1864 (continued 6)
Hippolyte Fauche translation
«Râma n'est pas un cœur dur, mon ami, ce n'est pas un insensé; il n'est point esclave des sens: ce que tu as dit, Rakshasa, n'est pas vrai, ou tu as mal entendu.
«Ayant su que l'ambitieuse Kêkéyî avait trompé son père, de qui touteparole était une vérité: «Je ferai ce qu'il a promis!» dit ce héros, le Devoir même en personne, et là-dessus il partit aussitôt, pour les forêts. C'est par le désir de faire une chose agréable à Kêkéyî et au roi son père qu'il abandonna son royaume et ses voluptés pour s'exiler dans la forêt Dandaka.
«Comment veux-tu lui ravir sa princesse du Vidéha, quand elle est défendue par son courage et sa vigueur? Insensé, c'est comme si tu voulais ravir sa lumière au soleil! Quiconque aurait enlevé à Râma cette épouse d'un sang égal au sien, cette noble bru du roi Daçaratha, ne pourrait sauver sa vie, eût-il trouvé même un asile chez les treize immortels!
«Si tu veux conserver ton royaume, ton bonheur, tes voluptés, ta vie, garde-toi bien jamais d'attaquer l'auguste Râma. En effet, la vigueur fut donnée sans mesure à ce héros, de qui la fille du roi Djanaka est l'épouse dévouée sans relâche à ses devoirs et plus chère à lui-même que sa vie. Il ne t'est pas moins impossible d'enlever Sîtâ à la taille charmante de son asile entre les bras vigoureux de son époux, que de prendre même la flamme du feu allumé!
«Retourne à la ville, dépouille ta colère, sache te placer dans un juste milieu, délibère avec tes conseillers suivant que les affaires sont graves ou légères. Entoure-toi de tous les ministres, consulte dans toutes les affaires Vibhîshana, le prince des Rakshasas: il te dira toujours ce qu'il y a de plus salutaire. Consulte aussi Tridjatâ, la femme anachorète, exempte de tout défaut, parvenue à la perfection et riche d'une grande pénitence: tu recevras d'elle, roi des rois, le plus sage conseil. Quant aux affections irritantes, que dut naturellement verser dans ton cœur ce qui est arrivé, soit à Doûshana, soit à Khara, soit au Rakshasa Triçiras, soit à Çoûrpanakâ, comme à tous les autres démons, il faut en jeter, excuse-moi, grand roi des Rakshasas, il faut en jeter le fiel hors de ton cœur.»
Le monstre aux dix visages repoussa, dans son orgueil, les bonnes paroles que lui adressait Mârîtcha, comme le malade qui veut mourir se refuse au médicament:
«Comment donc viens-tu me jeter ici, Mârîtcha, ces discours sans utilité et qui ne peuvent absolument fructifier, comme le grain semé dans une terre saline? Il est impossible que tes paroles m'inspirent la crainte de livrer une bataille à ce fils de Raghou, enchaîné à des observances religieuses, esprit stupide, et qui d'ailleurs n'est qu'un homme; à ce Râma, qui, désertant ses amis, son royaume, sa mère et son père lui-même, s'est jeté d'un seul bond au milieu des bois sur l'ordre vil d'une femme. Il faut nécessairement que j'enlève sous tes yeux à cet homme, qui a tué Khara dans la guerre, cette belle Sîtâ, aussi chère à lui-même que sa vie! C'est une résolution bien arrêtée! elle est écrite dans mon cœur: les Asouras et tous les Dieux, Indra même à leur tête ne pourraient l'y effacer!
«Si tu ne fais pas la chose de bon gré, je te forcerai même à la faire malgré toi: quiconque, sache-le, se met en opposition avec les rois ne grandit jamais en bonheur! Mais si, grâces à toi, mon dessein réussit, Mârîtcha, je donne en récompense à ta grandeur et d'une âme satisfaite la moitié de mon royaume. Tu agiras de telle sorte, ami, que j'obtiendrai la belle Vidéhaine: le plan de cette affaire est arrêté de manière que nous devons manœuvrer de concert, mais séparés. Si tu jettes un regard sur ma famille, mon courage et ma royale puissance, comment pourras-tu voir un danger redoutable dans ce Râma, de qui l'univers a déserté la fortune?
«Ni Râma, ni quelque âme que ce puisse être chez les hommes, n'est capable de me suivre où je m'enfuirai dans les routes de l'air, aussitôt que je tiendrai la Mithilienne dans mes bras. Toi, revêtu des formes que va te prêter la magie, éloigne ces deux héros de l'ermitage, qu'ils habitent; égare-les au milieu de la forêt, et tu fuiras ensuite d'un pied rapide. Une fois passé au rivage ultérieur de la mer immense et sans limite, que pourront te faire tous les efforts du Kakoutsthide réunis à ceux de Lakshmana.
«Quand tu as vu Indra avec son armée, Yama et le Dieu qui préside aux richesses, céder la victoire à mon bras, comment Râma peut-il encore t'inspirer de l'inquiétude?
«De sa part, ta vie est incertaine, si tu parais devant lui; mais, de la mienne, ta mort est sûre, si tu empêches mon dessein: ainsi pèse comme il faut ces deux lots dans ta pensée, et fais ensuite ce qui est convenable ou ce qui te plaît davantage.»
Traité par le monarque des Rakshasas avec un tel mépris, Mârîtcha, le Démon noctivague lui répondit à l'encontre ces paroles amères: «Quel artisan de méchancetés, Génie des nuits, t'a donc enseigné cette voie de perdition, où tu vas entraîner dans ta ruine, et la ville, et ton royaume, et tes ministres? Qui voit avec peine, qui voit avec chagrin ta félicité? Par qui cette porte ouverte de la mort te fut-elle indiquée? Ce sont de noctivagues Démons sans courage, tes ennemis, bien certainement, et qui désirent te voir périr dans l'étreinte d'un rival plus fort que toi!
«Quoi! on ne livre pas tes conseillers à la mort qu'ils méritent, eux, à qui les Çâstras commandent, Râvana, de t'arrêter sur le penchant du précipice, où te voilà monté pour y tomber.
«Tu mets plus de légèreté que la corneille à chercher une guerre avec Râma: quelle gloire sera-ce donc pour toi d'y périr avec ton armée?
«Tu n'aimes pas, Démon aux dix visages, parce qu'il met un obstacle devant ton projet, tu n'aimes pas ce langage, que m'inspire l'amour de ton bien; car les hommes, que la mort a déjà rendus semblables aux âmes des trépassés, ne sont plus capables de recevoir les présents qui viennent de leurs amis.
«Tue-moi! ce sera un mal pour moi seul, mais un bien pour toi, si ma mort peut rompre entièrement ce funeste dessein. Quand tu m'auras tué d'un coup malheureux, va-t'en vers tes Rakshasas et retourne dans ton palais, sans que tu aies aventuré ton pied dans une faute à l'égard de Râma. Je t'ai déjà parlé plus d'une fois, mais, trop ami des combats, tu ne reçois pas encore mes paroles: que dois-je faire?... Hélas! je ferai, âme insensée que je suis, je ferai ce que tu veux!
«Pour sûr, la mort est déjà près de toi, monarque des Rakshasas!... Mais un roi n'a des yeux que pour voir seulement la chose qu'il désire; possible ou non!»
Quand le Démon Râvana entendit Mârîtcha dire: «Je ferai ce que tu veux,» il se mit à rire et lui tint joyeux ce langage: «Eût-il une force égale à celle d'Indra même, que pourra-t-il faire ce Kakoutsthide, qui a perdu son royaume, qui a perdu ses richesses, que ses amis ont abandonné et qui est relégué dans une forêt?
«Comment ta grandeur peut-elle craindre au moment où je lui signifie mes ordres, moi qui ai vaincu et réduit les trois mondes sous ma puissance?
«Tu es habile dans l'art des prestiges, tu es plein de force et d'intelligence, ta forme empruntée de gazelle est taillée pour la course: quand tu auras fasciné la Vidéhaine, sois prompt à disparaître. Mes ordres accomplis et les deux Raghouides égarés dans les bois, reviens aussitôt vers moi, s'il te plaît, nous irons de compagnie à la ville. Satisfaits d'avoir conquis Sîtâ lestement et trompé ses deux compagnons, nous marcherons alors en pleine sécurité et l'âme enivrée de notre succès.»
Mârîtcha, tombé dans le plus grand des périls et persuadé qu'il y trouverait sa mort, consterné, tremblant, pâle d'effroi et l'âme troublée par la crainte, Mârîtcha, voyant Râvana déterminé: «Marchons!» dit-il au roi des noctivagues Démons, après qu'il eut soupiré mainte fois. Cette parole comble de joie le monarque des Rakshasas, qui l'embrasse étroitement et lui tient ce langage: «On reconnaît ta grande âme dans ce mot, que tu dis là comme de toi-même: te voilà donc revenu, Mârîtcha, à ta propre nature. Monte promptement avec moi dans ce char aux ornements d'or et doué lui-même d'un mouvement spontané.» Ils arrivèrent à la forêt Dandaka, et le roi des Rakshasas bientôt aperçut avec Mârîtcha l'ermitage du pieux Raghouide. Ils descendent alors du char magnifique, et Râvana tient ce langage à Mârîtcha, en prenant sa main: «Voici l'ermitage de Râma, qui se montre au loin, environné de bananiers: exécutons sans tarder, mon ami, l'affaire qui nous amène ici.» Celui-ci, à ces mots de Râvana, déploie toute sa promptitude, rejette au même instant ses formes de Rakshasa et devient, objet ravissant pour toutes les créatures, une gazelle d'or variée de cent mouchetures d'argent, parée de lotus, brillants comme le soleil, de lapis-lazuli et d'émeraudes. Quatre cornes faites d'or, autour desquelles s'enroulaient des perles, armaient son joli front. Le Démon, changé en gazelle, alla et vint devant la porte de Râma.
Ce malheureux, arrivé au terme de sa vie, roulait au même temps ces pensées en lui-même:
«Un être, qui veut le bonheur de son maître ou qui désire le ciel, doit exécuter sans balancer ce qu'on lui commande, possible ou non: il n'est ici nul doute. Placé entre la force épouvantable de Râma et l'ordre terrible de mon seigneur, mon devoir est ici de préférer l'obéissance à ma vie même.»
Mârîtcha, qui avait conçu une idée si généreuse et fait sans réserve le sacrifice de lui-même, arriva, charmant les âmes, mais la pensée de la mort occupant son esprit, dans le voisinage de Râma et de Sîtâ.
À la vue de cette gazelle, errante au milieu du bois, resplendissante du vif éclat de l'or, parée de fleurs, aux flancs variés d'or et d'argent, au front décoré de jolies cornes d'or, aux membres ornés par toutes les sortes de gemmes, toute brillante de lumière et charmante à voir, avec des oreilles où se mariaient les couleurs des perles et du lapis-lazuli, avec un poil, une peau, un corps d'une exquise finesse, la noble Sîtâ fut saisie d'admiration. La fille du roi Djanaka, Sîtâ au corps séduisant, tout émerveillée de cette gazelle aux poils d'or, aux cornes embellies de perles et de corail, avec une langue rouge comme le soleil, avec une splendeur pareille à la route étincelante des constellations, adressa à son époux ces paroles, avant lesquelles sa bouche mit pour exorde un sourire:
«Vois, Kakoutsthide, cette gazelle toute faite d'or, aux membres admirablement ornés de pierreries, être merveilleux, que son caprice amène ici de lui-même! Certes! fils de Kakoutstha, ce n'est pas à tort que tout le monde aime la forêt Dandaka, si l'on y trouve de ces gazelles d'or!
«De cette gazelle, mon noble époux, que j'aimerais à m'asseoir doucement sur la peau étalée dans ma couche et brillante comme l'or! J'exprime là un atroce désir, malséant à la nature des femmes; mais cet animal ravit mon âme jusqu'à l'envie de posséder son corps si charmant.»
À ces mots de son épouse bien-aimée, Râma, ce noble taureau du troupeau des hommes, dit alors, tout rempli de joie, au fils de Soumitrâ: «Vois, Lakshmana, le désir que cette gazelle fit naître à ma Vidéhaine: la beauté supérieure de son pelage est cause, vraiment! que bientôt cette bête aura cessé d'être. Fils du monarque des hommes, il te faut rester sans négligence auprès de cette fille des rois jusqu'à ce que j'aie abattu cette gazelle avec une de mes flèches. Après que je l'aurai tuée et que j'aurai enlevé sa peau, je reviendrai, Lakshmana, d'un pied hâté; mais, toi, ne bouge pas, que je ne sois de retour ici!
Voyant cette gazelle d'une splendeur égale à celle de l'Antilope céleste24, Lakshmana, plein de soupçon, ayant roulé plus d'une fois cette pensée en lui-même, tint ce langage à son frère: «Héros, voilà cette forme prestigieuse dont se revêt souvent un Démon appelé Mârîtcha, comme jadis il nous fut raconté par de saints anachorètes, semblables au feu. Beaucoup de rois, armés d'arcs et montés sur des chars qui s'en allaient joyeux à la chasse furent tués dans le bois par ce Rakshasa, métamorphosé en gazelle.
«Il n'y a point de gazelle d'or! D'où vient donc ici dans le monde cette association contre nature de l'or et de la gazelle? Réfléchis bien à cela. Cet animal aux cornes de perle et de corail, lui, dont les yeux sont des pierres précieuses, n'est pas une vraie gazelle: c'est, à mon sentiment, une gazelle créée par la magie: c'est un Rakshasa, caché sous une forme de gazelle.»
À ces paroles du Kakoutsthide, Sîtâ, pleine de joie et l'âme fascinée par cette métamorphose enchanteresse, interrompit Lakshmana et dit avec son candide sourire: «Mon noble époux, elle me ravit le cœur! amène ici, guerrier aux longs bras, cette gazelle charmante; elle servira ici pour notre amusement. Ici, dans notre lieu d'ermitage, circulent mêlés ensemble de nombreuses gazelles, jolies à voir, des vaches grognantes et des singes cynocéphales. Mais je n'ai jamais vu, Râma, une bête, qui fût semblable à cet animal, ni rien qui fût, pour la douceur, la vivacité et la splendeur, comparable à celui-ci, le plus admirable des quadrupèdes.
«Si elle se laisse prendre vivante par tes mains, cette jolie bête, elle fera naître ici l'admiration de ta grandeur à chaque instant, comme un être merveilleux. Et, quand, un jour, le temps de notre exil dans les bois révolu, nous aurons été rétablis sur le trône, elle servira encore, cette gazelle, d'ornement au sein même du gynœcée. Mais, s'il arrive que ce quadrupède, le plus merveilleux des animaux à quatre pieds, ne se laisse pas saisir tout vivant, sa peau du moins nous prêtera un brillant tapis. J'ai bien envie de m'asseoir dans mon humble siége d'herbes sur la peau, telle que l'or, de cet animal, abattu sous ta flèche.»
Elle dit; et le beau Râma, à l'ouïe de ces paroles et à la vue de cette gazelle merveilleuse, adresse, fasciné lui-même, ces mots à Lakshmana: «Si la gazelle que je vois maintenant, fils de Soumitrâ, est une création de la magie, j'emploierai tous les moyens pour la tuer, car elle est fortement l'objet de mes désirs. Ni dans les bosquets charmants du Nandana, ni dans les bocages du Tchaîtraratha, il est impossible de voir une gazelle qui ait une beauté égale à la beauté de cette gazelle: combien moins, fils de Soumitrâ, n'en pourrait-on voir sur la terre!
«Cette gazelle ressemble à de l'or épuré: on dirait que ses pieds sont de corail: des étoiles d'argent sont peintes sur l'or de son pelage et deux lunes demi-pleines s'argentent sur ses flancs. En effet, de qui ne séduirait-elle point l'âme par sa beauté nonpareille, cette gazelle au corps infiniment gracieux, au visage de nacre et de perle?
«Mais, si la gazelle que voici est la même qui a tué, comme tu me dis, Lakshmana, des chasseurs venus l'arc en main dans ces bois; si elle est ce magicien qui rôde sous une forme de gazelle dans les forêts et qui a massacré des fils de roi et des rois vigoureux, c'est encore à mon bras que sa mort est due, pour venger la mort donnée par elle à tant de princes qui vinrent exercer dans la chasse leur arc sans pareil!
«Je tuerai, moi! cette reine des gazelles, on n'en peut douter; mais toi, héros, veille ici d'un œil sans négligence sur la princesse de Mithila. Il ne faut pas que tu bouges d'ici jusqu'à mon retour en ces lieux; car les Démons s'ingénient dans le bois à se travestir en mille formes!»
Aussitôt que le rejeton et l'amour de Raghou eut fait ces recommandations à Lakshmana, il courut du côté où se trouvait la gazelle, bien résolu à lui donner la mort. Son arc orné et courbé en croissant à sa main, deux grands carquois liés sur les épaules, une épée à poignée d'or à son flanc et sa cuirasse attachée sur la poitrine, il poursuivit la gazelle dans la forêt. Mârîtcha courait dans le bois avec la rapidité du vent ou même de la pensée, mais Râma suivait sa course d'assez près. Le Démon, agité par la peur de Râma, disparaissait tout à coup dans la forêt Dandaka; l'instant d'après, il se montrait de nouveau; et le Raghouide plein de vitesse allait toujours, se disant: «La voici! elle s'approche!»
Un moment, on voit la gazelle; un moment, on ne la voit plus: elle passe d'un pied que hâte la peur du trait, alléchant par ce manége le plus grand des Raghouides. Tantôt elle est visible, tantôt elle est perdue; tantôt elle court épouvantée tantôt, elle s'arrête; tantôt elle se dérobe aux yeux, tantôt elle sort de sa cachette avec rapidité. Mârîtcha, plongé dans une profonde terreur, allait donc ainsi par toute la forêt.
Dans un moment où Râma vit cette gazelle, création de la magie, marcher et courir devant lui, il banda son arc avec colère; mais à peine eût-elle vu le Raghouide s'élancer vers elle, son arc à la main, qu'elle disparut soudain et s'éclipsa plusieurs fois pour se laisser voir autant de fois sous les yeux du chasseur. Tantôt elle se montrait dans son voisinage, tantôt elle apparaissait, éloignée par une longue distance.
Par ce jeu de se découvrir et de se cacher, elle entraîna le Raghouide assez loin. Voyant courir ou cessant de voir dans la grande forêt cette gazelle, visible un moment, l'autre moment invisible dans toutes les régions du bois, comme le disque de la lune, qui paraît et disparaît sous les nuages déchirés dans un ciel d'automne, le Kakoutsthide, son arc à la main et se disant à lui-même: «Elle vient!... Je la vois!... Elle disparaît encore!» parcourut çà et là toutes les parties du bois immense.
Enfin le Daçarathide, qu'elle trompait à chaque instant, arrivé sous la voûte ombreuse d'un lieu tapissé d'herbes nouvelles, s'arrêta dans cet endroit même. Là, de nouveau, se montra non loin sa gazelle, environnée d'autres gazelles, immobiles, debout près d'elle et qui la regardaient avec les yeux tout grands ouverts de la peur. À sa vue, bien résolu de la tuer, ce héros à l'immense vigueur, ayant bandé son arc solide, encoche la meilleure de ces flèches.
Soudain, visant la gazelle, Râma tire sa corde jusqu'au bord de son oreille, ouvre le poing et lâche ce trait acéré, brûlant, enflammé, que Brahma lui-même avait travaillé de ses mains; et le dard habitué à donner la mort aux ennemis fendit le cœur de Mârîtcha. Frappé dans ses articulations par ce trait incomparable, l'animal bondit à la hauteur d'une paume et tomba mourant sous la flèche. Mais, le prestige une fois brisé par la sagette, il parut ce qu'il était, un Rakshasa aux dents longues et saillantes, orné de toutes parures avec une guirlande de fleurs, un collier d'or et des bracelets admirables. Abattu par ce dard sur la terre, Mârîtcha de pousser un cri épouvantable; et la pensée de servir encore une fois son maître ne l'abandonna point en mourant. Il prit alors, cet artisan de fourberies, une voix tout à fait semblable à celle de Râma: «Hâ! Lakshmana!» exclama-t-il;... «Sauve-moi!» cria-t-il encore dans la grande forêt.
À cet instant même arrivé de sa mort, voici quelle fut sa pensée: «Si, à l'ouïe de cette voix, Sîtâ, remplie d'angoisse par l'amour de son mari, pouvait d'une âme éperdue envoyer ici Lakshmana!... Il serait facile à Râvana d'enlever cette princesse, abandonnée par Lakshmana!»
Mârîtcha, quittant sa forme empruntée de gazelle et reprenant sa forme naturelle de Rakshasa, ne montra plus, en sortant de la vie, qu'un corps gigantesque étendu sur la terre. À la vue de ce monstre, d'un aspect épouvantable, la pensée du Raghouide se tourna vers Sîtâ, et ses cheveux se hérissèrent d'effroi. Dès qu'il vit ces horribles formes de Rakshasa mises à découvert par la mort de ce cruel Démon, Râma se hâta de revenir aussitôt, l'âme troublée, par le même chemin qu'il était venu.
À peine eut-elle ouï ce cri de détresse, qui ressemblait à la voix de son époux, que Sîtâ dit à Lakshmana: «Va et sache ce que devient le noble fils de Raghou; car et mon cœur et ma vie me semblent prêts à me quitter, depuis que j'ai entendu ce long cri de Râma, qui appelle au secours dans le plus grand des périls. Cours vite défendre ton frère, qui a besoin de secours et qui est tombé sous la puissance des Rakshasas, comme un taureau sous la griffe des lions!»
À ces paroles, où la nature de la femme avait mêlé son exagération, Lakshmana répondit ces mots à Sîtâ, les paupières toutes grandes ouvertes par la peur: «Il est impossible à mes yeux que mon frère soit vaincu par les trois mondes, les Asouras et tous les Dieux, Indra même à leur tête... Le Rakshasa ne peut faire de mal à mon frère dans le plus petit même de ses doigts: pourquoi donc, reine, ce trouble qui t'émeut?»
Quoi qu'elle eût dit, Lakshmana ne sortit point, obéissant à l'ordre qu'il avait reçu là de son frère. Alors la fille du roi Djanaka, Sîtâ de lui adresser avec colère ces paroles: «Tu n'as d'un ami que l'apparence, Lakshmana; tu n'es pas vraiment l'ami de Râma, toi, qui ne cours pas tendre une main à ton frère tombé dans une telle situation! Tu veux donc, Lakshmana, que Râma périsse à cause de moi, puisque tu fermes ton oreille aux paroles sorties de ma bouche! Il est impossible que je vive un seul instant même, si mon époux m'est enlevé: fais donc, héros, ce que je dis, et défends ton frère sans tarder. Dans ce moment où sa vie est en péril, que feras-tu ici pour moi, qui n'ai pas même une heure à vivre, si tu ne cours aider l'infortuné Raghouide?»
À la Vidéhaine, qui parlait ainsi, noyée de larmes et de chagrin, Lakshmana de répondre en ces termes: «Reine et femme charmante, dit-il à Sîtâ, pantelante comme une gazelle, ni parmi les hommes et les Dieux, les oiseaux et les serpents, ni parmi les Gandharvas ou les Kinnaras, les Rakshasas ou les Piçâtchas, ni même parmi les terribles Dânavas, on ne trouve personne en puissance de se mesurer avec Râma, comme un des enfants de Manou ne peut lutter avec le grand Indra. Il est impossible que Râma périsse dans un combat: il ne sied pas que tu parles de cette manière: quant à moi, je ne puis te laisser dans ce lieu solitaire sans Râma. On t'a mise entre mes mains, Vidéhaine, comme un précieux dépôt; tu me fus confiée par le magnanime Râma, dévoué à la vérité: je ne puis t'abandonner ici. Ces cris entrecoupés, que tu as entendus, ne viennent point de sa voix... Râma, dans une position malheureuse, ne laissera jamais échapper un mot qu'on puisse reprocher à son courage!»
À ces mots, les yeux enflammés, de colère, la Vidéhaine répondit en ces termes amers au discours si convenable de Lakshmana:
«Ah! vil, cruel, honte de ta race, homme aux projets déplorables, tu espères sans doute que tu m'auras pour amante, puisque tu parles ainsi! Mais il n'est pas étonnant, Lakshmana, que le crime soit chez des hommes tes pareils, qui sont toujours des rivaux secrets et des ennemis cachés!»
Après qu'elle eut de cette manière invectivé Lakshmana, cette femme semblable à une fille des Dieux, Sîtâ, versant des larmes, se mit à battre des mains sa poitrine. À ces mots amers et terribles, que Sîtâ lui avait jetés, Lakshmana, joignant ses deux paumes en coupe et les sens émus, lui répliqua en ces termes: «Je ne puis t'opposer une réponse; ta grandeur est une divinité pour moi: d'ailleurs, Mithilienne, ce n'est pas une chose extraordinaire que de trouver une parole injuste dans la bouche des femmes.
«Honte à toi! péris donc, si tu veux, toi, à qui ta mauvaise nature de femme inspire de tels soupçons à mon égard, quand je me tiens dans l'ordre même de mon auguste frère!»
Mais à peine Lakshmana eut-il jeté ce discours mordant à Sîtâ, qu'il en ressentit une vive douleur, il reprit donc la parole et lui dit ces mots, que précédait un geste caressant: «Eh bien! je m'en vais où est le Kakoutsthide: que le bonheur se tienne auprès de toi, femme au charmant visage! Puissent toutes les Divinités de ces bois te protéger, dame aux grands yeux! Car les présages qui se manifestent à mes regards n'inspirent que de l'effroi. Puissé-je à mon retour ici te voir avec Râma!»
À ce langage de Lakshmana, la fille du roi Djanaka, toute baignée de larmes, lui répondit en ces termes: «Si je me vois privée de mon Râma, je me noierai dans la Godâvarî, Lakshmana, ou je me pendrai, ou j'abandonnerai mon corps dans un précipice! Ou j'entrerai dans un bûcher allumé de flammes ardentes! Mais je ne toucherai jamais de mon pied même un autre homme que Râma!» Quand Sîtâ eut dit ces mots à Lakshmana, elle se répandit en pleurs et se remit, bourrelée de chagrin, à battre des mains sa poitrine.
Alors, voyant ses larmes et la douleur étalée dans toutes les formes de sa personne, le fils de Soumitrâ essaya de consoler cette dame aux grands yeux, mais Sîtâ ne répondit pas même un seul mot à ce frère de son époux.
Le juste Lakshmana, l'esprit agité d'une grande peur, était parti après un dernier regard jeté sur la Mithilienne et marchait, pour ainsi dire, malgré lui. L'auguste Démon aux dix visages saisit aussitôt l'occasion favorable et se présenta devant la belle Vidéhaine sous la forme empruntée d'un anachorète mendiant. Il s'avança vers cette jeune et tendre femme, abandonnée par les deux frères, comme le voile d'une nuit obscure envahit la dernière lueur du jour en l'absence du soleil et de la lune. Alors, voyant cette beauté incomparable délaissée dans ce lieu solitaire, le monstre aux dix têtes, monarque de tous les Rakshasas, se mit à rouler cette pensée dans son esprit en démence:
«Voilà bien le moment pour moi d'aborder cette femme au charmant visage, pendant que son époux et Lakshmana même ne sont pas auprès d'elle!»
Quand Râvana eut songé à profiter aussitôt de l'occasion qui s'offrait à lui, ce démon à dix faces se présenta devant la chaste Vidéhaine sous la métamorphose d'un brahmane mendiant. Il était couvert d'une panne jaune et déliée; il portait ses cheveux rattachés en aigrette, une ombrelle et des sandales, un paquet lié sur l'épaule gauche, une aiguière d'argile à sa main avec un triple bâton.
À l'aspect de ce monstre épouvantable par ses œuvres et par sa vigueur, les oiseaux et tous les êtres animés, les arbres, qui végétaient dans le Djanasthâna et même les diverses plantes nées pour grimper et saisir un appui, tout resta immobile et le vent retint même son haleine. Aussitôt qu'elle vit s'arrêter le roi des Rakshasas, venu d'une course impétueuse, la rivière Godâvarî d'enchaîner soudain son onde glacée d'épouvante. On vit courir ou s'envoler çà et là, effarouchés par ce Démon, tous les volatiles et tous les quadrupèdes, qui se trouvaient dans la Pantchavatî et la forêt de pénitence ou dans le voisinage du Djanasthâna.
Le monstre, guettant l'occasion que lui donnait cette absence de Râma, s'avança, caché dans sa métamorphose en religieux mendiant, vers Sîtâ, qui pleurait son époux: il aborda sous des formes qui ne lui convenaient aucunement cette âme pure incarnée dans une forme assortie.
Il s'arrêta, fixant les yeux sur l'épouse de Râma aux lèvres de corail, aux dents brillantes, au visage rayonnant comme une pleine-lune; mais alors, délaissée par son époux et Lakshmana, noyée dans le chagrin et les pleurs, assise dans sa maison de feuillage et plongée dans la tristesse de ses pensées, elle ressemblait à la nuit privée de son astre et couverte d'une profonde obscurité.
À chaque membre qu'il voyait de la belle Vidéhaine, il ne pouvait en détacher son regard, absorbé dans la contemplation d'un charme fascinant le cœur et les yeux. Percé d'une flèche de l'amour, le Démon nocturne à l'âme corrompue s'avança en récitant les prières du Véda vers la Mithilienne au torse vêtu de soie jaune, aux grands yeux de nymphéas épanouis. Râvana s'étendit dans un long discours à cette femme, le corps tout resplendissant comme une statue d'or; elle, au-dessus de qui nulle beauté n'existait dans les trois mondes et qu'on aurait pu dire Çrî même sans lotus à la main. Le monarque des Rakshasas adressa donc ses flatteries à la princesse aux membres tout rayonnants:
«Femme au charmant sourire, aux yeux charmants, au charmant visage, cherchant à plaire et timide, tu brilles ici d'un vif éclat, comme un bocage en fleurs! Qui es-tu, ô toi, que ta robe de soie jaune fait ressembler au calice d'une fleur dorée, et que cette guirlande portée de lotus rouges et de nymphéas bleus rend si charmante à voir? Es-tu la Pudeur,... la Gloire,... la Félicité,... la Splendeur ou Lakshmî? Qui d'elles es-tu, femme au gracieux visage? Es-tu l'Existence elle-même,... ou la Volupté aux libres allures? Que tu as les dents blanches, polies, égales, bien enchâssées, femme à la taille ravissante! Tes gracieux sourcils sont bien disposés, ma belle, pour l'ornement des yeux. Tes joues, dignes de ta bouche, sont fermes, bien potelées, assorties au reste du visage: elles ont un brillant coloris, une exquise fraîcheur, une coupe élégante, et rien n'est plus joli à voir, femme chérie à la figure enchanteresse. Tes oreilles charmantes, revêtues d'un or épuré, mais ornées davantage par leur beauté naturelle, ont une courbe dessinée suivant les plus justes proportions. Tes mains bien faites sont azurées comme les pétales du lotus: ta taille est en harmonie avec tes autres charmes, femme à l'enivrant sourire. Tes pieds, qui, réunis maintenant, se font ornement l'un à l'autre, sont d'une beauté céleste: les plantes ont une délicatesse enfantine, et les doigts une fraîcheur adolescente. D'une splendeur égale aux riches couleurs du lotus, ils ne sont ni moins beaux ni moins gracieux dans leur marche: des étoiles de jais entre les angles rouges de tes grands yeux nagent dans leur émail pur. Beauté de chevelure, taille qu'on pourrait cacher dans ses deux mains! Non! Je n'ai jamais vu sur la face de la terre une femme, une Kinnarî, une Yakshî, une Gandharvî, ni même une Déesse qui fût égale à toi pour la beauté!
«Ce lieu est le repaire des Rakshasas féroces, qui rôdent çà et là suivant leurs caprices. Les jardins aimables des cités aux palais magnifiques, les belles ondes tapissées de lotus, les divins bocages mêmes, comme le Nandana et les autres bosquets célestes, méritent seuls d'être habités par toi. La plus noble des guirlandes, le plus noble des vêtements, la plus noble des perles et le plus noble des époux sont, à mon avis, les seuls dignes de toi, femme charmante aux yeux noirs. Dame illustre, née pour jouir de tous les plaisirs de la vie, il ne sied pas que tu habites, privée de tous plaisirs et même dans la souffrance au milieu d'un bois désert, où tu n'as pour lit que la terre, où tu n'as pour aliments que des racines et des fruits sauvages.
«Qui es-tu, femme au candide sourire? Une fille des Roudras ou des Maroutes: Es-tu née d'un Vasou? car tu me sembles une Divinité, ô toi à la taille enchanteresse! Qui es-tu, jeune beauté, entre ces Déesses? N'es-tu pas une Gandharvî, éminente dame? N'es-tu point une Apsarâ, femme à la taille svelte? Mais ici ne viennent jamais ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les hommes; ce lieu est la demeure des Rakshasas: comment donc es-tu venue ici!»
Tandis que le méchant Râvana lui parlait ainsi, la fille du roi Djanaka, sans confiance, s'éloignait de lui çà et là, pleine de peur et de soupçons. Enfin cette femme à la taille charmante, aux formes distinguées, revint à la confiance, et, se disant à soi-même: «C'est un brahme!» elle répondit au Démon Râvana, caché sous l'extérieur d'un religieux mendiant, l'honora et lui offrit tout ce qui sert à l'accueil d'un hôte. D'abord, elle apporta de l'eau; elle invita ensuite le faux brahmane à manger des aliments que l'on trouve dans les bois, et dit au scélérat caché sous une enveloppe amie: «La collation est prête!» Quand il se vit alors invité par Sîtâ avec un langage franc et sans réticences, le Démon, ferme dans sa résolution d'enlever par la violence cette fille des rois, se crut déjà parvenu au comble de ses vœux.
Ensuite la noble Vidéhaine, songeant aux questions emmiellées que Râvana lui avait adressées, y répondit en ces termes: «Je suis la fille du magnanime Djanaka, roi de Mithila: le nom de ta servante est Sîtâ; son mari est le sage Râma. J'ai habité une année entière le palais de mon époux, jouissant avec lui des voluptés humaines dans l'abondance de toutes les choses désirables. Ce temps écoulé, le monarque, après en avoir délibéré avec ses ministres, jugea convenable de sacrer mon époux comme associé à sa couronne. Tandis qu'on préparait le sacre pour l'aîné des Raghouides, une reine ambitieuse au cœur vil, nommée Kêkéyî, surprit le roi, mon beau-père, et, tout d'abord, lui demanda l'exil de mon époux comme une grâce destinée à payer des services que jadis elle avait rendus au vieux monarque.
«Je ne dormirai, je ne boirai, je ne mangerai pas, disait-elle, que je ne l'aie obtenue: si Râma est sacré, ce sera la fin de ma vie! Donne sa vérité à la grâce que tu m'as jadis accordée, seigneur, dans la guerre des Asouras contre les Dieux. Que cette même cérémonie soit destinée à sacrer mon fils Bharata; que Râma s'en aille aujourd'hui même dans l'horrible forêt, et qu'il y reste quatorze années ermite, vêtu avec une peau d'antilope noire et un habit d'écorce! Que le fils de Kâauçalyâ parte donc à l'instant pour les bois, et que l'on sacre Bharata!
«À ces mots de Kêkéyî, le monarque au grand char, mon beau-père, la conjura avec des paroles conformes au devoir; mais elle ne voulut pas écouter ses prières. Mon époux est un homme plein d'héroïsme, pur, vertueux, sincère dans son langage, et qui, trouvant son bonheur dans celui de toutes les créatures, mérite ce nom de Râma, célèbre dans l'univers. Le monarque à la grande vigueur, Daçaratha, son père, ne voulut pas le sacrer de lui-même pour faire une chose agréable à Kêkéyî.
«Quand mon époux vint trouver son père à l'heure du sacre, Kêkéyî dit à Râma, inébranlable dans ses résolutions: «Écoute, prince de Raghou, ce qui m'a été promis par ton père: «Je donne à Bharata, sans que personne y puisse rien prétendre, m'a-t-il dit, le trône de mes ancêtres. Il est donc nécessaire, fils de Kakoutstha, que tu ailles habiter la forêt neuf ans auxquels seront ajoutées cinq années: ainsi, pars et sauve du mensonge la parole de ton père.»
«Mon époux, ferme en ce qu'il a promis, obéit à sa voix et lui répondit: «Je le ferai!» en présence de son père. Râma est toujours prêt à donner, jamais à recevoir; il ne sortira point de sa bouche une parole qui ne soit la vérité: telle est, saint brahme, la sûreté de sa promesse, qu'il n'est rien au-dessus d'elle. Un frère de Râma, né d'une autre mère et nommé Lakshmana, homme éminent et plein de courage, se fit le compagnon de son exil. Aux remontrances pleines de sens que fit celui-ci contre l'engagement de son frère: «Mon âme se plaît dans la vérité!» lui répondit ce Raghouide à la vive splendeur. Ce frère judicieux, à la grande vigueur et fidèle à son devoir, Lakshmana suivit avec moi, son arc à la main, Râma, qui s'en allait dans le bois de son exil.
«Ainsi, une seule parole de Kêkéyî nous a bannis tous les trois du royaume, et nous errons pleins de constance, ô le plus vertueux des brahmes, dans la forêt profonde. Nous habitons ces bois tout remplis de bêtes féroces: rassure-toi cependant; il t'est possible d'habiter ici. Mon époux va bientôt revenir, m'apportant les plus beaux fruits de la forêt... Dis-moi donc, en attendant, dis-moi quel est ton nom, ta famille et ta race, suivant la vérité. Pourquoi vas-tu seul ainsi dans la forêt Dandaka? Je ne doute pas, saint ermite, que Râma ne t'accueille avec honneur. Mon époux aime la conversation et se plaît dans la compagnie des ascètes.»
À ces mots de Sîtâ, la charmante épouse de Râma, le vigoureux Démon, blessé par une flèche de l'Amour, lui répondit en ces termes: «Écoute qui je suis, de quel sang je suis né; et, quand tu le sauras, n'oublie pas de me rendre l'honneur qui m'est dû. C'est pour venir ici te voir que j'ai emprunté cette heureuse métamorphose, moi, par qui furent mis en déroute et les hommes et les Immortels avec le roi même des Immortels. Je suis celui qu'on appelle Râvana, le fléau de tous les mondes; celui sous les ordres de qui, femme ravissante, Khara gouverne ici le Dandaka. Je suis le frère et même l'ennemi de Kouvéra, dame aux brillantes couleurs; je suis un héros, le propre fils du magnanime Viçravas. Poulastya était le fils de Brahma, et moi, femme, je suis le petit-fils de Poulastya. J'ai reçu de l'Être existant par lui-même un don incomparable, celui de prendre à mon gré toutes les formes et de marcher aussi vite que la pensée. Ma force est renommée dans le monde: on m'appelle aussi Daçagrîva25; mais le nom de Râvana est encore plus célèbre, femme au candide sourire, et je le dois à la nature de mes œuvres26.
«Sois donc la première de mes épouses, auguste Mithilienne, sois à la tête de toutes ces femmes, mes nombreuses épouses, au plus haut rang elles-mêmes de la beauté. Ma ville capitale est nommée Lankâ, la plus belle des îles de la mer; elle est située sur le front d'une montagne et l'Océan se répand à l'entour. Elle est ornée de hauts pitons faits d'or épuré, elle est ceinte de fossés profondément creusés, elle porte comme une aigrette de palais et de belles terrasses. Non moins célèbre dans les trois mondes qu'Amarâvatî, la cité d'Indra, c'est la capitale des Rakshasas, de qui le teint imite la couleur des sombres nuages.
«C'est une île céleste, ouvrage de Viçvakarma, et large de trente yodjanas. Là, tu pourras te promener avec moi, Sîtâ, dans ses riants bocages; et tu n'auras plus aucun désir, noble dame, de revenir jamais habiter ces bois.»
À ces mots de Râvana, la charmante fille du roi Djanaka répondit avec colère au Démon, sans priser davantage ses discours: «Je serai fidèle à mon époux, semblable à Mahéndra, ce Râma, qu'il est aussi impossible d'ébranler qu'une grande montagne et d'agiter que le vaste Océan! Je serai fidèle à Râma, cet héroïque fils de roi, à l'immense vigueur, à la gloire étendue, qui a vaincu en lui-même ses organes des sens et de qui le visage ressemble au disque plein de l'astre des nuits! Ton désir, bien difficile à satisfaire, de t'unir à moi est celui du chacal, qui voudrait s'unir à la tigresse: il est aussi impossible que je sois touchée par toi, qu'il est impossible de toucher les rayons du soleil!
«Ô toi, qui veux enlever de force à Râma son épouse chérie, c'est comme si tu voulais arracher à la gueule d'un lion, ennemi des gazelles, la chair qu'il dévore plein de vigueur, impétueux, en fureur même!
«La différence qu'il y a dans les bois du chacal au lion; la différence qu'il y a du faible ruisseau à l'Océan: c'est la différence qui existe de toi à mon noble époux!
«Tant qu'il sera debout, son arc et ses flèches dans sa main, ce vaillant Râma, de qui la puissance est égale à celle de la divinité aux mille yeux, tu ne pourras, si tu m'enlèves, oui! tu ne pourras même digérer ta conquête, comme une mouche ne peut avaler la foudre!»
C'est ainsi qu'à ce langage impur du noctivague Démon répondit cette femme à l'âme pure; mais Sîtâ, vivement émue, tremblait en lui jetant ces paroles, comme un bananier superbe qu'un éléphant a brisé.
Le monarque des Rakshasas, quittant la forme de mendiant, revint à sa forme naturelle avec son long cou et son corps de géant. À l'instant ce noctivague Démon, frère puîné de Kouvéra, dépouillant ses placides apparences de religieux mendiant, rentra dans la hideuse réalité de son extérieur, semblable à celui de la Mort. Il avait un grand corps, de grands bras, une large poitrine, les dents du lion, les épaules du taureau, les yeux rouges, le corps bigarré et les cheveux enflammés.
Le rôdeur impur des nuits jeta ces mots à Sîtâ, parée de joyaux resplendissants, ornée des boucles noires de ses beaux cheveux, mais qui avait comme perdu le sentiment: «Femme, si tu ne veux pas de moi pour époux sous ma forme naturelle, j'emploierai la violence même pour te soumettre à ma volonté! Puisque la vigueur de Râma, qui t'a mise en oubli, te fait ainsi te glorifier devant moi, c'est que tu n'as jamais entendu parler, je pense, de ma force sans égale! Me tenant au sein des airs, je pourrais enlever la terre à la force de mes bras; je pourrais même tarir l'Océan comme une coupe: je pourrais tuer la Mort, si elle combattait avec moi! Je pourrais offusquer le soleil de mes flèches aiguës; je pourrais fendre même la surface de la terre! Vois donc, insensée, que je suis ton maître, que je prends à mon gré toutes les formes, et donne à qui je veux les biens que l'on désire!»
Quand il eut ainsi parlé, Râvana, cette âme corrompue, égaré par l'amour, osa prendre Sîtâ, comme Bouddha27 saisit dans les cieux la brillante Rohinî28.
Elle, baignée de larmes et pleine de colère: «Méchant, dit alors Sîtâ, tu mourras immolé par la vigueur du magnanime Râma! Insensé, tu exhaleras bientôt avec les tiens, ô le plus vil des Rakshasas, ton dernier soupir!»
À ces mots de la belle Vidéhaine, la fureur du cruel Démon enflamma d'un éclat fulgurant ses dix faces pareilles aux sombres nuages. Râvana irrité brûlait, pour ainsi dire, la tremblante Vidéhaine avec ses regards flamboyants comme le feu sous des sourcils contractés et bien épouvantables à voir. De sa main gauche, il prit la belle Sîtâ par les cheveux; de sa main droite, il empoigna les deux cuisses de la princesse aux yeux de lotus. Aussitôt qu'elle se vit dans les bras du vigoureux Démon, Sîtâ de jeter ces cris: «À moi, cher époux!... Pourquoi, héros, ne me défends-tu pas!... À moi Lakshmana!»
À l'aspect du monstre aux longues dents acérées, à l'immense vigueur et semblable au sommet d'une montagne, toutes les Divinités du bois, saisies de crainte, s'enfuirent tremblantes çà et là. Une fois que le robuste Démon, tourmenté par l'amour, eut enveloppé de ses bras cette femme, les amours de Râma, il s'élança dans les cieux avec elle malgré sa résistance, comme Garouda, d'un vol rapide, emporte dans les airs l'épouse du roi des serpents.
Au même instant apparut de nouveau le char de Râvana, ouvrage de la magie, vaste, céleste, au bruit éclatant, aux membres d'or, attelé de ses ânes merveilleux. Le ravisseur, menaçant la Vidéhaine avec une voix forte et des paroles brutales, la prit alors dans son sein et la plaça dans son char: c'était l'époque de l'année où la nuit et le jour se partagent le cercle diurne en deux parties égales, le quantième du mois où la lune remplit de lumière toute la moitié de son disque, et l'heure du jour où le soleil arrive à la moitié de sa carrière.
Le Démon ravit l'épouse d'autrui comme un çoûdra qui dérobe l'audition des Védas. Enlevée par ce monstre, la sage Mithilienne appelait, bourrelée de chagrin: «À moi, criait-elle, mon époux!» mais son mari errait au loin dans les bois et ne pouvait l'entendre.
En ce moment, sur le plateau d'une montagne, dans la forêt aux retraites diverses, dormait, le dos tourné au soleil enflammé, le monarque des oiseaux, Djatâyou, à la grande splendeur, au grand courage, à la grande force. Le roi des oiseaux entendit cette plainte comme le son d'une voix apportée dans un rêve, et cette lamentation, entrée dans le canal de ses oreilles, vint frapper violemment son cœur, comme la chute du tonnerre. Réveillé en sursaut par sa vieille amitié pour le roi Daçaratha, il entendit le bruit d'un char qui roulait avec un son pareil au fracas des nuages.
Il jette ses regards dans les cieux, il observe l'un après l'autre tous les points cardinaux de l'espace étendu, il voit Râvana et la Djanakide poussant des cris. Voyant ce Rakshasa enlever la bru de feu son ami, le roi des oiseaux, pénétré d'une bouillante colère, s'élança dans les airs d'un rapide essor. Là, ce puissant volatile, tout flamboyant de colère, se tint alors devant le Rakshasa et se mit à planer sur la route de son char:
«Démon aux dix têtes, dit-il, je suis le roi des vautours; mon nom est Djatâyou à la grande vigueur; je me tiens ferme dans l'antique devoir et je marche avec la vérité. Toi, monarque à la force immense, tu es le plus élevé dans la race des Rakshasas et tu as maintes fois vaincu les dieux en bataille. Je ne suis plus qu'un oiseau vieux, affaibli dans sa vigueur; mais tu vas connaître dans un combat, petit-fils de Poulastya, ce qui me reste encore de vaillance, et tu n'en sortiras point vivant!
«Comment un roi fidèle à son devoir peut-il souiller une femme qui n'est pas la sienne! C'est aux rois surtout qu'il appartient de protéger les femmes d'autrui. Reviens de cette pensée, être vil, d'outrager la femme d'un autre, si tu ne veux que je te pousse à bas de ton char magnifique comme un fruit que l'on secoue de sa branche!
«Esprit mobile avec un naturel méchant, comment se fait-il qu'on t'ait donné l'empire, ô le plus vil des Rakshasas, comme on donnerait au pécheur un siége dans le paradis? Quand Râma, cette âme juste et sans péché ne t'a offensé, ni dans ta ville, ni dans ton royaume, pourquoi donc, toi, lui fais-tu cette offense? Pour venger Çoûrpanakhâ, si Khara est venu dans le Djanasthâna et si vaincu il y trouva la mort, est-ce là un crime dont Râma soit coupable? Quand il y vint aussi quatorze milliers de Rakshasas pour tuer Râma et Lakshmana, si le bras du Raghouide leur fit mordre à tous la poussière, dis, et que ta parole soit l'expression de la vérité, est-ce encore une faute qu'il faille reprocher à ce noble maître du monde? Est-ce un motif pour te hâter d'enlever son épouse?
«Lâche promptement l'auguste Vidéhaine, ou je vais te consumer de mon regard épouvantable, destructeur, incendiaire, comme Vritra fut consumé par le tonnerre de Mahéndra! Ne vois-tu pas que tu as lié au bout de ta robe un serpent à la dent venimeuse? Ne vois-tu pas que la mort a passé déjà son lacet autour de ton cou? Insensé, il ne faut pas entrer dans une condition où l'on trouverait sa mort; et l'homme ne doit pas accepter une perle même, si elle peut un jour amener sa ruine!
«Il y a soixante mille ans que je suis né, Râvana, et que je gouverne avec justice le royaume de mon père et de mon aïeul. Je suis vieux, et toi, héros, tu es jeune, monté sur un char, une cuirasse devant ta poitrine, un arc à ton poing; mais aujourd'hui, ravisseur de la Vidéhaine, tu ne saurais m'échapper sain et sauf!»
À ces mots, prononcés avec tant de justesse par le vautour Djatâyou, les vingt yeux du Rakshasa irrité brillèrent menaçants et pareils au feu. Avec des regards enflammés de colère, agitant ses pendeloques d'or épuré, le monarque des Rakshasas s'élança furieux sur le roi des oiseaux.
Voici donc l'oiseau, frappant et de son bec et de ses ailes, ayant pour troisième arme ses pattes crochues, et Râvana à la grande force, qui luttent sans peur l'un contre l'autre.
Le Démon fit pleuvoir sur le roi des vautours ses flots épouvantables de traits, de javelots, de flèches en fer aux pointes aiguës, aux barbes alternées. Le monarque des oiseaux, enveloppé dans ces réseaux de flèches, reçut dans le combat sans bouger ces dards coup sur coup de Râvana; mais ensuite, enflammé de colère, déployant son immense envergure telle qu'une montagne, il s'abattit sur le dos de son ennemi et le déchira avec ses fortes serres. Djatâyou, à la grande force, le souverain des oiseaux, ouvrit de sanglantes blessures dans le corps du guerrier avec ses pattes armées d'ongles tranchants; mais Râvana, débordant de colère, ce monstre aux dix visages, perça le volatile à son tour avec ses flèches empennées d'or et semblables au tonnerre même. Néanmoins, sans penser ni aux dards que lui décochait Râvana, ni même à ses blessures, le roi des oiseaux fondit sur lui tout à coup.
Le volatile aux grandes serres s'éleva dans les cieux, et, dressant les deux ailes sur la tête de son ennemi, il en battit avec une fureur acharnée le front du Rakshasa. Puis, soudain l'oiseau-roi de briser dans ses pattes l'arc avec la flèche de son rival; et, quand il eut rompu cet arc décoré de perles et de joyaux, arme divine et pareille au feu, le volatile à la grande splendeur s'esquiva d'un agile essor.
Le monarque ailé revint battre à coups redoublés son diadème céleste, d'or massif, embelli par toutes les sortes de pierres fines: le vigoureux oiseau, plein de fureur, lui jeta sa couronne à bas sur les plaines de l'air, et la tiare en tombant éclaira comme le disque du soleil. Il frappa même les ânes aux visages de vampires, aux caparaçons d'or, et, les traînant çà et là dans sa fougue, le héros emplumé les eut bientôt séparés de la vie. Il brisa le grand char aux ais variés d'or et de pierreries, aux roues et au timon parsemés d'ornements, cette voiture, qui marchait d'un mouvement spontané et répandait une vaste épouvante. Il renversa le cocher, et, quand il eut bientôt déchiré son corps d'une serre pareille au crochet aigu qui sert à conduire les éléphants, il jeta son cadavre hors du véhicule fracassé.
Aussitôt que Râvana se vit avec son arc rompu, son char brisé, son attelage tué, son cocher sans vie, il prit la Vidéhaine dans ses bras et s'élança d'un bond sur la terre. À la vue de Râvana descendu sur la terre et veuf de son char brisé, tous les êtres d'applaudir à l'envi le roi des vautours: «Bien! bien!» lui crièrent-ils.
Quand il eut exécuté ce lourd travail, Djatâyou, sur qui pesait le poids de la vieillesse, en ressentit de la fatigue: Râvana l'observait, et, quand il vit le prince des oiseaux déjà las par l'effet de son grand âge, il reprit la Vidéhaine, et joyeux il s'élança de nouveau dans les airs. Le monarque des vautours, Djatâyou prit aussitôt son essor dans les cieux, et, suivant le Démon, qui serrait la fille du roi Djânaka contre son flanc, il tint ce langage au ravisseur:
«Méchant, scélérat, artisan de cruautés, depuis que, poussé au vol par ton âme rapace, tes mains ont ravi Sîtâ, tu es comme une victime consacrée déjà pour l'autel! Le héros tue son ennemi et le dépouille, ou, percé de flèches, il reste lui-même sans vie sur le champ de bataille; mais le héros ne foule jamais la route où marche le voleur! Combats, si tu es un héros! Arrête un instant, Râvana, et tu vas te coucher mort sur la terre, comme ton frère le vaillant Khara! Plus d'une fois, tu as vaincu dans la guerre les Dieux et les Dânavas; mais le fils du roi Daçaratha, ce beau Râma, qui n'a point oublié ses exercices de kshatrya, tout vêtu qu'il est ici avec un habit d'écorce, t'aura bientôt fait mordre la poussière!»
À ces mots du roi des oiseaux, l'orgueilleux monarque des Rakshasas lui répondit en ces termes, les yeux rouges de colère: «Tu nous as fait voir autant qu'il faut ton amitié pour le roi Daçaratha; ce que tu devais à Râma est largement acquitté: ne te fatigue pas davantage!»
À ces paroles fières, le plus éminent des oiseaux lui répondit sans émotion: «Montre-moi donc ici tout ce que tu as de force, de vigueur, de puissance et ton plus grand courage: cruel, tu ne t'en iras pas vivant! Ravisseur des épouses d'autrui, âme impatiente, vendue au mensonge, amie de la cruauté, tu brûleras dans l'épouvantable Naraka sur le feu de ton action!»
À peine Djatâyou eut-il achevé ces belles paroles, que le robuste volatile se précipita avec impétuosité sur le dos même du Rakshasa. Il déchira tout l'entre-deux des épaules du monstre aux dix têtes avec ses ongles perçants et semblables aux aiguillons du cornac. Le bec et les serres de l'oiseau couvraient de blessures et mettaient le noctivague en morceaux. Saisi par les ongles acérés, le Démon s'agitait de tous les côtés, comme un éléphant se remue avec impatience, quand le conducteur est monté dessus et lui fait sentir sa pointe. Avec ses griffes, le roi des oiseaux lui sillonna tout le dos; avec ses griffes et les blessures de son bec tranchant, Djatâyou laboura le cou entièrement. Avec les armes que lui donnaient son bec, ses pattes crochues et ses grandes ailes, il arracha les rudes cheveux du monstre et lui fit sentir la douleur dans tous les yeux de ses dix têtes.
Enfin, le noctivague prit la Vidéhaine à son flanc gauche et se mit lestement à frapper de sa main droite le volatile avec fureur. De son côté, enflammé de colère, Djatâyou, blessant à coups redoublés avec les serres, le bec et les ailes, fit passer Râvana dans cette guerre à la couleur éclatante d'un açoka en fleurs. Mais le vigoureux Daçagrîva furieux, s'armant de ses poings et de ses pieds, abandonne la Vidéhaine et fait pleuvoir une grêle de coups sur le roi des vautours.
Ce nouveau combat entre ces deux athlètes d'une force prodigieuse, ne dura qu'un instant. En effet, Râvana, dégagé, leva son épée, il perça le flanc, il coupa les deux pieds, il trancha les deux ailes de l'oiseau, qui luttait si vaillamment pour la cause de Râma. Ses ailes abattues par le Rakshasa aux féroces exploits, le vautour tomba rapidement sur la terre, n'ayant plus qu'un souffle de vie.
Quand elle vit l'oiseau gisant sur le sol et baigné de sang, la Vidéhaine, profondément affligée, courut à lui comme elle eût fait pour son époux. Le roi de Lankâ contemplait ce vautour à l'âme généreuse, la poitrine toute blanche, le reste du corps semblable aux sombres nuages, abattu maintenant sur la terre, où Djatâyou se débattait misérablement. Alors Sîtâ étreignit dans ses bras l'oiseau gisant sur la face de la terre et vaincu par l'épée de Râvana, en même temps que la plaintive Djanakide mouillait de pleurs son visage brillant comme l'astre des nuits.
«Le voilà donc gisant inanimé sur la terre, disait-elle, celui même qui eût dit à Râma que je vis encore, et que, tombée dans une telle infortune, je suis encore vertueuse: ah! cette heure sera aussi l'heure de ma mort! Râma, certainement! ne sait pas quel grand malheur a fondu sur nous; et, tandis qu'il erre, son arc bandé à la main, le Kakoutsthide ignore sans doute quel monstre vint ici!»
Une et deux fois elle appela Râma, et Kâauçalyâ, sa belle-mère, et Lakshmana lui-même: la tremblante Vidéhaine leur jetait en vain ces appels redoublés. Le monarque des Rakshasas courut alors vers sa captive, le visage pâle d'effroi, les parures et les bouquets de fleurs en désordre. Elle s'accrochait des mains aux sommités des arbustes, elle serrait les grands arbres dans ses bras et poussait de sa douce voix ces cris répétés: «Sauve-moi! sauve-moi!»
Mais lui, pareil à la mort, il saisit par les cheveux comme pour trancher sa vie, cette femme consternée, à la voix expirante, isolée de son époux dans ces bois. À la vue de cette violence infligée à Sîtâ, la compassion et la douleur émurent tous les grands saints, qui habitaient dans la forêt Dandaka. Devant cet outrage fait à Sîtâ, l'espace infini du monde avec tous les êtres animés ou non fut enveloppé d'une profonde obscurité. Quand il vit de son regard céleste l'infortunée subir cette injure, le père suprême de toutes les créatures prononça lui-même ces paroles dans sa béatitude: «Le crime est consommé!»
Elle eut beau crier: «Râma! Râma!... À moi Lakshmana!» le Démon reprit la Vidéhaine et continua sa route dans les airs. Avec ses membres atourés de leurs bijoux d'un or épuré, avec sa robe de soie jaune, elle brillait alors, cette fille des rois, comme l'éclair au milieu du ciel! Sa robe jaune, que l'air soulevait par-dessus Râvana, jetait son éclat sur le géant et lui donnait les apparences d'une montagne, dont la cime est embrasée par le feu.
En voyant, sur le fond du ciel, sa figure immaculée se détacher du sein de son ravisseur, on eût dit la lune, qui se lève, après qu'elle a percé un sombre nuage.
Un pied de la belle Vidéhaine laissa échapper son bracelet, qui tomba sur la terre, éclatant comme le feu et pareil à un disque d'éclairs.
Les bijoux de la Vidéhaine et tous ses joyaux couleur du feu tombaient du ciel rapidement sur la terre, semblables à des étoiles qui se détachent du firmament. Son blanc et riche fil de perles se rompit au milieu du sein et parut dans sa chute comme le Gange, qui se répand du ciel sur la terre. Battus par le vent, tous les arbres, habités par les familles des oiseaux les plus variés, semblaient dire avec le bruit de leurs cimes émues: «Ne crains pas! ne crains pas!»
Irrités contre son ravisseur, les lions, les tigres, les éléphants, les gazelles couraient après Sîtâ dans la grande forêt et marchaient tous pêle-mêle derrière son ombre. Quand le soleil consterné vit ce rapt de l'auguste Vidéhaine, son disque pâlit et son brillant réseau de lumière disparut.
«Il n'y a plus de justice! D'où viendra maintenant la vérité? Il n'y a plus de rectitude! Il n'est plus de bonté!» Ainsi, partout où Râvana emportait l'épouse de Râma, ainsi gémissaient dans le ciel toutes les créatures, à la vue de cette violence infligée à l'illustre Vidéhaine, qui appelait de sa voix aux syllabes douces: «Hâ! Lakshmana!... à moi, Râma!» et qui jetait, hélas! toujours en vain, des regards multipliés sur toute la surface de la terre.
Chemin faisant, la sage Vidéhaine, enlevée dans le sein de Râvana, dit en pleurant, ses yeux rouges de larmes et de colère, au monarque des Rakshasas, de qui les yeux inspiraient la terreur: «Tu montres bien ici, roi des Rakshasas, ton courage sans pareil! Cette prouesse, vil Démon, ne te fait-elle pas rougir, toi, qui veux m'enlever, abusant de la force et sachant que je suis abandonnée! C'est toi qui, voulant me ravir à mon époux, que tu n'osais affronter, oui! c'est toi, âme corrompue, qui le fis écarter de sa chaumière avec ce prestige d'une gazelle, ouvrage de la magie! Tu montres bien ici, roi des Rakshasas, ton courage sans pareil! Tu m'as conquise, vraiment! dans un noble combat, où ton nom fut proclamé à haute voix! Ce cri, qui ressemblait à la voix de Râma, ce cri de détresse, qui déchira mon cœur, n'était qu'un artifice de toi! Comment n'as-tu pas de honte, vil Démon, après que tu as commis une telle action, le rapt d'une femme en l'absence de son mari!
«Râma fut éloigné ainsi de l'ermitage: toi, voici que tu fuis! alors, qu'est-il possible de faire? Attends un instant, et tu ne t'en iras pas avec le souffle de la vie!»
C'est ainsi que le scélérat enlevait, malgré sa résistance, cette infortunée toute pantelante, baignée de larmes, plongée dans le chagrin, horriblement tourmentée, plusieurs fois malade et qui exhalait des plaintes touchantes, précédées par des gémissements.
Il dirigea sa marche le front tourné vers la rivière Pampâ, mais d'un esprit agité jusqu'à la démence. Une fois ce cours d'eau franchi dans son vol, le roi des Rakshasas tendit vers le mont Rishyamoûka, tenant la Mithilienne en pleurs dans ses bras! La princesse enlevée n'aperçut nulle part un défenseur, mais elle vit sur le sommet de la montagne cinq des principaux singes. La Djanakide aux grands yeux, à la taille charmante, jeta au milieu des cinq quadrumanes ses brillantes parures et son vêtement supérieur, tissu de soie avec un éclat d'or: «S'ils allaient raconter ce fait à Râma!» pensait-elle, ses regards attachés sur la terre et ses yeux versant des larmes. D'un mouvement rapide, elle fit tomber au milieu d'eux l'habillement avec les joyaux; et, dans son agitation intérieure, le monstre aux dix têtes ne s'aperçut pas que Sîtâ jetait aux pieds des singes tous ses bijoux, et même que cette femme à la taille gracieuse n'avait plus ni sa divine aigrette de pierreries ni aucune de ses parures. Les chefs des singes, tournant vers Sîtâ les regards curieux de leurs yeux bistrés, virent alors cette dame aux grands yeux, qui invectivait Râvana.
Parvenu dans sa grande cité aux larges rues bien distribuées, il déposa enfin sa victime, comme Mâya l'Asoura déposa jadis la Déesse Mâyâ. Le monarque aux dix têtes appela des Rakshasîs à l'aspect épouvantable et leur intima ses volontés pour la surveillance de sa captive: «Consacrez, dit-il à ces furies, qui toutes, debout et réunies devant lui, tenaient leurs deux paumes rassemblées en coupe à la hauteur du front; consacrez sans négligence toute votre attention à faire que personne en ces lieux, ni homme ni femme, ne parle à cette Vidéhaine sans ma permission. Donnez-lui tout ce qu'elle désire en parfums, fourrures, habillements, or, pierreries ou perles; je l'accorde... Ne l'oubliez pas! elle n'attache aucun prix à sa vie, celle qui dira jamais, sciemment ou même à son insu, une parole qui soit désagréable à ma Vidéhaine!»
Quand le Démon eut fait entrer sa captive dans Lankâ, Brahma joyeux tint ce langage à Çatakratou: «C'est pour le bien des trois mondes et pour le mal des Rakshasas, dit le père des créatures au roi des Immortels, que Râvana, l'âme cruelle, a conduit Sîtâ dans sa ville.
«Cette dame de la plus haute noblesse, fidèle à son époux et qui a toujours vécu dans les plaisirs, ne voyant plus son mari et consumée de chagrins, parce qu'elle en est séparée, n'ayant plus maintenant sous les yeux que des Rakshasas et harcelée sans cesse par les menaces de leurs femmes: «Comment, se dira-t-elle, entrée dans Lankâ, ville bâtie sur une île de la mer, souveraine des rivières et des fleuves; comment Râma saura-t-il que l'on me retient ici et que j'y marche sur la ligne de mes devoirs?»
«Roulant cette pensée en soi-même, captive, isolée dans sa faiblesse, elle refusera toute nourriture, soutien de la vie, et renoncera sans doute à l'existence. De nouveau, il me vient aujourd'hui cette crainte que Sîtâ ne veuille plus supporter le poids de sa vie. Va donc promptement, fils de Vasou, console Sîtâ, entre chez elle et présente lui de ma part ce vase de beurre céleste et clarifié.» À ces mots, le Dieu Indra partit, accompagné du Sommeil, pour la ville soumise aux lois de Râvana. Ils arrivent, et le saint meurtrier du mauvais Génie Pâka dit à son compagnon: «Sommeil, trouble ici les paupières des femmes Rakshasîs!» Invité de cette manière, le Dieu qui préside au sommeil, plein d'une joie suprême, les endormit toutes pour le succès du roi des Immortels.
L'occasion favorable ainsi donnée, la Divinité aux mille regards s'approcha de Sîtâ et l'auguste époux de Çatchî commença par lui inspirer de la sécurité: «Je suis le roi des Dieux: la félicité descende sur toi! lui dit-il; jette les yeux sur moi, femme au candide sourire! Ton noble Raghouide, fille du roi Djanaka, jouit avec son frère d'une bonne santé. Un jour, ce prince équitable viendra lui-même dans cette Lankâ, soumise aux lois de Râvana. Environné d'ours et de singes par milliers de kotis, ce digne enfant de Raghou, accompagné de son frère et suivi de son armée, t'emmènera dans sa ville, après qu'il aura fait mordre la poussière à tous les Rakshasas, grâce à la vigueur de son bras, et tué Râvana même dans une bataille. Oui! Djanakide, vainqueur de Râvana et de son armée, ce puissant guerrier t'emmènera de ces lieux sur le char Poushpaka: étouffe le souci qui te ronge le cœur! Pour en assurer le succès, je vais prêter mon aide à l'entreprise de ce roi magnanime: ainsi ne te livre pas à la douleur, fille du roi Djanaka.
«Grâces à moi, ce héros à la grande vigueur franchira l'Océan: c'est déjà moi, noble femme, qui ai su me procurer ici le sommeil de tes Rakshasîs par les enchantements de la magie.
«Prends ce vase de beurre clarifié, que je te présente; mets le temps à profit et mange, éminente Dame, cet aliment délicieux, suprême, divin! Une fois que tu auras goûté ce mets, reine charmante, tu ne seras plus affligée, très-vertueuse et noble Dame, ni par la faim, ni par les maladies horribles ou même par la pâleur.»
À ces mots, toute remplie de doute: «Comment saurai-je, lui dit Sîtâ, que c'est bien Indra, le divin époux de Çatchî, que je vois présent ici devant mes yeux? Si tu es vraiment le roi même des Immortels, montre-moi sans tarder les signes auxquels on reconnaît un Dieu et dont j'ai entendu traiter mainte fois en présence de mon instituteur spirituel!»
À ces mots de Sîtâ, le fils de Vasou fit ce qu'elle demandait: il se tint sans toucher la terre de ses pieds et regarda sans cligner les yeux. Reconnaissant à ces traits qu'il était véritablement le roi des Dieux, la Mithilienne dit alors pleine de joie: «Je te vois maintenant de la manière que t'ont vu le roi mon beau-père et le souverain de Mithila, mon père: tu es, divin Indra, le protecteur de mon époux. Il vit donc heureux, mon noble Raghouide, avec son frère sous ta céleste protection! J'en reçois la nouvelle avec bonheur, Dieu à la force immense. Ce lait immortel et suprême, donné par toi, je le bois, comme tu m'y invites, à l'accroissement de la famille des Raghouides!»
Ensuite, ayant pris la coupe aux mains du grand Indra, la Mithilienne au candide sourire l'offrit d'abord à son époux, ensuite à Lakshmana: «Puissent longtemps vivre mon époux à la force puissante et son frère!» Elle dit; et sur ces mots, la Vidéhaine mangea cet aliment fortuné. Quand elle eut pris cette réfection, la Dame au charmant visage sortit de l'épuisement où l'avait jetée la faim: puis, Mahéndra, lui ayant raconté l'histoire des événements à venir, s'éleva dans les airs et partit.
Une fois qu'il eut tué le Démon, qui savait prendre à son gré toutes les formes, ce Mârîtcha, qui marchait devant lui sous les apparences d'une gazelle, Râma, quittant cette partie du bois, retourna chez lui.
Quand il songeait aux moyens avec lesquels Mârîtcha l'avait écarté de sa chaumière; à la manière dont cette gazelle d'or, frappée de sa flèche, avait laissé voir le Rakshasa, qui s'était caché dans ses formes; au cri, que le Démon avait jeté en expirant: «À moi, Lakshmana!..... Je suis mort!.....» Cette voix, imitant la mienne, se disait-il plein d'angoisse, a dû procurer aux Rakshasas cette favorable occasion qu'ils désiraient bien trouver! Daigne le ciel garder Sîtâ délaissée dans la grande forêt; car leur défaite dans le Djanasthâna a soulevé contre moi la haine des Rakshasas!»
Tandis qu'il agitait ces réflexions en lui-même, le Raghouide inquiet rencontra Lakshmana accourant à sa rencontre avec une splendeur éteinte. À ce héros triste, abattu, consterné, le visage altéré, Râma encore plus consterné lui-même de jeter ces mots avec tristesse et plein d'abattement. «Hâ, Lakshmana! que tu as fait une chose blâmable de venir ici, abandonnant Sîtâ dans cette forêt déserte, infestée par les Rakshasas! Je ne puis en douter maintenant d'aucune manière: la fille du roi Djanaka est égorgée ou même dévorée par les Démons, qui habitent dans ces bois. Car de sinistres augures se montrent à nos yeux en plus grand nombre. Puissions-nous retrouver saine et sauve notre chère Vidéhaine! En effet, cet animal, qui m'avait séduit avec ses apparences de gazelle, m'attira loin par des allèchements donnés à mon espérance; mais, frappé enfin d'une flèche après une grande fatigue, il abandonna ses formes de gazelle et ne montra plus en lui qu'un Rakshasa!»
Après qu'il eut fouillé toute sa retraite, le Raghouide, pénétré de la plus vive douleur, interrogea le fils de Soumitrâ au milieu de son ermitage: «Quand je t'avais donné, plein de confiance en toi, la belle Mithilienne à titre de dépôt dans cette forêt déserte, infestée par les Rakshasas, comment s'est-il fait que tu l'aies abandonnée pour venir me trouver? Ton arrivée inattenduevers moi, après ce délaissement de Sîtâ, a troublé véritablement toute mon âme en y jetant soudain le soupçon d'un horrible forfait. À peine t'eus-je aperçu de loin marchant au milieu des bois sans être accompagné de Sîtâ, que je sentis battre mon cœur, Lakshmana, trembler mon œil et mon bras gauches.»
À ces mots, le Soumitride aux signes heureux, Lakshmana, tout plongé dans la douleur et le chagrin, fit cette réponse au noble enfant de Raghou: «Ce n'est pas de moi-même, par un acte de mon plein gré, que je suis venu, abandonnant Sîtâ. Elle m'en a donné l'ordre elle-même, et là-dessus je suis parti. En effet, ces mots: «Lakshmana, sauve-moi!» ce cri, que le noble Démon avait jeté au loin à travers une vaste expansion, est tombé dans l'oreille de la Mithilienne. À ce cri de détresse, elle, inquiète dans sa tendresse pour son époux: «Va! cours!» m'a-t-elle dit, baignée de larmes et palpitante de terreur. Quand elle m'eut plusieurs fois répété cet ordre: «Pars!» alors moi, qui désirais faire ce que tu avais pour agréable, je dis à ta Mithilienne: «Je ne vois personne qui puisse mettre, Sîtâ, ton époux en danger.
«Rassure-toi! cette parole, à mon avis, est un prestige et non une réalité. Comment lui, ce noble prince, qui serait le sauveur des treize Dieux mêmes, aurait-il pu dire cette lâche et méprisable parole: «Sauve-moi!» Pour quelle raison et par quelle bouche, imitant la voix de mon frère, furent jetés ces mots étranglés: «Sauve-moi, fils de Soumitrâ?» C'est là précisément ce dont je me défie! Loin de toi ce trouble, où je te vois tombée! Sois tranquille! N'aie point d'inquiétude! Il n'existe pas dans les trois mondes un homme qui puisse vaincre ton époux dans un combat: oui! il est impossible à nul être, soit né, soit à naître, de gagner sur lui une bataille!»
«À ces mots, ta Vidéhaine m'adressa, versant des larmes et d'une âme égarée, ces mordantes paroles: «Ton cœur est placé en moi: tu es d'une nature infiniment dépravée; mais, si mon époux reçoit la mort, ne te flatte pas encore, Lakshmana, de posséder sa femme!»—Ainsi invectivé par la Vidéhaine, je suis sorti indigné de l'ermitage, mes yeux rouges et mes lèvres tremblantes de colère.»
Au fils de Soumitrâ, qui tenait ce langage, Râma fit cette réponse, l'esprit affolé d'inquiétude: «Tu as commis une faute, mon ami, de quitter l'ermitage et de venir. Quoiqu'elle sût bien que c'est la nécessité de réprimer les Démons qui m'oblige à me tenir ici dans ces bois, ta grandeur n'a pas craint d'en sortir à ces paroles irritées de la Mithilienne. Je ne suis pas content de toi: je n'approuve pas que tu aies délaissé ma Vidéhaine, surtout à la voix mordante d'une femme courroucée.»
À l'aspect de ce Djanasthâna, qui semblait aussi pleurer de tous les côtés, Râma dit encore, poussant des cris et levant au ciel ses deux bras luisants: «Si cachée derrière un arbre, Sîtâ, tu veux rire de mon inquiétude, que la vive douleur, où ton absence m'a jeté, noble Dame, suffise à ton badinage!... Sîtâ aime à jouer avec ces faons apprivoisés de gazelle; mais tu ne vois point ici avec eux, Lakshmana, leur maîtresse aux grands yeux!... Ces bijoux d'or, Lakshmana, ces paillettes brisées d'or, avec cette guirlande, répandues sur la terre, ils étaient dans la parure de ma Vidéhaine!... Vois, fils de Soumitrâ! d'affreuses gouttes de sang, pareilles à de l'or épuré, couvrent de tous côtés la surface de la terre!
«Je pense, Lakshmana, que la sainte pénitente du Vidéha, déchirée et percée de leurs dents, fut mise en pièces ou dévorée même par ces Démons habiles à changer de formes. Vois ces traces, fils de Soumitrâ! Elles signalent ici un combat livré à cause de ma Vidéhaine, que deux Rakshasas impurs se disputaient. Que devint, hélas! entre ces deux noctivagues, qui se battaient pour elle, son visage, dont l'éclat sans tache ressemble à l'astre des nuits?
«À qui appartient, mon ami, ce grand arc, avec des ornements d'or et pareil à l'arc même d'Indra, que je vois tombé là et rompu sur la terre! À qui était cette armure, qui gît non loin brisée, cuirasse d'or aux ornements de pierreries et de lapis-lazuli, brillante comme le soleil dans sa jeunesse du matin? À qui fut ce parasol zébré de cent raies, mon ami, et rehaussé d'une céleste guirlande de fleurs, que tu vois là jeté sur la terre, avec un sceptre cassé? Héros, à quel maître furent tués dans le combat ces ânes aux grands corps, aux formes épouvantables, aux plastrons d'or, aux visages de vampires?
«Où est allée cette femme aux beaux yeux, aux belles dents, aux paroles toujours pleines de convenance? Où est allée ma souveraine, Lakshmana, après qu'elle m'eut abandonné sous le poids de mon accablante douleur, comme la splendeur abandonne l'astre du jour sur le front du couchant?»
Quand il eut fouillé ainsi de ses regards le Djanasthâna de tous les côtés, le fils de Raghou, bien tourmenté par le chagrin, n'y rencontra pas la fille du roi Djanaka.
Voyant que ses recherches ne lui avaient pas rendu son épouse, le fils du roi Daçaratha, cet homme supérieur, que l'absence de Sîtâ avait plongé dans une immense et terrible douleur, ne pouvait revenir à la quiétude, comme un grand éléphant qui ne peut sortir du vaste bourbier où il est entré, mais qui s'y enfonce de plus en plus.
Animés par le désir de voir Sîtâ, les deux héros visitèrent, et les forêts, et les montagnes, et les fleuves, et les étangs. Râma, secondé par Lakshmana, de fouiller toute la montagne avec ses bois et ses bocages: ils sondèrent tous les deux les plateaux, les grottes et les viviers fleuris de ce mont aux cimes nombreuses, couvert par des centaines de métaux divers; mais ils ne purent nulle part rencontrer celle qu'ils cherchaient.
Enfin, ils aperçurent, couché sur la terre, baigné de sang et ses deux ailes coupées, l'oiseau géant Djatâyou, semblable aux cimes d'une montagne. À la vue de ce volatile, Râma tint ce langage à son frère: «On ne peut en douter, ma Vidéhaine fut dévorée ici par ce monstre! Ce vautour est sans doute un Rakshasa qui erre dans la forêt avec cette forme empruntée: il fait ici la sieste à son aise, bien repu de ma Sîtâ aux grands yeux!
«Je vais le frapper d'un coup rapide avec mes flèches à la pointe enflammée, qui volent droit au but, comme le Dieu aux mille yeux frappe dans sa colère allumée une grande montagne avec son tonnerre!»
À ces mots, encochant une flèche à son arc, il fondit irrité sur le vautour, et la terre en fut comme ébranlée sous les pieds du héros tout ému. Alors ce volatile infortuné, qui vomissait le sang à pleine bouche: «Râma!... Râma! dit-il avec une voix plaintive au Raghouide en courroux. Cette femme, que tu cherches comme une plante salutaire dans la forêt, Sîtâ et ma vie, noble fils du roi des hommes, c'est Râvana, qui les a ravies toutes les deux à la fois!
«J'ai vu, abusant de la force, Râvana enlever ta Vidéhaine, abandonnée par toi, vaillant Raghouide, et par Lakshmana. J'ai volé au secours de Sîtâ, mon fils, et j'ai renversé dans une bataille Râvana sur le sol de la terre avec son char fracassé. Cet arc ici rompu est à lui; c'est encore à lui cette ombrelle déchirée: c'est à lui qu'appartient ce char de guerre, et c'est moi qui l'ai brisé. Ici, j'ai livré à deux et plusieurs fois une longue, une affreuse bataille à Râvana, et j'ai déchiré ses membres à grands coups de mes ailes, de mon bec ou de mes serres. Mais, trop vite fatigué à cause de ma vieillesse, Râvana m'a coupé les deux ailes; il prit ta Vidéhaine sur le bras et s'enfuit de nouveau dans les airs.
Quand Râma eut reconnu Djatâyou dans le volatile qui racontait cette histoire, il embrassa le monarque des vautours et se mit à pleurer avec le fils de Soumitrâ. À la vue du malheureux oiseau, poussant toutes sortes de gémissements, délaissé même dans ce lieu impraticable et solitaire, Râma plein de tristesse tint alors ce langage à Lakshmana: «Ma déchéance du trône, mon exil dans les bois, la perte de Sîtâ et la mort de mon père: voilà tombés sur moi des malheurs tels qu'ils pourraient incendier le feu même! Si j'allais puiser de l'eau à la mer salée, on verrait sans doute cette reine des rivières et des fleuves se tarir aussitôt que je viendrais à toucher ses rives! Il n'est pas dans ce monde avec toutes ses créatures, douées ou non du mouvement, un être plus malheureux que moi, enveloppé dans cet immense filet d'infortunes! Cet ami de mon père, ce roi des vautours, chargé d'années, le voilà donc gisant sur la terre, frappé lui-même par l'adversité de mon Destin!»
Il dit, et Râma sur ces mots, lui montrant toute l'affection d'un père, caressa de sa main avec Lakshmana le malheureux vautour.
«Djatâyou, si tu as encore la force d'articuler quelques mots, parle-moi, s'il te plaît, de Sîtâ et des circonstances qui ont amené ta mort à toi-même.
«Pour quelle raison Sîtâ fut-elle enlevée? Quelle offense Râvana avait-il reçue de moi? ou dans quel lieu avait-il vu ma bien-aimée? Quelle est la forme, quelle est la vigueur, quelles sont les prouesses de ce Rakshasa? Où son palais est-il situé? Parle, mon ami; réponds à mes questions.»
Ensuite, ayant tourné ses yeux vers le héros invincible, qui se répandait en gémissements, Djatâyou, malade jusqu'à la mort et l'âme toute contristée, se leva non sans peine, et recueillant ses forces, dit à Râma ces mots d'une voix nette:
«Son ravisseur, c'est Râvana, le bien vigoureux monarque des Rakshasas: il eut recours aux moyens de la grande magie, qui procède avec les tempêtes du vent.
«Il t'a ravi Sîtâ à cette heure du jour que l'on appelle Vinda29, où le maître d'un objet perdu tarde peu à le retrouver; circonstance à laquelle Râvana ne fit alors aucune attention.»
Tandis que l'oiseau mourant parlait ainsi à Râma, il s'agitait sans repos; le sang et la chair même sortaient à flots de sa bouche. Enfin, promenant de tous côtés ses yeux inquiets, le vautour, dans les convulsions extrêmes de l'agonie, dit encore ces paroles en expirant: «Ce monarque, il règne à Lankâ dans une île de la mer, qui est au midi; il est, sans aucun doute, le fils de Viçravas et le frère de Kouvéra.» À ces mots, dans une crise de faiblesse, ce roi des volatiles exhala son dernier soupir.
La tête du vautour s'affaissa par terre, il écarta ses jambes, allongea son cou et retomba sur la face du sol.
À la vue du volatile gisant, la vie éteinte, comme une montagne écroulée, Râma dans le plus amer des chagrins, dit ces mots au fils de Soumitrâ: «Cet oiseau, qui parcourut de si nombreuses années la forêt Dandaka et qui demeurait tranquillement ici dans le séjour des Rakshasas; lui, de qui, plusieurs fois centenaire, la vie atteignit une si longue durée, le voici maintenant qui gît mortellement frappé; car il est impossible d'échapper à la mort!
«Ce roi des oiseaux mérite de ma reconnaissance le même culte et les mêmes honneurs que Daçaratha, le fortuné monarque d'illustre mémoire. Apporte du bois, Lakshmana; j'en vais extraire le feu; je veux rendre les devoirs funèbres à cet Indra des oiseaux, qui reçut la mort à cause de moi.» À ces mots, Râma, le devoir incarné, mit Djatâyou sur la pile de bois allumé et réduisit en cendres le roi des vautours: puis il se plongea dans l'onde avec le fils de Soumitrâ, et les deux frères à l'instant de célébrer la cérémonie de l'eau funéraire à l'intention de l'oiseau mort. Ensuite, le héros illustre abattit un cerf; il coupa ses chairs en morceaux et les abandonna aux oiseaux, dans un lieu de la forêt tapissé de frais gazons. Enfin il prononça lui-même sur le volatile défunt, pour son entrée dans le Paradis, ces mêmes prières que les brahmes ont coutume de réciter sur un homme trépassé. Cela fait, les deux fils du plus noble des hommes descendent à la rivière Godâvarî, et présentent de nouveau l'onde funèbre aux mânes du roi des vautours. Honoré de ces pieuses obsèques par ce royal anachorète, semblable à un grand rishi, l'âme du monarque emplumé qui avait affronté une entreprise si glorieuse, mais si difficile, et reçu la mort en combattant, parvint à la voie sainte, suprême et fortunée.
Le lendemain, ils se lèvent à l'aube naissante et vaquent ensemble aux prières du jour. Ce devoir accompli, les deux héros à la grande force abandonnent le Djanasthâna désert et tournent leurs pas à la recherche de Sîtâ vers la plage occidentale. De là, ces deux Ikshwâkides, armés d'arcs, de flèches et d'épées, arrivent devant un chemin non battu. Ils virent une immense forêt, impraticable, hérissée de hautes montagnes et toute couverte de maintes lianes, d'arbrisseaux et d'arbres.
Or, Lakshmana au cœur pur et vertueux, au langage de vérité, à la grande splendeur, dit ces mots, les mains jointes, à son frère, de qui l'âme était pleine de tristesse:
«Je sens mon bras qui tremble fortement; le trouble agite mon cœur: je vois, guerrier aux longs bras, des prodiges qui nous sont tous contraires. Des augures se montrent avec des formes sinistres: assieds ton âme, héros, sur une base inébranlable, car ces présages nous annoncent un combat à soutenir dans l'instant même.»
Dans ce moment s'offrit à leurs yeux un torse énorme, de la couleur des sombres nuages, hideux, bien effrayant à voir, difforme, sans cou, sans tête, et couvert de soies piquantes, avec une bouche armée de longues dents au milieu du ventre. D'une élévation colossale, ce tronc égalait pour la hauteur une grande montagne et résonnait avec le fracas des nuées, où bondit le tonnerre. Il n'avait qu'un œil très-fauve, long, vaste, large, immense, placé dans la poitrine, et dont la vue embrassait une distance infinie. Détruisant tout et d'une force sans mesure, il dévorait les ours farouches et les plus grands éléphants: jetant çà et là ses deux bras horribles et longs d'un yodjana, il empoignait dans ses mains les divers quadrupèdes ou volatiles.
À peine les deux frères avaient-ils parcouru l'intervalle d'une lieue seulement, qu'ils furent saisis par ce colosse aux longs bras. Embrassés fortement par le monstre que tourmentait la faim, les deux héros, entraînés vers le tronc difforme, virent alors ses bras semblables à des massues ou pareils aux trompes des plus grands éléphants; ses bras, couverts de poils aigus avec des mains armées d'ongles secs, longs, horribles comme des serpents à cinq têtes. Portant leurs arcs, leurs épées et leurs flèches, nos deux guerriers, entraînés malgré eux par ses bras et tirés déjà près de sa bouche, eurent grande peine à s'arrêter sur les bords.
Il ne put néanmoins, en dépit de ses bras, jeter dans sa gueule ces deux héroïques frères, Râma et Lakshmana, qui résistaient de toute leur force. Alors ce Dânava redoutable, Kabandha aux longs bras, dit à ce couple de frères, armés d'arcs et de flèches: «Qui êtes-vous, guerriers aux épaules de taureaux, qui portez des arcs et de grandes épées; vous, qui êtes venus dans ces bois horribles et vous êtes approchés de moi pour être ma pâture? Dites-moi et quel est votre but, et quelle raison vous amène ici, et pourquoi, venus dans ma région, où la faim me tourmente, vous deux, restez-vous là?»
À ces mots du cruel Kabandha, l'aîné des Raghouides, le visage glacé d'épouvante, dit à son frère: «Nous sommes tombés d'une infortune dans un plus grand malheur; désastre épouvantable et sûr, où nous perdrons la vie sans avoir eu même le bonheur de recouvrer ma bien-aimée!»
Tandis qu'il parlait ainsi, l'auguste fils du roi Daçaratha, ce héros fameux, au courage inébranlable, à la vigueur infaillible, jetant les yeux sur Lakshmana, de qui tout l'extérieur annonçait la fermeté d'âme, conçut aussitôt la pensée de couper les bras du colosse.
Aussitôt ces deux Raghouides, qui savaient le prix du temps et du lieu, dégainent leurs cimeterres et tranchent les deux membres à l'endroit où ils s'emboîtaient aux épaules. Râma, qui se trouvait à droite, coupa de son épée le bras droit et le sépara de l'épaule, tandis que le héros Lakshmana vivement abattit le bras gauche. Le grand Asoura au corps de géant tomba, ses deux bras coupés, remplissant de ses cris, comme un nuage orageux, la terre, le ciel et tous les points cardinaux. Ensuite, inondé de sang, mais joyeux à la vue de ses bras coupés, le Démon interroge ainsi les deux héros: «Qui êtes-vous?»
À la question de ce torse mutilé, Lakshmana, aux signes heureux, à la vigueur immense, répondit en ces termes: «Ce guerrier-ci est l'héritier d'Ikshwâkou; sa renommée est grande; il se nomme Râma: sache que moi, je suis Lakshmana, son frère puîné. Tandis que ce héros, égal aux Dieux pour la puissance, habitait dans la forêt déserte, un Rakshasa lui a ravi son épouse, et Râma vient ici la chercher. Mais toi, qui es-tu? Ou pourquoi demeures-tu en ces bois, tronc épouvantable par tes jambes tronquées et ta bouche enflammée au milieu du ventre?»
Plein d'une joie suprême à ces mots de Lakshmana, car il se rappelait alors ce qu'Indra jadis lui avait dit, Kabandha fit cette réponse: «Héros, soyez tous deux les bienvenus! c'est ma bonne fortune qui vous amena dans ces lieux! c'est ma bonne fortune qui vous inspira de me trancher ces deux bras, semblables à des massues!
«Dévoré par la faim, dans ma vertu éteinte, je ne faisais grâce à rien de ce qui passait à ma portée, gazelle ou buffle, ours et tigre, éléphant ou homme! Mais aujourd'hui que j'ai vu, dans le profond chagrin où j'étais plongé; aujourd'hui que j'ai vu, dans le malheur où j'étais enchaîné, les deux héros de Raghou, il n'est pas au monde un être plus heureux que moi!
«Jadis, j'étais sur la terre séduisant par ma beauté et semblable même à l'Amour; une faute commise un jour me fit tomber dans ces formes-ci tout à fait contraires. C'est le venin d'une malédiction qui a changé mes attraits en cette difformité hideuse, repoussante, qui inspire la terreur à tous les êtres et telle enfin que vous voyez.
«Ma beauté fut célèbre dans les trois mondes, elle était au delà de toute imagination, comme si tous les charmes, partagés entre Çoukra, la lune, le soleil et Vrihaspati étaient réunis dans une seule personne. Je suis un Dânava, mon nom est Danou, je suis le fils moyen de Lakshmî, déesse de la beauté: apprends que c'est la colère d'Indra qui m'a revêtu de ces formes hideuses.
«Une terrible pénitence me rendit agréable au père des créatures: il m'accorda une longue vie en récompense, et ce don remplit mon âme d'un vain orgueil. «Maintenant qu'une longue vie m'est donnée, pensai-je, qu'est-ce qu'Indra peut me faire?» et là-dessus je défiai Indra même au combat. Mais son bras, déchaînant sur moi sa foudre aux cent nœuds, fit rentrer dans mon corps et ma tête et mes jambes. Je le conjurai en vain de me donner la mort, il ne voulut pas m'envoyer au noir séjour d'Yama: «Non! dit-il, que la parole de Brahma subsiste dans sa vérité!»
«Alors, devenu ce que tu vois, rejeté hors de ma beauté, avec ma splendeur éteinte, je dis au roi des Immortels, en réunissant les paumes de mes deux mains à l'endroit où n'était plus mon front: «Transformé par la foudre, les jambes tronquées et ma bouche rentrée dans mon corps avec ma tête, comment puis-je sans manger vivre encore une très-longue vie?» À ces mots, le roi des Immortels me donna ces bras longs d'un yodjana et me fit au milieu du ventre cette bouche munie de ses dents acérées. Grâces à mes longs bras, j'entraîne à moi de tous côtés dans la grande forêt éléphants, tigres, ours, gazelles, et je fais d'eux ma pâture. Indra me dit alors: «Tu iras au ciel, quand Râma et Lakshmana t'auront coupé les deux bras dans un combat.»
«Tu es Râma, je n'en puis douter, car nul autre que toi ne pouvait me donner la mort, suivant les paroles que m'a dites l'habitant du ciel. Je veux me lier de société avec vous, hommes éminents, et jurer à vos grandeurs une éternelle amitié, en prenant le feu même à témoin.»
Quand Danou eut achevé ces mots, le vertueux Raghouide lui tint ce langage en présence de Lakshmana: «Sîtâ est mon illustre épouse: Râvana me l'a ravie, sans rencontrer d'obstacle, car mon frère et moi nous étions sortis du Djanasthâna. Je connais le nom seulement de ce Rakshasa, mais nous ne savons ni quelle est sa forme, ni quelle est sa demeure, ni quelle est sa puissance.
«Parle-nous de Sîtâ, de son ravisseur et du lieu où mon épouse fut emmenée: fais-nous ce plaisir infiniment agréable, si tu en sais quelque chose dans la vérité. Il te sied d'agir ainsi par compassion pour nous, errants, malheureux, accablés de chagrins et voués nous-mêmes au secours des opprimés.»
À ces mots de Râma composés de syllabes attendrissantes, Danou, habile à manier la parole, fit cette réponse au fils éloquent de Raghou: «Je n'ai plus ma science céleste; je ne connais pas ta Mithilienne; mais je pourrai t'indiquer un être qui doit la connaître, quand, de ce corps brûlé sur le bûcher, je serai passé dans mon ancienne forme.
«Tandis que le soleil marche encore avec son char fatigué, creuse-moi une fosse, Râma, et brûle-moi suivant les rites.»
À ces mots, les deux héros à la grande force, Râma et Lakshmana, élèvent sur la montagne un lit de gazons, y portent Kabandha sur leurs épaules, font sortir le feu du bois frotté contre le bois, déposent le tronc inanimé dans une fosse et se mettent à construire le bûcher par-dessus.
Alors, avec de grands tisons allumés, Lakshmana mit le feu de tous côtés à la pile de bois, et le bûcher flamboya entièrement. Le feu consuma lentement ce grand corps de Kabandha, pareil à une masse de beurre clarifié, et la moelle en fut cuite dans les os.
Soudain, secouant les cendres du bûcher, s'envola rapidement au sein des cieux le beau Danou, joyeux, paré de tous ses membres, regardant, comme un Dieu, sans cligner ses paupières et portant sur des habits sans tache une guirlande de fleurs cueillies sur l'arbre céleste Santâna. Autour de lui flottait sa robe lumineuse, immaculée; et, tout radieux, illuminant de sa vive splendeur tous les points du ciel, il se tenait dans les airs sur un char attelé de cygnes, ravissant l'âme et les yeux.
L'être fortuné qui marchait dans les cieux et qui naguère était Kabandha: «Apprends, fils de Raghou, dit-il à Râma, qui doit un jour te rendre Sîtâ. Près d'ici est une rivière nommée Pampâ, dans son voisinage est un lac; ensuite, une montagne appelée Rishyamoûka: dans ses forêts habite Sougrîva, personnage à la grande vigueur, qui peut changer de forme à sa fantaisie. Va le trouver: il est digne de tes hommages et mérite que tu l'honores d'un pradakshina.
«Heureusement pour toi, Râma, ce vertueux singe, nommé Sougrîva, fut renversé du trône par son frère en courroux, Bâli, fils du soleil. Depuis lors, ce héros magnanime, accompagné de quatre singes fidèles, habite la haute montagne Rishyamoûka, que la Pampâ embellit de sa fraîche lisière. Va sur-le-champ, fils de Raghou, et ne tarde pas à faire de lui ton ami: avec lui pour allié, je vois ton entreprise bientôt couronnée du succès. Lève-toi, homme pieux; mets-toi en route à l'instant et va, tandis que le flambeau du soleil est allumé, t'aboucher avec le monarque reconnaissant des singes.»
«Que la félicité t'accompagne! adieu!» disent les deux Raghouides au glorieux Kabandha, qui planait dans le sein des airs. «Et vous aussi, allez, répondit le Dânava, pour le succès de l'affaire où vous êtes engagés.» Ainsi congédiés, les deux rejetons de Kakoutstha rendent leurs hommages à Danou et partent bien contents.
Hâtés par le désir de voir Sougrîva, les deux voyageurs traversent des lieux couverts de montagnes, dont les arbres étaient chargés de fruits doux comme le miel. Après une station d'une seule nuit sur le dos gazonné des montagnes, ces héros continuent leur voyage le premier jour dès l'aube naissante.
Enfin, quand ils eurent mesuré une longue route, ornée de bois variés, les deux Raghouides s'approchèrent du rivage occidental de la Pampâ.
Sous l'éventail d'un frais zéphir au souffle caressant, Râma joyeux sentit avec le Soumitride se dissiper toute sa fatigue, au spectacle de ces arbres, les rameaux chargés de fleurs et de fruits, les voûtes retentissantes du concert des kokilas; à la vue de cette terre aux surfaces tapissées d'herbes nouvelles, douces, fraîches et bleu-foncé, à l'aspect de cette Pampâ, bien ravissante et comme enflammée par des lotus brillants à l'égal du soleil dans son enfance du matin. En contemplant cette rivière limpide, fortunée, charmante à voir, ces deux héros à l'immense vigueur furent enivrés d'une joie aussi vive que Mitra et même Varouna, ce jour où sous leurs yeux ils virent le grand fleuve du Gange sortir de la création à la voix des rishis.
La vue de ces deux magnanimes héros jetait dans une extrême inquiétude Sougrîva et ceux qui suivaient sa fortune. L'esprit assiégé de mille pensées, le roi des singes résolut de quitter la montagne. Observant que ces deux héros paraissaient d'une vigueur immense et porter des arcs formidables, il ne pouvait calmer son âme; et, le cœur assailli d'anxiété, il regardait autour de lui tous les points de l'espace.
Le prince des quadrumanes ne pouvait rester en place un seul instant. Il se mit à réfléchir; et, plein de trouble, dit à ses conseillers: «Voici deux espions, que Bâli même envoie dans cette forêt impénétrable sous la forme empruntée de ces deux hommes, qui viennent ici, vêtus d'habits faits d'écorce!»
Les optimates singes passent aussitôt de leur cime dans une autre cime de la montagne.
Quand Sougrîva eut sauté de sommet en sommet, rapide comme le vent ou les ailes de Garouda, il s'arrêta enfin sur la crête septentrionale du Malaya, où ses hommes des bois vinrent se rallier à lui sur les pics inaccessibles de cette grande montagne; et leur marche effrayait alors chats-pards, antilopes et tigres. Réfugiés sur la haute montagne, les conseillers de Sougrîva s'approchent du roi des singes et se tiennent devant lui, joignant leurs paumes en coupe à la hauteur du front. Ensuite, le sage Hanoûmat tient ce langage plein de sens au monarque tout ému, en défiance contre une scélératesse de Bâli: «Pourquoi, l'esprit troublé, cours-tu ainsi, roi des singes? Je ne vois point ici ton cruel frère aîné, cet artisan de crimes, le farouche Bâli, qui t'inspire une continuelle inquiétude.»