CHAPITRE DEUXIÈME II
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L’infante prit le poing de don Paëz pour remonter dans sa litière comme elle avait pris celui de don Fernand en quittant Madrid.
Les deux rivaux se trouvaient dès-lors sur la même ligne. Seulement don Paëz tressaillit profondément, car il lui sembla que la princesse s’appuyait sur lui avec plus d’abandon qu’elle n’en avait montré pour don Fernand.
—Colonel, dit l’infante tandis que le cortége se remettait en marche, il me semble que don Fernand allait vous faire un conte, tantôt?
—En effet, balbutia don Fernand.
—Eh bien! reprit l’infante, pourquoi don Fernand ne continuerait-il pas?
—Le respect qu’on doit à Votre Altesse...
—Bah! dit la princesse en souriant, en voyage...
—Don Fernand, fit le colonel des gardes d’une voix railleuse, puisque Son Altesse le désire, faites-nous donc ce conte?
—M’y voici, répondit don Fernand. Mon conte est une véridique histoire...
—Comme tous les contes, murmura l’infante.
—Naturellement. C’est l’histoire de la sultane Namouna, fille du roi de Grenade Aroun IV.
—Voyons.
—La sultane Namouna, reprit don Fernand, était au dire de ses contemporains, un peu plus belle à elle seule que les trois cent soixante-treize houris du paradis de Mahomet; ses cheveux étaient noirs comme la plume luisante du corbeau; ses dents avaient la blancheur du marbre de l’Alhambra, et ses yeux étaient jaunes comme les paillettes d’or qui miroitent au soleil du désert.
La sultane Namouna avait seize ans révolus, et cependant elle n’avait point encore d’époux. Cela tenait à ce que le roi Aroun, son père, l’aimait avec adoration et ne voulait point s’en séparer.
Namouna lui demandait souvent:
—Quand donc me marierai-je?
Le roi répondait:—Quand tu trouveras un mari qui t’aime plus que moi.
Et comme, jusque-là, la chose paraissait impossible, la belle sultane Namouna ne se mariait point.
Il y avait cependant autour d’elle deux chevaliers maures qui eussent donné la moitié de leur turban, la garde de leur cimeterre et la crinière de leur cheval favori pour épouser la belle Namouna.
L’un était un Abencerrage du nom de Yamoud; l’autre, un Abasside appelé Hassan.
Tous deux, du reste, beaux, valeureux et jeunes.
L’Abasside avait la taille majestueuse comme les cèdres d’Orient; l’Abencerrage était moins grand, mais ses membres, frêles en apparence, avaient la force flexible de l’acier.—L’Abasside était pauvre, l’Abencerrage était riche.
L’Abencerrage aimait la sultane pour elle, l’Abasside l’aimait pour son or et le trône du roi Aroun, qu’il espérait avoir en épousant sa fille.
Et tous deux pensaient sagement: celui qui était pauvre était ambitieux; celui qui était riche n’avait soif que d’une chose, le bonheur.
L’Abasside vendit les derniers champs de ses pères et vida sa dernière bourse pour avoir de riches habits, des ceintures de soie, des turbans de cachemire, des diamants de la plus belle eau, en un mot tout ce qui éblouit et fascine les femmes.
L’Abencerrage, au contraire, dédaigna ces parures luxueuses qu’il pouvait avoir à profusion,—si bien que la sultane Namouna, qui savait leur commun amour, se disait: Hassan est pauvre, mais c’est le plus élégant cavalier du royaume de Grenade,—Yamoud est riche, mais il n’y paraît guère.—Lequel choisirai-je?
Et comme elle hésitait, elle songea qu’il serait toujours temps de trancher cette question et que l’essentiel, le plus pressant, était d’obtenir le consentement du roi Aroun.
Elle alla donc le trouver, et lui dit:
—Père, tu sais que j’ai bientôt dix-sept ans?
—Oui, répondit Aroun: eh bien?
—Eh bien! je vieillis.
—Bah! je ne trouve pas.
—Je vieillis, père, et je reste fille, cependant.
—Que t’importe! puisque je t’aime et que tu es sultane?
—Je comprends, reprit la rusée Namouna, que cela t’importe peu à toi, et même à moi,—mais il n’en est pas de même de tout le monde...
Aroun fronça son sourcil noir.
—Qui donc, demanda-t-il, oserait trouver mauvais que la sultane, ma fille ne prenne point un époux?
—Un grand personnage, mon père.
—Je voudrais bien savoir son nom? ricana le roi.
—Il se nomme Mahomet?
—Quel Mahomet?
—Le prophète.
Le vieil Aroun fit un soubresaut et, stupéfait, laissa échapper de ses lèvres le bout d’ambre de sa narguileh.
—En vérité? s’écria-t-il.
—Comme je te le dis, petit père, répondit imperturbablement Namouna. Hier, lorsque le muezzin appelait à la prière du soir et que je faisais mes ablutions, une des houris du prophète m’est apparue et m’a dit: Sultane Namouna, ma mignonne, la volonté de Mahomet est que tu te maries au plus vite.—Et pourquoi? ai-je demandé.—Parce que, a répondu la houri, le roi ton père se fait vieux, et que, s’il mourait demain, le trône de Grenade n’aurait pas de roi, ce qui serait un grand malheur pour le peuple maure...
Aroun fut frappé de cette réflexion, il interrompit aussitôt sa fille et lui dit:
—Cherche de suite un époux, je veux te marier.
—J’en ai un, répondit Namouna.
—Ah! vraiment? fit Aroun en souriant.
—J’en ai même deux, continua Namouna.
—Hum! fit le roi, il y en a un de trop, ce me semble; le prophète n’a point permis que les femmes eussent un harem.
—Aussi choisirai-je...
—Eh bien! choisis...
—C’est que, dit Namouna, je suis bien embarrassée...
Et elle conta à son père le sujet de son embarras.
—Lequel aimes-tu? demanda Aroun.
—Je ne sais pas; tous deux peut-être...
—Alors il faut choisir celui qui t’aime réellement.
—Comment le savoir?
Aroun caressa sa barbe blanche, demanda à Allah une parcelle de ses lumières, et finit par mander devant lui les deux chevaliers maures.
Quand ils furent en sa présence, il leur dit:
—Vous aimez ma fille tous deux, n’est-ce pas?
—Oui, répondirent-ils.
—Eh bien! poursuivit Aroun, comme je veux que ma postérité seule me succède, voici à quelle condition vous l’épouserez: Quand ma fille aura un fils, je ferai trancher la tête à son époux...
Don Fernand en était là de son conte, quand la litière s’arrêta aux guichets de l’Escurial.
—Eh bien! demanda vivement l’infante, que répondirent les deux chevaliers maures?
—Madame, répondit don Fernand, nous voici arrivés; permettez que je renvoie à demain la fin de mon histoire.
—Vous me promettez de la continuer, n’est-ce pas?
—Sur ma parole, madame; du reste, ajouta mélancoliquement le gentilhomme, si le hasard voulait que je fusse absent du palais demain, mon ami don Paëz à qui je compte finir mon récit cette nuit, vous le répèterait fidèlement.
L’infante s’inclina en signe d’adhésion, et la litière entra sous les voûtes de ce sombre palais que s’était fait bâtir Philippe II.