CHAPITRE SEPTIÈME VII
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Don Paëz frissonna involontairement en entendant l’insinuation du chancelier; mais l’infante sauta lestement à terre et saluant d’un geste les courtisans accourus et courbés sur son passage, elle leur montra don Paëz et leur dit avec cette assurance que les femmes les plus timides possèdent aux heures critiques:
—Messieurs, voici mon sauveur!
Et comme on se regardait étonné, elle poursuivit:
—Don Paëz a tué de sa main, l’un d’un coup de pistolet, l’autre d’un coup de poignard, et après une lutte corps à corps au bord d’un précipice, deux ours qui n’auraient pas dédaigné de déchirer à belles dents une infante d’Espagne.
Ce mot fut dit avec un calme apparent qui déguisait mal un reste de frayeur; le ton de l’infante avait un cachet de vérité dont nul ne douta; on cria: Vive dona Juanita! on la porta en triomphe chez le roi, qui venait d’être pris d’un accès de goutte.
En même temps on se pressait autour de don Paëz; on le flattait, on le complimentait, et, plus rassuré, don Paëz saluait le chancelier d’un sourire dédaigneux et moqueur.
Les gardes, qui adoraient leur colonel; les pages, qui l’aimaient pour sa munificence et son luxe élégant, qui contrastait avec l’avarice sordide du chancelier, son rival dans la faveur royale, chantaient bien haut ses louanges et son courage, à travers les salles et les corridors qu’il traversait sur les pas de l’infante.
Le roi avait été averti du retour de la jeune princesse; il en connaissait déjà tous les détails bien en avant qu’elle arrivât jusqu’à lui, suivie et presque portée par la foule.
Quand elle parut sur le seuil de la chambre royale, malgré son état souffrant, le roi se leva, alla vers elle et la pressa tendrement dans ses bras, tandis que le chancelier rejoignait le grand inquisiteur et le duc d’Albe, placés derrière le fauteuil de Philippe II.
L’infante raconta alors à son père les péripéties du drame auquel elle avait assisté et dont le colonel Paëz était le héros; elle le fit même avec une volubilité, un enthousiasme tels, que le chancelier, inquiet déjà, en tressaillit de joie et dit tout bas au duc d’Albe:
—L’infante nous sert à merveille.
Le roi écouta gravement le récit de sa fille, puis se tourna vers don Paëz et lui dit:
—Messire Paëz, venez baiser notre main royale. Nous vous remercions en notre nom et au nom de nos sujets.
La joie et l’orgueil brillèrent sur le front du colonel des gardes; il s’avança la tête haute, jetant un superbe regard au chancelier, mit un genou en terre et baisa la main du roi.
—Messire don Paëz, continua le roi, vous êtes notre favori et nous vous aimons à l’égal de nos plus chers sujets, bien que de votre propre aveu vous soyez étranger à notre royaume d’Espagne; pour vous donner une preuve nouvelle de notre gratitude et de notre confiance, nous vous octroyons un gouvernement.
Don Paëz tressaillit et s’inclina frémissant; le chancelier devint livide et jeta au duc d’Albe un regard effaré.
—Le marquis de Mondéjar, poursuivit le roi est parti ce matin pour Grenade, dont il est vice-roi;—vous l’allez rejoindre, nous vous nommons gouverneur de l’Albaïzin, cette ville turbulente que les eaux du Duero ont peine à séparer des terrasses de l’Alhambra.
Don Paëz pâlit: cette faveur, qui l’avait d’abord fait tressaillir d’orgueil, n’était plus qu’une disgrâce. Gouverneur d’un faubourg de Grenade, sous les ordres immédiats d’un autre officier, lui, le colonel-général des gardes, le favori du roi! C’était une dérision amère, si amère, qu’il crut à une plaisanterie et regarda le roi.
Mais le roi était froid et sérieux comme s’il eût été en conseil de ministres.
Le duc d’Albe et le chancelier échangèrent un sourire; le visage du grand inquisiteur redevint calme et souriant, de pâle et contracté qu’il était.
Il y eut un mouvement de stupéfaction parmi les courtisans; on ne comprenait rien à cette disgrâce.
—Sire, dit alors don Paëz un moment interdit, et retrouvant enfin l’usage de sa langue, l’Albaïzin est donc un gouvernement bien important, que vous l’octroyez au colonel-général de vos gardes, de préférence à un simple capitaine de gendarmes ou de lansquenets?
—Très peu en apparence, beaucoup en réalité, ami Paëz, répondit le roi avec calme.
—Vraiment, sire? fit don Paëz pâle de colère.
—Messire don Paëz, poursuivit le roi, il y aura peut-être un soulèvement d’ici à quelques jours, en notre beau royaume de Grenade, et alors vous aurez pour mission de bombarder, du haut des tours de l’Albaïzin, les colonnes et les jardins de l’Alhambra...
Don Paëz tressaillit et releva la tête:
—En ce cas, dit-il, j’accepte la mission que me confie Votre Majesté.
—En vérité? fit le roi, et sans cela vous l’eussiez refusée?
—Peut-être... sire.
Le roi se mordit les lèvres, mais au lieu d’éclater, ainsi que cela lui arrivait souvent, après un mot impertinent, il se contenta de sourire et répondit:
—Tu es donc fier, ami Paëz?
—On doit l’être, quand on a l’honneur de servir Votre Majesté.
Le roi frappa amicalement sur l’épaule de son favori, geste qui impressionna désagréablement ses rivaux; puis il fit un signe et demanda qu’on le laissât seul avec son colonel des gardes.
La chambre royale fut évacuée sur-le-champ; une fois seul avec Paëz, le roi dit au colonel des gardes:
—Ami Paëz! je te disais ce matin que tu avais de grands ennemis à ma cour.
—Qu’importe! si j’ai l’amitié de Votre Majesté.
—Tu l’as. Cependant il court d’étranges bruits sur vous. On dit que vous êtes ambitieux...
Le favori pâlit et regarda le roi avec inquiétude.
—Et que, poursuivit Philippe II, non-seulement vous désirez arriver aux premiers emplois du royaume, mais encore...
Le roi s’arrêta et se prit à rire.
—Mais encore, sire? insista don Paëz.
—Oh! ceci est burlesque, ami Paëz, et il faut que le chancelier soit fort ton ennemi...
—Sire, s’écria don Paëz, qui maître de lui, comprenait combien le terrain devenait glissant, je ne consens à savoir quelle accusation le chancelier porte contre moi, que si vous m’autorisez à lui planter, en champ-clos, la lame de mon épée dans la gorge.
—Tout beau! mon maître, j’ai besoin de mon chancelier.
—Eh bien! sire, en ce cas, voyez si mes services passés, si mon dévoûment et ma fidélité ne sont point assez forts pour me garantir de quelque accusation infâme;—et puis, si vous croyez messire don José Déza plus que vous ne croyez votre cœur et vos yeux, sire, envoyez-moi à l’échafaud ou au bûcher, mais ne me dites point de quoi le lâche m’accuse, car, malgré mon respect pour Votre Majesté...
—Eh bien! vois-tu, ami Paëz, interrompit le roi avec bonhomie, je ne veux pas t’attrister davantage, mais il est nécessaire que tu t’éloignes quelques mois de notre cour. Je sais que les Maures vont se révolter, et j’en suis satisfait, ce sera le moyen de les écraser une fois pour toutes, et de ne plus entendre les criailleries du grand inquisiteur, de mon chancelier et de tant d’autres. Dieu! fit le roi avec un soupir d’ennui, comme ces gens-là sont fatigants, et que je les ferais bien bien brûler si je n’en avais si grand besoin!
—Votre Majesté, dit charitablement don Paëz, ne pourrait-elle pas trouver un moyen convenable de les remplacer?
Un large sourire épanouit le visage sombre de Philippe II.
—Tu as de l’esprit comme le roitelet de Navarre.
—Merci, sire.
—Et puisque tu as tant d’esprit, tu devrais songer que je deviens vieux, que j’ai la goutte, qu’une journée de chasse est bien pénible pour moi et que j’ai besoin de me coucher. Frappe sur ce timbre, Paëz, mes gentilhommes me vont venir déshabiller...
—Vous passerai-je la chemise, sire?
—Tu vois bien que tu es ambitieux, Paëz, mon ami, car tu réclames une faveur de prince du sang. Non, va-t’en; il n’y aura pas, ce soir, de coucher du roi.
Don Paëz s’inclina.
—A propos, dit le roi, si tu n’étais pas trop las, tu ferais bien te mettre en route dès ce soir.
—Pour Grenade?
—Sans doute. Le temps est précieux, mon maître.
Don Paëz attacha son œil perçant sur le roi. Le roi avait l’air d’un bonhomme qui n’entendait absolument rien à la politique, et n’avait d’autre préoccupation grave que la goutte dont il souffrait fort.
—Je ne suis jamais las, dit le favori, quand il s’agit du service de Votre Majesté.
—Bien parlé, messire. Ainsi c’est convenu, tu pars ce soir, sans bruit, presque seul, avec quelques gardes bien entendu;—un colonel du roi ne voyage point sans escorte.
—Sire, m’accorderez-vous une grâce?
—Parle, ami Paëz, j’accorde toujours à ceux que j’aime.
—Je voudrais composer moi-même la garnison de l’Albaïzin.
—Eh bien!... prends les régiments que tu voudras.
—Je demanderai donc le premier escadron des gardes, le régiment de gendarmes allemands que commandait don Fernand de Valer, et, de plus, une compagnie de lansquenets.
—Soit, je te les accorde. Ils partiront demain, tandis que tu les précéderas pour prendre possession de la place.
Don Paëz baisa les mains du roi et fit un pas pour sortir. Sur le seuil il s’arrêta:
—Pardon, sire, dit-il, j’ai une dernière prière à vous adresser.
—Voyons? fit le roi avec bonté.
—Messire don Diégo d’Altona, un des gentilshommes de la chambre, est mort en duel il y a huit jours, et il n’est point remplacé encore.
—Et tu voudrais me donner un protégé?
—Un ami, sire, un gentilhomme écossais de bonne maison qui désire vous servir.
—Eh bien! tu me l’enverras.
—Je vais lui mander un messager. Il arrivera demain à l’Escurial, avant le coucher du soleil.
—Je désirerais, sire, que nul, à la cour, ne sût que ce gentilhomme est présenté par moi.
—Je te promets le secret, foi de roi!
Don Paëz sortit par les petits appartements et gagna l’escalier dérobé qui conduisait à son logis.
L’escalier était obscur, cependant il sembla au gentilhomme qu’une forme blanche glissait devant lui.
Il doubla le pas, un léger bruit lui confirma la présence d’un être vivant dans l’escalier;—et au moment où il allait demander qui donc était là, une petite main satinée se posa sur sa bouche et une voix qu’il reconnut murmura tout bas: silence!
Cette voix, cette main c’était celles de l’infante.
—Vous ici, madame? fit-il avec un étonnement mêlé de joie.
—Chut! reprit-elle. Vous m’avez dit vrai, n’est-ce pas, quand vous m’avez dit que vous étiez de maison princière?
—Oui, sur l’honneur!
—Vous allez commander une place forte dans le royaume de Grenade, il court des bruits de guerre, soyez vaillant et songez à moi...
La voix de l’infante tremblait.
—Et... fit don Paëz ému, vous, madame?
—Moi, dit l’infante, j’attendrai que vous soyez le plus grand capitaine des Espagnes, et puissiez reprendre votre nom. Adieu.
Don Paëz écoutait encore cette voix mélodieuse et tremblante, qui soulevait son cœur d’orgueil et d’enthousiasme, que déjà l’infante était loin et que le frôlement de sa robe s’était éteint dans les corridors. Il gagna son logis, ivre d’espérance; puis avant d’appeler le Maure qui lui servait de valet de chambre, pour lui ordonner de préparer son départ, il se jeta un moment dans un fauteuil, croisa les bras, et se dit avec un fier sourire:
—Ah! messire Philippe II, roi des Espagnes, vous êtes un grand politique, dit-on, et vous l’êtes, puisque vous déguisez une disgrâce sous l’apparence de l’amitié la plus vive;—mais vous ne connaissez point don Paëz, sire roi, et don Paëz est plus profond politique que vous. O ambition! ajouta-t-il, tu es la plus noble et la plus grande des passions, car ceux que tu prends en croupe montent si haut, qu’ils ne s’arrêtent que sur les dernières marches d’un trône!