CHAPITRE PREMIER I
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—Juan!
—Votre Seigneurie?...
—Tu selleras Achmed, mon cheval mauresque, le plus beau de mes écuries.
—Oui, monseigneur.
—Donne-moi mon pourpoint de velours noir et or, et mon feutre à plume blanche.
—Les voilà, monseigneur.
—Je veux, en outre, mes plus belles bagues, mes écharpes d’Orient, mes dentelles les plus fines, mes manchettes de point de Venise, et mon épée à lame damasquinée et à fourreau de diamants.
Le valet obéit.
—C’est bien, mon ami Juan; maintenant, parfume mes cheveux et ma barbe avec ces essences que distillent les Maures, et fais tisser ensuite avec des fils d’or et de soie la blanche crinière d’Achmed.
Or le cavalier qui parlait ainsi et demandait si somptueuse toilette pour son cheval et pour lui, n’était autre que messire don Paëz, colonel général des gardes de Sa Majesté catholique le roi Philippe II.
Le valet auquel il donnait ses ordres était un jeune Maure, au teint de bronze, aux cheveux lustrés, à l’œil bordé de longs cils et d’une expression mélancolique et malicieuse à la fois, aux dents éblouissantes de blancheur.
Juan était un Maure de Grenade, jadis nommé Zagal; l’inquisition l’avait baptisé et placé sous le patronage de saint Jean-Baptiste.
Messire don Paëz se trouvait alors dans une magnifique salle du palais des rois d’Espagne, à Madrid.
Cette salle faisait partie du logis occupé par le colonel des gardes, le roi aimant assez à avoir près de lui et sous sa main les officiers de sa maison.
Le colonel s’était placé dans un grand fauteuil en face d’un miroir d’acier, et tandis que Juan lui parfumait les cheveux et la barbe, il s’abandonnait à une rêverie profonde. Il se laissa habiller pièce à pièce, sans interrompre sa rêverie; puis, sa toilette terminée, il ceignit son épée, suspendit à son flanc droit sa dague à fourreau d’or, emprisonna ses mains blanches et fines de gants parfumés, mit le poing sur la hanche et se mira longuement et avec complaisance.
Après cet examen minutieux et tandis que Juan allait s’occuper du cheval arabe, don Paëz murmura:
—Par saint Jacques de Compostelle, patron des Espagnes, s’il se trouve à la cour du roi Philippe II plus galant gentilhomme que moi, je consens à troquer mon nom de don Paëz contre celui du premier Maure venu!
Et frisant sa moustache d’un noir d’ébène, don Paëz s’approcha d’un balcon donnant sur les jardins, il s’accouda sur la balustrade et continua sa rêverie.
Il était à peu près quatre heures de relevée: les brises du soir commençaient à faire frissonner le feuillage des arbres, la grande chaleur tombait peu à peu, et dans ce ciel éblouissant de l’Espagne, à l’horizon occidental, couraient çà et là quelques bandes de nuages oranges, gazes flottantes et vaporeuses destinées à envelopper le soleil couchant, comme d’un coquet et poétique linceul.
La ville encore silencieuse terminait sa sieste, les jardins déserts ne retentissaient que des cris confus de quelques oiseaux bavards, caquetant à droite et à gauche dans des touffes de grenadiers.
Don Paëz laissa errer son regard sur les massifs des jardins, puis il se tourna vers le sablier placé dans un coin de la salle, et qui coulait sans relâche avec la rapide lenteur de l’éternité.
—Quatre heures! dit-il, l’infante doit être prête.
En ce moment Juan rentra et dit:
—Achmed est harnaché.
—Bien! répondit don Paëz; appelle le capitaine des gardes.
Juan obéit; le capitaine parut.
C’était un vieux soldat, usé dans les camps, blanchi sous le harnais, et ignorant sur toute chose, hormis sur son métier.
—Monsieur, lui dit don Paëz, vous allez faire monter à cheval votre compagnie tout entière.
Le capitaine s’inclina.
—L’infante dona Juanita, fille de Sa Majesté, se rend ce soir au palais de l’Escurial pour y assister à une grande chasse qui aura lieu demain. Nous l’escorterons. Vous vous placerez à la portière de gauche de sa litière, et moi à celle de droite.
—Pardon, messire, dit le capitaine.
—Qu’est-ce, s’il vous plaît?
—Le roi vient d’envoyer une compagnie de gendarmes pour escorter l’infante avec nous.
—Corbleu! s’écria-t-il, en êtes-vous sûr?
—Très sûr, messire.
Don Paëz fronça le sourcil.
—C’est là ce me semble, un affront fait aux gardes?
—Je ne sais pas, murmura philosophiquement le capitaine; le roi le veut, cela me suffit.
—Et, fit don Paëz, dont la voix tremblait de colère, qui donc commande cette compagnie?
—Don Fernand de Valer.
Don Paëz pâlit.
—Ah! oui, dit-il avec dédain, ce païen baptisé, ce descendant du roi des Maures qui a abjuré l’année dernière, et qui est, dit-on, le plus riche seigneur de la cour?
—Vous l’avez dit, messire.
—En sorte, reprit don Paëz avec une sourde ironie, que don Fernand de Valer se placera à la portière de l’infante...
—Oui, messire.
—Eh bien! fit le colonel des gardes avec un sourire hautain, il se placera à celle de gauche, alors! celle de droite m’appartient.
—En effet, dit le capitaine, les gardes ont le pas sur les gendarmes. Mais cependant...
—Eh bien? fit don Paëz.
—Cependant il me semble que si don Fernand se plaçait à la droite de l’infante au lieu de se placer à sa gauche, il n’y aurait là aucun motif de querelle?
—C’est ce que nous verrons, murmura don Paëz. A cheval, monsieur!
Le capitaine sortit, don Paëz demeura seul.
—Toujours ce Fernand de Valer, murmura-t-il avec colère, toujours lui! Il est beau, il est riche et nul ne sait le nombre de ses trésors; il a, comme moi, la parole hardie, le geste hautain, comme moi il pourrait lui plaire... Et je ne le tuerais pas.
Un bruit confus retentit alors dans les cours intérieures; don Paëz ouvrit une croisée qui faisait face au balcon où naguères il était appuyé, se pencha et vit la compagnie des gendarmes, arrivés de l’Escurial quelques minutes auparavant, se mettre en bataille sur deux rangs avec une admirable précision, aux ordres de son chef.
Ce chef était un beau jeune homme, aux cheveux bouclés naturellement, à l’œil profond et mélancolique, à la lèvre sérieuse, au sourire charmant et grave.
Moins grand que don Paëz, sa taille avait les molles ondulations du tigre, son geste était gracieux et souple, et il maniait un étalon grenadin avec la fantastique habileté des anciens chevaliers maures.
—Sang-Dieu! exclama don Paëz avec fureur, déjà les gendarmes et pas encore les gardes! Où sont les gardes? Il mit la main à son épée et s’élança à travers escaliers et corridors jusqu’à la cour d’honneur.
Les gardes y arrivaient à leur tour, mais trop tard pour se pouvoir ranger avant que l’infante parût.
—Mon cheval! exclama le colonel hors de lui.
On lui amena le bel Achmed; mais il était à peine en selle, qu’il vit don Fernand de Valer mettre pied à terre, s’avancer vers le perron en haut duquel l’infante venait d’apparaître entre la camarera-mayor et la duchesse de Medina-Cœli, sa femme d’honneur, et lui offrir son poing, selon la mode du temps.
Don Paëz rugit et déchira de fureur la dentelle de sa manchette.
L’infante remercia don Fernand d’un sourire, et se laissa conduire jusqu’à sa litière.
Don Paëz s’avança alors et voulut se placer à la portière de droite; mais don Fernand le prévint et lui dit avec une courtoisie exquise:
—Pardon, monsieur; mais puisque je viens d’être le cavalier de la princesse, vous ne me refuserez pas ce poste...
La voix de don Fernand de Valer était harmonieuse, caressante, pleine de persuasion...
Don Paëz sentit sa colère se heurter vainement à cette politesse railleuse, sans qu’une étincelle en pût jaillir...
Il se mordit les lèvres avec désespoir, s’inclina sans mot dire, et alla se placer à la portière de gauche.
Le cortége s’ébranla aussitôt, traversa lentement les rues de Madrid et se déroula peu après sur cette route poudreuse, longue de six lieues, qui sépare la capitale des Espagnes du palais de l’Escurial.
L’infante était seule dans sa litière, les deux dames qui l’accompagnaient en occupaient une autre, suivant à quelque distance.
L’infante était une gracieuse enfant de dix-huit ans, un peu pâle, mais rieuse et mutine, avec un grain de mélancolie. Elle s’était renversée sur les coussins de sa litière, et, les yeux demi-clos, elle rêvait, ne paraissant prendre nulle garde aux deux gentilshommes qui chevauchaient à ses portières, mais leur jetant alternativement, et plus souvent encore à don Paëz, de rapides et furtifs coups d’œil qu’ils n’avaient point le temps de surprendre.
Ils la regardaient cependant tous deux, mais, chaque fois, leurs yeux se rencontraient, et, de ce regard, semblait jaillir une étincelle...
Don Paëz ne pouvait plonger son œil ardent dans la litière sans se heurter à l’œil profond et calme de don Fernand, dont la portière opposée encadrait la tête mélancolique...
Et quand, à son tour, don Fernand se prenait à considérer l’infante qui sommeillait à demi, il sentait arrêté sur lui l’œil hautain de don Paëz qui le défiait.
Au bout de trois heures de marche, le cortége atteignit un bouquet d’oliviers et de grenadiers, et l’infante témoigna le désir de faire une halte.
Elle descendit même de la litière, prit le bras de la camérera-mayor, et se perdit, sautillante et presque joyeuse, dans les massifs, tandis que sur un ordre de leurs chefs, les gardes et les gendarmes mettaient pied à terre un moment.
L’infante avait oublié dans la litière son éventail et son mouchoir.
Don Paëz s’en souvint et y courut. Don Fernand l’avait devancé et tenait déjà les deux objets.
Cette fois, don Paëz se plaça fièrement devant lui et lui dit:
—Voudriez-vous, monsieur, me céder cet éventail?
—Avec plaisir, monsieur, à la condition toutefois que je conserverai le mouchoir.
—Pardon, reprit don Paëz, je désirerais aussi cet objet.
—Impossible! monsieur, répondit don Fernand avec courtoisie.
Don Paëz s’inclina et reprit avec un sourire:
—Pourriez-vous, aux étoiles, deviner l’heure qu’il est?
—Sans doute; il est huit heures.
—Nous arriverons bien à dix, au palais de l’Escurial?
—Je l’espère, monsieur.
—Et nous aurons sans doute, avant le coucher du roi, une heure de liberté?
—Très certainement.
—A merveille! Voici l’infante qui revient; faites-moi donc un conte arabe, monsieur de Valer?
—Soit, messire don Paëz; je vais vous faire celui des Deux Chevaliers maures qui aimaient l’un et l’autre la sultane Namouna.
—Le conte est de circonstance, répondit don Paëz.