CHAPITRE QUATRIÈME IV
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Le roi Philippe II était vieux déjà à l’époque où commence notre récit.
C’était un homme usé par les soucis de l’ambition et de la politique, chauve, amaigri, sujet à de fréquents accès de de goutte.
Son œil seul avait conservé le feu de la jeunesse et semblait être devenu le foyer de cette intelligence aussi grande peut-être, quoique moins brillante, que celle de Charles-Quint.
Le roi, au moment où les deux gentilshommes entrèrent chez lui, jouait encore avec le duc d’Albe, son féroce et hardi lieutenant.
Le duc était conseillé par don Francesco Münoz, chanoine de Madrid et aumônier de Sa Majesté.
Le chancelier Déza, debout derrière le roi, se permettait quelquefois une observation bien respectueuse, que le roi écoutait d’un air distrait.
Sa Majesté, en effet, était fort peu à la partie et s’occupait d’une conversation étouffée qui avait lieu derrière lui, au lieu de parer un échec et mat que le duc d’Albe, un des plus habiles joueurs de son temps, lui préparait en sourdine. Cette conversation avait lieu entre le marquis de Mondéjar, vice-roi de Grenade, et le grand inquisiteur don Antonio.
—Marquis, disait le grand inquisiteur, le roi faiblit sans cesse à l’endroit de cette race maudite.
—Le roi est sage.
—Sage!... Pouvez-vous dire que le roi est sage en cette occasion?
—Sans doute.
—Sage! quand il laisse cette race de mécréants et de païens vivre en paix auprès de nous?
—Pourquoi pas?
—Comment! pourquoi pas? Des hommes qui professent secrètement le culte de Mahomet, des hommes qui, il y a trois siècles à peine, étaient encore les maîtres de l’Espagne.
—Ils en sont devenus les sujets.
—En apparence, marquis.
—En réalité, monseigneur. Paisibles et résignés aujourd’hui, ils ne demandent plus qu’une chose: vivre en paix selon leurs coutumes et leurs mœurs, payer les impôts et travailler.
—Payer les impôts et travailler, d’accord; mais vivre selon leurs mœurs impies et leurs abominables coutumes...
—Monseigneur, murmura froidement le marquis, la politique ne doit point marcher de front avec la religion, elles souffrent toutes deux de ce voisinage. Les Maures sont des mécréants, dites-vous?... convertissez-les par la douceur, la persuasion, non par l’effroi des supplices.
—Il faut des exemples terribles.
—Il faut de l’indulgence, monseigneur. Quant à la question politique, la voici, je crois: Si les Maures quittent l’Espagne, l’Espagne reculera de cent ans.
Le grand inquisiteur fit un soubresaut.
—Que me dites-vous là? fit-il.
—Oh! presque rien; la vérité. Les Maures sont—et c’est un dur aveu à faire pour un Espagnol—les Maures sont, ici, la population intelligente et instruite, laborieuse et infatigable. Les arts, les lettres, les sciences, l’industrie, l’agriculture, le commerce, ils tiennent tout en Espagne, et ils emporteront le secret de tout avec eux. Ce sont eux, monseigneur, qui impriment les livres saints de nos moines et de nos prêtres, eux qui cultivent nos terres et les rendent fécondes, eux encore qui produisent ces statues de marbre de nos jardins, ces tableaux qui ornent nos églises, ces armes ciselées dont nous nous servons, ces tissus mœlleux qui deviennent nos vêtements de luxe. Chassez-les! et puis demandez au Castillan, au Léonais, à l’Arragonais de vous remplacer ces chefs-d’œuvre...
—Monsieur, dit brusquement l’inquisiteur, nos pères n’avaient ni statues, ni tableaux, ni armes ciselées, ni tissus précieux. Croyez-vous que sous leurs habits grossiers et avec leurs épées d’acier brut, ils fussent moins fervents et moins vaillants?
Le marquis haussa imperceptiblement les épaules et ne répondit pas.
C’est à ce moment de la conversation que don Fernand et don Paëz, se tenant par la main, entrèrent sans bruit, pour ne point troubler la partie du roi.
Don Fernand se mêla à un groupe de courtisans qui causaient dans le fond de la salle; don Paëz s’approcha de la table du roi et se plaça derrière le marquis de Mondéjar.
Le grand inquisiteur l’aperçut et lui fit signe d’approcher.
—Tenez, don Paëz, dit-il, le marquis et moi sommes en querelle. Savez-vous pourquoi?
—Il ne tiendra qu’à vous, monseigneur, que je le sache bientôt.
—Eh bien! je soutiens que les Maures sont la plaie et la perdition de l’Espagne.
—Et moi, ajouta le marquis, je réponds à Sa Grandeur que les Maures sont la fortune, les arts, le commerce, l’industrie, l’opulence de l’Espagne.
—Moi, fit don Paëz avec un sourire, sans vouloir approfondir la question religieuse, au point de vue de laquelle parle monseigneur le grand inquisiteur, je me permettrai d’être de l’avis de M. le marquis de Mondéjar.
Ces paroles étaient à peine tombées de la bouche de don Paëz que le roi, jusque-là entièrement absorbé en apparence par son jeu, et qui, cependant, ne perdait pas un mot de l’entretien, se tourna et dit froidement:
—Messire don Paëz?
Don Paëz s’avança respectueusement vers le roi.
—Messire don Paëz, reprit Philippe II, êtes-vous Espagnol?
—Non, sire.
—Du moins vous n’en êtes pas très certain?
—Très certain, au contraire, sire.
—Eh bien! en ce cas, je vous trouve bien osé de vous mêler des questions politiques de mon royaume.
Don Paëz devint pâle de colère et voulut balbutier quelques mots; mais le roi ne lui en laissa pas le temps, et se tournant de nouveau vers son partenaire:
—Mon cher duc, dit-il, la partie est perdue pour vous... Tenez... échec et mat!
Don Paëz prit son feutre, se retira à pas lents jusqu’à la porte, salua sur le seuil et sortit, la rage et le dépit au cœur.
Don Paëz dormit mal ou plutôt ne dormit pas du tout. Les heures s’écoulèrent pour lui avec une lenteur désespérante; il les entendit sonner toutes aux horloges d’airain de l’Escurial, depuis le moment où il se mit au lit jusqu’au premier rayon du jour. Son imagination créa et construisit, détruisit et renversa vingt fois le drame muet du départ pour la chasse, drame terrible qui devait presque décider de son avenir. Il se rappela à grand peine, en interrogeant ses souvenirs, tout ce qui s’était passé entre lui et l’infante depuis son retour, chaque heure où il l’avait rencontrée, la moindre circonstance, le plus mince détail; il compta un à un les rares sourires qu’elle avait laissé tomber sur lui, et puis ceux que son rival, maintenant son ami, avait recueillis pour son compte; il analysa les gestes, les demi-mots, les jeux de physionomie de cette enfant, bien éloignée à cette heure, sans doute, de songer que ses actions étaient ainsi passées au creuset.
Certes, si don Paëz eût été un de ces hommes qui, trop faibles pour oser regarder en face l’adversité, préfèrent s’endormir avec de décevantes illusions, il eût trouvé dans ses souvenirs ample matière à se rassurer; il se fût écrié peut-être:
—C’est moi qui tiendrai l’étrier, moi qui serai vainqueur.
Mais don Paëz avait le froid génie de l’ambition, don Paëz ne se forgeait jamais de chimères, et en ce moment suprême, lui l’audacieux et le brave, il eut peur et trembla.
Du moment où il eut tremblé, le fier jeune homme se posa cette question:
—Qu’adviendra-t-il, si je suis vaincu?
Il vit clairement alors, et dans tous ses détails, la position que lui ferait cette lutte dernière, dans le cas où l’issue lui en serait fatale. D’abord il aurait à choisir:—ou tuer don Fernand en duel, ou quitter la cour en fugitif.—Tuer don Fernand... c’était impossible, puisque don Fernand était devenu son ami.
Fuir! c’est-à-dire laisser à la cour d’Espagne la réputation d’un lâche, et renoncer du même coup à ses projets d’ambition; autre alternative également impossible!
Don Paëz réfléchit longtemps, puis il s’écria:
—Oui, je fuirai la cour; oui, l’on me croira lâche; mais je deviendrai rebelle et fort, le roi d’Espagne sera forcé de compter avec moi, et alors...
Comme il achevait ces mots, le jour parut et pénétra à travers le trèfle des persiennes.
Il sauta hors du lit, rejeta en arrière ses grands cheveux, leva la tête, arma ses lèvres d’un dédaigneux sourire et ajouta:
—Le roi a été bien impertinent avec moi, hier au soir... et je ne suis pas son sujet, cependant.
Cette phrase était tout un plan de révolte, et maintenant qu’il avait pris son parti, l’infante pouvait lui demander ou lui refuser l’étrier, peu lui importait. Si la fortune se cabrait sous lui, il saurait étreindre et dompter la fortune!
A sept heures, le château s’éveilla, et bientôt les cours intérieures s’emplirent d’une foule bariolée de seigneurs aux manteaux sombres avec un galon d’or, de pages au justaucorps rouge, de varlets et de fauconniers, aux casaques jaunes et vertes, de piqueurs, tenant en laisse et sous le fouet, de grands lévriers orangés, et des chiens couchants au poil fauve, de gardes du roi au panache blanc et de gendarmes à la plume bleue.
Puis, le son du cor se fit entendre...
Et alors, les persiennes s’entr’ouvrirent, les manolas et les infantes montrèrent, au travers, leurs minois éveillés et coquets, leurs petites mains blanches comme l’ivoire, leurs lèvres plus rouges que le carmin;—les duègnes glissèrent un regard curieux et railleur aux beaux pages qui se gaussaient d’elles; les maris regardèrent aussi les pages, et, loin de se moquer froncèrent les sourcils.
Les pages retroussèrent avec fatuité leurs moustaches naissantes, et rirent pour les maris, comme ils avaient fait pour les duègnes.
Puis, peu à peu, les portes s’ouvrirent, les corridors se dégagèrent, les gentilshommes de la chambre et les gardes du roi s’échelonnèrent sur le passage de Sa Majesté.
Le roi s’habillait, le roi se faisait attendre...
C’était son droit.
Mais la jeune infante, plus leste, avait, dès le point du jour, éveillé la camérera-mayor, qui rêvait de sa jeunesse évanouie, et ses jeunes femmes de chambre, qui songeaient aux moustaches en croc d’un beau garde ou d’un fringant gendarme. Elle avait gourmandé tout le monde, et demandé qu’on l’habillât au plus vite.
Sa toilette avait été terminée en moins d’une heure.
—Venez, duchesse, venez vite, avait-elle dit, je veux arriver avant le roi, et je veux surtout le plus beau gentilhomme de la cour pour m’offrir son genou et me tenir l’étrier.
—Voici, avait grommelé la camérera-mayor, qui est à l’adresse de don Paëz.
Tandis que, la veille, don Paëz regagnait son logis de l’Escurial, les dents serrées par la colère, l’esprit agile des plus lugubres pressentiments, don Fernand lui aussi, s’éclipsait de la chambre royale et rentrait chez lui.
Non qu’il eût hâte de se trouver seul, mais il eût préféré peut-être une ou deux heures encore de causerie insignifiante aux angoisses de l’isolement qui devaient s’emparer de lui aussitôt que rien ne le pourrait plus distraire de la pensée dominante de l’épreuve terrible du lendemain. Pourtant don Fernand était un loyal adversaire; témoin de la disgrâce momentanée de don Paëz, il le voyait sortir pâle et hautain comme sont tous les grands cœurs blessés dans leur orgueil; sortir sous les yeux de l’infante qui avait tout vu, tout entendu;—et il eût regardé comme une lâcheté de demeurer auprès d’elle et de faire un pas, un geste, de prononcer un mot qui pût être fatal à l’homme qui venait de lui offrir son amitié, et dont cependant il était encore le rival.
Don Fernand rentra chez lui, et non moins homme de sangfroid que don Paëz, il procéda méthodiquement et avec le plus grand calme à sa toilette de nuit.
Tandis qu’il se déshabillait, on frappa doucement à une petite porte de service donnant sur un escalier dérobé, qui reliait secrètement les appartements des officiers du roi.
—Qui est là? demanda-t-il.
—Dieu est grand, répondit une voix.
Don Fernand parut étonné, mais il ouvrit sans renouveler sa question.
Un homme parut, jeta un regard furtif autour de lui pour s’assurer que don Fernand était bien seul, souffla sa lanterne sourde qu’il tenait à la main, et entra avec précaution.
Ce n’était cependant ni un alguazil cauteleux furetant à droite et à gauche pour découvrir un voleur, ni un alcade superbe, ni un inquisiteur terrible, ni un grand seigneur que l’ambition privait de sommeil, ni un mari jaloux, ni un courtisan en bonne fortune ou un page la cherchant; ce n’était ma foi! qu’un pauvre diable de fauconnier portant chausses olive et casaque mi-partie vert et jaune, n’ayant d’autre arme qu’un gant de peau rembourré et tenant à la main son bonnet, comme un humble vassal, un maigre hère qu’il était.
Il est vrai que sous son modeste costume, on devinait un homme énergique, intelligent, brave et insoucieux. Sa barbe noire, son œil brillant, ses cheveux, crépus et lustrés, ses épaules herculéennes, la finesse d’attache de ses poignets, et la noble simplicité de ses gestes, annonçaient un personnage d’une condition supérieure à celle qu’il paraissait occuper.
Il salua don Fernand avec respect, mais sans humilité, et lui dit:
—Seigneur, pouvez-vous m’écouter une heure?
—Qui êtes-vous et que me voulez-vous? demanda le gentilhomme en l’examinant avec une attention mêlée de curiosité.
—Ce que j’ai à vous dire est long; quant à mon nom, il vous est inconnu, je me nomme Pedro, je suis attaché à la vénerie du roi.
—Voyons ce qui vous amène...
Don Fernand s’assit dans un fauteuil à large dossier, croisa les jambes et regarda son visiteur.
—Je me nomme Pedro, reprit celui-ci, parce que l’inquisition m’a baptisé et m’a donné ce nom; je suis fauconnier du roi, parce qu’il faut avoir un état dans ce monde, sous peine d’être réputé riche ou sorcier, ce qui l’un ou l’autre indistinctement, conduit au bûcher. Mais avant d’être fauconnier, j’étais Maure, et je sculptais des coupes, des aiguières et des statues en plein or massif,—comme avant de me nommer Pedro, je me nommais Aben-Farax.
Don Fernand fit un geste d’étonnement.
—Et que venez-vous me demander? fit-il.
—Pour moi, rien; pour mes frères beaucoup.
—Voyons, qu’exigez-vous?
—Je vous ai dit, que je me nommais Aben-Farax, comme vous, avant de prendre le nom de don Fernand et le titre de marquis de Valer, vous vous appeliez Aben-Humeya et vous vous faisiez gloire de descendre de nos derniers rois.
—C’est vrai, et je suis toujours fier de ma race.
—Merci pour cette parole, monseigneur; elle double la confiance que j’ai mise en vous, et je vais remplir ma mission. Les Maures sont malheureux en Espagne; sur cette terre autrefois leur conquête et leur bien, ils sont maintenant esclaves. On leur interdit la carrière des armes et l’épée; ils se sont résignés et sont devenus artisans et laboureurs; puis on leur a défendu l’exercice de leur culte, et ils ont encore courbé le front; mais aujourd’hui, don Fernand, il court d’étranges bruit à la cour d’Espagne...
—Ah! fit don Fernand attentif, et quels sont ces bruits?
—On dit qu’on défendra aux Maures de porter leurs vêtements, qu’on les baptisera tous de force, qu’eux seuls désormais paieront l’impôt, et qu’on leur interdira de résider—dans la ville de Grenade—aux environs de l’Alhambra.
—Après? dit don Fernand.
—Seigneur, reprit Pedro, les Maures sont à bout de patience, ils sont las de souffrir, de pleurer, de fléchir le genou et de subir le joug d’un peuple insolent et ingrat. On nous a défendu de porter des armes, mais nous en avons dans les caves de nos demeures; on a essayé de nous ruiner, mais nous possédons plus d’or, de rubis et d’émeraudes que dix rois d’Espagne réunissant leurs richesses.
—Je le sais. Que comptez-vous faire?
—Prendre les armes, don Fernand.
Le gentilhomme tressaillit:
—Folie! dit-il.
—Et puis continua Aben-Farax, chercher parmi nous un homme qui descende en ligne directe de nos anciens rois, et lui dire: Il nous faut un chef, veux-tu l’être?
—Ah! et ce chef... l’avez-vous trouvé?—Quel est-il?
—L’un de nous deux, dit froidement le fauconnier.
Don Fernand se leva brusquement:
—Moi peut-être... dit-il;—du moins ce serait mon droit... mais toi, quels sont tes titres?
—Je suis le dernier descendant de la race royale des Abassides, comme toi le dernier des Abencerrages, répondit Pedro.
—Tu es presque mon égal, dit don Fernand en saluant.
—Je serai ton sujet ou ton ennemi, don Fernand, ton roi ou ton lieutenant.
—Que veux-tu dire?
—Je veux dire que dans huit jours, si les bruits sinistres qui circulent à Madrid sur notre race se confirment, les Maures se lèveront en armes, secoueront le joug odieux qui les accable, et évoquant l’ombre de Boabdil, leur dernier et malheureux souverain, se referont enfin un roi.
—Et ce roi? demanda don Fernand.
—Ce sera toi si tu acceptes, moi si tu refuses.
—Je ne refuse ni n’accepte, dit froidement don Fernand.
—Que signifient ces paroles?
Don Fernand examina le sablier qui coulait sans s’arrêter dans un coin de la chambre, et, étendant la main:
—Il est une heure du matin, dit-il. A huit heures, je te répondrai.
—Pourquoi ce délai?
—C’est mon secret.
—Est-il donc besoin de réfléchir pour accepter une couronne?
—Oui, quand cette couronne doit être achetée au prix d’un torrent de sang.
—Ce sera le sang des martyrs.
—Sans doute; mais peut-être, hélas! ne suffira-t-il point pour l’affermir sur ma tête; peut-être sera-t-il impuissant à faire le bonheur du peuple qui m’aura choisi pour son chef.
—Don Fernand, murmura Aben-Farax, tu parles bien: mais on voit à tes discours que tu vis, toi, de la vie espagnole, et que tu ne souffres point comme nos frères.
—Je souffre plus qu’aucun d’eux, Aben-Farax, murmura don Fernand;—il n’est pas nécessaire de régner pour être roi, d’être aimé et respecté d’une nation pour aimer tendrement le peuple. Je suis roi moralement, frère; je me souviens que mes pères ont tenu un sceptre, et je verse une larme à chaque larme que laisse échapper le peuple de mes pères.
—Eh bien! alors, don Fernand, pourquoi hésiter? Nos dominateurs se font bourreaux, prenons les armes!
—J’ai peut-être un moyen de délivrer les Maures, frère, un moyen pacifique, une alliance qui leur rendrait leur antique splendeur sans les séparer de l’Espagne.
—Ce moyen, quel est-il?
—Je ne puis te le dire encore, car peut-être ne réussira-t-il point. Demain seulement, Aben-Farax, je saurai si je dois être roi.
—Soit;—à demain.
—Et si je refuse demain la couronne?
—Eh bien! tu me diras ton secret. S’il est efficace, les Maures s’inclineront et auront foi en ta sagesse, sinon...
—Sinon? fit don Fernand inquiet.
—Sinon, je serai roi.—Adieu...
Et Aben-Farax, saluant don Fernand, disparut avec la rapidité d’un fantôme.
Don Fernand se mit au lit; comme don Paëz il ne dormit pas, comme lui il examina froidement la situation, et, le matin venu, quand le tumulte des cours intérieures lui apprit que l’heure de l’épreuve fatale allait sonner, il dit:
—Allons voir si je serai gendre du roi, ou roi moi-même.