Mon oncle, disoit Phénix, avez-vous remarqué ces deux sœurs ? Et Céleste, quelle modestie dans ses regards ! — Ne m’interrompez pas, je songe… répondoit Songecreux. — Et à quoi songez-vous, mon oncle ? — A ce qui me plaît, mon neveu. » Songecreux fut trois mois entiers à songer tout seul à ce qui lui plaisoit sans jamais en faire part à personne. Pendant ce temps, Phénix alloit fréquemment faire sa cour aux Princesses ; il les trouvoit toujours occupées & toujours plus aimables. Il prit pour Céleste un goût si vif, qu’il vint un jour interrompre les rêveries de son oncle ; il se jetta à ses genoux, & lui avoua qu’il ne pouvoit plus vivre sans épouser Céleste. « Parbleu, lui répondit Songecreux, tu aurois bien dû me le dire plutôt : il y a trois mois que je songe comment je pourrois faire pour réparer le mal que j’ai fait à toute cette famille, sans leur avouer que j’ai eu tort, & je ne trouvois rien. Mais voilà l’arrangement tout fait : tu épouseras Céleste ; je te donne mes Etats, après moi s’entend, & je rens à Reinette & à Pacifique pour présent de noces ce que je leur ai pris. » Phénix fut dans un transport de joie difficile à rendre. « Je vous tiens quitte des remerciments, lui dit son oncle, allez-vous-en trouver votre céleste épouse, & laissez-moi, il faut que je me remette à songer. — Et pourquoi faire, mon oncle ? — Belle demande ! Et le contrat & la noce ? Laissez-moi songer, vous dis-je, & partez. » Phénix ne se le fit pas dire deux fois. Il s’adressa au Prince Pacifique, & lui dit les intentions de Songecreux, en le priant de lui être favorable auprès de Céleste. Reinette, qui vit dans cette proposition l’accomplissement de tout ce qu’avoit annoncé Prudente, pressa sa sœur d’accepter la main de Phénix. On consulta cependant son beau-pere, qui répondit : « Eh ! mais, qu’est-ce qu’on prétend donc que je devienne moi ? Est-ce que je resterai tout seul ici ? — Il ne tiendra qu’à vous, lui dit Reinette, de venir demeurer avec nous. — Parbleu, Princesse, vous n’en serez pas dédite ; à ce compte, je consens à tout. »
Dès que le mariage fut public, Songecreux vint lui-même chercher Reinette & Pacifique pour les remettre en possession de leurs biens, ce qui se fit avec la plus grande solemnité. Reinette ne fut pas plutôt dans son palais qu’elle courut avec Céleste à l’appartement de leur mere. Elles entrerent en tremblant dans le boudoir où elle s’étoit endormie, & dont elle avoit disparu. Reinette, plus vive que sa sœur, entra la premiere, & jetta un cri, en voyant sa mere qui se réveilla en sursaut au bruit qu’elle fit. On peut plus aisément se représenter que d’écrire les transports de joie des deux Princesses & de Régentine. Les Princes furent appellés. Le bruit du retour de Régentine se répandit bientôt, & la satisfaction devint générale. Régentine donna son consentement au mariage de Céleste. Elle apprit l’heureux changement qui s’étoit fait dans son caractére & dans sa façon de penser, & pensa en mourir de plaisir. Reinette fit présent à sa sœur de son flacon de beauté ; mais elle dédaigna d’en faire usage, bien sûre par son expérience que la beauté ne rendoit point heureuse.
Les Fées assisterent aux noces de Céleste, & l’on chanta un hymne en l’honneur de Prudente & de Prévoyante. Céleste convint, & promit de ne jamais oublier, que la beauté ne l’avoit jamais rendue heureuse, qu’elle avoit été au contraire un obstacle à son bonheur, & qu’elle n’avoit joui d’une satisfaction sans nuage que depuis qu’elle avoit contracté l’habitude de faire succéder sans cesse une occupation à une autre.
Depuis cet événement, ils ont tous vécu heureux. Les Fées fixerent les limites des Etats de Régentine, de Songecreux & du pere de Colibri ; ils furent entourés d’une riviere profonde. Ce pays est inaccessible à tous ceux qui ne sont pas aussi vertueux que ses habitants. Ce qui fait que depuis on l’a toujours appellé l’Isle heureuse.
La Mere.
Eh bien ! comment trouvez-vous cette histoire ?
Emilie.
Elle m’a fort amusée, Maman ; je voudrois bien ressembler à Reinette.
La Mere.
Vous sçavez ce qu’il faut pour cela ?
Emilie.
Oui, Maman, je la lirai encore, n’est-ce pas ?
La Mere.
Quand il vous plaira.
Emilie.
Il y a bien des choses que je vous prierai de m’expliquer.
La Mere.
Volontiers. Mais ce sera pour un autre jour.

