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Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 3/4)

CHAPITRE TROISIÈME III

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Le colonel des gardes et le commandant des gendarmes escortèrent l’infante jusqu’à la chambre du roi, où le monarque jouait avec le duc d’Albe.

Ils s’arrêtèrent sur le seuil, se regardèrent d’une manière significative et se prirent mutuellement le bras.

—On étouffe ici, dit don Fernand.

—C’est assez mon avis, répondit don Paëz.

—En ce cas, montons sur les plate-formes, si bon vous semble; nous y respirerons et causerons à l’aise.

Les deux gentilshommes gagnèrent les remparts, renvoyèrent deux sentinelles dont le voisinage les gênait, et s’allèrent asseoir sur le parapet.

—Il faut bien, dit alors don Fernand, que je vous achève l’histoire de la sultane Namouna.

—Je vous écoute, répondit don Paëz.

Don Fernand s’accouda nonchalamment sur le parapet et reprit son récit:

Les deux chevaliers se regardèrent, hésitèrent un moment, puis l’Abencerrage répondit: Un an s’écoulera avant que tu aies un héritier, roi Aroun; la sultane m’aimera donc un an... J’accepte et je te promets ma tête, sans regrets.

—Et toi? demanda Aroun à l’Abasside.

—Moi, répondit l’Abasside, j’aimerais vivre vieux.

—Tu n’épouseras point ma fille, répondit Aroun.

Puis, quand l’Abasside fut parti, il dit à l’Abencerrage: Tu aimes réellement ma fille, tu l’épouseras et tu vivras. Je n’ai nul besoin de ta tête, et je te fais mon héritier et mon successeur.

Don Fernand s’arrêta; don Paëz sourit et dit:

—Ne pensez-vous pas, mon gentilhomme, que votre conte ressemble singulièrement à notre histoire?

—Oui, car je l’ai inventé. Seulement il y a une légère différence.

—Laquelle?

—C’est que c’est vous le chevalier pauvre, qui probablement aimez la sultane, tandis que moi...

—Ah! bah! fit don Paëz, je croyais que vous l’aimiez...

—J’essaye, murmura philosophiquement don Fernand. Mais vous sentez qu’à la guerre les ruses sont de bon aloi. L’infante aura saisi l’allusion, j’ai voulu qu’elle crût à mon amour.

—Et, demanda don Paëz, vous ne l’aimez donc pas?

—Ma foi, non!

—Et vous voudriez l’épouser?

—Pourquoi pas?

—Mais vous êtes riche...

Don Fernand hésita.

—Bah! dit-il enfin, puisque l’un de nous sera mort dans une heure, je puis bien vous confier ce secret.

—Parlez, mon gentilhomme.

—Vous savez que je suis Maure d’origine et le dernier descendant direct de la race royale des rois des Abencerrages. Si les Maures se refaisaient un roi, c’est moi qu’ils choisiraient.

—Je le sais; et vous voulez le devenir, sans doute, en épousant une infante d’Espagne?

—Non, répondit don Fernand avec mélancolie, je ne suis pas ambitieux; mais si j’ai abjuré la foi de mes pères, si je me suis converti à la lumière du christianisme, je n’ai renoncé ni à l’orgueil de ma race, ni à la paix, ni au bonheur du peuple sur lequel a régné ma maison.

Les Maures sont aujourd’hui la population industrieuse, intelligente de l’Espagne, ils tiennent dans leurs mains l’agriculture, les arts et les sciences. Ce ne sont plus des conquérants fanatiques voulant asservir les peuples à leurs lois et à leur religion.—Leur religion? beaucoup sont prêts à abjurer comme moi, et tous ne demandent qu’une chose: exercer librement leurs professions diverses, à l’ombre du sceptre des rois d’Espagne, dont ils seront volontiers les plus fidèles sujets.

Eh bien! cependant, ma malheureuse nation est persécutée sans cesse: l’inquisition la poursuit, la noblesse l’écrase de corvées et d’impôts, le roi, toujours trompé, en alimente ses auto-da-fé.

Or, j’aime mon peuple avant tout, et je ne veux devenir puissant et fort que pour le protéger. C’est pour cela, mon gentilhomme, que je voudrais me faire aimer de l’infante dona Juanita, l’épouser, et cimenter ainsi l’union des deux races par cette alliance.

—Le roi vous refusera sa fille, mon gentilhomme.

—Pourquoi? demanda fièrement don Fernand, ne suis-je pas fils de roi?

Et avant que don Paëz eût répondu, il poursuivit:

—Vous, au contraire, vous aimez l’infante pour elle...

—C’est ce qui vous trompe, interrompit brusquement don Paëz, je ne l’aime pas plus que vous.

Don Fernand recula.

—Est-ce que, fit-il, vous, simple colonel des gardes, vous voudriez l’épouser?

—Je voudrais l’épouser, mon gentilhomme.

Don Fernand recula.

—Vous êtes fou, dit-il; pour être gendre du roi d’Espagne, il faut être fils de maison souveraine.

Un sourire d’orgueil arqua les lèvres de don Paëz.

—Qui vous dit que je ne le suis pas? fit-il.

Et comme son adversaire le regardait avec un étonnement profond, il ajouta:

—Mais nous n’avons pas le temps de nous faire des confidences. Nous sommes ambitieux tous deux, tous deux nous avons un but commun, un seul doit l’atteindre; il faut donc que l’un de nous cesse de vivre.

—Sur-le-champ, dit froidement don Fernand en tirant son épée.

Les deux gentilshommes s’attaquèrent avec une froide intrépidité, mesurant habilement leurs coups, maîtres d’eux-mêmes, l’œil terrible et le sourire aux lèvres. Des myriades d’étincelles jaillirent de leurs épées, le fer froissa le fer en grinçant; vingt fois il faillit effleurer leur poitrine, vingt fois il fut détourné.

Après vingt minutes de combat, aucune goutte de sang ne teignait encore leur pourpoint.

Ils s’arrêtèrent essoufflés et respirèrent quelques secondes.

Puis ils se remirent en garde et le combat recommença.

Il recommença sans autre issue que celle de lasser le bras et le poignet des deux champions. Quant à leur poitrine, elle paraissait invulnérable.

Tout à coup don Fernand fit un saut en arrière et jeta son épée.

—Mon gentilhomme, dit-il à don Paëz, puisque nous nous heurtons vainement sans nous pouvoir entamer, voulez-vous essayer d’un autre jeu?

—Je le veux bien, mon maître. Quel est-il?

—J’ai chez moi, dans le logis que le roi me donne en son palais, une fiole d’un poison qui foudroie plutôt qu’il ne tue.

—Après? dit froidement don Paëz.

—J’ai pareillement, poursuivit don Fernand, un cornet et des dés.

—Très bien! Je comprends.

—Une seule partie, et la fiole pour le vaincu.

—J’accepte, fit don Paëz impassible.

—Alors, suivez-moi.

Ils remirent l’épée au fourreau, rappelèrent les sentinelles et se prirent la main comme deux amis qui viennent de vider une querelle d’amour et font la paix.

Ils gagnèrent ainsi la chambre de don Fernand.

Là, celui-ci alluma un flambeau, ouvrit une armoire, y prit les dés et la fiole, posa le tout sur une table et avança un siége à don Paëz.

Don Paëz s’assit à une table, jeta les dés dans le cornet et dit à son adversaire:

—Voulez-vous que je commence?

—Je le veux bien, répondit celui-ci.

Don Paëz agita le cornet et lança les dés sur la table:

—Neuf! dit-il; j’ai des chances...

Don Fernand s’empara du cornet, sans pâlir, et le renversa à son tour:

—Onze! dit-il.

—Vous êtes heureux, fit don Paëz avec un froid sourire.

Il déboucha la fiole, en versa lentement le contenu, et ajouta:

—Il est vraiment bien fâcheux que ce verre de poison se trouve sur ma route, je crois que je serais allé bien loin: j’avais de l’ambition comme feu l’empereur Charles-Quint.

Et saluant don Fernand avec courtoisie:

—Je bois, dit-il, à l’infante dona Juanita.

Il leva son verre sans précipitation ni lenteur à la hauteur de ses lèvres, et s’apprêta à le vider d’un trait...

Mais don Fernand le lui arracha vivement, le jeta loin de lui, et dit:

—Je ne veux pas!

Don Paëz haussa les épaules.

—Vous êtes un noble cœur, dit-il avec calme, mais vous oubliez que l’infante ne peut nous épouser tous deux. Si vous m’offrez la vie, je ne vous céderai pas la femme.

—Eh bien! dit don Fernand, l’infante choisira.

—Par exemple!

—C’est tout simple, reprit l’Abencerrage, celui de nous deux qui aura quelque chance de l’épouser, c’est celui qu’elle aimera.

—Vous croyez donc qu’elle aimera l’un de nous?

—Je crois qu’elle l’aime déjà.

Don Paëz pâlit.

—Serait-ce vous? dit-il.

—Je ne sais pas, répondit don Fernand; mais ce que je sais, c’est que nous sommes les deux cavaliers les plus élégants de la cour, et qu’à moins qu’elle n’ait le goût gâté...

—Pas de fausse modestie, dit simplement don Paëz.

—Eh bien! reprit don Fernand, il y a un moyen infaillible de savoir quel est celui de nous deux qu’elle aime.

—Lequel?

—Demain, au départ pour la chasse, un gentilhomme lui tiendra l’étrier: c’est un grand honneur, et celui à qui il est refusé quand il l’a demandé, se regarde comme disgracié. Nous nous présenterons tous les deux en même temps, tous deux nous étendrons la main vers l’étrier, si bien qu’au lieu de le saisir, nous serons obligés de nous mesurer de l’œil d’un air de défi, et puis, d’en appeler, d’un regard, à l’infante, qui décidera.

L’infante éprouvera un violent dépit, elle souffrira d’avoir à offenser un gentilhomme, mais, à coup sûr, elle n’offensera point celui qu’elle aime: celui-là sera le vainqueur.

—Soit, dit don Paëz, j’accepte l’épreuve.

Don Fernand parut réfléchir.

—Êtes-vous mon ennemi? demanda-t-il enfin.

—Je l’étais; je ne puis plus l’être depuis que je vous dois la vie.

Don Fernand sourit.

—Prenez garde, dit-il, la fiole n’est point vide encore.

—C’est juste, fit don Paëz.

Et il la prit dans sa main.

—Fou! dit don Fernand en la lui arrachant.

—Mon gentilhomme, répondit don Paëz, votre générosité m’est lourde.

—En quoi, s’il vous plaît?

—En ce qu’elle me rappelle que je suis le vaincu.

—Vous êtes la victime du hasard, pas davantage.

—Et je ne vois qu’une manière d’en adoucir l’humiliation.

—Laquelle?

—C’est de vous demander votre amitié.

—J’allais vous l’offrir.

Don Paëz lui tendit la main.

—Maintenant, que le sort décide en ma faveur ou me soit contraire, dit-il, peu m’importe! Je serai votre ami à toujours. Mon épée, ma bourse et ma vie vous appartiennent. Disposez-en.

—Ne vous aventurez pas, don Paëz!

—M’aventurer! non, de par Dieu!

—Si l’infante m’aime, vous ne pourrez oublier que je suis la pierre d’achoppement où votre ambition s’est brisée.

Don Paëz haussa les épaules:

—L’ambition est un arc à plusieurs cordes, répondit-il; si je n’épouse pas l’infante, je trouverai un autre marchepied.

—Vous êtes cependant attaché au roi?

—Oui, comme à un bienfaiteur.

—Vous ne le trahiriez point?

—Non, à moins que...

—A moins?... fit don Fernand.

—A moins, reprit don Paëz froidement, que le roi ne me heurtât injustement de front et ne me voulût briser sans motif.

—Ah! fit don Fernand rêveur.

—Et encore, ajouta don Paëz, une trahison est une lâcheté infâme, et je suis trop fier pour m’abaisser jusque-là. Le roi m’a recueilli généreusement, je l’ai servi avec bravoure et loyauté, nous sommes quittes. Si le roi me voulait briser, je dirais au roi: Je ne suis point votre sujet, je ne suis pas né en Espagne, je ne vous appartiens qu’en vertu d’un pacte particulier, vous déchirez le pacte, je suis libre; vous voulez me punir, moi, je vous déclare la guerre; vous êtes un des monarques les plus puissants du monde; moi, je suis un simple gentilhomme de race souveraine, aussi noble que la vôtre, et noblesse vaut royauté, les nobles sont les pairs du roi.

Don Fernand écoutait gravement don Paëz. Quand il eut fini, il répondit:

—Supposons que l’infante vous aime au lieu de m’aimer...

—La supposition me plaît, dit don Paëz.

—Et que, vous aimant, elle m’insulte, comme cela arrivera inévitablement pour l’un de nous... Je serai forcé de me retirer, n’est-ce pas?

—Sans doute.

—De fuir la cour?

—Comme je la fuirai si je suis outragé.

—Très bien. Il est probable qu’alors je gagnerai les montagnes, où mes compatriotes se trouvent en grand nombre, les Alpunares, par exemple...

—Soit. Eh bien?

—Eh bien! il peut arriver qu’un jour ou l’autre les persécutions redoublent contre ma race, et que, lassée enfin, elle se soulève... qu’elle cherche un chef, que ce chef soit le descendant de ses rois.....

—Vous, n’est-ce pas?

—Précisément. Alors, comme l’affront de l’infante m’aura contraint d’envoyer au roi la démission de mes charges et dignités, comme je serai franc avec lui de tout lien, de tout vasselage, de toute obéissance; que l’insurrection me faisant roi à mon tour, me rendra son égal—je me trouverai le rival, l’ennemi de celui qui sera demeuré votre maître.

—C’est juste.

—Et si votre maître vous donne le commandement d’un corps d’armée destiné à me réduire, que ferez-vous?

—Eh bien! on peut être amis et se combattre.

—D’accord; mais si ma tête est mise à prix, si je tombe entre vos mains?

—Diable! murmura don Paëz.

—Si, malgré cette amitié que nous venons de nous jurer, votre devoir vous oblige à me faire trancher la tête?

—Je le ferai... si, auparavant, je n’ai pu réussir à vous faire évader.

—A merveille! s’écria don Fernand, nous pouvons être amis désormais.

—Et à toujours, ajouta don Paëz. Mais venez, la partie d’échecs du roi doit tirer à sa fin, et il ne faut pas qu’on remarque notre absence; messire le duc d’Albe et ce cuistre de chancelier Déza profiteraient de la mienne pour la commenter.

—Venez, dit don Fernand en lui prenant le bras.

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